Odette Froyard en trois façons / Isabelle Monnin

Ce roman commençait très bien et puis j’ai peiné, trouvé quelques longueurs, je me suis perdue dans les digressions. Je me suis accrochée et j’ai retrouvé la force du début qui m’a emportée jusqu’au bout du livre.

Isabelle Monnin raconte comment lors d’une période de confinement (durant la covid), elle s’est retrouvée à faire des recherches sur sa grand-mère, Odette Froyard.

Elle se remémore des souvenirs d’enfance pleins de tendresse, les expressions de son aïeule, ses manies. Bien qu’elle l’ait côtoyée 22 ans, elle se rend compte qu’elle ne la connaît pas. Alors elle se tourne vers les enfants de sa grand-mère et les interroge. Elle découvre qu’Odette et ses frères et sœurs ont vécu une partie de leur enfance dans un orphelinat franc-maçon à Paris après la mort de leur père. Des documents d’archives et des photos sont insérées dans les pages. Véritable enquête, Isabelle Monnin tente de faire un portrait de cette femme « invisible », au service de tous, active, infatigable et parlant peu.

L’histoire prend peu à peu une autre allure et nous emporte à travers le XXème siècle, jusque dans les camps de concentration. Découpé en 3 parties inégales, le roman raconte l’histoire d’Odette Froyard en trois façons, comme le dit le titre. Le mystère autour de cette femme s’éclaircit et l’autrice nous révèle ses secrets. Ou comment la vie ordinaire d’une femme devient fiction !

Quitte ou double pour ce livre, soit il vous passionne soit il vous perd en cours de route ! J’ai été séduite par la plume et j’ai relevé de nombreuses phrases mais sans la sélection du Prix Orange du Livre 2024, je l’aurais très certainement abandonné. D’une lecture exigeante, il risque de ne pas toucher tous les lecteurs malgré ses qualités.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Elle était morte depuis près de trente ans lorsqu’elle réapparut soudain dans ma vie. Avant cela, elle avait été une défunte tout ce qu’il y a de plus calme, fidèle à la femme que nous avions connue, laissant en paix ceux qu’elle avait quittés au terme d’une vie dont ils disaient volontiers qu’elle avait été sans histoire. »

« Peut-être a-t-on besoin du silence du monde pour voir l’invisible. »

« Je ne le perçus pas immédiatement mais c’est à cet instant qu’Odette Froyard se glissa dans mon esprit. Un battement, de paupière ou de cœur, et elle fut là, c’est ainsi qu’opèrent les idées. D’abord furtives puis insistantes, certaines s’installent jusqu’à l’obsession. »

« Que se passe-t-il lorsqu’il ne se passe rien d’autre que la vie qui passe ?
Existe-t-il des vies qui ne valent rien ? »

« A part un vase d’un marron douteux qui m’échut à sa mort, je n’avais rien gardé de matériel qui lui eût appartenu. Me restaient les souvenirs. Ils étaient là, quelque part dans ma boîte crânienne, rangés sous un mystérieux amas neuronal. Il fallait que j’en trouve le chemin d’accès. »

« Je l’avais connue de ma naissance à sa mort. L’espace-temps de notre relation était bien circonscrit. 1971-1993, vingt-deux ans durant lesquels, avec une régularité de chemin de fer, nous nous retrouvions chaque week-end et lors des congés. »

« Penser à elle faisait monter dans ma poitrine une sensation indéfinissable de tendresse, de réconfort, la certitude d’être aimée dans cet endroit qu’elle constitua pour l’enfant approximative que je fus. »

« Cela me frustrait. Il ne suffisait pas de vouloir se rappeler pour se souvenir. »

« Elle parle peu, et souvent par formules toutes faites, expressions désuètes qui nous enchantent car nous pouvons les reprendre dans nos jeux.
Allô j’écoute
Bonsoir bonne nuit
Pousser mémère dans les orties
Quel toupet
ça sent la cocotte
Cause toujours tu m’intéresses
Oh, ben y a rien à dire
Je souffre des jambes
Motus et bouche cousue
Souffler n’est pas jouer
Allez allez on n’en parle pas
 »

« J’avais si peu de choses à raconter d’elle, j’étais fâchée contre moi. Dans mes mains vides s’agitaient, telles des anguilles minuscules et gluantes, plus de questions que de souvenirs. »

« Il n’y a de femme invisible que pour eux qui regardent mal. »

« L’idée qu’Odette Froyard (mais n’importe qui d’autre aussi) avait pu passer sa vie dans l’ombre sans laisser d’empreinte me martyrisait. »

« Je notais tout, comme des indices, telle une enquêtrice en imperméable Le moindre détail pouvait mener à la révélation de l’énigme. Rien ne devait être négligé, c’était souvent dans les inaperçus que se cachaient les explications. Je me sentais chargée d’un cold case. Odette Froyard était portée disparue. Elle s’était évaporée bien avant sa mort, diluée dans le long silence qu’elle gardait. Ce n’était pas qu’elle avait été tuée, c’était plutôt qu’elle avait été empêchée d’exister. »

« Certains vacarmes enfantent de longs silences opaques. »

« Chaque famille est un mensonge.
Par pudeur lâcheté aveuglement, on cache les nœuds, on ne dit pas ce qui compte et on ne raconte que la surface des anecdotes, ad libitum pour couvrir les vacarmes enfouis. Chaque famille est un mensonge qui se transmet de vie en vie, de siècle en siècle. Mais dans les doubles fonds des anecdotes se glissent les non-dits.
Parfois la nuit ils nous regardent fixement droit dans les yeux et nos cœurs paniquent.

De quel mensonge étais-je l’héritière et la passeuse ?
Odette Froyard ne disait rien mais j’entendais tout sans le savoir. »

« J’étais un peu sonné : les coïncidences, qu’on trouve quand on les cherche, m’attachaient aux gens et aux dates, c’était comme ça depuis quelques années et hors de toute rationalité. Nous étions toutes deux assises au bord d’un trou vertigineux, à jeter des cailloux en espérant vaguement que l’écho réponde à des questions que nous n’étions pas certaines de savoir formuler. »

« L’histoire était essoufflante. J’étais partie à la recherche d’Odette Froyard et je rencontrais un homme qui avait fait échouer le projet de rendre invisible la mise à mort industrielle de millions de personnes. L’invisibilité et son complice l’aveuglement ne gagneraient pas. »

« Odette est triste mais ne le montre pas. Son frère ne lui manquera pas si elle ne le dit pas, ce que l’on ne dit pas n’existe pas, ça marche pour tout. »

L’amour s’accorde avec la nuit / Quentin Biasiolo

Un garçon de 13 ans entre-aperçoit une fille, Salema, et décide de lui écrire. De leurs échanges épistolaires naît une histoire d’amour. Salema est très protégée par sa famille. Elle ne peut sortir comme elle veut. Ces deux adolescents sont attachants. On s’amuse à suivre leurs aventures, la façon dont ils contournent l’interdiction de se voir.

L’auteur excelle à raconter les sentiments amoureux et les tourments de l’adolescence. On sent la tension du désir monter entre les deux personnages.

Peu à peu le roman prend un ton plus grave et aborde le thème de la religion et de la différence culturelle plus largement. Est-ce que vous vous convertiriez à une religion dans une sorte de compromis pour le bien de votre couple ?

On pense forcément à Roméo et Juliette, dans une version contemporaine. Ce roman est écrit à la première personne, du point de vue du jeune homme, quelques années après leur histoire. On ne sait pas trop comment elle se poursuit mais on imagine aisément une fin possible.

J’ai aimé l’écriture fluide et surannée de Quentin Biasiolo. Le langage n’est pas celui des jeunes que l’on croise de nos jours. Vous ne lirez pas d’expressions ou d’abréviations de type SMS. Si vous aimez les histoires d’amour et les belles écritures, ce roman est pour vous ! Pour ma part, ce fut un bon moment de lecture et je remercie l’auteur pour l’envoi de son livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« J’étais à cet âge, un adolescent quelconque, un enfant presque. A treize ans, est-on d’ailleurs plus proche de l’adulte ou de l’enfant ? Naturellement, je ne me posais, à cette époque, pas ce genre de questions et c’était de la façon la plus immédiate que j’adhérais à mon existence, à cette vie ordinaire qui était la mienne quoiqu’elle eût pu – tant elle n’était qu’une forme vide que rien ne spécifiait – être celle, au fond, de n’importe qui. »

« La lettre prenait donc son temps pour établir la situation. Difficile situation. Non négociable. En somme, ces quatre pages constituaient déjà une clarification des bases de notre relation qui n’avait pourtant pas même commencé. C’est qu’elle se voulait prudente, jusqu’à se montrer craintive, et cela prenait lentement la forme d’une procédure. Elle ne voulait pas se fourvoyer ni que je me fourvoie moi-même – tenant à être claire dès le début. Les bases posées, il me revenait de choisir – accepter ou renoncer. Dans l’hypothèse où j’accepterais, je saurais alors à quoi m’en tenir – une relation à distance, avec peu de possibilités de rencontre, et toujours de façon incertaine et furtive. C’était consentir à n’être jamais tranquille – voué à une vie d’interdits, une vie aux aguets. »

Disparition inquiétante d’une femme de 56 ans / Anne Plantagenet

Anne Plantagenet brosse le portrait de Letizia Storti qu’elle a rencontrée lors d’un tournage du film de Stéphane Brizé, « En guerre », en 2017. A ce moment-là Letizia avait 51 ans et était ouvrière dans l’entreprise pharmaceutique UPSA depuis plus de 30 ans. Elle était représentante syndicale au sein de Force Ouvrière. C’est avec cette expérience qu’elle s’est présentée au casting d’acteurs non professionnels et qu’elle s’est retrouvée aux côtés de Vincent Lindon. Elle ira même à Canne pour la sortie du film. Anne et Letizia gardent contact et s’envoient des messages. Elles ont en commun des racines italiennes.

Et puis en 2022, Anne apprend la disparition de Letizia ou plutôt « la disparition inquiétante d’une femme de 56 ans ». Elle décide d’essayer de comprendre ce qui est arrivé à Letizia. Elle constate sa chute, la façon dont elle a été maltraitée psychologiquement dans son travail par ses cadres et le service des ressources humaines, jusqu’à sa tentative de suicide sur son lieu de travail.

Avec une très belle plume, elle rend hommage à cette femme qui voulait continuer à travailler et qui était bien plus que le portrait fait par les médias. Ce livre tente de dire qui elle était et de ne pas l’oublier.

Un court récit touchant qui questionne sur le monde du travail et la pression exercée sur les employés. Cette histoire rappelle d’autres suicides dans d’autres grandes entreprises. Le système managérial a-t-il évolué depuis ?

Je remercie Babelio et les éditions du seuil pour cette lecture
Ce livre sort aujourd’hui en librairie !

Note : 4 sur 5.

Prologue :
« C’est sur un plateau de cinéma que je l’ai rencontrée, fin 2017. Plus exactement, que je l’ai vue pour la première fois. »

« Je veux savoir. Comprendre ce que j’ai raté, à côté de quoi je suis passée. Ce n’est pas une question de culpabilité, de remords, je ne me dis pas que j’aurais pu faire quelque chose, l’empêcher de passer à l’acte. Pas du tout. Ce n’était pas mon rôle, sans doute. Et c’est trop tard, de toute façon. Mais je peux peut-être agir quand même, d’une certaine manière. Je ressens un malaise grandissant à la lecture de tous ces communiqués, ces articles, ces déclarations dans la presse. J’ai l’impression qu’ils ne parlent pas de Letizia, de Letizia Storti, de sa trajectoire spécifique, de son histoire unique, de ce qui fait sa singularité et la distingue de toute autre personne. »

« Sa disparition semble le point d’orgue d’une existence passée à lutter contre l’effacement. »

Prendre son souffle / Geneviève Jannelle

Ce roman est une véritable montagne russe à émotions !

L’histoire est racontée du point de vue d’Anaïs et se passe au Québec. Elle tombe amoureuse d’éden. Celui-ci refuse de lui parler de sa famille. Ils filent le parfait amour. Et un jour elle finit par savoir la raison de ce secret. Il est atteint d’une maladie neurodégénérative, l’ataxie de Friedreich, tout comme ses frère et sœur aînés. Son frère est décédé. Sa sœur, Sophie, est en fauteuil roulant, enfermé dans son corps mais avec toute sa tête. Voilà ce qui attend Éden. Quand les signes de la maladie apparaîtront, ce sera une longue descente vers la mort avec des handicaps de plus en plus lourds. Il est encore temps pour Anaïs de fuir. Mais Anaïs n’a pas envie de fuir, pas maintenant. Elle aime Éden plus que tout, plus que cette maladie.

Comme elle, j’ai eu une sorte de déni. Pour l’instant tout va bien. Je poursuis ma lecture et d’un coup l’autrice me retourne le cœur. Ouverture des vannes. La page suivante, je reprends mes esprits et ma lecture. Leur amour est beau. Les auteurs québécois ont un talent pour vous raconter des choses horribles et de manière très belle.

Geneviève Jannelle n’enjolive pas. Elle raconte la vérité, le quotidien tel qu’il est. On entre dans leur vie de couple, leur intimité et on voit l’impact de la maladie sur leur sexualité et leur désir notamment. Le langage est parfois cru mais reflète la réalité tout simplement. Jusqu’où iriez vous par amour ? Vaste question !

Lors d’une rencontre VLEEL, l’autrice a raconté l’écriture de ce roman inspiré de l’histoire d’un couple qu’elle connaît. Il y a quelques expressions québécoises mais qui ne gênent en rien la lecture pour un lectorat français.

Encore un excellent livre publié par les éditions Québec Amérique. Un roman fort en émotions, une ode à la vie ! Si vous aimez les histoires d’amour hors normes et bouleversantes, prenez votre souffle et lisez-le !

Note : 4.5 sur 5.

« Les pires choix sont parfois ceux que l’on fait par amour. »
(4ème de couverture)

Incipit :
« Il eut mieux valu que je ne rencontre jamais, amour de la vie. Mais voilà, c’est arrivé. Je me dis parfois que je suis injuste, qu’un tour de montagnes russes avec toi vaudra toujours mieux qu’une vie entière dans la grande roue avec qui que ce soit d’autre. »

« Tu as mis un certain temps à me parler de ta famille, et quand tu l’as fait, c’était de façon évasive, en la qualifiant de défectueuse. Tu n’as pas voulu t’expliquer. J’ai imaginée bien des scénarios qui pourraient coller à ce mot. Que veux-tu, c’est tout moi, ça : curieuse avec beaucoup d’imagination. Ton secret m’obsédait. »

« Tu m’as fait promettre de plier bagage le jour où tu ne pourrais plus me faire l’amour. Point. Clause non négociable. »

La sélection du Prix Orange 2024

En tant qu’ancienne jurée du Prix Orange du Livre j’ai pu intégrer le jury du prix Orange du livre et rejoindre le Comité du côté de chez POL en 2023 et à nouveau en 2024. Notre comité compte pour une voix dans le jury 2024.

Je retrouve avec plaisir de nombreux anciens jurés, tous et toutes passionnés, qui ont également eu la chance de participer à cette aventure humaine et littéraire.

Notre comité fonctionne essentiellement en visio et par messagerie. Nous avons reçu beaucoup de fichiers PDF, quelques-uns en format Epub.

Sophie, Joëlle G. et Henri-Charles nous ont représentés et ont voté pour la 1ère délibération afin d’établir la sélection des 20 titres. Parmi cette liste, je retrouve 3 de mes coups de cœur. J’ai encore de nombreuses lectures à faire d’ici la 2ème délibération pour désigner les 5 finalistes. Ma PAL comporte une bonne partie de la sélection. Je m’en réjouis et je vais mettre à profit le weekend prolongé qui arrive !

Le jury

Le jury est composé de 16 personnes : 7 auteurs, 2 libraires et 6 lecteurs, le club de lecture de Cités Caritas + le comité des anciens jurés :

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Paul Saint-Bris (lauréat 2023), Alexia Stresi, Olivier Liron, Rachid Benzine, Julie Estève, Dimitri Delmas.
  • Les libraires sont Chloé Abellan de la librairie Le Divan à Paris (15ème) et Marie Michaud de la librairie Gibert Joseph à Poitiers
  • Les lecteurs : Isabelle Arnould (L’Odyssée des mots), Alain Fadeau, Virginie Gerard, Elisabeth Ladreyt, Eva Siegler (Tu vas t’abîmer les yeux)
  • Le comité de lecture composé d’une vingtaine d’anciens jurés qui compte donc pour une voix.
  • Le club de lecture Cité Caritas

Le prix

Comme les années précédentes, les livres éligibles sont parus entre le 1er janvier et le 31 mars 2024. Il s’agit uniquement de romans en langue française et publiés en France. Les auteurs connus sont écartés pour laisser émerger de nouveaux talents. Le prix est doté de 15 000€.

La sélection

Cliquez sur les titres pour lire ma chronique. J’ajouterai des liens au fur et à mesure de mes lectures et chroniques.

Les dates à retenir pour cette 16ème édition

  • mi mai : sélection des 5 livres finalistes
  • du 14 mai au 5 juin : votes ouverts à tous en ligne
  • mi-juin : soirée de remise du Prix à Paris

En savoir plus

A lire sur le site lecteurs.com :
Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2024

La première sélection du Prix Orange du Livre 2024

Comment jouir de la lecture ? / Clémentine Beauvais

On reconnait bien la plume malicieuse de Clémentine Beauvais dans ces lignes. Elle commence par comparer la lecture à la sexualité puis rapidement nous annonce que « ce petit manifeste ne parlera pas de sexe (rho, nul, t’as vu j’étais sûre que c’était une arnaque). »

Dans ce court essai, elle met en avant le plaisir de lire mais surtout de savoir reconnaître ce qui provoque chez nous ce plaisir afin de pourvoir identifier nos prochaines lectures. Ou comment s’assurer de lire toujours pour le plaisir, de renouveler cette expérience.

En tant que bibliothécaire, ce texte me parle énormément. Je fais partie de l’équipe « lecture-plaisir ». Trouver le livre qui plaira à un lecteur et lui permettra d’entrer dans la lecture-plaisir est essentielle. Quel livre permettra à une personne d’accrocher et d’en redemander ?

La lecture est plutôt une activité solitaire, intime. Parler de ses lectures n’est pas forcément aisé et donné à tout le monde. Parfois la peur d’être jugé accentue ce phénomène. Et puis nos goûts évoluent en prenant de l’âge. Selon l’autrice, en replaçant les émotions au centre de ses lectures, cela permettrait de s’interroger sur les lectures qui nous apportent une « jouissance ». Toute une éducation qui reste à faire. Un véritable enjeu de société abordé dans ces 30 pages de la collection ALT de La Martinière destinée à un public de plus de 15 ans. Une bibliographie très intéressante est offerte à la fin pour aller plus loin dans la réflexion. Un plaisir à lire, comme toujours avec cette autrice.

Note : 4 sur 5.

« Apprendre à jouir de la lecture veut dire se méfier des idées toutes faites. »

« Apprendre à jouir de la lecture n’a rien à voir avec s’initier à une culture dominante. Bien au contraire. C’est devenir, par la jouissance, capable de s’en libérer. »

« Partager ses plaisirs, écouter les autres en parler sans se moquer – ni de toi, qui t’extasies, incapable de te raisonner, ni de moi, qui théorise, incapable de me lâcher (oui, je connais mes faiblesses). »

Indomptables / Bruno Doucey

Ce roman se découpe en deux parties. La première où nous faisons connaissance avec les personnages, Mira Rai et Vitali Klitschko. Puis dans une seconde partie apparait Melina, la narratrice et écrivaine fictive de la première partie du roman.

Mira Rai est une jeune fille Népalaise. Elle aimerait continuer à aller à l’école mais la condition de sa famille ne le lui permet pas. Elle accomplit toutes ses tâches avec dévouement. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est courir et voir les paysages défiler. Elle ne peut pas se résigner à son destin ; elle sera bientôt en âge d’être mariée. Elle se choisit un autre destin et remportera les plus grands marathons.

Vitali Klitschko, lui, est champion de boxe, comme son frère, Wladimir. On découvre son enfance en Ukraine avec sa famille. Son père est militaire et intervient notamment pendant la catastrophe de Tchernobyl. Aujourd’hui il mène un autre combat, il est le maire de Kiev.

Melina écrit sur ces deux sportifs depuis la cave de son immeuble bombardé en Ukraine. Avant la guerre, elle avait un projet avec eux. Elle avait aussi une toute autre vie, avec son fils, qu’elle a envoyé se réfugier en Grèce chez ses parents.

A travers le regard de Melina, Bruno Doucey interroge le rôle de l’écrivain et de la littérature. Il met en scène trois figures de résistants, qui forment de beaux portraits d’hommes et de femmes, de sportifs. Chacun se bat pour sa liberté et celle de son peuple. L’histoire de Mira, Vitali et Melina est touchante. La plume de Bruno Doucey est comme toujours poétique, emplie d’humanité. Un très beau roman engagé.

Merci VLEEL et Éditions Emmanuelle Collas pour cette belle lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Los Angeles, 26 septembre 2009
En face de lui, ce soir-là, celui que tous surnomment The Nightmare. L’homme n’est pas n’importe qui. Vainqueur des National Golden Gloves à vingt ans, en 2001, le Mexicano-Américain est précédé par sa réputation. Une pugnacité constante sur le ring. Des coups à terrasser un cheval. Une allonge qui surprend, parce qu’elle provient moins de la longueur des bras que de l’envergure des épaules. 1,93m de rage, de hargne et de haine. Chris Arreola est de ceux qui préfèrent mourir sur le ring que perdre un combat. »

« Je me souviens de ce que Varlam Chalamov écrit au seuil de ses Souvenirs de la Kolyma : « L’écrivain est l’espion du monde des lecteurs ». Alors, disons que, faute de mieux, j’espionne simultanément deux mondes qui me sont en grande partie étrangers. Je collecte des bribes d’informations, décèle ici ou là de maigres vérités. Comme un chat à la tombée de la nuit, je pars en maraude, et il m’arrive de ramener à l’aube quelques prises utiles à la poursuite de mon récit. »

« Je devais vous recevoir ici, à Sartana, et voici que vous vivez en moi.
Les notes destinées à vous présenter sont devenues une histoire, un récit, ma fiction. Celle dont j’ai besoin pour me battre et m’enfuir. Celle qui perfore les murs de ma vie, l’élargit et l’allège. »

« J’enrage de voir la Russie déverser les latrines de sa haine sur un pays qui ne demandait qu’à vivre libre. »

« Toi, Mira, je le sais, c’est en courant vers d’autres horizons, en franchissant des torrents, des cols, des lignes de crête et des frontières, que tu as pris la mesure du Népal en toi. Tu es et resteras à jamais la petite Népalaise qui a escaladé les plus hauts sommets du monde de l’endurance, celle qui est partie pour se trouver, qui s’est éloignée pour entrevoir un centre, un peu comme tu le faisais enfant lorsque tu gravissais les pentes de la montagne jusqu’au piton rocheux d’où tu apercevais le village de Sano Dumma, là-bas, au fond de la vallée. Tu montes et tu descends, tu descends et tu montes, tu pars, tu vis et tu reviens, tu ne seras jamais une pierre éboulée.
Et toi, Vitali, est-ce entre les cordes d’un ring qu’est né ton sentiment d’appartenance à la nation ukrainienne ? Tu vois le jour en Kirghizie, comme on le disait alors, mais tu n’es pas kirghize. Enfant, tu vis dans l’actuelle République du Kazakhstan, puis en RDA, mais tu n’es ni kazakh ni allemand. Parce que ton père est officier de l’Armée rouge, tu parcours de long en large les immensités insensées de l’Union soviétique, mais cela ne fait pas de toi pour autant un soviétique à vie. »

« Je n’ai pris que ce Carnet de bord de mer, un crayon, une bougie, mon kit de survie. Descendue moi aussi, tenant la main des autres dans la pénombre. Là, chacun trouve sa place, presque toujours la même, comme si des habitudes étaient déjà prises. Le petit tabouret, ma couverture y est pliée, dos au mur, carnet sur les genoux. J’attends avant de commencer à écrire. La flamme de la bougie vacille, puis se ragaillardit dans les profondeurs de la cave. »

« Nostos », c’est le nom que les autorités grecques ont donné aux opérations de rapatriement des Grecs d’Ukraine. Le mot est bien choisi parce qu’il désigne le « retour » au pays. Celui d’Ulysse, au prix d’une longue errance sur les mers. Celui des Grecs installés en Ukraine depuis des temps immémoriaux. L’exil, la Patrie… Bientôt, j’en suis sûr, la polarité du désir s’inversera : comme me l’écrit déjà Nikolaï, les exilés rêveront d’un retour en Ukraine.

« Je vais faire comme tout le monde : tenir bon et résister. »

« J’avais envie de pleurer, et voilà qu’Elpida me faisait rire.
– Tu sais que le théâtre grec et la mythologie ont pleins d’histoires de ce genre. Un personnage chemine sur une route, souvent celle qui lui a été tracée, puis il arrive à une bifurcation, le chemin se sépare en deux. A gauche, un accès facile, une voie large, plutôt confortable. A droite, un sentier raide et pénible. Que fait-il ? Où se dirige-t-il ? Ces deux chemins qui s’offrent à lui, cette obligation de faire un choix, c’est cela le libre arbitre. Ta liberté commence où cesse l’indécision ! »

« Trouver en soi des images qui aident à supporter l’horreur. S’inventer par l’imagination des portes de sortie. »

« 29 mars 2022
Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. La course à pied, la boxe… Ce sont des sports pour lesquels tu n’as besoin de rien. Ni ballon, ni raquette, ni quoi que ce soit d’autre. Tu peux te battre et courir nu.
Le sculpteur, le musicien, le peintre, que ferait-il sans bois et sans gouges, sans piano ou sans saxophone, sans pigments et sans toiles ?
Assembler des mots, composer une histoire, un poème… Même dans l’obscurité d’un cachot, sans papier ni crayon, langue arrachée, doigts tranchés, celui qui a les mots porte l’énergie primaire de la transformation du monde. »

Sauvage / Julia Kerninon

Julia Kerninon nous offre encore un magnifique portrait de femme, celui d’Ottavia Selvaggio. On fait sa connaissance à l’âge de 15 ans. Elle nous plonge dans l’Italie et dans la cuisine du restaurant de son père, puis de son compagnon Cassio, puis du sien qu’elle a nommé Bensch, du nom de son mari. Elle a 3 enfants en bas âge qu’elle voit très peu car elle est toujours dans son restaurant. Son travail est sa vie. Elle peut être impulsive et imprévisible, une belle héroïne passionnée en somme !

Elle raconte son enfance, sa relation à son père, à sa mère et aux hommes en général. Une femme libre, dure et qui sait ce qu’elle veut, jusqu’au jour où un ancien amant refait surface et la trouble. Est-ce du désir ? de l’amour ?

Elle arrive à un moment charnière de sa vie, 40 ans. Elle se met à douter, à se poser beaucoup de questions et finalement comprend qu’elle a besoin de s’isoler pour réfléchir à sa vie.

Un roman féministe où les rôles sont inversés, qui montre la complexité d’être une femme et de trouver un équilibre entre les différents rôles à jouer. J’aime toujours autant l’écriture de Julia Kerninon, puissante et romanesque. J’ai ressenti les nombreuses émotions des personnages, la chaleur et les odeurs de la cuisine. Elle fait partie des écrivains dont j’achète les yeux fermés leur nouveau livre (roman ou essai). Encore un excellent moment de lecture. Bien évidemment ce roman vous donnera faim puisqu’il se déroule souvent dans un restaurant. C’est d’ailleurs une recommandation VLEEL sur la cuisine qui m’a soufflée cette lecture gourmande pour valider le challenge d’hiver VLEEL, bingo !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’est le matin à Rome. Quelques heures plus tôt, je me suis réveillée à côté de Bensch, il m’a embrassée, et puis les voix cristallines des enfants se sont élevées dans les chambres, le jour s’est ouvert. »

« Quand j’ai commencé à vouloir cuisiner sérieusement, j’ai découvert ce qu’au fond je savais depuis le début : je ne pourrais pas faire la cuisine de ma mère par ce que ma mère n’avait jamais fait la cuisine. La cuisine de ma mère n’était pas une assiette, ce n’était pas un plat, pour ma mère la cuisine désignait peut-être d’abord la pièce dans laquelle elle déployait son théâtre de rébellion. Bien sûr, j’ai souvent eu l’impression de la trahir en marchant dans les pas de mon père, parce que je savais qu’elle estimait que je pactisai avec l’ennemi en suivant sa voie. Je ne pouvais pas faire sa cuisine à lui non plus, et alors au bout d’un moment j’avais compris où je voulais en venir. Je ne voulais pas faire des plats de mon enfance, mais des plats qui la racontent. Je voulais mettre dans ma cuisine la révolte empêchée de ma mère, sa mauvaise grâce pleine de superbe, ses abdications, ses fureurs, ses yeux bleu-noir comme des raisins secs le soir, ses regrets cuisants. Il me faudrait des années pour y parvenir, mais je voulais inventer des plats qui parleraient des centaines de livres lus par provocation, les pieds sur la table devant les assiettes vides, les mille ruses, je voulais donner à voir le refus de servir, superbe, tempétueux, des femmes de ma famille, le refus catégorique de se livrer totalement à qui que ce soit. »

« – Vous ne m’avez jamais dit ça.
– Tu ne nous as jamais demandé. Les enfants posent rarement les bonnes questions à leurs parents, j’imagine. Ils ne pensent jamais à leur demander comment ils sont arrivés là, ce qu’ils ont fait pour se retrouver dans cet état. Vous nous prenez pour acquis. Vous vous comportez comme si nous étions inépuisables, pourtant nous ne le sommes pas. »

« Nous refaisions du café. A la radio, Andrea de Simone chantait Immensità, nous écossions des petits pois et j’égrenais pour ma mère mes dernières trouvailles culino-littéraires, littéraro-culinaires. Le cœur de Thomas Hardy stocké dans une boîte à biscuits le temps que sa seconde épouse s’accorde avec le notaire. Le cadavre de Tchekhov rapatrié en Sainte Russie dans un wagon à huîtres à cause de la chaleur. Les biscuits au lard et au sirop chez les Faulkner, les huîtres, le poisson grillé, les haricots en boîte chez Hemingway. La tarte aux cerises que prépare une adolescente quelques heures avant d’être assassinée avec toute sa famille, chez Truman Capote. Les escargots dans Le Baron perché de Calvino. Avec audace, j’avais dit à ma mère que même Gertrude Stein faisait la cuisine, après tout. C’était Alice B. Toklas qui faisait la cuisine, avait répondu ma mère gravement, et tu le sais aussi bien que moi. – Marguerite Duras a écrit un livre de recettes, j’avais rétorqué. Et Virginia Woolf faisait des tartes. – Peut-être, avait admis ma mère en me regardant dans les yeux, mais à ma connaissance, ce n’est pas pour ça qu’on se souvient d’elles. »

La fille de Lake Placid / Marie Charrel

Que j’aime l’écriture de Marie Charrel. J’avais déjà beaucoup aimé son roman paru l’an dernier et finaliste du Prix Orange du Livre 2023, « Les mangeurs de nuit ». J’espère que cette biographie romancée de Lana Del Rey sera dans la sélection 2024 !

Le début du roman se place du point de vue de Joan Baez en 2019. Les deux artistes se sont réellement rencontrées et ont chanté ensemble. Marie Charrel imagine leur rencontre puis repart vers l’enfance de Lana ou plutôt Elizabeth Grant de son vrai nom. On la découvre alors alcoolique à l’âge de 14 ans et déjà poétesse. Les chapitres alternent entre passé et moments plus récents, le plus souvent du point de vue de Lana. Les démons ressurgissent régulièrement mais la jeune femme est déterminée à aller au bout de ses rêves. Derrière l’artiste on voit une fille naïve et mélancolique, à laquelle je me suis totalement attachée. C’est un portrait très réussi d’une artiste fascinante.

Sans aucun doute ce roman vous donnera envie d’écouter les albums de Lana Del Rey, mais aussi de Joan Baez, Bob Dylan, Amy Winehouse. Peut-être aurez-vous aussi envie de boire un milk-shake après. Et vous croiserez également l’univers de David Lynch… De nombreuses références que l’autrice rassemble à la fin de l’ouvrage, car une journaliste cite toujours ses sources !

Bref vous l’avez compris c’est une excellente lecture que je vous recommande, un coup de cœur, une ode à la liberté !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Peindre est une affaire de lumière et cette fille-là capte les éclats de soleil comme aucune autre créature terrestre. L’astre du jour dessine des cascades d’or dans sa chevelure et sème des paillettes sur le rebondi de ses joues. Des clartés étranges flottent autour de ses courbes. »

« Elle se jette sur le poste de radio de sa chambre, tourne le bouton en quête d’une station rap et l’écoute jusqu’à ce que l’aube cogne derrière ses fenêtres. Les nouveaux titres d’Eminem y tournent en boucle. Chaque fois, elle est traversée par la même intuition, la conviction d’avoir compris quelque chose d’essentiel sur le pouvoir des mots. »

« Elle s’inscrit à l’université Fordham pour la rentrée prochaine. Dominante philosophie et métaphysique. Elle espère y trouver les réponses aux questions qui la hantent depuis Lake Placid – pourquoi sommes-nous là, pourquoi vivons-nous ? Ses études lui offriront-elles les réponses qu’elle n’a pas trouvées dans les livres ni dans l’alcool ? »

« Elle a toujours eu la conviction que le rôle de la musique était d’éveiller les consciences. Celle de Lana joue un rôle différent. Elle plonge dans l’ombre de la mélancolie et la cisèle pour y laisser passer la lumière. Elle ne pousse pas à la révolte : elle guérit. »

« Comme les créatures nyctalopes, Lana sait voir au cœur de la nuit ce qui échappe aux autres. La fête discrète qui, pour peu que l’on sache la distinguer, se tient dans l’obscurité. Elle transforme le secret des heures sombres en or. Lana est une grande poétesse, mais pas seulement : c’est une alchimiste. »

Un cœur simple / Gustave Flaubert

Lu dans le cadre du challenge d’hiver VLEEL dans la catégorie classique, ce roman ou plutôt cette nouvelle était dans ma PAL depuis un moment. A la suite d’une rencontre VLEEL avec Marie-Hélène Lafon, et comme je suis atteinte de #lafonmania, j’avais très envie de le lire.

On y retrouve les influences de Marie-Hélène Lafon. Et ce ton qui lui est propre ressort bien dans ces pages écrites au 19ème siècle.

Le personnage principal est Félicité, une servante naïve au cœur pur. Sa famille profite d’elle et lui soutire son argent. Elle se prend d’affection pour les enfants de Mme Aubain, Paul et Virginie. Plus tard, elle hérite d’un perroquet qui sera un véritable compagnon.

Entre la campagne normande et le bord de mer, c’est une vie simple, vouée au service de sa maîtresse et de Dieu. Une vie et des mœurs d’un autre temps que j’ai pris plaisir à lire.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. »

« Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu et sa gorge dorée.
Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité. »