La rentrée littéraire d’hiver 2022

A peine la rentrée littéraire de septembre 2021 est passée qu’arrive la rentrée littéraire d’hiver. Bien sûr, je n’ai pas encore lu tous les livres que j’avais repérés. Quelle frustration de devoir enchaîner aussi rapidement sans pouvoir savourer tous ces romans. Je crains toujours de louper une pépite. Mais déjà je me réjouis quand je vois apparaître certains noms dans les prochaines parutions. Vous vous en doutez il y a des chouchous dans l’air ! 545 romans paraissent en ce début d’année, voici ma sélection. Vous trouverez également des recueils de poésie.

A noter que cette sélection peut augmenter en fonction des deux soirées de présentation de la rentrée littéraire organisées par VLEEL (Varions les éditions en live) les 06 et 09 janvier avec Le Castor Astral, Métailié, Globe, Emmanuelle Collas, Noir sur Blanc, Les Avrils, Viviane Hamy, Éditions du Sous-Sol, Quidam, Les éditions du Panseur, Buchet-Chastel.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir ou à suivre :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !

Mon maître et mon vainqueur / François-Henri Désérable

Voici un magnifique roman pour commencer cette année 2022 !

Le narrateur raconte à un juge l’histoire d’amour entre ses deux amis, Vasco et Tina. On comprend dès le début que quelque chose de grave est arrivé, un crime peut-être, mais l’auteur ne nous le révèlera qu’à la toute fin. Tout le long de son récit, le narrateur ajoute avec humour des commentaires à l’attention du lecteur.

François-Henri Désérable sait mener le lecteur par le bout du nez. Il ménage le suspense, va de rebondissement en rebondissement. Je me suis totalement laissée embarquer dans son histoire, imprévisible et prenante, très bien écrite.

Tina est comédienne, passionnée par Verlaine et Rimbaud. Vasco est bibliothécaire à la BnF (Bibliothèque nationale de France) et tombe sous le charme de Tina lors d’un dîner chez leur ami commun. Mais Tina est sur le point de se marier à Edgar. Elle aime son futur mari, il lui apporte une stabilité émotionnelle. Ils ont deux enfants, des jumeaux.

C’est donc l’histoire d’une passion amoureuse, du désir de Tina, l’auteur décrit leurs ébats, mais aussi des remords de la jeune femme car elle trompe Edgar.

Vasco consigne leur histoire dans un cahier sous forme de poèmes. C’est ce cahier que le juge a entre les mains et tente de comprendre la signification des vers avec l’aide du narrateur.

L’exergue nous renseigne sur l’origine du titre :
« Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien, mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur. »
Paul Verlaine

J’ai beaucoup aimé le rapport à la littérature et l’écriture, notamment les insertions de poèmes. Cela me donne envie de lire et relire les poèmes de Verlaine et Rimbaud. François-Henri Désérable nous offre aussi une visite de la BnF, ce qui ne peut que me plaire en tant que bibliothécaire ! Bref un très bon moment de lecture. Je découvre cet auteur que je n’avais pas encore lu et dont je lirai très certainement d’autres de ses romans. Lequel me conseillez- vous ?

Grand Prix du roman de l’Académie française 2021

Note : 5 sur 5.

« Le cahier, c’est la première chose que m’avait montrée le juge, quand tout à l’heure j’étais entré dans son bureau. Un Clairefontaine à grands carreaux, format 21 x 29,7. Quatre-vingt-seize pages dont il ne restait qu’un peu plus de la moitié – le reste avait fini dans ma corbeille. Sous la couverture souple et transparente, on pouvait lire au feutre noir :

MON MAÎTRE ET MON VAINQUEUR

Sur les pages suivantes, il y avait des poèmes. Voilà ce qu’on avait trouvé sur Vasco : le revolver, un cahier noirci d’une vingtaine de poèmes et, plus tard, après expertise balistique, des résidus de poudre sur ses mains. Voilà ce qu’il en restait, j’ai pensé, de son histoire d’amour. »

« Soixante-dix-neuf, a dit Vasco en montrant les tours de la BnF : elles font soixante-dix-neuf mètres de hauteur. Et comme Tina se taisait, Vasco a continué à l’abreuver de chiffres : la BnF accueillait chaque année plus d’un million de visiteurs, elle comptait quatre mille places de lecture, quatre-vingt-un ascenseurs dont quatre en panne depuis trois jours, seize escalators et six cent cinquante W.-C. Il y avait aussi huit kilomètres de rail qui permettaient l’acheminement de milliers de documents des magasins jusqu’aux salles de lecture. Mais ça n’était pas tout : cent trente et une centrales de traitement d’air, mille trois cents ventilo-convecteurs et six cent cinquante-huit ventilateurs de soufflage et d’extraction renouvelaient l’air en continu, et c’est filtré qu’il arrivait dans les magasins, les bureaux et les salles de lecture : l’air qu’on respirait à la BnF était meilleur que celui des alpages de montagne. En cas d’épidémie, c’est ici qu’il fallait se réfugier. »

« J’ose croire en tout cas que mon témoignage atténuera la peine, car en vérité il est déjà condamné à vivre sans elle et cela jusqu’à la fin de ses jours, jour après jour jusqu’au dernier dans le souvenir de Tina – son souvenir est un soleil qui flambe en loi et ne veut pas s’éteindre, voilà, ai-je conclu, les mots qu’a eus Verlaine en apprenant la mort de Rimbaud, et j’entends encore le juge me dire eh bien vous savez quoi, si j’étais vous, cette histoire j’en ferais un roman, et je me revois sortant du palais de Justice, je me revois descendant les marches du palais dans la douceur du soir en me disant il a raison, le juge, je me disais cette histoire, petit père, tu devrais en faire un roman. »

Une loge en mer / Magali Desclozeaux

Ninon Moinot est concierge d’un immeuble vide. L’heure de retraite approche et elle devra quitter son logement de fonction. Où ira-t-elle ? Elle ne sait pas. Alors quand son patron lui propose en viager sa pension de retraite contre un conteneur sur un cargo avec les repas compris, elle se dit que c’est une bonne solution.

Mais au bout d’un an de tour du monde dans son conteneur, elle n’en peut plus. Elle essaye de joindre la compagnie en vain. Elle est bloquée jusqu’à sa mort sur ce bateau. Elle se renseigne auprès d’une avocate et ainsi commence une correspondance décalée.

Le roman est constitué uniquement de lettres. C’est drôle et c’est une sacrée satire de notre société que Magali Desclozeaux nous propose.

Ce livre figure parmi la sélection du prix Hors Concours. Il était d’ailleurs parmi mes 5 finalistes. Voilà un livre idéal pour se détendre pendant les fêtes de fin d’année !

J’en profite pour vous souhaiter de belles fêtes à tous et toutes.

Note : 4 sur 5.

Enfant de salaud / Sorj Chalandon

Voici un roman bouleversant d’un auteur que j’aime beaucoup. Une quête de vérité, où Sorj Chalandon enquête sur le passé trouble de son père. A-t-il été du côté des Allemands pendant la seconde guerre mondiale ? A-t-il été un SS ? De nombreuses questions l’assaillent depuis que son grand-mère paternel lui a lâché cette phrase : « Un jour, grand-père m’a dit que j’étais un enfant de salaud. »

En parallèle, son métier de journaliste l’amène à couvrir le procès historique et très médiatisé de Klaus Barbie à Lyon. Il se trouvent donc dans la ville de ses parents. L’occasion de les voir et surtout de poser des questions à son père, pour tenter de démêler le vrai du faux. Car son père est une vraie anguille, un manipulateur. C’est un homme violent qui l’a battu enfant. Il arrive toujours à retourner la situation à son avantage. Ce qu’il sait c’est qu’il a été emprisonné un an pour « actes nuisibles à la défense nationale ».

Le procès donne à entendre de nombreuses voix émouvantes, notamment des témoignages de Juifs rescapés qui ont subis des tortures infligées ou ordonnées par Klaus Barbie.

Dans le roman, Sorj Chalandon alterne entre le tutoiement en s’adressant à son père, et le récit à la troisième personne pour parler de lui. Un livre passionnant qui me donne envie de lire ses précédents romans sur son père : « Profession du père » et « La légende de nos pères », que je n’ai pas encore lus et qui offrent certainement d’autres clés de compréhension. Bref je vous recommande la lecture de ce livre, certes pas très gaie en cette période de fêtes, mais essentielle.

Note : 5 sur 5.

« Parce que tu as des convictions et que tu te bats pour elles. Extrême droite ou extrême gauche, c’est pareil. Ce sont des gars qui mettent leur peau au bout de leurs idées. »

« Souviens-toi toujours que la guerre en France, c’était 1% de collabos, 1% de Résistants et 98% de pêcheurs à la ligne. Toi, je t’aime bien parce que tu n’es pas un pêcheur à la ligne.

Le pire des compliments. »

« En quelques heures et quelques bières, il avait réussi un autre de ses tours. Faire passer un salaud pour un héros. »

« Tu m’as menti, une fois de plus. Pendant que tes camarades mouraient sur les plaines de Russie et d’Ukraine, tu étais emprisonné dans le Nord de ton propre pays. Comme des centaines de malfrats français. Je ne tenais plus sur la chaise. Je me suis allongé sur le parquet, bras en paravent sur les yeux. J’étais épuisé. Je me suis demandé s’il était possible de dormir tout un an, de me réveiller seulement lorsque mon corps et ma tête auraient encaissé ces nouveaux coups. J’étais à la fois soulagé et effondré.

Soulagé parce que jamais tu n’avais porté les runes de la SS sur ton col. Effondré parce que même sur ton lit de mort, tu m’avais encore trahi.

Jamais tu n’avais ouvert le ventre d’un partisan russe avec une baïonnette. Jamais non plus tu n’avais été décoré par personne. »

« Ton dossier pénal était entre les mains des Archives départementales. Mais une loi de 1979 avait fixé à cent ans, à partir de la date des documents, le délai pour qu’il puisse être ouvert à tous. […]

Mon père était un renégat mais je ne savais rien de sa trahison. Cent ans ? J’avais 34 ans. Et il me faudrait attendre l’âge de 92 ans pour savoir qu’elle avait vraiment été ta guerre. J’ai été terrassé par la nouvelle. »

« Lorsqu’elle m’a aperçu, ma mère s’est levée.

– Mon fils ! Ah ça, pour une surprise !

Je ne l’avais pas vu sourire depuis longtemps. La joie n’était pas une obligation familiale. »

« Comme les policiers, les gendarmes, comme ton juge, j’ai du mal à te suivre. Je vois leurs interrogations portées au crayon dans les marges de ton dossier. Tu as traversé la guerre sous des drapeaux différents, sans blessure ni dégâts. Chaque soir, tu t’es endormi un pistolet sur la tempe. Chaque matin, tu t’es réveillé dans la peau d’un survivant. C’est insensé. Certains naissent juste pour qu’on les enterre, d’autres, comme toi, se croient immortels. »

« Le père du salaud venait de dire à son petit-fils que désormais la charge lui revenait. »

« Alors, où est-ce que j’en suis moi ? Comment te suivre ? Soldat, légionnaire, nazi… Ah voilà. Et Résistant ! ça manquait. »

« Ta guerre avait fasciné mon ami historien. Un jour que nous dinions ensemble, il m’a demandé si je n’aurais pas préféré avoir un père « seulement » collabo. Quelque chose de simple, une saloperie sur quoi pleurer, cogner, qu’il me faudrait pouvoir admettre ou condamner, mais voilà que j’avais hérité du pire. Je me débattais dans l’épais brouillard qui entourait ton lac allemand. Tu restais une question et ta guerre était une folie. Elle ne me permettait ni de te comprendre ni de te pardonner.

Une fois encore, je t’en ai voulu. J’étais blessé. Ta vérité n’avait pas plus de sens que tes mensonges. »

« Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité. »

« Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. Tu as essayé de m’éblouir alors que tu m’aveuglais. »

« Pendant tout le procès Barbie, j’ai rêvé de suivre ton procès. Pas pour te juger, pour t’écouter mieux et t’entendre davantage. Pour que tu m’apprennes et que je comprenne. »

Rien que le soleil / Lou Kanche

Norah Baume est une jeune prof de lettres en lycée dans une banlieue parisienne. Elle vit en couple avec un homme qu’elle a rencontré pendant ses études. Ils ont le même groupe d’amis.

Son monde est ébranlé le jour où elle est déstabilisée par l’un de ses élèves, Sofiane, 17 ans. C’est un délinquant, insolent, très sûr de lui. Elle va être obsédée par ce jeune homme et son désir va la pousser à commettre des erreurs. Elle se noie dans sa vie, se met en maladie. Finalement elle décide de partir sur un coup de tête, loin de Paris, et prends un billet de train pour Marseille.

Elle a besoin de se retrouver seule pour faire le point, pour comprendre où va sa vie. Heureusement au début elle rencontre une jeune femme qui l’héberge avec qui elle aura une brève aventure. Elle vit une vie de bohème, retrouve un ancien camarade de classe, trafiquant de drogues. Là encore le désir l’emporte sur la raison et elle s’attache à lui comme si c’était le grand amour de sa vie.

Norah se cherche, se perd. Est-ce qu’elle se trouvera ? Pour le savoir, il n’y a qu’une chose à faire, lire le premier roman de cette toute jeune autrice.

Je ressors assez mitigée de cette lecture. J’ai bien aimé l’écriture mais je n’ai pas trop accroché à l’histoire. J’ai eu du mal à suivre Norah. J’aurais aimé connaître le point de vue de Sofiane. Mais je suivrai assurément cette jeune plume et lirai avec plaisir son prochain roman.

Note : 3 sur 5.

« C’est un très jeune homme, c’est un adolescent. Ila les yeux rougis par les joints, le sourcil fier, la mine esclave de ses atours, par petites grappes ses cheveux bouclés frôlent sa nuque et l’ombragent. La première fois que Sofiane est entré dans ma salle de classe, j’ai tout de suite compris qu’il était maître en son royaume. »

Un océan d’amour / Lupano et Panaccione

Une BD tendre, drôle, sans texte, qui se dévore en un rien de temps ! Suivez les aventures de ce couple breton avec un soupçon d’écologie. Lui part sur son bateau de pêche, se fait prendre dans les filets d’un gros navire de pêche. Elle cherche à le retrouver. Une voyante, à l’aide d’une crêpe, lui indique que son mari est du côté de Cuba. Elle n’hésite pas à faire sa valise et dépenser toutes ses économies pour partir en croisière direction Cuba. Elle ne passera pas inaperçue lors de cette croisière. De rebondissements en rebondissements, tout finira pour le mieux et c’est bien l’amour qui triomphera, sans oublier les crêpes et les sardines ! Retrouvez tous les ingrédients de cette excellente BD sur la quatrième de couverture.

Prix BD Fnac 2015.

Note : 5 sur 5.

Quelqu’un m’attend derrière la neige / Timothée de Fombelle

Timothée de Fombelle est l’un de mes auteurs jeunesse préférés. Dès que je vois passer un de ses livres, je ne peux m’empêcher de le lire et de le faire lire à ma fille selon le public ciblé.

Celui-ci est un conte de noël, magnifiquement illustré par Thomas Campi, tout en douceur. Il s’agit plutôt d’un petit album d’une cinquantaine de pages, alternant texte et illustrations pleine page.

Le livre commence par raconter l’histoire d’une hirondelle, Gloria. Le lecteur se retrouve alors avec les yeux de cet oiseau, se battant pour survivre au froid et survolant un camion jaune. Ce camion, est le véhicule d’un vieil homme, Freddy d’Angelo. Il est sur les routes pour effectuer sa livraison de glaces, la veille de noël, alors qu’une tempête de neige est annoncée. Il est parti de l’Italie vers la France pour rejoindre l’Angleterre via Calais. Freddy n’a parlé à une personne depuis presque cent jours, la solitude est son quotidien. Il se parle à lui-même dans son camion.

Ensuite vient la rencontre avec un troisième personnage, que je vous laisse découvrir…

Ce texte est très touchant et sera l’occasion d’un magnifique moment de lecture et de partage pendant les fêtes de fin d’année !

Note : 4.5 sur 5.

Ainsi Berlin / Laurent Petitmangin

Berlin, après-guerre, est divisée en 2. Dans la partie Est se trouvent Gerd et Käthe. Ils œuvrent à la reconstruction de la ville pour le parti communiste. Käthe a un grand projet (le programme Spitzweiler) : élever les enfants de grands scientifiques pour en faire l’élite, servir la patrie et montrer leur supériorité. Gerd amoureux, obéira à tous les désirs et les ordres de Käthe. Un doute s’immiscera en lui lorsqu’il se demandera s’il est le père de l’enfant d’une des scientifiques. Puis il rencontrera la belle Liz, une Américaine qui le fascine. Entre Käthe et Liz, il ne sait choisir et s’en remettra au destin. En attendant il poursuit son travail d’enquête pour le parti afin d’empêcher toute fuite à l’Ouest. Dans une ambiance d’espionnage, la tension monte doucement. Que fera Gerd ? Quel camp choisira-t-il ? Que lui dicte sa conscience ? son cœur ?

J’avais adoré le premier roman de Laurent Petitmangin, « Ce qu’il faut de nuit ». J’ai été moins emportée par « Ainsi Berlin ». Je n’ai pas réussi à m’attacher à Gerd. Le roman est agréable à lire mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi. La période historique décrite est intéressante, je ne l’ai pas beaucoup vu traitée jusqu’à présent dans les romans.

Hier soir nous avons pu écouter Laurent Petitmangin parler de ses deux romans et de son écriture lors d’un VLEEL, c’était très intéressant. Il a parlé notamment de la notion d’engagement qui est centrale dans ses romans. « Ainsi Berlin » est le troisième livre qu’il a écrit mais le deuxième publié. Alors que « Ce qu’il faut de nuit » est le quatrième roman écrit mais le premier publié. Un troisième roman sera publié, toujours à La Manufacture des livres, certainement à l’automne 2023. Surveillez la chaîne Youtube pour le replay !

Note : 4 sur 5.

« Käthe travaillait à l’orchestration des Trümmerfrauen, les femmes des ruines. Qui allaient des années durant nettoyer les décombres, récupérer les briques des immeubles détruits, les retailler, les ranger par groupes de seize sur douze hauteurs. Les tas étaient comptés, et chaque soir ces femmes recevaient de quoi survivre. Käthe avait peu de compassion pour ces travailleuses, elle s’agaçait quand elle les entendait rire – car parfois elles riaient encore -, elle n’acceptait pas les retards et, quand un pan entier d’immeuble s’écroulait sur l’une d’elles, elle montrait peu d’émotion. »

« Elizabeth devint vite Liz, elle m’apprit à le prononcer. Il fallait beaucoup de douceur, presque de l’égarement à la fin. Le suggérer plutôt que le dire, et pourtant lui conserver sa force, ce fut ma première leçon de haute société américaine. Liz. « Vous y arriverez », me dit-elle. Je l’emmenais au cinéma. Käthe aurait été folle de l’apprendre, je ne lui racontai rien de cette histoire.

Nos déjeuners sur l’herbe étaient empreints de la schizophrénie du Berlin d’immédiate après-guerre. Je restais, malgré tout, Allemand, et elle, une vraie Américaine. Je ne saurai jamais comment elle me regardait. Un résistant ? Quelqu’un du mauvais camp qui avait su se reprendre à temps ? Un homme sympathique qui ne parlait jamais du passé, qui n’évoquait jamais ses parents, un peu parfois les lieux de son enfance ? Un homme rongé par une honte tellement grande, tellement insupportable qu’il ne pouvait que l’endosser et en prendre sa part, même s’il n’y était pour rien et qu’il avait risqué sa vie contre cette saloperie ? »

« J’étais cet homme condamné à seulement effleurer cette jeune Américaine. Parce qu’il y avait cette faute, cette Schande, à laquelle je ne pouvais me soustraire, même dans le camp des vainqueurs. Liz me ramenait à ma condition d’apatride et de miraculé.

Cela ne m’empêchait pas de passer de belles heures avec elle, avec ce qu’il fallait de secret, d’innocence et de frustration. »

« Je repris un peu de mon indépendance vis-à-vis de Käthe quand ses manœuvres devinrent démesurées. Je n’avais pas le sentiment de la trahir, ni Ulbricht, ni la RDA. Je voulais juste atténuer la rudesse de ses agissements, en être une face plus humaine. J’adhérais au cadre qu’elle avait dicté, à la justesse de ses vues, mais supportais de plus en plus mal les secrets qu’il y avait autour des projets. J’étais peut-être le lâche qu’elle avait tôt identifié, un homme incapable de choisir, pinaillant contre l’intérêt de la patrie, certainement trop faible, trop commun pour elle, qu’eût-elle fait avec un homme d’une autre trempe, qui l’eût vraiment soutenue ? Je commençais doucement, en lui désobéissant. »

Dans la tête de Sherlock Holmes / Cyril Lieron et Benoît Dahan

D’après Sir Arthur Conan Doyle

Une magnifique BD en 2 tomes qui nous plonge dans la tête de Sherlock Holmes et nous permet de suivre son raisonnement. Il réfléchit à 100 à l’heure, recoupe les indices, c’est passionnant !

Le graphisme est superbe. La mise en page est originale. Le lecteur est interpellé et invité par moment à découvrir des illustrations cachées par transparence sur la page. Suivez le fil rouge de cette affaire pour découvrir un complot à base de poudre mystérieuse et d’un « ticket scandaleux » pour le spectacle d’un mage très intrigant ! Très bonne adaptation. Élémentaire mon cher Watson !

Un beau cadeau pour Noël 😉

Note : 5 sur 5.

Comme nous existons / Kaoutar Harchi

Kaoutar Harchi est sociologue. Elle a grandi à Strasbourg dans les années 90, issue de parents immigrés d’origine marocaine, Hania et Mohamed. Ils l’aiment et se tuent au travail pour pouvoir lui offrir une autre vie. Au lieu de l’inscrire à l’école du quartier, ils vont l’envoyer dans des écoles catholiques pour la préserver de tout malheur, de la violence des garçons du quartier. Elle grandira avec cette pression de réussite et fera tout pour réaliser le rêve de ses parents.

Dans ces écoles, elle va être confrontée au racisme, aux inégalités, à la bêtise humaine. Elle raconte avec une colère sourde sa honte, les humiliations vécues et sa fascination pour les jolies jeunes filles blanches et blondes aux yeux bleus prenant le même bus qu’elle (« le modèle »). Elle sera une excellente élève et découvrira la sociologie qui lui permettra de se rapprocher de ses parents, de comprendre ce qu’ils vivent. Partagée entre l’amour de ses parents et son désir d’émancipation, son récit est nostalgique. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Kaoutar Harchi. Ce récit intime, écrit avec pudeur, est magnifique. Lisez-le, il est court mais intense. Un gros coup de cœur pour moi !

Note : 5 sur 5.

« Dès mon plus jeune âge, mes parents s’acharnèrent à me placer. Je dis placer. C’est l’image qui, instinctivement, me vient à l’esprit – excessive, ou non, je l’ignore : l’image du placement d’une enfant en institution. Mes parents cherchèrent à me placer à l’école comme au sein d’une famille qui s’occuperait de moi, me ferait un avenir. A tout instant du jour et de la nuit, cette question les hantait. Je me souviens de nombreuses conversations nocturnes entre mes parents, des questions que Hania posait aux voisins, des appels téléphoniques qu’elle prenait, des brochures qu’elle accumulait. En véritables stratèges de mon existence, Hania et Mohamed ont déployés un imaginaire de résistance – une infra-résistance – faite de plans, de ruses, d’astuces, pour que je sois là où il leur semblait qu’il fallait être. A force d’insister, en 1993, la dérogation scolaire nous fut finalement accordée. Bien qu’habitant au nord, mes parents furent ainsi autorisés à m’inscrire dans cette école primaire du sud.

Plusieurs fois par jour, alors, petite écolière sage, je parcourais la longue allée arborée, du nord au sud, puis en sens inverse. Le matin avec Mohamed, l’après-midi avec Hania, selon que le travail leur octroyait du temps ou non, puis, avec le temps, seule.

Et notre vie changea. »

« Ce fut quelques jours après la rentrée scolaire.

Je me souviens d’une main, des bagues surmontées de pierres de couleur à chaque doigt, de la gourmette en or piquée de perles blanches qui brillait à ce poignet et, aussi, je me souviens de la peau laiteuse de cette main, quelque peu plissée, parsemée de taches brunes. Et quand l’enseignante me tendit sa main, et à sa main ce livre, je m’en saisis comme d’un cadeau. Je le serrai contre ma poitrine. Merci, je dis. Puis je quittai la salle de classe de ce lycée privé, catholique, auquel Hania m’avait inscrite.

[…]

Si j’ai effacé de ma mémoire ces quelques secondes durant lesquelles mes yeux se sont posés sur la dédicace de l’enseignante, l’image de la page dédicacée, elle, est demeurée amarrée à mon esprit.

Ce ne furent que des mots. Que ça, pas plus. Adressés à ma petite arabe qui doit connaître son histoire. Ce furent les mots de la dédicace. »

« Cette image de ma mère qui, faisant le ménage quotidien, s’enquiert de moi, du bon développement de ma scolarité, est ancrée en moi. Elle dit la foi de ma mère en l’institution, ce que l’institution faisait de sa fille, en ce qu’elle lui promettait d’avenir. Jamais ma mère ne se demanda ni ne me demanda quel serait cet avenir. Elle se satisfaisait de l’idée de l’avenir, de l’idée qu’un avenir, pour moi, existait. C’était l’avenir. Ma mère vivait dans l’illusion de la grandeur, de l’égalité de l’institution scolaire. Ce que disaient les enseignants n’était jamais perçu autrement que comme parole d’évangile. Je l’entendais toujours dire qu’ils savaient mieux qu’elle. »

« En lieu et place des enveloppes brunes, durant les derniers mois de cette année de terminale, sur ma table de travail étaient posés, là, maintenues ensemble par une agrafe, les photocopies de quelques pages d’un ouvrage, La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré du sociologue algérien Abdelmalek Sayad, qua j’avais découvert au hasard de recherches à la bibliothèque municipale. Photocopies froissées que je parcourais du regard, lisant moins les paragraphes de textes que les titres qui les annonçaient : « La faute originelle et le mensonge collectif », « Une relation de domination », « Les torts de l’absent », ou encore « Le poids des mots ».

[…]

Je garde, tapie en moi, cette impression lointaine et proche à la fois que les mots ne suffisent guère à exprimer – mais ceux et celles qui l’ont ressentie, je le sais, me comprendront – , l’impression d’avoir été, à cette époque-là, corps et esprit, prise dans l’excitation des colères et des révoltes qui viennent quand naît cette conviction, toute brûlante, que justice, la justice sous toutes ses formes, pourrait être obtenue par tous ceux et toutes celles qui la réclament. C’est ce souvenir que j’ai, qui ne me quitte pas, un souvenir que j’aime, le souvenir d’avoir été aidée par Abdelmalek Sayad à tuer la honte pour toujours, au point de ne plus éprouver la honte, ni la honte d’avoir eu honte, éprouver simplement l’amour des miens et des miennes au cœur du grand monde qui est, aussi, le nôtre.

Et je le revois, quelques jours plus tard, enthousiaste et joyeuse, m’en allant voir l’un de mes enseignants, une fois tous les élèves partis, et lui tendre les quelques photocopies de l’ouvrage afin qu’il m’en dise davantage à son propos. C’est de la sociologie, me lança-t-il, vous savez, la science qui étudie la société. Et ces mots qui suivirent : après le baccalauréat, vous pourriez vous inscrire en faculté de sciences sociales.

Ces quelques mots, nimbés d’une autorité magique, à peine furent-ils prononcés que déjà je les avais faits miens, y percevant naïvement l’indication d’un chemin, pour ne pas dire d’une issue. »

« J’eus cette prédisposition à rédiger que le collège révéla, qui s’amplifia au lycée, que l’université confirma. Je savais construire des phrases, les assembler. Je veillais à ce que ce fût du français, du bon français et, avec le temps, un français soutenu, élégant. On me disait : mais comme tu parles bien ! Ou : ce que tu dis, il faudrait l’écrire. Et j’en étais émue, bêtement. Savoir écrire, ordinairement, scolairement, tel était mon capital alors. Et écrire littérairement, je me dis alors, j’y parviendrai à force de travail.

Mais écrire en fut jamais écrire, même en sachant, même en aimant le faire.

ça n’avait pas de valeur. Je veux dire : ce n’était pas de l’argent. Ça n’achetai rien, écrire. C’était inutile et, plus encore, c’était improductif. Car comment prendre le temps d’écrire quand Hania et Mohamed, eux, manquaient de temps pour dormir, manger, se soigner ? écrire pour écrire était haïssable. Mais écrire pour publier m’apparut d’un tout autre ordre. Cela ouvrait vers un dehors, offrait une issue, cela créait quelque chose. Un objet, un livre, que nous pouvions toucher de nos mains. Un objet réel, tangible, une marchandise déterminée par un prix fixe. Nous pouvions tous y gagner, j’imaginais.

Et au bout de ma honte, a honte d’être une fille qui pensait à écrire, je me figurais leur fierté de voir ce que j’avais fait de leur nom. Je me disais : ils verront où je l’ai porté, placé, en haut d’une couverture, visiblement. Et peut-être alors que cela compterait, vaudrait l’argent qui manquait. Certes, le manque ne serait pas pleinement comblé, mais tout de même, cela viendrait prouver que rien dans la vie de Hania et de Mohamed ne fut fait vainement. »

« L’annonce du départ à mes parents fut simple.

Je me souviens d’avoir dit d’une voix sûre : Hania, Mohamed, je pars poursuivre mes études à Paris. Je me suis inscrite à l’université, et j’ai trouvé un logement. Et d’ajouter, afin d’empêcher toute mauvaise pensée d’entacher mon départ : Hania, Mohamed, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas une fugueuse. Je suis une fille qui dit vers quelle ville elle se rend, qui donne le nom et le numéro de la rue, l’étage de l’immeuble, qui donne le numéro de téléphone. Je suis une fille qui va en pensant déjà à revenir. Une fille qui est toujours .

Hania et Mohamed, d’abord, ne répondirent rien. Ils se contentèrent de hocher la tête. Puis à demi-mot, ils répétèrent : oui, c’est pour les études, n’est-ce pas, alors c’est bien. Et Hania sourit, pleura. C’est heureux, répéta-t-elle. Ma fille est mariée mais à l’école, disait-elle encore. »

« Ce jour-là, une photographie aurait dû être prise qui aurait exprimé, à elle seule, bien plus que tout ce que j’écris ici, en toute sincérité. Vous me verriez alors debout sur le pas de la porte de l’appartement parental, un sac sur le dos, une valise neuve à la main. Et vous verriez Hania, se tenant sur le seuil de sa cuisine, légèrement penchée vers l’avant, les mains plongées dans son tablier, et Mohamed, sur le seuil de son salon, les mains dans le dos, très droit, la tête haute. Je le redis : une photographie aurait dû être prise pour fixer, ne jamais perdre cette scène de noter existence. Ce tableau. »