Mon père, ma mère, mes tremblements de terre / Julien Dufresne-Lamy

Charlie, un ado, nous raconte les tremblements de terre de sa famille. Le premier est arrivé pendant son année de 4ème, sa mère avait organisé des vacances dans un camping à Noirmoutier. Un soir, dans la tente, son père leur a dit sa « dysphorie du genre », sa « transidentité » ou son « trouble de l’identité de genre ». Sa mère et lui n’y comprenaient rien alors il leur a dit : « Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est vraiment pas grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme. »

Après ce séisme, il découvre le secret de son père. Les perruques et les robes cachées dans le garage. Au début, Charlie ne supporte plus son père, ses mensonges sont durs à avaler. Et toute l’attention est tournée vers son père. Il monopolise la parole. « Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler. »

Puis son père annonce sa transition à son entourage, ses collègues. Il enchaîne les rendez-vous médicaux et psychologiques, jongle avec des traitements aux effets secondaires. « Chez nous, la secousse a duré deux ans. »

Au collège, tout allait bien jusqu’au jour où son père est venu le chercher sans prévenir, avec sa perruque. C’est le début des moqueries puis du harcèlement. Charlie se réfugie au CDI, décroche et est déscolarisé. Ensuite c’est sa mère qui explose et décide de partir habiter un temps chez sa sœur, Rita, avec Charlie.

« Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux. »

Charlie nous donne des repères avec les numéros de nuits qui ont suivi le premier tremblement. Désormais il essaie d’utiliser le pronom « elle » quand il parle de son père et de mettre au féminin tout ce qui se rapporte à lui.

« Nuit 404, mon père rentre du travail effondrée. […] Mon père a été virée du laboratoire après avoir annoncé sa vaginoplastie. […] Avec le licenciement de mon père, mes parents n’ont pas eu d’autre choix que de financer l’opération de réassignation. »

Puis vient le jour de l’opération. Charlie se pose des questions, toujours et encore. Auront-ils toujours des passions communes après cette ultime étape ?

« Dans 4 heures, Papa aura disparu.
Une mort, pas vraiment.
Une absence pour toujours. »
« Papa.
Est-ce que je pourrai encore l’appeler comme ça ? »

Le roman alterne entre les moments au présent, pendant l’opération chirurgicale, et les souvenirs de Charlie. Dans la salle s’attente, il rencontre Marin(e), une jeune femme qui aborde sa transition pour être un homme. Ils discutent et Marin lui dit qu’on ne peut pas « préjuger du genre des individus » que l’on rencontre. Il faut les laisser se présenter.

« Avoir un parent trans, faut que tu saches que c’est une chance. T’as une alliée pour l’éternité. Parce que ton reup a l’expérience des corps, elle te guidera. Quand c’est l’enfant qui transitionne, c’est la rupture : notre corps, celui des autres. » Les parents se trouvent démunis, surtout avec les garçons trans, car l’espoir d’avoir des petits-enfants s’efface.

Les chapitres sont courts et s’enchaînent. Avec cette voix d’ado sincère, on va à l’essentiel, sans détour, c’est captivant. Dans ce roman, on apprend beaucoup de choses, même si, comme le dit Julien Dufresne-Lamy à la fin de l’ouvrage, il n’y a pas de réalité ou de parcours unique. Chaque transition est différente. L’histoire de cette famille est touchante. Les personnages sont attachants. L’auteur nous montre ce combat de tous les jours pour être différent mais surtout être soi. Après toutes ces épreuves et doutes, ce qui triomphe au final c’est l’amour de cette famille. C’est tout simplement beau. Merci pour ce texte et d’avoir donné une voix à une minorité.

Je vais enchaîner avec la lecture de « Jolis jolis monstres », son précédent roman sur la culture drag qui a reçu plusieurs prix.

L’avez-vous lu ?

Note : 5 sur 5.

Avant elle / Johanna Krawczyk

Carmen a 36 ans. Elle est maîtresse de conférence à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine (IHEAL). Elle est en dépression depuis que son père est décédé, emportant avec lui toutes les réponses qu’elle a toujours espérées avoir un jour. C’était il y a un peu plus d’un an. Sa mère s’est suicidée quand Carmen avait 11 ans, laissant un vide immense et un mystère de plus.

« Mes parents m’ont comblée de bonheur. Quelques années. »

Ses parents sont des exilés d’Argentine. Ils ont vécu la dictature et l’ont fuie. C’est ainsi qu’il y a un « avant elle » et un « après elle », « elle » signifiant la dictature.

« Combien de fois j’ai voulu percer le mystère, briser les remparts que tu avais construits, faire mienne ta folie ; comment as-tu fait ? Torturé, battu, humilié, comment as-tu fait pour continuer à vivre, rire, croire ? De m’aimer, travailler, effectuer les petits gestes du quotidien, des petits riens qui font la vie ? »

Carmen boit beaucoup, manque à tous ses devoirs. Son mari, Raphaël, lui pose un ultimatum. Il faut qu’elle se ressaisisse pour leur fille de 20 mois, Suzanne. Seulement Carmen est incapable d’éprouver de l’amour maternelle pour sa fille. Elle voit régulièrement un psychiatre. Elle a des troubles de personnalité borderline (TPB). Impossible pour elle de vivre sans passé.

Un jour elle reçoit un appel d’un garde meuble. Son père ne payant plus la location de son box, il faut qu’elle vienne récupérer ses affaires. Dans cette pièce elle va trouver un bureau avec un tiroir caché. Elle va découvrir des carnets et des documents de son père. Sept journaux intimes où il consigne toute sa vie. L’enfance de son père va ainsi lui être dévoilée, puis sa vie d’orphelin, etc. Plus Carmen avance dans la lecture des carnets plus elle a le vertige. Tout comme le lecteur qui suit dans un rythme parfaitement maîtrisé la révélation des secrets du père.

Dès le départ, Carmen nous parle de l’obsidienne dans son ventre, l’angoisse qui monte et se transforme parfois en crise au point d’être internée en psychiatrie.

« Dès que j’ai une occasion de m’autodétruire, je saute dessus. »

Un premier roman court, poignant et prenant, que j’ai lu presque d’une traite. Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser découvrir les secrets de cet homme et ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

Merci aux 68 premières fois pour cette belle découverte et rencontre.

Note : 4 sur 5.

Impossible / Erri de Luca

Un nouveau roman d’Erri de Luca est toujours une bonne nouvelle pour moi. J’aime beaucoup cet auteur italien.

Dans ce court roman il confronte un vieil homme et un magistrat. L’interrogatoire prend peu à peu la forme d’un dialogue et quelques fois d’un duel entre les deux hommes. Très vite, l’accusé refuse l’avocat de la défense qu’on lui propose.

Mais de quoi est-il accusé ? Il y a 40 ans il faisait partie d’un groupe révolutionnaire. Il a d’ailleurs fait plusieurs séjours en prison. Et aujourd’hui il est soupçonné d’avoir tué un ancien compagnon qui l’avait trahi à l’époque. C’est lui qui a donné l’alerte en montagne (dans les Dolomites) et le juge trouve cette rencontre improbable, une coïncidence impossible pour lui que ces deux hommes soient en train d’escalader la même montagne au même moment.

« Q : Que vous vous soyez trouvés là tous les deux par hasard est tellement improbable que cela en devient impossible. »

« R : Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. »

Erri de Luca alterne les confrontations avec des lettres que le vieil homme adresse à son amoureuse. Les lettres ne sont pas envoyées puisqu’il est en isolement et il n’en reçoit pas en retour. Il appelle cette femme « Ammoremio ». Il lui exprime bien des choses par écrit qu’il n’oserait pas lui dire de vive voix. Les souvenirs affluent.

« Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. Réminiscences scolaires : l’art de la maïeutique. »

 « A la maison, chaque réveil requiert un effort de mémoire, les premières secondes je ne sais pas où je me trouve. Ici en revanche je sais aussitôt où je suis. Les années de prison m’ont dressé à être vigilant dès mon réveil. »

Le roman monte en tension. Les deux hommes représentent deux générations.

« moi, j’ai plus de temps que vous. Non seulement celui déjà passé, mais celui d’à présent. J’ai du temps à revendre dans cette cellule. Je l’utilise pour vous devancer. Vous progressez péniblement comme si vous étiez forcé de me suivre en montagne. […] Vous pouvez m’enlever un peu de liberté de mouvement, mais pas la liberté qui est dans mes raisons et mes convictions. »

Le magistrat essaie de lui faire avouer le crime. Les deux hommes cultivés engagent une joute verbale. Le vieil homme tatillon, refuse l’emploi de certains mots inadéquats. Les mots et la langue sont importants.

« Il m’a cité un vers de Racine que je connais bien, à propos de la vengeance. Il essaie de m’impressionner avec sa culture parce qu’il sait que je ne suis pas allé à l’université. Mais j’ai sûrement lu plus que lui. »

Ce roman aborde les thèmes de la justice, de l’engagement, de l’amitié et de la trahison. Il parle également de la montagne et de la solitude. L’écriture est belle. La réflexion est intéressante et intelligente. Un chef d’œuvre. Bref j’ai adoré !

Traduit de l’italien par Danièle Valin

Note : 5 sur 5.

Le goût d’Emma / Emma Maisonneuve

Cette BD documentaire est inspirée de la vie de l’auteure, curieuse et gourmande.

Emma a un don pour le goût depuis toute petite. Elle est passionnée par la cuisine mais choisit des études de droit, relations publiques puis journalisme. Ensuite elle voyage beaucoup.

Son rêve est de devenir inspectrice du guide Michelin. Lorsqu’elle partait en vacances avec ses parents, ils emmenaient toujours leur guide Michelin pour choisir un restaurant. Aujourd’hui elle postule, passe un entretien et contre toute attente est embauchée. C’est la première femme à occuper ce poste.

Elle découvre des aspects inattendus de ce métier pas si facile :

  • 9 repas / semaine au restaurant et chaque nuit dans un hôtel différent
  • pas de vie de famille
  • beaucoup de kilomètres, bref toujours sur les routes
  • 30 minutes maximum par visite d’établissement (hôtels et restaurants), soit des visites à la chaîne
  • et le soir il faut encore rédiger les rapports des visites.

Quand elle est confrontée au quotidien difficile des restaurateurs, elle essaye de rester professionnelle.

Le roman graphique est divisé en 9 parties dont une au Japon. Elle y part en voyage et découvre la cuisine japonaise. Elle décrit avec émotion les plats. Toute la BD est une aventure sensorielle et humaine.

J’ai aimé la fraîcheur et la candeur d’Emma, ses réflexions sur sa vie (son petit ami) et son métier (entouré d’hommes, d’un certain âge). Face à ces hommes, elle est impressionnée mais ne se laisse pas démontée. Avec courage, persévérance, audace, inventivité, elle affronte les préjugés. Sa personnalité et son goût feront la différence.

De temps en temps un souvenir d’enfance refait surface à l’occasion d’un plat, et ce n’est qu’amour et tendresse qui surgissent. Cette BD est sortie sous forme de feuilleton au Japon, avec la dessinatrice Kan Takahama. Le scénario est co-écrit avec Julia Pavlowitch.

Laissez-vous tenter par cette invitation dans le monde de la gastronomie !

Note : 4 sur 5.

Les orageuses / Marcia Burnier

C’est l’histoire « d’un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie. » Elles se surnomment « les sorcières », elles s’appellent Lila, Nina, Inès, Leo, Louise et Mia. Leur point commun, malheureusement, est d’avoir été violées. Un premier roman dont la sororité est au cœur. Sa force est de donner à entendre la voix de ces jeunes femmes, la douleur de leur corps, leurs crises d’angoisse mais surtout leur rage et leurs peurs.

« Elle a juste une voix qui la hante et qui surgit régulièrement pour lui susurrer qu’elle est pourrie, mauvaise, et qu’elle ne peut faire confiance à personne. »

Ensemble elles vont imaginer une sorte de vengeance, leur remède pour aller mieux. Elle se mettent d’accord sur ce qui est « acceptable moralement ».
« est-ce qu’on lui pète la gueule ou bien on détruit son appartement, ça vaut quoi un viol comme punition ? »

Ces « sœurs de galère » renoncent à la justice traditionnelle et préméditent donc des expéditions chez leur violeur. Elles dévastent un appartement en présence du mec et puis s’adressent à lui :

« Tu vois, pour Inès, y’a eu un avant et un après. Y’a des questions auxquelles elle peut que répondre en expliquant qu’elle a été violée, c’est comme ça, ça la suivra, tu vas dégager d’ici, et y’aura des questions auxquelles tu pourras rien répondre d’autre que je suis un sale pointeur. »

Elles taguent sur les murs de l’appartement « NON C’EST NON » et inscrivent sur sa boîte-aux-lettres « un de moins » en référence à « une de plus ».
Je vous laisse imaginer la tête du type après leur passage !

En tout cas ces expéditions leur redonnent confiance, leur permettent de se sentir vivantes et de dormir enfin. Ce sera peut-être une solution pour commencer à se reconstruire.

Ce roman aborde également les dysfonctionnements de l’administration, de la police.
« pourquoi on ne riposterait pas ? Pourquoi on garderait toute cette violence en nous, pourquoi est-ce qu’on dépenserait tant d’argent chez le psy, pour « canaliser la colère » sans jamais obtenir justice ni réparation ? »

Mia se rend au palais de justice pour écouter des audiences. Elle note dans un carnet les chiffres de chaque condamnation. Elle a besoin de comprendre.
« pour voir ce qui valait plus qu’un viol : le vol d’un paquet de riz, d’un parfum, la revente de 20 grammes d’herbe, l’outrage à un agent, les violences volontaires avec moins de 7 jours d’ITT… »

Un livre dur, mais surtout nécessaire. Bravo Marcia Burnier pour votre courage et votre façon d’avancer. La couverture, réalisée par Marianne Acqua, est magnifique.

Merci aux 68 premières fois pour m’avoir fait découvrir ce premier roman que j’aurais certainement manqué.

« On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »

Note : 4 sur 5.

Tant qu’il reste des îles / Martin Dumont

Un gros coup de cœur pour ce roman qui m’a replongée dans de lointaines vacances sur l’île de Ré !

Incipit :

« Je suis encore passé devant le monstre. C’est comme ça qu’on l’appelle chez nous. Il est chaque jour plus gros, il avance en bouffant la mer. Marcel répète qu’il ne faut pas baisser les yeux, qu’il faut regarder en face. Que rien ne peut plus l’arrêter mais qu’on doit rester digne. Sa voix tremble quand il parle du monstre. »

Quel est ce monstre ? Un pont ! Ce roman aborde la construction d’un pont pour relier le continent à une île. Synonyme de progrès, il amène aussi une nostalgie et un repli de la part de certains insulaires. Ce n’est pas rien d’être né et d’avoir vécu toute sa vie sur une île.

Martin Dumont nous embarque dans un chantier naval, celui de Marcel où travaillent Léni, Karim et Yann.

Le narrateur est Léni, jeune homme de 30 ans séparé de sa compagne Maëlys avec qui il a eu une fille, Agathe. Elles vivent sur le continent. Il voit sa fille tous les 15 jours et c’est à chaque fois un déchirement de la quitter à la fin du weekend. Il a peur qu’elle l’oublie.

Il rend visite toutes les semaines à sa mère placée en maison de soin depuis 2 ans. « Je ne suis pas capable de plus. » Elle ne parle plus, a peu de réactions, parfois il se demande si elle le reconnaît. Sa mère l’a élevé seul sur l’île.

Avec la crise, le chantier tourne moins bien, il y a moins de bateaux à réparer. Marcel ne les a pas payés depuis 3 mois. Un expert passe évaluer le prix du chantier. « Je savais que les temps étaient difficiles […] Pourtant, j’avais du mal à croire qu’il décide de jeter l’éponge. Ce chantier c’était sa vie. » Marcel est comme un père pour Léni, il lui a tout appris du métier, il l’a emmené sur la mer dès son plus jeune âge. Mais entre eux il y a toujours des non-dits, une certaine pudeur.

Et puis il y a le bar de Christine où les habitués se retrouvent pour boire un coup et jouer une partie de coinche. De temps en temps Christine décroche son accordéon du mur et se met à jouer et chanter Brel, Brassens, Ferré.

Les pêcheurs sont contre la construction de ce pont et au fil des discussions vont décider différentes actions, notamment un blocus. La tension monte. Le « meneur » des pêcheurs s’appelle Stéphane. Léni et Stéphane ont grandi ensemble.

« On rit, on s’embrouille même un peu, mais c’est jamais vraiment sérieux. Faut comprendre, c’est pas très grand chez nous. Quand tu prends une raclée, t’en entends parler pendant quelques jours. »

Et puis il y a l’arrivée de Chloé sur l’île pour un mois. Elle est photographe et vient faire un reportage sur la construction du pont, les derniers jours d’une île. Léni a bien envie de lui montrer les endroits à voir mais c’est comme toujours, il ne trouve pas les mots, doute, n’ose pas, trop timide. Léni est lui aussi une île ! « cette foutue incapacité d’aligner la moindre phrase dans les moments qui comptent. »

Ce roman sent bon les embruns ! « La marée était basse, je l’ai senti avant même d’arriver. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent, la houle venait mourir sur les amas de goémon en formant des arcs d’écume. »

Cinq parties composent l’histoire. Chaque partie comporte un titre et une note technique liée à la construction du pont : fondations, piles, tablier, équipements, inauguration.

Je me suis attachée aux personnages. Un roman empli d’humanité, très émouvant, sur l’amour et l’amitié, la peur du changement. J’ai aimé l’ambiance de ce roman, l’écriture de Martin Dumont. D’ailleurs je m’en vais de ce pas lire son premier roman, « Le chien de Schrödinger ».

Il s’agit du deuxième roman des Avrils que je lis et que j’ai aimé, ça promet pour les prochaines sorties !

Merci aux 68 premières fois pour m’avoir fait découvrir cet auteur, qui va certainement devenir un de mes auteurs chouchous.

« Le soleil s’élevait sur l’horizon, illuminant les coques d’acier. J’apercevais la mer par-dessus le bras de terre qui protégeait le fleuve. J’ai cherché l’île et j’ai fini par deviner sa silhouette sur l’horizon. Belle et grave, tristement solitaire. En face, la côte s’étirait à l’infini. Le monde entier dansait dans la lumière naissante, une étendue immense qui répondait à l’île. Entre les deux une ombre filait au-dessus de la baie inondée de reflets orangés. Une ligne, à peine l’esquisse d’un lien entre les berges. Un trait d’union. »

Merci Karine pour le magnifique marque-page.

Note : 5 sur 5.

La rue qui nous sépare / Célia Samba

Célia Samba est une jeune autrice de 22 ans. Écrivaine en herbe, elle a gagné un concours d’écriture organisé par Hachette Romans. Il s’agit d’un roman engagé pour « faire naître une réflexion et amener un changement positif ».

Les deux personnages principaux sont Noémia et Tristan.

Noémia, dite Mia, est une jeune femme fragile ayant subi un traumatisme dans son adolescence. Elle a 19 ans et étudie le droit à Paris. Elle partage une colocation avec son cousin, Valentin, et sa cousine, Joana, qui sont frère et sœur. La vie est « normale » pour eux, ils ont un logement, ils mangent à leur faim et font des études. Alors que Tristan, 23 ans, est SDF. C’est la période de noël, il fait très froid. Sa préoccupation quotidienne est de savoir où dormir.

Mia et Tristan se croisent tous les jours devant la gare ou le supermarché où il fait la manche. Elle tergiverse beaucoup, n’ose pas lui parler ou lui offrir à manger. Un soir, elle prend son courage à deux mains et va lui offrir une crêpe. Ainsi commence le début de leur amitié. Chacun s’enquérant de l’autre mais le fuyant aussi par honte ou en pensant le/la protéger.

L’histoire alterne entre les points de vue des différents personnages, on a les sentiments de chacun et on se rend compte que l’autre ne pense pas forcément la même chose. Tout est sujet à interprétation ou sert de carapace pour se protéger. Car chaque personnage a ses fêlures qui apparaissent au lecteur au fur et à mesure qu’il avance dans le roman.

L’histoire est touchante, les personnages attachants, même si je les ai trouvés stéréotypés. Présentée aussi comme une romance, une des questions de ce roman est « Peut-on tomber amoureuse d’un SDF ? »

L’autrice nous donne des bribes sur leur passé. On aimerait parfois avancer plus vite dans l’histoire. J’ai trouvé qu’il y avait quelques longueurs et notamment la scène dans le bar n’apporte pas grand-chose à l’histoire. Il y a parfois trop de personnages à mon goût, j’aurais préféré que le roman se recentre sur les 2 personnages principaux.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est la réflexion sur les sans-abris : les difficultés de la vie dans la rue, les dangers, la solitude, les barrières mentales qui naissent de cette situation, la perte de confiance en soi, l’image renvoyée aux autres.

Plus jeune, Célia Samba dit qu’elle n’était pas à l’aise avec les sans-abris et baissait la tête pour ne pas croiser leur regard. Puis cette phrase de l’abbé Pierre l’a touchée : « un sourire coûte moins cher que l’électricité, mais donne autant de lumière. »
« Un soir, j’ai donné une crêpe à un monsieur SDF qui portait un bonnet Pikachu. De ce bref échange est né le désir d’écrire une histoire dont le personnage principal serait un sans-abri. »

Tout à la fin du livre, elle donne la parole à l’association La Cloche (« résonnons solidaire ») : www.lacloche.org. Quelques explications sont données sur cette association inclusive, les commerces solidaires et une sensibilisation au comportement à avoir quand on croise des personnes sans-abris afin de casser les clichés : « parce qu’on existe tous à travers le regard de l’autre ».

L’écrivaine propose deux fins aux lecteurs. J’aurais préféré qu’il n’y en ait qu’une seule mais je comprends sa démarche. Elle pousse le lecteur à se poser la question : Et vous, que feriez-vous ?

J’ai trouvé ce roman intéressant, une lecture agréable pour moi. Je suivrai avec plaisir cette jeune autrice.

Merci Netgalley et Hachette Romans pour cette lecture !

Note : 3 sur 5.

Pour Clara : nouvelles d’ados

7 nouvelles écrites par des adolescents ont été sélectionnées et publiées dans le cadre du Prix Clara. J’ai eu la chance de gagner un exemplaire via un concours organisé par Lecteurs.com. Ce fut une lecture commune avec Geneviève (blog Mémo émoi), qui a également gagné un livre. Nous avons eu le même sentiment à la lecture de ces jeunes écrivains en herbe : quel talent !

J’ai été subjuguée par la qualité des nouvelles et le choix des sujets : guerre, violence, maltraitance, secret de famille, liberté, vérité, etc. Avec une impression de montée en puissance dans les nouvelles au fur et à mesure de l’avancée. Les genres littéraires sont multiples, il y en a pour tous les goûts !

Certains textes sont très touchants, d’autres amènent une réflexion. J’ai été impressionnée par la cinquième nouvelle, « les couleurs de la douleur » de Maéline Crépin Calanmou (17 ans). Les descriptions paraissent tellement réelles que j’en ressentais la peur et la douleur du personnage, insoutenable !

Bref, je suis agréablement surprise par cette jeunesse, comme souvent. D’ailleurs je me fie toujours aux excellents choix des lycéens pour les prix Goncourt et Femina.

Le prix Clara 2021 est actuellement ouvert. Les jeunes de 13 à 18 ans peuvent envoyer leur texte (40 000 signes maximum, espaces compris). Chaque année, Fleurus reçoit entre 300 et 400 nouvelles. Une cinquantaine est retenue pour ensuite être soumis à un jury de 10 personnes, dont le président est Erik Orsenna.

Merci à Lecteurs.com pour cette belle découverte !

Note : 4 sur 5.

La beauté du ciel / Sarah Biasini

Voici le premier roman de l’actrice et écrivaine Sarah Biasini, fille de Romy Schneider et Daniel Biasini. Si comme moi vous aimez les récits intimes, ce livre devrait vous plaire.

Sarah Biasini, 40 ans et jeune maman, écrit ce roman à l’intention de sa fille, Anna. Une grossesse voulue et désirée mais qui a été difficile à mettre en route.

« Pourquoi je t’écris ? Pourquoi cela devient-il un travail, un besoin, une nécessité absolue ? Je ne vais pas mourir. Pas tout de suite, pas dans un an, pas à 44 ans comme ma mère. Mais si jamais, je dois te laisser quelque chose de moi. J’ai si peu de ma mère, j’aurais voulu qu’elle aussi m’écrive, mais comment pouvait-elle imaginer ce qui allait suivre ? »

Sa mère meurt alors qu’elle a 4 ans. Sarah grandit avec sa grand-mère paternelle qu’elle appelle sa mère-grand-mère et sa nourrice Nadou. Dans ce livre elle leur rend un bel hommage. On sent tout l’amour et la bienveillance de sa famille paternelle, très unie.

On ressent également tout l’amour qu’elle a pour sa mère, disparu trop tôt, dont elle a peu de souvenirs et qu’elle ne nomme jamais dans le roman. Un manque terrible dans sa vie, tout comme l’absence de son frère, David, décédé peu de temps avant sa mère.

Elle évoque quelques rencontres avec des monstres du cinéma (Michel Piccoli, Alain Delon, Claude Sautet) qui lui permettent d’en savoir plus sur sa mère. Elle parle de son métier de comédienne. Et telles de petites souris, on savoure ses moments offerts. Elle a aussi de la colère en elle, notamment contre les journalistes qui écrivent n’importe quoi sur sa mère, ou à propos des films documentaires qui ne montrent qu’une face biaisée d’elle. Il faut dire que Romy Schneider est une légende du cinéma. La notoriété de sa mère l’atteint dans sa vie, encore aujourd’hui.

Elle parle de son père aussi qui lui a transmis son amour pour l’art. Le titre d’ailleurs a un rapport avec le surnom que son père lui donnait : « ma beauté des îles ».

« Quoiqu’il en soit, c’est avec le plus grand naturel que je me suis mise à t’appeler toi, Anna, ma Beauté du ciel, puisque c’est de là que tu viens, de ta grand-mère au ciel, qui nous regarde. J’arrête les violons. »

C’est un livre sur la famille et le deuil, où elle partage ses réflexions sur la maternité. On entre ainsi dans son intimité. C’est touchant et juste, on a envie de la serrer dans nos bras et de la rassurer. C’est beau aussi, sa plume est délicate, sensible. Quand elle confie ses angoisses sur la possibilité que sa fille meurt, une femme qu’elle connaît lui répond : « Tu ne dois pas avoir peur, la vie t’a déjà appris tout ça. Tu es vaccinée. »

Alors elle choisit la vie et dit à sa fille qui fait ses premiers pas : « Allez va, fais ta vie maintenant ! Va, ma Beauté du ciel, je t’aime tant. Maman. »

Une belle déclaration d’amour à sa mère et à sa fille.

Merci à Netgalley pour cette très belle lecture.

Note : 4.5 sur 5.

Morceaux choisis :

« Je prends conscience de l’importance de l’impression sur papier, de la fixation du souvenir, garder une trace, voir nos têtes vieillir. Capturer la joie, la beauté, l’encadrer, l’exposer, chez nous. Je vois l’amour de ma mère sur ces photos. »

« Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. »

« La mère ne m’a jamais manqué, petite. C’est la femme qui m’a manqué, une fois adulte »

« J’entends dire qu’on ne doit pas, qu’il n’est pas utile, de tout savoir sur la vie de ses parents. Cela m’arrange bien, ce n’est donc pas un handicap, je peux continuer dans ma vie. Je me rassure comme je peux. Sauf que l’on finit toujours par avoir besoin de savoir. Ou par souffrir de na pas savoir. Le manque de connaissance deviendrait un problème. Dans mon cas, le monde extérieur m’abreuve de détails, de théories, d’hypothèses, au point de me pousser à la fuite. Des informations m’arrivent de toutes parts. Je ne veux plus rien entendre. Puis il y a toutes les choses indicibles. »

« Je veux le meilleur pour toi. Devenir mère c’est devenir folle. D’inquiétude. » « Il n’y a pas trente-six manières de voir les choses. Soit tu suis les morts, soit tu restes en vie. J’ai bien fait d’attendre, tu es arrivée. Ne crois pas que je veuille coller une charge supplémentaire sur tes frêles épaules. Tu ne me dois rien et je te dois tout. A qui je parle ? A vous deux en même temps. »

Marie-Lou-le-Monde / Marie Testu

Un premier roman sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte, écrit à la manière d’un poème. Il est question d’amitié, d’amour, de désir. Je l’ai dévoré en moins d’une heure ! Il va falloir que je le relise plus lentement pour en apprécier davantage chaque mot et aussi à voix haute pour sa musicalité et son rythme.
Le livre débute et se termine par :
« Tout commence et
Tout finit par
Marie-Lou »
La narratrice est amoureuse de Marie-Lou. Marie-Lou est solaire, le contraire d’elle. Elle la suit. Alors que l’une quitte les chemins de l’enfance pour commencer sa vie d’adulte, l’autre prolonge encore cet entre-deux.

La couverture est magnifique. Il s’agit d’une illustration de Maïté Grandjouan, qui se prolonge également sur les rabats du livre. Bref un bel objet plein de poésie.

Dans le cadre du printemps des poètes, Varions les éditions en live (Vleel pour les intimes) a organisé une rencontre autour de la poésie avec notamment Marie Testu et les éditions du Tripode. Une belle soirée placée sous le signe de la poésie et du désir, thème de cette 23ème édition.

Marie Testu est agrégée de philosophie. Elle fait une belle entrée sur la scène littéraire. Son jeune âge promet de beaux textes encore et je m’en réjouis.

A la question, quels sont vos poètes contemporains préférés ? Elle répond Ada Limon et Kate Tempest, deux poétesses de langue anglaise. La première n’est pas encore traduite en France, mais pour la seconde, vous pouvez trouver plusieurs écrits (poésie, théâtre, roman).

Laissez-vous porter par les mots de Marie Testu et mettez un peu de poésie dans votre vie, ça fait tellement de bien.


« Marie-Lou à mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage « 

Note : 4.5 sur 5.