Ce roman en 3 parties est le portrait de Marie de France, la « bâtarde », qu’Aliénor d’Aquitaine décide d’envoyer dans une abbaye en Angleterre, loin de la cour. Marie est trop grande et moche pour être mariée, il ne reste plus que le couvent pour l’accueillir. Enfin accueillir n’est pas le terme adéquat, car les nonnes y subissent la malefaim et la misère. Peu à peu Marie prend ses marques et se résout à cette vie. Elle prend même le pouvoir et gère très bien le domaine de l’abbaye, si bien que la vie des religieuses s’améliore très nettement. Marie a de grande idées pour sa communauté qui lui sont dictées par des visions. C’est ainsi qu’elle fait bâtir une forteresse autour du domaine pour protéger les nonnes et exclure les hommes. Tout cela attire des jalousies, mais Marie sait toujours faire face.
Il est question de sororité, de féminisme, de désir féminin, d’homosexualité dans ce roman médiéval.
Conseillé par Maria Larrea, lu avec Annie-Rose et Charles, j’avoue n’avoir pas été emportée par cette biographie romancée. C’est donc une lecture mitigée pour ma part, où j’ai été un peu perturbée par les mélanges de styles et de temps conjugués, les incursions de mots latins. C’est à la fois moderne et ancien, empreint de mysticisme. L’entre soi m’a également gênée. Bref je n’ai pas été convaincue par ce roman, ni son propos, un peu trop féministe avant l’heure, même si la vie et le destin de Marie sont intéressants.
Traduit de l’américain par Carine Chichereau.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France. An de grâce 1158, le monde attend avec lassitude la fin du carême. Bientôt ce sera Pâques, qui vient tôt cette année. Dans les champs, les graines se déploient dans le sol noir et glacial, prêtes à jaillir à l’air libre. Pour la première fois, Marie voit l’abbaye, pâle et hautaine au sommet d’une butte dans cette vallée humide où les nuées venues de l’océan se tordent contre les collines et déversent leurs averses incessantes La plupart du temps, l’endroit est émeraude et saphir, il éclate sous la pluie, rempli de pinsons, moutons, moucherons, champignons délicats émergeant du riche humus, mais en cette fin d’hiver, tout est grisaille et ombres. »
« Plus tard, Marie se souviendra de ses premiers temps à l’abbaye comme d’une période noire et lourde. Lorsqu’elle regardera en arrière, elle aura l’impression de contempler la nuit au-dehors depuis une pièce éclairée ; rien à voir, si ce n’est son propre visage, suspendu telle la lune. Les nonnes sont tellement affamées que leurs têtes ne sont plus que des crânes décharnés dans le sombre dortoir. On sert une soupe où l’on fait bouillir de la viande, qu’on retire ensuite pour la réutiliser dans d’autres soupes. Les ongles sont aussi bleus que le ciel. »
« Sans la première matrix, il ne peut y avoir de salvatrix, la plus grande matrix entre toutes. »
Je découvre cet auteur suisse avec ce roman que j’ai beaucoup aimé et qui m’a donné envie de lire ses précédents livres publiés aux éditions Au Diable Vauvert.
J’ai tout de suite été charmée par l’écriture et j’ai eu envie d’enchaîner les pages. Dans un style d’apparence simple, l’écriture est fluide. La langue est commune. Il y a de l’humour, une certaine ironie, une nostalgie aussi et de la profondeur. Le roman est riche en éléments.
Il s’agit d’un roman d’anticipation proche. On se situe vers 2030. La situation décrite est plausible, réaliste. Suite à l’effondrement de notre système, en France et en l’Europe, plus rien ne fonctionne : « Pas d’essence – pas de camion. Pas de camion – pas de chocolat. ». Un cadre Parisien, Salvatore, avait anticipé et retapé une ferme dans les Vosges, en pleine forêt. Il y a réuni tout le matériel nécessaire pour survivre et être en autosuffisance. Sa vie solitaire change avec l’arrivée de Mira, sorte de Harley Queen sauvage. Puis arrivent Alix et sa vache. Et enfin ils rencontreront Sacris, qui possède de l’ayahuasca, une drogue chamanique utilisée à but thérapeutique en Amérique du Sud. Une sorte de huis clos se met en place entre ces personnes aux profils socio-économiques très différents.
Bien sûr, on pense à « La route » de Cormac McCarthy, mais ce roman n’est pas du tout sombre. Enfin il y a bien quelques scènes violentes et un peu d’anthropophagie, mais il faut bien survivre ! L’auteur fait une critique du monde politique actuel, tout en apportant des éléments historiques (les animaux domestiques mangés pendant la Commune de Paris en 1871 par exemple) et surtout une culture populaire omniprésente. Ce livre regorge de références à des films, des livres, des séries, on y croise même « l’amour est dans le pré » !
Antoine Jaquier montre que les compétences additionnées permettent de survivre. Salvatore réalise que « même un misanthrope a besoin d’autrui ». A la solitude, il va préférer ses compagnons. L’auteur est en empathie avec ses personnages. L’un d’eux est « gender fluid » ou transgenre. L’auteur utilise alors l’écriture inclusive « iel » et la lecture reste très fluide. C’est donc un pari réussi.
Lors de la rencontre VLEEL, il nous a dit écrire sur des sujets lui tenant à cœur, comme la permaculture. Et aussi que nous sommes tellement « addicts » à notre confort que nous ne ferons pas de changements dans notre mode de vie tant que notre frigo sera plein.
Ses auteurs préférés sont Philippe Djian (c’est d’ailleurs lui qui a recommandé son manuscrit à Marion Mazauric, l’éditrice), John Fante, Bukowski, Irwin Welsh, Bret Easton Ellis. Il ne s’enferme pas dans un style. Il lit aussi des classiques mais n’a pas culture littéraire SF hormis Huxley et Orwell. Son prochain roman sera sur l’éco-terrorisme, c’est donc le sujet qui l’agite en ce moment.
J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023. Il ne fait pas partie de la sélection mais je vous le recommande vivement. Ce serait dommage de manquer ce livre et cet auteur !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m’avait bien éclaté, surtout le nuit, puis je m’étais habitué. »
« Trouvé des torches électriques rechargeables à la dynamo. Des médicaments à la date de péremption la plus éloignée possible. Des litres de désinfectant. Une agrafeuse à points de suture. Des bandages au mètre et même un tourniquet remplaçant de ce bon vieux garrot pour arrêter le saignement en cas de blessure grave. Ma grande victoire a été, à défaut de morphine, le carton d’antibiotiques à large spectre acheté au black à la cantine des stagiaires en médecine de la Salpêtrière. – Z’ont qu’à nous payer correc’, m’avait dit le jeune homme alors que je m’inquiétais que le stock manque à son service. Je ne ratais pas une occasion de venir dans les Vosges mais ma femme refusait de m’y accompagner. Elle se fichait de moi et de ma BAD, base autonome durable, et me reprochait à la moindre occasion le crédit pris pour l’achat de ce qu’elle considérait comme une ruine. Je lui faisais honte avec mes prophéties délirantes qui débordaient de partout dès que j’ouvrais la bouche. Ne comprenant pas que c’était la Création tout entière qui nous poussait vers la sortie, elle s’obstinait à donner sa confiance à ce gouvernement pour lequel elle avait voté et dont elle ne voyait pas les ficelles. L’appartement du VIIIe arrondissement était selon elle notre seul vrai repaire. Jamais l’ennemi n’oserait utiliser de bombe nucléaire et nos centrales sont bien gardées, disait-elle. »
« Malheureusement pour le monde, les événements m’ont donné raison. Trop orgueilleux pour plier, le système a rompu. La maxime affirmant que neuf repas séparent la civilisation du chaos était à peine exagérée. Le jour où les pompes à essence d’Europe ont cessé d’être ravitaillées, un mois a suffi pour vider hôpitaux et supermarchés de leurs biens de première nécessité. Pas d’essence – pas de camion. Pas de camion – pas de chocolat. Très vite l’argent ne permettait plus d’acheter. Il n’en fallut pas moins pour découvrir que nous ne fonctionnions pas à flux tendu que pour les masques et le paracétamol, parfaitement dépendants d’un pétrole et d’un gaz que nous ne possédions pas. Apprenant hébétés, de la bouche de notre président, qu’une centrale ne peut pas tourner sans hydrocarbure et que les réserves du pays, tant vantées lors des premiers vacillements, s’avéraient au final insuffisantes face à la réalité des besoins. A lire la terreur dans les yeux de notre chef des armées ce jour-là, nous comprîmes vite que nous ne le reverrions pas. »
« Mira avait pédalé pour charger la batterie et regardait l’unique série stockée dans mon laptop, onze saisons tout de même. Si c’était à refaire, ce sont des dizaines de téraoctets de films et autres vidéos que je conserverais au chaud dans un disque dur externe. Sans compter la musique. J’amoncellerais également jeux de cartes et autres jeux de société. On mesure mal le défi que représente la gestion de l’ennui dans un univers tournant au ralenti. Lorsque chaque watt d’énergie est investi dans la logistique, les divertissements se rabougrissent et si je n’avais pas pensé à amasser de la lecture, je crois que je me serais suicidé le deuxième hiver. Une bibliothèque bien fournie est de plus l’élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l’avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l’imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d’expérimentations foireuses, cinq ans que d’ailleurs nous n’avons pas, lorsque l’on vit au jour le jour. »
« La plupart d’entre eux n’étaient pas encore scolarisés lors du « Qu’ils viennent me chercher » de Macron en 2018. Ces enfants de Gilets jaunes ne s’étaient pourtant pas gênés, presque dix ans plus tard, au terme de son second mandat, pour lui pour donner une grosse fessée cul-nu filmée sur les escaliers du Palais qui sidéra la France entière. »
« Depuis qu’iel nous avait rejoints, Alix utilisait mes rasoirs et jamais je n’avais vu l’ombre d’un poil à son menton. Garçon ou fille, bien malin celui qui aurait pu le dire. Iel était un superbe spécimen de l’espèce humaine, sorte de Julien Doré non-binaire comme on aimait le dire avant la fin des temps. Son élégance tranchait avec le champ de ruines. »
« Pour passer le temps durant ma convalescence, je l’avais imité et j’avoue que lire Stephen King m’avait fait un bien fou. Un habitant de la maison semblait avoir une passion pour son œuvre. Cette mayonnaise faite de petites gens, d’événements inexplicables et d’horreur était bien plus ancrée dans le réel que mes rangées de collections dorées sur tranche de littérature blanche. Pensant que j’allais me délecter jusqu’à la mort de cette érudition, de ces sentiments ambigus, de ces caresses du bout des doigts ou au contraire de cette expression de fantasmes dégueulasses de vieux libidineux incapables de bander sans chimie, j’avais été trop élitiste dans la composition de ma bibliothèque. Cette vanité n’était aujourd’hui plus que le témoignage d’une époque révolue qui avec le recul paraissait bien étrange. Individualisme et glorification du moi. Quand je disais que l’ayahuasca avait changé quelque chose. Tout ce temps perdu. »
« Qu’ils évaporent si rapidement était invraisemblable. J’étais aussi seul qu’un écrivain perdant d’un clic son texte dans les méandres de l’informatique. Seul témoin peu fiable d’une histoire impossible à réécrire et doutant instantanément de l’avoir vraiment vécue. »
J’avais adoré « La plus précieuse des marchandises ». Jean-Claude Grumberg revient avec un nouveau « conte pour vieux enfants ». Je n’ai pas hésité une seconde avant de l’acheter à la librairie.
J’ai trouvé ce conte nettement moins bon que le précédent. Il peut surtout perdre son lecteur car le récit n’est pas toujours cohérent, compréhensible. Il est fait de métaphores. Tel le personnage principal, atteinte d’une maladie de type Alzheimer, l’histoire fait des bonds dans tous les sens. C’est parfois confus. Bref, il faut accepter de se perdre pour retrouver le fil un peu plus loin.
L’auteur y parle d’amour, de mémoire, de pogrom, de déportation et de camps de concentration, de Juifs, du deuil, de la solitude, de la vieillesse.
L’histoire commence avec une vieille femme qui se retrouve coincée dans sa cheminée et bloque le Père Noël venu apporter un cadeau. Elle égrène de tendres souvenirs de son défunt mari, Isidore, surnommé Isy.
Puis une jeune fille interpelle l’auteur et lui dit que son roman n’est pas cohérent, sorte de roman dans le roman. Le ton est espiègle mais la conclusion est cinglante : « Ce sont tous ces noms gravés sur tant de pierres et de murs qui nous empêchèrent, madame Rosenberg et moi, de croire tout à fait au père Noël et à la cohérence. »
Un livre très vite lu et qui ne restera pas gravé dans ma mémoire comme « La plus précieuse des marchandises ». Ce qui n’empêche pas de penser à tous ces noms gravés et de ne pas les oublier, c’est là le message essentiel de l’auteur.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « A Noël dernier, mes enfants, ils sont presque tous déjà grands-parents, sont passés me faire un coucou avant de rejoindre leurs propres enfants qui donnaient une fête je ne sais plus où. Moi, je n’ai pas eu le cœur de me joindre à eux. Ils ne me l’ont du reste pas proposé. Je me suis retrouvée seule chez moi. Ne sachant pas quoi faire, j’ai décidé de regarder la télé, mais je n’y ai rien trouvé d’intéressant, pardon, rien qui m’intéresse. Depuis quelque temps je ne trouve rien d’intéressant, ni à la télé, ni ailleurs d’ailleurs. Bon, c’est comme ça, dit-on, quand on vieillit trop. »
« Les étoiles ont disparu du ciel, elles sont toutes venues mourir sur nos poitrines. »
« Par contre je sais où, mais pas quand, j’ai découvert son numéro, ton numéro Isy… C’était en sortant d’un petit bal sur les bords de Marne. Il faisait si beau, si chaud qu’on s’est assis dans l’herbe au soleil et tu as remonté les manches de ta chemise. Et c’est là que pour la première fois mon cœur s’est serré fort, si fort, si fort, en découvrant ton numéro. Bien après j’ai réussi à poser le bout de mes doigts dessus, très doucement, et à le caresser, comme pour tenter d’absorber toute sa peine, toute sa douleur. Oui, peu à peu, j’ai même pu caresser de toute ma main ton avant-bras tout entier. Tu ne m’en as jamais parlé précisément, tu n’as jamais rien voulu m’en dire. Tu disais aux gosses quand ils t’interrogeaient : « C’est le numéro de ma poule. Chut ! Rose ne doit pas le savoir. » Et tu restais, un doigt sur tes lèvres, en leur clignant de l’œil. »
« Là je me suis dit : Peut-être bien qu’il y a quelque chose qui existe vraiment là-haut. Quoi ? Qui ? J’en sais rien. Le père Noël, lui, n’existe pas, mais on ne peut pas lui en vouloir, il est si gentil avec les enfants. Par contre Dieu, votre bon Dieu, on peut, on doit lui en vouloir. Non pas de ne pas exister, c’est pas sa faute, mais d’être devenu un dieu méchant, oui méchant. Car non seulement il n’existe pas, mais en plus il ne peut plus nous blairer. Le fait qu’il n’existe pas, ou qu’il n’a jamais existé, ne saurait être en aucun cas une excuse à mes yeux. »
« Bon, où j’en étais ? C’est ça la vieillesse, on commence une phrase, puis on enchaîne sur une autre et on se retrouve égaré, comme moi dans mon trois pièces cuisine. »
« – Mademoiselle – le plus poliment possible et dans un yiddish impeccable –, mademoiselle, vous n’auriez pas envie d’échanger quelques mots de yiddish ? Zina, comme piquée par une guêpe, se crispa d’un air offusqué, puis se retourna vers Baruch et lui demanda, brutalement et en yiddish : – Et comment vous savez que je parle yiddish ? – Mademoiselle, avec les yeux que vous avez, le sourire que vous offrez au monde, le visage que vos parents vous ont donné, si vous ne parliez pas yiddish, ce serait le plus grand des plus grands scandales sur terre ! Elle rougit, puis sourit, et lui dit : – De quoi pouvons-nous parler ? – Eh bien, je ne sais pas, de nous, de vous. Parlez-moi de vous, vous venez d’où ? – De Pitchik. – Non ? De Pitchik ! Moi je viens de Pitchouk ! Et alors ce fut comme s’ils s’étaient tombés dans les bras, comme s’ils se retrouvaient après une longue absence, une longue séparation, comme s’ils étaient de retour tous deux là-bas. Il faut dire que Pitchik n’est pas très loin de Pitchouk et que Pitchouk est très près de Pitchik. Enfin ça dépend. Si vous partez de Pitchik pour aller à Pitchouk, c’est plus long, ça monte, enfin… Il y avait eu un pogrom à Pitchik, et il y avait eu un pogrom aussi à Pitchouk. Ils parlèrent des pogroms. Peut-être était-ce le même qui avait eu lieu à Pitchik et à Pitchouk ? Ils parlèrent des corps abandonnés sur les trottoirs, des vitrines éclatées, des magasins pillés, des maisons brûlées, des synagogues et des cimetières profanés, et ils se rappelèrent, et ils se rappelèrent, et ils se rappelèrent… »
« C’est alors qu’a surgi du brouillard du passé, parmi les nuages du présent, une photo, une de ces photos en noir et noir qu’Isy ne voulait pour rien au monde que je voie, une de ces photos parues juste après la guerre dans un journal yiddish. Entre un monceau de montures de lunettes et des ballots de cheveux coupés prêts à être expédiés, se dressait une montagne de chaussures d’enfants : ballerines, bottines, galoches, misérables chaussures de ville, petits sabots, et même quelques minuscules souliers vernis. Oui oui, petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, n’oublie pas leurs souliers, merci. »
« Allez, il se fait tard, les enfants, vivez bien et tâchez d’être heureux ! Pas que pour vous, hein, tâchez d’être heureux pour que les autres le soient. C’est ça le boulot. Tant qu’on est sur terre, on doit travailler pour que le bonheur devienne plus contagieux que le malheur… »
« – Allô ? Oui ? – Vous êtes l’auteur ? Chuchota une voix juvénile. – Soi-disant, dis-je prudemment. – Je viens de lire votre… ça m’a semblé, comment dire, incohérent. Personne, personne, même un enfant de moins de cinq ans, ne pourra croire qu’une dame âgée comme votre héroïne puisse se glisser dans sa cheminée et s’agripper à une toile d’araignée quand le père Noël lui tombe dessus ! – Vous pensez ? – Je suis sûre. – Mais dites-moi, comment vous avez fait pour lire un truc que je suis à peine en train de finir ? – Je suis la nièce de votre… Je lis tout ce qu’elle tape pour vous et c’est la première fois que je ressens un tel manque de cohérence. – La planète Terre, cul par-dessus tête, se met à tourner à l’envers et à marcher à reculons, et vous vous me réclamez de la cohérence !? – Justement ! – Justement quoi ! – Si la planète va comme vous dites, la littérature, elle, se doit de nous offrir un minimum de cohérence. – Vous avez quel âge ? – Douze ans, presque treize. – Bon, écoutez, ce n’est pas pour me défiler, mais moi je n’ai fait que recueillir et mettre en forme – légèrement – le récit que madame Rosenberg… – Rosenfeld ! – Non, Rosenberg, elle s’appelait Rosenberg, j’ai changé son nom. »
« Quant à vous qui lisez ce récit incohérent, si jamais vos pas vous entraînent à Bagneux vers la 91e division, arrêtez-vous un instant, ne serait-ce que pour poser deux trois cailloux signalant votre passage sur le marbre du caveau des enfants de Pitchik, Pitchouk et environs. Puis, prenez le temps de jeter un œil sur la haute pierre qui se dresse à côté du caveau. Sur cette haute pierre sont gravés, serré, serré, une foule de noms et de prénoms, dont ceux de Baruch et Zina, une foule de noms difficiles à lire, à écrire et à prononcer, seules traces de leur passage sur cette planète devenue incohérente. Ces noms gravés dans la pierre dure et froide sont, parmi des millions d’autres, les témoins de la barbarie des temps, de ce temps des cheminées qui les crachèrent dans les cieux à deux pas de Pitchik et Pitchouk. Ce sont tous ces noms gravés sur tant de pierres et de murs qui nous empêchèrent, madame Rosenberg et moi, de croire tout à fait au père Noël et à la cohérence. »
Alice, québécoise de 26 ans, a tout quitté pour faire le pèlerinage du chemin de St-Jacques de Compostelle, du Puy-en-Velay jusqu’à Santiago. Elle n’est pas croyante. Elle cherche un sens à sa vie, à expier sa souffrance liée à un chagrin d’amour. Fabrice, son amoureux depuis 5 ans, vient de la quitter pour Laure. Alors elle marche sur Fabrice.
Elle raconte avec humour son périple, les ampoules, les codes des marcheurs, les rencontres, etc. Il n’y a pas de filtre. C’est comme si elle s’adresse directement au lecteur, avec franchise. Elle utilise des expressions québécoises, un peu d’anglais aussi, souvent des gros mots et surtout des insultes à l’encontre de Fabrice et Laure. Ça lui fait un bien fou de sortir toute cette colère. Cette aventure sportive et humaine l’a fait évoluer forcément. Elle marche un bon bout de chemin avec trois autres compagnons : Louis, Louise et Chris.
J’ai aimé cheminer avec Alice. Ce premier roman au ton résolument contemporain et décalé m’a embarquée. J’espère retrouver bientôt la plume de Rosalie Roy-Boucher. L’occasion aussi de vous parler des éditions Bouclard, une petite maison d’édition indépendante basée près de Nantes, qui publie également une excellente revue littéraire. A découvrir si vous êtes curieux des objets littéraires !
Ce premier roman est le mémoire de création littéraire de l’autrice, publié en 2018 aux éditions de Ta mère, une petite maison d’édition québécoise à la ligne plutôt irrévérencieuse. Lors d’une rencontre en ligne, elle a dit avoir fait le chemin de Compostelle à l’âge de 25 ans, il y a 13 ans. Il y a donc du vécu dans ces pages écrites de façon fragmentaire, composée d’extraits de journal et d’étapes du voyage. Sur le chemin, Alice « chiale » beaucoup. Au début elle ne voit pas la beauté autour d’elle mais grâce à Chris et ses pauses photos incessantes, son regard va changer.
Si vous voulez entendre son accent québecois, rien de mieux que le replay VLEEL !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit :
Notre-Dame-du-Puy Je suis arrivée hier au Puy. Vol direct jusqu’à Lyon. Vol à rabais. J’ai pris le train jusqu’à Clermont-Ferrand. C’était du déjà-vu, Clermont-Ferrand. J’ai reconnu les panneaux, le café Caf’Crème où le jambon-beurre a augmenté de deux euros. J’ai grimpé dans l’autocar après avoir filé quelques centimes au guitariste à la chevelure gominée qui se faisait aller les blue suede shoes au coin de Jeanne d’Arc et de l’avenue de l’Union Soviétique. J’ai pas su s’il quêtait ou si c’était un loisir. Anyways. Deux heures plus tard, je suis sortie de l’engin. Devant moi, la cathédrale du Puy-en-Velay. Impressionnant, mais bof. Une église, c’est une église. J’ai dormi au refuge communal. Une espèce de gymnase rempli à sa capacité maximale de lits superposés. C’était donativo. Contribution volontaire. J’ai fait la cheap. Huit euros, j’ai donné. Je suis pas encore partie que déjà je vie comme une pauvresse. La vérité, c’est que je le suis, pauvre, comme Job pis sa gang de BS. Cassée comme un fucking clou. J’ai laissé mon boulot d’écrivaine de petites annonces pour partir à l’aventure. Pour m’échapper, pour m’extirper. J’ai vendu mes meubles, entreposé mes boîtes, donné ma démission, acheté une paire de pantalons de randonnée hors de prix qui sèchent en un rien de temps même sous l’orage et sacré mon camp.
« Une semaine que je marche c’est pas mal beau c’est pas mal fou une semaine que je me draine les ampoules en faisant des grimaces la meilleure méthode c’est d’y faire passer un fil à coudre si quelqu’un m’avait dit un jour que je ferais de la couture dans ma peau je l’aurais pas cru. C’est pas mal beau c’est pas mal fou et je comprends pas pourquoi je suis là j’avance en catchant pas j’avance avec mon sac comme les autres on avance avec nos sacs pour voir si l’herbe est plus verte plus loin. Les autres me parlent je fais la bonne Québécoise sociable le cœur n’y est pas mon cœur est resté à Montréal dans les mains de Fabrice Picard qui le triture et lui rentre des aiguilles de bord en bord pour le drainer mon cœur est resté dans leurs mains à Laure et à lui et ils le pressent entre leurs poitrines lorsqu’ils s’enlacent et lorsqu’il se font l’amour encore plus qu’avant parce que c’est légal maintenant. Une semaine que je marche et que le décor se meut et se transforme et que les oiseaux cui-cuitent et que je suis loin bien loin du mal montréalais et je marche et je suis les autres et ça change rien. Je m’arrête, je me recouds et je continue. »
Voici un premier roman issu d’un master de création littéraire. Un texte où l’on sent le rythme, l’urgence et la poésie. Dès le début le lecteur sait que la mère de la jeune fille a disparu et qu’elle se retrouve seule. Peu à peu la jeune fille dévoile sa vie et celle de sa mère. Un lien très fusionnel les unissait. Mais les mots de la mère à l’égard de sa fille sont blessants. On ressent une souffrance chez la mère qui l’empêche d’assumer pleinement et sereinement son rôle.
Il y a aussi le regard méprisant et les mots cinglants des commères du village, traitant la mère de prostituée, plaignant la fille mais ne faisant rien pour l’aider, encore moins lorsqu’elle se retrouve seule.
Le lecteur est plongé dans les pensées d’une jeune fille puis d’une adolescente. Elle aimerait être aimée. Comment va-t-elle continuer à vivre sans sa mère ?
Sara Bourre réussit à inventer une langue propre à son personnage, très imagée. Les couleurs sont liées aux émotions du personnage. Elle sème des indices, évite d’en dire trop afin que le lecteur puisse imaginer. La nature est omniprésente, notamment avec le lac à proximité de la maison. L’histoire est plutôt sombre. On ressent la solitude de la mère et de la fille.
Un texte poétique et quelque peu déstabilisant, avec une écriture très travaillée. Chaque mot est choisi pour son sens et sa sonorité. Cela peut ressembler à une fable ou un conte, avec une légère touche de fantastique. Un premier roman original à découvrir !
Les éditions Noir sur Blanc fêtent cette année les 10 ans de la collection Notabilia.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Maman a disparu. C’est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l’impression d’une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein cœur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n’est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C’est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le cœur dingue, et étrangement vivant aussi. »
« Ce matin le facteur est devenu tout rouge et très nerveux parce qu’il m’a surprise en train d’essayer de crever le pneu avant de son gros vélo neuf arrêté sur le bord du chemin. Il m’a couru après jusqu’à l’entrée de la forêt en me menaçant avec un journal roulé, droit comme un bâton tendu vers le ciel et crachant et suffoquant et criant qu’il aurait ma peau, ma peau de petite peste bonne à rien d’autre qu’à me dissimuler dans les longs cheveux noirs de Maman et que je finirai putain comme elle et sale et laide en plus, et bonne à rien qu’à tirer des cartes sur des comptoirs poisseux et qu’à offrir mon lit à tous les chiens du village et plein d’autres choses encore. J’ai tout bien entendu. Je n’aime pas le facteur. Et je n’aime pas son gros vélo tout neuf avec lequel il se pavane dans le village. Je n’aime pas la façon dont il regarde Maman entrer dans le café le soir, ni le sourire mièvre qu’il lui adresse quand elle daigne se tourner vers lui, ni la main qu’il pose haut sur sa cuisse, parfois, entre deux gorgées de vin, comme si de rien n’était. Je n’aime pas grand monde en vérité. Pas grand monde parmi ceux qui reniflent le cou de Maman sur son passage et qui essuient leurs mains sales dans ses longs cheveux noirs. Pas grand monde parmi les hommes qui la suivent à la tombée de la nuit, à travers la forêt, ceux qui frappent à sa porte au matin avec des fleurs et des petits sourires, ceux qui disent qu’elle est belle, et si douce et gentille, un peu dans la lune c’est vrai, ceux qui la voudraient toujours avec eux tandis qu’ils sirotent à la terrasse leur mauvaise bière d’un air satisfait. Je leur jetterais des pierres et des mauvais sorts. Je les ferais disparaître, comme ça, pour rire. Un, deux, trois. Et puis plus rien. »
« Je marche, les yeux fermés, je traverse la brume formée par l’haleine glacée des femmes qui parlent, debout pendant des heures sur les pavés heurtés par le vent. Dans leurs bras tremblent le pain, le journal du jour, le panier rempli de légumes et de lait. J’avance parmi leurs souffles aigres chargés d’années sèches et noires, de solitude impensable, d’attente anxieuse du dernier printemps. »
« Parfois j’ai des pensées comme des échardes à l’intérieur. Des pensées épaisses brûlantes des grandes traînées de lave des explosions des catastrophes imminentes là dessous ma peau. »
« Maman est fatiguée. C’est comme ça. Elle dit je suis fatiguée, ou il faut que je dorme un peu, ou encore, si je m’allonge, c’est fini, je m’endors. Alors elle va. Elle éteint sa cigarette et monte dans sa chambre. Est-ce possible de dormir autant ? Non. Elle se cache. Elle en profite pour se taire sans avoir à s’excuser, ni à se mordiller les lèvres, ni à se gratter l’arête du nez. Elle se repose du monde. Elle se repose de moi, de mon sourire trouble. »
« Je sais la maison pleine à craquer sous le poids de la tristesse. Je sais que Maman pleure. »
« J’occupe le temps. Il faut bouger son corps dans le temps pour qu’il passe, pour qu’il file plus vite, qu’il aille voir plus loin si nous y sommes encore. »
« Maman n’aime pas ça. Quand tout est gris autour et que je fais des accidents. Que je laisse des cendres partout. Et des odeurs de sang et de fer. Ça la fait trembler de peur et d’horreur. Ses yeux deviennent blancs comme la neige, et son corps se dresse vers le ciel, mu par une rage terrible. »
« Ainsi j’ai grandi, très vite, comme par inadvertance. Et à force, un beau jour, les robes de Maman me sont allées comme un gant. »
« Maman et moi avons sur l’épaule gauche la même marque brune. Nous sommes faites d’os en vrac et de morceaux de soleil volés. Nous partageons les ombres et les rais de lumière dans les plaines au matin. »
Le jury 2023 s’est réuni mardi 16 mai pour voter les 5 finalistes. Nous, les anciens jurés, étions représentés par 3 personnes. Nous avions établi ensemble un top 5 à défendre. Deux de nos chouchous sont finalistes. Bien sûr chaque juré regrette qu’un titre n’y soit pas. Mais la liste finale est représentative de tous les lecteurs, jurés participants. Chacun y trouvera un coup de cœur pour lequel voter.
Dans les romans finalistes, j’avais rapidement abandonné la lecture de 2 livres que je vais reprendre. J’ai beaucoup aimé le roman de Marie Charrel. J’ai adoré celui de Paul Saint Bris, donc pour l’instant c’est mon chouchou. Mais je suis en train de lire celui d’Alexia Stresi donc tout n’est pas encore joué !
Plusieurs histoires et destins s’entremêlent à la grande Histoire dans ce roman au souffle romanesque avec un beau portrait de femme. C’est aussi une ode aux mots, au pouvoir de l’imaginaire et aux légendes.
Le personnage central est Hannah, née en Colombie britannique de parents Japonais. Sa mère, Aika est une picture bride. Le 14 mai 1926, elle embarque pour une longue traversée, du Japon au Canada. Elle a dix-sept ans et quitte sa famille. Kuma Hirano l’a choisi pour l’épouser d’après une photo, malgré le déshonneur de son père ruiné au jeu. Kuma a émigré au Canada et fait fortune. Enfin, c’est la version officielle qui accompagne sa photo et sa demande en mariage. La réalité sera toute autre, bien loin du rêve imaginé.
Sur le bateau, Aika rencontre une autre future mariée, Kiyoko, avec qui elle se lie d’amitié et que l’on retrouve à plusieurs reprises dans le roman.
Marie Charrel fait des allers-retours dans le temps, entre la fin des années 1920, 1945 et 1956, l’époque la plus contemporaine du livre. Il y a beaucoup d’éléments qui font que la lecture demande un peu de concentration mais Hannah est une fille très attachante. On a envie de connaitre son histoire, les épreuves qu’elle a traversées.
Déracinée, Hannah ne se sent ni Japonaise ni Canadienne et ne sait comment s’intégrer dans cette société qui la rejette dans un contexte tendu de guerre entre le Japon et l’Amérique.
Un autre personnage important du roman est Jack, un creekwalker. Il recense les saumons dans les cours d’eau. Un homme solitaire qui ne supporte que la présence de ses chiens. Sa place est dans la forêt. D’ailleurs la nature est très présente. Son père a eu un deuxième enfant avec une femme autochtone, Ellen. Ils ont grandi ensemble, bercés par les légendes autochtones, jusqu’à ce son demi-frère, Mark, soit envoyé dans un pensionnat « pour tuer l’indien en lui ». C’est un ours blanc qui va faire croiser les chemins d’Hannah et de Jack pour changer leur vie.
J’ai aimé l’immersion dans la forêt et les légendes amérindiennes. Ce roman est très instructif. Je ne connaissais pas cette terrible période historique où la communauté japonaise était enfermée dans des camps et considérée comme des sous-hommes, subissant le racisme et la violence de la part de Canadiens apeurés par la guerre.
Un très beau et bon roman de cette rentrée littéraire d’hiver que j’ai aimé et que je vous recommande. Il fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2023.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Elle lève les yeux au ciel et le nuage d’albâtre s’abat sur elle telle une tempête de neige. Un tourbillon de nacre, le baiser du colosse d’ivoire ; elle comprend, dans la violence de l’instant, qu’il s’agit d’un animal. Le corps massif de la bête emporte le sien et ils plongent tous les deux dans la rivière. Les griffes pénètrent sa peau, déchirent les chairs de sa joue jusqu’à l’épaule, mais elle ne ressent rien – du moins, pas encore. Elle observe le manteau d’azur s’étirant au-dessus d’elle. Les cumulus cotonneux vallonnant l’horizon. Elle pense aux mots que son père murmurait autrefois, au cœur de ces nuits où les étoiles tavelaient la toile céleste : Kazahana, la bourrasque d’hiver délivrant les premiers flocons dans un ciel clair. Komorebi, les rayons du soleil jetant leurs lanières d’or dans la frondaison des arbres. »
« Quelque part sur le canal, Colombie-Britannique Octobre 1945 La brume ourlant l’horizon se colore timidement de rose lorsque Jack rejoint son chien Buck à l’avant du bateau. Son fidèle compagnon, un bâtard noir au sang de loup, apprécie autant que lui cette heure où l’obscurité règne pour quelques minutes encore. Ces instants où l’eau est un miroir paisible qu’aucun souffle ne brise. Il porte la tasse de café à ses lèvres. Caresse l’animal à ses pieds, tourné vers la forêt où les créatures de la nuit bruissent doucement. Ici bat le cœur du monde et le reste des hommes l’ignore. »
« – Maman dit que tu racontes trop d’histoires et que je suis comme toi. Est-ce que c’est vrai ? – Je vais te dire une chose, ma petite Hannah : le monde se porterait bien mieux si l’on racontait plus d’histoires, justement. L’ennui, c’est que ta maman ne les entend pas pleurer. – Qui ? – Les histoires ! Elles errent dans le monde comme les akènes du pissenlit charriés par le vent. Elles se cognent à la canopée, brisent leurs petites ailes fragiles, beaucoup se perdent dans le désert ou se noient dans l’océan, sauf si quelqu’un les sauve. – Il faut les sauver ! Mais comment ? – En laissant les histoires entrer en soi. Sais-tu ce qui se passe alors ? Elles te guérissent de l’intérieur, comme un médicament. Leurs ailes chatouillent un peu la première fois, mais on s’habitue. On accueille les histoires puis on les libère en les racontant, de façon à ce qu’elles réparent d’autres que soi. Est-ce que tu sais faire cela, Hannah, libérer les histoires ? – Je crois, oui. Et Maman ? – Elle a su autrefois, sans doute. Mais elle a oublié. »
« Il est incapable de se lever. – Juste une mauvaise grippe, je serai vite sur pied. – Quand tu respires, j’entends quelque chose à l’intérieur de toi. Comme un crépitement. De larges cernes bruns creusent des fossés sous ses paupières. Sa peau a la couleur de la neige salie par l’eau qu’en hiver Aika jette par la fenêtre de la cuisine après y avoir trempé les assiettes. La fièvre brûle dans ses yeux. – Un crépitement, tu es sûre ? Ce ne serait pas plutôt un pétillement ? – Si ! Ou alors un grésillement. – Un grésillement ou un étincellement ? – Non, un gazouillement ! Ou peut-être un scintillement. – Hum, c’est bien ce que je pensais. Ce sont les histoires. – Comment ça ? – J’en ai avalé bien trop d’un coup. Sais-tu qu’elles ressemblent à de petites fées ? Comme elles n’avaient plus de place dans mon estomac, elles sont coincées. Le bruit que tu entends est le frottement de leurs ailes à l’intérieur de ma cage thoracique. – Tu es malade à cause d’elles ? – Un peu. Respirer avec des fées dans les poumons n’a rien de commode, tu imagines ? Mais je vais guérir. Tant que tu continueras à me raconter des histoires, j’irai bien. »
« C’est au contraire en se montrant discrets et serviables que les Japonais gagneront le respect des Canadiens : « Souris toujours, excuse-toi systématiquement même si tu n’es pas en tort », lui conseille-t-elle. « Ne croise jamais le regard des hommes. Evite de te trouver seule avec l’un d’eux. Deviens invisible. » Hannah l’écoute avec circonspection. Un sentiment inédit grandit en elle. Devenir invisible ? Plus elle observe la ville, plus elle est convaincue que sa mère se trompe. Comme tous les Issei, cette première génération de Japonais immigrés, Aika n’est pas faite pour ce monde. Elle ne comprend pas que ni la politesse, ni l’humilité dont les Japonais font preuve ne les protégera contre la sauvagerie prête à s’abattre sur eux. »
« – Les histoires. Mon père affirmait qu’elles sont les filles du vent, pareilles à de petites fées errant dans l’immensité du ciel, perdues, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un conteur disposé à les libérer par ses mots. – C’est une belle histoire sur les histoires. – Il aurait aimé celle des Tsimshian. Il est mort avant d’avoir pu me raconter toutes celles qu’il portait en lui. – Je suis désolé. Mon père est également mort lorsque j’étais jeune. »
« Un masque de douceur tombe sur le visage d’Ellen. Robert, son défunt époux, aurait pu tenir de tels propos. Lui aussi croyait à la puissance de la parole et des histoires. Il était convaincu que pour peu qu’ils déploient leur volonté dans cette direction, les hommes ont le pouvoir d’échapper aux lois dictées par le sang. De se libérer des choix que d’autres ont faits pour eux et des liens passés pour en tisser d’autres, plus forts encore. D’inventer leur vie et de choisir leur famille, au-delà des races et des règles absurdes forgées pour semer le désespoir. Comme Ellen et Robert l’avaient fait. Ils avaient franchi les lignes et bravé les interdits pour construire leur vie loin de tout, sur les hautes terres. Cela avait fonctionné. Un temps. Ils avaient cru pouvoir échapper au monde, mais la bêtise et la haine avaient fini par les rattraper.
« Contre cela, l’évanescence des êtres, l’effacement des corps et des passions en un battement de cils, Hannah n’entrevoit qu’un seul remède : les mots. Ceux que l’on porte longtemps en soi sans le savoir avant qu’ils ne jaillissent, ceux qu’on lègue de génération en génération, comme son père l’a fait avec elle, pour tenir le malheur à distance. Ceux que l’on couche sur le papier, telles les observations de Jack, destinées à sauver la forêt. Voilà ce qu’elle doit faire : écrire leurs histoires à tous avant qu’elles ne s’évaporent ; l’histoire d’Aika, d’Hatsuharu, des semeurs d’espoir et des mangeurs de nuit, du petit prince et des hommes-saumons ; celles des Issei, des Nisei, de Greenwood et les légendes tsimshian. Les contes des mondes engloutis. »
Voici un livre très touchant lu dans le cadre du Prix Orange du Livre.
L’auteur raconte la mort de sa mère, survenue à l’âge de 68 ans, due à un cancer. Il raconte avec une certaine dérision toutes les démarches administratives effectuées avec son père et son frère, notamment les pompes funèbres, la cérémonie, etc. Ce n’est pas du tout larmoyant, parfois émouvant mais écrit avec beaucoup d’humour, humour transmis par sa mère. On l’entend rire à travers les mots de son fils.
J’ai eu l’impression qu’un ami me racontait simplement, avec justesse et sincérité, qui était sa mère. On découvre vers la fin du livre quel pourrait être le secret de sa mère. Elle a mis de côté sa vie de femme, pour se concentrer sur sa vie de mère, le rôle de sa vie. A partir de ce moment, « il ne doit plus jamais rien [lui] arriver ». Il égrène les souvenirs d’enfance et rend un bel et tendre hommage à sa famille.
S’il faut bien retenir une chose c’est que nous ne sommes pas tous égaux devant la mort. Chacun aura une réaction différente. Mais au final c’est bien de la vie qu’on parle à travers ce deuil.
Il s’agit du premier roman de Mathieu Persan, qui est également illustrateur et a réalisé la magnifique couverture du livre. Un auteur que je suivrai assurément.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Il était quatre heures quarante sur l’avenue de Paris. Nos talons frappaient le trottoir à des rythmes différents mais nous marchions comme un seul homme. Mise à part notre présence incongrue à cette heure tardive, rien ne venait troubler le calme de cette douce nuit de printemps. »
« Et puis, comme elle m’avait dit un jour, au début de son cancer, en rigolant :
– Je fume, je picole, et ça m’arrive par les ovaires. Eh ben, j’ai bien fait de fumer et de picoler toute ma vie ! »
« Tout a été très vite, ensuite. Le mariage, les enfants, la retraite, le cancer et la mort. Et il ne lui est plus rien arrivé. »
« Ces traditions, qui tenaient plus de la superstition qu’autre chose, ma mère les a apprises, les a absorbées et a continué à les faire vivre. Ce n’était pas son héritage, mais elle a embrassé cette culture pourtant si différente avec enthousiasme. Elle a même été jusqu’à apprendre à faire quelques plats traditionnels avec mamie : – Alors, ma fille, vous allez voir c’est très simple, on va faire le pain. Vous allez d’abord prendre une bassine. – Une bassine ? Vous voulez dire le grand saladier là-bas ? – Oui oui, ma fille, la bassine, là-bas, c’est ça. Alors vous faites le levain avec un verre d’eau chaude. – D’accord, ça fait combien d’eau à peu près ? – Ben, un verre, ma fille. – Oui, mais ça dépend de la taille du verre, un grand ? un petit ? – Mais non, ça dépend pas, ma fille, un verre c’est celui-ci, c’est tout. On prend ce verre. – D’accord, un verre de cuisine standard, donc. – Ne compliquez pas les choses, ma fille, on prend ce verre, on prend toujours le même, c’est simple ! Ensuite, vous allez prendre de l’huile et vous allez faire quatre tours. – Quatre tours ? – Oui, quatre tours. Vous prenez la bouteille et vous laissez couler en faisant quatre fois le tour de la bassine, c’est simple, ma fille, vous allez voir. – Mais ça fait combien, parce que ça dépend de la taille de la bassine et du débit d’huile quand même ? – Mais non, ça dépend pas, ma fille. Ça dépend pas, on prend toujours la même, de bassine, c’est comme le verre. Ensuite vous allez mettre un peu de sucre et la même quantité de sel plus un peu. Ah, ça la bousculait, maman. Tout son petit monde scientifique bien rangé, toutes ses lignes bien droites, elles se voyaient courbées, affinées, adoucies par sa belle-famille. »
« Y a des règles ? Des convenances à respecter ? Des fautes de goût à ne pas faire ? Il y a de la littérature sur le sujet, qu’on puisse potasser un peu avant de se décider ? Mais bordel, dites-nous ! On n’y connaît rien, à la mort. On nous a appris à vivre. Parce que, vous en conviendrez : la vie, on nous aurait donné le choix, je ne suis pas sûr qu’on aurait tous sauté le pas. »
« J’ai toujours eu tendance à croire que je voyais clair dans le jeu de ma mère. Elle m’avait transmis un certain nombre de ses angoisses, de ses craintes, de ses névroses peut-être. Nous avions partagé un temps les mêmes antidépresseurs, et je pensais la percer facilement à jour, avoir compris ses choix de vie, ses bonheurs et ses peines. Je croyais voir en elle comme dans l’eau claire. J’ignorais, ou je feignais de ne pas voir ce qui se trouvait au fond, tapi sous la vase, que mon père, par une simple parole, avait remuée. Il a dû lui arriver quelque chose. C’était la face cachée du « Il ne doit plus jamais rien m’arriver. » »
« Maman me disait toujours : « Oh, mais tiens-toi bien, on dirait loncrafayelle ! » Et moi, petit, je pensais que c’était une expression, loncrafayelle. Que si je cherchais dans le dictionnaire, à la lettre L, je trouverais bien quelque chose – mais autant ne pas regarder parce que ça avait l’air un peu dégueulasse. Comme je l’ai compris en grandissant, loncrafayelle, c’était en réalité l’oncle Raphaël. Et ce gars-là, il avait réussi le prodige de manger tellement salement que des décennies plus tard, on se souvenait encore de lui. Perdu dans l’arbre généalogique, sans doute au bout d’une branche oubliée, l’oncle Raphaël était resté vivant pour toujours.[…] Et maman, qu’est-ce qui restera d’elle quand on sera tous morts ? Quand on retrouvera son pendentif en forme de cœur au fond d’une boîte, est-ce qu’on sera capable d’en raconter l’histoire ? »
« Qu’est-ce qu’on racontera de maman ? Maman a traversé la vie au service des autres. Elle a occupé le monde en prenant bien soin de ne pas le déranger, et, comme une jeune fille bien élevée, de le laisser en partant comme elle l’avait trouvé. »
Coup de cœur pour ce premier roman qui m’a plongée dans la tête d’une jurée dans un procès aux assises. L’histoire se déroule à Chartres, en 2019. Anna Zeller est une citoyenne comme vous et moi. Elle est tirée au sort pour être jurée lors d’un procès pour meurtre. Un jeune couple, qui a à peu près son âge, est soupçonné d’avoir tué une vieille dame, la grand-tante du jeune homme. Ils ont passé déjà 3 années en détention provisoire en attendant le procès, qui est une véritable mise à nu de leur vie, de leur intimité.
La narratrice est Anna, elle parle donc à la première personne et décrit tous ses sentiments, notamment sa peur de juger des personnes. Finalement qu’est-ce qui différencie ce couple – Frédéric et Lucile – d’Anna ? Les différentes étapes du procès sont explicitées. L’air de rien on apprend beaucoup de choses sur le déroulement des audiences.
Au fur et à mesure de l’avancement de l’affaire, une histoire plus personnelle remonte à la surface de sa mémoire et perturbe Anna. Il y a 20 ans, sa cousine Aurore a disparu et n’a jamais été retrouvée. Ce drame familial a chamboulé la vie de tout l’entourage. Aujourd’hui elle tente de l’éclaircir avec sa sœur Maxine.
Ce livre est tout simplement prenant. Quel suspense ! Impossible de lâcher Anna. Je me suis prise d’affection pour elle. Et bien sûr je voulais savoir le fin mot des deux histoires, celle du procès afin de connaître les coupables du meurtre, mais aussi celle d’Anna et d’Aurore. Un cheminement et deux quêtes de vérité avec beaucoup d’émotions. J’ai aimé la façon dont la narratrice, à fleur de peau, se mettait à la place des autres protagonistes.
Bref un très bon premier roman que je vous recommande.
Merci Babelio et HarperCollins pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Il y avait une chance sur mille deux cents pour que mon nom soit tiré au sort sur la liste électorale. Une chance sur vingt lors du deuxième tirage et une chance sur trois lors de l’ouverture du procès. Il y avait une chance infime pour que ma vie se fende en deux. Elle m’est tombée dessus comme une pierre d’un immeuble délabré. »
« Tous les professionnels du tribunal portent un costume par-dessus leur tenue de ville : la robe noire des avocats, celle des assesseurs à côté de moi, la robe rouge de la présidente, l’uniforme bleu des policiers. Moi aussi, j’aurais aimé un déguisement pour m’aider à jouer mon rôle de jurée. »
« Ce qu’évoque Côme résonne en moi. J’ai déjà eu cette impression ce matin, comme si on déshabillait les accusés en pleine lumière et qu’à la lueur des projecteurs on leur demandait d’exposer chaque millimètre de leur peau, sans aucune pudeur. »
« Toutes les deux, on est restées coincées dans le cadre imposé par notre mère. Sa grande règle : « Si c’est pour évoquer le passé, il vaut mieux se taire. » Le silence, une camisole pour enfants sages. Les lois apprises dans l’enfance sont les plus insurmontables. »
« Au petit matin, Maxine est déjà partie, partie sur les routes serrer la main à des blouses blanches, leur vendre ses probiotiques qui ne soignent rien mais font du bien, paraît-il, à qui, on ne sait pas, peut-être à des gens qui ont le vendre noué de vide, comme nous, et des plaques rouges qui grattent, comme moi. »
« Elle avait enfoui ses souvenirs comme on creuse un fossé dans le sable pour se protéger des assauts des vagues. »
« C’est le dernier témoignage de la journée et il ne commence pas par l’habituel serment. La famille proche des accusés n’y est pas obligée. La justice préserve les parents d’un éventuel dilemme moral : se parjurer ou prononcer une vérité nuisible à leur filiation. Autrement dit, la loi n’oblige pas à trahir sa propre famille. Une mère, qu’est-ce que c’est sinon l’inconditionnel, l’assurance d’être aimé, la permanence du sentiment ? En théorie, en tout cas. La mienne n’a pas dû lire le contrat jusqu’au bout. »
« La juge Caillebotte nous a expliqué que nous jugions avec ce que nous sommes, qu’il ne fallait pas nous en préoccuper, que, au contraire, la multiplicité de nos vécus nous rendait collectivement plus justes. Je ne suis pas d’accord avec elle. Nos différences nous divisent. »
Nous sommes en 1951, l’inspecteur Michel, de la brigade criminelle de Lyon, fonce sur son de vélo de course sur les routes du Vercors. Un couple de retraités a été assassiné à Crest, leur fille a disparu. Cette affaire pourrait bien avoir un lien avec la sienne. Il interroge les habitants, le garçon de ferme, les gendarmes du coin. On suit ses faits et gestes, son enquête. Que cherche-t-il ? Qui est-il ?
Présenté comme un roman noir historique sur la couverture, il s’agit bien d’un polar. Moi qui ne lis jamais de polar, j’ai dévoré celui-ci ! L’écriture est efficace. L’intrigue est réussie, la vérité ne se dévoile qu’à la toute fin. J’avais quelques idées notamment sur l’inspecteur Michel, mais j’étais loin d’avoir imaginé toute l’histoire.
François Médéline s’est basé sur des faits historiques, certes peu connus, mais qui ont été dévoilés dans les années 1990. Les bordels ont existé dans les camps. Les prostituées, des prisonnières de droit commun, étaient réservées aux plus méritants afin de les motiver dans leur travail.
Si vous aimez le concept de petite histoire dans la grande Histoire, les enquêtes, le suspense, ce roman devrait vous plaire. En plus il est en format poche, c’est très bien pour notre porte-monnaie !
Les titres des chapitres font référence à des chansons d’après-guerre. Vous pouvez retrouver la liste en fin d’ouvrage et replonger dans l’ambiance de l’époque.
J’ai désormais très envie de lire le 1er volume de cette trilogie, « La sacrifiée du Vercors », qui peut se lire indépendamment.
En ligne, la rencontre VLEEL, en replay et podcast, pour découvrir cet auteur au franc parler, naturel et qui m’a totalement convaincue. Merci VLEEL et 10-18 pour cette lecture.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit :
Comme un bouquet de printemps
L’homme pédale sur le vélo de Fausto Coppi. C’est une façon comme une autre de se punir. Il a acheté sa bicyclette, avec dérailleur à levier unique, aux Cycles Longoni. Grâce à elle, Coppi a remporté le Paris-Roubaix l’année dernière. Le Campionissimo a bouclé 247 kilomètres à une vitesse moyenne de 39,12 kilomètres/heure. Au regard des conditions météorologiques et de l’enfer des secteurs pavés, c’est proprement prodigieux. L’homme roule depuis un peu plus de neuf heures, dont trois sous le crachin. Il est parti à 7 heures pile. Il a séché dans la descente après Hauterives, à la fin des Terres froides. Bien qu’il ne maîtrise pas encore les subtilités du rétropédalage et qu’il soit trop grand pour faire un bon cycliste, il s’entête. Il vient de Charly, dans le Rhône. Son identité est crédible pour traquer les assassins : « inspecteur Michel ». Tous les policiers de haut rang ont une légende. La sienne est solide. Il vit avec sa mère dans la banlieue lyonnaise, n’est pas marié et n’a pas d’enfants. Il travaille à la brigade criminelle de Lyon. Il devrait être commissaire, mais il a la phobie de la paperasse et de la réussite. Accessoirement, il aime bien son patronyme. Le double prénom tient de la malédiction. Sans doute parce qu’il est d’usage de l’affecter aux enfants de l’Assistance et que ceux-là garnissent les rangs du crime dans une proportion conséquente.
Elle faisait tourner toutes les têtes
La Russe ressemble à une Russe. Elle rince le linge au lavoir derrière la bicoque que son mari a rafistolée. Elle a un fort accent, une voix grave, elle roule les r. L’accent russe est comme l’allemand : il suffit de lui ajouter de l’amour et du chagrin. L’inspecteur n’a jamais compris ce peuple, le seul à brûler sa terre et les maisons. Les Russes ne respectent pas les règles de la guerre et préféreront toujours l’enfer à la défaite. Ils ont fait pareil avec Napoléon. Néanmoins, il doit reconnaître qu’elle est magnifique avec sa longue jupe plissée et son tablier à la dentelle grisée par les travaux domestiques, et les cheveux roux et courts. Au bal, elle ferait tourner toutes les têtes. Et en plus, elle s’appelle Natacha.