Les funambules / Mohammed Aïssaoui

Ce roman démarre fort, voici l’incipit :

« Chez nous, il valait mieux avoir un père mort qu’un père absent. Un père mort, on pouvait lui inventer une légende, un accident du destin. Les familles les plus heureuses étaient celles dont le père n’était pas revenu de la guerre : un martyr rayonnait sur au moins trois générations. »

Dans « la hiérarchie des absents », la famille du narrateur arrive en dernière position, la moins souhaitable donc. Son père est parti faire fortune dans un autre pays. Il est revenu avec encore moins d’argent qu’avant, « un moins que rien », une véritable honte dans ce village algérien.

Mais il dit avoir eu une enfance heureuse. A l’âge de 9 ans, sa mère l’emmène en France. Elle se démènera pour qu’il puisse faire des études. Aujourd’hui il a 34 ans, il est biographe pour anonymes. Il décèle chez les personnes leur fêlure, cela reviendra souvent dans le roman. On apprendra son prénom qu’à la toute fin du roman car il a une signification particulière.

Les chapitres sont courts. Chaque chapitre évoque un sujet.

Il nous raconte par bribes son enfance, son adolescence dans une cité HLM, sa mère usée d’avoir trop travaillé, son métier et Nadia, son premier amour perdu de vue qu’il veut retrouver.

« Mais Nadia était une funambule, toujours sur le fil de la vie : aidait-elle ou était-elle aidée ? »

On lui propose un travail d’écriture avec des personnes démunies et « ceux au plus près des gens de la rue ». Ce sera l’occasion pour lui de partir à la recherche de Nadia. Aux dernières nouvelles, elle travaille pour une association, les Restos du cœur ou Les Petits frères des pauvres ou Les Morts de la rue (un collectif qui enterre les SDF).

« Nadia voulait mettre des paroles sur les maux des autres et de la beauté chez les plus démunis. Elle pensait : le livre, c’est aussi important que le pain, l’eau, l’électricité… »

Et il ne comprend que ces mots aujourd’hui en rencontrant toutes ces personnes, tous ces funambules, en faisant le parallèle avec sa propre vie.

« Moi, je suis né dans une famille où l’on n’affichait pas ses sentiments. […] Il fallait trouver une autre langue pour s’exprimer. […] Je me rends compte qu’on avait pas beaucoup de mots – la plupart tournaient autour des verbes “manger” ou “s’habiller”. »

Rencontrer avec lui toutes ces personnes engagées dans des associations comme Les Restos du cœur ou ATD-Quart monde est touchant. On réalise qu’il y a une véritable entreprise derrière, mais aussi une solidarité, un humanisme. Bref ça redonne foi en l’humain.

Mais tous ces témoignages m’ont aussi éloignée du roman. J’ai perdu le côté romanesque qui m’avait happée au début, ne le retrouvant qu’à la toute fin.

L’écriture est belle et fluide. J’ai bien aimé les discussions de philosophie lors de cafés offerts à un SDF. Ce roman va forcément plaire aux lecteurs qui, comme moi, aiment la littérature puisqu’elle est au cœur du roman. C’est d’ailleurs elle qui a permis au narrateur de s’en sortir.

Il ne parle pas la langue de sa mère. L’Algérie est un pays maudit pour elle, elle ne veut pas y retourner. « Elle est devenue analphabète bilingue ». Et ne pas (savoir) écrire est une souffrance pour elle, comme un handicap. Un roman qui aborde également le thème des différences.

Si le côté docu-fiction ne vous dérange pas, alors ce livre devrait vous plaire. J’ai noté de nombreuses très belles phrases.

« Je pense que les mots peuvent, peut-être pas guérir ni réparer, mais contribuer à ce que les personnes vulnérables se sentent véritablement exister. »

Note : 3.5 sur 5.

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