Blanc autour / Wilfrid Lupano et Stéphane Fert

Alerte coup de cœur !

Des illustrations magnifiques, des aplats doux, une palette de couleurs bien choisie, c’est époustouflant de beauté. Et l’histoire… est terrible et cruelle, basée sur des faits réels vous vous en doutez. Cette BD nous plonge dans l’histoire des Etats-Unis, 30 ans avant l’abolition de l’esclavage, en 1832. Mademoiselle Crandall ouvre une école pour jeunes filles. Elle est appréciée et son école ne désemplit pas jusqu’au jour où une fille noire, Sarah, demande si elle peut suivre ses cours. Prudence Crandall accepte Sarah et la présente aux autres élèves, toutes blanches. C’est un scandale, les parents ne veulent pas qu’une fille noire intègre l’école, ils menacent de retirer leurs enfants. Alors Prudence prend les devants et fait publier une annonce dans le journal, elle accueillera désormais toutes les « jeunes filles de couleur, de 9 à 17 ans ». Ce qui ne fait qu’envenimer la situation. Elle perd toutes ses élèves blanches mais progressivement son école se remplit à nouveau… avec des filles noires. Son voisin ainsi que toute la ville ne voient pas d’un bon œil l’arrivée de toutes ces filles, ni leur éducation. C’est le début d’une montée en puissance de la violence et du racisme. Mlle Crandall est courageuse, mais fera-t-elle le poids face à toute une société apeurée ? Je vous laisse découvrir la suite par vous-même.

Un roman graphique passionnant, bouleversant et éclairant à faire découvrir à un large public (notamment aux ados 😉).

Note : 5 sur 5.

Héléna, Marie, Rose et les autres / Anne Kovalevsky

J’adore cette conteuse. J’ai eu la chance de la voir en spectacle et en-dehors de la scène, elle est tout aussi généreuse en histoires et anecdotes. Elle est fabuleuse. Dans son parcours, elle a également recueilli des histoires vraies auprès de personnes âgées qui a abouti à un spectacle de contes.

En tant que bibliothécaire, je suis sensible à la transmission du goût de la lecture. Cela passe aussi par l’oralité. Raconter des histoires aux enfants fait partie intégrante de ce processus d’apprentissage de la lecture. Souvent, on oublie les contes en grandissant. Alors qu’il en existe pour les tous les âges. Personnellement j’aime toujours qu’on me raconte des histoires.

D’une voix douce et chaleureuse, pleine de malice et de sourires, Anne Kovalevsky vous emporte dans des contes parfois cruels. Elle s’inspire de contes du Maghreb entre autres qu’elle s’approprie et adapte. Vous trouverez même une histoire qui raconte le passé de sa famille, celle d’Héléna.

Chaque conte est introduit par une musique d’Eric Houdart qui met d’emblée l’auditeur dans l’ambiance de l’histoire. C’est beau, poétique, touchant.

La conteuse nous offre cinq histoires mettant en scène des femmes qui prennent leur destin en main. Venez à la rencontre de Marie, Zahra, Rose, la princesse Emel et Héléna. Des contes pour ados et adultes, mettant en avant l’amour, la tendresse, la sagesse, etc. Vous ferez le plein d’émotions en les écoutant !

Oui’Dire éditions est un label de conteurs. Vous trouverez sur leur site des podcasts, des livres audio, des albums magnifiquement illustrés accompagnés de CD, etc. De quoi enchanter les oreilles de toute la famille. Vous pouvez également écouter des extraits sur leur site. Je vous ai mis le lien direct vers le livre audio en question au bas de la chronique.

Merci à Babelio et Oui’Dire éditions pour cet envoi qui a ravi mes oreilles et m’a rappelé d’excellents souvenirs en compagnie d’Anne Kovalevsky.

Note : 5 sur 5.

Je m’appelle Humain / Ramadan Bozhlani et Barra Malvina

Ce recueil est un projet fort de deux artistes autour du thème de l’immigration, abordant la peur et la souffrance des migrants. Il a fait l’objet d’une exposition à Lyon.

Ramadan Bozhlani se définit comme un « poète sans papier ». L’écriture est ce qui lui permet de se sentir vivant.

Apparemment chaque poème a été traduit par une autre personne. J’aurais aimé en savoir un peu plus sur cette traduction ; pourquoi autant de traducteurs, de quelle(s) langue(s) ?

J’ai beaucoup aimé les illustrations à l’encre de chine de Barra Malvina. Le livre en lui-même est un très bel objet.

Pourquoi un texte touche plus un lecteur qu’un autre, je ne sais pas, c’est subtil, cela touche au vécu et à la sensibilité de chacun·e.

Certains poèmes m’ont touchée d’autres moins. Je salue cette belle collaboration qui appelle à la tolérance. Un message d’espoir lancé par des artistes engagés. Bravo. Merci à Babelio et L’Esprit du temps pour l’envoi de ce recueil.

Je m’appelle Humain 

Mon être enroulé
Avec la peau de toutes les
Couleurs humaines
Je ressens la douleur
Des blessés.
Mes paroles expriment
L’anxiété dans toutes
Les langues du monde
Quand j’entends
La clameur de l’esprit humain.
Les larmes de chaque enfant
Coulent de mes yeux
Et face à la souffrance des femmes
Je me sens
Leur frère.
La faim de tous
M’affaiblit
Et la mort de chaque homme
Réduit ma respiration 

Note : 3 sur 5.

Celle qu’il attendait / Baptiste Beaulieu

J’ai passé un agréable moment de lecture en compagnie d’Eugénie et Joséphin. Ce roman croise différents genres, à la fois conte, poésie, roman d’amour, de science-fiction, manifeste féministe, ode à la différence et méthode de développement personnel. Je sais c’est intrigant ! Mais il suffit de se laisser porter par la plume de Baptiste Beaulieu et par sa voix, car il interpelle les lecteurs autant que ses personnages. Puis un certain suspense vous maintiendra en alerte et en un rien de temps vous serez arrivés au dénouement.

Voici comment débute l’histoire : Eugénie descend du train et elle guette le taxi qu’elle a commandé pour rentrer chez elle. Le chauffeur, Joséphin est amoureux d’elle dès la première seconde où il la voit. Il n’ose pas parler. Joséphine, tout aussi troublée, le suit et parle pour deux. Joséphin en oublie sa voiture et porte la valise d’Eugénie à travers Paris en marchant, Eugénie sur ses talons. Ils découvrent qu’ils habitent l’un en face de l’autre. Joséphin a gardé sa valise sans le faire exprès. Bref ces deux-là sont un peu étourdis et n’ose pas faire le premier pas. Les chapitres alternent du point de vue de l’un ou de l’autre ou des deux.

Eugénie est inventrice. Ses inventions sont pleines de poésies. Joséphin tourne des poteries dans son atelier-appartement. Ce n’est qu’en ayant un objet qui tourne entre ses mains qu’il arrive à parler. Alors qu’Eugénie est un moulin à paroles, son problème est son corps qu’elle n’aime pas. Elle est grosse et a vécu plusieurs expériences traumatisantes. Joséphin va lui donner des cours de poterie et c’est ainsi que leur histoire va pouvoir continuer…

Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas vous gâcher votre lecture et je vous laisse découvrir les liens avec l’actualité que l’auteur a parsemés parmi les secrets de ses personnages.

J’ai été tellement intriguée par Eugénie que je saisi son nom dans la barre de recherche d’un célèbre navigateur internet, pour voir si elle existait vraiment ! Il faut dire que ce couple a un côté « Amélie Poulain » très attachant.

C’est frais, humain, original, un roman idéal à déguster sur votre transat !

Merci à Netgalley et Fayard pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

« Eugénie, mi-femme, mi-poésie,
Arrivait à Paris,
Elle avait commandé une voiture,
Le chauffeur l’attendait sur le quai
C’était un joli soir pour jouer ses vingt ans,
Quand il se mit soudain à pleuvoir. »

« (En cas de besoin, tournez toujours votre visage vers une fenêtre : elles sont les sorties de secours de l’âme que le génie humain a eu la sagesse inconsciente de poser dans toutes ses constructions.) »

« Il avait une tête à écrire des poèmes sur la lune.
Elle avait la candeur d’une petite fille qui rêve,
plus tard, d’exercer la profession d’arroseuse de planète. »

« Cet événement dont ne voulait pas parler Eugénie dans le vrai monde, nous y reviendrons plus tard. Eventuellement. Cela ne dépend pas de moi. Laissons-lui du temps. Tu n’es obligée de rien, Eugénie ! Ta vie de papier compte pas moins qu’une autre, tu as tout autant droit au respect et au mystère que n’importe qui, tu décides, et on te suit. »

« D’aussi loin qu’elle se souvienne, Eugénie s’était demandé pourquoi, alors que la majorité des femmes avaient des ailes, un petit nombre en étaient dépourvues. »

« La famille, les amis, les hommes, tout vous apprend à détester votre corps quand vous êtes gros. On fuit les vitrines, les reflets. Mais mes mains, elles je n’ai pas le choix. C’est la seule partie du corps que je ne peux éviter. Et, chaque fois, cette prise de conscience comme une gifle. Ce que les gens voient en moi, c’est ça. »

« la vérité, c’est qu’on apprend très vite aux filles à douter d’elles-mêmes et de leur physique. »

« Les rues sont des cages pour femmes inventées par les hommes et elles apprennent à y vivre en oiseaux ! »

Hippie Trail : autobiographie prénatale / Séverine Laliberté et Elléa Bird

Séverine Laliberté nous raconte l’incroyable histoire de sa naissance. C’est en voyant son lieu de naissance sur sa carte d’identité qu’elle se pose des questions. Elle est née en Grèce en 1973 mais elle n’a pas de famille grecque. Elle interroge alors sa mère qui lui dit que « c’était un accident. On était en voyage et ça ne s’est pas passé comme prévu ». Elle creuse la question, mais sa mère ne lui raconte pas toujours la même version. Elle enquête pendant dix ans auprès de proches et finit par découvrir qu’elle est née en prison.

Elle raconte le voyage de ses parents à bord d’une 4L direction l’Afghanistan pendant été 1970. Le retour ne s’est effectivement pas passé comme prévu et sa mère a été arrêtée pour trafic de drogue, jugée et emprisonnée alors qu’elle était enceinte. Au bas de la page droite, il y a un dessin du fœtus qui grandit au fur et à mesure de l’histoire.

La BD est majoritairement en noir et blanc, quelques planches sont en couleur. Quant à la 4L, elle est toujours en couleur (bleu ciel). On trouve également quelques photos de famille dans l’album.

Il y a des repères historiques sur les pays traversés, un peu trop à mon goût, j’aurais préféré rester sur le côté aventure, autobiographie que d’avoir des incursions documentaires. Il y a davantage de texte à lire et cela casse le rythme. Du coup je n’ai pas lu ce roman graphique d’une traite.

J’ai beaucoup aimé le dessin d’Elléa Bird, l’humour de la BD et surtout le personnage assez incroyable de Rose, la grand-mère de Séverine, accompagnée de Saint-Antoine.

L’autrice a créé une playlist, à écouter sur Deezer ou Spotify. Vous pouvez voir des planches sur son blog : https://278joursahippietrailtale.tumblr.com/

Cette BD figure parmi les 6 finalistes du prix BD Lecteurs.com, mon coup de cœur va à « Radium girls » de Cy qui a d’ailleurs remporté le prix.

Merci Lecteurs.com et Steinkis pour l’envoi de cette BD.

Note : 4 sur 5.

Journal amoureux 1951-1953 / Benoîte Groult et Paul Guimard

Dans une longue préface, Blandine de Caunes explique le contexte de ce journal à 4 mains et sa publication. Paul souhaite donner confiance à Benoîte pour qu’elle se lance dans l’écriture. Elle a l’habitude de tenir un journal intime mais pas d’écrire pour être lue. Alors que pour Paul c’est l’inverse, il est journaliste. Il écrit aussi des poèmes qui ne sont pas publiés et qu’on retrouve dans ce livre.

L’écriture de ce journal va devenir un jeu entre eux, comme un ping-pong, ils se répondent. On y trouve des souvenirs de vacances, des dîners, des références littéraires, des réflexions autour du couple, la construction des « vatères » dans leur maison de campagne, le tout avec beaucoup d’ironie et d’humour. On voit aussi le côté le plus connu de Benoîte, la féministe.

Il y a parfois des pages manquantes, toujours signalées.

Ce journal est un véritable témoignage d’une époque, les années 50. Cette lecture ne m’a pas passionnée mais nul doute qu’elle plaira aux fans de Benoîte Groult. Pour ma part, j’ai préféré la plume de Paul Guimard.

Benoîte :

« Voilà. J’ai fait crever ma bulle à la surface du marais putride de la vie conjugale.
Je souhaite à Paul de se pencher sur mon journal avec avidité, de respirer cette bulle que je lui claque au nez, et d’en être empoisonné. »

« Il n’est pas toujours réconfortant de vivre avec un homme qu’on a vu si bien mentir à une autre femme. Si bien, si longtemps et avec tant de simplicité et de naturel. Elle ne se doutait de rien – moi non plus. »

« Je vis dans l’ivresse depuis que je conduis la 4CV. Travailler n’est plus une corvée, la clé de ma voiture est pour moi le signe de la richesse et de la liberté. Je me sens femme de luxe, fille entretenu et je fais claquer très fort la portière quand je reviens de chercher le pain, avec la voiture, luxe suprême, et quand passent « la dame du dessus » ou « la dame du dessous » ployant sous le poids des filets. »

Paul :

« Alors ? Plus d’un mois sans une seule ligne !
Je finirai par croire ce qu’on dit : que les gens heureux n’ont pas d’histoire. […] Il n’y a pas de quoi faire un roman et moins encore un journal. »

Merci à Netgalley et Stock pour cette lecture.

Note : 3 sur 5.

Un fils sans mémoire / Valentin Spitz

« Ce livre raconte cette histoire. Comment un fils est parvenu à aimer son père. »

Valentin Spitz, dans un récit intime, nous parle de sa famille et plus particulièrement de l’absence de son père. « Je me suis souvent demandé dans ma vie comment expliquer l’absence. Enfant, je pensais que c’était ma faute. Que j’étais un mauvais petit garçon. »

Il vit avec sa mère, qui l’envoie chaque été chez sa sœur dans le sud de la France. Il y passe toutes ses vacances avec sa cousine Jeanne. Il écrit des lettres à sa mère, restée à Paris pour travailler. Le roman alterne ainsi avec des lettres de sa cousine et de sa mère. Et là encore, même constat, il y a reçu beaucoup de lettres, sauf de son père.

Mais qui est-il ce père ? C’est le Doc, celui qui passe à la radio, Christian Spitz. « Assez vite, les autres, ses auditeurs, ses téléspectateurs, l’ont connu mieux que moi. »

Et puis soudain vers l’âge de 11 ans, son père apparaît dans sa vie. Sa voix est différente de la radio, plus froide, « il irait désormais un weekend sur deux chez lui ». Son père n’est jamais à l’heure, toujours à l’hôpital pour une urgence. Dans ces moments d’attente, il écrit des petits romans.

« Pour me souvenir de ces années « avec » mon père, je suis obligé de regarder sa biographie sur wikipédia ; ma mémoire familiale est ainsi, indexées au temps de sa lumière. »

Père et fils n’arrivent pas se parler. Entre eux il n’y a pas de complicité, que des silences et de la gêne. Valentin ne se sent pas intégré à la famille, il n’y a pas de place pour lui chez son père. Il décide alors d’écrire au juge et demande de ne plus aller chez son père. Ce dernier le vit comme une trahison. Ce n’est que vers ses 15 ans qu’il reprendra contact avec lui. Son père lui manque. Il retourne alors sa colère vers sa mère et la tient responsable de la situation. Il faut dire qu’il était un objet, un otage entre ses parents.

A sa petite amie qui lui dit qu’elle ne le connaît pas, qu’elle ne sait pas ce qu’il ressent, il se livre alors :

« Je lui ai raconté que, lorsque j’étais enfant, ma gorge se nouait. Les mots ne sortaient plus, je m’étouffais. Il suffisait que j’aie à entendre la voix de mon père au téléphone pour que l’angoisse m’envahisse. […] A l’école, quand je devais prendre la parole, ou au sport, partout, j’étais hanté par une conviction inaltérable : le monde ne m’aimait pas. Je ne valais pas assez pour être reconnu de lui. Ma sensibilité était si exacerbée que le moindre mot, le moindre geste me faisaient vaciller. Pendant des années, j’avais combattu cette violence intérieure. »

En 2017, il effectue des démarches pour porter officiellement le nom de son père : « Derrière chaque demande de changement de nom, il y a un roman qui sommeille, des années de silence sans doute, de larmes réprimées, de luttes, tout cela résumé en trois lignes sur un journal. »

La quête de son nom et la possibilité de devenir père éveillent en lui un nombre infini de questions. Il ne veut pas transmettre des silences.

« Reste l’absence, l’absence, c’est ce qui jamais ne s’effacera. C’est ce qui me fait craindre parfois de faire comme lui un jour. Fuir. »

Il y a aussi ces moments incroyables lorsqu’ils écrivent un livre ensemble, un dialogue père-fils sur l’éducation et la psychologie des enfants (« Eloge de l’imperfection parentale » paru en 2019). Il apprend alors par bribes pourquoi son père est si « avare de mots et d’amour ». Son père lui parle de son propre père, un homme autoritaire, médecin lui aussi.

« Mon père était très mystérieux, tu sais. Le non-dit, chez lui, c’était sa façon de régler le problème. »

Valentin veut en savoir plus sur son histoire familiale. Il part en Autriche faire des recherches. Pour vous résumer rapidement, voici les jalons de cette histoire : l’exil vers l’Alsace au XVIIIe siècle, le déracinement, les fuites répétées, la conversion au catholicisme, la 1e et 2nde guerre mondiale, le nazisme, l’amputation (« comment tout cela nous avait marqués d’une trace invisible ? ») et le mythe du « juif errant ».

« En vérité, on fait tous comme on peut, on tâtonne dans l’obscurité avec nos blessures, on trébuche ; on essaie de vivre. »

Dans ce roman, il parle aussi de son rapport à l’écriture et des différents romans qu’il a écrits ; un homme qui fuit, tourne autour du sujet qui le concerne.

« Je crois qu’on écrit d’abord pour deux ou trois personnes, autour de nous. Dans la solitude du roman qui naît, on pense à eux. On espère les toucher, on espère qu’ils comprendront. Mon père fut toujours mon premier lecteur imaginaire.
Je sens aujourd’hui qu’il est fier de chaque ligne que je publie. Il les envoie à toute la famille et me demande de les dédicacer. »

« Ce livre, je ne voulais pas l’écrire, pourtant au moment de le conclure je mesure à quel point il m’a libéré de ce que j’étais et m’a permis de devenir qui je suis.
N’est-ce pas cela au fond, écrire ? »

Quand il donne la première version de ce texte à son éditrice, elle lui répond qu’il est passé à côté du texte : « tu me fais penser à un petit garçon qui se cache sous des dizaines de couvertures et qui finit par s’étouffer lui-même ».

Ce roman raconte la vie de ce petit garçon blessé. C’est sincère et touchant. J’ai beaucoup aimé ce récit intime.

Merci à Netgalley et aux éditions Stock pour cette lecture.

« On ne pense pas à l’amour ou plutôt on n’y pense que quand il vient à manquer. C’est dommage, c’est idiot. Pourquoi l’amour n’a-t-il de valeur que par l’absence ? »

Note : 4.5 sur 5.

Comme des bêtes / Violaine Bérot

J’ai été totalement happée par ce roman que j’ai dévoré. Il est court, 147 pages.

Chaque chapitre est le récit d’un personnage interrogé par la gendarmerie. L’histoire se passe dans un petit village des Pyrénées. On découvre l’affaire au fur et à mesure et ainsi que le personnage central, un jeune homme surnommé l’Ours. C’est un garçon différent, plus grand que la moyenne, qui ne parle pas. Sa mère, Mariette, l’a rapidement retiré de l’école, voyant que sa différence était peu acceptée et que son fils en souffrait. Il vit donc dans la montagne, près de la grotte aux fées, dans un endroit reculé où peu de personnes viennent. Sauf qu’un jour, un groupe de randonneurs aperçoit une petite fille nue se baladant toute seule dans la montagne. Après l’avoir signalée aux gendarmes, ceux-ci finissent par arrêter l’Ours et emmener la petite fille.

Chacun y va de son hypothèse. Le récit se construit pièce par pièce tel un puzzle. La mère réclame son fils, s’inquiète pour lui, il ne supportera pas d’être enfermé. Certains témoignages disent qu’il possède un don pour guérir les animaux et qu’il pourrait aussi s’occuper d’êtres humains. Et puis il y a la légende autour de la grotte aux fées. Les fées s’expriment entre chaque chapitre à la manière d’un poème.

J’ai beaucoup aimé ce premier roman : la construction de l’histoire autour des différents témoignages, les interprétations des uns et des autres montrant les préjugés et cette absence de droit à la différence, cette peur de l’autre. Le récit de la mère est très touchant. On ressent l’amour qu’elle lui porte, c’est très fort, très bien écrit. Et puis quel crédit peut-on accorder aux légendes et croyances ? Question que je laisse en suspens ou plutôt à l’appréciation de chacun.

J’ai hâte de lire un autre roman de cette autrice. Gros coup de cœur pour moi ! Une belle découverte.

Merci à Netgalley et Buchet Chastel pour cette belle lecture.

Note : 5 sur 5.

« Depuis toujours
nous
les fées.

Depuis toujours
au-dessus du monde d’en bas
à observer ce qui s’y trame.

Nous
les fées
cachées dedans la grotte
à l’aplomb de la paroi
discrètes
curieuses.

Nous
les fées
qui du monde d’en bas
aurions tant à raconter. »

« Non, je ne me calmerai pas ! Vous enfermez mon enfant et vous voulez que je reste calme ? Vous enfermez mon garçon que toute sa vie j’ai justement protégé de ça, d’une vie enfermée. Vous le mettez en cage, et vous me demandez à moi, sa mère, de rester calme ? Mais ils sont où, vos psys, ils sont où ceux qui comprennent quelque chose ? Il n’y a personne chez vous qui s’intéresse un peu aux gens différents ?

Pourquoi je suis aussi en colère ? Mais vous vous foutez de moi ? Vous ne trouvez pas normal qu’une mère à qui on a aussi brutalement, aussi violemment enlevé son enfant soit en colère ? Vous êtes fiers de la façon dont vous avez procédé ? Envoyer un hélicoptère, rien que ça ! Et l’attraper dans un filet ! Vous pensiez capturer quoi ? Une panthère ? Un tigre ? Mais imaginez que l’on ait fait ça à votre propre enfant ! Imaginez ! Et pas à n’importe lequel de vos enfants, non, au plus fragile, à celui dont on vous a toujours dit qu’il n’a pas toute sa tête, qu’il ne comprend rien, celui qui a peur de tout. Imaginez. Vous ne seriez pas en colère, vous ? »

Une saison douce / Milena Agus

Une de mes autrices chouchous ! Livre après livre elle construit une œuvre très intéressante. J’aime son humour et les portraits qu’elle fait, notamment ceux des femmes sardes. Elle a un talent de conteuse.

Un petit village perdu en Sardaigne voit débarquer un groupe de migrants accompagné d’humanitaires. On les installe dans une maison en ruine. On les observe. On les regarde de travers. Très vite il va y avoir deux camps, les villageois qui les côtoient et les aident, et les villageois qui ne veulent pas d’eux. Sorte de huis-clos où tous les deux camps mais aussi les migrants et les humanitaires s’observent et trouvent la situation de l’autre absurde.

Milena Agus ne donne pas de détails sur leur vie d’avant, on sait juste qu’ils veulent aller en Europe et que pour eux la Sardaigne ne ressemble pas à l’Europe.

Un groupe de femmes du village prend « les envahisseurs » en affection. Tous les jours elles viennent les voir, leur apportent des objets et les aident pour rénover la maison, commencer un jardin. Un quotidien, des habitudes se mettent en place. Ce sont elles qui nous raconte l’arrivée des « envahisseurs » et les réactions des uns et des autres. Ils essayent de fêter Noël ensemble alors qu’ils n’ont pas la même religion, culture. Les jeunes ayant désertés le village, les sardes se sentent seuls. Que se passera-t-il le jour où les migrants repartiront ?

Un roman truculent !

Si vous ne connaissez pas ses romans, je vous conseille de commencer par un autre que celui-ci. Lisez d’abord « Mal de pierre ».

Incipit :

« Les jours d’avant, debout devant nos armoires, nous avions interverti nos garde-robes, celle d’été au-dessus, celle d’hiver en dessous. Cette tâche accomplie, nous éprouvâmes la satisfaction de voir chaque chose à sa place, alors que bientôt, plus rien ne le serait. Les envahisseurs débarquèrent et nous prirent par surprise.

Si nous avions été prévenues, le rangement de nos armoires aurait été le dernier de nos soucis. »

Choix d’extraits :

« Le train ne s’arrêtait plus chez nous, il passait en sifflant et en nous ignorant, parce que nous n’étions même plus une commune, rien qu’un hameau baignant dans le silence : le Maire, les urgences médicales et le curé se trouvaient au village voisin. »

« Mais certains des envahisseurs aussi, une fois qu’ils eurent compris que c’était bien dans ce village sarde oublié de Dieu et des hommes, ravitaillé par les corbeaux, qu’on les avait envoyés, ne voulurent plus rien avoir à faire avec nous, déçus d’avoir risqué leur peau pour échouer ici. Non, leur place n’était pas ici. »

« Nos maris nous écoutaient, en laissant échapper quelques ricanements, mais il se sentaient trompés et trahis, puisqu’au début, nous pensions comme eux qu’il fallait renvoyer ces personnes et que nous les avions soutenus, alors qu’à présent notre conviction vacillait. Le mot d’ordre « tous unis » tenait toujours, mais maintenant, pour nous les femmes, il incluait aussi les envahisseurs, nous disaient nos maris, dépités. »

« Outre cultiver le potager, nous échanger des recettes et supputer les chances de l’idylle entre l’Ingénieur et Lina, ou la possibilité que l’humanitaire du sex-shop et Abdulrahman soient gays, une autre de nos activités favorites était de rêver. »

Note : 4.5 sur 5.

Les vermeilles /Camille Jourdy

Jo est une petite fille qui part pique-niquer avec son père et sa belle-famille. Ils forment une famille recomposée et Jo ne le supporte pas. Elle décide de fuguer et s’enfuit dans la forêt. Elle rencontre un drôle de couple, deux petits êtres juchés sur un cheval miniature. Elle va les suivre et découvrir d’autres êtres encore plus étranges mais tout à fait sympathiques. Elle va apprendre que certains d’entre eux sont retenus prisonniers par un empereur, un chat tyran. C’est le début de l’aventure, elle les accompagne pour délivrer leurs camarades. Il s’ensuit une quête initiatique, mêlée de références à des contes, c’est délicieux, je dirais même plus « vermeilleux » !

L’album est truffé d’humour et de poésie, laissant une grande place à l’imaginaire. Avec l’arrivée des vermeilles notamment, qu’on pourrait comparer à des licornes pour leur côté fantastique et leur beauté. Les couleurs aquarellées sont douces et lumineuses, à l’instar des autres albums de Camille Jourdy, dont on reconnaît le style.

J’ai adoré le passage chez les trois vieilles femmes et leurs dialogues très drôles.

Ma fille de 9 ans l’a dévoré et adoré. Bref un coup de cœur pour toutes les deux, foncez le lire que vous soyez un enfant ou un adulte !

Cet ouvrage a été récompensé par la Pépite de la bande dessinée 2019 (Salon jeunesse de Montreuil), le Fauve jeunesse 2020 (FIBD Angoulême) et une Mention aux BolognaRagazzi 2020 (prix BD middle-grade).

Note : 5 sur 5.