Le miracle du dessin selon Ernest Pignon-Ernest / Gérard Mordillat

Ce titre fait également partie de la collection « Le roman d’un chef d’œuvre », qui mêle « récit romanesque et enquête historique » en racontant l’histoire d’une œuvre célèbre.

Si j’ai apprécié celui sur Niki de Saint Phalle, celui-ci ressemble beaucoup moins à un roman et plus à un essai.

Ce livre aborde essentiellement « Le portrait de Pasolini portant son cadavre », affiché sur un mur de Naples en 2015. L’auteur rapproche Pier Paso Pasolini du Caravage et d’Ernest Pignon-Ernest.

Ernest Pignon-Ernest est un rebelle. L’art relève pour lui d’un acte politique. Son engagement se traduit par son refus de toute commercialisation de son art puisque ses œuvres sont éphémères. Elles surprennent les passants, dont le regard est attiré par la profondeur des traits, des regards des personnes peintes. Elles interrogent tout le monde et non pas uniquement les visiteurs d’un musée.

Ernest Pignon-Ernest est un artiste dont j’admire l’œuvre. Je suis donc plutôt déçue par cette lecture qui ne m’a pas permise d’entrer autant que je l’aurais souhaitée dans son œuvre. J’ai eu l’impression d’avoir une succession d’extraits, d’archives, de journaux, etc. plutôt qu’un roman.

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« D’abord un geste. Un homme porte un autre homme dans les bras. L’image est troublante. Elle interroge. Les hommes portent parfois des femmes dans leurs bras, souvent des enfants, rarement un de leurs semblables. Lorsqu’un homme en porte un autre, l’image du champ de bataille s’impose à l’esprit. »

« Ernest Pignon-Ernest n’est pas un décorateur d’extérieur. Il ne cherche pas à couvrir ou à embellir les murs où il affiche ses œuvres, il veut les abattre ! Ses sérigraphies sont des trompettes de Jéricho qui font tomber les murs de la honte, de l’oubli, du silence, du mensonge et de l’indifférence… »

« Je pense que les poètes sont ceux qui nous révèlent le secret des choses et de nous-mêmes. »

Ernest Pignon-Ernest à propos de Christian Bobin

Les guerres précieuses / Perrine Tripier

Une vieille dame, Isadora, se retrouve en maison de retraite. Elle se remémore sa maison où elle a vécu toute sa vie et qu’elle a quittée avec regrets. Les souvenirs d’enfance affluent, saison après saison, avec la nature changeante. La Maison avec un M majuscule est un personnage à part entière. Une certaine nostalgie est présente tout au long du roman. J’ai ressenti aussi la solitude du personnage, la difficulté de vieillir et de ne plus pouvoir être autonome. Le livre se déroule dans une certaine lenteur, avec quelques questions en suspens notamment sur sa famille, dont le lecteur aura les réponses avant les dernières pages. Il y a un passage sur la lecture et la littérature qui plaira aux amateurs de livres.

Avec une très belle écriture, douce et poétique, Perrine Tripier fait appel à nos sens en décrivant la vie de cette femme. On se demande comment une si jeune autrice réussit à se projeter avec justesse dans le corps et les pensées d’une personne âgée. C’est là tout le pouvoir de la littérature.

Voici donc une jeune écrivaine prometteuse. Avec ce premier roman, elle fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du livre 2023.

J’ai relevé de nombreux passages de toute beauté, à lire ci-dessous.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Pluie fraîche sur pelouse bleue. Herbe d’été humide, relents de terre noire. Toujours ces averses d’août sur les tiges rases, brûlées d’or. Les lourdes gouttes ruissellent sur la vitre, sinuent, serpentent et s’entrelacent en longs rubans de lumière liquide. Combien d’après-midi passées derrière le voile vaporeux du rideau, à suivre du doigt leur tracé nerveux et languide à la fois. Les petits cheveux follets frisent autour des joues, et l’on s’étonne qu’ils soient si blancs alors qu’on est si jeune, nimbée d’éther sous la fenêtre. Et soudain le regard tombe de la fenêtre à la main qui écarte le rideau, et la main est vieille, si vieille. »

« Il est des lieux qui vous harponnent. Qui enroulent leurs mailles autour de vos songes, qui ajustent leurs griffes, juste assez pour vous laisser grandir, mais avec dans votre chair la meurtrissure de leur emprise.
Il est des portes dont le bruit quand on les pousse est comme un cri du temps qui brise encore l’oubli.
Il est des escaliers dont on aimerait tant gravir à nouveau les marches, juste une fois, en laissant couler dans sa paume le poli froid de la rampe.
ça, c’est la Maison. »

« J’ai assez aimé la Maison pour ne rien souhaiter d’autre, dans toute mon existence, que d’y demeurer, blottie au creux des choses familières, me laissant patiner par le temps exactement comme la rampe de l’escalier en colimaçon. »

« Je n’aimais rien tant que les étés, à la Maison. Tout rayonnait alors, dans la langueur moite des vacances, qui semblaient infinies, étirées par les longs jours d’ennui délicieux. Dès les premières chaleurs du mois de juin, tout se mettait à scintiller, à déborder de vie. Les érables et les sapins paraissaient gorgés d’une sève incandescente ; l’herbe, d’un vert insolent, était traversée de grands aplats de soleil.

Tout le monde revenait de la Ville, refluait vers la campagne familière et les forêts nimbées d’ombre lustrale. Il suffisait de se tenir à l’orée du bois pour sentir le vent embaumé de résine exhaler son murmure. Quand nous étions enfants, le frère et la sœur de mon père, oncle Bertie et tante Hilde, venaient chaque été avec leur famille. La joie quand on annonçait : « Les cousins arrivent ce soir ! » La journée s’imprégnait alors d’une agitation impatiente qui nous faisait sautiller en cercle dans le salon, et, grondés par Petit Père, nous remontions l’escalier en étouffant des rires nerveux. L’après-midi se passait en préparatifs affairés ; j’adorais seconder les parents, avec une attention minutieuse. Je veillais, tel un petit despote, à ce que le grenier soit aéré, les coffres à jouets ouverts, les draps pliés soigneusement sur les lits. Je dévalais l’escalier en colimaçon qu’on avait ciré pour l’occasion, je tourbillonnais dans le hall traversé par la lumière concassée du vitrail. Je venais vingt fois dans la cuisine, je me penchais sur le feu, je humais les fumets en soulevant, d’une main un peu tremblante, le couvercle des soupières. Je savais que la nourriture presque prête était le signal : les cousins seraient bientôt là, et nous serions tous, sous peu, attablés ensemble dans un brouhaha insupportable de rires sonores, relâchant la frénésie d’une longue journée d’attente. »

« Le vert vif de l’herbe, qui éclaboussait les pieds et chatouillait les yeux, donnait envie de s’y allonger, de se renverser pour contempler les cimes, pendant des heures. Il n’y a rien de tel pour se sentir vivre que de presser son dos contre la terre, et de laisser les tiges venues des entrailles du monde s’entremêler aux cheveux, nos doigts enfoncés dans la chair friable de l’écorce des choses. »

« La Maison était à moi, et j’étais à elle. J’avais, en prenant les clefs, imbibé les murs de mon ombre. Les étrangers familiers qui revenaient donc pénétraient dans mon cœur et rangeaient leurs valises ouvertes dans mes veines ; peut-être sans le savoir. »

« Il aurait voulu des enfants, sans doute, et moi je ne me suis jamais sentie mère, uniquement fille et sœur. Je fus une fille passable, peu tendre, mais une sœur exceptionnelle, je le crois. J’aimerais bien être encore sœur. »

« Toujours se méfier des amours d’hiver. C’est le corps qui réclame, par instinct de survie, un autre corps chaud contre lequel se blottir. À la fonte des neiges, tout réapparaît, dans sa vérité nue, dans sa primeur verte d’herbe jeune. »

« Petite Mère m’agaçait déjà, je me rappelle ; sa douceur m’irritait et m’apaisait à la fois, c’était un aiguillon et un baume. »

« Entrer en hospice m’a confrontée, violemment et implacablement, à ma disparition. Ce ne fut pas, en soi, une surprise ; on sait toute sa vie qu’il faudra mourir, et pourtant rien ne nous y prépare jamais, pas même la mort des autres. Quand le corps devient faible, on se retrouve soudain lesté par une accumulation de regrets si lourds, si pesants, qu’ils rendent la fin de vie profondément triste. La joie dans mon cœur a du mal à se soulever, du mal à prendre.
Quand j’étais encore à la Maison, il me semblait que l’abattement n’était pas complet. Je me sentais encore un peu utile, je vivais là où je m’étais épanouie, un jour ; je vivais dans l’illusion d’une continuité de ma personne. Je n’avais pas encore compris que ce qu’on accumule toute sa vie, les petites passions, les petites toquades, les goûts, la couleur préférée, les livres lus, les méthodes pour rempoter une plante, le secret pour une confiture réussie, tout cela disparaîtrait. Et avec moi, tout l’enseignement de Petite Mère, de Petit Père, tous les petits événements qui composèrent mon caractère, mon être aux autres. »

Des lendemains qui chantent / Alexia Stresi

J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange, dont il figure parmi les 5 finalistes. Autant vous dire qu’il a été apprécié par de nombreux jurés. C’est une lecture en demi-teinte pour moi. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage central, Elio. Je m’imaginais très bien Mademoiselle en le lisant.

C’est pourtant un roman profondément humain, bourré d’aventures, peut-être avec beaucoup (trop) de rebondissements. On voyage beaucoup : le début se passe en Italie puis à Paris, ensuite les camps de prisonniers en Allemagne, retour à Paris puis Haïti pour revenir en France et finir en Italie. Il y a également des allers-retours constants dans le temps.

La vie d’Elio, orphelin, est faite de rencontres. Ce roman est une ode à la musique, au chant, à Verdi. Il aborde la question du financement de la culture qui a toujours été problématique.

Je n’ai relevé aucun passage, donc je vous laisse avec l’incipit sur le blog pour prendre la température et plonger ou non dans ce livre !

J’avais adoré le premier roman d’Alexia Stresi, « Looping », et depuis je n’ai pas retrouvé cette plume qui m’avait tant plu dans les suivants. En en discutant avec d’autres lectrices, pour elles, c’était l’inverse, elles n’avaient pas accroché au premier et adoré les suivants. Comme quoi… ! Ce livre vous touchera peut-être davantage que moi.

L’avez-vous lu ? aimé ?

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Paris, 1935
Trois élèves-ingénieurs de l’école des Arts et Métiers caracolent à travers le haut Montmartre. Pans de manteaux ouverts à tout vent, allure de chauve-souris, escaliers dévalés en riant. Ces gadzarts sont tout le temps en retard. Ah non, pas pour leur cours de génie mécanique. Cette passion pour les engrenages, les poulies et les forces les fait maintenant courir vers l’Opéra-Comique. Paraîtrait que la machinerie des décors de Rigoletto est prodigieuse, des gars de troisième année en ont fait les croquis. Espérons que ça vaille vraiment le coup, parce que les tickets n’étaient pas gratuits, c’était ça ou dîner, et pour pouvoir observer ces merveilles d’ingénierie, il va falloir se farcir deux heures de « hurlements de gens qu’on ébouillante », selon la formule prometteuse qui circule à l’école. »

La dernière frontière / Volodia Petropavlovsky

L’été, période idéale pour se plonger dans un récit de voyage et participer au challenge VLEEL de l’été !

L’auteur est parti à l’âge de 21 ans en Alsaka, seul, pour parcourir 2000km en canoë. Il a beau avoir anticiper beaucoup de choses, la nature lui réserve bien des surprises. Entre la météo capricieuse et la peur de rencontrer un ours, les humains vont se révéler tout aussi surprenants !

Dans son carnet de bord, il raconte avec humour ses préparatifs et son voyage. L’achat d’une arme à feu pour se protéger des ours est une sacrée anecdote. La plupart des gens qu’il rencontre l’aident et l’invitent chez eux, le transportent vers un magasin ou un point d’eau pour se ravitailler. Les soirées finissent souvent très arrosées.

Le danger est omniprésent. On pense à « Into the wild », également cité par l’auteur. La survie peut se jouer à peu de choses. Un bel exploit en tout cas dont je serai incapable.

Au-delà des paysages à couper le souffle, ce sont surtout les rencontres humaines qui marquent dans cette aventure. J’ai apprécié la lecture de ce récit très humain et je me dis qu’une rencontre avec Volodia Petropavlovsky autour de ce livre serait passionnante !

Merci aux éditions Le Mot et le reste pour cette lecture dépaysante

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Franchir une frontière n’est jamais anodin. Surtout chez l’Oncle Sam où, dès la démarcation entre le Canada et l’Alaska franchie en avion, consigne a été donnée par l’équipage de « ne pas avoir d’attitude suspecte et ne pas former de groupes autour des toilettes ». Wilderness ou pas, l’administration a autant de prise dans le Grand Nord que dans n’importe quel autre État américain. »

« Le risque. Il est inhérent à l’aventure. Certains vous diront même à la vie. Ils argumenteront que n’importe quelle conduite dangereuse ne l’est pas plus que d’embarquer dans une voiture ou de traverser la rue à pied. C’est stupide dans un sens et très juste dans l’autre. Si le danger est banal, c’est son acceptation qui fait débat. J’ai choisi de traverser l’Alaska de la même manière qu’un acrobate téméraire évolue au-dessus du sol : sans filet. J’ai l’impression d’être guidé par le principe de ne prendre aucune précaution mais j’en suis conscient et cela me convient. Je cours vers le danger même si je fais tout pour l’éviter au dernier moment : le frisson n’est agréable qu’une fois dépassé. »

« Je n’ai parcouru qu’un tiers de la route alors que l’expédition me semble avoir débuté depuis une éternité. J’éprouve le grand paradoxe du voyageur, celui qui me donne l’impression d’être parti hier mais d’avoir été depuis toujours sur l’eau, celui qui me rend heureux d’être là autant que nostalgique de ma vie d’avant. Le lendemain, je quitte la maison fantôme en repensant à la question de l’homme au chapeau de Nenana : « Pourquoi faites-vous cela ? » On me l’a posée des dizaines de fois. La réponse m’échappe toujours. En guise d’explication, quelques bribes glanées au fil de l’eau : l’Amérindienne aux poissons, le crépuscule sur Healy Lake, le regard de Patrick, les trois oursons et le rire de Bob… »

« La solitude que je vis au quotidien, bien que consentie, est le meilleur chemin vers la sociabilité. Elle m’incite à rechercher la moindre trace de présence humaine. Une simple cabane abandonnée ou un bruit de moteur me rassurent par leur présence. Je parle avec chaque inconnu disposé à échanger quelques bribes avec ce curieux personnage à l’accent français que je suis. »

Le lauréat du Prix Orange du Livre 2023 est…

mon chouchou ! D’où ma joie de voir le roman de Paul Saint Bris et les éditions Philippe Rey mis en avant.

En tant qu’ancienne jurée, j’ai pu assister à la remise du prix Orange pour le roman ainsi que la BD. Encore une chouette soirée à Paris et plein de souvenirs engrangés dans ma mémoire. J’en ai profité pour visiter quelques musées et expositions dont le labyrinthe de Tim Burton à la Villette sur les conseils d’une collègue. J’ai fait dédicacé quelques livres et j’ai reçu la BD de Yann Damezin, le lauréat du Prix de la BD Orange, que j’ai hâte de lire.

Retour sur la soirée de remise du prix

Jeudi soir, direction la Maison des polytechniciens ou l’hôtel de Poulpry dans le 7ème arrondissement, pour retrouver le comité des anciens jurés, mais aussi ceux de cette année, les lauréats, des auteurs, des éditeurs, des blogueurs, des journalistes, etc. Le cadre est vraiment magnifique. Le temps est estival. L’ambiance est joyeuse et festive. Quel plaisir de se retrouver et de poser ensemble pour une photo souvenir.

Après le discours d’Elizabeth Tchoungui, de Coco et de Jean-Christophe Rufin, quelques jurés prennent la parole pour présenter le roman et la BD de chacun des finalistes. L’annonce des résultats arrive enfin. Paul Saint Bris est récompensé. Il est venu en famille et partage ce moment de joie avec ses deux filles et sa femme. Pour la BD, l’auteur n’a pas pu être présent, c’est donc son éditeur, Vincent Henry, des éditions La boîte à bulles, qui est venu le représenter.

La soirée se poursuit, entre petits fours et champagne. J’ai pu discuter avec les uns et les autres. Mettre des visages sur des noms de blogueurs ou l’inverse ! Échanger bien sûr avec les finalistes, tous très sympathiques. Revoir Laurine Roux, ma chouchou. Et terminer la soirée avec une partie des jurées de l’année dernière.

Toute l’équipe de la Fondation Orange a été aux petits soins avec nous. Merci Françoise, Montserrat et Nicolas pour cette organisation toujours au top.

Cette aventure débutée l’année dernière est un vrai bonheur. J’ai noué de belles relations avec d’autres passionnés littéraires. Je vous recommande fortement de tenter votre chance l’année prochaine, n’hésitez pas à vous inscrire le moment venu pour devenir juré(e) du Prix Orange du Livre 2024 !

Devenez juré !

On me demande souvent si en tant que juré(e) on est obligé de lire tous les livres qu’on reçoit. Pour le Prix Orange 2022 j’en avais eus environ 80. C’est effectivement énorme. Il y a un effet cadeau de noël quand on reçoit les cartons de livres. Les colis arrivent en plusieurs fois, donc on a le temps de choisir ceux qu’on veut lire en premier. Ensuite on peut être tenté de lire les romans recommandés par les autres jurés. Assez vite, une stratégie se met en place entre jurés lecteurs pour pouvoir lire un maximum des romans reçus et que chacun ait sa chance. Si on a un doute, on demande à un autre juré de le lire. En tout cas, à nous 7, nous avions réussi à ce que chaque livre soit lu au moins une fois. Donc non, nous n’avons pas lu tous les livres, mais nous en avons lus beaucoup et surtout la sélection des 20 romans.

Même si vous hésitez, je vous conseille de postuler, car vous ne serez pas forcément pris dès votre première candidature. Geneviève a attendu 9 ans avant de devenir jurée ! Pour moi ça a été plus court, 2 ans. Si vous avez des questions, laissez-moi un commentaire ou un message, je vous répondrai.

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/bravo-a-paul-saint-bris-et-yann-damezin-laureats-de-nos-prix-litteraires-2023/2444538

Pour lire ma chronique et savoir tout le bien que je pense de ce roman, cliquez sur le titre :
L’allègement des vernis / Paul Saint Bris (Philippe Rey)

Retrouvez toutes mes chroniques le tag « Jury Prix Orange du Livre 2023 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2023/

Réveiller ma mère / Nathalie Ohana

Dans ce récit intime, Nathalie Ohana raconte ce moment où elle se rend au chevet de sa mère dans le coma. Après une réaction de déni devant l’évidence que sa mère va mourir, elle s’adresse et s’ouvre à elle. Elle raconte leur vie, son enfance, leur relation. Elle fait le portrait de sa mère mais aussi d’elle-même. Elle raconte des moments difficiles comme lorsqu’elle intègre une grande école et se rend compte qu’elle est différente des autres étudiants. Elle redouble d’efforts pour acquérir les savoirs qui semblent innés chez eux. Comme souvent, ce sont des rencontres avec des personnes clés qui lui permettront d’avancer.

Il y a de nombreux passages sur sa relation à la lecture, aux bibliothèques et à l’écriture qui raviront les amateurs. Ce livre est empli de poésie et de tendresse. L’écriture est douce et fluide. Nathalie Ohana nous ouvre son intimité en toute simplicité. On ne peut qu’être touché par cette relation mère-fille, cette famille qui déborde d’amour, certes parfois étouffant mais dont elle nous explicite les raisons au fur et à mesure des pages. Il est aussi question d’identité et de choc des cultures. Sa mère a quitté la Tunisie pour venir en France. Il y a notamment le moment où l’autrice découvre que sa famille est juive mais elle ne sait que faire de cette information. Elle n’a pas été initiée à cette religion.

Écrire est une sorte de thérapie. Elle livre ses doutes, ses interrogations, son cheminement intérieur. Ce n’est pas un livre triste, il n’y a pas de pathos mais beaucoup de sincérité et une très belle plume. Une fois commencé, vous aurez certainement envie de le lire d’une traite.

Je remercie l’autrice pour l’envoi de son livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
J’ai ouvert la porte de ta chambre, je suis entrée comme pour éteindre un incendie. J’ai jeté mon sac à mes pieds et je me suis approchée de toi. J’ai gardé mon manteau sur le dos, car j’avais trop froid de te voir endormie. Froid de te voir enfermée dans un monde duquel j’étais exclue. D’habitude, il n’y a rien que tu ne partages pas avec moi. Tes pensées, tes espoirs, tes peurs, ton assiette, tout. »

« A pas de velours, je me suis approchée de toi, j’ai pris ta main, j’ai embrassé tes joues, mes lèvres ont reconnu leur creux et j’ai prononcé ce mot qui m’a paru soudain aussi fragile que moi : « Maman ». C’était comme si, pour la première fois, j’appelais mon nouveau-né du prénom que j’avais choisi pour lui. Maman. Ce mot, mon tout premier mot, disparaîtrait de ma bouche en même temps que toi. »

« J’étais enfant arrivée sur le tard, comme une dernière chance. Tu ne voulais pas que je me brûle à la flamme de la vie, trop chaude, trop dangereuse, trop intense. La flamme de la vie, toi, avec ta naïveté et ton optimisme d’antan, elle t’avait brûlée. Elle avait laissé sur ton corps des cicatrices indélébiles. Alors je m’en suis éloignée et ne l’ai utilisée que pour éclairer les pages des livres que je lisais. Tu préférais de loin que je me frotte à la douceur du papier. Enfant seule entourée d’adultes qui ne me racontaient pas la vraie vie, il ne me restait que les textes des autres pour savoir ce que tu me cachais. Dans notre bibliothèque, tu avais sélectionné des romans à l’eau de rose et il me fallut attendre un certain temps avant de tomber sur les livres qui font mal. Un jour, je suis rentrée de l’école avec le livre Un sac de billes et, tout en me servant ton pot-au-feu, tu as médit sur le professeur qui apportait de la tristesse à notre table. »

« Avant celle des livres, ma grande découverte fut celle des mots. »

« Aller à la bibliothèque me remplissait, les nourritures que j’y trouvais me tenaient au ventre pendant plusieurs jours. »

« Lire des pages sans images permettait à mon imaginaire de se charger de l’illustration. Les mots étaient ceux de tous, mais les images qui se formaient dans ma tête n’étaient qu’à moi. Ces images étaient le fruit de mon histoire, j’y retrouvais des sensations, je revoyais des visages croisés ou inventés. Enfin, la récréation ne me torturait plus, je pouvais retrouver en cachette celle qui, alors, devint ma meilleure amie : ma solitude. Ma corde à sauter restait rangée dans mon cartable, au cas où la bibliothèque serait fermée mais, le plus souvent, les sauts que je faisais étaient d’époque, de narration, ou de style. Papa avait habitué mon palais au sucre des bonbons qu’il m’achetait en cachette de toi mais, là-bas, je salivais à la simple lecture des titres. La solitude que je voulais fuir était en réalité une porte ouverte vers de nouvelles rencontres ; j’étais libérée. Tourner les pages, c’était comme entendre le bruit du sucre qui éclate en bouche. Les corner, c’était sentir l’affolement des papilles quand le liquide acide envahit le palais. Je ne ramenais rien chez nous, je voulais tout consommer sur place, comme si l’atmosphère studieuse de ce lieu ajoutait au plaisir de lire. J’avais les dents bleues et la langue verte à force d’écouter ces inconnus murmurer à mon oreille des histoires inédites. Je pensais à chaque fois leur arracher des confidences, mais c’était en réalité la cloche de la sonnerie qui m’arrachait à eux. Le soir, mon cartable était léger comme une plume, mais mon cœur était rempli. Je sautillais dans la rue en me disant, ma nouvelle famille, c’est eux. »

« Je ne suis pas allée vers les livres pour me mettre à distance de toi. Je suis allée vers eux comme je serais entrée dans une salle pleine de têtes inconnues. Avec tant de rencontres à faire, tant d’histoires à écouter. Les livres sont venus remplir mon vide, ils ont tenu compagnie à ma solitude d’enfant. J’ai trouvé en eux les sœurs que je n’ai jamais eues, les confidents sont j’ai souvent manqué. Les livres m’ont rassurée en me disant que je n’étais pas folle, ils ont créé un lieu pour que mon excentricité s’exprime, ils ont été les fondations de ma nouvelle maison. Aujourd’hui encore, j’appréhende une nouvelle rencontre comme un livre. Je suis encore pressée de tout. Je balaye les épisodes de vie comme les pages, je feuillette jusqu’au chapitre qui m’intéresse et, ensuite, je le dévore. Si la rencontre m’a marquée comme le texte, j’y pense sans cesse et quelque chose se dépose en moi pour toujours. Sinon, j’oublie la rencontre comme le livre que je crois ne jamais avoir lu. »

« Je me sentais étrangère dans mon propre pays de naissance. Le passeport que je présentais, c’était celui de tes blessures. Et celles ne cessèrent de s’étendre à mesure que les jours à l’écart de leurs fumées s’écoulaient. Mon nom de famille à consonance arabe avait beau avoir une sonorité élégante, presque française, il n’empêche que je me sentais d’emblée suspecte. Tout me heurtait ; leurs chaussures trop vernies, leurs sourires de connivence, leur aisance à l’oral, les livres qu’ils avaient lus en primaire, les expositions qu’ils avaient aimées. Tout. »

« A présent, l’angoisse a changé de rive, elle est de mon côté et, toi, tu affiches l’indifférence qui était la mienne à tout ce qui pouvait advenir. »

« Sans l’éveil au monde, on reste touriste de notre propre vie. »

« J’ai été l’enfant qui gomme, qui comble, qui répare, qui rattrape. »

« Je sautais à l’élastique dans la cour de l’école primaire quand une camarade du cours préparatoire m’avait approchée avec cette question si bizarre : « Tu es quoi, toi ? » L’élastique s’était affaissé à mes pieds, j’avais froncé les sourcils et, voyant que je ne comprenais pas la question, elle avait détaillé quatre réponses possibles : « Tu peux être catholique, musulmane, juive ou rien. » J’avais tenté de retenir ces mots compliqués en lui promettant une réponse pour le lendemain. Le soir, en sortant les endives au jambon et au fromage du four, tu ne m’avais même pas regardée en me répondant : « Dis-lui que tu es juive. » Sans ajouter le moindre élément de contexte, tu m’avais laissée explorer seule ce que cette phrase avait de conséquences. »

« Pour toi, écrire, c’était être impudique. C’était entrer sans frapper dans toutes nos zones de honte. C’était vouloir éclairer ce qui ne demandait qu’à sombrer dans l’oubli. C’était dérouler le tapis au milieu du couloir, à la vue de tous, sur lesquels des inconnus s’essuieraient les pieds. »

« Faire un métier artistique, monter sur scène, c’était plonger à pieds joints dans tes peurs. C’était reprendre le bateau, revivre le temps de l’indépendance en Tunisie, revoir les encriers jetés par terre et revivre l’errance, matérielle cette fois-ci. C’était à nouveau travailler à l’heure comme caissière au magasin général de ta tante à Tunis, c’était revivre l’humiliation familiale, sociale, avoir une vie décousue et, surtout, c’était s’aventurer sur un territoire qui n’était pas le nôtre. »

« Au moment où je t’ai dit que tu ne m’avais jamais empêchée de rien, tu as serré ma main en retour. Tu ne m’as jamais empêchée de rien mais, pendant toutes ces années, j’ai pris la décision de ne pas danser avec tes peurs. »

« Chaque nuit, immergée dans le noir, les mots se sont mis à couler en flot continu, comme le barrage qui cède après des années de retenue. Ils se sont épanchés sur le papier, comme les gouttes de sang de ta veine éclatée, dont personne ne se doutait. Tant qu’ils coulaient, à flux constant, je me sentais vivante, ton cœur battait de plus belle. Dans leur course lente mais certaine, ils m’ont appris la patience et la frustration que tu n’as jamais osé m’enseigner. »

Tous les hommes… / Emmanuel Brault

Voici un roman qui plaira autant aux amateurs de science-fiction qu’à ceux qui n’en lisent pas ! Cette ode à la littérature, à l’humanité et à la liberté regorge de références littéraires, notamment dans le choix des noms de planètes ou de villes. Un plaisir de lecture que je vous conseille !

Le narrateur se nomme Astide. Il a la vingtaine. Il est apprenti navigateur sur le vaisseau de Vangelis, Maître Icare. Dans leur cargo se trouve également Alfred, un centaure, mécano. Ils livrent de l’hydrogène sur les 84 planètes de la Fédération. Cette énergie a remplacé le pétrole et leur est nécessaire.

Astide consigne dans son journal de bord ses apprentissages mais aussi le quotidien. Il observe l’histoire d’amour entre son maître et Alfred. Ce dernier est parfois peu commode et lorsqu’il boit de l’alcool il devient incontrôlable, colérique.

Dans ce roman il est question d’amour, d’amitié, d’apprentissage mais aussi de liberté. Les centaures sont considérés comme des esclaves, moins que des hommes. Alfred a des désirs de liberté, d’égalité et de fraternité pour lui mais aussi pour tous ses semblables. Un vent de révolte souffle sur la Fédération. Fera-t-il vaciller le système ?

Emmanuel Brault a une très belle plume. J’ai beaucoup aimé les clins d’œil à la littérature, à l’histoire. J’ai passé un très bon moment de lecture en compagnie d’Astide, Vangelis et Alfred. Et j’ai eu très envie de lire, comme Astide, ce recueil de poèmes :
 » René Char ! Les Feuillets d’Hypnos constituait mon livre de chevet, comme beaucoup d’entre nous. En cas d’épreuve, les maîtres ulysse nous conseillaient d’en lire un à deux poèmes chaque soir. « 
Ou encore de suivre ce conseil :  » C’était un truc que m’avait donné mon maître, dont j’use chaque fois que j’en ai besoin : « Si tu as peur, récite-toi un poème, tu retrouveras le souffle nécessaire pour continuer. » « 

Merci au label Mu pour la lecture de ce roman

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je suis né le jour où je me suis opposé au contremaître », répétait-il à l’envi. Mal lui en avait pris, il avait reçu, pour toute réponse, quatre-vingt-quatre coups de fouet avant de s’écrouler d’un seul tenant sur le tarmac. Pas un son n’était sorti de sa bouche, il s’en fallut de peu qu’il y laissât sa peau. Alfred ne savait pas mettre d’eau dans son vin, ce n’était pas là son moindre défaut.

Le corps des ulysses avait été fondé par une Terrienne de souche, tout comme moi, la bien nommée Jeanne Bateau, un nom prédestiné. Elle en instigua ses grands principes, et créa la Poupe, le nom de notre école tiré d’un poème de Mallarmé, intitulé « Salut », pour les enseigner :
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe,
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Les humanités constituaient le fondement de notre formation. J’ai déjà nommé les grands voyageurs, mais il y avait aussi les Grecs, les poètes, les romanciers, les scientifiques, les sociologues, les essayistes, tous jusqu’aux Gigolos, nos derniers poètes, juste avant l’avènement de l’ombre. Les humanités étaient la seule arme valable – et néanmoins dérisoire – pour faire face au quotidien du voyageur, fait d’ombre à perte de vue, de solitude et de quelques moments d’éclats, tout aussi dangereux que le reste. « C’est à terre que vous aurez le plus à craindre », aimait à rappeler Jeanne Bateau. Calculer l’harmonie d’une courbe dans la trajectoire d’un vaisseau, se familiariser avec la mécanique des moteurs à hydrogène, à connaître les quatre-vingt-quatre planètes de la Fédération, leur topographie, leur système politique, leur population, constituaient un socle nécessaire, mais qui n’armaient pas contre les rigueurs d’une vie d’ulysse. « Je ne forme pas des légions d’insectes, je forme des citoyens qui détiendront, entre leurs mains, le destin de notre Fédération. » La devise de la Poupe, autre allusion à « Salut », le poème de Mallarmé, était, « Voyager sur la Poupe, Porter debout le salut. »

Chaque fois, je m’y laissais prendre en pensant qu’ils étaient arrivés au dernier acte de leur passion. Ils renaissaient de leurs cendres. Ils étaient des phœnix ! Ulysse31 battait au rythme de leurs cœurs, dont j’essayais de restituer les affres, sans jamais y parvenir tout à fait. Moi qui n’avait jamais connu l’amour, j’étais le témoin privilégié d’une passion pour laquelle ces deux êtres abandonnaient tout ce qu’ils avaient été. Je ne me concevais pas comme un voyeur mais comme un observateur aussi neutre que possible. Je retrouvais avec délectation les grandes histoires d’amour. Anna Karénine me paraissait être le roman d’Ulysse31 : deux comètes qui se rencontrent, le bonheur brut, sauvage, le souffle, la folie.

Notre système avait ses défauts, mais évitait la barbarie du précédent, dans lequel vivre, c’était lutter dès le plus jeune âge et jusqu’à la fin de sa vie, dans des métiers absurdes, en ayant ingéré, pour survivre, suffisamment d’anxiolytiques pour tuer un troupeau de bœufs. En devenant ulysse, je servais la Fédération, les principes de la dix-sept quatre-vingt-neuf, la liberté, l’égalité, la fraternité. Cela valait tout l’or du monde.

La révolte ! C’était le côté romantique d’Alfred, son rêve d’enfant. Il avait pourtant passé l’âge. Chaque jour, leur situation s’améliorait, je ne voyais pas l’intérêt d’une révolte qui ferait des morts. Je comprenais ses raisons, mais il me semblait préférable de gagner pas à pas sa liberté plutôt que de trancher des têtes. Les historiens avaient des doutes sur l’intérêt de la Révolution française. Pas tant que le bain de sang, consubstantiel à toutes les révolutions, que sur ses effets : sans elle, les droits de l’homme eussent progressé partout dans le monde de la même façon.

Mieux valait ne pas insister. Dans cet état, il était capable de m’en coller une, même s’il l’aurait regretté ensuite. Je détestais ses accès de colère, qui lui faisaient dire et faire n’importe quoi. Malgré tout cela, il fallait en convenir, Alfred transformait l’air que nous respirions. Sa seule présence illuminait nos vies monotones, une joie simple s’emparait de nous, pour ne plus nous lâcher. Nous l’aimions pour ce qu’il était à sa façon, il n’était pas animal, il n’était pas homme, il était Alfred. C’étaient les autres – tous les autres – qui nous rappelaient sa nature d’animal qui en avait quatre.

Ma vie était un huis clos : le quotidien se répétait, monotone, avec deux êtres que j’aimais, mais qui n’avaient ni mon âge ni mon histoire. Mon maître jouait son rôle, affable, sévère parfois, maintenant la même distance depuis mon tout premier jour. Et Alfred, hé bien Alfred, c’était Alfred. Nous nous amusions bien, mais il était si différent que je ne pouvais être aussi proche de lui que je le souhaitais. Le dernier incident sur Harar l’avait prouvé. J’avais lu un peu de Verlaine pour me remonter le moral. Ses vers étaient propices à la rêverie, et à une forme de joie. Ses poèmes étaient aussi légers qu’une feuille flottant dans le vent : Verlaine ? Il est caché dans l’herbe, Verlaine.
Renoncer à mes rêves de rencontres interplanétaires, à l’amour, et à quoi d’autre ? La vie d’ulysse était-elle un éternel renoncement ? Ou était-ce notre lot à tous, dans l’espace comme sur Terre ? Nous entamions la traversée de la spirale, et glissions doucement de l’endroit vers l’envers, de l’envers vers l’endroit, dansant la valse avec les ombres. Emmanuel Latrub raconta qu’il eut une révélation en lisant les dernières phrases de Molloy, un roman de Samuel Beckett, dans son jardin, à l’ombre d’un figuier : « Alors je rentrai dans la maison et j’écrivis, Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. » L’Univers n’était qu’un trompe-l’œil : il était infini disait-on, un mot commode pour dire qu’on ne le comprenait pas.

René Char ! Les Feuillets d’Hypnos constituait mon livre de chevet, comme beaucoup d’entre nous. En cas d’épreuve, les maîtres ulysse nous conseillaient d’en lire un à deux poèmes chaque soir.

Notre Fédération, dont le contrat social reposait sur l’autonomie des planètes, sur l’énergie à bas coût, sur les castes innervant les quatre-vingt-quatre planètes, sur tant d’autres équilibres subtils en tenant qu’à un fil, n’avait pas vu venir ce problème : les centaures avaient toujours constitué un angle mort dont le poids n’avait fait que croître. Nous les avions manipulés, déplacés, utilisés comme de vulgaires objets. Et l’un d’entre eux avait choisi de dire non, menaçant les fondements de notre communauté. Les coups de fouet ne suffiraient plus à les mater. Les propriétaires de Protos remettaient en cause l’instruction qui leur avait donné de mauvaises idées. L’ignorance était le meilleur des antidotes contre la révolte.

Je ne pouvais m’empêcher de sourire : ce sacré Alfred avait réussi à déstabiliser tout un empire, lui, le centaure qui n’était rien ou presque, lui, laissé pour mort sur le tarmac, lui accroché à son idéal et qui s’y tenait malgré tout, malgré tous. Il était devenu quelqu’un : nous l’avions pris pour le cyclope face à Ulysse, mais il était bel et bien Ulysse, le rusé Ulysse !

Nous avions peu de temps. Nous allâmes directement trouver Alfred à son garage, situé dans la banlieue sud de Rabelais. Il nous fallut près d’une heure trente pour traverser la capitale et franchir la ceinture des Singes-en-Hiver, le périphérique sud de la ville. Nous parvînmes dans la zone industrielle Michel-Houellebecq, faite d’entrepôts et de quelques habitations, de blocs de bétons noircis et d’enseignes criardes, de sandwicheries, bars, supérettes minables mais fort utiles dans ce coin délaissé.

Je me posais alors tant de questions. Moi, Astide, de mon nom d’ulysse, Berrichon par mon père, Sénégalais par ma mère, allant sur ma vingt-huitième année, d’une taille d’un mètre quatre-vingt-cinq, les yeux gris tirant sur le vert, mince à faire peur, allais-je un jour connaître cette folie des hommes ? Ulysse me prenait tout, sans rendre autre chose qu’un certain prestige, et un léger vertige. La fuite permanente, jusqu’à la fin, était-ce cela nos vies ? Que fuyions-nous à voyager ainsi sans relâche ?

Le Nez de Cyrano était une excroissance de Rabelais sur sa partie est, correspondant à peu près à un nez, délimité à l’ouest, par la rue Ferdinand, et finissant en beauté aux limites est de la ville, avec la place de l’Eternité, allusion au poème de Rimbaud dont je récitai aussitôt la première strophe :
Elle est retrouvée
Quoi ? – L’Eternité,
C’est la mer allée
avec le soleil

C’était un truc que m’avait donné mon maître, dont j’use chaque fois que j’en ai besoin : « Si tu as peur, récite-toi un poème, tu retrouveras le souffle nécessaire pour continuer. »

La sarabande des Nanas selon Niki de Saint Phalle / Catherine Guennec

Ce titre fait partie de la collection « Le roman d’un chef d’œuvre » des ateliers Henry Dougier, qui mêle « récit romanesque et enquête historique » en racontant l’histoire d’une œuvre célèbre.

Ici, Catherine Guennec brosse le portrait de Niki de Saint Phalle, une artiste franco-américaine connue entre autres pour ces Nanas, des sculptures de femmes tout en rondeur et colorées. Des photos sont d’ailleurs reproduites sur les rabats du livre.

Sa vie est digne d’un roman. Elle va de rebondissement en rebondissement, telle une héroïne. L’autrice déroule de façon linéaire son parcours de sa naissance à sa mort. Son enfance est marquée par un inceste. Son fort caractère l’aidera à surmonter bien des situations et des traumatismes. Elle épouse Harry Matthews. Elle travaille d’abord comme mannequin avant de commencer à peintre. Elle a des épisodes dépressifs et est internée en hôpital psychiatrique à Nice où elle subit des électrochocs. Plus tard, elle s’installe dans un atelier à Paris et rencontre Jean Tinguely, son second époux. Ils réaliseront ensemble leurs plus belles sculptures.

Le roman alterne entre la voix de Niki et celle de Nana, sa nourrice. Le lecteur a à la fois le récit intime de l’artiste et le point de vue extérieur. Elle raconte les difficultés de son métier surtout lorsqu’on est une femme, ses déboires amoureux, sa passion, ses questionnements. C’est passionnant. Un excellent livre pour ceux qui aiment l’art mais également pour ceux qui aiment les livres romanesques tout en se cultivant ! A la fin de l’ouvrage, on trouve quelques repères biographiques, une bibliographie et la liste des œuvres citées.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cette histoire, c’est l’histoire d’une petite fille. Une histoire qui ressemble à un conte de fées. Comme ça, et d’entrée de jeu, les fées, gentilles « nanas », semblent s’être généreusement penchées sur son berceau armorié. »

Les autres ne sont pas des gens comme nous / J.M. Erre

Entre recueil de nouvelles et roman, le 9ème livre de Jean-Marcel Erre est bourré d’humour, parfois noir, tout en ouvrant la réflexion sur la normalité et la monstruosité, avec une touche de féminisme.

La narratrice se nomme Julie. Elle a 25 ans et vit en Lozère, mais sa singularité est d’être tétraplégique de naissance. Elle s’échappe de son handicap par l’écriture : « on lit pour sortir de soi, vivre d’autres vies ». Les chapitres alternent entre la voix de Julie qui interpelle les lecteurs et les histoires qu’elle raconte, des portraits brossés autour des thèmes normalité/monstruosité, chance/malchance, bien/mal.

Le roman est truffé de jeux de mots et de références littéraires et actuelles. L’auteur joue avec les personnages et les titres de ses précédents romans qui peuvent d’ailleurs se lire indépendamment. On sent que l’auteur s’est amusé à écrire ces histoires. A la base, ce sont des chroniques publiées dans Fluide glacial, qu’il a réécrites. La moitié sont des portraits. Ce sont des formats courts qu’il a ensuite interconnectés. On retrouve des références d’une histoire à l’autre.

J.M. Erre a débuté la rencontre VLEEL par la question de la légitimité en tant qu’homme, valide, d’écrire à la place d’une femme, handicapée. Pour lui, elle ne se pose pas. La littérature permet d’écrire en se mettant « à la place de ».

Si vous avez envie de passer un bon moment de lecture avec un excellent conteur, lisez ce roman !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

Julie
Normalité ou monstruosité ?

Je m’appelle Julie, j’ai vingt-cinq ans et j’habite un village de Lozère nommé Margoujols. On dit de moi que j’ai l’esprit vif, beaucoup de curiosité et un humour noir parfois féroce. Je suis une lectrice passionnée et je pratique l’écriture en amatrice. J’aime la danse classique, le patinage artistique et le punk rock celtique hardcore. Je suis accro aux réseaux sociaux, féministe, écolo, libre et révoltée, mais il m’arrive aussi de rêver au grand amour de conte de fée, et même de m’imaginer avec une flopée de mouflets. Je suis normale, quoi.
Ajoutons à présent un détail à mon portrait. Mon petit truc en plus qui me donne toute ma personnalité : je suis tétraplégique de naissance.

« Un de nos plus grands humoristes, Michel Houellebecq, montre dans son roman Extension du domaine de la lutte que le libéralisme économique trouve son équivalent dans le domaine des relations amoureuses et sexuelles. Si certains d’entre nous vivent des relations sentimentales et érotiques variées et excitantes, d’autres sont condamnés à la solitude et au désert affectif au fond du couloir à gauche. Pour ce qui me concerne, bien que vivant une relation fusionnelle avec mon fauteuil, il est inutile que je précise dans quel camp je me trouve. »

« Cette liste suffit à comprendre l’objectif réel des écrivains qui mettent en scène des histoires d’amour. Leur but est de consoler les lecteurs vis-à-vis de la misère de leur vie sentimentale en leur décrivant par le menu les ravages de la passion. Le message qui ressort de l’échec de ces couples littéraires est on ne peut plus clair : lectrices, lecteurs, continuez donc à bouquiner au lieu de perdre votre temps et votre santé à essayer de vivre des histoires d’amour qui s’avéreront inévitablement foireuses.
De là à en conclure que les écrivains seraient eux-mêmes des ratés de l’amour qui se servent de l’écriture pour s’auto-persuader qu’une vie de couple réussie relève de la fantasmagorie… Je vous laisse juge. »

« Vous me trouvez tordue de penser ça ? Tant mieux. Si vous me pensez tordue, vous allez me trouver inquiétante. Si vous me trouvez inquiétante, vous allez vous méfier de moi. Et si vous vous méfiez de moi, vous allez arrêter de me regarder avec compassion. Enfin.
Je veux être considérée, comme possiblement perverse, au moins autant que n’importe quel valide. Et si vous voulez vérifier qu’on ne sait jamais ce qui se cache sous une apparence de faiblesse, lisez l’histoire de Ferdinand Bic, ce si sympathique centenaire en fauteuil roulant… »

« Le 1er janvier, impatient d’identifier scientifiquement l’âge d’or, Ousmane se lança dans la recherche historique en se rendant à la source de toutes sources : la bibliothèque nationale de France. Était-ce mieux avant ? Ce jour-là, Ousmane fut déjà certain d’une chose : parfois, c’est mieux après (car le 1er janvier les bibliothèques sont fermées). »

Le roitelet / Jean-François Beauchemin

Voici un très beau texte sur la fraternité et la maladie mentale. Jean-François Beauchemin dans ce roman autobiographique raconte la schizophrénie de son frère par petites touches, avec beaucoup de bienveillance et d’amour. Il mêle souvenirs et réflexions en terminant toujours ses chapitres par une observation de la nature en utilisant tous ses sens.

Il explique d’ailleurs son intention dans l’un des courts chapitres : un livre où il ne se passe rien, avec des gens dans leur quotidien et la nature très présente pour contrebalancer les émotions.

On découvre ce que peut être la vie d’un schizophrène : il se sent persécuté, a des difficultés à rassembler ses pensées, n’a aucune notion d’hygiène et de tenue correcte.

Il évoque également leur belle enfance, l’éducation reçue, la découverte de la maladie. Après le décès de leurs parents, il s’occupe de son frère, essaye de gérer au mieux ses crises. Seule la poésie semble l’apaiser dans les moments sombres qu’il traverse. Son recueil préféré est « Seuls demeurent » de René Char.

Jean-François Beauchemin évoque humblement son métier d’écrivain. Ecrire lui permet de mieux se connaître et d’aller vers les autres. Il donne également des références littéraires.

Il se contente d’un bonheur simple au milieu de la nature, de balades avec son chien, de conversations avec ses voisins, sa femme ou son frère. Et voici la très belle phrase de conclusion de ce roman lumineux : « Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »

J’ai eu envie de noter toutes les phrases de ce magnifique roman plein de poésie. Il est très court (143 pages) et je ne peux que vous encourager fortement à le lire. A la fin de l’ouvrage, il donne son adresse mail si le lecteur a envie de le joindre. Certains l’ont fait et il leur a répondu.

J’ai d’ores et déjà prévu de lire l’un de ses précédents romans : « Le jour des corneilles » que j’ai acheté en poche.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser des œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

« A ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. »

« Ce que j’aime ce sont les gestes, les regards, les sourires et les larmes, les cheveux qui poussent, les pas, les paroles, autrement dit la vie du corps. Rien ne m’émeut davantage que de voir mon frère sourire (ne fut-ce qu’un très court instant), ou de l’observer graisser avec tant de passion dévorante la chaîne de sa bicyclette. »

« Une fois, parce que mon frère refusait encore de sortir de sa chambre, mon père avait enlevé la porte. « Il s’enferme ? Éliminons les portes ! J’enlèverai s’il le faut toutes les portes de cette maison ! Dieu du ciel ! Tant que je vivrai, personne ne s’enfermera chez moi ! » nous avait-il déclaré. Ce n’était pas aussi stupide que ça en avait l’air. La preuve, c’est que mon frère a reconnu dans ce geste un peu expéditif un aspect de sa propre pensée désormais si déroutante. Une minute après que la porte eut été retirée de son cadre, il est sorti très docilement de sa chambre. « Parfois, a-t-il dit en passant devant nous, les choses sont d’une horrible simplicité. » »

« Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. Le soir tombait. De la forêt toute proche nous parvenaient les premiers hululements d’un hibou. »

« Il est venu ce matin encore frapper à ma porte. Je n’avais pas versé le café dans les tasses que déjà il me disait ces mots : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » J’ai trouvé l’idée d’autant plus séduisante que j’ai sous la main, avec ma vie très banale, une grande quantité de matière à partir de laquelle travailler.
Sitôt mon frère reparti, j’ai posé les bases de mon livre. J’ai imaginé une histoire où seules actions allaient être celles de gens s’occupant par exemple du jardin, ou dénombrant le soir des étoiles familières, ou encore lisant quelques pages à l’ombre d’un arbre. J’allais mettre en scène des hommes et des femmes dépouillés de leurs masques, et dont l’absence de dogmes et de trop grands préjugés allait laisser la place nécessaire au déploiement de leur lucidité, à leur besoin de comprendre et, au fond, à leur refus de souffrir. J’avais à cœur de respecter l’équilibre des angles, des points de vue. Chaque fois que je montrerais dans ce romans les remous d’une âme, je tâcherais d’évoquer en contrepartie le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison. Tout l’édifice allait se construire en ne recourant qu’à ces pauvres matériaux. En somme, l’âme seule de ces gens allait être visible, et tout le reste demeurerait non pas accessoire, mais comme obéissant aux mouvements de cette âme.
J’étais tenté d’aller plus loin, mais j’avais chaque fois que je déviais de mon plan la curieuse impression de l’enlaidir. A la fin, j’ai appelé mon frère pour lui faire le résumé de ce livre à venir. Le bruit ambiant perçu durant la conversation me laissait deviner qu’il était en train de préparer le repas. J’entendais aussi, venu de plus loin, le babillage léger de sa perruche bleue. A un moment, une bouilloire a sifflé. A cette heure, le ciel commençait à lentement tourner sur lui-même et se préparait au soir. Mon chien, comme traversé de songes, est venu se coucher à mes pieds. Tout cela était d’une formidable beauté. »

« Je crois que le jour où le Docteur Dumontier a dit que mon frère souffrait d’une maladie grave, quelque chose s’est brisé. Sauf erreur, et puisqu’il est vrai que les mots donnent sa forme à l’esprit, le fait d’avoir simplement mis le mot schizophrénie sur ce mal a en quelque sorte accéléré la dégringolade de mon frère. Sa jeunesse, que j’avais observée s’enfuir au cours des quelques mois précédents, laissait place désormais à autre chose qui n’était pas encore le déclin mais qui s’y préparait.
Nos deux vies se précisaient. La sienne devenait un long soir sombre et menaçant. La mienne était plus que jamais consacrée à l’apprentissage du métier d’écrivain. Le soir, au-dessus de la maison familiale, le ciel était vert, puis pourpre. Je restais longtemps à observer cela, ce miracle du Monde qui sombrait dans la nuit, de la lumière qui par degrés disparaissait derrière la forêt. Je dénombrais au ciel quelques étoiles mobiles, contemplais pendant une heure la lune courir dans la cime des arbres. Un saisissant sentiment de douceur s’emparait de moi. Je ressortais mes livres, retrouvais avec une espèce de joie perdue les grands paysages mélancoliques de Gabrielle Roy, les inquiétantes et profondes forêts de Charles Baudelaire, renouais avec le prudent pragmatisme de Montaigne. Je me rappelais avoir souffert, et qu’à l’époque ces gens-là m’avaient guéri, en quelque sorte. J’espérais secrètement que les livres aient sur mon frère le même effet bénéfique qu’ils avaient sur moi. C’était difficile à dire. Je ne sais trop comment ni pourquoi, les poètes l’aidaient à vivre. Mais la mélodie que j’entendais dans la littérature ne semblait pas plus arriver à ses oreilles qu’à son esprit. On aurait dit que, pour lui, les mots écrits étaient des mains qui tâtonnent dans l’obscurité. Puisque, à cause du docteur Dumontier, c’était par les mots qu’il était véritablement entré dans le malheur, peut-être cherchait-il, par eux aussi, à en sortir au moins un peu. »

« J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « A quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. » »

« « La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. » »