Deux grands hommes et demi / Diadié Dembélé

Manthia raconte son histoire à un interprète. Il commence son récit par sa famille, son village au Mali. On sent le poids des traditions familiales. Il ne peut faire ses propres choix, obligé de subir la colère de son père et de travailler dans les champs. Mais quand une invasion de criquets détruit la récolte, Manthia doit partir à la ville, à Bamako pour travailler et nourrir sa famille. Mais là encore, il ne décide de rien. C’est son oncle qui organise tout. Il ne dispose pas de son salaire qui va directement à ses parents. Son ami d’enfance, Toko, le rejoint. Ils ne se quittent plus à partir de ce moment-là.

En 1991, des troubles politiques et sociaux obligent Manthia à partir plus loin pour gagner sa vie. Son oncle prépare son départ, les papiers, le billet d’avion. Avec un visa de touriste, il arrive à Paris chez un membre de sa famille, Samba, le fils de son oncle. Il vit dans un foyer avec d’autres africains sans-papiers. Il effectue des missions d’intérim sur des chantiers. Là aussi son salaire ne lui est pas versé directement mais sur le compte de Samba qui ne lui reverse qu’une petite partie, le reste servant à rembourser son oncle, payer sa place dans le foyer, etc. Manthia attend désespérément une réponse à son dossier de régularisation pour sa situation en France. Contrairement à Toko, il s’impatiente, se rebelle. Il veut être libre, s’intégrer en suivant des cours de français.

A qui Manthia raconte-t-il sa vie et dans quel but ? On le découvre au fur et à mesure de la lecture du roman. L’amitié entre les deux jeunes Maliens n’est pas toujours simple mais révèle finalement une belle fraternité et solidarité. Le courage et la détermination animent ces deux jeunes hommes, l’espoir aussi.

Ce roman retrace l’histoire des sans-papiers occupant l’église Saint-Bernard à Paris en 1996. Événement qu’on a ensuite nommé « mouvement des sans-papiers ». On ne peut qu’être touché par le récit de Manthia, dont la vie reflète certainement des témoignages entendus par l’auteur.

J’aurais aimé encore rester un peu avec Manthia et savoir ce qu’il advient après ce douloureux exil. C’est bien là le signe d’un personnage attachant. J’avais beaucoup aimé la langue et l’écriture du premier roman de Diadié Dembélé. Je retrouve avec plaisir sa plume dans ce second roman. J’ai eu l’impression par moment d’entendre un griot me raconter une histoire. Il y a de nombreuses expressions africaines. La langue maniée par l’auteur est belle et vivante. Un roman malheureusement toujours d’actualité, 20 après les faits décrits.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Entre le massif de l’Assaba et le fleuve Sénégal, on ne dit pas un mot de l’aventure vers l’inconnu. Rien ! Pas un son articulé, ni un bruit ayant la forme d’une syllabe, d’un cri, d’un soupir ou d’une respiration bruyante. Chut ! Ne faites pas fuir la bravoure dans le cœur des jeunes garçons endormis. Mettez des mains fières devant vos bouches ensanglantées. Enfouissez vos visages disgracieux dans la terre. Cachez-vous derrière la maison de votre père, et ne revenez pas avant d’avoir camouflé l’excrément de lâcheté qui a giclé sur votre honneur, dès que votre bouche a souhaité dire la vérité. Un homme ne se plaint pas. »

« C’est à ce moment que je réalise l’ampleur de la chose, des gens attendent le changement. Mais pas moi. »

« Je ne regrette pas non plus les longues assemblées et réunions en tout genre auxquelles je participe avec les autres « gars », qui viennent bousculer mes certitudes de la géronto-aristocratie injuste dans laquelle on naît, attaché à une famille incluse elle-même dans une caste alliée à une autre caste au sein d’une ethnie endogamique qui ne laisse aucune place à l’individualité. Ces certitudes bousculées avaient conduit à une certaine dose de passivité de ma part, dans la mesure où j’ai toujours tout accepté sans presque broncher, puisqu’aucun élément de comparaison n’existait là d’où je venais, et que les rôles semblaient immuables. Je trouve enfin quelqu’un qui met des mots sur les sentiments trop longtemps refoulés. J’apprends que l’homme se constitue par lui-même, égal aux autres, indépendamment de son lieu de naissance, de sa couleur de peau, de sa religion ou d’une quelconque conviction politique, qu’il doit continuellement se battre pour faire respecter ses droits, quel que soit l’adversaire en face.
Et surtout, je ne regrette pas les manifestations auxquelles il me fait participer, parfois contre mon gré. C’est ainsi, une forme de résilience habite chaque homme privé d’identité, homme disparu dans les fins fonds des lois injustes. Parfois, j’y vais de mon plein gré, chargé de l’énergie qu’il m’insuffle, et me sors de mon marasme avec la seule phrase : « Nous pas bouger ! » »

« Le vingt-trois août mille neuf cent quatre-vingt-seize est le jour fatidique, mais ça vous le savez déjà. C’est le jour où le cœur des hommes s’est fendu comme une pastèque devant notre détresse, nos pieds et mains liés et offerts en sacrifice à l’ambition politique d’être vénaux. »

« Regardez-nous ! Nous sommes pleins de vos regrets furieusement avalés, puons le parfum de votre mépris entièrement assumé ! Dans vos sommeils, les bras invisibles qui récurent vos toilettes, passent l’aspirateur dans vos bureaux, torchent vos grands-mères avec notre langue métissée. Une rumeur. Un voile noir. Silence. »

Un coup au cœur / Emmanuelle de Boysson

L’autrice raconte dans un roman son attaque cardiaque et sa longue convalescence. Pour cela, il a d’abord fallu qu’elle mène une enquête. Elle ne se souvient pas de ce moment où son compagnon lui fait un massage cardiaque, de l’arrivée des pompiers pour la réanimer, de son transport à l’hôpital et des soins médicaux pratiqués en urgence. Avec beaucoup de détails, parfois du sang, elle fait le récit de ce combat pour la vie. Une grande partie du roman se déroule à l’hôpital et traduit une reconnaissance envers le personnel médical.

Emma se reconstruit petit à petit. Elle réapprend les gestes du quotidien afin de retrouver son autonomie. Il n’est plus question de fumer désormais mais de prendre soin de son corps, d’elle.

Elle aborde également le thème de l’EMI ou expérience de mort imminente. Pendant les trente minutes où son cœur a cessé de battre, elle s’est retrouvée dans un endroit où elle se sentait bien et dont elle n’avait pas envie de revenir. Troublée, elle a d’abord eu peur d’en parler, puis elle a lu un livre sur le sujet et commencé à écrire ses souvenirs de ce moment.

Ce livre est tout sauf triste. Il est lumineux. Avec humour et autodérision, mais aussi avec poésie et douceur, Emmanuelle de Boysson nous offre un hymne à la vie.

Je remercie l’autrice et Calmann-Lévy pour l’envoi de ce livre

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je suis morte le 7 février 2022. Il était 17h20 lorsque mon cœur s’est arrêté. Je ne me suis aperçue de rien. Ça s’est passé comme si je m’endormais. C’était doux, presque un soulagement. Je savais où j’allais : il m’a suffi d’ouvrir une porte pour entrer dans un endroit que j’avais l’impression de connaître, où je me sentais bien. Trente minutes dans l’au-delà. Si Anton n’avait pas été là, j’y serais encore. S’il n’avait pas eu la présence d’esprit de me faire un massage cardiaque, j’aurais pu devenir un légume. Il m’a sauvée, repêchée in extremis, ou plutôt ressuscitée. Un vrai miracle. »

« Maintenant que je suis redevenue lucide, je ne risque plus de divaguer, je peux me fier à ma petite jugeotte. De même, je comprends mieux le voyage : la traversée du Styx a été un jeu d’enfant, un pur plaisir. Le retour, un calvaire qui se prolonge. Pas étonnant que la plupart des gens préfèrent un aller simple. »

« Ma cousine me caresse la joue, un pigeon se pose sur un banc, le ciel rosit. Je suis vivante. »

« Sans doute ai-je négligé, voire maltraité mon corps. Il m’a fait payer cher mon addiction au tabac. Le corps, cet inconnu. Alors que nous nous croyons tout-puissants, il accumule rancœurs et frustrations pour finir par se venger. S’il nous offre d’infinis plaisirs, il n’a aucune morale, nous trahit, nous ronge et nous détruit. Pas d’état d’âme : même les génies sont foudroyés. La nature peut se permettre de gaspiller, elle renaît à foison, là où on ne l’attend pas. »

« Si je n’écris pas, ce que j’ai vécu n’existe pas. »

« Peu à peu, je renoue avec ce délié, ce lâcher, cette magie d’une pensée en action. Les phrases coulent et s’entrelacent, suivant une géographie intérieure faite d’impressions. Un pur plaisir, une renaissance, un instant à moi, la satisfaction, que jamais l’ordinateur ne donnera, d’épouser des arabesques, de vagabonder, de jouer aux devinettes, de file la métaphore à n’en plus finir. Sans complexes, je me vautre dans le moelleux des figures et des tournures. Si j’en avais la force, cela pourrait durer des heures, tant l’écriture rend la vie, me redonne ce qui fait de moi quelqu’un d’unique, m’unifie, me pose et me repose, me relie aux scribes, aux bâtisseurs de cathédrales, aux potiers, aux moissonneuses, tisseuses et brodeuses. »

Rousse / Denis Infante

Ce roman raconte la quête d’une jeune renarde, Rousse. Elle veut aller voir ce qu’il y a plus loin, au-delà du Bois de Chet. Son parcours est composé d’aventures, de rencontres, d’amitiés, d’entraide et de respect, parfois de peur mais toujours d’espoir et de courage.

Le climat change et la sécheresse se fait plus présente. Rousse recherche de l’eau, des paysages qui ne soient pas apocalyptiques. Les paysages défilent sous ses pas. Elle constate des traces de la présence d’hommes mais ils ont disparu de la Terre. Sorte de conte écologique, ce premier roman nous invite à faire preuve de sagesse et à percevoir la beauté de la nature qui nous entoure pour en prendre soin.

Les compagnons de route de Rousse, une ourse et un corbeau, partagent leurs connaissances avec elle. La transmission a un rôle important dans l’histoire.

Les émotions et les sens de la renarde sont au cœur de l’écriture de Denis Infante. La particularité de cet ouvrage est qu’il ne comporte pas d’articles devant les noms, c’est-à-dire l’absence de « le/la/les/un/une/des ». Je me suis rapidement habituée à cette écriture. L’envie de connaître la suite des aventures de Rousse a été plus forte. Je me suis attachée à cet animal. L’absence d’articles pourrait être comparée au jeu qu’on voit parfois passer sur un réseau social connu où il manque des lettres dans un texte mais notre cerveau arrive tout de même à le lire et le comprendre. Il reconstitue les mots. J’avoue préférer quand tous les articles sont là !

Ce fut une expérience de lecture intéressante et unique. J’ai aimé l’écriture sensible et poétique de Denis Infante. Si vous aimez les OLNI, objets littéraires non identifiés, celui-ci est original et devrait vous plaire. Ce court roman est une ode à la nature, à percevoir tout simplement la beauté des habitants de l’univers à l’instar des livres de Jean Giono.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Aucune pluie n’était plus tombée depuis de trop nombreuses lunes. Et dans Bois de Chet, comme partout alentour, vivants souffraient de grande soif. Mobiles autant qu’immobiles, ailes, pattes, nageoires, racines, radicelles, tous enduraient manque d’eau, manque de cet insaisissable et pourtant vital élément qui n’avait ni forme, ni voix, ni couleur, et si eau était vivante, nul jamais n’en avait surpris moindre preuve. Nul jamais n’avait échangé joie, bonheur, colère ou désir avec elle. C’était toujours sens unique. C’était toujours reflet, image de soi-même qui apparaissait parfois, à sa surface. D’elle, personne ne savait rien. Certains pensaient qu’eau n’était que forme liquide de rochers et comme eux, n’avait ni vie, ni esprit. D’autres, inversement, affirmaient qu’elle était mère de toute chose, génitrice, matrice, première née. »

« Rousse était jeune renarde à robe flamboyante, dont beauté et finesse d’esprit attiraient de nombreux soupirants, mais Rousse tous refusait, utilisant griffes et dents, fuite ou combat si nécessaire, dissuadant d’insister mâles plus tenaces. Rousse était libre et solitaire et tenait à le rester. Ce qui ne l’empêchait pas de s’être fait durant sa courte existence quelques amis fidèles parmi ceux de son peuple ou autres vivants, avec qui elle aimait partager doutes, joies et tendresse. »

« Rousse partir donc un matin à peine lueur du jour rosissait au levant, en direction de lointaines montagnes que l’on disait si hautes qu’elles touchaient le ciel de leurs doigts de glace et de neige, si froides que soleil lui-même renonçait à réchauffer leurs os de pierre. Rousse partit, trot ferle et souple, sans se retourner. Rousse avait dit au revoir à ceux qu’elle laissait derrière elle, amis, familiers, pistes de chasse, couleurs, chants d’oiseaux, cieux et nuages, arbres et vallons. Rousse partit espérant trouver au bout de sa quête air plus frais, rivières aux eaux claires, gibier abondant et dodu et toutes choses qui l’aideraient à entretenir sa joie. Espérant trouver sur son chemin assez de lumière pour fortifier son cœur, assez de joyeuses rencontres pour alléger sa course. »

« Elles se baignèrent dans eaux vives et fraîches, à odeur minérale, afin de se laver de toute poussière accumulée dans leur fourrure. Et, tandis que fort courant entraînait salissure et poussière, elles avaient sensation que Grand Fleuve extirpait aussi fatigue de leur corps et accablement de leur esprit.
Renarde avait rejoint berge boueuse depuis longtemps et savourait son bien-être à douce ombre de frêne, museau posé sur ses pattes avant, yeux mi-clos, humant exhalaisons limoneuses, vertes et poivrées, qui émanaient de plantes et terre gorgées d’eau, que Brune batifolait encore dans fleuve scintillant, plongeant, nageant, cabriolant, éclaboussant sans retenue, grognant et grondant de plaisir.
Et pêchant aussi, avec adresse et grand bonheur, perches, brochets et sinueuses anguilles. 

« Pourtant, Rousse voulait comprendre, Rousse interrogea vieux corbeau. Rousse voulait savoir. Noirciel battit des ailes, s’envola, revint, poussa nombreux croaillements de mécontentement, cependant que Rousse, insolente et entêtée, poursuivait vieux corbeau d’interrogations incessantes. Noirciel, qui avait pour jeune renarde affection profonde qui l’étonnait lui-même, finit par obtempérer, non sans lui reprocher impertinence et manque de considération pour vieilles plumes de vieux corbeau. Peu de respect qu’elle montrait pour très grand âge. »

« Noirciel disait vrai, Rousse voulait apprendre. Rousse voulait connaître et découvrir. Elle avait beaucoup réfléchi sur rive de Grand Fleuve. Atteindre neiges éternelles, trouver territoire opulent lui importait moins que parcourir terres et espaces. Que rencontrer vivants inconnus, contrées nouvelles, feuilles d’autre vert et autre forme que jamais ses yeux n’avaient vues. »

« Ainsi se déroulait courte ou longue vie de toute créature, un temps chasseuse affamée, un temps proie terrifiée. Un temps en quête d’énergie vitale, un temps luttant pour préserver sienne. Car, pour finir, qu’importait aux vivants, sinon de se préserver, se perpétuer, se transmettre. Du plus faible au plus fort, du plus inexpérimenté au plus retors, du plus lent au plus rapide. Sang versé, et sang bu.
Herbes, plantes, arbres, fleurs, feuilles et troncs, tous aussi participaient au cycle. Tous offraient leur part.
Rouge ou verte était sève de vivants. »

Je vais bien / Régis Franc

L’auteur relate un drame qui a profondément marqué sa famille, la mort de sa mère des suites d’un cancer alors qu’il avait 8 ans. Son père était en train de finir de construire leur maison, la maison dont rêvait sa mère, celle qui devait la guérir par miracle. Mais elle mourut quelques jours avant et n’a pas pu y vivre.

L’histoire est narrée du point de vue du fils. Il raconte ses souvenirs d’enfance mais aussi la façon dont il a perçu cette époque. Il parle aussi de ses relations avec son père, des visites qu’il lui rend au « chenil », la maison de retraite qu’il nomme ainsi avec humour.

C’est un livre qu’on pourrait aussi associer au thème de transfuge de classe. Le fils vit à Londres. Il a une situation confortable et avoue avoir toujours voulu sortir de la condition sociale de son père, ouvrier. Il y a une totale incompréhension entre les deux hommes.

Les phrases sont simples et sobres. Elles retranscrivent les émotions vécues, l’histoire familiale dans la grande Histoire.

J’ai trouvé ce roman autobiographique d’une tristesse infinie. J’en suis ressortie déprimée. Autant vous dire que je ne vous recommande pas cette lecture, sauf si vous aimez les témoignages plus que poignants, douloureux.

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« C’est arrivé d’un seul coup. Comme une apparition. Il se peut que, sidéré, je me sois exclamé à voix haute : « Oh mon Dieu… » J’eus l’impression de traverser le miroir. Oui, il était là, dans le reflet de l’imposante vitrine du magasin vers lequel je me hâtais comme tous, au passage piéton, dans la foule de Brompton Road. Il venait, j’allais vers lui. Un léger effroi m’a saisi. « Eh bien, nous y sommes », ai-je murmuré. Car ce mirage dans la vitrine, cet homme engoncé dans mon pardessus, mon cher vieux manteau usé de Muji, fabricant japonais, n’était plus moi. Ou l’idée que j’avais de moi, je veux dire ce type qui habitait mon corps et que, vaille que vaille, toujours un peu agacé, je m’étais, avec le temps, habitué à côtoyer. Désormais je marcherais, je le voyais bien, de ce pas chaloupé. Mains calées au fond des poches ? Regardant sans rien voir, confit dans une sorte de méditation hasardeuse puisque ainsi il chemina tout au long de sa vie. A mon tour, j’irai de ce pas. Un pas dansant. Même taille, même tête, j’étais devenu lui. Lui, « Bataillé »… Je n’ai pas trouvé là une nouvelle qui puisse me réjouir. Jamais, oh je le jure, je n’ai voulu ressembler à mon père. Si bien que, face au miroir, pris dans le flux des Londoners, je me suis rappelé ce commentaire trouvé je ne sais où à propos de tribus primitives, de leurs rituels. Pourquoi enterraient-elles leurs morts sous un tas de pierres ? La réponse m’avait fait sourire : Pour qu’ils ne se relève pas. Mort en paix, et depuis enfoui sous la terre, mon père relevé était là, il habiterait désormais mon manteau. Bon. Il me faudrait faire avec… »

« Nous fûmes deux enfants presque noyés, remontant terrifiés du plus profond de la mer vers la lumière, uniquement occupés à retrouver l’air libre. Afin de respirer. Nous n’avions pas eu, durant ce terrible voyage, la force de nous hisser l’un l’autre, de nous parler, de nous consoler. Voilà. Survivre. « Tu exagères », m’aurait-elle dit. »

La foudre / Pierric Bailly

Julien est berger. Trentenaire, il vit de façon plutôt solitaire dans le Jura. Un jour, il lit un fait divers dans le journal qui lui remémore son adolescence. Un homme du nom d’Alexandre Perrin a tué avec une planche un jeune homme. Julien partageait une chambre avec Alexandre Perrin à l’internat au lycée. D’abord incrédule, il pense que c’est un homonyme qui a commis cet acte violent. Et puis il se rend compte qu’il s’agit bien de celui qui l’a fortement influencé durant son adolescence, que ce soit dans son rire ou dans ses choix. Il prend contact avec Nadia, la femme d’Alexandre, qui était également au lycée avec eux. Ce SMS va changer sa vie.

Alexandre est vétérinaire et militant écologiste. Il est végétarien, contre la chasse. Julien se rend au procès d’Alexandre. Il décrit très bien l’ambiance et les scènes au tribunal.

Il raconte aussi par bribes son enfance, son adolescence, les amitiés, le passage à l’âge adulte. Son grand-père, John, est un personnage marquant de son enfance. D’ailleurs les gens surnomment Julien « John » ou « petit John » quand son grand-père était encore vivant.

La nature est très présente. Le roman alterne entre montagne et forêts. Les animaux sont également des personnages à part entières. Julien a deux chiens qui l’accompagnent dans la gestion du troupeau de brebis.

Ce roman foisonne de sujets à la fois actuels et intemporels. Julien est le narrateur. Il nous plonge dans son intimité, ses pensées, l’ambivalence de ses sentiments. Il parle de ce qu’il ressent et vit, de sa passion amoureuse, de la jalousie.

J’avais beaucoup aimé les précédents romans de Pierric Bailly et son écriture. Celui-ci a donc rapidement rejoint la liste des livres que je voulais absolument lire de la rentrée littéraire 2023. 457 pages qui ont défilées sans que je ne m’en aperçoive, c’est bien le signe d’un coup de cœur ! Décidément j’aime toujours autant me balader dans le Jura en compagnie des personnages de Pierric Bailly.

A lire si vous aimez les romans intimistes, au rythme lent, la nature et le Jura !

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« D’abord ce nom, Alexandre Perrin, et un peu plus loin ce geste étrange et criminel, un coup de planche. La coïncidence me fait rire sur le moment. Quand je dis que j’en ris, c’est de son rire à lui, bien sûr. L’affaire s’est déroulée dans les environs de Lyon, l’article prétend que le coupable s’est rendu après vingt-quatre heures à se cacher dans la nature. Non, vraiment, je n’y crois pas une seconde, je n’ai aucun doute sur le fait qu’il s’agisse d’un homonyme. Alexandre Perrin, c’est tout de même très commun. Et puis ce genre d’histoire ne lui ressemble pas du tout. Avant d’aller me coucher, je dépose le journal en haut de la pile et je n’y pense plus jusqu’à la visite d’Héloïse, le week-end suivant. »


« Après avoir passé plusieurs semaines chez mes grands-parents, il y avait toujours un moment où elle pointait son influence sur moi, et elle enrageait : « Tu parles comme lui. Si c’est pour que tu reviennes en te comportant comme papi John, tu n’iras plus… » Elle préférait me trouver des points communs avec sa mère. Je prenais ses menaces au sérieux. J’avais peur qu’elle m’interdise d’y retourner. Évidemment, je suis sûr que tout ça amplifiait mon attachement à la maison de La Rivière, à la montagne, à mon grand-père. Plus ma mère brandissait la menace et plus la forêt s’épaississait dans ma tête. Elle envahissait tout, comme ici dans la vallée, dont les deux versants sont quasi intégralement couverts de cette tignasse crépue d’un vert plus ou moins sombre et profond selon qu’il s’agit de taches de hêtres ou d’épicéas. »


« Je baigne depuis quelques jours dans ce climat que je pourrais qualifier de nostalgique, non, ce n’est pas de la nostalgie, un climat entre tristesse et ennui, appelons ça un léger cafard, et c’est encore de sa faute à lui, j’en suis sûr. C’est lui qui m’a mis tout ça dans la tête, quand il a commencé à parler de nos adolescences et de nos enfances qui rapetissent à mesure qu’on avance dans la vie. D’un point de vue arithmétique, on ne peut pas lui donner tort. Mais bizarrement, en ce qui me concerne, j’aurais presque l’impression inverse, l’impression que plus je vieillis et plus mon enfance et mon adolescence accroissent leur territoire. »

Les finalistes du Prix VLEEL 2023

La 4ème édition du prix littéraire de Varions les éditions en live se poursuit ! Vous pouvez désormais voter pour le second tour jusqu’au 18 février 2024. Toutes les rencontres sont disponibles en replay sur la chaîne Youtube ou en podcast.

Petite nouveauté de cette année, une mention spéciale. Votez pour l’auteur que vous aimeriez que VLEEL invite ! Une rencontre en ligne sera organisée après les résultats.

Les 10 auteurs finalistes

Retrouvez mes avis en cliquant sur le lien du titre. Il me reste 3 romans à lire avant le 18 février !

Les éditeurs

La mention spéciale

  • Hors d’atteinte / Marcia Burnier, Cambourakis
  • Mon cœur bat vite / Nadia Chonville, Mémoire d’encrier
  • La vierge néerlandaise / Marente de Moor, Les Argonautes, traduit du néerlandais par Arlette Ounanian
  • Le vieil incendie / Elisa Shua Dusapin, Zoé
  • Les dragons / Jérôme Colin, Allary
  • Eden / Audur Ava Olafsdottir, Zulma, traduit de l’islandais par Eric Boury
  • Fernanda / Nicolas Jaillet, La Grange Batelière
  • Anna Thalberg / Eduardo Sangarcia, La Peuplade, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marianne Millon
  • Rhapsodie balkanique / Maria Kassimova-Moisset, éditions des Syrtes, traduit du bulgare par Marie Vrinat
  • Cabdriver / Dege Legg, Les éditions du Sonneur, traduit de l’américain par Dennis Crowch

Comment voter ?

Tout le monde peut voter, même si vous n’avez pas assisté aux rencontres. Date limite du 2nd tour : dimanche 18 février 2024 à minuit.

En cliquant sur ce lien ou en vous rendant sur le site VLEEL.

En savoir plus

Site internet VLEEL : https://vleel.com

Compte Instagram VLEEL : https://www.instagram.com/vleel_/

La sélection du Prix VLEEL 2023

C’est la 4ème édition du prix littéraire de Varions les éditions en live ! Vous pouvez voter pour le premier tour jusqu’au 26 janvier 2024. Viendra ensuite le second tour avec une liste plus resserrée. Il y a 2 catégories : les auteurs et les maisons d’édition. Dans la sélection figurent ceux reçus en 2023 lors des rencontres en visio. Comme vous pouvez le constater, ils furent nombreux et variés. Toutes les rencontres sont disponibles en replay sur la chaîne Youtube ou en podcast.

Les lauréats 2022 sont Alexandra Koszelyk pour son roman « L’Archiviste » et les éditions Aux Forges de vulcain.

Les auteurs

  • AMONOU Isabelle, L’enfant rivière, éditions Dalva
  • AUBERT Charles, Danser encore, Istya & Cie
  • AUDOIN-ROUZEAU Éloi, Au-delà des linceuls, Phébus
  • BEAUCHEMIN Jean-François, Le roitelet, Québec Amérique
  • BELEZI Mathieu, Le petit roi, Le Tripode
  • BOULAY Stéphanie, A l’abri des hommes et des choses, L’Observatoire
  • BOURRE Sara, Maman, la nuit, Noir sur Blanc/Notabilia
  • BROWN Glen James, Ironopolis, Les éditions du Typhon
  • CHILLET Fabrice, N’ajouter rien, Bouclard
  • COHEN Michèle, La rédactrice, Les éditions du Panseur
  • DEMEILLERS Timothée, Jusqu’à la bête, Asphalte
  • EFFAH Charline, Les femmes de Bidibidi, éditions Emmanuelle Collas
  • ERRE J.M., Les autres ne sont pas comme nous, Buchet Chastel
  • GUNZIG Thomas, Rocky, dernier rivage, Au Diable Vauvert
  • HAJAR RACHEDI Walid, Nos destins sont liés, éditions Emmanuelle Collas
  • IACONO Yoann, Les vies secrètes de Vladimir, Istya & Cie
  • JAQUIER Antoine, Tous les arbres au-dessous, Au Diable Vauvert
  • de JONG Raoul, Jaguarman, Buchet Chastel
  • LAFON Marie-Hélène, Les Sources, Buchet Chastel
  • LEJCZYK Anouk, Copeaux de bois, les éditions du Panseur
  • LESPOUX Yan, Pour mourir, le monde, Agullo
  • LETOURNEAU Jean-François, Le territoire sauvage de l’âme, L’Aube
  • MARIE Guillaume, Les watères du château, Bouclard
  • NAVARRETE William, Cuba spleen, éditions Emmanuelle Collas
  • OHO BAMBE Marc Alexandre, La vie poème, Mémoire d’encrier
  • OISEAU Florent, Tout ce qui manque, Allary
  • PESSAN Eric, Ma tempête, Aux forges de vulcain
  • PHILIAS Antoine, Plexiglas, Asphalte
  • RAUFAST Pierre, La tragédie de l’orque, Aux forges de vulcain
  • ROY-BOUCHER Rosalie, Alice marche sur Fabrice, Bouclard
  • TASSEL Fabrice, On dirait des hommes, La Manufacture de livres
  • WERY Isabelle, Rouge western, Au diable Vauvert

Les éditeurs

Comment voter ?

Tout le monde peut voter, même si vous n’avez pas assisté aux rencontres. Date limite du 1er tour : vendredi 26 janvier 2024 à minuit.

En cliquant sur ce lien ou en vous rendant sur le site VLEEL.

En savoir plus

Site internet VLEEL : https://vleel.com

Compte Instagram VLEEL : https://www.instagram.com/vleel_/

Un été chez Jida / Lolita Sene

Esther passe ses vacances chez sa grand-mère, Jida. Elle est d’origine kabyle et dans sa maison, en été, on y trouve toute la famille, une vingtaine de cousins-cousines, une quinzaine d’oncles et de tantes. Ils peuvent atteindre le nombre de 40.

Il lui arrive de dormir parfois avec sa grand-mère. Le soir, elle lui raconte des histoires en kabyle qui lui font peur. Il y a aussi son oncle Ziri, le fils préféré de sa grand-mère, celui à qui on pardonne tout, le petit roi.

On découvre le passé de ses grands-parents, exilés, arrivés dans un camp de harkis en France. Esther est issue d’une double culture, kabyle par sa mère et française par son père.

Elle raconte son enfance, sa famille, ses relations compliquées avec sa mère et dévoile peu à peu son secret. Les non-dits, les silences, l’héritage familial, les traditions patriarcales, beaucoup de choses pèsent sur Esther. Elle se demande si elle transmettra à son tour la violence qu’elle a subie au sein de sa famille.

Ce livre est le cri d’une jeune femme qui n’est pas écoutée par sa famille. Un premier roman qui peut être bouleversant pour les lecteurs sensibles. Une histoire sombre qui finit tout de même par une lueur d’espoir.

Merci à Netgalley et Le Cherche Midi pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Elle n’a pas de nom, pas de date de naissance, pas de nationalité. Je l’appelle Jida, ou mamie, le plus souvent elle. Jida a deux grosses dents en or, canines saillantes qui lui donnent ce sourire si particulier, à la fois mystique et carnassier. Jida a le nez aplati, des yeux noirs profond, en amande. Elle s’habille de robes traditionnelles blanches, aux encolures dorées, aux motifs en zigzag rouge jaune ou bleu vert. Dans ses cheveux, elle nous un foulard multicolore aussi, pour faire semblant d’être docile. Des mèches grises s’échappent sur les côtés quand son foulard glisse et plusieurs fois par jour aussi, elle fait sa prière sur un petit tapis qu’elle déroule de sous son lit. Elle psalmodie face au mur du salon ou près de sa coiffeuse. Je n’entends presque rien, c’est un long murmure de mots avalés dans une autre langue. Dieu doit avoir l’ouïe fine. »

« Il y a un autre rituel, les petits-enfants dorment tour à tour avec Jida. Quand le mien vient, je fais semblant d’être honorée par sa demande. Au fond, je déteste cette chambre et tout ce cérémonial. L’odeur de vieille personne qui empeste jusque sur les draps, aigre et forte. »

« On est en France, mais chez elle, c’est la Kabylie. »

« Les enfants sont indisciplinés, on vit en culotte, on se couche tard, on ne se lave jamais les dents. On nous reprend très peu sur notre façon de nous tenir, de parler. Les adultes n’ont pas de temps pour nous. Quand je suis ici, il n’y a plus de limite, plus d’obligation, plus de règles comme à la maison. Une vingtaine de cousins et cousines, une quinzaine d’oncles et tantes, plus d’autres encore issus de germains, on forme une famille de quarante personnes. Un village entier. Une armée. »

« Souvent on se bagarre, on se tire les cheveux. Un cousin me crache au visage, sans raison. Le choc me glace sur place. Lui ricane, personne n’a vu son geste. J’essuie la salive avec mon bras avant de le frotter sur l’herbe. Ma mère m’expliquera que c’est à cause de mes origines à moitié françaises, qu’on est jaloux de moi, de mon père blond, de notre chance de vivre dans une grande maison. Il y a des cousines que j’aime, d’autres que je déteste, des cousins que j’aime, d’autres que je déteste. On ignore pourquoi on ne se supporte pas, pourquoi on a tant besoin de se montrer agressifs, de se faire mal. Mais on sait que les adultes nous montent les uns contre les autres, hypocritement, en se référant à des histoires anciennes dont ils ont gardé de l’amertume. »

« Dans le salon, la télévision reste bloquée sur la chaîne Al Jazeera, il suffit des chants et des intonations pour rappeler nos racines. Mais surtout il faut du bruit. On parle fort, on demande en criant, on rit en hurlant, on pleure en se roulant par terre. Excepté Jida qui ne prononce pas un mot, qui parle souvent en chuchotant. Il paraît que c’est à cause de la barrière de la langue. Pour moi, elle comprend tout et ordonne tout depuis son silence. Elle s’exprime avec ses yeux noirs et tranchants qu’elle pose sur nous quand on se dispute ou quand on l’interroge. Elle terrorise en un seul soupir. Au centre de son petit salon, sur un fauteuil beige, elle se tient assise, l’air réticent, les yeux braqués sur son poste télé, et elle tapote ses genoux de ses doigts sertis de pierres semi-précieuses, récite une prière, observe de loin – elle sait, elle voit, elle enregistre. »

« D’habitude on ne l’évoque plus. Jida est devenue le sujet tabou, la famille entière est devenue un sujet tabou. »

« Je n’ai jamais pris sa main pour la serrer d’amour. Je n’ai jamais eu ce regard complice. Mon enfance a installé une distance trop profonde entre nous deux, qu’on ne pourra plus dépasser. Chaque fois qu’on se voit, c’est un torrent d’émotions silencieuses qui nous laisse toutes les deux épuisées. »

« Je nais une année d’hiver sibérique et d’été caniculaire. Leïla s’absente souvent – l’instinct maternel ne s’achète pas sur les étals d’un supermarché. »

« Ma mère se plaint mais elle n’agit pas. Elle répète combien elle ne supporte plus sa famille, et pourtant elle téléphone à Jida et ses sœurs chaque semaine, pendant des heures, bavarde dans un mélange de français et de kabyle, s’en donne à cœur joie, et même parfois, elle rit. Et d’aussi longtemps que je me souvienne, il n’existe pas une année sans que tout le monde se retrouve. On ne perd pas une occasion de partager le couscous, embrasser Jida, lui montrer du respect. »

« Ma cousine Sofia porte la tristesse dans ses yeux. Elle ne sourit jamais, rit encore moins. Quand elle s’exprime, c’est toujours en chuchotant. On se parle peu parce que nos mères ne s’apprécient pas. C’est comme ça dans notre famille, il y a des fissures de tous les côtés, des bouderies sans raison apparente, des secrets qui datent d’un autre temps et que personne ne révèle. »

« Il devient mon secret – pour survivre, il me faut d’autres secrets. »

« Il faut se méfier des sourires des enfants trop sages. »

« Ici, on ferme les yeux et on murmure Maktoub en levant les mains au ciel. »

« On oublie qu’on a survécu plus que vécu. »

« Le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise, c’est des milliers de harkis prisonniers, sans droit ni dignité, le temps que l’État décide de ce qu’on devait faire. »

« Je prie pour que la violence de ma famille ne subsiste pas dans nos corps pour que tu n’en hérites pas. Je prie pour que la perversion ne se transmette pas de génération en génération, pour qu’elle t’épargne. »

Festi’Mots 2024

C’était mon 1er Festi’Mots alors que c’était déjà la 7ème édition. Mais qu’est-ce que c’était bien. Le déplacement en valait le coup.

Merci aux 68 premières fois qui m’ont donné envie d’y aller avec leurs « tu connais Festi’Mots ? Il faut absolument y aller, c’est génial ! », notamment Magali qui malheureusement n’était pas là cette année. On va dire qu’une Alsacienne en remplace une autre !

Dès le trajet en bus pour se rendre de Lyon à St-Cyr-au-Mont-d’Or, j’ai eu la joie de retrouver d’anciens jurés du Prix Orange du Livre, Sophie et Benoît, Géraldine qui accompagnait Alexia Stresi, la marraine du festival.

Arrivée à la salle, il y a eu d’autres retrouvailles tout aussi sympathiques avec des lectrices et lecteurs croisés aux rencontres des 68 premières fois : Chantal, Héliéna, Philippe, plein de Joëlle. Ce n’est pas un hasard, car Festi’Mots est organisé par Joëlle G. entourée de nombreux bénévoles.

La particularité de ce festival est de proposer des lectures de romans à voix haute faits par les auteurs et accompagnés de musiciens et comédiennes. C’est une autre façon de découvrir et d’entrer dans un texte.

La journée commençait à 10h30 avec une présentation des auteurs et de leur roman avec une médiatrice, Danielle Maurel, qui a assuré avec brio cet exercice, sans notes. Elle a fait des liens entre les différents romans. Elle a interrogé tour à tour les auteurs avec des questions très pertinentes et qui donnaient lieu ensuite à des réponses toutes aussi intéressantes.

La pause déjeuner fut l’occasion de rencontrer les auteurs de cette 7ème édition mais aussi des éditions précédentes, comme Étienne Kern.

6 lectures ou spectacles étaient programmés l’après-midi. Et en les enchaînant, comme moi, on pouvait en voir 4 au maximum. Il a donc fallu faire des choix. Alors j’ai choisi d’aller vers des livres que je n’avais pas lus ou des auteurs que je connaissais peu. J’ai assisté à la lecture de Gaëlle Nohant pour « Le bureau d’éclaircissement des destins ». Sa voix se posait parfaitement sur son texte.

J’ai ensuite vu le spectacle de Marie Nimier pour « Petite sœur », avec Karinn Herlbert à l’orgue de cristal Bachet dont il n’existe que 10 exemplaires dans le monde. J’ai ressenti la complicité entre les deux artistes sur scène. C’était un spectacle magnifique et émouvant, une création originale, sur mesure.

Changement de lieu pour la lecture suivante, faite au milieu des livres de la médiathèque. J’ai découvert le livre de Franck Courtès, « A pied d’œuvre » qui a fortement interpellé les auditeurs lors de la présentation du matin, notamment sur les thèmes de la précarité, du monde du travail et des classes sociales. Entre autodérision et émotion, cette lecture a laissé la salle en larmes à la fin.

La dernière lecture de la journée réunissait Jean-Baptiste Andrea et Eric Chacour pour un final en apothéose. Les murs de la salle ont été repoussés pour pouvoir accueillir le public venu nombreux. Ils étaient entourés de tous les musiciens et alternaient les lectures de leur roman à deux voix. Un moment suspendu.

Après des applaudissements nourris, vinrent les remerciements, les photos de groupe. Puis les chaises ont été rangées pour faire de la place aux auteurs pour les dédicaces. Sur scène, Karinn Herlbert a fait une démonstration de son instrument de musique atypique et montré son fonctionnement.

J’ai malheureusement dû repartir rapidement pour reprendre un train. Mais j’ai pu faire dédicacer mes livres tout au long de la journée. Les auteurs sont restés accessibles et ont pris le temps de discuter. J’en ai d’ailleurs profité pour faire dédicacer le roman de Paul Saint-Bris « L’allègement des vernis » à ma filleule.

Voilà, il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce fabuleux festival, mais le mieux c’est encore de le vivre !

Les spectacles sont payants, mais pour une somme tout à fait abordable, 6€ en général, 8€ pour le dernier. Une équipe de cameramen a filmé toute la journée. Des films seront diffusés par la suite sur le site du festival : www.festimots.com

En résumé, c’est un rendez-vous annuel pour les amoureux des mots, en toute proximité avec les auteurs, pour de grands moments d’émotion lors des lectures, de belles rencontres humaines, des dédicaces, de joyeuses retrouvailles. C’est une autre façon de découvrir ou d’entrer dans des textes incarnés également par des comédiennes et sublimés par la musique. Un moment hors du temps, un voyage et on y voit beaucoup de sourires. Vous l’avez deviné, j’y retourne l’année prochaine !

Une pensée pour l’équipe du festival qui doit être bien épuisée aujourd’hui mais certainement heureuse et qui a su transmettre sa passion et son enthousiasme pour les mots. Un beau succès pour cette manifestation culturelle.

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Du même bois / Marion Fayolle

Coup de cœur pour ce très beau premier roman d’une incroyable poésie et d’une langue unique.

Dans ce court livre, il n’y a aucun nom ou prénom. L’autrice raconte l’histoire de la famille de « la gamine » dans la campagne ardéchoise. C’est la vie dans une ferme de génération en génération, sorte de cycle perpétuel. On naît et vit dans la partie gauche de la ferme, puis au milieu se trouve l’étable avec les vaches, et dans la partie droite les aïeux sur le déclin.

Il y a bien sûr le rapport aux animaux, le dur labeur, mais aussi la question de la transmission au cœur de ce livre. Transmission d’un héritage, d’un bien, d’un métier, mais aussi de gènes, du passé, des fantômes. Comment trouver sa place et être soi dans une famille où tout est réglé ainsi depuis des générations. Il y a aussi les non-dits et l’oncle qui est différent et dont la mémé a accepté de s’occuper en épousant son frère. La ferme, la famille, c’est un tout.

Ce roman parle de toutes les étapes de la vie : des cabanes de l’enfance, aux premiers amours adolescents, jusqu’à la vieillesse et donc la mort. Dans cette famille, l’amour ne se dit pas mais se traduit par la nourriture par exemple. Marion Fayolle pose un regard tendre et plein d’émotions sur ses personnages.

Une voix unique et juste, tout en pudeur, qui ressort de cette rentrée littéraire d’hiver, que vous avez peut-être eu l’occasion d’entendre lors de son passage à l’émission La Grande Librairie la semaine dernière.

A lire assurément !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
La ferme
La bâtisse est tout en longueur, une habitation d’un côté, une de l’autre, et au milieu une étable. Le côté gauche pour les jeunes, ceux qui reprennent la ferme, le droit pour les vieux. On travaille, on s’épuise, et un jour, on glisse vers l’autre bout. C’est plus pratique, il y a une chambre au rez-de-chaussée, les escaliers sont moins raides, les pièces semblent disposées pour vieillir. Et puis, quand l’un meurt, le mari souvent, les enfants sont à l’autre-bout, ça rassure, ça évite la solitude, ils regardent en passant s’il y a de la lumière, si les volets sont ouverts, si le linge est étendu, ils s’arrêtent en coup de vent pour mettre des bas à varices, recompter les cachets pour la tension et s’agacer un peu des oreilles qui n’entendent plus.
Et un jour, ils remarquent que c’est devenu dur de se lever la nuit pour les vêlages, que le corps fait mal. Ils le savent, bientôt, ça sera à leur tour d’aménager dans l’aile droite, d’occuper les pièces de la fin de vie. Mais tant qu’il reste la mémé, ça les rassure, c’est qu’ils ont du temps, encore, devant eux. Une étable encore devant eux, avant l’autre bout. Alors, oui, elle est fatigante parfois, la mémé, à ne plus comprendre, à se mêler de tout, à parler du Bon Dieu, mais ils en prennent soin parce qu’ils ne sont pas pressés qu’elle laisse sa place, que le temps qui passe les fasse déménager à droite et dormir dans le lit où sont morts les parents, les grands-parents, les arrière-grands-parents et les arrière-arrière-arrière.
Les enfants courent pour relier les deux bouts, ramener des œufs frais aux parents, des casseroles vides à la mémé. Ils trébuchent dans les calades et regardent leur avenir à travers les vitres.
Ici, on fait toute sa vie sous la même toiture, on naît dans le lit de gauche, on meurt dans celui de droite et entre-temps, on s’occupe des bêtes à l’étable.
Elles sont alignées et rangées, elles aussi selon un cycle. En entrant, les petits veaux, plus loin les génisses, ensuite, les mères, et au dons, les vieilles qui partiront bientôt. Les gamins apprennent très tôt le métier, ils déambulent avec des bâtons derrière cette collection de culs. Ils savent ce que racontent leurs vulves, quand ça gonfle, quand ça saigne, quand les queues se lèvent, que les reins se creusent, quand il faut appeler les parents, que la vache a le mal du veau. Ils voient naître et ils voient mourir, parce que parfois ça arrive et qu’il faut bien s’endurcir.
Ils voient aussi vieillir la mémé, on ne la leur cache pas dans une maison de retraite, et il faudra qu’ils soient forts si c’est eux qui la trouvent inerte un jour en ramenant quelques gamelles vides. La mort des veaux, tout petits, tout mignons, ça les entraîne à accepter la mort des anciens, comme ils disent. »

« La ressemblance
Les enfants, les bébés, ils les appellent les « petitous ». Et c’est vrai qu’ils sont des petits touts. Qu’ils sont un peu de leur mère, un peu de leur père, un peu des grands-parents, un peu des arrière-grands-parents, un peu de ceux qui sont morts, il y a si longtemps. Des petits touts. Tout ce qu’ils leur ont transmis, caché, inventé. Tout. Des bouquets d’histoires, de silences, d’émotions, de gènes, de cellules. Des collages de lèvres, d’oreilles, de regards, de cils, de traits et d’odeurs. Des discordes, des secrets, des réconciliations.
C’est pas toujours facile d’être un petit tout, d’avoir en soi autant d’histoires, autant de gens, de réussir à les faire taire pour inventer encore une petite chose à soi. »

« Dehors les gamins se donnent rendez-vous, ils partent dans les bois, se faufilent entre les arbres, cherchent un coin pour leurs cabanes. »

« C’est fou d’avoir gardé toute sa délicatesse dans un tiroir. »