J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort / Adèle Fugère

Voici un livre drôle malgré le sujet, la dépression d’une enfant, Rosalie, 8 ans. Un matin, elle décide de s’appeler Jean et de porter une moustache. Ses parents, tolérants, acceptent ce changement. Mais cette moustache pose tout de même des questions, surtout à l’école, est-elle un garçon ou une fille ? Vous trouverez sa réponse en extrait ci-dessous. En tout cas cette moustache l’aide à retrouver « la joie et une certaine sérénité ».

Autour de Rosalie/Jean gravitent ses proches, son ami Simon, son maître Jean-Pierre et ses camarades d’école. Elle a une magnifique relation avec son papy, sorte de confident. Il l’encourage et lui apprend à nager, à jouer au ping-pong.

Il y a aussi Pénélope, une camarade, « qui ne se prend pas pour n’importe qui » et qui l’invite à son anniversaire mais pas Simon, hors de question d’y aller sans lui. Et bien elle n’aurait pas dû inviter Rosalie/Jean, pourquoi ? à vous de le découvrir en lisant ce court premier roman plein de promesses et qui se dévore en un rien de temps !

Au-delà du titre, Jean Rochefort est omniprésent. Vous trouverez de nombreuses références et clins d’œil à l’acteur, notamment des expressions et le choix des prénoms des personnages. La vie à hauteur de yeux d’enfant, cela donne forcément un ton particulier au roman. Je lui ai trouvé un petit côté décalé et d’autodérision à la Amélie Nothomb. Bref j’ai beaucoup aimé ce roman et je vous le recommande.

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture rafraîchissante.

Rendez-vous le 21/09/23 pour un VLEEL spécial rentrée littéraire de Buchet Chastel avec 3 romans/auteurs à découvrir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je m’appelle Rosalie. Rosalie Pierredoux. J’ai 8 ans. J’habite Saint-Lunaire. C’est en Bretagne. J’habite Saint-Lunaire avec mes parents. Ils sont cool, mes parents. Ils ne me grondent pas trop. Je suis en CE2. Mon école c’est l’école Grenier-Hussenot. C’est à Saint-Lunaire. Aussi. Je suis dans la classe de Jean-Pierre, c’est mon maître. Il est « sensass » ! Vous ne savez pas ce que veut dire « sensass » ?
ça veut dire vachement bien. Cool. Comme mes parents. C’est un vieux mot que m’a appris mon papy. Je l’aime bien. Ce mot. Et mon papy aussi. J’aime bien mon papy parce que c’est mon papy. Des fois, c’est plus simple de lui dire des choses parce que c’est justement mon papy. Pas mon papa. Pas ma maman. Pas mon ami non plus.
Quand on est dans la même génération, on a des pudeurs comme on dit. C’est pour cela que j’aime bien mon papy. »

« Dans le fonds, je crois que je suis assez compétente dans la dépression. La seule joie de mes journées, c’est quand je trouve l’endroit pour potentiellement me tuer. J’ai également un goût prononcé pour l’autodestruction, ce qui me procure une jouissance phénoménale ! Je déguise mes chagrins sous une sorte d’impertinence. Et je préfère rire de l’absurdité de la vie pour ne pas trop souffrir. C’est pour ça qu’on dit que je suis rigolote. Le clown triste c’est un cliché, mais c’est très juste.
Je suis le clown désespéré, timide et incompris. »

« Papa et maman se sont regardés. Maman a dit :
– Et depuis quand tu t’appelles Jean Rochefort ?
– Depuis ce matin. Vois-tu, maman, quand le bateau de la vie est déjà loin sur la mer, le capitaine doit savoir faire le point dans la tempête. J’ai fait le point. Avec Dieu. Je Lui ai demandé hier soir qu’il se passe quelque chose. Et ce matin, je m’appelle Jean Rochefort.
– D’accord. Mais cette moustache ?!
– C’est ma moustache.
– Et pourquoi tu portes la moustache ?
– Parce que sans moustache, j’ai l’impression de ne plus avoir de slip. »

« Simon m’a regardé. Longtemps. D’ordinaire, il ne me regarde pas vraiment. Mais là, ce n’était pas pareil. Et puis il a dit : « Cool la stache-mou ! » C’est pour ça que j’aime bien Simon. Parce qu’il ne pose pas de questions. Il se contente de ce qu’il a en face de lui. Enfin là, il m’en a quand même posé deux de questions. Simon a dit :
– Tu es toujours Rosalie ?
– Je suis Jean Rochefort.
– Tu es un garçon ou une fille ?
– Je suis pastel.
Simon a réfléchi. Et quand Simon réfléchit, ça se voit. Et puis il a dit : « Cool ! » Et on s’est mis en rang pour entrer dans la classe. »

« Jean-Pierre était là. Silencieux. Il me regardait. Il a dit d’un air doux : « ça va, Jean ? »
Je l’ai regardé et j’ai dit :
– Oui. Je vais bien.
– ça fait du bien de tout sortir de temps en temps, hein ?
– Oui. Mon cortex m’a laissé tranquille pour une fois.
J’ai souri. Jean-Pierre aussi. Et je suis sorti. »

« Je sentais le sirocco de la jalousie me souffler en rafales dans la région du cœur. La galerne de la déception recouvrir mes ventricules. »

« A la piscine municipale de Saint-Lunaire, il y a toujours du bruit parce qu’il y a toujours du monde. On est jamais tout seul à la piscine municipale de Saint-Lunaire. Il y a souvent d’autres classes. D’autres écoles. D’autres élèves. D’autres gens. Donc d’autres bruits que notre bruit. Donc le bruit des autres avec notre bruit à nous, ça fait beaucoup de bruit. Et puis la piscine, ça résonne. C’est incroyable comme ça résonne, la piscine. C’est dantesque ! Mais ce n’est pas qu’à la piscine de Saint-Lunaire. Ça résonne comme ça dans toutes les piscines. C’est comme à l’église. Dans l’église de Saint-Lunaire, ça résonne beaucoup.
Mais ce n’est pas qu’à l’église de Saint-Lunaire. Ça résonne comme ça dans toutes les églises. Comme la piscine. En fait, la piscine, c’est comme si une église était remplie d’eau. Tu parles d’un barouf ! »

Mille hivers / Renaud de Chaumaray

Sorte de huis clos sur une île de Gascogne, ce premier roman est original et ressort tout particulièrement de cette rentrée littéraire, bref je l’ai beaucoup aimé et vous le recommande !

Sur cette île, d’une circonférence de 4 km, se trouvent un vieil homme mourant, sa fille, Dorothée, et le gardien, Tortu. Mais surtout il y a un iceberg qui n’a rien à faire là et que Tortu découvre au lendemain d’une tempête, échoué sur la plage. L’île est coupée du reste du monde à cause de la tempête. Ce qui n’est pas pour déplaire au gardien qui n’a pas envie de voir débarquer des curieux. C’est un être solitaire renfermant quelques blessures.

Cet iceberg reste tout de même un mystère et fascine Dorothée. Attirée, elle revient sans cesse l’observer, le toucher. Une sorte de relation charnelle se crée. Après 12 ans d’absence, elle est arrivée la veille sur l’île, un peu perdue, décidée à prendre soin de son père jusqu’à son dernier souffle.

La nature est omniprésente. L’île regorge de faune et de flore. On se demande si le climat s’est totalement déréglé et s’il s’agit d’une fable écologique.

Les chapitres alternent entre le point de vue de Tortu et de Dorothée, puis de deux autres personnages vers la dernière partie du roman. Les sensations ou sens font souvent ressurgir des souvenirs du passé des protagonistes.

Il y a une réelle ambiance, une atmosphère dans ce roman. Le début est plutôt dense, avec beaucoup de descriptions. En peu de pages, l’auteur nous donne beaucoup d’éléments, pour ensuite nous embarquer dans l’aventure et enchaîner les chapitres. Tous les personnages sont bien développés et attachants. On entre dans la psychologie de chacun et dans les relations entre chaque « couple ».

J’ai trouvé de la poésie dans l’écriture de Renaud de Chaumaray. Le roman se teinte de fantastique au début, mais à la fin tout s’éclaire et le lecteur a les réponses à ses questions, c’est la fin du suspense !

Merci aux éditions Le mot et le reste pour cette lecture captivante à l’instar de sa très belle couverture.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le jour où l’iceberg s’échoua sur l’île, les cerisiers du verger étaient tous en fleur. Six d’entre eux avaient été couchés par la tempête durant la nuit. Leurs pétales maculaient le mur de la grange comme des confettis après un carnaval. En plus des jeunes arbres fruitiers, le vent avait abattu une cinquantaine d’arbres, dont une majorité de pins et de chênes-lièges.
Tortu était occupé à ramasser le bois mort qui jonchait les plages. Il longeait le rivage en remontant l’île vers le nord et constituait de grands tas de bois et de déchets divers au fur et à mesure de sa progression. Arrivé au pied de la corniche, il leva enfin les yeux et sa récolte lui glissa des mains.
L’iceberg était là.
Quelque chose monta dans sa gorge, un rire ou un cri, il n’aurait su dire, car cela mourut avant de franchir ses lèvres. Il jeta un regard vers la falaise, puis vers le large, sans savoir vraiment ce qu’il cherchait, et reposa les yeux sur la glace, n’arrivant pas à choisir entre détresse et fascination. »

« Le gardien prit alors conscience d’une chose : quelle que soit la raison de cet échouage, sa solitude allait prendre fin. Ce territoire deviendrait une curiosité qui ameuterait les foules et la petite île serait prise d’assaut. Pour cet homme qui avait toujours cherché à fuir la civilisation et qui avait finalement trouvé dans ce lieu un véritable sanctuaire, c’était un bouleversement inédit. »

« L’hiver avait longtemps été sa saison favorite, les corps se recroquevillaient dans le silence qui tombait sur la ville, les terrains de jeux étaient désertés et son caractère solitaire jurait un peu moins. »

« Depuis lors, les chemins qu’il empruntait à travers la forêt et qui venaient longer de trop près la haute bâtisse de bois que son patron et désormais sa fille occupaient, avaient pris un tour nouveau. Une vibration qu’il aurait pu qualifier de « jaune or » s’était mise à courir le long des feuillages sur lesquels se découpaient les façades blanches de la villa. L’air aussi y avait muté, il était plus épais et plus sucré. Et quand le regard du gardien quittait la végétation pour scruter la fenêtre de la chambre du premier étage, il avait l’impression de respirer du miel. »

« Les jambes engourdies, elle avança jusqu’au pied du charme, plus majestueux encore que dans ses souvenirs. Moins haut que le phare, il n’en restait pas moins le maître incontestable des lieux. Ses impressionnantes branches nues, leurs innombrables ramifications, parcouraient le ciel gris comme le système sanguin d’un vaste corps disparu. »

« Dorothée posa sa main sur celle de son père, trouva tout de suite le geste faux et fit machine arrière. Il y avait toujours eu quelque chose entre ces deux-là pour éviter qu’ils ne se touchent. Quand ce n’était pas l’absence de l’un, c’était la rancœur de l’autre. »

« L’iceberg était un point d’interrogation monstrueux, échoué sur le rivage comme au bout d’une phrase. »

« Cet être iconoclaste donnait à l’île des airs de conte de fées. »

« Si, à l’époque, on lui avait demandé de s’imaginer adulte, elle se serait vue plus épanouie. Elle avait attendu toute sa jeunesse d’être une femme indépendante et de vivre la vie qu’elle voulait, et, à présent, elle trouvait que l’âge adulte avait l’amertume d’une fin d’éclat de rire. C’est ce qu’elle se dit en se blottissant sur le vieux matelas du transat, les yeux mi-clos, observant Tortu exécuter sa chorégraphie répétitive. »

« Cet iceberg était la somme de centaines, voire de milliers d’hivers. Et seulement trois jours allaient suffire à l’île pour défaire cet ouvrage patient. »

« Elle ne pouvait s’empêcher de projeter les travers de l’humanité sur ce spectacle étrange. C’était une vieille habitude pour l’homme blanc que de jeter dans ses cales des êtres et des choses qui ne lui appartenaient pas. »

Un simple dîner / Cécile Tlili

Nous sommes à Paris. Le roman s’ouvre avec Claudia transpirant d’avoir cuisiné toute la journée alors qu’il fait très chaud. Ce soir ils reçoivent un couple d’amis. Ce dîner est important pour son conjoint, Étienne. Il a invité son ami Rémi et sa femme Johar. Dès les premières pages on sent l’emprise d’Étienne sur Claudia, effacée, se sentant inférieure et mal à l’aise face aux trois autres personnes de ce huis clos. Au fur et à mesure Claudia dévoile sa personnalité et son histoire.

Johar arrive en retard. Elle n’a pas envie d’être là. Aujourd’hui elle a eu une proposition de poste qu’on ne peut refuser, celle qu’elle espérait mais quelque chose la retient d’accepter tout de suite. Elle a demandé un délai de réflexion jusqu’à ce soir, jusqu’à ce dîner qui va faire basculer la vie de tous les protagonistes.

Rémi est professeur, Johar a un poste à responsabilités dans une grande entreprise avec laquelle le cabinet d’avocats d’Étienne espère pouvoir faire des affaires. Claudia est kinésithérapeute. Les chapitres alternent les points de vue et ressentis des personnages. Le lecteur vit ce dîner au travers des quatre protagonistes et c’est psychologiquement très intéressant. Il y a une véritable ambiance.

Dans ce premier roman, Cécile Tlili réussit à maintenir la tension et retranscrit très bien les préoccupations de chacun. Les secrets des uns et des autres sont peu à peu révélés. On entre dans l’histoire intime de chaque couple. La véritable personnalité d’Étienne apparaît à son ami Rémi au cours de la soirée. Il est question de réussite sociale, d’ambition, de discrimination, de patriarcat, de maternité.

Un premier roman de cette rentrée littéraire très réussi que j’ai eu plaisir à lire. Une autrice à suivre !

Je remercie Babelio et Calmann-Lévy pour cette lecture.

Ce roman paraît le 23/08/23.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Claudia s’adosse au mur de la cuisine. La chaleur emmagasinée par le plâtre tout au long de la journée se propage dans ses hanches, ses omoplates, ses épaules. Sa tête tombe en avant, infiniment lourde. À la vue des striures rouges qui lui barrent la gorge, Claudia s’enfonce un peu plus profondément dans le mur, indifférente aux traces que ses mains, encore grasses d’avoir huilé le poulet, impriment sur la peinture blanche.
On étouffe dans cette cuisine. Il est près de 20 heures, pourtant le soleil continue de se glisser par les interstices des volets pour venir lui griller la peau. Ou peut-être est-ce le curry qui fait de cette pièce une étuve. Quelle idée de préparer un plat chaud et épicé par ces températures. Étienne lui avait dit qu’une salade ferait l’affaire.
Étienne s’approche d’elle. « Ils vont bientôt arriver, Claudia. Va prendre une douche. »
Lui est frais et propre. Il pose une main sur le cou de sa compagne. Sentant son artère palpiter contre son pouce, il lui demande, incrédule :
« C’est de préparer le dîner qui t’a mise dans un état pareil ? Va prendre une douche, ça te fera du bien. »
La main glisse du cou vers la nuque, qu’il enserre délicatement, poussant imperceptiblement Claudia en direction du couloir et de la salle de bains. Cou étroit. Le cou du poulet est parti à la poubelle, avec les abats. Le boucher s’entête à lui donner tous les morceaux de la bête et, toujours, elle passe un moment à contempler, perplexe, ces intrus au milieu des chairs à la peau orangée : la surface brillante et sombre des viscères, la courbure du cou, les ergots, désormais inoffensifs.

« Elle se demande ce qu’elle fait là. Elle regrette la tranquillité de son banc. Elle ne se sent pas prête à affronter toute une soirée la politesse mielleuse d’Étienne, le malaise de Claudia ni la mauvaise humeur de Rémi à son égard – un comble, il l’a suppliée de venir ici, et maintenant il entreprend de régler ses comptes avec elle en public. »

Il est incapable de comprendre pourquoi elle a droit à tout ce pouvoir alors que lui-même doit se contenter des sucres que daigne lui jeter Alexandra. Il a bien suivi, lui aussi, un parcours exemplaire. Il a comme elle passé des nuits blanches au bureau, à guetter une lueur de compassion dans le regard vide des agents de ménage. Il pense à son père qui l’a poussé à devenir avocat comme lui, il ricane en se représentant la morgue du vieil homme, toujours rasé de près, élégant dans ses costumes anthracite. Il la comprend, sa vie, maintenant, les déguisements n’y changent rien : son père, tout comme lui, se prostituait le jour pour trouver des clients, puis se faisait violenter par eux jusqu’au bout de la nuit. Il s’est stupidement laissé entraîner sur les pas du vieux dans le grand bordel des affaires.
« C’était foutu dès ma naissance pour la gloire professionnelle, de toute façon, se dit rageusement Étienne : je ne suis pas une femme et je ne suis pas arabe. »

« Rémi se tait, surpris par le mépris qu’il a entendu dans la voix de son ami. Il y a quelques minutes encore, profitant de l’absence de leurs compagnes, les deux hommes avaient replongé avec plaisir  dans le souvenir de leurs années étudiantes. Le vieux complice vient de s’effacer, il a cédé la place à l’avocat arrogant qui donne des leçons au petit prof. »

Eunice / Lisette Lombé

J’avais lu le recueil de poésie de Lisette Lombé qui m’avait beaucoup plu. Je n’ai donc pas hésité une seconde à tenter ma chance pour la masse critique privilégiée proposée par Babelio pour ce roman de la rentrée littéraire 2023.

J’ai retrouvé la langue, le rythme et la poésie de l’autrice. Ce roman est l’histoire d’une jeune femme, Eunice, 19 ans, Belge. Son petit ami vient de la quitter. Elle s’est saoulée pour oublier et n’a pas vu les nombreux messages sur son téléphone que ses proches lui ont envoyés pour lui annoncer la mort de sa mère. Un décès a priori accidentel mais elle refuse d’y croire et mène sa propre enquête auprès de sa famille, des collègues de sa mère, de sa coiffeuse, etc.

Eunice est une jeune femme très vivante, athlète, étudiante en psychologie, adepte des soirées et ouvertes aux rencontres amoureuses avec les deux sexes. Elle recherche l’amour, le désir. Elle se cherche aussi. Des secrets du passé ressurgissent. Elle essaye de comprendre qui était sa mère. Durant son deuil, elle rencontre Jennah lors d’un atelier d’écriture. Jennah, l’écriture et le slam l’aident à s’apaiser.

Le roman est découpé en 4 parties : couper, recoudre, cicatriser, vivre. La narratrice s’adresse à Eunice en la tutoyant, donc le roman est principalement rédigé à la deuxième personne du singulier.

Le ton et le style d’écriture de Lisette Lombé en font une voix unique de la littérature francophone contemporaine. Le lecteur se retrouve plongé dans la tête d’une jeune femme en proie aux doutes mais aussi très ancrée dans la société actuelle, libre sexuellement. Il y a parfois des mots crus. C’est un livre qui parle beaucoup des femmes et de la façon dont la société perçoit les femmes. Une lecture coup de poing comme le dit très bien la quatrième de couverture.

Si vous cherchez un roman singulier dans cette rentrée littéraire, une voix, si vous aimez être surpris par vos lectures, je vous recommande « Eunice » de Lisette Lombé !

Ce roman paraît aujourd’hui, le 18/08/23.

Merci Babelio et le Seuil pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Rupture.
Le mot n’est pas prononcé tel quel.
Détours. Périphrases. Excuses minables.
C’est mort.
Ça puait déjà la fin de l’histoire depuis hier soir : le truc très important qu’on préfère ne pas te dire par écrit, le resto romantique qui switche en simple verre d’afterworf, le ton faussement détaché.

« Il n’y a qu’un temps pour les crop tops et les minijupes.
Chacune son tour !
Et plus tôt tu captes que la société te considère comme un produite parmi les produits, avec une date de péremption, moins tu t’exposes à cette course contre le temps aussi désespérée que vaine. »

« On peut sortir du ventre d’une femme, on peut être nourrie par elle durant près de vingt ans, on peut vivre sous son toit, dormir toutes les nuits à une cloison d’elle, et ne s’être jamais demandé qui était vraiment cette femme.
Qui s’intéresse à ce que sa mère ressent en tant que femme ? »

« Tu as peu de temps devant toi, Eunice. Tu causeras du cas de ton oncle une autre fois. Une merde à la fois. Direction le grenier sans passer par la case café. Tu ne sais pas ce que tu cherches exactement, une lettre, une babiole, n’importe quoi qui puisse t’aider à y voir plus clair, qui puisse te relier d’une manière différente à ta mère et à cette nuit-là. »

« Comment on s’affranchit des dogmes, des normes, des prescrits religieux. Comment on se déleste du poids des traditions familiales et des attentes d’autrui pour répondre à l’appel de la passion. »

« Hier, le MC a introduit la soirée en disant qu’on n’arrive jamais au slam par hasard, que c’est le slam qui nous choisit au moment où nous avons le plus besoin de transformer nos émotions en poèmes. Tu ne sais pas si ces considérations s’appliquent à toi, Eunice, mais tu sens qu’il s’est passé quelque chose d’important, hier, derrière le micro.
Tu le sens dans ton corps. Tu pètes la forme ce matin. Tu t’es réveillée à cinq heures trente avec une envie féroce d’écrire un nouveau texte. C’est comme si tes idées étaient des grains de maïs trempés dans une huile en ébullition, qu’elles boursoufflaient à toute vitesse, explosaient et débordaient de la casserole en tous sens.
Les mots jaillissent. Les pages de ton calepin semblent se noircir d’elles-mêmes. Tandis que tu écris, tu observes ta main se déplacer de gauche à droite et fébrilement revenir à la ligne. Sensation étrange d’être la spectatrice d’une autre personne, diserte, confiante, lyrique, une personne qui a un tas de trucs à dire sur le monde et qui ne se sabote pas en questionnant sa légitimité et sa capacité à pondre des histoires intéressantes.
Tu te laisses porter. Tu ne contrôles rien. Tu ne tentes pas de faire du beau, du logique. Tu te fous des fautes d’orthographe, tu bazardes la ponctuation. Tu n’ordonnances rien. Tu traces.
Écriture automatique.
Une phrase puis une phrase puis une phrase. »

« Tu ne cherches pas à comprendre, Eunice, pourquoi c’est ce souvenir-là qui remonte à la surface, ce matin. Tu écris le souvenir, tu le déroules, tu le dilates. Tu gardes trace, tu captures. On verra plus tard pour l’interprétation. On verra plus tard si un poème peut naître de cette fulgurance ou si cette frénésie de l’aube n’a vocation qu’à te décharger de ton trop-plein d’énergie et à te faire démarrer la journée du bon pied. »

La rentrée littéraire 2023

Voici ma sélection parmi les 466 livres à paraître en cette rentrée littéraire. A noter une légère baisse, on reste sous la barre des 500 titres parus. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, même si je n’arriverai pas à tout lire, peut-être que certains romans seront moins noyés dans la masse et auront la chance de trouver des lecteurs.

Côté français, on compte ainsi 321 titres publiés, dont 74 premiers romans. (Source : Livres Hebdo)

Les titres apparaissent par date de parution. Vous pouvez cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Cette liste peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout de la deuxième soirée de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 27 août : les éditions du Typhon, Métailié, Les Heures Brèves, Monts Métallifères, Sous-Sol. Vous pouvez vous inscrire sur le site vleel.com.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !

Ritournelle / Dimitri Rouchon-Borie

Ce livre figure depuis un moment dans ma PAL. Il fait partie d’une trilogie, commencée avec « Le démon de la colline aux loups », un roman fort paru en 2021 et qui m’avait marquée, gros coup de cœur/poing. Dimitri Rouchon-Borie publie un nouveau roman en cette rentrée littéraire, toujours aux excellentes éditions du Tripode, l’occasion pour moi de faire remonter « Ritournelle » et « Fariboles » sur le dessus de ma pile à lire !

Ce second roman est inspiré d’un fait divers parmi ceux que Dimitri Rouchon-Borie couvre au quotidien en tant que journaliste et chroniqueur judiciaire. Il s’agit encore d’une histoire sordide faite de violences. Monsieur Ka, monsieur Ron et monsieur Petit sont jugés pour meurtre avec torture et actes de barbarie. Comment en sont-ils arrivés là ? Et comment ont-ils pu basculer dans une telle violence en torturant un homme qui n’avait rien demandé ? C’est ce que raconte ce livre, en passant d’un personnage à l’autre, avec des éléments du procès et les questions de la présidente pour recentrer l’histoire.

Oui ce livre ne plaira pas à tout le monde. Il est dérangeant. Il est plein de sang et de violences que beaucoup fuient dans leurs lectures. Ce n’est clairement pas une lecture de plage ! Mais Dimitri Rouchon-Borie sait très bien retranscrire l’atmosphère d’un procès et faire ressortir l’humanité de ses personnages. Dans « Le démon de la colline aux loups » il y avait cette voix singulière et rare de Duke. Dans « Ritournelle », il n’y a pas cette voix et en cela je trouve le premier roman plus réussi, mais la folie de cette histoire maintient l’attention et l’envie de comprendre aussi. Je l’ai quasiment lu d’une traite, la gorge serrée et c’est pour moi le signe que Dimitri Rouchon-Borie a réussi ce second roman et qu’il est un écrivain à suivre assurément.

Je commence ma lecture du troisième volet constitué d’histoires de procès « ordinaires » comme il y en a tous les jours dans les tribunaux. Et je me réjouis de lire « Le chien des étoiles », à paraître le 17 août 2023.

A noter la magnifique couverture de Delphine Rivals.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le corps est parfaitement allongé dans un recoin de la ruelle. La tête tournée vers le ciel. Le menton dans une posture volontaire. Au sommet du crâne, sous l’effet d’une brise légère, une mèche de cheveux, dressée à l’oblique, vient caresser la vitrine d’une boutique. A la manière d’un feu follet signalant une âme dans la nuit. »

« Un monsieur, âgé d’une cinquantaine d’années, visage grêle et yeux fuyants, s’accroche à son gobelet de café. Il le tient devant lui. Les bras presque levés. Les gobelets empêchent peut-être les chutes intérieures. »

« Il y a dans la salle. De ces silences qui n’appartiennent qu’aux cours d’assises. On ne sait pas bien s’ils soulagent. S’ils pèsent trop. On ne sait pas bien s’ils sont une fin. Ou s’ils sont un seuil. Mais leur densité nous oblige. Personne ne murmure. Personne ne renifle ni ne tousse. Les escortes sont figées. Les jurés statufiés. L’accusé, debout, tête basse, n’ose pas lever la tête.
La voix de la présidente sonne comme un retour à la réalité.
– Vous ne sentez pas que c’est là que tout bascule ? »

Reste / Adeline Dieudonné

Une femme écrit des lettres à l’épouse de son amant. Il vient de mourir, subitement, alors qu’ils passaient un week-end à la montagne. Elle veut le garder encore près d’elle. Elle ne veut pas le rendre tout de suite à sa famille. Dans une sorte de confession, elle tente d’expliquer son geste et ses sentiments.

Je n’ai pas été convaincue par ce roman. Je l’ai lu jusqu’au bout mais je pense qu’il n’était pas vraisemblable pour moi de garder ainsi un corps près de soi, de le porter, de le trimballer. Et puis il y a aussi ce côté chamanique avec la rencontre de la « sorcière ».

Bref, une lecture d’été qui ne restera pas dans ma mémoire.

Et vous, l’avez lu ? Aimé ?

Note : 3 sur 5.

« Le monde d’Hugo ne m’intéressait pas parce qu’il me rendait triste. Il m’a fallu plusieurs mois après notre séparation pour identifier exactement l’origine de cette tristesse. C’était son vocabulaire. Management, CEO, implémenter, data, digitalisation, customer, gestion des flux, expérience client, ressources humaines, target. Un vocabulaire de nazi. Hugo et moi ne parlions pas la même langue. Pourtant c’était un homme intelligent. Peut-être que c’est ça aussi qui me rendait triste. Toute cette intelligence gâchée. »

Roman fleuve / Philibert Humm

Été 2018, le narrateur, qui n’est autre que l’auteur, décide de descendre la Seine en bateau, à la rame, de Paris à la mer. Deux de ses camarades, Samuel Adrian et François Waquet, veulent embarquer avec lui dans cette aventure.

L’éditeur prévient le lecteur dans une note au début : ce périple a réellement été entrepris par ces trois jeunes gens et il « ne saurait être tenu responsable des mauvaises idées que ce livre ne manquera d’instiller dans le cerveau vicié des nouvelles générations gavées d’écran et pourries à la moelle. »

On suit ce trio loufoque dans ses péripéties, depuis l’achat du bateau sur Le Bon Coin, qui aurait appartenu à Véronique Sanson, jusqu’à l’arrivée. Ils sont totalement inconscients du danger et ignorants en matière de navigation fluviale. Les diverses rencontres avec les autochtones au fil du fleuve sont racontées et divertissent assurément les lecteurs. Quelques gravures d’Arthur Capmas accompagnent le récit et permettent au lecteur de visualiser quelques objets importants de cette aventure.

Ce premier roman est original, bourré d’humour et d’auto-dérision. Avec son ton décalé et sa langue désuète, il s’agit d’une parodie de roman d’aventures. Il faut aussi relever les titres de chapitres qui résument le contenu du chapitre à venir et qui sont très bien trouvés. Le roman est écrit au passé simple et à l’imparfait, avec beaucoup d’adverbes et de références.

J’avoue avoir été lassée au bout d’un moment. Pile au moment d’ailleurs où l’auteur interpelle le lecteur en lui disant : « Je veux observer ici un aparté. J’entends le désarroi du lecteur. Nous atteignons les deux tiers du livre et vous vous ennuyez. J’admets que ce n’est pas le meilleur passage. On vous a habitué à mieux. » Philibert Humm joue avec le lecteur !

Ce roman conviendra parfaitement à ceux qui veulent lire autre chose que des romans noirs et plombants. Il peut être une excellente alternative aux lectures de plage car il sera tout aussi divertissant ! Voici un jeune écrivain qui ne se prend pas au sérieux mais fait les choses sérieusement comme on dit. Il a d’ailleurs obtenu le Prix Interallié 2022 et il est sélectionné pour le Prix Premières Paroles 2023 dont VLEEL proposera des rencontres avec les auteurs à la rentrée.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
I
Typologie du genre humain.
L’aventurier contre tout chacal.
Il existe deux catégories d’individus. Ceux qui prennent des risques et ceux qui n’en prennent pas. Les aventuriers et les autres. Me concernant, j’appartiens à la première catégorie. Les aventuriers vivent une vie trépidante et portent des gilets à poches. Ils courent le monde, gravissent des sommets, tombent dans des crevasses, s’écorchent les genoux. Quand ils rentrent à la maison, ils racontent leur aventure en enjolivant à peine, parce que c’est bien joli de ficher le camp aux cinq cents diables, si on ne peut en parler au retour, ça ne sert à rien. Quand l’entourage a suffisamment soupé du récit des aventures, il est temps de repartir. Telle est la destinée des aventuriers.

« A cet instant mon téléphone exécuta les premières mesures des Quatre Saisons de Vivaldi. C’était ma mère, celle par qui j’étais venu au monde et dont j’étais le fruit des entrailles et la chair de la chair. Ma mère donc.
– Que puis-je pour toi ? M’enquis-je en décrochant.
– Ne pas couler, répondit-elle froidement. La mère Adrian m’a détaillé votre projet. C’est intelligent, bravo. Je te préviens, conosaure, si tu te noies tu vas m’entendre.
Et sa chair de ma chair mit fin à la communication. Les aventuriers ne font généralement pas grand cas du souci de leurs parents. La désobéissance est le premier jalon de l’aventure et l’aventurier ne va pas plus loin que la haie du jardin s’il obéit à sa maman. D’ailleurs aucun aventurier ne parle jamais de sa maman. On dirait qu’ils sont tous orphelins. Mon œil ! Les aventuriers ont des mamans, eux aussi, et qui se font du mouron. »

« Ce type d’intermède, j’en conviens, n’apporte rien en tant que tel au développement du récit mais il constitue de ces respirations qui rendent supportables la lecture des romans d’aventures. On trouvera dans le commerce des romans d’aventures à couper le souffle. Dès les premières pages, le lecteur est pris à la gorge. C’est haletant, d’accord, mais asphyxiant à la longue. A mon sens, l’aventurier doit garder ceci à l’esprit : les gens qui lisent mènent le plus souvent une existence morne et routinière en comparaison de la sienne. Ils se lèvent à heures fixes, écoutent les prévisions de Laurent Cabrol, se rendent au travail, essuient les remontrances d’un chef de service, déjeunent à la cantine et couchent tous les soirs dans le même lit, quel ennui. Leur cœur n’a pas l’habitude de battre la chamade. Il convient de ménager ce lecteur, de lui réserver des temps calmes qu’on appelle entre nous ventilations narratives. Sans quoi celui-ci s’essouffle, perd haleine, suffoque et meurt parfois. Par conséquent je serai dans les pages qui suivent économe en rebondissements. »

« Comme on l’a vu déjà, comme on le verra encore, l’enboissonement constitue l’un des principes fondamentaux de ma technique de management. L’expérience le démontre : il est avantageux de boire l’apéritif pour affermir les liens qui unissent divers individus engagés dans une même entreprise. Répétée à intervalles réguliers, l’absorption d’apéritifs détend l’atmosphère et maintient un certain esprit de corps. Les tensions sont pour ainsi dire purgées. On voit depuis quelques temps se développer, sur le modèle américain, des stages de team building en entreprise et autres séminaires d’intégration. Je ne dis pas qu’ils sont inutiles, je dis que rien ne vaut le Cinzano. En effet le Cinzano, comme le Martini dry, la liqueur de gentiane et dans une moindre mesure le punch coco, vous soudent une équipe en cinq sec. J’ai connu des gens excessivement ennuyeux à jeun devenir les meilleurs compagnons après quatre ou cinq verres de porto. Au sixième verre ils dansaient sur la table et au septième ils m’appelaient Maman. »

« Personne n’avalerait ça. C’était pourtant la vérité nue. La réalité dépasse la fiction pour une raison simple : la fiction doit rester vraisemblable. La réalité, elle, n’y est pas tenue. »

« Sur cette berge où nous déjeunions, un drôle de type vient à passer, juché sur son quad à moteur thermique. Il ralentit l’engin à notre hauteur et dit : « Pascal, enchanté. » Les voyages sont l’occasion d’établir un lien avec les populations indigènes. Il ne faut jamais rechigner à pratiquer le commerce des relations humaines. Ces rencontres fortuites et enrichissantes constituent le sel de l’aventure. Si vous avez de la chance, l’autochtone vous régalera du récit de légendes locales. Personnellement c’est ce que je préfère. Vous pourrez en contrepartie lui apprendre quelque chose qu’il ne sait pas, comme le fonctionnement des institutions de notre république. Rien ne sert de faire trop long. Un rapide exposé des caractères généraux du bicamérisme français et de son incidence sur l’affermissement du pouvoir législatif suffira amplement. C’est l’intention qui compte. Et le symbole. A défaut vous pourrez offrir une tasse de café ou une barre chocolatée.
Pascal aimait la nature, comme il nous l’expliqua en laissant tourner le moteur. Vraiment, il se désolait de la montée des eaux et du réchauffement climatique. « Une fois, il y a longtemps, dit Pascal, j’ai descendu la Seine en bateau de croisière. Un peu comme vous sauf qu’il y avait ma femme. On est allé jusqu’à Rouen. » Nous répondîmes que c’était une belle histoire et qu’il avait eu raison de la raconter. Pascal dit encore : « Sur l’eau, on voit des choses qu’on ne voit pas depuis la terre. C’est une question de point de vue. Tout est une question de point de vue. » Pascal dit deux ou trois autres choses dont je ne me souviens pas et il disparut en pétaradant. En voyage il n’est pas rare de rencontrer des Pascal. Ce sont des gens qui surgissent des coulisses, vous récitent leur tirade et s’évaporent. Ils sont les figurants de nos vies, des hommes-foules solitaires, deuxième ou troisième rôle sans incidence sur l’intrigue. On oublie souvent de les créditer au générique. Peut-être Pascal était-il allé dire son histoire ailleurs. Ou bien il était retourné se cacher derrière le monticule, guettant les prochains canoteurs qui voudraient bien entendre que, lui aussi, un peu comme eux sauf qu’il y avait sa femme, a vu sur l’eau des choses qu’on ne voit pas depuis la terre. Car c’est une question de point de vue. »

« Quand j’y repense aujourd’hui, j’ai un chat dans la gorge pour ne pas dire une boule coincée dans le flipper. Et je parie que les deux autres aussi. Bertrand était resté planté là sur la berge. Il avait ce curieux visage sombre d’enfant adulte à vous briser le cœur, dont parle Hemingway. A mesure que nous ramions, je voyais rapetisser sa silhouette et sentais grandir en moi la honte. « C’est dégueulasse », dis-je. « Dégueulasse, répéta le major. C’est quoi dégueulasse ? » Cinq minutes passèrent avant que Bobby ne réponde : « C’est comme les endives cuites. » »

« Je veux observer ici un aparté. J’entends le désarroi du lecteur. Nous atteignons les deux tiers du livre et vous vous ennuyez. J’admets que ce n’est pas le meilleur passage. On vous a habitué à mieux. Alors quoi ? Nous ramions, c’est la vérité. Le temps s’étirait, on ne pensait qu’à le tuer. Devrais-je prétendre le contraire et faire accroire qu’à bord c’était l’Épiphanie et les feux de la Saint-Jean ? Non, non et non. Il y avait six jours que nous voguions sur un canot plastique dans un fleuve excessivement sale. Les localités se succédaient dont nous ne voyions rien que le nom sur la carte. Quand il nous aurait plu d’y accoster, c’était souvent impossible. Nous étions les oiseaux de passage, condamnés au mouvement. Au fond de nos cœurs impatients nous n’avions qu’une hâte : arriver à la mer et en finir. Cette confession vous surprend. Vous n’en trouverez pas de pareilles sur le marché du roman d’aventures. Les écrivains-voyageurs ont l’habitude d’escamoter l’ennui. Ils n’en parlent pas plus que de leur maman. Moi j’ai pris le parti de tout dire, et notamment qu’on s’emmerdaient à mille balles de l’heure. Le meilleur moment dans l’amour, dit Georges Clemenceau, c’est quand on monte l’escalier. De même le meilleur moment dans une descente de Seine, ce n’est pas quand on descend la Seine mais bien plutôt l’instant qui le précède : celui où l’on fait sa valise. Je me demande même si le meilleur moment n’est pas celui qui précède le moment de la valise : quand du voyage on a seulement le vague projet ; à moins qu’il ne s’agisse de cet autre moment qui les précède tous deux, quand on n’a pas encore eu l’idée du projet et qu’on est tranquillement installé chez soi, une pizza au micro-ondes et le DVD de Brokeback Mountain dans le lecteur. »

« Un panneau d’information m’apprit qu’un certain Philibert, « pieux cénobite et fin abbé », avait fondé l’abbaye de Jumièges. J’en conçus une certaine fierté. C’est vrai, les Philibert célèbres ne courent pas les rues de nos jours. On peut penser que ça n’ira pas en s’arrangeant. En France, où ils vivent pour la plupart, l’âge moyen des Philibert est de 69 ans. Ainsi deux Philibert sur trois souffrent de la prostate. Si cette dynamique ne s’inverse pas rapidement, il se pourrait que nous disparaissions de la surface du globe d’ici à trente ou quarante ans, avant même la calotte polaire ou le panda toux. Évidemment, personne n’en parle. »

De sel et de sang / Fred Paronuzzi

Août 1893, le ton monte dans les marais salants près d’Aigues-Mortes. Les travailleurs locaux ne supportent plus les saisonniers Italiens et le leur font savoir. La colère s’amplifie. Chacun apporte son relent de haine et de racisme à cette histoire sordide. La folie s’empare de presque tous les habitants. Quelques-uns tentent d’aider les Italiens, en les cachant. La veuve Adélaïde Roussel les protège dans sa boulangerie. C’est elle qui raconte cet épisode de violence qu’elle n’arrive toujours pas à comprendre.Le Maire fait appel au préfet, aux gendarmes, mais ils sont peu nombreux face à la population déchaînée. On sent la violence monter et exploser. Le lecteur est impuissant et démuni face au sang qui gicle dans les pages de cet album. Cet événement historique est une histoire vraie, révoltante, qui donna lieu à un procès. Il y a eu 10 morts et des dizaines de blessés marqués à vie.

Le massacre d’Aigues-Mortes est une tragédie mise en images par Fred Paronuzzi et Vincent Djinda, chez Les Arènes. Des tons ocres qui rendent très bien l’atmosphère étouffante et la violence de cette histoire marquante. Quelques explications et références bibliographiques se trouvent en fin d’ouvrage.

Cette BD est finaliste du Prix Orange BD 2023.

Note : 4 sur 5.

Partout les autres / David Thomas

Prix Goncourt de la nouvelle 2023, David Thomas avait déjà reçu le prix de la Nouvelle de l’Académie française en 2021 pour son recueil « Seul entouré de chiens qui mordent », également publié à L’Olivier. J’ai dévoré ces nouvelles qui font une demie-page à 9 pages pour certaines. Le ton est souvent drôle voire cinglant. Ce sont des histoires très différentes où des êtres humains sont en proie à la folie, aux doutes ou malmenés par l’amour. Il y a souvent des rendez-vous ratés. Les personnages font de petits arrangements par amour ou par surprise. Les chutes sont particulièrement réussies. Des situations de la vie qui peuvent parler à tout un chacun.

Ci-dessous, vous pouvez lire la nouvelle « Nouveau genre littéraire » qui je trouve représente bien le style de l’auteur qui se met en scène avec autodérision. Les nouvelles servent de mesure de temps d’attente lors des rendez-vous médicaux. Deux ou trois textes d’attente ça passe, mais davantage, c’est un motif pour changer de médecin !

Un recueil à placer dans toutes les salles d’attente bien évidemment ! Et si vous n’aimez pas les nouvelles, c’est peut-être l’occasion de vous réconcilier avec elles ! En tout cas ce serait dommage de passer à côté de cet excellent moment de lecture. Pour ma part, je lirai assurément d’autres recueils de David Thomas. Si vous avez des conseils, je suis preneuse.

Note : 4.5 sur 5.

« Nouveau genre littéraire
Je ne suis peut-être pas le meilleur écrivain de ma génération mais ce qui est sûr c’est que j’ai inventé un genre. Depuis vingt ans que je publie, mes livres se sont installés pour se faire une place unique dans le paysage littéraire français. Et ce, grâce au travail acharné du directeur commercial de ma maison d’édition qui, quand j’y suis arrivé il y a dix ans, a flairé le bon coup. C’est pas chez les libraires qu’il a envoyé les représentants, c’est chez les coiffeurs, les dentistes et les généralistes. Pratiquement tous ces professionnels possèdent maintenant, dans leurs salles d’attente, au moins un exemplaire d’un de mes livres. Du coup, aujourd’hui, tout le monde a constaté une modification de l’évaluation du temps passé à patienter dans ces antichambres.
– J’ai un dentiste il est très bien, Abkazian, il s’appelle, tu le connais ? Chez lui on n’attend jamais plus de deux ou trois textes.
– T’as du bol, chez mon nouveau généraliste j’ai dû poireauter dix-sept textes.
– Dix-sept ; c’est abuser. D’autant que ça dépend du recueil. Au début les textes dépassaient rarement une demi-page, maintenant je sais pas il doit se prendre pour Proust, ça peut aller jusqu’à trois pages. Dix-sept textes de trois pages, il se fout de la gueule du monde ton médecin, tu devrais changer de généraliste. »