L’homme sans fil / Alissa Wenz

Ce roman nous plonge à la manière d’une enquête dans le vie d’Adrian Lamo, un jeune hacker américain qui va devenir l’homme le plus haï. Il a dénoncé Bradley Maning, un soldat qui l’a contacté et a diffusé une vidéo, « Collateral murder » en 2010 sur le site WikiLeaks. Bradley Maning dispose également d’informations hautement secrètes sur la guerre en Irak que l’armée américaine n’aimerait pas voir divulguées.

Dans les première pages, l’autrice nous annonce la mort d’Adrian Lamo à l’âge de 37 ans. Il est retrouvé ainsi dans son appartement. La cause n’est pas formellement établie.

Vera Keller est journaliste. Elle écrit un article sur la mort d’Adrian Lamo, surnommé le « hacker sans abri » à l’âge de 20 ans pour son côté vagabond. Elle va alors contacter tous ses proches et amis. Chaque partie correspond à une personne interrogée. Le tout forme le portrait de cette homme marginal épris de liberté et ne souhaitant qu’aider les autres. On assiste à son inévitable chute.

Le style est plutôt journalistique. Les phrases et les chapitres sont courts. Je pense que l’écriture épurée ne m’a pas permis de m’attacher au personnage. La lecture est agréable, j’ai enchaîné les chapitres voulant en savoir davantage.

A la fin, vous trouverez une bibliographie recensant les articles sur Adrian Lamo et Bradley Maning. Un travail très documenté qui pose de nombreuses questions sur notre société très surveillée et numérique.

Et vous, qu’auriez-vous fait à la place d’Adrian Lamo ? Auriez-vous dénoncé Bradley Maning ?

Ce roman fait partie des 5 finalistes pour le Prix Orange du Livre 2022.
Vous pouvez voter pour votre roman préféré jusqu’au 02 juin (date avancée) sur le site lecteurs.com.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Vous vous en souvenez. Vous avez vu cette vidéo. C’était le 5 avril 2010. La vidéo s’appelait « Collateral murder », meurtre collatéral. Elle apparaissait sur le site WikiLeaks. Une vidéo en noir et blanc. Vous l’avez vue. Vous avez vu ces images prises d’un hélicoptère américain, à Bagdad, en 2007. Des images en noir et blanc, dans le viseur. Une grande croix menaçante au milieu du cadre. Des voix américaines commentaient les individus qu’elles observaient. Leurs cibles. »

« Il est arrivé à Boston et il marche. Il aime marcher, une des choses qu’il préfère au monde, avec la soupe butternut et les ordinateurs. Il aime ne pas savoir où il va, sentir que quelque chose peut lui arriver, quelque chose de brûlant, un événement, une rencontre, l’anodin et le grandiose, savoir que la surprise peut surgir à tout instant, à chaque coin de rue, à chaque regard croisé. Marcher, regarder, autoriser les pensées à vaguer, être disponible à tout, tout le temps. »

« S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans ses réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi.
Il saisit son ordinateur portable, un Toshiba vieux de huit ans, passablement déglingué. Six touches manquent à son clavier. Il s’en moque aussi. Il se débrouille sans. Il est assis en tailleur, au centre de la pièce croulante, le Toshiba sur les genoux, le bleu de l’écran pour toute lumière.
Il pianote. Il s’enivre.
Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri. »

« En raccrochant ce jour-là, Gene se demande comment elle va intégrer ces informations à son article. Ce qu’elle osera dire. Ce qu’il faudra vérifier. Gene se demande à quoi ressemblait exactement le calvaire d’Emma, si Adrian Lamo a pris possession de sa messagerie comme il lui était si facile de le faire, s’il a effrayé les hommes qu’elle a essayé de fréquenter par la suite, Gene se demande s’il a tout su, vraiment tout, de ce qu’elle vivait ou tentait de vivre après leur rupture, s’il a continué à tirer les ficelles, à répondre à sa place à des messages d’amour ou de désir formulés par des hommes aussitôt congédiés par la toute-puissance du hacking, Gene se demande quelle place peuvent encore tenir le secret et la liberté dans nos vies suspendues à nos ordinateurs. »

« Vous êtes sur le répondeur d’Adrian Lamo, je ne peux pas vous répondre pour le moment, à cause de problèmes de réseau, de ma distraction, ou de ma mort. Si je suis mort, sachez que je vous aime depuis l’au-delà. Ce moment que vous vivez est donc particulièrement unique. Merci et excellente journée. »

« Il s’est habitué à la haine générale. Tous les jours, il pensait : Le monde entier me déteste, ce n’est pas grave, cela n’empêche pas le temps de s’écouler. C’est fou, comme le temps continue à s’écouler, quoi qu’il advienne. C’est fou, comme l’opinion des gens a finalement peu d’impact sur le cours des choses. On lui accorde bien trop d’importance. On a tort de la craindre. On a tort de vouloir être aimé, de se tordre dans tous les sens pour gagner un peu d’amour. Car enfin, cette hostilité universelle ne l’empêchait pas de se lever, de se faire livrer des pizzas, de boire du Coca, de prendre ses médicaments, de s’amuser sur son ordinateur, de s’endormir dans des lits sans draps. »

La Tour / Doan Bui

Voici un roman difficile à résumer car comme l’indique la quatrième de couverture dans cette tour du 13ème arrondissement de Paris il y a « 4 ascenseurs, 37 étages, 296 fenêtres et combien de vie ? », c’est une sorte de « Une Vie mode d’emploi 2.0 » en référence à Georges Perec.

On suit deux familles qui ont fui le Vietnam dans les années 1970. L’histoire postcoloniale est très présente, ainsi que la question de l’identité. D’autres personnages de cette tour apparaissent brièvement pour réapparaître plus loin et plus longuement dans le roman. La dernière partie du livre se passe en 2045, l’autrice observe la Tour et ses habitants anciens ou nouveaux. J’ai bien aimé le coté futuriste de cette partie que j’aurais aimé voir développée davantage.

Il faut tout de même que je vous prévienne, il y a des notes de bas de pages, assez nombreuses au début et qui parfois occupent plus de place que le texte sur la page. Certains adorent les notes de bas de pages alors que d’autres sont gênés dans leur lecture. Entrer dans ce roman demande peut-être un effort mais il en vaut clairement la peine. Les personnages et les histoires sont intéressantes. D’ailleurs les notes de bas de page sont utiles et sont souvent des histoires à elles seules.

Le propos est également intéressant. Doan Bui aborde les difficultés d’intégration pour ces familles vietnamiennes dans ce « Chinatown parisien » où on ne fait pas de différence entre les personnes asiatiques, tout le monde est Chinois aux yeux des gens.

Ce roman parle aussi de différence, de personnes qui cherchent leur place. Vous rencontrerez un jeune homme qui se prend pour un chien et surtout qui pense être la réincarnation du chien de Michel Houellebecq, et c’est très drôle.

Il y a aussi un étudiant sénégalais fan de Proust, une pianiste roumaine devenue nounou qui tente de joindre sa petite fille restée dans son pays, etc. Bref c’est un foisonnement d’histoires et de thèmes qui forment une radiographie de la France. Le roman se déroule en 2020, période du covid et donc du confinement dont les personnages évoquent les conséquences sur leur vie.

Un premier roman impressionnant par la somme des idées et sa construction mais aussi pour son ton piquant et sa plume incisive. Chaque personnage a une consistance et donne son point de vue, ses sentiments amenant le lecteur à réfléchir sur la société, sur son mode de vie. Un livre à la fois très actuel, instructif, drôle, plein de poésie que je vous invite à découvrir et à gagner sur mon compte Instagram grâce au concours organisé avec Lecteurs.com et la Fondation Orange !

Ce roman fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2022.
Votez pour votre roman préféré avant le 5 juin !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« On a récemment découvert que les pieuvres changent de couleur lorsqu’elles rêvent. Comme les pieuvres, les Tours changent de couleur la nuit. Peut-être qu’elles rêvent aussi. Il faudrait un biologiste urbain pour étudier les subtiles modifications qu’une Tour connaît sous la lune. »

« Tous les soirs, il s’était entraîné au « shift ultime ». Et puis un jour, c’était arrivé. Il s’était métamorphosé. Il avait fusionné avec l’âme du défunt chien de Houellebecq. Il était désormais Clément le chien. »

« Quand la ville fut déconfinée et que les parcs furent rouverts, Cléments se précipita au parc de Choisy. Il se mit à quatre pattes et aboya. Personne ne le regarda. La capitale était désormais habituée à l’étrangeté, on voyait des vieilles dames avec des bouts de tissu fleuri sur la bouche ou des bonnets de soutien-gorge recyclés, des passants se baladaient avec des masques de snorkeling, d’autres avec des visières en plastique : dans ce paysage surréaliste, un homme-chien passait inaperçu. En ce mois de mai 202, Clément était presque heureux. »

« C’était en plein centre-ville, Victor avait vu passer la manifestation, il n’avait pas compris ce qui se passait, il n’avait pas entendu la détonation, puis se rapprochant, il avait vu l’homme brûler. Il ne criait pas. Victor cru qu’il était illusionniste. Plus tard, cet événement serait qualifié d’historique. Mais Victor aurait du mal à en saisir la portée : on ne sait jamais, au moment où elle se déroule qu’on vit l’Histoire. Peut-être parce que c’est toujours les événements qui prennent le dessus, que l’Histoire avec son grand H écrase toujours les histoires individuelles. C’est si fragile, une vie. »

« Il était trop tard. Il ne pensait pas qu’il lui fût désormais possible de trouver un refuge ailleurs.
Qu’il lui fût. Encore un imparfait du subjonctif. Est-ce que ça s’entendait un accent circonflexe quand les vrais Français le prononçaient ?
C’était si beau, l’imparfait du subjonctif. »

« Le monde se séparait en deux. Ceux qui voyaient clair et loin, et pouvaient agir sur le réel. Et ceux qui voyaient flou, contraints à subir. Des touristes égarés incapables de lire les panneaux d’orientation, des losers de l’existence. »

« Des nha que ! (Ça se prononçait niakoué, insulte qui les désignaient eux, les chinetoques. En vietnamien, ça voulait dire « ceux qui vivent à la campagne », et par extension : plouc, ringard, blédard, naze, en somme.) Voilà ce qu’ils étaient devenus. »

« Ses parents étaient français, leur décret de naturalisation, le 189488X78, était immortalisé dans le Journal Officiel. Ils avaient une carte d’électeur, une carte Vitale, tous ces bouts de plastique et de papiers étaient de précieuses preuves d’existence (et l’on n’a jamais assez de preuves d’existence quand on vient de nulle part), mais en temps de crise, ça ne pesait pas grand-chose. Le pire était toujours possible. Partout dans le monde, on s’en prenait aux Asiatiques. Coupables d’avoir colporté le virus. »

« 1. Il s’agit d’une journalistes dénommée Doan Bui qui, notons-le, ne fait pas honneur à la profession puisqu’elle vient d’enfreindre la charte de déontologie de la presse, selon laquelle un professionnel de la presse ne doit pas mentir sur ses fonctions pour obtenir des informations. Encore plus méprisable : sa façon de parler vietnamien pour amadouer cette pauvre Alice Truong qui est tombée dans le panneau. »

« 1. Si en France, tous les restaurants asiatiques, qu’ils soient japonais, vietnamiens ou thaïs sont tenus par des Chinois, à Budapest, Berlin ou Bucarest, ce sont les Vietnamiens qui tiennent les restaurants de sushis, de nouilles chinoises, voire de nan indiens, sans compter les salons de massage thaïs. Au 12ème étage de la Tour, Quyn Anh Pham, Vietnamienne, a ainsi été quand elle habitait à Berlin thaïlandaise dans un salon de massage, japonaise dans un restaurant de sushi, taiwanaise dans un bar à bubble tea. »

« Elle avait téléchargé l’application « Écrivez vos romans en un mois », avant d’abandonner pour un générateur de poésie aléatoire. Elle s’essaya à la méditation Vishapana, « Apprenez à méditer en 2 minutes chrono ! », mais même ces deux minutes étaient trop longues. Son cerveau, drogué, s’était habitué à sautiller d’une image à l’autre. Elle ne parvenait même plus à lire un roman, happée par les notifications de son téléphone. La force centripète du Web la décentrait. »

« Effacer les plis au fer était une façon comme une autre de se venger des accrocs inattendus de l’existence. »

« Machinalement, elle se mit à scroller sur son téléphone. L’icône de Tinder clignotait, elle haïssait la petite flamme rouge, la farandole des photos, le catalogue de chair fraîche à disposition. C’était aussi angoissant que faire ses courses au Franprix : ça commençait par les tergiversations autour des yaourts, fallait-il opter pour du 0% ou du 2% de matière grasse, bifidus, velouté, grec, ou plutôt soja, les laitages étaient mauvais pour l’organisme, mieux valait le yaourt de soja, mais le soja n’était-il pas bourré d’OGM, et le jambon, sans sel ajouté, bleu blanc cœur ou sans nitrites de sodium ? »

« Avec la liberté venait le doute. On marchait, on hésitait à la croisée des chemins, plantée devant les carrefours, où la petite voix off susurrait : à droite, à gauche, fais ton choix, et ne te trompe surtout pas, tu n’auras pas de vie supplémentaire. La voix n’était pas aussi rassurante que celle, ferme et synthétique, du GPS qui assénait « Faites demi-tour immédiatement ». Elle était filandreuse, insaisissable, noyée de milliers d’échos, qui ouvraient d’autres portes, d’autres possibilités, d’autres chausse-trappes. »

« Le sexe sans amour, pour elle, c’était comme le jogging. Au départ, on trouvait ça formidable, on se sentait héroïque d’avoir réussi à terminer un tour de parc, mais le plus pénible était le moment qui précédait, où il fallait enfiler des baskets et se dire « quand il faut y aller, faut y aller ». »

« Quant aux Occidentaux, les Tay, Alice Truong les haïssait, mais elle les admirait aussi. Elle avait toujours respecté la force et la puissance, fussent-elles injustes. Les Blancs décidaient de l’avenir de la planète. La décolonisation ? Quelle blague. Les Blancs avaient gardé l’argent et le pouvoir. Leur supériorité innée, était telle, que lorsqu’ils s’installaient dans un pays étranger, ils n’étaient pas des « immigrés », mais des « expatriés », fêtés et flattés. Un jour, dans un instant d’accablement, Alice avait fait cet étrange aveu :
– Peut-être que nous avons fait quelque chose de mal, dans une vie précédente, pour avoir tant de malheurs et n’être pas aussi blancs qu’eux. »

« C’est vrai, tout était rigide chez Virgile, son vieux costume en velours exhumé des années 60, sa façon de parler, son français châtié et désuet, dont elle se moquait. « Tu emploies même des imparfaits du subjonctif comme mon père, personne n’emploie le passé simple et l’imparfait du subjonctif, à part dans les livres. » »

Les finalistes du Prix Orange du Livre 2022

J’ai passé une très belle matinée en compagnie des jurés du Prix Orange du Livre 2022. J’en ai profité pour faire une dédicace et une photo souvenir avec Jean-Baptiste Andrea. Et je dois dire que je suis repartie avec plein de beaux souvenirs et de sympathiques échanges avec tous. Une belle expérience que je vous recommande vivement.
À mon grand étonnement nous avons réussi à arrêter la liste des 5 finalistes en 1h, alors que je pensais que nous devrions argumenter et discuter au moins 3h. Bref nous avons été d’une redoutable efficacité grâce à notre président Jean-Christophe Rufin et Françoise Fernandes.
J’ai un seul regret pour le roman « Je suis la maman du bourreau » de David Lelait-Helo qui a été un coup de cœur pour moi et ne figure pas parmi les finalistes. Mais il n’y a que 5 places. Le choix s’est effectué collégialement donc en fonction du nombre de voix. Nous avons écarté les livres ayant déjà été primés, ceci explique pourquoi vous ne trouverez pas le roman de Laurine Thizy et d’Elena Piacentini.
Il me reste encore deux chroniques à rédiger et à partager très prochainement.

Les 5 romans finalistes

(par ordre alphabétique d’auteur)

A vous de voter jusqu’au 02 juin 2022 !
https://www.lecteurs.com/article/les-cinq-romans-finalistes-du-prix-orange-du-livre-2022-sont-reveles/2444290

Le nom du lauréat sera dévoilé le 09 juin lors d’une soirée où le jury se retrouvera une dernière fois pour une belle fête.

A noter également dans vos agendas, le 31 mai à 19h, Karine Papillaud animera une rencontre en ligne avec les 5 finalistes. Plus d’infos à venir sur Un endroit où aller.

Retrouvez toutes mes chroniques depuis le début du jury avec le tag « Jury Prix Orange du Livre 2022 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2022/

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-qui-sont-les-auteurs-et-libraires-membres-du-jury/2444236

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-les-lecteurs-membres-du-jury/2444230

https://www.lecteurs.com/article/les-20-romans-en-lice-pour-le-prix-orange-du-livre-2022/2444260

Portrait du baron d’Handrax / Bernard Quiriny

Le narrateur de ce roman s’appelle Bernard, comme l’auteur. Il nous raconte sa soudaine passion pour un peintre peu connu, Henri Mouquin d’Handrax (1896-1960). Il se rend au musée d’Handrax dans l’Allier, pour voir les tableaux de cet artiste oublié dans l’idée d’écrire un livre sur lui. Et il finit par rester dans cette petite bourgade de 1500 habitants. Il est embauché au musée en tant que gardien. Son nouveau collègue François-Paul travaille par ailleurs pour le baron d’Handrax. Il entretient des dizaines de maisons que le baron a rachetées. Archibald d’Handrax aime garder ces maisons en l’état, c’est-à-dire avec leur mobilier et décoration intérieure, car elles lui permettent lors d’un séjour de voyager dans le temps.

Ce baron est complètement décalé et excentrique. Vous pourrez lire nombre de bizarreries et de manies à son sujet dans ce roman. Il organise notamment des dîners de sosies. Il lui arrive de marcher de travers et de faire des bonds afin d’éviter du regard des antennes ou tout autre objet défigurant le paysage.

Bernard va se rendre au manoir du baron pour voir les tableaux de l’ancêtre et, de conversation en conversation, ils vont devenir amis. Il passe de plus en plus de temps au manoir et fait la connaissance de toute la famille du baron ou devrais-je dire de toutes ses familles, l’officielle et l’officieuse, qui cohabitent gaiement. Le baron est un grand enfant qui adore jouer et n’hésites pas à passer une nuit de temps en temps dans un pensionnat pour retomber en enfance.

Vous l’avez compris ce roman est très drôle. J’ai adoré suivre les conversations de ces deux hommes. Le texte est écrit dans une langue soutenue, on ressent ainsi tout le côté bourgeois du baron. De brefs chapitres s’enchaînent et forment le portrait du baron d’Handrax, un personnage romanesque à souhait et plutôt attachant. Les anecdotes sont originales, savoureuses et drôles. Ce roman se lit tout seul. Le style est très agréable. Bref j’ai passé un très bon moment de détente avec cette lecture. Je lui ai trouvé un petit côté Amélie Nothomb pour la loufoquerie des histoires et la bizarrerie du personnage.

C’est le premier roman que je lis de Bernard Quiriny et certainement pas le dernier. J’ai maintenant très envie de lire les « Carnets secrets » d’Archibald d’Handrax publiés en parallèle pour rester dans l’univers fictif de cet homme imaginaire.

Ce livre fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2022. La majorité des jurés lecteurs l’ont aimé. D’ailleurs certains m’ont fortement recommandé ses précédents romans et nouvelles.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Henri Mouquin d’Handrax (1896-1960) : peintre mineur, oublié de nos jours. Je m’en suis entiché par hasard, après avoir acheté une toile de lui chez un antiquaire, pour une bouchée de pain. J’ai commencé à me documenter sur sa vie, à chercher des études à son sujet. Je n’ai rien trouvé ; nul historien de l’art, nul érudit, ne s’est passionné pour son cas. J’ai voulu réparer cette injustice, en écrivant moi-même un livre. Ce livre sans doute n’intéresserait pas grand monde, mais qu’importe ! Et si les éditeurs n’en voulaient pas, je m’imprimerais à mes frais. »

« Le baron : « Il ne faut jamais perdre une occasion de retomber en enfance. Séjourner dans l’enfance conserve la santé ; je m’y octroie souvent des congés, et voyez : je ne suis jamais malade, je me porte comme un charme. »

« Je demeurai stupide. Il m’expliqua tout.

– J’appelle dîners de têtes des dîners de sosies, sosies d’artistes ou d’écrivains, vivants ou morts – plus souvent morts. J’en ai eu l’idée à Cannes, quand je suis tombé dans la hall de l’hôtel sur un monsieur qui ressemblait à Freud – le Freud cigare de la photo, avec son gilet gris et sa chaîne de montre sortie du gousset. La ressemblance était telle que je n’ai pas pu m’empêcher de lui parler. Il s’est révélé un interlocuteur charmant et cultivé, quoique absolument rétif à la psychanalyse. »

« – A vous entendre, on pourrait croire qu’ils créent des disputes artificielles pour le seul plaisir de venir se réconcilier chez vous, à coups de calva.
– Vous plaisantez, mais je me demande parfois si ce n’est pas le cas.
Je haussai les épaules.
– Et le jour où vous n’aurez plus de calva ?
– Ce sera la guerre civile, je suppose. »

« C’est dans ces moments de suprême agacement que je l’aimais le plus, et que sa société m’était la plus délicieuse. Il le savait, et il en profitait. « Vous vous plaignez que je sois pénible, disait-il, mais vous vous ennuieriez, si je l’étais moins. » Il ajoutait : « C’est, je crois, l’une de mes missions sur cette Terre : mettre hors de soi mon entourage, et lui peser sur les nerfs. Je ne sais pas bien à quoi sert pareil don, mais ce n’est pas à moi d’en juger : j’accomplis la volonté de la nature qui me l’a donné, et je persévère dans mon être. Le jour où je n’énerverai plus personne, c’est que je ne serai plus à la hauteur de ma tâche ; je n’aurai plus alors qu’à me jeter au fleuve. En attendant, je vous tourmente, et c’est très bien. » Il tenait le même discours à sa femme, qui fulminait : « Dieu que vous êtes énervant, Archie ! » Il le prenait pour un compliment et répondait, tout content : « Merci ». On avait envie de l’étrangler, on l’aimait plus que jamais. »

« Le Baron se tut, puis ajouta, péremptoire : « Si la nature avait voulu que nous parlions et mangions tout à la fois, elle nous aurait donné deux bouches. »

« – Cela ne peut-il pas attendre ?
– Non. En cet instant précis, il est aussi Sartre qu’on peut l’être. Si ça se trouve, d’ici quelques minutes, il aura perdu en sartrité. Il faut le voir maintenant.
J’acceptai, doutant ce pendant qu’un sosie puisse perdre sa ressemblance. »

« Qu’est-ce que la Terre, sinon une chambre à tout casser géante ? »

Je suis la maman du bourreau / David Lelait-Helo

Alerte coup de cœur ! Ce roman est terrible !

Il s’agit du récit d’une mère. Elle a 91 ans quand elle découvre le secret de son fils un peu par hasard qui va bouleverser sa vie. Elle remet en question son rôle de mère, son éducation, sa foi, sa fierté.

Gabrielle de Miremont est catholique, très pratiquante, et défend l’Église avec ferveur. C’est une femme de caractère qui a toujours le dernier mot. Elle a été élevée dans une famille aristocrate. Elle a l’habitude qu’on lui obéisse et qu’on lui montre du respect. Sauf ce journaliste local qu’elle ne supporte pas, Cédric Lautet, et qui s’évertue à écrire des articles salissant l’image de l’Église. Une joute verbale s’engage à chacune de leurs conversations. Jusqu’au jour où Cédric Lautet publie le témoignage d’un jeune homme abusé par un prêtre pendant son enfance. Son sang ne fait qu’un tour et elle part de suite apostropher le journaliste. C’est le début du craquèlement de son armure. Elle veut absolument rencontrer ce jeune homme. Elle va le recevoir chez elle où il lui révèlera la vraie nature de son fils, le père Pierre-Marie.

Imaginez le choc pour Gabrielle ainsi que toutes les émotions qui s’ensuivent, notamment la honte, la peur du scandale, puis la compassion pour les victimes. Car c’est bien de ce point de vue que se place ce roman, de celui des victimes. Il donne à entendre la voix de ce jeune homme, Hadrien, qui essaye de se reconstruire, de fonder une famille malgré ses peurs et ses blessures.

Le roman commence par des éléments de la fin pour ensuite reprendre au début de l’histoire. Gabrielle écrit dans un carnet ce récit. Les chapitres alternent avec des extraits de son carnet intime et l’histoire racontée par un narrateur. On sait dès le début le secret de son fils puisqu’elle est la « maman du bourreau » et qu’il est mort, mais on découvre au fur et mesure pourquoi et surtout qui l’a tué.

Alors oui, le sujet n’est pas drôle, mais c’est prenant et touchant. Mon cœur de maman n’a pas résisté à cette histoire que j’ai terminée en larmes. Heureusement ma fille était là pour me tendre un mouchoir. Et puis elle m’a demandé pourquoi je pleurais et je lui ai dit que c’est le pouvoir de la littérature et de ce roman. Si j’ai pu ressentir une telle émotion c’est certainement qu’il est réussi.

Je découvre cet auteur avec ce livre. J’ai beaucoup aimé sa plume, donc si vous avez des titres à me conseiller, je suis preneuse de vos conseils !

Ce roman est dans la sélection du Prix Orange du Livre 2022. Plusieurs de mes camarades jurés-lecteurs l’ont également aimé !

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Je suis passée de Dieu à Diable.

N’allez pas imaginer que ce virage m’ait happée par hasard, c’est en pleine conscience que j’ai emprunté le chemin des ténèbres. Pas un instant je n’ai ignoré qu’il mènerait mon âme là où elle se brise aujourd’hui. »

« J’attends la nuit avec la plus grande impatience, l’instant vide où je rejoins mon carnet matelassé d’or, bleu nuit. Je tire sur l’élastique noir, et les pages, ces grands papillons blancs griffés de noir, jaillissent de leur cage. Et moi de la mienne, mon chagrin et ma honte en bandoulière, mon encre pour élixir. Assise à ma petite table face au mur blanc, les jambes nues, je cherche le silence qui n’existe pas, j’entends encore les pas, les cris étouffés, le métal qui couine, la ville qui soupire. »

« Six jours avaient passés depuis qu’elle avait rendu visite à Cédric Lautet. Six jours durant lesquels, Gabrielle de Miremont n’avait pu s’empêcher de guetter l’orage, de craindre la onzième plaie sur son royaume. Son instinct était sûr et les braises allumèrent bientôt l’incendie tant redouté. »

« Évidemment que ce moment viendrait, évidemment qu’il faudrait rendre son visage et son nom au bourreau. Que se figurait-il en faisant le chemin jusqu’ici ? Que ce serait une promenade de santé, une visite de politesse ? Elle était là face à lui, presque douce et gentille, à poser une toute petite question, à quémander un nom. Il détenait l’arme, il pouvait tirer et, à son tour, il deviendrait le bourreau. »

« Et le soulagement qui avait suivi l’aveu, ses pupilles soudain lumineuses et incandescentes, cette renaissance presque immédiate, de la façon dont le soleil s’empare brutalement du ciel après que l’orage l’a fracassé. »

« A mesure que j’écris ces dernières pages, contemplez comme je m’efface lentement. J’entends les portes claquer, les sentences tomber et les tombeaux se refermer.

Celui de mon fils juste avant le mien. »

« Mes morts étaient parfaitement rangés, chacun dans sa boîte, avec sa plaque de cuivre vissée sur le ventre, ses noms et prénoms, ses dates de début et de fin. J’étais dévastée et rassurée. L’ordre m’a toujours rassurées. »

Les écailles de l’amer Léthé / Eric Metzger

Voici un roman drôle et décalé. Il est divisé en trois actes. Le lecteur est plongé dans la vie du narrateur, un homme solitaire et dépressif, aux réflexions souvent absurdes.

L’auteur parsème des indices dans le livre pour nous aider à mieux cerner cet homme replié sur lui-même. Il télétravail tout le temps sauf deux fois par an où il doit se rendre à Paris pour suivre une sorte de séminaire d’entreprise. Il va voir un psychiatre mais invente des histoires pour ses séances. Il vit dans le déni car la réalité est trop dure à accepter.

Le roman s’ouvre avec une scène dans une animalerie. L’homme est intrigué par un poisson, un combattant. La vendeuse pensant qu’il veut acheter un poisson engage la conversation et lui donne des conseils pour s’occuper de cet animal. Elle le laisse réfléchir puis revient à l’attaque et lui demande s’il le prend et comme il est incapable de prendre une décision mais ne veut pas le montrer, oui c’est absurde, il répond par l’affirmative.

Il se retrouve donc dans son appartement avec un poisson. Et puis un jour il se met à lire un poème de Baudelaire à voix haute et se rend compte que l’animal s’arrête de tourner dans son bocal. Il est attentif comme s’il l’écoutait. Lorsqu’il arrête de lire, le poisson retourne à son activité principale, nager. Le personnage principal passe alors son temps à lui faire la lecture, l’occasion de placer de nombreuses citations dont on retrouve les références à la fin, ainsi que les vins accompagnant ces lectures. C’est une véritable ode à la littérature : peut-elle nous sauver ou en tout cas répondre à nos questions ? Le roman prend alors une tournure philosophique et s’interroge sur le sens de la vie. Le lecteur est parfois interpellé.

Certes c’est drôle mais au bout d’un moment je tournais en rond, un peu comme Cookie ! J’ai trouvé quelques longueurs dans le 1er acte qui font que je n’ai pas eu de coup de cœur pour ce roman. Il y a aussi beaucoup de citations, peut-être trop ou trop longues, écrites en petits caractères. Peut-être n’ai-je pas vu toutes les références et je suis passée à côté de ce livre. En tout cas c’est un roman surprenant et original, entre spectacle d’humour et citations littéraires qui plaira certainement à d’autres lecteurs.

Ce roman fait partie de la sélection pour le Prix Orange du Livre, fortement recommandé par les deux libraires du jury. N’hésitez pas à aller lire la chronique de Geneviève qui l’a adoré !

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Curieusement, on évoque souvent le fruit du hasard, mais jamais l’arbre sur lequel il pousse. Des milliards de branches dispersées au-dessus de nous sans doute, avec pour immense tronc l’univers noir aux racines passionnées. Quoi qu’il en soit, ce fut grâce à l’un de ces fruits venus s’écraser près de moi que je rencontrai Cookie. Emprisonné dans un aquarium rectangulaire d’un rayon animalerie, il furetait de gauche à droite, de haut en bas, inlassablement, peut-être à la recherche d’un trou par lequel fuir. Son corps éclatait d’un blanc resplendissant, bondissant, euphorisant. Je suis persuadé que s’il avait possédé une masse volumique de 3,3464 x 10³ kg/m³, certains l’auraient confondu avec la lune, malgré ses plaques d’écailles et ses branchies. »

« J’attends la nuit avec la plus grande impatience, l’instant vide où je rejoins mon carnet matelassé d’or, bleu nuit. Je tire sur l’élastique noir, et les pages, ces grands papillons blancs griffés de noir, jaillissent de leur cage. Et moi de la mienne, mon chagrin et ma honte en bandoulière, mon encre pour élixir. Assise à ma petite table face au mur blanc, les jambes nues, je cherche le silence qui n’existe pas, j’entends encore les pas, les cris étouffés, le métal qui couine, la ville qui soupire. »

« Je bégayai quelques mots que je ne compris pas moi-même. Jusque-là, rien de surprenant : je ne me comprenais plus depuis des années déjà, à tel point que parfois je me devenais à moi-même un parfait inconnu et sursautais à la découverte de mon existence, ce qui avait pour inconvénient de m’offrir de sacrées frayeurs lorsque je croisais mon reflet. »

« Je n’osai pas terminer ma phrase. J’avais honte d’avouer que je ne savais pas m’occuper des autres. Je les laissais facilement pourrir dans un coin, d’où la relative solitude dans laquelle je barbotais, non sans plaisir d’ailleurs. Je me définissais comme « un cadavre qui flotte », formule chère à un écrivain dont l’influence avait été malheureusement déterminante dans ma vie. Aussi docile qu’un bout de bois mort, je m’abandonnais aux courants de la sociabilité, voguant d’une soirée à un café, d’un restaurant à une réunion, caparaçonné d’une épaisse écorce capable de dissimuler la couche de bois putride. »

« La vendeuse poursuivit ses explications durant plusieurs minutes. Le débit était précis, rapide, clinique. Je n’écoutais pas tout, de temps en temps mon esprit allait nager à côté du combattant. Je ne suis pas une personne très attentive ; il y a toujours une idée qui m’attirait ailleurs, en dehors du formel hic et nunc. On me le reproche souvent. Les gens ont du mal à accepter qu’être inattentif n’a rien d’une offense ; il s’agit juste d’une façon de voyager léger, ça permet plus de liberté dans les pensées. »

« Elle me porta soudain un coup terrible : « Je vous laisse réfléchir, je suis juste à côté, au cas où vous auriez d’autres questions. » Je blêmis. Réfléchir ne me convenait pas. Effrayé par le gouffre immense de la réflexion, je pouvais rester paralysé des heures immobiles à me pincer les lèvres, me tordre les poignets ou me balancer d’un pied sur l’autre. »

« On a tort d’imaginer la lecture comme une activité reposante. C’est tout le contraire. Lire implique d’imaginer, de comprendre, de déchiffrer, de construire, et de conserver l’esprit en alerte. A chaque phrase, une surprise est possible. Épuisant. »

« Je divague. Ou plutôt, j’écrivague. Calmons-nous. »

« Le vent giclait, encombré des restes de l’hiver. Il faisait si froid que les bouts de mes doigts étaient tout rouges, ils ressemblaient à des mini-cornets sorbet fraise. Dans la rue, j’avais du mal à tourner les pages de mon roman, alors de temps en temps, je m’arrêtais boire un café brûlant afin de me désengourdir les mains. »

« Je piochais livre après livre à la recherche d’une réponse. Des milliers de livres, des milliards de mots, forcément quelqu’un avait dû parvenir à résoudre l’énigme. »

« L’enfer ce n’est pas les autres, mais les questions imposées par leur existence. »

Les nus d’Hersanghem / Isabelle Dangy

Grégoire Arakelian, jeune greffier, est nommé dans un tribunal d’une ville du Nord de la France. Sa compagne préfère rester à Marseille auprès de sa mère. Alors il lui envoie des photos de la ville et de ses habitants. Ce roman fait le portrait d’une ville imaginée par Isabelle Dangy. Chaque chapitre décrit un lieu et des personnages qu’on retrouve dans les chapitres suivants. C’est jour de braderie, un grand événement pour Hersanghem.

Il flotte une ambiance étrange, l’autrice fait monter une tension au fur et à mesure des chapitres. De plus en plus de personnages se dénudent, au sens propre ou au sens figuré, chacun pour une raison différente. Le lecteur sait qu’il va se produire un événement lors de cette braderie et reste en alerte jusqu’au bout du roman. Un son inquiétant met en arrêt tout le monde.

Sous la plume d’Isabelle Dangy la ville paraît réelle, les personnages aussi et c’est assez bluffant. Ce n’est pas un livre que j’ai lu d’une traite mais que j’ai pris le temps d’apprécier chapitre après chapitre pour l’écriture de l’autrice. Il y a aussi de l’humour dans cette histoire. Une belle promenade ! Ce roman est dans la sélection du Prix Orange du Livre 2022. Il a été aimé également par certains de mes collègues jurés lecteurs dont Geneviève, Christelle et Thomas.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Prélude

Quand on quitte la capitale en direction du nord-est, on rencontre une région de bois, d’étangs et de collines, puis une longue plaine en pente douce paresseusement brassée par les bras décharnés des éoliennes, et enfin, tout au bout d’un plateau crayeux où flotte, à la fin de juillet, la poussière soulevée par les moissonneuses, la ville majestueuse d’Hersanghem, posée comme une grosse tortue grise au pied des coteaux d’Houlage et de Sacremont. »

« Au cœur de la profusion textile presque écœurante qui envahit Hersanghem, des silhouettes dénudées surgissent justement ici ou là. On ne les perçoit pas forcément au premier regard, mais le téléphone de Grégoire Arakelian les saisit en transparence au passage. Jeunes, vieux, masculins, féminins, enfantins. Debout assis couchés. Mobiles ou figés. Morts ou vifs. Sculptés par l’ombre, tremblants dans la lumière, les nus d’Hersanghem se faufilent comme une aiguillée furtive dans la doublure de la ville. »

« Elle se demande aussi et surtout quand Gérard Toulouse va se décider à lui proposer la botte. Enfin, non, pas la botte, ce n’est pas vraiment son genre. Mais il finira tôt ou tard par lui demander si elle n’accepterait pas d’unir sa vie à la sienne, d’accoler leurs deux vieillesses solitaires pour le meilleur et le pire. Oui, surtout pour le pire, rhumatismes, cirrhose, déficience auditive et autres cancers… »

« Depuis quelques secondes, ces abeilles sont un peu bizarres, tout de même. Et voici qu’elles le deviennent plus encore : secouées par les vibrations de l’onde sonore qui déferle brutalement sur les toits d’Hersanghem, elle se mettent à voler sur place, agitées de petits mouvements de translation aléatoires, en bourdonnant avec une force qu’elles paraissent emprunter au charivari. »

Le café suspendu / Amanda Sthers

J’avais eu un gros coup de cœur pour le précédent roman de cette autrice, « Lettre d’amour sans le dire » paru en 2020. Je suis donc ravie d’avoir pu lire ce livre en avant-première.

Une fois plongé dans ce roman, vous ne pourrez plus le lâcher. Amanda Sthers, véritable conteuse, nous offre 7 histoires se déroulant à Naples. Le narrateur est Jacques, un français qui a vécu 40 ans au-dessus du café Nube où se déroulent les histoires. Il est portraitiste, caricaturiste et se promène toujours avec un carnet. Il observe les gens qui entrent dans le café, les habitués et ceux de passage. Dans toutes les histoires on trouve un café suspendu, un café déjà réglé et offert à celui ou celle qui n’a pas les moyens de le payer. Des personnages ou des éléments reviennent dans les histoires. Il y a toujours de la malice dans les lignes écrites par Amanda Sthers. Elle fait notamment un clin d’œil à Elena Ferrante et à sa saga « L’ami prodigieuse » qui se déroule à Naples.

J’ai aimé l’atmosphère du café et de la ville. Ces tranches de vie sont humaines et dessinent en creux le portrait du narrateur qui détient également sa part de mystère. En effet Jacques est parti précipitamment de Paris et nous en révèlera la raison avant la fin du roman.

La structure du roman se calque sur celle d’un opéra, avec notamment une ouverture, un intermezzo et un final.

Dans certaines histoires on trouve aussi des légendes ou des faits historiques. Il y a des histoires d’amour, d’adultère, d’écrivain, de médecine chinoise, de camorra, de malédiction et quelques allusions au confinement. Vous lirez entre autres celle d’Aldo, devenu insomniaque, qui aimerait retrouver le sommeil.

Un roman très agréable à lire, drôle, avec des personnages attachants, qui plaira sans aucun doute à de nombreux lecteurs !

Merci à VLEEL et aux éditions Grasset pour cette lecture en avant-première et la très belle rencontre hier soir.

Replay sur la chaîne Youtube VLEEL et podcast sur les plateformes dédiées.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« OUVERTURE

(à l’italienne)

Si vous fermez les yeux, vous entendrez les linges qui dansent au vent comme autant d’étendards, les mâts clinquants des bateaux, les voix qui rient ou crient au loin, la mer Tyrrhénienne qui s’en va et revient, quelques Vespa agiles, et tout ce chœur improvisé vous dira qu’un chemin est gravé sous les semelles de ceux qui foulent les pavés napolitains. Il y a dans Naples une injonction organique, une boucle de l’Histoire à laquelle on doit se soumettre, une sensation aiguë du destin. On ne peut échapper à ce que cette ville a inscrit dans le livre de notre vie, on doit s’y résoudre comme in s’abandonne malgré la peur dans les bras de l’être aimé.

Mon nom est Jacques Madelin, j’ai soixante-douze ans. Je suis français mais une histoire m’a mené dans la baie de Naples il y a quarante-deux années. J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville. Je vis dans un petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, mon meilleur ami. La café Nube appartenait à son père et son grand-père avant lui. Nube veut dire nuage ; de lait, de pluie, dessin dans le ciel ou annonce d’un orage. Nuage comme le flou de mon cœur incapable d’aimer à nouveau.

Lorsque l’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso ; un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. »

« Ce qu’on offre, ce n’est pas un café, c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer. »

« Voici un récit fait de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années, toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu. »

« Tout semblait faux mais j’avais envie de la croire parce qu’elle racontait si bien. Elle m’expliqua que Naples était le personnage central de son roman et que ses personnages étaient tous truffés de défauts car c’était la seule manière de donner un sentiment de vérité, elle aimait à répéter que les êtres avaient tous l’âme boiteuse et que Naples, ville schizophrène, sale et sublime, vieille, défigurée et majestueuse était la représentation de l’essence humaine, et un portrait fidèle de celle qu’elle pensait être. »

« C’est pour ça que j’écris sur Naples vous comprenez, pour me débarrasser d’une chose de moi-même, pouvoir commencer une vie neuve.

– Et vous en ferez quoi ?

– C’est une bonne question. Je pense que je ne le saurai qu’une fois le roman écrit. Je suis encombrée de trop d’histoires pour le moment. C’est comme si j’étais hantée, et que mes fantômes se servaient de moi pour finir leur tâche.

– Je pense qu’être artiste, c’est être hanté. On croit que ça n’arrive qu’aux maisons mais ça arrive aussi aux gens, les gens hantés deviennent des écrivains. » »

« J’écris quand même, je n’ai pas le choix. C’est en moi comme je respire. Mais c’est violent. Un livre qui n’est pas lu n’existe pas, il n’est même pas écrit. Il n’est pas un fantôme, il est le néant. »

« J’aurais dû m’en douter, seules les femmes peuvent vous laisser le souvenir impérissable d’une rencontre qu’elles ne vous ont même pas accordée. Si j’avais su comment la reconnaître, j’aurais sans doute pu en tomber amoureux. »

« Cette fois, le médecin l’ausculte. Aldo est si fatigué que sous sa peau, on parvient à voir la trace de ses vêtements d’enfance. Il a l’air d’un gosse en pyjama. »

« Les livres, ce sont les rêves que quelqu’un d’autre nous prête. »

« Il y a les gens heureux et ceux qui créent. Je n’ai pas eu la vie que j’imaginais mais mon cœur s’est senti à sa place au fond de ce café, penché sur mon carnet. Alors, si vous en avez les moyens, je vous encourage à laisser ce récit dans une chambre d’hôtel, un wagon de train ou un banc pour qui ne pourrait pas s’offrir un livre. Un roman suspendu. »

Au café de la ville perdue / Anaïs Llobet

J’ai mis 70 pages avant de rentrer dans l’histoire et de comprendre qui étaient les personnages, heureusement il y a ce magnifique arbre généalogique fait de figues pour m’aider. Donc le début de ma lecture a été un peu perturbée par les allers-retours dans le passé mais ensuite j’ai très vite accroché à l’histoire et aux personnages.

Le personnage principal est une ville, plus précisément une ville fantôme, Varosha. Elle a été détruite en 1974, lors de l’invasion par l’armée turque et interdite d’entrée. Totalement barricadée, elle est devenue un terrain militaire entourée d’un no man’s land. Les Chypriotes grecs et turcs ont dû fuir et abandonner leur maison.

Et puis il y a Ioannis, Chypriote grec, qui tombe amoureux d’Aridné, une Chypriote turque, sur la plage de Varosha en 1962. Une histoire d’amour mal vue par les familles des deux jeunes gens. On ressent la haine entre Chypriote grecs et turcs.

Autre personnage important de l’histoire, Giorgos, le meilleur ami de Ioannis. Il est riche et fait un peu la pluie et le beau temps autour de lui. Ioannis lui fait une confiance aveugle.

De l’union d’Ioannis et d’Aridné naîtra un enfant, Andreas, qui a son tour aura une fille Ariana.

Dans l’époque la plus récente du roman on suit Ariana sur les traces du passé de sa famille. Elle s’est faite tatouer l’adresse de la maison de famille à Varosha, « 14, rue Ilios ». Elle se bat pour retourner dans cette maison qu’elle n’a pas connue, alors que son père veut tout faire pour l’oublier. Ariana et Andreas tiennent un café ensemble, le Tis Khamenis Polis, ou le café de la Ville perdue. C’est là que se retrouvent quelques anciens de Varosha et une jeune femme française, une écrivaine qui est la narratrice du roman. Elle raconte en parallèle l’écriture de son livre à partir de l’histoire de la famille d’Ariana. Le roman avance au rythme de l’écriture de la jeune écrivaine.

Il y a aussi de charmantes « listes non exhaustives » intercalées entre les chapitres, par exemple : « Liste des souvenirs d’Andreas concernant Varosha (mais rien ne dit que la plupart ne sont pas inventés) » ou « Petits détails anodins qu’Ioannis a notés lorsqu’il est venu demander la main d’Aridné ».

Ce roman repose donc sur un fait historique réel et assez incroyable, cette ville à l’abandon existe. Beaucoup de thèmes sont abordés : l’identité, la mémoire, la transmission, la guerre, les mensonges, l’amitié, l’amour, la liberté.

Une histoire captivante et poignante une fois la construction du roman intégrée ou le puzzle en place, qui donne à comprendre le contexte géopolitique d’un pays.

Ce roman fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2022 !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Le coup de feu retentit au milieu de la nuit. Dans son lit, Ahmet se redresse. A côté, sa femme dort. Un rêve, ce n’est qu’un mauvais rêve.

Derrière les barbelés, au cœur de la Ville morte, un soldat turc regarde en tremblant l’ombre qui vient de s’évanouir. L’homme a laissé des pas dans la poussière, il a disparu, frôlant les façades rouillées des magasins, les murs où s’écaillent de vieilles affiches. »

« Ariana m’avait prévenue : le vieil homme était un grand bavard. Il me fallait toute mon expérience de journaliste pour couper le flot de ses paroles (il commençait toujours par une diatribe contre les Turcs) et rediriger ses souvenirs vers Varosha. C’était lui qui avait trouvé le nom du café : Tis Khamenis Polis, le café de la Ville perdue. »

« Le tatoueur a fait pousser un figuier le long de ses côtes. Lorsque Ariana respire, les feuilles à la sève toxique se soulèvent ; à chaque figue correspond un nom. Le sien, celui de ses parents, celui d’Eleni aussi. »

« Elle avait eu une idée. Elle voulait photographier d’anciens habitants de Varosha avec, dans leurs mains, ce qu’ils étaient parvenus à emporter lors de leur fuite. »

« Que restera-t-il de Varosha lorsque ses habitants auront fini de l’oublier ? A quoi tient une ville si ses plans ont été brûlés ? »

« Il avait sept ans lorsque Eleni lui a pris la main et s’est mise à courir en direction de l’avenue Democratias. Huit, lorsqu’elle lui a pincé les lèvres avec ses doigts pour qu’il cesse de prononcer le prénom de sa mère. Neuf, lorsque son père aussi est devenu un fantôme. »

« Les secrets ont ceci de terrible qu’ils obligent à réécrire l’histoire familiale. Et Andreas n’en a ni la force ni l’envie. »

« Face au miroir installé en face de son lit, Ariana s’habille en faisant la moue. Elle ne supporte plus de voir toute cette peau nue, ces espaces vierges entre les tatouages. A sa quatrième visite, le tatoueur lui a parlé de ces bagnards sibériens aux corps constellés de dessins. « On va finir par te prendre pour l’un d’entre eux ! » Ariana se souvient d’avoir souri à cette idée. Une île vaut bien une prison. Et son corps raconte les raisons qui l’ont menée à cadenasser elle-même la porte de sa cellule.

Elle meurt d’envie d’un énième tatouage, pour ancrer dans sa peau cette nouvelle colère. Ajouter des barbelés autour du figuier qui grimpe sur ses côtes. »

« Il est neuf heures trente, le soleil à Chypre se fiche des horaires et midi commence déjà. La sueur perle sur les fronts des soldats. Encore une journée sacrifiée sur l’autel d’une guerre invisible. »

« Varosha, principale station balnéaire de Chypre, placée sous cloche par l’armée turque, otage d’une guerre sans issue. »

« Il n’a pas le droit de traverser les check-points. Il doit pour cela obtenir un visa européen et prendre un vol pour Istanbul, Athènes, puis Chypre. Ariana habite peut-être à quelques kilomètres seulement de lui, mais quarante-six années de haine les séparent. »

« Il faut reconstruire Varosha, maison par maison. Obliger les Chypriotes grecs à accepter les faits ; la ville appartient désormais à la République turque de Chypre-Nord. On ne reste pas éternellement propriétaire d’une terre qu’on a abandonnée. »

« Il n’aime pas son travail, mais il reste convaincu de son utilité. Détruire pour reconstruire. Dans quelques années, Varosha sera à nouveau accessible à tous, des enfants s’émerveilleront d’avoir la mer comme horizon depuis leur chambre ; si ça peut alléger la douleur des Chypriotes grecs, on conservera le nom des hôtels. Le Seaside, cette carcasse aux murs canardés et dont le sol en marbre a été pillé, restera le Seaside, simplement on n’y parlera plus grec et anglais, mais anglais et turc. Est-ce que ce n’est pas mieux que de maintenir la ville artificiellement plongée dans ce coma de rouille et de tristesse ? »

« C’est ça, aussi, que Selim ne doit pas oublier de dire à Ariana. « Regarde-nous, à devenir fous face aux fantômes de ta ville. La guerre qui l’a tuée s’est déroulée il y a un demi-siècle. Il est temps de refermer son tombeau et de l’enterrer définitivement. Tu ne penses pas ? » »

« Depuis quelques jours, j’avais cessé d’écrire. Je sentais les pages prêtes à se refermer sur mes personnages, les derniers mots s’abattre comme un piège sur eux. J’en éprouvais une vague culpabilité. L’histoire aurait pu être différente, il suffisait pour cela de revenir quelques chapitres en arrière et de modifier dialogue, d’ajouter à peine quelques phrases dans la bouche d’un personnage : « non, je ne veux pas », lui insuffler un peu de force, de courage. Mais si je défaisais ce nœud, tout s’effondrait. Et si j’avançais, je craignais de condamner à jamais mes personnages, à l’image de leur ville. »

« Tout sur cette île était immuable, l’amour comme la haine, le ressac des vagues comme la guerre. »

« La terre oublie peut-être à qui elle a appartenu, mais les hommes se chargent de le lui rappeler. »

« C’en est fini, pense Andreas. Les secrets de son enfance disparaîtront avec la ville. Lorsque le dernier immeuble se sera effondré, lorsque le dernier corps aura été enterré, alors peut-être parviendra-t-il à trouver la force de leur pardonner à tous. »

« Je la regardai s’éloigner, le cœur serré. J’avais cru le 14, rue Ilios éternel, comme le Tis Khamenis Polis. En réalité, tout changeait ; il n’y avait que l’écriture qui figeait les instants et prétendait les enraciner dans la mémoire. J’étais peut-être parvenue à sauver une maison, quelques souvenirs, une ville, mais ce n’était qu’artifice. Dans la vie, sitôt le livre refermé, l’oubli s’emparait du reste. »

Les accords silencieux / Marie-Diane Meissirel

Ce roman fait des allers-retours dans le passé, allant de 1936 à 2015, et entre différentes villes, New York, Shanghai et Hong Kong. L’objet qui relie tous les personnages est un piano Steinway avec deux papillons gravés sur le bois. Ils ont aussi en commun la passion pour la musique et une partition de Bach.

C’est la vieille Tillie qui commence à raconter notamment à travers son journal sa vie, celle de sa famille, dédiée aux pianos Steinway. Elle va accueillir Xià, une jeune élève à Hong Kong, pour qu’elle joue sur ce piano car elle ne peut plus le faire.

Dans cette histoire il y aura d’autres personnages importants, comme Mei et Shen. Mais je vous laisse les découvrir par vous-mêmes pour ne pas divulgâcher.

Musicienne, je me réjouissais de lire ce livre mais j’avoue avoir été un peu déçue. Pourtant cela commençait bien notamment avec des insertions de poèmes de François Cheng. Mais je n’ai réussi à m’attacher aux personnages, peut-être parce que je n’ai pas cru à l’histoire ou que trop de personnages et d’époques se mélangeaient d’un chapitre à l’autre. C’est finalement plus la partie historique de ce roman qui m’a intéressée, notamment la révolution culturelle en Chine.

Une fresque romanesque sur le poids des secrets de famille, la liberté, l’amour et la musique bien sûr. Ce roman a conquis de nombreux lecteurs, donc ne vous fiez pas uniquement à mon avis !

Ce livre fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2022, d’ailleurs Geneviève, Laurence, Julien et Thomas l’ont aimé !

Note : 3 sur 5.

« Xià était passée devant de nombreuses fois, y avait pensé au cœur de ses nuits, avait entendu un murmure lui suggérer qu’il était temps de faire la paix avec la musique. »

« Un nœud d’angoisse vient se loger dans la gorge de Xià. Ce ton inquiet de sa mère, elle l’a reconnu ; l’ombre est revenue. Cette peur, Xià ne l’a rencontrée qu’une fois auparavant : la nuit à Shanghai où tout avait basculé pour elle et son piano. Le lendemain, elle avait été incapable de jouer à son concours et, juste après, avait quitté le conservatoire. »

« Son majeur gauche va à la rencontre du clavier et égrène six notes timides, son index vient alors à son secours pour lui donner la force d’un accord, puis son petit doigt se joint en renfort pour qu’enfin sa main droite ait l’élan nécessaire pour porter la mélodie. L’Adagio de Bach, Xià frissonne. »