Les funambules / Mohammed Aïssaoui

Ce roman démarre fort, voici l’incipit :

« Chez nous, il valait mieux avoir un père mort qu’un père absent. Un père mort, on pouvait lui inventer une légende, un accident du destin. Les familles les plus heureuses étaient celles dont le père n’était pas revenu de la guerre : un martyr rayonnait sur au moins trois générations. »

Dans « la hiérarchie des absents », la famille du narrateur arrive en dernière position, la moins souhaitable donc. Son père est parti faire fortune dans un autre pays. Il est revenu avec encore moins d’argent qu’avant, « un moins que rien », une véritable honte dans ce village algérien.

Mais il dit avoir eu une enfance heureuse. A l’âge de 9 ans, sa mère l’emmène en France. Elle se démènera pour qu’il puisse faire des études. Aujourd’hui il a 34 ans, il est biographe pour anonymes. Il décèle chez les personnes leur fêlure, cela reviendra souvent dans le roman. On apprendra son prénom qu’à la toute fin du roman car il a une signification particulière.

Les chapitres sont courts. Chaque chapitre évoque un sujet.

Il nous raconte par bribes son enfance, son adolescence dans une cité HLM, sa mère usée d’avoir trop travaillé, son métier et Nadia, son premier amour perdu de vue qu’il veut retrouver.

« Mais Nadia était une funambule, toujours sur le fil de la vie : aidait-elle ou était-elle aidée ? »

On lui propose un travail d’écriture avec des personnes démunies et « ceux au plus près des gens de la rue ». Ce sera l’occasion pour lui de partir à la recherche de Nadia. Aux dernières nouvelles, elle travaille pour une association, les Restos du cœur ou Les Petits frères des pauvres ou Les Morts de la rue (un collectif qui enterre les SDF).

« Nadia voulait mettre des paroles sur les maux des autres et de la beauté chez les plus démunis. Elle pensait : le livre, c’est aussi important que le pain, l’eau, l’électricité… »

Et il ne comprend que ces mots aujourd’hui en rencontrant toutes ces personnes, tous ces funambules, en faisant le parallèle avec sa propre vie.

« Moi, je suis né dans une famille où l’on n’affichait pas ses sentiments. […] Il fallait trouver une autre langue pour s’exprimer. […] Je me rends compte qu’on avait pas beaucoup de mots – la plupart tournaient autour des verbes “manger” ou “s’habiller”. »

Rencontrer avec lui toutes ces personnes engagées dans des associations comme Les Restos du cœur ou ATD-Quart monde est touchant. On réalise qu’il y a une véritable entreprise derrière, mais aussi une solidarité, un humanisme. Bref ça redonne foi en l’humain.

Mais tous ces témoignages m’ont aussi éloignée du roman. J’ai perdu le côté romanesque qui m’avait happée au début, ne le retrouvant qu’à la toute fin.

L’écriture est belle et fluide. J’ai bien aimé les discussions de philosophie lors de cafés offerts à un SDF. Ce roman va forcément plaire aux lecteurs qui, comme moi, aiment la littérature puisqu’elle est au cœur du roman. C’est d’ailleurs elle qui a permis au narrateur de s’en sortir.

Il ne parle pas la langue de sa mère. L’Algérie est un pays maudit pour elle, elle ne veut pas y retourner. « Elle est devenue analphabète bilingue ». Et ne pas (savoir) écrire est une souffrance pour elle, comme un handicap. Un roman qui aborde également le thème des différences.

Si le côté docu-fiction ne vous dérange pas, alors ce livre devrait vous plaire. J’ai noté de nombreuses très belles phrases.

« Je pense que les mots peuvent, peut-être pas guérir ni réparer, mais contribuer à ce que les personnes vulnérables se sentent véritablement exister. »

Note : 3.5 sur 5.

Suzuran / Aki Shimazaki

Partons au Japon et suivons Anzu, une femme de 35 ans, divorcée, élevant son fils et passionnée de poterie. Anzu est douce, discrète, bienveillante et dévouée. Tout le contraire de sa sœur aînée, Kyôko, qui fait tourner la tête de tous les hommes. Ambitieuse, elle pense d’abord à son plaisir. C’est ainsi que Kyôko va voler le premier amour d’Anzu au lycée. Plus tard, Anzu va découvrir les manipulations et mensonges de Kyôko. Elle lui pardonnera toujours et lui trouvera des excuses. Elle la remerciera même intérieurement de l’avoir détournée d’un homme qui n’était pas fait pour elle. De toute façon, comme le dit très bien sa sœur, Anzu est mariée à sa passion, la poterie. Jusqu’au jour où Kyôko leur présente son fiancé, Yûji. Elle revient de Tokyo pour la « golden-week ». Anzu les héberge et se trouble à la présence de Yûji. Je vous laisse découvrir la suite de cette histoire ; Anzu va-t-elle oser avouer ses sentiments ? va-t-elle vouloir se venger de sa sœur ? En tout cas, la fin est très surprenante !

Le roman est parsemé de mots japonais. Ne vous inquiétez pas il y a un petit lexique à la fin. Le mot qui revient le plus souvent est « kamataki » : « processus de cuisson de la poterie dans un four à bois ». Et « suzuran » qui signifie « muguet » et qui est également le titre du roman. L’origine des prénoms des personnages est expliquée et leur idéogramme est reproduit.

Il est courant au Japon d’organiser des rencontres pour arranger des mariages. D’ailleurs lors d’une réunion d’anciens élèves, Anzu apprend qu’un quart de ses camarades sont divorcés.

Aki Shimazaki est une autrice québécoise d’origine japonaise. Un roman délicat, sensible, tout en douceur, formé de phrases courtes. J’ai beaucoup aimé les moments de création, lorsque Anzu réalise des pièces en céramique.

La poésie est très présente, notamment avec la récurrence d’un poème :

« Tu m’appelles sans voix
Comme une clochette sans battant
J’entends tout, Suzuran !
Je t’aime depuis toujours
Depuis avant ma naissance. »

Un moment de grâce ! Ah que ça fait du bien !

Note : 4 sur 5.

Créatures / Crissy Van Meter

Le roman s’ouvre sur l’arrivée de la mère d’Evie sur Winter Island, une île sur la côte californienne. Evie va se marier et elle attend avec angoisse le retour de son futur mari, Liam, parti sur un bateau de pêche. L’atmosphère est tendue entre Evie et sa mère, cela fait 3 ans qu’elles ne se sont pas vues. En plus, une baleine s’est échouée et l’odeur devient insupportable.

Evangelista (de son prénom complet) a grandi sur cette île avec son père. Sa mère les a très vite abandonnés. Elle avait la bougeotte et ne supportait pas les odeurs de Winter Island.

Son père est tout pour elle. Il lui dit tout le temps qu’il l’aime et qu’il ne lui laissera rien lui arriver. Mais il n’est pas le père modèle. Il est toxicomane, alcoolique, beau-parleur, menteur.

« Papa m’élevait comme un garçon, essentiellement sans mère et avec tout un tas de macaronis au fromage dans des boîtes en carton pour le dîner. […] Nous vivions d’impostures : l’argent de la célébrité, l’argent de la drogue, et c’était tout juste assez pour ne jamais quitter l’île. »

Les touristes défilent sur l’île pour la célèbre herbe « Winter Island » cultivée et vendue par son père, qui leur sert de guide également. « Il était doué pour raconter l’histoire de ces terres de forêts sauvages envahies de brouillard, de trolls et de gnomes. »

Elle passe son adolescence avec une unique amie. « Rook était tout le contraire de moi : blonde, de grands yeux bleus et un père riche. » C’est une rebelle qui va pousser Evie à faire les 400 coups avec elle. Evie dit à propos d’elle-même : « J’avais été une enfant rugueuse, silencieuse, solitaire, mesurée et curieuse. »

Sa mère réapparaît de temps de temps et disparaît tout aussi vite. Ne leur laissant pas le temps de créer une relation mère-fille, ni de répondre aux nombreuses questions d’Evie qu’elle cherche en vain dans les livres, notamment sur l’amour. Comment se construire avec des parents dysfonctionnels ? Comment savoir aimer, s’aimer et être aimée ?

Avec Liam, c’est le bonheur, mais ils ont du mal à exprimer leur amour et Evie a besoin d’être rassurée en permanence. Elle a peur de perdre Liam.

Les chapitres courts se succèdent sous forme de pièces de puzzle pour reconstituer la vie d’Evie. Ils sont entrecoupés de réflexions et d’informations sur différentes espèces de baleines, qui font un parallèle avec la vie des personnages. Le sommaire indique les différentes entrées dans le roman, les thèmes liés à la vie insulaire : tsunami, brouillard, pluie, chaleur, neige, tremblement de terre, grêle, vent, gel, tonnerre, feu de forêt, brise.

J’ai beaucoup aimé l’écriture de l’américaine Crissy Van Meter dont c’est le premier roman. J’ai noté de magnifiques phrases comme celle-ci :

« J’ai passé ma vie entière à espérer que l’amour véritable puisse nicher sous les ailes bleues d’une mère. Passé chaque heure éveillée à chercher des réponses dans les modes de vie de créatures marines non douées de parole. »

L’écriture est poétique, chargée d’émotions. Un beau roman captivant sur l’amour, le pardon, la vie insulaire et l’enfance difficile, que je vous recommande vivement. Les dernières pièces du puzzle sont surprenantes. Et cette couverture est juste sublime, ce sont des illustrations du biologiste Ernst Haeckel (1824-1919).

Merci Babelio et La Croisée pour cette magnifique lecture.

Note : 4.5 sur 5.
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La route des Balkans / Christine de Mazières

Dans son second roman, Christine de Mazières multiplie les points de vue et les voix pour dénoncer la situation inacceptable des migrants en Europe.

Son premier roman racontait la chute du mur de Berlin vue des deux côtés du mur. J’avais beaucoup aimé ce livre et je retrouve avec plaisir la plume de l’auteure. L’Allemagne est également présente dans celui-ci. Mais il débute d’abord dans une forêt de Hongrie en 2015, avec la jeune Asma et sa sœur Lefana. Elles ont quitté leur famille et fuient la Syrie. Depuis elles avancent lentement vers leur but, l’Europe, une autre vie, un rêve.

Dans cette même forêt, il y a aussi Tamim, un jeune Afghan. On découvre son parcours à travers l’Iran, la Turquie, la Grèce, les Balkans.

Dans ce roman il est question aussi de cet événement tragique, que vous avez certainement entendu ou vu :  le 27 août 2015, 71 migrants sont retrouvés morts dans un camion frigorifique sur une aire d’autoroute autrichienne.

Un roman poignant sur le destin de milliers de migrants en août 2015, tentant de rejoindre l’Allemagne, terre d’accueil, en passant par la Hongrie et l’Autriche. On assiste également aux discussions et négociations entre les dirigeants des pays. La chancelière Merkel est très présente à travers ses prises de paroles. Elle s’engage et insiste : « Dans cette situation, nous avons le devoir d’aider. »

« Wir schaffen das, nous y arriverons »

Plusieurs personnages apparaissent encore mais, outre Asma et Tamim, c’est peut-être celui d’Alma qui m’a touchée. Cette Allemande va découvrir la véritable histoire de sa famille. Histoire qui résonne d’autant plus mise en relation avec celle de ces migrants d’aujourd’hui.

La force de la littérature est de nous faire réfléchir, de nous bouleverser, de nous bousculer en nous montrant le monde à travers d’autres yeux. Christine de Mazières réussit à mêler fiction et faits réels. Elle est très bien documentée. Un roman court, dur mais qui se termine sur une note d’espoir.

Note : 4.5 sur 5.

Cathédrale des cochons / Jean D’Amérique

Je découvre ce jeune auteur grâce à Babelio dans le cadre de l’opération Masse critique.

Il a déjà reçu de nombreux prix dont le prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre en 2020 pour ce texte qui lui permet d’être édité et mis en voix.

Jean D’Amérique est né en Haïti en 1994. Il est poète, dramaturge et directeur artistique du festival Transe Poétique à Port-au-Prince.

Le personnage est un poète haïtien en prison. Il parle à son amour pour la première fois au téléphone depuis 6 mois. Il s’exprime dans un flot continu. Il n’y a pas de ponctuation, les mots s’enchaînent avec rythme. On ne peut qu’être touché par la poésie de ces mots. J’aurais aimé entendre ce texte. Les mots doivent être encore plus forts lorsqu’ils sont interprétés par un comédien. Ce monologue est court et intense. En 34 pages, on ressent toute la tristesse, la révolte et la douleur de cet homme torturé au sens propre comme au sens figuré.

L’auteur dénonce toute la pauvreté et tous les malheurs de son pays. Il fait référence à d’autres poètes et écrivains emprisonnés, comme Federico Garcia Lorca, Asli Erdogan, Nâzim Hikmet.

Un texte et un auteur à découvrir absolument ! Je m’en vais de ce pas commander un de ses recueils de poésie.

Merci aux éditions Théâtrales pour l’envoi de ce magnifique texte, l’occasion pour moi d’ajouter une nouvelle rubrique à mon blog : « Théâtre ». J’espère pouvoir vous proposer prochainement d’autres textes et auteurs contemporains à découvrir !

« je connais ces trois jours de juillet à Port-au-Prince
où la colère n’a pas attendu le bus
pour aller au travail dans la rue
ces trois jours de juillet rouge
où la faim s’est suicidée dans les supermarchés
sans demander permission à un portefeuille
la lumière parfois un pain chaud
la violence seule boulangerie »

« pardon je te laisse pour le moment
obligé de ranger les armes
les gardes viennent me chercher
hier la matraque aujourd’hui je ne sais pas de quoi il s’agira
je t’écrirai
peut-être
depuis l’au-delà »

Note : 5 sur 5.

Les nuits d’été / Thomas Flahaut

Ce roman figurait sur ma liste de livres à lire de la rentrée littéraire 2020. D’autres livres ont retenu mon attention, puis la rentrée littéraire d’hiver 2021 est arrivée et la lecture de ce livre s’est encore éloignée. Heureusement les 68 premières fois ont sélectionné ce second roman pour lui permettre de toucher davantage de lecteurs. Et quelle belle lecture ! Merci pour ce premier envoi !

Ce roman se lit facilement. Je suis très vite entrée dans la vie de Thomas, Louise et Mehdi. Je l’ai presque lu d’une traite. Impossible d’abandonner les personnages dans leurs tourments. Bref je me suis attachée à ces jeunes gens.

Thomas Flahaut alterne les voix des 3 personnages principaux. On revit ainsi certaines scènes deux fois mais avec un point de vue différent. C’est l’histoire d’une génération, d’ados qui essaient de devenir adultes mais avec le poids de l’héritage social ils ont toutes les peines du monde à y arriver et à trouver leur place.

Louise et Thomas sont jumeaux. Ils ont 25 ans. Ils font leurs études à Besançon. Thomas rate son examen et ne peut plus s’inscrire à l’université. Il n’ose pas le dire aux « darons ». Ces parents qui ont mis tous leurs espoirs dans la réussite de leurs enfants. Le père a travaillé de nuit dans une usine suisse toute sa vie afin de gagner de l’argent et permettre à son fils de « profiter du jour ». Ils habitent dans un quartier d’Audincourt, « Les Verrières ».

Au début du roman il y a des références à Charlie Chaplin. Vous l’aurez compris, il est question de classes sociales dans ce roman. Les copains se sont sentis trahis lorsque Thomas est parti au lycée général alors qu’eux allaient au lycée professionnel. Cet été, il va travailler dans la même usine que son père retraité. Il y retrouve Mehdi, un copain d’enfance. On passe de nombreuses nuits à Lacombe avec eux et Miranda (la machine), les cadences, la fatigue. L’usine ne rapproche pas Thomas et son père, ils restent toujours chacun dans leur silence, leurs non-dits.

Je vous laisse découvrir les deux autres personnages qui ont autant à vous dire sur ces travailleurs frontaliers et cette génération de désillusionnés. Et comme ce sont des jeunes, vous trouverez aussi quelques fêtes, de l’amour, beaucoup d’alcool et quelques joints !

Le titre fait référence aux nuits d’été passées à l’usine mais aussi à un disque aimé par la « daronne », « Les nuits d’été » de Berlioz. Il est vrai qu’il y a une part de mélancolie dans ce roman.

Ce roman social me rappelle celui de Nicolas Mathieu (« Leurs enfants après eux », Goncourt 2018). Il sonne juste, on sent qu’il y a une part de vécu.

Bref, un coup de cœur pour moi ! L’avez-vous lu ?

Louise à propos du père : « C’est vrai qu’il est chiant à toujours répéter que ce qu’on a, on ne le doit pas à la chance, mais à notre mérite, à notre travail. Il aurait aimé avoir cette chance-là. Mais réussir, c’est rien d’autre que la conséquence d’avoir tout fait comme on nous a dit de faire. C’est du dressage. On t’a dressé pour que tu puisses pas envisager la vie autrement qu’en étant diplômé. On t’a programmé le cerveau pour que tu angoisses à l’idée de pas l’être. »

« Pour les darons, grandir, ça a été apprendre à rester à sa place. Pour Thomas et Louise, grandir, ça a été apprendre à fuir »

Note : 4.5 sur 5.

Par la forêt ; Par le lac / Alex Cousseau

Un petit garçon indien part tôt le matin. Il est excité. C’est un grand jour, un jour exceptionnel ! C’est la fin de l’hiver. Il veut se rendre sur la Colline aux Lézards, à l’heure où le soleil se réveillera. « Le retour du printemps est un des spectacles les plus beaux du monde. ». Son père est parti avec les autres hommes du village pour « dénouer le sac gris à l’horizon » et délivrer « toute la lumière qui repose dans le sac du ciel. »

Il a le choix entre deux chemins : par le lac ou par la forêt.

« Par la forêt. Le chemin par la forêt est long et dangereux mais je connais par cœur le labyrinthe des sentiers… »

« Par le lac. La glace est épaisse, je pourrais traverser le lac en une heure à peine. Le plus vite sera le mieux… »

Deux aventures s’offrent au petit indien comme au lecteur ! Deux histoires qui se complètent et permettent de rencontrer différents animaux, de parcourir plusieurs lieux.

La collection « boomerang » du Rouergue est composée de romans courts, recto-verso. On peut ainsi commencer sa lecture par un côté ou par l’autre. Les histoires sont tête-bêche et font chacune 30 pages.

C’est amusant, beau et poétique. Pour des lecteurs à partir de 8-9 ans. Alors quel chemin allez-vous choisir ? par la forêt ou par le lac ?

Illustrations Marta Orzel.

Note : 5 sur 5.

Comme des frères / Claudine Desmarteau

Raphaël 22 ans raconte son enfance puis son adolescence couleur grise/pluie/tristesse.

Tout commence au collège, quand avec sa bande de copains ils se moquent de Quentin/« Queue de rat » à cause de sa coiffure, une petite mèche de cheveux à la base arrière du crâne qui ressemble à une queue de rat.

Les moqueries et le harcèlement s’amplifient. Heureusement Iris, sa sœur jumelle, le défend.

La bande de Raphaël, c’est Kevin (dur, violent, « brute de service », meneur), Ryan (Raphaël se méfie de lui depuis qu’il lui a piqué ses baskets), Idriss (le plus discret), Thomas, Lucas (mou et feignant), Saïd (maigre et vif, drôle). Ils sont comme des frères. Quentin va progressivement intégrer la bande sous le regard haineux de Ryan et devenir ami avec Raphaël.

Dès le début on sait que quelque chose va mal tourner. Il nous parle d’une journée maudite quand il avait 16 ans. On avance dans le récit de Raphaël, avec ses remords, sa culpabilité, ses doutes, ses angoisses, ses hormones. Le tout dans un langage jeune, avec des mots crus, violents, des gros mots. La tension tient jusqu’au bout du roman.

Le roman aborde aussi le thème des réseaux sociaux. Ils se lancent des défis, zonent, s’ennuient, traînent, n’ont pas d’endroit où squatter.

Quant à la mère de Raphaël, elle n’aime pas ses copains. Elle a perdu un bébé à 4-5 mois de grossesse. Cet événement a marqué toute la famille par le deuil et la tristesse. Raphaël aurait bien aimé avoir un frère ou une sœur. Il n’arrive pas à parler avec son père.

Raphaël a des difficultés scolaires. Ses relations avec ses professeurs sont tendues. Il ne fait aucun effort. Comme tous les jeunes, il veut impressionner les autres, quitte à mentir.

Les vacances en Bretagne chez grands-parents seront une vraie parenthèse dans la vie tourmentée de cet adolescent, avant de retrouver sa bande de copains et ses plans foireux.

En parallèle, il suit des cours de guitare depuis ses 11 ans avec Eric. Un jeune professeur qui va l’influencer positivement.

Claudine Desmarteau écrit habituellement pour la jeunesse, c’est son premier roman pour adultes. Un roman très intéressant, dont j’ai beaucoup aimé l’écriture directe.

Note : 4 sur 5.

Le livre des nuits

Je n’aurais certainement pas lu ce livre sans l’intervention de Sylvie lors du #vleel consacré à Laurine Roux pour son roman « Le sanctuaire », où elle faisait le rapprochement entre les deux romancières. Elle nous a ensuite proposé une lecture commune et nous sommes 9 à avoir pris part à cette aventure. Première lecture commune pour moi et ce fut une belle expérience. Une LC permet d’une part de se motiver et d’autre part de discuter, de s’interroger ensemble sur le livre, mais aussi de découvrir d’autres lectrices. Merci pour ces échanges sympathiques, décontractés et drôles. Je repars pour un tour quand vous voulez !

Ce roman commence comme un conte, un conte noir. On entre dans la vie d’un personnage, Victor-Flandrin Péniel dit Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup, de 1870 à sa mort, donc après avoir traversé de nombreuses tragédies dues à la guerre mais aussi à une sorte de malédiction.

Tout y passe dans ce roman : la guerre, le nazisme, l’inceste, la folie, le meurtre, la violence, la souffrance, la passion, le désir aussi. C’est dense ! Mais quelle écriture ! J’aime l’écriture de Sylvie Germain. J’avais déjà lu « Magnus », prix Goncourt des lycéens 2005. « Le livres des nuits » est son premier roman publié en 1985. Et quelle maîtrise, quel talent de conteuse. Elle nous embarque dans l’histoire sombre des Péniel, impossible de lâcher le livre. Le lecteur n’a pas trop de repères au début, puis progressivement il arrive à mettre une date et apprend que le personnage s’installe dans la Meuse. Le livre est divisé en six nuits.

Victor-Flandrin aura 4 femmes et de nombreux enfants, car ils naissent tous par 2 ! que des jumeaux ou des jumelles. Tous ses enfants ont la même tache jaune dans l’œil gauche. Le chiffre 7 est très présent tout au long du roman.

C’est dur, cruel mais au-delà de la partie fantastique, les scènes liées à la guerre paraissent tellement vraies, qu’on en pleure de ressentir ce que ces soldats ont vécu dans les tranchées.

Ce livre est pour moi un classique.

Il a une suite : « Nuit d’ambre ». Ce sera peut-être l’occasion d’une prochaine lecture commune, mais pas tout de suite, je m’en vais lire quelque chose de plus gai !

« Si Victor-Flandrin ne parvenait jamais à capter son propre reflet il essaimait par contre autour de lui des traces de lui-même. Ainsi son ombre blonde traînait-elle souvent dans son sillage longtemps après qu’il avait passé, et lorsque les gens de Terre-Noire la rencontraient sur leur chemin ils s’en écartaient toujours avec la plus grande méfiance. Tous prenaient soin de ne jamais marcher dans l’ombre de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup qu’ils redoutaient plus encore que sa présence. »

Note : 4 sur 5.

La fenêtre au sud / Gyrdir Eliasson

Nous sommes au printemps, un écrivain, seul au bord de la mer, nous raconte ses journées, comment il essaie d’avancer dans l’écriture de son roman. Il écrit aussi des poèmes de temps en temps.

Il refuse d’utiliser un ordinateur et tape à la machine à écrire avec un ruban usé. Si usé que les lettres sont presque invisibles.

Il habite à Reykjavik mais préfère écrire dans cette maison près de la mer, prêté par un ami.

Il reçoit de temps en temps des coups de fil de sa sœur, de sa mère, de son éditeur ou du propriétaire de la maison, mais laisse souvent son téléphone éteint. Il faut dire qu’il est assez solitaire et renfermé. C’est un homme assez atypique, intrigant.

On dirait qu’il fuit une femme, une histoire d’amour malheureuse. Il tape de longues lettres « à celle qui me tient à cœur » mais ne les poste jamais. Et quand il en reçoit, il les brûle directement sans les lire.

En allant faire ses courses au village, il rencontre un homme :
« – T’es écrivain ?
– Faut croire.
– Les écrivains sont des bons à rien.
– Tout à fait.
– Absolument nuls.
– Je ne saurais mieux dire. »
« Il me regarde, stupéfait que j’acquiesce à ses propos.
J’ignore pourquoi il s’est senti obligé de me dire ce que j’ai toujours su. »

Quand il se rend au café ou à la librairie, c’est aussi l’occasion de scènes décalées et drôles.
Les chapitres sont entrecoupés de titres de journaux, comme par exemple sur les attentats de Kaboul.
Il parle de temps en temps de son enfance ou de ses parents. On devine à demi-mots certaines choses.

Il s’agit donc d’un roman lent, où il ne se passe pas grand-chose, si ce n’est les saisons qui défilent et modifient le paysage et les habitudes de l’écrivain. Si vous aimez la poésie et les beaux paysages, la nature, il devrait vous plaire.

Ce livre fait partie d’un triptyque sur la solitude. Le premier roman de ce triptyque paru en 2019, que je n’ai pas lu, est « Au bord de la Sanda ».

Gyrdir Eliasson est un romancier et poète islandais, bref tout ce que j’aime !

« L’encre s’épuise, l’écrivain tapera bientôt blanc sur blanc, traversant la page comme on marche dans la neige. »

Note : 4 sur 5.