Le passeur / Stéphanie Coste

Seyoum est passeur en Libye. C’est un homme animé par la violence et l’appât du gain, sans cœur pour les centaines de migrants dont il organise la traversée vers l’Italie. Il boit beaucoup et mâche du khat pour oublier sa vie. Mais un jour, parmi la marchandise, il reconnait quelqu’un de son passé.

Le récit alterne entre les moments présents où il prépare les différentes opérations avec ses hommes, et son passé. Car c’est en se tournant vers son histoire familiale et celle de son pays natal, l’Erythrée, que le lecteur comprend comment Seyoum, fils de journaliste, en est arrivé à ce commerce inhumain.

Je découvre tout un pan de l’histoire d’un pays, la dictature en Erythrée. Certaines scènes, notamment de torture, sont insoutenables. Ce roman raconte une partie des horreurs vécues par les migrants tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Les passeurs achètent sans scrupules des vieux bateaux qu’ils savent voués à couler avec toutes les personnes à bord.

Un premier roman court, prenant et fort en émotions, d’une réalité implacable.

Il a reçu le Prix de la Closerie des Lilas 2021.

« J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face. »

Note : 4.5 sur 5.

Les enfants sont rois / Delphine de Vigan

Mélanie avait rêvé de célébrité du temps de l’émission de téléréalité Le Loft. Elle a participé à une émission mais a très vite été évincée. Quelques années plus tard, elle reporte son rêve sur ses enfants, Kimmy (6 ans) et Sammy (8 ans). Elle ouvre une chaîne YouTube, « Happy Récré », montrant ses enfants déballant des cartons de jouets. Elle gagne sa vie en faisant ces vidéos, un vrai business. Son mari aussi travaille à plein temps sur la chaîne, il fait le montage des vidéos. D’ailleurs une pièce de leur appartement est dédiée au studio d’enregistrement. Mélanie poste des stories sur Instagram détaillant tout ce qu’ils font. Toutes ces vidéos sont vues par des milliers de personnes. Elle interroge leurs fans pour choisir une paire de chaussure ou l’activité suivante, etc. Tout est sujet à être montré, partagé, diffusé, surtout l’image de la famille parfaite, du bonheur… en façade.

Kimmy, la fille de Mélanie Claux, disparaît. Une enquête pour enlèvement est ouverte à laquelle participe Clara Roussel, procédurière à la Brigade criminelle. Clara récolte les indices sur les scènes de crime. C’est elle également qui va visionner toutes les vidéos de la chaîne YouTube et relever la détresse de l’enfant sur les dernières vidéos. La tension et le suspense montent au fil des pages.

Le roman se déroule jusqu’aux années 2030, histoire de voir les effets de ces réseaux sociaux sur ces enfants une fois devenus adultes, c’est glaçant.

Delphine de Vigan maîtrise parfaitement son sujet et sait où elle veut mener ses lecteurs. Elle nous montre les dessous des réseaux sociaux et surtout de YouTube, des influenceurs. J’ai aimé le fait que l’auteure nous permette de voir les points de vue de tous les personnages.

Un roman troublant de réalisme, presque sociologique, qui interroge les parents que nous sommes sur nos usages des réseaux sociaux ou ceux de nos enfants. Bref j’ai adoré ce roman.

Note : 5 sur 5.

Kamik / Markoosie Patsauq

Ce roman nous plonge dans la vie des Inuits. Nous suivons Kamik, un jeune homme de 16 ans. Une vie simple, fait de chasse, dont les techniques lui sont enseignées par son père. Le chef de leur communauté s’appelle Salluq. Toutes les actions sont décrites, dans un langage simple où l’essentiel est dit.

Incipit :

« Le vent est si fort qu’on l’entend même à l’intérieur de l’iglou. A l’évidence, partir à la chasse est toujours impossible. La tempête de neige dure depuis trois jours.

L’homme nommé Salluq sait que, si le temps ne s’améliore pas bientôt, leurs réserves de nourriture seront encore vite épuisées, et qu’ils auront de nouveau faim. »


Mais un jour, un ours blanc attaque leurs chiens. Leur chef dit :

« L’ours qui est venu ici n’a certainement pas toute sa tête. Il doit être malade, car je n’ai jamais connu d’ours qui s’approche des hommes uniquement pour se battre avec les chiens. Je pense qu’il a attrapé des vers qui rendent fous. Lorsque les chiens et les renards ont ces vers, c’est ce qui arrive : ils perdent la tête et deviennent dangereux. Peut-être que cet ours les a aussi attrapés. Si c’est le cas, il va semer la terreur. S’il s’est abattu avec un autre ours, cet adversaire sera infecté aussi. Et si d’autres ours attrapent les vers, ils vont tuer beaucoup d’hommes, de chiens et d’animaux. »

Les chasseurs décident de partir sur les traces de cet ours blanc touché à la patte. Ils laissent deux hommes avec les femmes et les enfants. Kamik fait partie des chasseurs. La peur se mêle à la rage. Cette chasse sera teintée de sang dans neige, je ne vous dis pas lequel et vous laisse découvrir cette histoire.

Kamik sera confronté à divers dangers. Il endurera le froid, la peur, la faim, la douleur, l’attente, la fatigue et la tristesse. L’important pour lui sera de survivre et de rentrer chez lui, auprès de sa mère, Ujamik. Elle ne perdra pas espoir de voir revenir les chasseurs et fera preuve de courage.

Un beau roman, qui m’a fait penser à celui de Bérangère Cournut, « De pierre et d’os », à la différence que Markoosie Patsauq est un Inuit. Cette histoire, il lui a été racontée par ses parents et ses grands-parents. Ce roman est basé sur une histoire vraie, racontée avec sobriété. Le destin de Kamik tient le lecteur en haleine, véritable quête initiatique pour ce jeune chasseur au harpon. Dépaysant, ce roman a également une portée sociologique importante. C’est un classique de la littérature inuite. L’auteur est malheureusement décédé en mars 2020. Vous trouverez quelques mots de sa part à la fin du livre. Il aborde également le déplacement forcé dont sa famille a fait l’objet en 1953. En effet, le gouvernement canadien a obligé des Inuits à aller vivre dans le Haut-Arctique, loin de leurs terres. Je salue le remarquable travail des éditions Dépaysage.

Traduit de l’inuktitut par Valerie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu.

Note : 4.5 sur 5.

Envole-moi / Sarah Barukh

Je découvre les romans de la merveilleuse Sarah Barukh grâce aux Vleel (Varions les éditions en live, sur Instagram)

Elle était invitée le 27 mai pour parler de son roman « Puisque le soleil brille encore » paru le 5 mai chez Calmann-Lévy. Curieuse, j’ai emprunté à la bibliothèque son précédent livre, « Envole-moi » et je l’ai dévoré en deux soirées. Inutile de vous dire que j’ai commandé de suite son dernier né !

C’est l’histoire d’Anaïs et de Marie, deux amies d’enfance. Elles ne se ressemblent pas. Anaïs est studieuse, ronde et petite. Marie fait de la danse, elle est belle, solaire et déjantée. Elles vivent dans un quartier difficile, dans le 19ème arrondissement de Paris, dans les années 90. Voilà pour situer leur passé commun.

Le lecteur est placé du point de vue d’Anaïs, aujourd’hui, alors qu’elle a 40 ans. Elle vit à Nice et après plusieurs FIV suivies de fausses couches, elle tente encore d’avoir un enfant avec son conjoint. Marie l’appelle, sa mère est morte. Elle lui demande de venir à son enterrement à Paris. Cela fait des années qu’elles ne se sont pas vues. Et puis rien ne va se passer comme prévu… C’est le début d’un road trip fait de mensonges. L’occasion de se poser des questions. Mais au fait, quel était leur rêve d’enfant, d’adolescente ? Ces rêves, que sont-ils devenus ? Sarah écrit les chemins qui s’entrecroisent de ces deux femmes. Elles s’aiment et se détestent à la fois.

Le roman tourne autour de l’année des 13 ans des deux filles. Il s’est passé quelque chose cette année-là qui les a particulièrement marquées et surtout séparées. Bien sûr le lecteur ne saura qu’à la fin la teneur de cet événement. Car Sarah sait rythmer ses romans et tenir le lecteur en haleine. Impossible de lâcher le livre, on veut connaître la suite.

Il y a plusieurs thèmes intéressants abordés, notamment le racisme religieux et social. Tout commence par une camarade qui porte un voile à l’école. L’enseignant lui demande de le retirer et la situation lui échappe totalement…

Dans ce roman on observe également des adolescents, pour qui l’apparence, la reconnaissance et l’acceptation par les autres comptent énormément.

Le titre fait référence à la chanson de Jean-Jacques Goldman, dont on retrouve en partie les paroles dans le livre.

Je me suis identifiée à ces adolescents, j’ai repensé à mon adolescence dans les années 90. Les références musicales et le basket, que de souvenirs ! par contre je n’ai pas du tout vécu dans un quartier difficile et j’ai trouvé ce roman très intéressant du point de vue sociologique. Un portrait très juste d’une génération et d’un quartier des années 1990.

Ce roman m’a émue, surtout vers la fin qui explose en émotions, bref j’ai pleuré, préparez votre boîte de mouchoirs ! On vibre avec les personnages, on s’attache à eux. L’écriture est directe, énergique, le style simple et fluide. Très addictif, un coup de cœur pour moi !

Note : 4.5 sur 5.

Des diables et des saints / Jean-Baptiste Andrea

Quel plaisir de retrouver la plume de Jean-Baptiste Andrea. C’est l’un de mes auteurs chouchous.

Au début du roman, le lecteur fait connaissance avec Joseph. Il préfère qu’on l’appelle Joe. Ce vieil homme joue du piano dans les gares et les aéroports, uniquement du Beethoven. Ces pianos mis à disposition du public dans les halls. Et les gens s’arrêtent pour l’écouter car c’est un virtuose. Certains, incrédules, lui posent des questions. Comment un musicien aussi talentueux se retrouve à jouer dans cet endroit et pas sur une scène ? Alors Joe raconte sa vie autour d’un café.

Sa vie avait plutôt bien commencé. Sa famille vivait aisément, en région parisienne. Il prenait des cours avec M. Rothenberg, un professeur exigeant. Insouciant, il ne se rendait pas compte de la chance qu’il avait d’avoir des parents et une petite sœur, certes embêtante.

Du jour au lendemain sa vie va basculer et il va devenir orphelin à 16 ans. En 1969, il est envoyé dans un orphelinat dans les Pyrénées, les « Confins ». Ce pensionnat de garçons est géré par l’Abbé Senac et Grenouille, un surveillant ancien légionnaire.

La vie y est rude, les coups et les privations sont monnaie courante. Le temps est rythmé par les messes, les cours et les corvées. Il se fait des ennemis et des amis, mais à la première difficulté c’est « chacun pour soi ». Joseph va de désillusion en désillusion. Ce n’est pas la voie qui lui était tracée. L’abbé lui refuse tout traitement de faveur et surtout l’accès au piano du pensionnat.

Il va faire la connaissance de Rose. Une jeune fille de son âge, riche, dont le père est un bienfaiteur, riche donateur pour les Confins. L’abbé propose que Joseph donne des cours de piano à Rose. Il espère ainsi que son père sera davantage généreux. Rose et Joseph se déteste et se le disent sans détour.

Joseph apprend peu à peu à connaître chacun des pensionnaires. Tous rêvent d’une autre vie et s’inventent des vies. Ces enfants sont attachants, découvrez Sinatra, Souzix, Edison, La Fouine et Momo, les compagnons de Joseph. Jean-Baptiste Andrea est un magnifique conteur. On s’imagine aisément toutes les scènes du roman. Le lecteur peut à la fois être ému et sourire. Difficile de lâcher ce roman sans l’avoir terminé. Ce livre a un petit côté « Les choristes » avec cette bande de garçons faisant les 400 coups. Un beau roman, tendre, qui oscille entre humour et poésie, en faisant une belle place à la musique. Et ce n’est qu’à la toute fin qu’il vous révèlera pourquoi il joue sur ces pianos tous les jours.

Ce roman a déjà obtenu le Grand Prix RTL-Lire Magazine littéraire en 2021 et il est en lice pour d’autres prix.

Un coup de cœur pour moi !

Note : 5 sur 5.

Plus immortelle que moi / Sophie Henrionnet

Il s’agit du premier roman que je lis de cette auteure. J’ai été conquise par son écriture, fluide, dynamique et parsemée d’humour malgré le sujet.

Elle distille des éléments au fur et à mesure, tenant en haleine ses lecteurs. C’est très bien dosé et surtout plein de fausses pistes. Je n’avais pas deviné le dénouement.

Ce roman raconte l’histoire de Mathilde, 40 ans, se trouvant en hôpital psychiatrique et se confiant à sa psy, Dorine. Comme Mathilde n’arrive pas à parler, c’est trop dur pour elle, Dorine lui conseille d’écrire ses pensées dans un carnet. Dans un long monologue où elle fait parfois les questions et les réponses, elle raconte sa vie. Elle parle d’abord de son enfance, avec son frère Charly. Puis elle se confie sur sa vie actuelle avec son mari Simon et son fils de 15 ans Ruben, son travail à la pharmacie. Elle se décrit comme quelqu’un d’ordinaire et de raisonnable. Elle essaye de se souvenir de ce qui l’a amenée aux Airelles, cette maison de repos, mais c’est difficile. On avance donc lentement mais toujours en rythme. Elle alterne avec quelques doléances et scènes du quotidien d’un hôpital psychiatrique. Vous pourrez ainsi faire la connaissance de Moustache, Armand, Véronique et bien d’autres, qui vous feront sourire. Mathilde créera un cercle de lecture afin de lire des livres à haute voix aux autres patients et se sentir utile. La bibliothérapie est forcément un concept qui me touche.

C’est délicat de vous en dire plus sans divulgâcher. J’ai trouvé le propos très intéressant, car chacun à ses fêlures et on pourrait tous un jour « dérailler ». Quel regard portons-nous sur ces personnes placées en institut ? Saurions-nous tendre la main à quelqu’un en proie à une crise ?

J’ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman. Merci à Netgalley et aux éditions du Rocher.

« Le sujet ce sera moi, Mathilde, spécimen féminin tout ce qu’il y a de plus ordinaire, et pourtant placée ici depuis une quarantaine de jours. Quelle dégringolade, n’est-ce pas ? L’ironie de la situation me fait sourire, ce qui est toujours bon à prendre. »

« Le cadre, on l’aura compris, sera globalement cet institut, place forte pour esprits faibles dans laquelle je tourne comme une lionne en cage. Un tantinet neurasthénique, la lionne, avec ce qu’elle gobe comme calmants. »

« Le propos… Ah le propos, c’est autre chose. Difficile d’en faire le tour et même d’en discerner les contours. Il sera question de voyage donc, de fuite si vous y tenez. De relation, de désillusion – mais l’un va-t-il sans l’autre ? – et de psy, ce qui devrait vous ravir. M’est avis que vous n’aurez rien contre une petite mise en abîme, Dorine. »

Note : 4 sur 5.

D’amour et de guerre / Akli Tadjer

Pour moi, un livre des Escales est toujours synonyme d’un bon moment de lecture. J’ai donc suivi avec intérêt et appréhension les aventures d’Adam, jeune kabyle de 20 ans, séparé de son amoureuse Zina. En tant que colonisé, il doit aller se battre pour sa patrie, la France, comme l’a fait son père lors de la précédente guerre mondiale. Après quelques péripéties que je vous laisse découvrir, il se retrouve au bord du Rhin, le long de la ligne Maginot, avec deux autres algériens qu’il connait, Tarik et Samuel. Ils souffrent du froid surtout mais aussi du manque de considération pour les colonisés. Ils vont être fait prisonniers et envoyés dans un camp, un « Frontstalag » où il va voir les pires horreurs.

Il consignera ses souvenirs de guerre dans un petit carnet. Il s’adresse à Zina. Il lui raconte son quotidien et surtout il lui adresse des mots d’amour. Il n’espère qu’une chose, rentrer en Algérie et retrouver Zina.

Autre personnage important de ce roman, M. Grandjean, l’instituteur de son village. Adam n’avait pas le droit d’aller à l’école, elle était réservée aux colons et enfants de fonctionnaires. Mais M. Grandjean laissait grand ouvert les fenêtres de l’école pour qu’Adam et Zina puissent apprendre à lire, écrire et compter.

Il y a des scènes de guerre et de camps terribles. Adam raconte son incompréhension face au silence et à l’absence de réaction des Français qui regardent leurs voisins juifs emmenés dans les camps. Un beau roman, empli d’humanité et de tendresse.

Merci à Netgalley et Les Escales pour cette belle lecture.

Ce roman a reçu le prix du Roman Métis 2021.

Note : 4 sur 5.

Ce matin-là / Gaëlle Josse

En couverture, l’éditeur a noté cette phrase de l’auteure : « J’ai voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule. » Et c’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture de ce roman.

Gaëlle Josse raconte comment un matin, « ce matin-là », Clara n’a pas pu aller travailler. Contrairement aux jours précédents, sa voiture n’a pas démarré et puis elle n’a plus eu la force de rien. Elle est en « burn-out » ou « épuisement professionnel » pour parler français. Elle se rend chez son médecin. Quand il l’interroge sur la raison de sa venue, elle raconte entre deux sanglots comment son travail est devenu un enfer pour elle. Son médecin la met en arrêt 2 semaines pour commencer en lui disant de prendre son temps. Les semaines deviennent des mois.

Le roman raconte les difficultés de Clara au quotidien pour se lever, manger, sortir. Tout l’épuise. Elle dort beaucoup. Mais jamais le narrateur ou la narratrice ne juge Clara. Peu à peu elle s’isole de sa famille, de son petit ami Thomas, de ses collèges et amis. Elle refuse de prendre les médicaments prescrits par le médecin. Le rythme est lent.

« Ensablée. Elle se dit que oui, c’est ça, elle se sent ensablée, engluée, et il va bien falloir s’en sortir.
Que faire des jours, que faire du temps, de ces journées qui s’étirent, sans saveur et sans parfum ? »

Le roman est divisé en 5 parties, chacune introduite par un extrait de comptine. Dans l’avant-dernière partie, son amie d’enfance l’appelle. A elle, elle ne peut pas lui mentir.

« Cécile ne savait pas, pour Clara. Elle lui a arraché les mots, avec patience, pour comprendre. Tu ne vas pas rester comme ça, dans tes trente-cinq mètres carrés, vue sur parking, à regarder pousser ta plante verte. Tu viens à la maison, tu restes le temps que tu veux. Prends le train si tu ne tiens pas à conduire, j’irai te chercher à la gare. Et ne discute pas. C’est comme ça.
Clara laisse échapper un d’accord qui la surprend et la soulage. »

On assiste ensuite à la lente reconstruction de Clara auprès de Cécile et de sa famille. Son amie l’aidera à se poser les bonnes questions. Le lecteur découvre au fur et à mesure l’enfance, la famille de Clara et son emploi dans une agence bancaire. Clara est perfectionniste. Elle fait passer son travail en premier et subit la pression managériale.

J’ai vu des avis très partagés sur Instagram. Pour ma part, j’ai aimé retrouver l’écriture de Gaëlle Josse. J’ai trouvé ce roman moins fort que celui que j’avais lu et adoré, « Une longue impatience ». Le sujet n’est pas facile mais n’ayant pas fait de burn-out je ne peux vous dire si l’histoire est réaliste ou non. J’imagine que chaque dépression est différente, qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’être en burn-out. J’ai trouvé l’angle de vue intéressant : le non-jugement, les sentiments et le ressenti de Clara. L’amitié entre Cécile et Clara est belle. La quatrième partie est pleine d’émotions et d’espoirs. En résumé, une lecture que j’ai appréciée mais pas un gros coup de cœur.

Note : 4 sur 5.

Prends bien soin de toi ! / Rudo

Plus qu’une BD autobiographique, il s’agit d’un témoignage qui intéressera un large public. Après 20 ans au service de sa passion, l’illustration, Geoffroy n’arrive plus à joindre les deux bouts alors il se résigne à chercher un autre travail, mieux payé, plus régulier et qui lui permettra peut-être de prendre plus souvent ses enfants. Il cède aux injonctions de sa compagne, de son banquier, de pôle emploi… qui lui disent que dessiner n’est pas un métier et qu’il est temps de faire un trouver un vrai travail ! Gloups !

Difficile de se reconvertir. Quelles compétences, expériences peut-il mettre en avant ?

Finalement le hasard va le parachuter dans un EHPAD. Il va apprendre les gestes du quotidien : la toilette, donner à manger, répéter cent fois les mêmes choses. Le tout dans un temps imparti incompressible, bref c’est la course ! Pas le temps de discuter avec les personnes âgées, alors qu’elles auraient mille chose à lui raconte de leur vie d’avant… Aide-soignant n’est pas un métier de tout repos. Au final il enchaîne les heures et ne voit pas plus ses enfants.

Rudo apporte un regard tendre sur ces vieux et vieilles, mais aussi un regard critique sur la gestion des maisons de retraite. Tout cela sent le vécu ! J’ai aimé les portraits touchants de certains personnages. Avec beaucoup d’humour, il aborde de nombreux sujets graves (la mort, la dépendance, etc.). Une BD sensible, au trait tout en douceur. Les couleurs sont plutôt dans les tons pastels, une seule couleur à la fois est employée sur une série planche : en gris les souvenirs, en ocre le présent, en mauve son imagination. Rudo a glissé deux double-planches (mauves) très drôles avec l’intervention de l’auteur d’un livre sur la dépendance affective. Bref j’ai bien aimé cette BD. C’est un bel hommage aux soignants travaillant dans les maisons de retraite.

Au fait, dessiner, c’est un vrai métier 😉

Merci Babelio et Bamboo pour l’envoi de ce livre avec lequel j’ai passé un agréable moment de lecture.

Note : 4 sur 5.

Le démon de la colline aux loups / Dimitri Rouchon-Borie

Alerte coup de cœur !

Dimitri Rouchon-Borie est chroniqueur judiciaire et journaliste. Il a écrit ce texte incroyable en 3 semaines, sorte d’exutoire de tout ce qu’il a vu et entendu lors de procès. Il donne à entendre une voix rare, celle d’un homme en prison qui écrit son journal en quête de rédemption et qui se demande comment se débarrasser de son « démon ». Est-ce qu’on reproduit inévitablement les erreurs de ses parents ? Peut-on être victime et coupable ?

Le livre est dur car Duke raconte les sévices et souffrances subis durant son enfance. Il n’a pas les mots pour s’exprimer, son « parlement » ressemble plutôt à une voie parlée qu’un journal écrit. Mais passé l’étonnement du style, on se laisse embarquer par l’énergie et la fluidité du texte. Il faut dire que Duke est un personnage attachant empreint de naïveté et de candeur. Le lecteur essaye de voir une lueur d’espoir pour lui, bien qu’il sache qu’il est en prison et qu’il va bientôt mourir. Jamais l’auteur ne juge Duke.

Cette histoire remue, noue la gorge. Elle est intense et vous fera passer par différents états émotionnels. Pourtant l’auteur dit que les tribunaux regorgent d’histoires similaires.

Un premier roman remarquable, dont vous ne ressortirez pas indemne !

« Ritournelle », son prochain roman sort le 20 mai, toujours aux excellentes éditions du Tripode. Il est déjà en précommande chez ma libraire ! Il est aussi inspiré par les faits divers vus dans son métier. Un troisième roman est prévu, voir un quatrième. Et c’est tant mieux, car j’ai hâte de lire d’autres livres de Dimitri Rouchon-Borie.

La superbe couverture est l’œuvre de Clara Audureau à suivre également sur Instagram !

Incipit :
« Mon père disait ça se passe toujours comme ça à la Colline aux Loups et ça s’était passé comme ça pour lui et pour nous aussi. Maintenant je sais que ça s’est arrêté pour de bon. La Colline aux loups c’est là que j’ai grandi et c’est ça que je vais vous raconter. Même si c’est pas une belle histoire c’est la mienne c’est comme ça.
[…]
J’espère que vous saurez vous montrer miséricordieux ou quelque chose comme ça parce que j’ai un parlement qui est à moi et pendant tout ce temps ces mots c’était ma façon d’être moi et pas un autre. Et comme j’ai pas fait l’école longtemps à cause du père, du Démon, de la mère et des autres, il manque des cases dans mon entendement des choses. »

Note : 5 sur 5.