L’âge de détruire / Pauline Peyrade

Le livre est divisé en 2 parties : « âge un » et « âge deux » qui correspondent respectivement à l’enfance et à l’âge adulte de la narratrice, Elsa.

Elle raconte sa relation avec sa mère. D’abord ambiguë, on sent que la mère veut être rassurée par sa fille, savoir qu’elle l’aime. La solitude et l’angoisse caractérisent la mère. Puis une relation plus toxique apparaît.

En déménageant, Elsa a également changé d’école. Elle devient amie avec Issa. Mais là aussi la relation est ambiguë. Elsa reproduit un schéma familial hérité de sa mère.

Devenue adulte, l’emprise est toujours présente. Elsa est toujours enfermée dans ce duo malsain, sorte de huis clos perpétuel alors qu’elle a son propre appartement.

J’ai lu cette histoire en apnée. J’avais une boule au ventre ou à la gorge selon les passages. L’écriture s’appuie sur les sens et intensifie le récit de l’enfant. Une lecture angoissante qui ne sera pas pour tout le monde. En tout cas si vous n’avez pas envie de lire de roman sur l’inceste maternel, la violence psychologique et physique intrafamiliale, passez votre chemin. Mais si vous aimez être bousculé par vos lectures, alors ne passez pas à côté de ce premier roman fort, puissant, marquant et remarquablement écrit ! Il a reçu le prix Goncourt du premier roman 2023 mais je trouve qu’il est passé un peu inaperçu. L’avez-vous lu ?

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Les mollets sculptés et les pieds douloureux dans ses escarpins à talons carrés, debout, seule au milieu de la chambre, ma mère trace une petite croix dans l’angle supérieur gauche du plan de l’appartement. Au-dessus de la croix, elle note le mot « cloques ». Juste en dessous, elle précise « plafond ». Elle lève les yeux et fixe un moment la peinture boursoufflée, les bulles maculées de taches vertes aux contours dilués au-dessus de sa tête. Les restes d’un dégât des eaux. Il y a peu de risques que cela s’aggrave. Elle se demande si une telle remise en état lui coûterait cher en travaux. Un soupir lui échappe, bref et nerveux. »

« Nous emménageons à la fin du mois d’octobre 1993. J’ai sept ans. Je change d’école. Je fais beaucoup d’efforts pour que ma mère ne remarque pas ma tristesse. »

« Je retrouve ma mère à l’entrée de la chambre, le bras tendu vers l’intérieur de la pièce.
Ça te plaît ?
Je reconnais la moquette bleu mer. Les sacs de voyage où j’ai rangé mes jouets et mes vêtements, ma petite table à dessiner sont rassemblés sous la fenêtre. Contre le mur, je découvre deux lits superposés.
Ma mère me regarde, elle espère que je dise quelque chose. Son souffle court trahit son enthousiasme, son impatience est encore lisible sur son visage. Je reste un moment sans comprendre. Une chambre à deux lits. Je n’ai ni sœur, ni frère, ni perspective d’en avoir. J’ai toujours connu ma mère seule. Jusqu’ici, elle ne m’a présenté ni amies, ni amoureux. Elle n’en parle pas non plus.
Une hostilité imprécise naît en moi, mêlée de crainte et de colère, comme si elle essayait de me jouer un mauvais tour mais que je ne parvenais pas à comprendre lequel, ni comment m’y dérober.
Tu pourras inviter tes nouvelles copines à dormir, comme ça.
Elle guette une réaction. Je lui souris, je tente un remerciement maladroit. Elle m’embrasse fort sur la joue. J’observe à nouveau la structure en bois. Elle m’apparaît un peu plus sympathique qu’au premier abord. En bas, une couette violette à fleurs et une taie d’oreiller assorties et bien repassées. En haut, une housse à imprimé rouge qui semble dessiner un paysage. Je ne les ai jamais vues, ni l’une ni l’autre. Elles doivent être neuves. »

« Elsa ? Tu dors ?
Oui.
C’est maman.
Je sais.
Dis-moi que tu m’aimes. »

« A mesure que les jours passent, la nervosité de ma mère augmente, les traits de son visage se creusent. Elle dort mal. Elle occupe ses nuits à fumer dans le salon. Elle se lève tard. L’après-midi, elle s’agite, semble abattre un travail considérable, pourtant, les placards et les étagères restent vides, les objets attendent en tas, certains sont encore empaquetés. »

« La structure de bois autour de moi se met à tanguer. J’ai peur que tout s’effondre et de passer par-dessus bord, la cervelle répandue sur la moquette. Ma mère se couche, puis se roule, se tord et se frotte contre le matelas du lit du bas.
Elsa.
Un gémissement aigu, soufflé, désagréable me perce le crâne. Sa voix siffle et grince. Je plonge sous la couette pour ne pas l’entendre. Elle répète mon nom écorché, son râle discret provoque chez moi un frémissement d’horreur. S’ensuivent des sanglots pitoyables.
Je ne peux pas dormir toute seule.
Soudain, j’ai mille ans et j’ai enfanté toutes les mères du monde. Je la déteste. Je voudrais la chasser à coups de pieds et de poings. Je sens la colère bouillir au fond d’elle. Je l’écoute tourner sur elle-même, griffer les draps. Le duvet bruisse. Elle frappe l’oreiller. Elle m’appelle, encore. Sa plainte monte, elle me tranche en deux. Je ne réagis pas. Je fais semblant de dormir, obstinément.
Au bout de plusieurs minutes, elle cesse de bouger. Je scrute le silence, yeux et oreilles grand ouverts. Elle se racle la gorge. Sa voix change. L’ordre l’emporte.
Descends. »

« En quelques semaines, c’est devenu une habitude. Tous les matins, nous nous retrouvons au même endroit, sur le rebord de pierre froide de l’île au saule. J’arrive la première, j’attends qu’Issa passe la porte du hall. Je ne parle à personne de peur de la manquer. Elle apparaît, ses cheveux noués en tresses rebondissent sur son ventre, ou bien ils volent derrière elle, pris dans une queue-de-cheval. Elle jette son cartable par terre, elle s’assied à côté de moi. Ses fesses touchent les miennes, nos genoux se cognent. Nous parlons, son nez et sa bouche sont tout proches des miens, sa respiration chaude se répand sur mon visage, semblable à un rayon de soleil. Une torpeur irrésistible, des frissons délicieux prennent mon corps. Ça commence au sommet de mon crâne, puis ça descend le long de mon cou, ça remonte sur mes joues, mes pommettes, ça dégringole dans mon ventre, je serre les cuisses pour que ça reste à l’intérieur. Quand c’est trop fort, je plonge mon pouce et mon index dans ma bouche, je m’assieds sur mon talon et je gigote sur la semelle de ma chaussure. »

Le bâtard de Nazareth / Metin Arditi

L’auteur revisite le mythe de Jésus et donc réinvente l’histoire de la bible. Il part de son enfance quand à l’âge de 5 ans, un camarade de jeu le traite de « mamzer ». Un terme qu’il ne connaît pas mais le ton ne laisse rien présager de bon. Il va alors se renseigner auprès de ses parents, Marie et Joseph. C’est ainsi qu’il apprend que Joseph n’est pas son père biologique et que « mamzer » signifie bâtard. A cette époque, les femmes « ayant fauté » sont mises à l’écart et leurs enfants également pour plusieurs générations. Jésus vit cela comme une injustice. Sa vie sera alors animée par la défense des exclus.

Jésus est présenté comme un enfant très intelligent qui aime discuter et poser des questions notamment au rabbin. Il rencontre plus tard Jean le baptiseur, puis Judas et vous connaissez déjà l’issue de cette histoire. Elle ne se termine pas très bien pour lui.

Il s’agit d’un roman audacieux comme le dit la quatrième de couverture, où l’auteur compare la religion a une secte. Marie a été violée par un soldat qui l’a fait boire. Elle n’est pas présentée comme la sainte vierge. C’est plutôt Joseph qui est un saint dans cette histoire, acceptant d’épouser Marie alors qu’elle est enceinte et élevant Jésus comme son fils. Enfin, Jésus et Marie de Magdala s’aiment passionnément.

C’est un livre court qui se lit rapidement. L’écriture est fluide et agréable. L’auteur est un excellent conteur. Il fait un portrait touchant, très humain de cette icône. Il montre Jésus sous un nouveau jour, féministe. La littérature a le droit d’imaginer, d’inventer, de réinventer, de s’inspirer du réel ou de s’en éloigner. Elle permet de se mettre à la place de l’autre, de combler des zones d’ombre, de poser des questions et d’ouvrir un dialogue. Bref, c’est passionnant.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Mamzer
– On ajoute deux pas, dit l’enfant.
Samuel le regarda sans plaisir compter deux pas à partir de la ligne qu’ils avaient tracée sur la terre battue. De toute façon, quand ils jouaient à caillou-touché, c’était toujours l’autre qui gagnait. De peu ou de beaucoup, c’était lui. En augmentant la distance au mur, ils en seraient à huit ou pas. Déjà que l’autre était plus habile… En plus, il le troublait, avec ses phrases qui n’en finissaient pas…
Le problème, c’était qu’aucun des autres enfants du quartier n’avait la permission de jouer avec lui. « On ne peut pas laisser ce pauvre garçon toujours seul… » répétait sa mère. Il en connaissait la raison… Mais il ne voyait pas pourquoi c’était à lui seul de subir. En plus, les autres ne se gênaient pas pour le moquer : « Alors ? Il t’a bien battu, le mamzer ? Tu es content ? »

A Capharnaüm, au lendemain matin de leur arrivée, sa mère et Marie de Magdala firent cuire des miches de pain en grand nombre, qui seraient offertes à la foule lorsqu’elle se trouverait à court, « surtout pas avant », avait insisté Judas. La veille à Tibériade, les pèlerins s’étaient retrouvés sans pain. En les prévoyant en abondance pour le lendemain, Judas voulait glorifier, une fois encore, les pouvoirs de Jésus. Les miséreux y verraient un miracle que les acolytes de Judas annonceraient à Bethsaïde, en même temps que celui des flots de Tibériade, et ainsi de suite, miracle après miracle, guérison après guérison, ville après ville, jusqu’à Jérusalem.
Jésus était conscient des ruses de Judas. Elles le perturbaient. Mais les enjeux étaient immenses, et ils avaient passé accord : à lui l’organisation, à Jésus les sermons. Alors il laissait faire.

La sélection des 68 premières fois 2024

J’avais tenté l’aventure en 2021, en 2022, en 2023 et c’est reparti en 2024 !

Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2023 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Du suspense encore et toujours ! la sélection 2024 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Cette année il y a uniquement des premiers romans. Les années précédentes, il y avait aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des 22 premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Brûlez tout ! / Henri Guyonnet (Anne Carrière)
  • Incendie blanc / Antoine Catel (Calmann-Lévy)
  • Cordillera / Delphine Grouès (Le Cherche Midi)
  • Les âmes fragmentées / Charlotte Monsarrat (Anne Carrière)
  • L’enfant rivière / Isabelle Amonou (Dalva)
  • Les guerres précieuses / Perrine Tripier (Gallimard)
  • La jurée / Claire Jehanno (Harper Collins)
  • De minuit à minuit / Sara Mychkine (Le Bruit du monde)
  • Les orphelines du Mont Luciole / Isabelle Rodriguez (Les Avrils)
  • L’allègement des vernis / Paul Saint Bris (Philippe Rey)
  • Le gardien de Téhéran / Stéphanie Perez (Plon)
  • Les vallées closes / Mickaël Brun-Arnaud (Robert Laffont)
  • Client mystère / Mathieu Lauverjat (Gallimard, Scribes)
  • Le roman de Jeanne et Nathan / Clément Camar-Mercier (Actes Sud)
  • Le diplôme / Amaury Barthet (Albin Michel)
  • Un simple dîner / Cécile Tlili (Calmann-Lévy)
  • Mon petit / Nadège Erika (Les Livres Agités)
  • Ce que je sais de toi / Eric Chacour (Philippe Rey)
  • Petites choses / Benoît Coquil (Rivages)
  • Déchirer le grand manteau noir / Aline Caudet (Viviane Hamy)
  • Ce qu’il reste à faire / Marie de Chassey (Alma éditeur)
  • Au sol / Charlotte Milandri (Équateurs)

J’en ai déjà lu 10 dont 2 ne m’ont pas convaincus. Ma PAL comprend la plupart des autres titres et j’ai réservé à la bibliothèque ceux que je n’ai pas. Donc pas d’envois pour moi. Cette sélection va me permettre de remonter quelques romans dans le haut de ma pile à lire. D’ailleurs ce sont des titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.

Les livres vont bientôt commencer leurs voyages entre les lecteurs et les chroniques vont fleurir !

Je mettrai à jour la liste de mes chroniques au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Visuel © 68 premières fois

La mémoire délavée / Nathacha Appanah

Dans ce livre, l’autrice s’interroge sur sa famille, notamment ses arrière-arrière-grands-parents partis d’Inde pour travailler dans les champs de canne à sucre de l’Île Maurice. Ses trisaïeuls sont venus remplacer les esclaves. Un ouvrage poétique et foisonnant de questions.

L’incipit s’ouvre par un vol d’étourneaux. Des photos et documents sont insérés entre les pages de ce récit intime. Elle essaie de reconstituer l’arrivée de sa famille sur l’île, leurs conditions de vie. Elle s’appuie sur les souvenirs de ses grands-parents et comble les blancs comme lorsqu’elle écrit des romans.

Les thèmes abordés sont la transmission, l’immigration, l’identité, l’exil, les effets de la colonisation, la condition sociale. Elle évoque notamment la pression de réussite que ses parents ont fait peser sur elle. Ils voulaient échapper à la condition de leurs parents et grands-parents. Ce statut de « dominé » s’est transmis de génération en génération.

Un essai passionnant, magnifiquement écrit et qui me permet de cocher la case « un auteur de l’hémisphère sud » du challenge de l’hiver VLEEL !

Cet ouvrage a reçu le prix de l’essai des Écrivains du Sud 2023.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Quand revient le temps des étourneaux qui se déploient dans le ciel pour dessiner des figures liquides et mouvantes, je vois gonfler et se former une dame-jeanne.
Puis un chapeau épais qui lentement se mue en voile qui bat au vent, s’éloigne et disparaît. J’essaie de décrypter le ballet des étourneaux comme je décrypterais un rébus, en espérant que chaque tableau soit un mot, et, mis bout à bout, ces mots forment une phrase et soudain, cette phrase serait ma première, mon évidence. »

« Quand soudain, d’un arbre sur le quai, ils surgissent et ce surgissement ressemble à une déflagration silencieuse, on pourrait croire que le feuillage a explosé. A quoi ressemble le destin de ceux qui migrent, est-ce que ça explose bruyamment ou ça implose intimement ? »

« Quand revient le temps des étourneaux, mon visage est souvent levé vers le ciel crépuscule dans l’illusion d’y apercevoir avec clarté et sincérité mon propre récit de migration, d’y lire le début, la beauté, l’intention, la forme et le secret. Ce n’est pas la voile d’un bateau, ce sont juste des étourneaux et c’est beau, aussi, juste des étourneaux. »

« Ce n’est pas un début ni le début mais ça commence comme ça :
Il y a trois fiches aux archives de l’immigration indienne à l’institut Mahatma Gandhi, à l’île Maurice. Ce sont celles de mes trisaïeuls et de leur fils, mon arrière-arrière-grand-père. Elles attestent de leur arrivée à Port-Louis, capitale de l’île qui est alors une colonie britannique, le 1er août 1872. Un peu plus d’un siècle avant ma naissance ou à peine un siècle avant ma naissance, je ne sais pas peser le temps qui me sépare d’eux. Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ?
Ils étaient des engagés indiens, des coolies comme on disait, et avaient quitté leur village indien de Rangapalle, dans le district de Visakhapatnam dans l’État de l’Andhra Pradesh. Sur le port de Madras, aujourd’hui Chennai, ils ont embarqué sur un bateau appelé John Allan et leur traversée a duré à peu près sept semaines. »

« Cela me permettrait aussi de croire à un ancêtre dont l’image était différente de celle qu’on nous montrait à l’école : un homme naïf, poussé par la misère, qui soulève rocher après rocher en vain, un homme qui trime, un homme qui pleure, un homme nostalgique de sa terre natale. »

« Mon esprit les a lavés, ces ancêtres, essuyé leurs visages, coiffé leurs cheveux, habillés de vêtements propres, éloignés des cales de bateaux et de la perspective du labeur quotidien des champs de canne. C’est une image presque proprette. C’est une mémoire délavée. »

« Je me demande combien il faut de générations pour qu’une peur disparaisse des mémoires. »

« La roche cari ne me manque pas, j’ai un hachoir électrique qui fait parfaitement l’affaire chez moi mais il a certains choix que je regrette. »

« Voilà un autre effet de la vie des plantations coloniales, de la vie de dominé. On finit par croire que non seulement sa langue maternelle est inférieure, mais que, dans certains domaines, ses dieux ancestraux le sont aussi… »

Le ciel en sa fureur / Adeline Fleury

Dans un village en Normandie, des événements étranges ont lieu : une pluie de grenouilles s’abat sur le lotissement, des animaux sont retrouvés morts ou mutilés dans les fermes. Julia et Stéphane, deux femmes arrivées de la ville pour fuir quelque chose, s’interrogent sur ces phénomènes. Les habitants parlent d’enfant-fée, de fantômes, de choses irrationnelles. Le suspense monte tout au long du livre. Une ambiance prenante et mystérieuse plane sur ce roman. Faut-il croire ces légendes ? Y a-t-il une explication rationnelle à ces phénomènes ?

Des histoires du passé, des secrets remontent à la surface. Notamment la mort de Jojo, le fils de la Vieille, la rebouteuse du village. Le roman plonge les lecteurs dans les légendes et l’intimité des maisons, des fermes.

Julia est vétérinaire et Stéphane maréchal-ferrant. Elles sont au contact des animaux. Les animaux, eux aussi, sont effrayés, agités, comme les habitants. Ils sentent un danger rôder. Tout est décrit par les sens et donne une puissance aux scènes.

Voici un roman mené de main de maître, bien construit et écrit avec une très belle plume. L’atmosphère est très réussie. J’ai été totalement happée par cette histoire. Je l’ai dévoré afin d’en connaître les tenants et les aboutissants. Il a des allures de thriller ou polar. Des éléments sont dévoilés au fur et à mesure. Le suspense est maintenu jusque vers la fin. Un roman qui fait écho aux contes lus par l’autrice durant sa jeunesse mais aussi au réalisme magique des auteurs sud-américains.

Un coup de cœur de cette rentrée littéraire d’hiver qui fait également partie de mes lectures pour le Prix Orange du Livre 2024.

Et vous avez-vous été envoûtés par la plume d’Adeline Fleury ? ou vous laisserez-vous envoûter ?

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La menace vient toujours du ciel. Ceux du lotissement le savent. Ils ont abandonné leurs activités dominicales et regardent en l’air, alertés par des coassements gras, épais et discontinus. Pourtant, ce n’est pas la saison des crapauds, en ce début d’hiver. C’est en mars qu’ils sortent de leur hibernation et en avril que démarre la saison des amours, la proximité des marécages justifiant parfois que les batraciens envahissent les jardins de ceux du lotissement. Ceux du lotissement ne connaissent pas la nature. Ce matin glacé, les gosses sont sortis tôt, réveillés par ces coassements qui ressemblaient à des grognements. »

« Le lotissement protège, englobe et enferme à la fois. »

« De gros crapauds bondissent des bosquets, des centaines de batraciens affolés et baveux, ils chargent les enfants qui hurlent de peur et se réfugient chez eux, les crapauds s’écrasent contre les portes et les baies vitrées. Des petites grenouilles brunes tombent du ciel. Ceux du lotissement ferment leurs volets bordeaux, ceux du lotissement sont terrorisés. Le corps de l’enfant du pavillon numéro 13 gît au milieu des feuillages, secoué de spasmes, couvert d’un liquide visqueux. L’assaut des crapauds ne dure qu’une dizaine de minutes, peut-être même pas plus de cinq minutes, mais semble une éternité à ceux du lotissement. La mère épouvantée de la fille du pavillon numéro 13 n’arrive pas à déverrouiller la porte de l’entrée, des morceaux de crapauds bloquent la clenche.
Les pluies de crapauds annoncent l’apocalypse. Certains ont lu ça dans la Bible. La pluie de grenouilles figure en second sur la liste des dix plaies d’Égypte qui, selon l’Exode, ont été infligées par Dieu à l’Égypte pour libérer son peuple prisonnier. Les gendarmes et pompiers ne tardent pas à arriver à la zone pavillonnaire, ils ne viennent jamais ici car d’habitude il ne s’y passe rien. »

« Seulement ici personne n’accepte l’idée du suicide, le suicide est l’arme des faibles, pense-t-on dans les chaumières. On préfère encore croire aux fantômes et aux fées maléfiques pour expliquer certaines morts brutales plutôt qu’au désespoir des vivants. Les histoires de fées, ça permet d’enrober de merveilleux les vérités que l’on ne veut pas affronter. »

« Quoi qu’il arrive elles sont liées, quoi qu’il arrive elles restent ensemble. Elles ignorent ce qui se trame dans cette maison, dans ce village où tout leur est hostile, de plus en plus hostile. Julia pense au dicton que la Vieille lui répète souvent : « Qui se fait bête le loup mange. » Elles sont les bêtes, reste à savoir qui est le prédateur. Elles se dévisagent et leurs yeux semblent dire que si elles s’en sortent elles partiront loin de cette campagne où les fées maléfiques rendent les gens fous. »

« Cette terre normande est parcourue d’ondes étranges, d’énergies contradictoires qui fragilisent les nouveaux arrivants, les secouent, font vaciller leur rationalité. Depuis leur arrivée au village. Les deux anciennes citadines ont du mal à comprendre comment des gens aussi ancrés dans la terre peuvent être autant attachés à tous ces contes et légendes fantasmagoriques. Cela doit avoir quelque chose à faire avec la mort. Les superstitions entourant les fantômes sont bien plus commodes à se représenter que la réalité de la finitude et de sa pourriture. »

Le rire des autres / Emma Tholozan

Voici un premier roman drôle qui permet de sortir un peu des lectures moroses de cette rentrée littéraire d’hiver.

Anna, diplômée en philosophie, cherche du travail. Après un passage par Pôle Emploi, elle est envoyée sur un plateau de télévision d’une grande chaîne, pour chauffer le public et lui indiquer quand rire ou applaudir. Elle travaille avec Sandrine, chargée de placer le public à son arrivée dans le studio, les vieux et moches en haut ou sur les côtés pour qu’ils ne soient pas visibles des caméras.

Sa copine Sophie lui demande de l’aider à réviser pour passer son CAPES afin de devenir prof de philo. Son père lui fait des crêpes en réponse à tous ses problèmes.

Elle rencontre Lulu (Charles-Lucien). Ils tombent amoureux. Pour gagner sa vie il répare des objets. Il s’installe dans le studio d’Anna et ils filent le parfait amour jusqu’à ce que Lulu commence à vomir des billets de 20€. Anna est d’abord inquiète pour la santé de Lulu. Puis elle se laisse emporter par la fièvre de l’argent.

L’autrice brosse de nombreux portraits de personnages. L’histoire est totalement invraisemblable mais surtout très drôle et pose l’air de rien quelques questions sur notre rapport à l’argent, à la consommation, à l’autre, à la société, au monde. Un peu de philosophie est parsemé dans ces pages. L’écriture est fluide et vive. C’est frais et léger. Un roman qui se lit facilement et ménage le suspense sur l’issue de cette histoire à multiples rebondissements.

Un roman lu dans le cadre du Prix Orange 2024.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’était l’époque où je cherchais du travail. Ou, plutôt, le moment où j’en ai trouvé un. Avec l’arrêt des études, plus de bourse. Sitôt mon diplôme récupéré, je m’étais dirigée vers Pôle emploi. Sans réfléchir. J’avais suivi la cohorte. Tout le monde savait que c’était un passage obligé après le master. »

« Entre-temps, j’avais terminé ma période d’essai. Marjorie m’avait appelée un soir. Elle était à deux cents volts. Elle criait presque au téléphone. « Ils vous gardent, ils vous gardent ! » J’avais l’impression d’être un de ces vieux chiens de la SPA que des propriétaires pouvaient ramener s’ils les trouvaient trop méchants. Les RH de l’émission lui avaient confié que je n’étais pas le boute-en-train de l’année, mais que je m’acquittais correctement de ma tâche, je pouvais donc rester. Marjorie mettait tellement de dynamisme dans son discours, elle employait tellement de superlatifs qu’elle a bien failli me convaincre que j’avais obtenu un travail formidable. »

« – Un team building, c’est pour souder les liens entre collègues. Tu vas voir, c’est super. C’est très important pour la cohésion de l’équipe.
– Attends, ils nous forcent déjà à passer huit heures par jour ensemble, ils ne peuvent pas en plus nous obliger à nous apprécier. »

« Vers deux heures du matin, mon téléphone a vibré. J’ai essayé de l’ignorer, mais l’appel était insistant. J’ai décroché et entendu la voix de Sophie, paniquée :
– Pourquoi Dieu existe ?
– T’as pas une question plus vaste au milieu de la nuit ?
– Chez Descartes, pardon, je suis en plein dans les Méditations. La première preuve, je crois que j’ai compris, mais pas la deuxième, avec l’argument ontologique.
– En fait, c’est plutôt un argument ontologico-axiologique, tu vois, parce qu’il part du présupposé de la plus grande valeur de l’existence sur l’inexistence. Grosso modo, c’est mieux d’être que de ne pas être, et comme Dieu est parfait, il est forcément.
– Aaaaah, OK. Et tout ça pour qu’il soit tué chez Nietzsche après ?
– Ouais, pas de bol, hein… Et chez Deleuze, c’est un homard à double pince, je te dis pas la déchéance…
– Quoi ? T’es sérieuse ?
– Écoute, le mieux, c’est que t’évites de parler de Dieu dans ta copie, OK ? »

La danseuse / Patrick Modiano

Voici un court roman de moins de 100 pages, lu en moins de 2h, qui fut une belle parenthèse dans ma semaine. Une écriture en apparence simple mais qui reflète le talent de l’écrivain : dire beaucoup en peu de mots. Élégance et poésie me viennent à l’esprit après cette lecture.

Le narrateur, aujourd’hui âgé, se souvient d’une période de sa vie où jeune homme, il arrivait à Paris dans les années 60 pour s’y installer. On sent qu’il a des problèmes de mémoire. Il rencontre par hasard un homme qu’il pense être Serge Verzini et les souvenirs affleurent.

On bascule alors dans le passé lors de son arrivée à Paris. Il se présente comme parolier. Il est jeune et se cherche encore. Il rencontre « la danseuse », une jeune femme qui est effectivement danseuse. Il l’accompagne à ses cours de danse au studio Wacker avec Boris Kniaseff. Tout le long du livre, les lecteurs les accompagnent dans leurs trajets dans Paris.

D’autres personnages gravitent autour de la danseuse : un ami, son fils et Serge Verzini. Cet homme, plus âgé, assez mystérieux, est une sorte de protecteur pour la danseuse. C’est lui qui les loge dans des appartements. Il possède également un cabaret dans lequel ils se retrouvent.

Peu à peu il dévoile des éléments de la vie de la danseuse, de son passé. Un portrait de femme s’ébauche lentement. Tout est en retenu et dans une sorte de lenteur. On est comme suspendu dans le temps. J’ai trouvé ce roman très apaisant. Un petit bijou de délicatesse.

J’ai ressenti des odeurs, des lumières, des ambiances, de la nostalgie. Il y a un joli parallèle entre la danse et l’écriture. Il s’agit d’une très belle lecture de la rentrée littéraire 2023 que je vous recommande, un incontournable pour moi. Pour rappel, il a reçu, entre autres, le prix Nobel de littérature en 2014. Oui je sais pour certains ce n’est pas un gage de qualité !

L’avez-vous lu ? Avez-vous aussi été sous le charme de la plume de Patrick Modiano ?

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Brune ? Non. Plutôt châtain foncé avec des yeux noirs. Elle est la seule dont on pourrait retrouver des photos. Les autres, sauf le petit Pierre, leurs visages se sont estompés avec le temps. D’ailleurs, c’était un temps où l’on prenait moins de photos qu’aujourd’hui.
Et pourtant certains détails demeurent assez présents. Il faudrait en faire une liste. Mais il serait très difficile de suivre l’ordre chronologique. Le temps qui a brouillé les visages a gommé aussi les points de repère. Il reste quelques morceaux d’un puzzle, séparés les uns des autres pour toujours. »

« C’était la période la plus incertaine de ma vie. Je n’étais rien. Jour après jour, j’avais l’impression de flotter dans les rues et de ne pas pouvoir me distinguer de ces trottoirs de ces lumières, au point de devenir invisible. Et pourtant j’avais l’exemple de quelqu’un qui pratiquait un art difficile, « très très difficile », comme le répétait Kniaseff avec son accent russe qi léger qu’il me semblait un accent anglais ou viennois. Et je crois bien que l’exemple de la danseuse, sans que j’en aie eu clairement conscience, m’a incité à modifier peu à peu mon comportement et à sortir de cette incertitude et de ce néant qui étaient les miens. »

« Beaucoup plus tard, les hasards de la vie m’ont permis d’apprendre d’autres détails sur Verzini et certains clients de La Boîte à Magie, et même sur le père du petit Pierre. J’y reviendrai peut-être en temps voulu. Dans l’immédiat, je voudrais ne pas m’égarer sur des chemins de traverse, mais suivre une route bien droite qui me permettrait d’y voir plus clair. Il faut marcher à pas comptés pour déjouer le désordre et les pièges de la mémoire. »

« En somme, sa vie antérieure ne l’intéressait plus du tout et elle s’était débarrassée d’elle comme d’une peau morte. Et cela grâce à la danse. Kniaseff avait raison de dire que la danse est une discipline qui vous permet de survivre. »

« Elle marchait au hasard. Elle en avait l’habitude et souvent pour de longs trajets, et même après les cours de danse. Décidément, Kniaseff avait raison : il fallait que le corps s’épuise. »

« Et pourtant, j’étais persuadé, dès cette époque-là, que la littérature était elle aussi un exercice difficile comme la danse, mis sous une autre forme. »

« Avait-elle fait une expérience d’ordre mystique sur les conseils de la doctoresse Péraud qui avait été « un soutien pour elle » ? Elle ne m’avait donné aucun autre détail au sujet de cette femme, et j’avais compris très vite qu’elle ne répondrait pas à mes questions et qu’elle pratiquerait aussi bien l’art de se taire que celui de la danse, ces deux arts ayant, à mon avis, des points communs. »

« Elle s’en est sortie comme elle a pu, a ajouté Verzini. Grâce à la danse. Elle s’est donné une discipline. Et j’ai toujours voulu l’aider dans la mesure de mes moyens. »
Il s’était retourné vers la petite table. Il prenait une à une les feuilles des épreuves de The Glass Is Falling étalées là, dans le désordre, et tâchait de les rassembler.
« C’est un peu comme vous. Je suppose que vous travaillez à cette table sur toutes ces feuilles, parce que vous aussi vous avez besoin d’une discipline. »
J’étais étonné de sa clairvoyance. A croire qu’il m’avait vraiment percé à jour.
Je lui dis : « Je prends exemple sur la danseuse. »

« Qu’étaient devenus la danseuse et Pierre, et ceux que j’avais croisés à la même époque ? Voilà une question que je me posais souvent depuis près de cinquante ans et qui était restée jusque-là sans réponse. Et, soudain, ce 8 janvier 2023, il me sembla que cela n’avait plus aucune importance. Ni la danseuse ni Pierre n’appartenait au passé mais à un présent éternel.
Je croyais que leur souvenir me venait comme la lumière vous vient d’une étoile morte il y a mille ans, selon les mots d’un poète. Mais non. Il n’y avait pas de passé, ni d’étoile morte, ni d’années-lumière qui vous séparent à jamais les uns des autres, mais ce présent éternel. »

Les lauréats du Prix VLEEL 2023

Voici les résultats de cette 4ème édition du Prix VLEEL – Varions les éditions en live !

Les auteurs

Les éditeurs

La mention spéciale

  • 1ère place : Hors d’atteinte / Marcia Burnier, Cambourakis
  • 2ème place : Les dragons / Jérôme Colin, Allary
  • 3ème place : Eden / Audur Ava Olafsdottir, Zulma, traduit de l’islandais par Eric Boury

En savoir plus

La remise du prix aura lieu à Paris le samedi 13 avril 2024. Plus d’informations à venir sur cette soirée sur le site internet : https://vleel.com et le compte Instagram VLEEL : https://www.instagram.com/vleel_/

Seuls les fantômes / Cyrille Falisse

Je n’ai pas réussi à entrer dans l’histoire de ce livre qui m’a totalement perdue entre les différentes histoires développées autour du personnage principal, Melvile.

Suite à une rupture amoureuse, Melvile déprime. Il n’a plus goût à rien. Un jour il s’inscrit sur un site de rencontres qui le pousse à rechercher des personnes qui ont comptées durant sa vie, dès sa jeunesse, ses fantômes.

Il y a une partie du roman consacrée au cancer et à la fin de vie de sa mère, avec des moments touchants certes mais ses obsessions sexuelles peuvent vite devenir agaçantes. Bref, ce livre ne plaira pas à tous les lecteurs. Le personnage expérimente notamment un club sado-maso.

Il y a de nombreuses références musicales et cinématographiques.

Je pense que c’est quitte ou double avec ce premier roman, soit on l’adore soit on passe totalement à côté, ce qui est mon cas. Je n’ai pas pu m’identifier à Melvile. La plume est intéressante et agréable. Un nouvel auteur issu du monde des librairies à suivre.

Merci à Netgalley et Belfond pour cette lecture

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« Elle est nue de dos face à la fenêtre. Les cheveux remontés en chignon. Dehors la lumière est vive. Si je devais la photographier à cet instant précis, je serais à contre-jour et elle, prise sous un effet de halo, ses fesses rondes et blanches ressortiraient sur la pellicule. Ce serait beau. »

« Peu de temps après notre rencontre, elle m’avait mis en garde. Nous venions de faire l’amour quand elle avait affirmé : « Je vais te détruire. » Elle avait ajouté qu’elle détruisait tous ceux qui s’attachaient à elle. Je l’avais rassurée, j’étais fort, elle ne me détruirait pas. »

« J’ai toujours été obsessionnel, mais à des degrés divers et sous des formes plutôt mineures. »

« J’avais presque oublié ce fâcheux épisode quand, deux jours plus tard, alors que je la pénétrais avec assiduité, elle déclara sans semonce : « Baise-moi comme si tu étais le voisin. » Je fus estomaqué. Ce serait marrant, un jeu, juste un jeu. »

« Faut-il faire vivre à quelqu’un ce qu’on a vécu pour s’en débarrasser, un peu comme dans le film It Follows, où on transmet (en baisant d’ailleurs) la malédiction d’être poursuivi par des gens effrayants (morts sans doute) qui apparaissent au fond du cadre en tout petit avant de se rapprocher ? »

« Misko se méprenait on ne se libère pas d’un fantôme, c’est lui qui décide de nous quitter. »

« J’ai peur de la folie. J’en ai peur depuis toujours, les fous me terrorisent. Avoir peu de soi, de ce qu’on est capable de faire ou de ne plus faire, c’est horrible. Parfois j’ai envie de cracher sur des gens, comme ça, sans raison, des gens sympas avec qui je parle. J’ai toujours couru au bord. »

« Les webcams sont un outil fascinant. Entrer chez les gens à distance. Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse être possible. Je bois cette saleté de Desperados pour entretenir le feu de la prose. La plupart du temps je ne me casse pas la tête, je recopie les paroles du chanteur Raphaël. L’album Caravane est parfait. Y a moyen de glisser des bouts de phrase dans n’importe quel texte et d’avoir l’air à la fois sincère et mystérieux. »


« Gamin, j’étais passé maître dans l’art de dérober ce qui échappe au regard et adulte je suis devenu cinéphile. Tout cinéphile est un voyeur qui continue de voler des images dans la plus parfaite impunité. Les serrures, les interstices des portes, les rideaux de douche de l’enfance mués soudain en un écran. Psychose, Blue Velvet, tous les films du monde se nourrissent de ce fantasme. »

Le nain de Whitechapel / Cyril Anton

Lu dans le cadre du Prix Orange, une lecture dont je ne ressors pas convaincue. C’est l’histoire d’Oscar, un nain, qui naît dans une famille bourgeoise anglaise fin du 19e siècle. On lui préfère son frère jumeau, moins intelligent mais n’ayant pas de difformité physique. Ses parents se débarrassent de lui dans un chenil. C’est là qu’il fait la connaissance de Freddy qui le recueille. Il apprend le métier d’accordeur de pianos et découvre un modèle unique, Lisa, que son bienfaiteur a conçu.

Il ne fait pas bon vivre dans le quartier de Whitechapel où sévit le gang Tabula Rasa. Leur but est de tuer toutes les personnes hors normes pour eux : les Noirs, les handicapés, les prostituées, les homosexuels, les immigrés, les nains, etc. Un vent de terreur souffle sur les habitants.

Oscar change de nom, devient détective puis défenseur des opprimés recueillant dans une sorte de boule à neige toutes les personnes menacées par le gang. Beaucoup de personnages hauts en couleur habitent ce roman.

Bref des histoires de freaks, beaucoup de fantaisie, de sang, d’enquêtes. Heureusement il y a aussi de la musique, de l’amour et de l’humour dans ces pages. Chaque chapitre comporte un titre qui le résume ou met en avant un élément à venir.

Un premier roman noir et surréaliste qui plaira certainement à d’autres lecteurs amateurs du genre.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Les hommes sont les ombres dans lesquelles ils tombent. Du moins est-ce ce que j’ai pu vérifier dans l’enfer rouge de Whitechapel. Ne m’en veuillez pas de prendre la parole de façon aussi péremptoire, mais je dois faire vite et court. L’histoire que je veux vous raconter est celle d’un nain qui, malgré ses petites jambes, a passé sa vie à courir après le temps. »

« Le petit homme organisa peu à peu sa nouvelle vie en solitaire. Le soir, tout en ressassant au piano les douleurs que lui inspirait la mort de Freddy, il scrutait la fenêtre à croisées. De plus en plus souvent montaient dans le ciel des orages gorgés de fer. Les assassinats de juifs, de Noirs, d’homosexuels, d’handicapés, de prostituées proliféraient en une des journaux. Les rues de Whitechapel ne colportaient plus que cette seule rumeur : le quartier et tout ce qu’il comportait d’âmes errantes seraient bientôt rayés de la carte.
Il fallait prendre les armes. »

« N’oubliez pas que l’Histoire est la passion des fils qui voudraient comprendre leurs pères… »