Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? / Walid Hajar Rachedi

Nous sommes en France, Malek Bensayah, son bac en poche, décide de faire un voyage pendant l’été avec toutes ses économies et d’aller en Algérie, terre de ses ancêtres, en passant par l’Espagne, etc. Sorte de quête ou de voyage initiatique. Il rencontrera Kathleen a plusieurs reprises durant son voyage. Il tombera amoureux de cette anglaise. Avec sa maladresse, il aura bien besoin d’un coup de pouce du destin pour pouvoir la revoir.

Ce roman comporte plusieurs histoires, celles de frères en Afghanistan, celle de Malek, celle de Kathleen et de son père travaillant pour une ONG, etc. Toutes sont liées. Mais je n’en dis pas plus pour ne pas divulgâcher.

La force de ce livre est de nous faire passer de pays en pays en nous éclairant sur l’histoire et la situation géopolitique de chacun. Il offre plusieurs points de vue. J’ai bien aimé le passage où Kathleen et son père parlent des manuels d’histoire et de la façon dont chaque pays interprète et s’approprie l’Histoire. J’ai d’ailleurs mis l’extrait en question sur le blog.

J’avais deviné la fin donc je ne peux pas dire que j’ai été surprise par ce roman. Par contre j’ai aimé accompagner Malek dans son voyage même s’il m’a semblé quelque peu invraisemblable. La plume de Walid Hajar Rachedi a su m’emporter. Il fait preuve d’humour et je dirais d’une certaine fraîcheur ou candeur à travers le regard de Malek qui font du bien. C’est rythmé et fluide, parsemé de poésie et de philosophie. Et il y a même une ode à la littérature et à la lecture, donc en tant que bibliothécaire ça me touche. J’apprécie les livres publiés par Emmanuelle Collas car ils permettent d’avoir un autre regard sur le monde, une ouverture.

Un premier roman très intéressant, bien écrit et en lice pour le Prix Orange du Livre 2022 ! Il a fait une forte impression auprès de mes camarades jurés lecteurs.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Gamin, j’avais côtoyé Ali pendant ces quelques étés algériens. Loin de ma cité des peupliers. Loin des Stains.

1991, le dernier été avant la décennie noire. J’avais sept ans, lui quinze.

Dans mon souvenir, on aurait dit un adulte avec une espièglerie d’enfant. Là-bas, l’adolescence n’existait pas vraiment. Il y avait une route qui séparait la vie en deux. Devant la maison, un terrain de jeu, le chahut et les fous rires ravageurs. En face, un minuscule café devant lequel se tenaient des hommes. Du jour au lendemain, on basculait de l’autre côté comme si, pendant la nuit, quelqu’un était venu vous souffler à l’oreille le rôle que vous deviez désormais tenir. Très vite, au bout des doigts, s’imprimaient les mêmes taches jaunes des clopes trop goudronnées. Sur les tables bancales mordant sur la route s’éternisaient les mêmes kawas serrés. A chaque nouvelle gorgée, les yeux se plissaient davantage, les pupilles devenaient mornes comme abreuvées d’un élixir de lucidité.

Mais Ali était différent. Il avait traversé la route, tiré sur ses premières cigarettes, trempé ses lèvres dans le liquide noir mais, dans ses yeux à lui, subsistait quelque chose de brillant. »

« Juste un mur bordant la plage côté nord où s’écrasent les lumières des ferries. Juste un mur fermant la mer jusqu’aux confins de l’espace Schengen, au pied duquel apparaîtront bientôt ceux qui n’ont rien à perdre que leur vie. Et Atiq, si proche de l’Angleterre, si loin de son frère, se demande combien de temps encore il lui faudra s’enfoncer dans l’impasse du monde sans ciller. »

« J’étais glacé par ce qui s’était passé en ces lieux, par le nombre de victimes, par leurs noms qui n’en faisaient plus de simples anonymes et, plus encore, par l’idée que certains, comme Wassim, le frère d’Atiq, pouvaient trouver que c’était de bonne guerre, que ce n’était qu’une réponse au chaos engendré. Car, avec l’Angleterre, l’Espagne était l’autre pays du G7 qui avait soutenu à l’ONU l’idée américaine d’une intervention en Irak. »

« Au lycée, j’avais bien réussi à transformer ma quarantaine au CDI en un incroyable voyage immobile. Intrigué par les yeux des lecteurs qui s’illuminaient, leurs mains fébriles sur les pages des livres, j’ai voulu me faire ma propre idée. Malgré les présentoirs ostentatoires et les bandeaux rouges arrogants, j’ai fini par en feuilleter quelques-uns. Surpris de la surprise de ceux qui me voyaient lire, j’ai eu la sensation de goûter à l’eau d’une fontaine à laquelle je n’étais pas censé m’abreuver. Comme une transgression. Au fil des semaines, la curiosité a viré à la boulimie, je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Je suis parti aussi loin que pouvait me porter mon imagination. J’ai vécu mille vies, visité mille lieux. Le plus troublant était que je ne reconnaissais pas des endroits censés m’être familiers. »

« Autre conflit, autres protagonistes, mais toujours le même résultat : une haine qui n’en finit pas. »

« Comment ne pas souhaiter, l’espace d’un instant, à l’instar du plus véhément des jumeaux, que « le chaos retourne à sa source » pour qu’il arrête de se propager dans ma tête ? »

« Le lendemain, je me suis réveillé à l’aube. J’avais hâte d’arriver à Tarifa pour prendre le bateau et découvrir Tanger. Sofia était déjà levée, elle profitait du calme matinal avant le réveil des pensionnaires. Elle m’a préparé un café, des tartines. Elle m’a demandé d’un air énigmatique :

« Est-ce que tu as trouvé ce que tu étais venu chercher ?
– Qui vous a dit que je cherchais quelque chose ?
– Tu as les yeux de celui qui cherche.
– Là, je voudrais surtout chercher un miroir pour vérifier si c’est vrai ! »

Elle a souri avec les yeux. Ça m’a donné envie de lui dire ce que j’avais sur le cœur :

« Si je cherche quelque chose, je ne sais pas ce que c’est.
– Quand tu l’auras trouvé, tu sauras que c’est bien ça que tu cherchais.
– Et si je ne trouve pas ?
– C’est qu’il n’y avait peut-être pas à chercher, que tu avais déjà tout en toi. »

J’ai eu un pincement au cœur au moment de partir, comme si on se connaissait depuis longtemps. »

« Je sais seulement que lorsque j’ai de nouveau entendu le son acidulé de la voix de Kathleen, ce qui nous entourait avait disparu un instant, et je me suis senti enveloppé par quelque chose de doux, inédit et étrangement familier. Je me suis senti comme protégé. Et j’ai pensé à ce verset du Coran qui dit de l’être aimé qu’il est un vêtement pour soi, comme on est un vêtement pour lui.

C’est peut-être ça, l’amour : un abri. »

« Toutes les histoires ont déjà été racontées, il n’y a que la voix de celui qui raconte qui change. »

« « Mais, Papa, t’entends ce que tu dis ! Donc tout ce qu’on nous raconte ne serait qu’un tissu de mensonges ? Big Brother, quoi ! à ce compte-là, on n’a plus qu’à jeter tous les livres d’histoire à la poubelle…

– Mais l’histoire, ma fille, c’est un récit. Un récit qu’un peuple se raconte à lui-même. Un récit qui a ses biais. Tu sais ce que disait Churchill sur l’histoire ?

– « L’histoire est écrite par les vainqueurs », c’est ça ?

– Et tu crois qu’il avait tort ? Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ?

– L’entrée de la gare de Waterloo ?

– Et Waterloo, c’est quoi pour nous, Waterloo ? C’est le nom de la bataille qui a défait Napoléon, qui a défait un tyran. « Napoléon le tyran », est-ce que tu crois que c’est ce qu’apprennent les petits Français à l’école ? Non, dans leurs livres, Napoléon, c’est un héros, le bâtisseur de l’Europe, le dernier empereur français, inhumé tel un pharaon aux Invalides… Et la gare qui porte son souvenir à Paris, comment s’appelle-t-elle ? Waterloo ? Non, bien sûr, c’est la gare d’Austerlitz ! Austerlitz, du nom d’une bataille victorieuse et décisive pour la France… Toute histoire a un autre versant. Le propre d’un empire, c’est de créer sa propre réalité. »

« Pour un peu de fraîcheur, il y a les mosquées et les centres commerciaux. Dieu me pardonne, mais j’avais besoin d’une chaise et d’être sûr de retrouver mes baskets à la sortie, il ne restait plus donc que les shopping centers »

« « Et si tu étais en train de sacrifier les meilleurs moments de ta vie – ta liberté – à suivre des règles inventées ? Et pour quoi ? Un paradis dont seraient exclus ceux qui n’ont pas reçu le plan d’accès en héritage ? »

Je me lève à mon tour, m’approche d’elle, feins de vouloir l’enlacer, me fais violence pour ne pas le faire.

« Et si c’était justement ça, la foi : faire quelque chose qu’on n’est pas certain de comprendre, croire à ce qu’on ne peut pas voir… Ce que tu appelles la foi, j’appelle ça l’amour. Pour moi, il n’y a de paradis que dans les moments que nous passons avec ceux que nous aimons. »

Elle frôle ma main du bout des doigts tandis qu’elle s’éloigne.

« Hein, dis-moi, my darling… Qu’est-ce que j’irais faire au paradis si tu n’y es pas ? » »

« Aussi, mais j’allais dire : toutes les histoires n’ont de valeur que pour ce qu’elles peuvent éveiller chez le prochain lecteur. C’est toujours la même histoire qu’on raconte, c’est toujours une nouvelle histoire qu’on entend. »

Presque le silence / Julie Estève

J’ai été totalement happée par ce roman et l’écriture de Julie Estève. Je n’ai pas pu le lâcher avant la dernière page. Vous l’aurez compris, c’est un coup de cœur !

On suit la vie de Cassandre, année après année jusqu’à sa mort. On la découvre donc d’abord petite fille rousse subissant un harcèlement au collège. Elle trouve refuge chez son grand-père, Jean. Sa grand-mère, Paulette, s’est suicidée. Ses parents semblent indifférents à Cassandre, enfin surtout son père.

Cassandre est amoureuse d’un garçon du collège, Camille Leygues. Un jour elle se rend chez un voyant et lui demande si Camille l’aimera. Et le voyant lui annonce cinq prédictions, qui nous seront dévoilées au fur et à mesure du roman et qui vont dicter sa vie, influencer ses choix. Le voyant lui dit une chose terrifiante : « vous êtes le chaos mademoiselle ».

La voix du roman est celle de Cassandre. On est toujours placé de son point de vue, de ses sentiments et peurs ce qui la rend très attachante. J’ai eu parfois envie de la secouer et de lui dire de ne pas aller dans cette direction.

Bien que traversée par beaucoup d’épreuves et de deuils, sa vie sera emplie d’amour et d’animaux aussi. La fin de sa vie sera plus apocalyptique, le roman bascule dans un monde en proie à des drames écologiques, des crises sanitaires qui font écho à notre monde actuel.

Le style est original. L’écriture est sèche. Les phrase sont courtes et percutantes. Ce livre ne peut laisser personne indifférent. En tout cas j’ai vécu une expérience de lecture assez incroyable et j’ai hâte de la renouveler. Un roman sombre et intime qui m’a beaucoup plu et qui est dans la sélection du Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Ça a commencé dans les forêts tropicales et les mangroves en Guyane. Des œufs. Des tas d’œufs. Ils étaient des millions, des montagnes. Les œufs sont devenus des chenilles moches qui ont mangé les feuilles des arbres dont les palétuviers des marais. Leur abdomen était gonflé, leurs poils épais, elles avaient trois paires de pattes.

Pendant des kilomètres, la forêt fut recouverte de ces choses. Elle fut dévorée. La forêt : des troncs et des branches vides. »

« J’ai onze ans et je suis amoureuse de pépé Jean. C’est un type petit qui porte des shorts en lin. Il s’affaisse, l’âge. Il me regarde tout le temps. Quand il ne me regarde pas, il écrit des lettres et me dit que le monde, les arbres, les hommes. »

« Quand les gens s’arrangent avec un mort et qu’ils s’improvisent une fin pourrie, c’est que le mort s’est pendu ou balancé dans le vide. Les suicides se rangent dans les placards de famille.

Le père de Camille Leygues par exemple : tombé d’une échelle un 14 juillet ! Camille a gobé le bobard ; les enfants n’ont aucun esprit critique. Je n’ai pas insisté auprès de lui par ce que je voudrais qu’il m’embrasse avec la langue, et personne n’a envie de rouler une pelle à la vérité. »

« Les gens tristes ont besoin de chaos. Si on mettait les tristesses bout à bout, les flammes détruiraient le monde. Un jour tout prendra feu, les arbres et ma vie. »

« Nous sommes l’amour. Nous sommes un amour immuable, puissant, infini. Maintenant il n’y a que l’amour, et le silence. »

Pourquoi pas la vie / Coline Pierré

Londres, 1963, Sylvia Plath tente de se suicider. Elle échoue et son mari découvre ce qu’elle projetait de faire. Le roman raconte ainsi ce qu’il se serait passé si cette écrivaine et poète n’était pas morte. Après un début plutôt sombre, la vie du personnage principal reprend des couleurs progressivement. C’est original et plaisant à lire, comme toujours chez l’Iconoclaste.

Sylvia n’en peut plus de n’exister que comme la femme du grand poète Ted Hugues. Elle aussi écrit, enfin quand elle a le temps. Car elle se met beaucoup de pression pour tout faire, être une bonne maîtresse de maison, élever ses deux enfants en bas âge. Sauf que son mari l’a trompée et elle ne le supporte pas.

On la voit se démener avec sa maladie, la dépression. Avec l’aide de sa psy et d’Al, elle va reprendre goût à la vie, comprendre certaines choses et en faire le deuil. Elle se lance dans la création d’une comédie musicale avec Greta, pour laquelle elles doivent affronter un monde d’hommes. Les fins de mois sont parfois difficiles, alors elle fait des petits boulots et comprend qu’elle a toujours eu le choix contrairement à d’autres personnes. Au fond, elle est une bourgeoise.

Différents thèmes sont abordés : le féminisme, la maternité, la relation de couple, l’écriture.

Comme le dit très bien la quatrième de couverture, ce roman est optimiste et jubilatoire !

Il m’a surtout donné envie de lire les livres de Sylvia Plath. D’ailleurs Coline Pierré a mis à la fin toutes les références parsemés dans le roman. Merci !

Ce roman fait partie de la sélection pour le Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 4 sur 5.

En introduction :

« Au petit matin du 11 février 1963, dans le quartier résidentiel de Primrose Hill, Londres, enter les murs d’un appartement situé au premier étage d’une maison, une jeune femme de trente ans, fraîchement séparée de son mari, le poète Ted Hugues, rongée par la solitude, la maladie et le désespoir, se suicide, intoxiquée au gaz, en mettant sa tête dans le four. A l’étage, ses deux jeunes enfants, âgés de un et trois ans, dorment. Ils seront sauvés quelques heures plus tard par une infirmière, dont le passage avait été planifié.

C’est ainsi qu’a eu lieu la fin tragique et prématurée d’une poétesse vibrante de sensibilité, d’humour, d’intelligence et de rage : Sylvia Plath.

Ça, c’est la réalité. »

« Il a peut-être peur qu’elle meure, mais elle, elle a la trouille de vivre. »

« C’est peut-être ce qui est le plus dur pour elle, avec la maternité : avoir perdu l’indépendance de son corps en même temps que celle de son esprit. Avoir toujours un enfant collé à elle, littéralement : accroché à sa jambe comme un paresseux, affalé sur ses genoux, reposant dans ses bras, escaladant son dos. Elle voudrait retrouver ses bordures. Et puis cesser d’avoir l’esprit encombré par un amoncellement de petites tâches et de préoccupations dont Ted a semble-t-il à peine conscience : courses, vêtements, horaires, couches, rendez-vous chez le médecin… Elle est jalouse. Depuis l’enfance, elle jalouse les hommes, leur liberté, la facilité avec laquelle ils se débarrassent de leur rôle de père à l’instant où ils passent le pas de la porte (quand ils daignent l’endosser à la maison), le droit qu’on leur a toujours concédé à être distraits, absents, inconséquents. »

« Dans le monde de 1963, alors que commence tout juste à s’esquisser pour une femme le droit de vouloir ou de ne pas vouloir quelque chose, ne pas désirer d’enfant revient peu ou prou à se promener dans la rue en costume d’extraterrestre tout en pissant sur les voitures, c’est-à-dire à s’octroyer une liberté tellement incongrue et scandaleuse que presque personne ne songe à l’imaginer. »

« Greta se lève et sort deux bobines de film 8 mm et un projecteur, coincé derrière le balai dans le placard de l’entrée. Ça fait sourire Sylvia, cette cohabitation des vies domestique et créative.

–          Ça t’intéresserait de regarder quelques extraits de ma précédente pièce ? Un ami à moi l’a filmée. Après tout, tu t’es engagée dans ce projet sans même savoir ce que j’ai fait auparavant.

–          Bien sûr. Mais tu sais, je t’ai fait confiance parce que mon instinct m’y a poussée. Avant ça, je ne l’ai jamais beaucoup suivi, et ça ne m’a pas vraiment réussi. Alors j’ai voulu tenter autre chose.

–          J’espère que ton instinct est un type avisé, dans ce cas.

Tu plaisantes ! C’est une femme, pas un homme. Regarde : mon instinct est sensible et intuitive, elle a de bonnes idées mais personne ne l’écoute, elle sait ce qui pourrait me faire du bien mais s’est toujours laissé convaincre par ces connards de rationalité et d’ego (qui, eux, sont bien des mecs) parce qu’elle n’a pas confiance en elle, parce qu’on ne lui a jamais appris à formuler ses convictions avec assurance. Mon instinct est désespérément féminin, tu veux dire ! »

« Elle n’en a que l’intuition, Sylvia, mais autour d’elle aussi, c’est tout un monde qui commence à se transformer. Un monde qui fondait sa prétendue stabilité sur le contrôle du corps des femmes. Personne ne sait encore que ce sera si long, que, chaque fois qu’on soulèvera une pierre du patriarcat, on découvrira un nouvel iceberg. »

« C’est la première fois depuis son mariage avec Ted qu’elle n’a pas à s’inquiéter des émotions et des désirs d’un homme ou d’un enfant. La première fois qu’elle a le temps et l’espace de ne penser qu’à elle. A tel point qu’une question toute neuve a fait son apparition : Que désire-t-elle ? »

Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji

J’ai littéralement dévoré ce roman ! Merci aux fées des 68 premières fois d’avoir mis ce premier roman sur ma route que j’avais loupé lors de la rentrée littéraire 2021.

Amina Damerdji brosse le portrait d’une femme, Haydée Santamaria, « grande figure de la Révolution, proche de Fidel Castro ». Au seuil de sa vie, en 1980, elle se replonge dans ses souvenirs. D’abord en 1951, elle a 30 ans et elle habite encore chez ses parents. Sa mère essaye de la marier à un bon parti d’Encrucijada. Mais comme le projet de sa mère n’a pas abouti, elle part à la capitale rejoindre Abel, son frère adoré. Loin de sa mère elle va enfin pouvoir s’émanciper, s’épanouir. Elle fait la connaissance des amis d’Abel qui sont également des camarades de son parti politique. Petit à petit, au fil des discussions, elle va aussi s’engager et oser donner son avis. A la capitale, elle trouvera un emploi et aussi l’amour. La scène de demande en mariage au restaurant avec la mère d’Haydée est très drôle.

J’ai ressenti la chaleur de Cuba, la passion de ces jeunes révolutionnaires et je me suis prise d’affection pour Haydée, Abel, Melba, Boris, etc. Le titre fait référence aux dernières lignes du roman, très touchantes.

L’autrice se concentre sur les premières années de l’engagement d’Haydée. Le lecteur ne connaîtra pas toute la vie de cette femme. A la fin du roman, j’ai eu envie d’en savoir plus et de me renseigner sur elle. Bref une héroïne que j’ai eu du mal à quitter. Le récit est intime, écrit à la première personne. Haydée livre ses sentiments, se confesse en quelque sorte.

Je lis très peu de romans historiques et cette biographie romancée m’a permis d’en apprendre beaucoup sur cette période de l’histoire de Cuba, d’assister aux prémices d’une révolution avec les doutes et les choix d’Haydée.

Ce magnifique roman part dès aujourd’hui vers une autre lectrice. Bonne lecture !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je ne peux pas dire que nous ayons pris les armes pour ça. Bien sûr que nous voulions un changement. Mais nous n’avions qu’une silhouette vague sur la rétine. Pas cette dame en manteau rouge, pas une révolution socialiste. C’est seulement après, bien après que, pour moi en tout cas, la silhouette s’est précisée.

Je n’aime pas parler du 26 juillet. Je l’ai fait quelques fois pour faire plaisir à la presse. Mais tout de suite, j’ai la voix qui coince et qui se terre, persuadée que, si elle reste comme cela, bien tapie au fond de la gorge, elle finira par décourager les journalistes. »

« Certains dimanches, j’avais faim et je petit-déjeunais au lit. J’emportais sur un plateau la cafetière, un morceau de pain, un bout de beurre et du miel. Les sablés à la goyave, je les réservais toujours pour le début de l’émission. Dès que j’entendais la musique d’annonce, je croquais à pleines dents dans le petit biscuit rond et laissais couler la confiture entre mes dents. Aujourd’hui encore, quand j’achète ces pâtisseries chez les marchands de rue, je me rappelle ces dimanches où mon frère était à trois cents kilomètres, vivant. »

« Elle se méfiait de mes livres, a fortiori quand ils étaient d’occasion. Dès qu’elle en apercevait un sur mes étagères, elle courait chercher ses lunettes, feuilletait les pages du bout des doigts, piochait un mot par-ci, un mot par-là, et si l’ensemble lui semblait inconvenant pour une jeune fille à marier qui plus est, elle criait :

– Benigno ! Benigno ! Viens voir ce que ces imbéciles de communistes ont encore donné à lire à ta fille !

J’avais beau lui expliquer que le club de lecture n’était pas l’exclusivité du Parti socialiste populaire, elle finissait toujours par garder l’ouvrage et aller le leur rendre elle-même en les injuriant. Alors il y avait des livres que je lisais dehors, allongée sur la terre battue, au coin des routes que personne n’empruntait. A cette époque je me fichais à peu près de tout, y compris des invectives que je recevais si les taches de terre sur ma jupe ne disparaissaient pas à la première lessive. De toute façon, ce que je préférais, c’était la littérature, et la littérature, comme le sifflait ma mère, c’était tout à fait inoffensif. A condition, bien sûr, de ne pas en abuser. En réalité, elle espérait qu’un roman finirait un jour par faire battre ce caillou qui, selon elle, pesait si lourd dans ma poitrine. »

« Je suis la camarade Haydée Santamaria, l’héroïne de la Moncada, la dirigeante politique, la seule femme qui a sa place au Comité central, et ce soir, je vous le promets, avant votre disparition, je vous raconterai tout. Puis, quand vous vous serez évanouis à l’horizon, quand vous ne serez même plus un point entre le soleil levant et l’eau, moi aussi je partirai. J’enroulerai un torchon autour du canon du pistolet et je déguerpirai comme vous. Discrètement. On me retrouvera dans quelques jours. Je ne serai pas belle. Mais peu importe. Il n’y aura pas de photographies ni de funérailles officielles. La Révolution interdit les suicides. Comme toute forme de départ. »

« Elle a aperçu mon livre sur le canapé. Elle a souri méchamment.

– Si tu ne passais pas ton temps à des romans dégoûtants que tout le monde triture à la bibliothèque, tu serais peut-être un peu plus vive.

J’ai eu envie de lui écraser mon roman sur la tête. De lui griffer les joues de ses coins rigides, plastifié par les bibliothécaires. De la ratatiner pour qu’elle soit une bonne fois pour toutes, physiquement, cette bouillie mauvaise qu’elle était dès qu’un peu de fiel lui montait à la langue. »

« – L’amour… L’amour ! On ne construit pas une famille avec l’amour !

Et elle s’est levée. Mon père l’a suivie du regard puis, quand il l’a vue par la fenêtre arriver près du brasier, il est allé l’aider à débrocher le porc. A le poser sur un grand plateau pour le découper. Ce soir-là, j’ai compris que ma mère n’aimait pas mon père. Et cela m’a rendue triste pour lui car je savais qu’il était fou d’elle. »

« C’est aussi à cette époque que je me suis mise à lire des écrits d’hommes ou de femmes qui comme nous avaient décidé de bousculer directement le cours des choses. C’étaient des livres que nous nous faisions passer entre prisonniers politiques. La plupart aimaient les lectures à voix haute, à une dizaine, assis en cercle dans une cellule. Mais moi, je préférais lire seule, mâcher les mots dans ma tête, m’en faire des couvertures. »

Décomposée / Clémentine Beauvais

Tout part d’un poème de Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Une charogne ».

« Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons. »

Clémentine Beauvais imagine ce qu’est ou plutôt ce qu’était cette charogne et lui donne vie à travers la voix de Jeanne, la muse de Charles Baudelaire. Elle fait des allers-retours dans le temps, ente 1821 et 1855. Un texte multiforme fait de dialogues, poèmes, prose dans lequel je me suis laissée entrainer.

Jeanne imagine la vie de cette femme faiseuse d’ange puis meurtrière. Touchée par la vie de ces femmes qu’elle avorte, elle ne supporte pas de les voir abandonnées par les hommes qui les ont mises enceintes. Ils n’ont aucun scrupule et ont tous les droits pour assouvir leur désir.

Clémentine Beauvais est plus connue en littérature jeunesse. Je suis ravie de la voir côté littérature adulte. Ce roman engagé et original fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 4.5 sur 5.

Les ailes collées / Sophie de Baere

Le roman s’ouvre en 2003 lors du mariage de Paul et Ana, la trentaine. Paul est heureux. Il regarde sa femme et l’admire. Et puis Ana lui a réservé une surprise. Elle a invité des amis perdus de vue, certains qu’il n’a pas vus depuis l’adolescence. Parmi eux il y a Joseph…

Et le roman fait un bond dans le passé de Paul. Nous sommes alors dans la France des années 1980, il a 14 ans. Paul raconte des souvenirs d’enfance avec sa petite sœur, Cécile. Puis il parle de ses parents, de leur couple, de leurs déchirements, de sa mère qui boit trop, des absences de son père. Sa vie prend une autre teinte quand il rencontre Joseph. Ils deviennent les meilleurs amis jusqu’à l’événement qui fera basculer leur vie. Mais chut ! je ne vous en dis pas plus. C’est à vous de découvrir leur histoire.

Comme dans chacun de ses romans, Sophie de Baere touche le lecteur en plein cœur. Un très beau roman qui aborde beaucoup de thèmes que j’ai listé sur le blog mais que je ne citerai pas ici pour ne pas divulgâcher. Une fois commencé, vous ne pourrez plus lâcher ce livre avant de l’avoir terminé. Impossible de laisser Paul à son triste sort. Vous le regarderez se débattre ou au contraire baisser les bras. Et vous aurez envie de le prendre dans vos bras.

Un roman puissant et sensible, avec des personnages attachants, beaucoup d’humanité, des secrets et une belle plume, bref tout ce que j’aime.

Ce livre est en lice pour plusieurs prix dont le Prix Orange du livre.

[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le prix Maison de la Presse 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Prologue

17 mai 2003

La salle du restaurant se met à chanter, le bois de la table bat sous ses doigts. Ana aussi fredonne. Un air de cet été-là. Elle est si belle, si frêle. Les yeux de Paul s’attardent sur la mousseline qui colle à sa peau, sur les taches de sueur qui plissent légèrement le tissu de sa robe blanche et soulignent cette rondeur du ventre qui s’échappe. Depuis quelques minutes, la pluie a cessé sa course molle et le ciel s’éclaircit. »

« Paul demeurait ce garçon trop sensible et freluquet que le père et ses amis trouvaient au mieux insignifiant et au pire dérangeant. »

« Désormais blotti dans cette chambre de 12 m², l’adolescent n’habitait plus que le bas monde. Celui que l’on doit dissimuler. Sans ciel. Les ailes collées. »

« Vieillir, c’est exposer, râper le cuir, ôter l’enveloppe. Mettre à nu l’échine et retrouver la tige fragile.

Paul se demande bien à quel moment on passe de l’autre côté, à quel moment l’existence se met à fuir entre nos doigts, les genoux à ployer sous la fatigue, le silence à faire un bruit qui éreinte. Est-ce qu’un matin, on croise soudain la vieillesse et ses lignes de fuite dans un miroir ? Ou bien celle-ci nous atteint-elle toujours par bribes, nous enlaçant de manière lente, insidieuse, implacable ? »

Pas ce soir / Amélie Cordonnier

Tout le roman tourne autour de l’obsession d’un homme, sa vie sexuelle devenue inexistante avec sa femme. D’ailleurs Isa a décidé de s’installer dans la chambre de l’une de leurs filles partie faire ses études. Et ça c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, comme on dit !

Pour être franche, les 50 premières pages m’ont un peu soûlée. Il n’y en a que pour le désir inassouvi du personnage principal. Ensuite il y a des événements, ça devient plus intéressant. Par contre, je trouve qu’il manque le point de vue de sa femme. Certes, il arrive par la suite, du moins on en sait davantage mais on reste toujours autocentré sur les pensées et sentiments du mari.

Mais je ne vous en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher.

Pour moi il y a trop de scènes liées au sexe. J’ai eu l’impression de tourner en rond et du coup je me suis ennuyée. J’ai même ressenti de l’agacement au bout d’un moment.

Une fois que le personnage principal se résout à se focaliser sur autre chose (le sport, etc.), la lecture devient plus agréable.

Ce roman m’a rappelé « Sept gingembres » de Christophe Perruchas, où le lecteur est plongé dans la tête d’un obsédé sexuel, un prédateur. J’avais été dérangée par cette lecture mais il y avait ces petites bulles récréatives en famille, ces « gingembres », du coup ça ne m’avait pas fait le même effet.

Peut-être était-ce l’effet recherché par l’autrice, auquel cas c’est très réussi ! Il faut préciser qu’Amélie Cordonnier s’attaque toujours à des sujets tabous. C’est une autrice que je suis depuis son premier roman, j’ai hâte de connaître le thème de son prochain livre !

Note : 3 sur 5.

Incipit :

« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre-pièces a beau mesurer moins de quatre-vingt mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. »

« Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa. »

« Il a finalement suivi les conseils d’Éric, téléchargé Adblock et ainsi réussi à se débarrasser des fenêtres publicitaires qui l’assaillaient en permanence sur Internet. Il faudrait pouvoir faire pareil dans sa tête pour bloquer le jaillissement intempestif de ses pensées lubriques. »

« Il y a quelque chose d’abrasif dans le manque affectif. Est-ce que l’on peut en parler, du corps fourbu parce qu’on ne le désire plus, de la souffrance que peuvent infliger des mains qui plus jamais ne vous touchent ? De la violence qu’il y a à essuyer tous ces refus de la part de la personne qu’on aime. Est-ce qu’on peut le dire, tout ça ? Non, pas le droit. Tabou. »

Voyage au bout de l’enfance / Rachid Benzine

Un livre court (79 pages) sur un sujet d’actualité qui ne peut que bouleverser les lecteurs.

Le narrateur est un enfant, Fabien, arraché subitement à son quotidien en France par ses parents convertis à l’Islam et qui décident de partir en Syrie pour le djihad. Ce jour-là était un jour spécial pour ce petit garçon. Il devait réciter ses poèmes à l’invitation de son instituteur. Et il n’aurait voulu rater ce moment pour rien au monde.

Fabien devient alors Farid et va désormais à l’école coranique, chez les lionceaux du califat. Sa mère pensait que ce serait le paradis à Raqqah. Ils vont déchanter tous les trois. La suite n’est faite que de malheurs. Farid se retrouve coincé dans un camp avec sa mère, impossible de revenir en France sans être séparés, car sa mère doit être jugée. Rachid Benzine décrit la vie dans ce camp insalubre et inhumain. Elle est faite de misère, d’humiliation, de méfiance, de maladies et de violence. Heureusement Rachid a la poésie pour sortir de ce quotidien inhumain.

C’est terriblement poignant car vu à hauteur d’un enfant. Un enfant qui va grandir bien trop vite et dont la vie sera irrémédiablement changée pour le pire, radicalisé contre son gré. Quel sort pour ces enfants ?

J’ai trouvé que le livre se terminait brutalement, un peu trop rapidement à mon goût. Il reste toutefois un livre très fort et marquant que je vous recommande de lire quand votre moral est au beau fixe car il est très noir ! Bref, un livre coup de poing.

Je ne peux que vous conseiller de lire tous les livres de cet auteur dont j’aime beaucoup la plume.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles.

Moi, ce que j’aime, c’est la poésie. Mon maître de CE2, monsieur Tannier, il m’encourageait toujours. Il me disait : « Fabien, tu seras un grand poète. Tu as tout pour réussir. Tes résultats scolaires sont excellents et tu as un imaginaire créatif… » »

« Maman dit que le manque de pudeur et de dignité c’est pour nous humilier. »

« Partout ça pue les excréments. On n’arrive pas à se laver. On est pleins de crasse noire. Pendant les deux premiers mois, il faisait tellement froid qu’on allait même pas aux toilettes. On sortait plus. J’avais mal jusqu’à l’intérieur de mes os. Maman m’a confectionné un bonnet avec des bandes de tissu pour que j’aie moins froid. On ne se lavait plus et on faisait nos besoins juste à côté de nous. On a attrapé des tas de boutons, de plaques qui démangent et de croûtes sur la peau. »

« Maintenant elle veut bien de ma poésie. Je vois bien que ça l’apaise d’entendre des choses jolies. Des choses de l’imaginaire. Qui font rêver d’une autre existence. Ou qui rappellent notre vie d’autrefois. »

Hors des murs / Laurie Cohen

Marianne est en détention provisoire en attendant son procès. Sa vie a basculé du jour au lendemain. Son mari est mort. Elle se retrouve plus seule que jamais dans cet univers froid et humiliant. Privée de liberté, elle raconte le quotidien dans une prison pour femme. Puis elle découvre qu’elle est enceinte. Elle hésite un court instant et décide de garder le bébé. Une décision qui va donner un nouveau sens à sa vie et l’égayer pour un certain temps, car elle sait que son enfant lui sera retiré à ses 18 mois. Elle n’a plus de contact avec sa famille, à qui confiera-t-elle son enfant pendant sa détention ?

Elle débute une correspondance avec une personne via une association. Ces lettres sont une bouffée d’oxygène pour elle. L’écriture lui fait du bien.

Un premier roman sensible et très émouvant où on ressent que Laurie Cohen s’est beaucoup documenté sur le sujet. L’enfermement et les émotions ressentis par Marianne sont bien décrits. On découvre au fur et à mesure l’histoire de cette jeune femme et pourquoi elle est en prison. Les phrases sont courtes, les paragraphes espacés, la lecture s’enchaîne agréablement. J’ai beaucoup aimé l’insertion des lettres dans le roman. Je vous mets au défi de ne pas verser une larme vers la fin du livre !

Merci à Laurie Cohen et aux éditions Plon pour l’envoi de ce roman éligible au Prix Orange du Livre 2022. Il ne figure pas dans la sélection car le choix est rude. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi mais j’ai passé un très bon moment de lecture en sa compagnie.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois. »

« Je vais le garder dix-huit mois. Mais ensuite ? Qu’adviendra-t-il le jour où l’on viendra le prendre dans les bras ? Me l’arracher ? Que je ne pourrai plus le voir que de temps en temps ? Que je raterai des moments précieux ? Qu’adviendra-t-il quand il comprendra que maman est en « prison » ? Qu’elle l’a laissé tomber ? Qu’elle a fait des erreurs ? Qu’elle n’ose plus le regarder droit dans les yeux ? »

« Elle a parfois un regard fou quand elle est en manque de sa dose… Je vois ici tellement de filles torturées… Quand on se penche sur leurs parcours, on réalise que l’évidence est souvent plus complexe qu’il n’y paraît.

Mais on refuse de voir la vérité en face. C’est plus simple de foutre les gens au bagne plutôt que de comprendre comment ils en sont arrivés là. »

« Ici, nous devenons des loques humaines. Plus d’âme. L’abolition des frontières. Entremêlées dans l’odeur de nos déjections. L’enfer est partout. Dans les murs. Dans l’autre. On ne supporte plus rien. Ni sa respiration, ni son corps, et encore moins la promiscuité. Ce manque d’intimité nous donne l’impression de ne plus avoir d’existence propre. De faire partie d’un tout, et d’oublier son individualité. On se perd dans les pensées et les gestes de l’autre. Nos sens s’embrouillent. Il règne en ces lieux quelque chose d’invraisemblable. »

« J’ai souvent peur d’être une mauvaise mère, pas à la hauteur, de mal faire les choses. De ne pas voir l’évidence. J’ai beau lire et relire le Guide de la future maman, je crois qu’être mère ne s’apprend pas dans un manuel. Et que, en fait, on n’est jamais vraiment prête. »

« Je m’épuise à chercher vainement une solution pour garder ma fille à mes côtés. Prolonger ce temps. J’ai entendu de rares cas où l’on peut garder son enfant jusqu’à vingt-quatre mois, voire jusqu’à trois ans dans certains pays d’Europe. Je donnerais n’importe quoi pour l’avoir même un mois de plus. Même un jour de plus. Je n’arrive pas à concevoir notre séparation. »

« Plusieurs fois, je demande aux surveillantes si elles n’ont rien vu passer. Elles me regardent comme si j’étais folle, à espérer quelque chose qui ne viendra peut-être jamais. Ou, parfois, avec la pitié de celles qui ont déjà vu des détenues être oubliées par les gens de l’extérieur. Certaines reçoivent des visites pendant des années, des lettres, des cadeaux, et un jour, sans raison particulière, tout s’arrête. Que reste-t-il quand tout le monde vous abandonne ? Quand le dernier espoir vous échappe ? »

« Je veux prolonger ces minutes-là pour l’éternité.

Alors j’embrasse ma fille sur le front et je la serre fort contre moi. Des larmes coulent sur mes joues. »

« Le lendemain, après avoir rassemblé mes effets personnels, je suis reconduite dans l’autre quartier, celui de la détention provisoire, sans femmes enceintes, sans enfants.

La réalité me percute de plein fouet. Comme un violent carambolage. Nouvelle cellule. 145. Les murs sont inlassablement sales, avec l’odeur de merde, de pisse, des graffitis maladroits, des rats le long des coursives et des punaises dans les matelas entassés les uns à côté des autres. Et constamment cet air glacé qui file à travers les barreaux. J’avais presque oublié cet endroit. Comme si c’était une autre vie. »

Le monde est à toi / Martine Delvaux

« Lettre de mère en fille »

Voici un très beau livre rédigé à l’attention d’Elie, 14 ans. On entre dans l’intimité de Martine Delvaux, dans sa relation avec sa fille. Et c’est beau, touchant, ce regard de mère, tout cet amour, cette sincérité. En toute modestie et simplicité, elle tente de dire les valeurs de son éducation pour sa fille. Au-delà du féminisme, elle a surtout essayé de la sensibiliser à toutes les formes de discriminations, pas uniquement celles des femmes, mais aussi l’homophobie, le racisme, etc. Elle prône une ouverture aux autres, au monde. Elle l’encourage à être celle qu’elle veut être sans se soucier du regard et des remarques d’autrui. Elle lui insuffle sa force et son courage en espérant que la situation évoluera pour elle, pour sa génération. Martine Delvaux distille ses conseils dans cette lettre à sa fille. Elle fait de nombreuses références à des autrices, chanteuses, militantes, universitaires, etc. Elle intercale des citations comme celles-ci, dont on retrouve les références à la fin du livre.

« L’amour romantique, comme il est communément compris dans la culture patriarcale, rend les gens inconscients, dépossédés et dépourvus de contrôle. »
bell hook

« On meurt pour que d’autres naissent
On vieillit pour que d’autres soient jeunes
Le but de la vie est vivre
Aimer si tu peux
Et donner au suivant »

Kate Tempest

Ayant une fille, je me pose souvent des questions sur son éducation. J’avais d’ailleurs lu le livre de Chimamanda Ngozi Adichie, « Chère Ijeawele, ou Un manifeste pour une éducation féministe », où l’autrice écrit une lettre à une amie qui vient de donner naissance à une fille. Dans ce dernier il était davantage question du rôle du père. Dans « Le Monde est à toi » (magnifique titre plein d’espoir), la figure paternelle est peu présente car ils sont séparés. Il y a essentiellement cette relation mère-fille. J’ai trouvé son propos très intéressant et actuel. C’est accessible et agréable à lire. Son écriture m’a happée de suite et je n’ai qu’une envie, lire tous les livres de Martine Delvaux.

Merci Les Avrils pour cette belle découverte venue du Canada.
Merci Babelio pour cette masse critique très inspirante.

Note : 4.5 sur 5.

Épigraphe:

« On ne naît pas féministe, on le devient. »
bell hooks

« Je n’ai jamais pensé que j’avais le droit de dire aux mères comment élever leurs filles en tant que féministes. Qui peut se permettre d’affirmer une chose comme celle-là ? A partir de quelle position et de quels privilèges ? Qui suis-je, moi, pour oser faire ça ?

Mais ce que je peux faire, c’est parler de ma vie avec toi, de ce que ça m’a appris de vivre avec toi.

Cet amour-là. »

« A la fin, je trouve cette phrase, celle qui attrape en quelques mots l’essence de ce que je voudrais te transmettre : Si je pense, peut-être que je résiste. »

« Il faut les grèves de femmes pour s’opposer à la non-mixité du monde dans lequel on vit. Le fait de se rassembler stratégiquement les unes avec les autres devant eux, non parce qu’on les hait tous, ni parce qu’on considère que leur présence est inutile à l’intérieur des luttes féministes ou dans la vie ordinaire, mais pour enfin, peut-être un peu, se faire entendre en se faisant voir. »

« Toi, tu n’as jamais été à moi. Je te porterai toute ma vie, du plus près au plus loin. Mais toi, tu n’as pas à me porter. »

« C’est pour cette raison que, plus j’avance dans ces pages, plus les livres qui m’habitent sont ceux de militantes, de féministes noires américaines qui, en nommant les choses, en dépliant l’histoire, en écrivant la place qu’elles occupent, celle qui leur a été attribuée et celle qu’elles prennent, me remettent doucement et fermement à la mienne. »

« Être féministe, ce n’est pas, comme certains individus se plaisent à le caricaturer, se complaire dans une position de victime. Être féministe, c’est être vigilante, curieuse et à l’affût, critique et soupçonneuse des discours dominants. C’est regarder derrière pour voir devant, et continuer à rêver, par des paroles et des gestes militants, un monde plus tolérable, un monde où l’on vivait mieux.

Être féministe, c’est être une trouble-fête, écrit Sara Ahmed, et devenir féministes, c’est choisir de demeurer, aussi longtemps qu’il le faudra, celle qui étudie. Occuper la place non pas de quelqu’un qui sait tout (comme on le reproche trop souvent aux féministes), mais celle de la personne qui apprend, qui tente sans cesse de comprendre. »

« Si tu n’as pas le pouvoir de retirer ta propre peau, tu as le devoir de ne pas rester muette.

Tu dois t’indigner. »

« Françoise Collin affirmait que la question dite des femmes n’est pas une question de femmes, mais bien la question sociale majeure d’aujourd’hui. Et Kossi Efoui, lui, écrivait récemment : Croire que le féminisme est une question féminine relève de la paresse. »

« Et quand la fatigue me rattrape, quand je me mets à douter, quand je m’accuse de médiocrité parce qu’aucun geste n’est vraiment à la hauteur de la cause et qu’on ne sait pas ce qui va rester et ce qui sera effacé, quand je crains d’écrire dans le vide, phrases lancées en vrac dans l’univers avec l’espoir fou que quelques-unes retombent sur Terre… quand j’ai envie d’abandonner, je pense à toi, et à ce que je t’ai souvent dit : il faut avoir une passion, il faut trouver cette chose qui te fait respirer et sur laquelle tu pourras toujours compter parce que tu pourras la sortir de ta poche comme un as qui te donne un sens à ton existence. »

« Au fond, il n’y a pas de passage entre l’enfance et l’âge adulte, pour les filles. L’adolescence n’est que l’antichambre d’une féminité adulte toujours déjà atteinte. Et à l’inverse : cette féminité adolescente, représentée comme immature, labile, superficielle, instable… nous colle à la peau pour toujours. »

« Je n’ai jamais exigé que tu embrasses ou que tu te laisses embrasser par des personnes que tu ne connaissais pas ou que tu connaissais, mais vers qui tu n’avais pas envie d’aller, pas à ce moment-là ou même jamais. Je ne t’ai pas poussée dans leurs bras. Je ne t’ai pas montré qu’être une bonne petite fille, c’était de te mettre à disposition. Et aujourd’hui, je te rappelle que tu es maîtresse de ton corps. Que tu as le droit de dire non. Que tu peux ne pas sourire si tu n’as pas envie de sourire. Que tu ne dois pas faire confiance quand tout te pousse à te méfier. Que tu n’as pas à être douce, aimable, gentille pour plaire aux autres et répondre à leur désir, pour correspondre à ce que c’est qu’être une fille. Aujourd’hui, je te dis aussi que tu dois savoir parfois mentir pour te préserver. Ne pas tout dire. Ne pas tout révéler ou avouer. Ne pas penser que le monde entier a un droit de regard sur chaque aspect de ta vie. Et tu n’as pas à toujours être polie. Parce que tu ne feras jamais l’unanimité, et que tu n’es pas forcée de plaire, et surtout pas à la moitié masculine de l’humanité dont le regard posé sur toi serait garant de ta place sur cette Terre. »

« Aime qui tu veux.
Habille-toi comme tu veux.
Parle, marche, danse, mange comme tu veux.
Joue avec les codes.
Invente.
Maquille.
Questionne.
Clignote.
Interroge.
Profane.
Dénature.
Chuchote.
Détourne le regard.
Ne souris pas.
Envoie promener.
Refuse.
Résiste.
Contourne.
Dérange.
Fuis.
Crie.
A plein poumons.
Sans réserve.
Sans aucune hésitation. »

« N’aies pas honte. Et si tu as honte, trouve dans la honte une raison et une manière de t’opposer et de t’engager. Parce que la honte, celle dont on fait l’expérience lorsqu’on est minoritaire ou dominée, qu’on ne correspond pas à la norme (blanche, masculine, hétérosexuelle, en bonne santé physique et financière) et qu’alors on apparaît à la fois trop et pas assez, trop visible et sous-représentée, cette honte-là est aussi le début de l’empathie et de la relation. Les yeux qui baissent, la peau qui rougit sont aussi une passerelle, comme le suggère Eve Kosofsky Sedgwick, une main tendue. Si tu as honte, ne porte pas ta honte toute seule. Fais usage, plutôt, de la contagion. »

« Je n’ai pas cherché à faire de toi quelque chose en particulier. J’ai seulement voulu t’aimer, le mieux possible, essayer de te donner de quoi avancer dans le monde avec les pieds bien plantés, avec l’assurance de mon amour, de ma fidélité à cet engagement-là, dans ma vie : ma vie avec toi. Te placer, toi, au centre. »

« Peut-être que tu es l’exemple de ce qui se passe quand le féminisme va de soi. Quand c’est le plancher, le strict minimum, l’option par défaut, le féminisme plutôt que la discrimination, le sexisme, la misogynie. Peut-être que tu es la fille postféministe d’une mère féministe. Peut-être que tu es le visage de cet avenir-là.

Néanmoins, je ne t’imagine pas te définir comme humaniste parce que le féminisme ne serait déjà plus à l’ordre du jour. Comme si le féminisme était un militantisme de bas étage alors que parler d’humanisme correspondrait à une lutte digne et noble. Je sais que tu sais que ce serait noyer le poisson parce qu’on se trouve encore aujourd’hui dans la nécessité de lutter pour l’égalité. Le jour où on n’aura plus besoin du féminisme, alors on sera dans une logique humaniste. La même chose pourrait être dite des luttes antiracistes ou contre l’homophobie, la même chose doit être dite de toutes ces luttes qui s’opposent aux inégalités et à la discrimination. Le féminisme est une étape obligée. Refuser de le reconnaître et refuser de se dire féministe n’est qu’une grosse lâcheté. »

« Ne cherche pas à être parfaite. La perfection est un leurre, elle n’existe pas, sinon dans la tête et les yeux de ceux qui ont tout intérêt à nous exclure. A contraire, sois imparfaite, refuse de correspondre aux attentes, joue comme tu le veux aux jeux qui t’intéressent, et ne crains pas la désobéissance. Parce que tu peux aussi tricher, et ainsi gagner contre un sexisme qui fait tout pour que tu n’aies pas envie de jouer.

Refuse de te plier comme l’origami parce que celui assis à côté de toi dans le métro, le bus, le train, l’avion est installé jambes bien écartées, qu’il monopolise l’accoudoir central, que ses pieds sont collés tout bonnement sur les tiens, que tu dois l’enjamber pour passer… Impose-toi.

Refuse, de la même façon, de suivre le courant général, cette marée qui balaie les œuvres de femmes vers les recoins de la marge pour diffuser à grande échelle le moindre coup de pinceau masculin.

Souligne, quand tu peux, la prédominance d’un boys club dans une exposition, un catalogue d’édition, le cahier « Livres » d’un quotidien, la programmation d’un cinéma de répertoire, le syllabus d’un cours, la playlist d’une émission de radio…

Dénonce, haut et fort, la représentation non proportionnelle des individus au Parlement et au sein des conseils d’administration, parce que tout le monde mérite d’être assis à la table, pas seulement ceux qui trouvent dans le regard des gens qui sont en face le reflet de leur propre visage. C’est tout simple : il faut le dire comme les Guerrilla Girls, avec tout ton amour, en précisant que tu es certaine qu’ils se sentent très mal de constater cette réalité, l’erreur qu’ils ont commise, et qu’ils sont prêts à faire tout leur possible pour la rectifier ! »

« Tu n’as pas lu mes livres. Tu n’as jamais été particulièrement intéressée par cette partie de ma vie. Tu m’as accordé cette liberté. Mais quand tu as lu les premières pages de ce qui allait devenir ce livre, les larmes ont coulé sur ton visage. Tu m’as dit : Personne n’a jamais écrit des choses comme ça sur moi. »