Hors des murs / Laurie Cohen

Marianne est en détention provisoire en attendant son procès. Sa vie a basculé du jour au lendemain. Son mari est mort. Elle se retrouve plus seule que jamais dans cet univers froid et humiliant. Privée de liberté, elle raconte le quotidien dans une prison pour femme. Puis elle découvre qu’elle est enceinte. Elle hésite un court instant et décide de garder le bébé. Une décision qui va donner un nouveau sens à sa vie et l’égayer pour un certain temps, car elle sait que son enfant lui sera retiré à ses 18 mois. Elle n’a plus de contact avec sa famille, à qui confiera-t-elle son enfant pendant sa détention ?

Elle débute une correspondance avec une personne via une association. Ces lettres sont une bouffée d’oxygène pour elle. L’écriture lui fait du bien.

Un premier roman sensible et très émouvant où on ressent que Laurie Cohen s’est beaucoup documenté sur le sujet. L’enfermement et les émotions ressentis par Marianne sont bien décrits. On découvre au fur et à mesure l’histoire de cette jeune femme et pourquoi elle est en prison. Les phrases sont courtes, les paragraphes espacés, la lecture s’enchaîne agréablement. J’ai beaucoup aimé l’insertion des lettres dans le roman. Je vous mets au défi de ne pas verser une larme vers la fin du livre !

Merci à Laurie Cohen et aux éditions Plon pour l’envoi de ce roman éligible au Prix Orange du Livre 2022. Il ne figure pas dans la sélection car le choix est rude. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi mais j’ai passé un très bon moment de lecture en sa compagnie.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Quand j’ai traversé la cour de la maison d’arrêt, j’ai guetté le ciel. Ce trou de bleu entre les murs de pierre. Les barbelés tordus. Le silence. Le vent. Une brise légère qui faisait clapoter les tee-shirts suspendus à quelques fenêtres brisées. Les silhouettes perdues, derrière les barreaux, qui déambulaient, me dévisageaient. Un matin de mai. Le soleil sur mes joues. Comme pour la dernière fois. »

« Je vais le garder dix-huit mois. Mais ensuite ? Qu’adviendra-t-il le jour où l’on viendra le prendre dans les bras ? Me l’arracher ? Que je ne pourrai plus le voir que de temps en temps ? Que je raterai des moments précieux ? Qu’adviendra-t-il quand il comprendra que maman est en « prison » ? Qu’elle l’a laissé tomber ? Qu’elle a fait des erreurs ? Qu’elle n’ose plus le regarder droit dans les yeux ? »

« Elle a parfois un regard fou quand elle est en manque de sa dose… Je vois ici tellement de filles torturées… Quand on se penche sur leurs parcours, on réalise que l’évidence est souvent plus complexe qu’il n’y paraît.

Mais on refuse de voir la vérité en face. C’est plus simple de foutre les gens au bagne plutôt que de comprendre comment ils en sont arrivés là. »

« Ici, nous devenons des loques humaines. Plus d’âme. L’abolition des frontières. Entremêlées dans l’odeur de nos déjections. L’enfer est partout. Dans les murs. Dans l’autre. On ne supporte plus rien. Ni sa respiration, ni son corps, et encore moins la promiscuité. Ce manque d’intimité nous donne l’impression de ne plus avoir d’existence propre. De faire partie d’un tout, et d’oublier son individualité. On se perd dans les pensées et les gestes de l’autre. Nos sens s’embrouillent. Il règne en ces lieux quelque chose d’invraisemblable. »

« J’ai souvent peur d’être une mauvaise mère, pas à la hauteur, de mal faire les choses. De ne pas voir l’évidence. J’ai beau lire et relire le Guide de la future maman, je crois qu’être mère ne s’apprend pas dans un manuel. Et que, en fait, on n’est jamais vraiment prête. »

« Je m’épuise à chercher vainement une solution pour garder ma fille à mes côtés. Prolonger ce temps. J’ai entendu de rares cas où l’on peut garder son enfant jusqu’à vingt-quatre mois, voire jusqu’à trois ans dans certains pays d’Europe. Je donnerais n’importe quoi pour l’avoir même un mois de plus. Même un jour de plus. Je n’arrive pas à concevoir notre séparation. »

« Plusieurs fois, je demande aux surveillantes si elles n’ont rien vu passer. Elles me regardent comme si j’étais folle, à espérer quelque chose qui ne viendra peut-être jamais. Ou, parfois, avec la pitié de celles qui ont déjà vu des détenues être oubliées par les gens de l’extérieur. Certaines reçoivent des visites pendant des années, des lettres, des cadeaux, et un jour, sans raison particulière, tout s’arrête. Que reste-t-il quand tout le monde vous abandonne ? Quand le dernier espoir vous échappe ? »

« Je veux prolonger ces minutes-là pour l’éternité.

Alors j’embrasse ma fille sur le front et je la serre fort contre moi. Des larmes coulent sur mes joues. »

« Le lendemain, après avoir rassemblé mes effets personnels, je suis reconduite dans l’autre quartier, celui de la détention provisoire, sans femmes enceintes, sans enfants.

La réalité me percute de plein fouet. Comme un violent carambolage. Nouvelle cellule. 145. Les murs sont inlassablement sales, avec l’odeur de merde, de pisse, des graffitis maladroits, des rats le long des coursives et des punaises dans les matelas entassés les uns à côté des autres. Et constamment cet air glacé qui file à travers les barreaux. J’avais presque oublié cet endroit. Comme si c’était une autre vie. »

Le monde est à toi / Martine Delvaux

« Lettre de mère en fille »

Voici un très beau livre rédigé à l’attention d’Elie, 14 ans. On entre dans l’intimité de Martine Delvaux, dans sa relation avec sa fille. Et c’est beau, touchant, ce regard de mère, tout cet amour, cette sincérité. En toute modestie et simplicité, elle tente de dire les valeurs de son éducation pour sa fille. Au-delà du féminisme, elle a surtout essayé de la sensibiliser à toutes les formes de discriminations, pas uniquement celles des femmes, mais aussi l’homophobie, le racisme, etc. Elle prône une ouverture aux autres, au monde. Elle l’encourage à être celle qu’elle veut être sans se soucier du regard et des remarques d’autrui. Elle lui insuffle sa force et son courage en espérant que la situation évoluera pour elle, pour sa génération. Martine Delvaux distille ses conseils dans cette lettre à sa fille. Elle fait de nombreuses références à des autrices, chanteuses, militantes, universitaires, etc. Elle intercale des citations comme celles-ci, dont on retrouve les références à la fin du livre.

« L’amour romantique, comme il est communément compris dans la culture patriarcale, rend les gens inconscients, dépossédés et dépourvus de contrôle. »
bell hook

« On meurt pour que d’autres naissent
On vieillit pour que d’autres soient jeunes
Le but de la vie est vivre
Aimer si tu peux
Et donner au suivant »

Kate Tempest

Ayant une fille, je me pose souvent des questions sur son éducation. J’avais d’ailleurs lu le livre de Chimamanda Ngozi Adichie, « Chère Ijeawele, ou Un manifeste pour une éducation féministe », où l’autrice écrit une lettre à une amie qui vient de donner naissance à une fille. Dans ce dernier il était davantage question du rôle du père. Dans « Le Monde est à toi » (magnifique titre plein d’espoir), la figure paternelle est peu présente car ils sont séparés. Il y a essentiellement cette relation mère-fille. J’ai trouvé son propos très intéressant et actuel. C’est accessible et agréable à lire. Son écriture m’a happée de suite et je n’ai qu’une envie, lire tous les livres de Martine Delvaux.

Merci Les Avrils pour cette belle découverte venue du Canada.
Merci Babelio pour cette masse critique très inspirante.

Note : 4.5 sur 5.

Épigraphe:

« On ne naît pas féministe, on le devient. »
bell hooks

« Je n’ai jamais pensé que j’avais le droit de dire aux mères comment élever leurs filles en tant que féministes. Qui peut se permettre d’affirmer une chose comme celle-là ? A partir de quelle position et de quels privilèges ? Qui suis-je, moi, pour oser faire ça ?

Mais ce que je peux faire, c’est parler de ma vie avec toi, de ce que ça m’a appris de vivre avec toi.

Cet amour-là. »

« A la fin, je trouve cette phrase, celle qui attrape en quelques mots l’essence de ce que je voudrais te transmettre : Si je pense, peut-être que je résiste. »

« Il faut les grèves de femmes pour s’opposer à la non-mixité du monde dans lequel on vit. Le fait de se rassembler stratégiquement les unes avec les autres devant eux, non parce qu’on les hait tous, ni parce qu’on considère que leur présence est inutile à l’intérieur des luttes féministes ou dans la vie ordinaire, mais pour enfin, peut-être un peu, se faire entendre en se faisant voir. »

« Toi, tu n’as jamais été à moi. Je te porterai toute ma vie, du plus près au plus loin. Mais toi, tu n’as pas à me porter. »

« C’est pour cette raison que, plus j’avance dans ces pages, plus les livres qui m’habitent sont ceux de militantes, de féministes noires américaines qui, en nommant les choses, en dépliant l’histoire, en écrivant la place qu’elles occupent, celle qui leur a été attribuée et celle qu’elles prennent, me remettent doucement et fermement à la mienne. »

« Être féministe, ce n’est pas, comme certains individus se plaisent à le caricaturer, se complaire dans une position de victime. Être féministe, c’est être vigilante, curieuse et à l’affût, critique et soupçonneuse des discours dominants. C’est regarder derrière pour voir devant, et continuer à rêver, par des paroles et des gestes militants, un monde plus tolérable, un monde où l’on vivait mieux.

Être féministe, c’est être une trouble-fête, écrit Sara Ahmed, et devenir féministes, c’est choisir de demeurer, aussi longtemps qu’il le faudra, celle qui étudie. Occuper la place non pas de quelqu’un qui sait tout (comme on le reproche trop souvent aux féministes), mais celle de la personne qui apprend, qui tente sans cesse de comprendre. »

« Si tu n’as pas le pouvoir de retirer ta propre peau, tu as le devoir de ne pas rester muette.

Tu dois t’indigner. »

« Françoise Collin affirmait que la question dite des femmes n’est pas une question de femmes, mais bien la question sociale majeure d’aujourd’hui. Et Kossi Efoui, lui, écrivait récemment : Croire que le féminisme est une question féminine relève de la paresse. »

« Et quand la fatigue me rattrape, quand je me mets à douter, quand je m’accuse de médiocrité parce qu’aucun geste n’est vraiment à la hauteur de la cause et qu’on ne sait pas ce qui va rester et ce qui sera effacé, quand je crains d’écrire dans le vide, phrases lancées en vrac dans l’univers avec l’espoir fou que quelques-unes retombent sur Terre… quand j’ai envie d’abandonner, je pense à toi, et à ce que je t’ai souvent dit : il faut avoir une passion, il faut trouver cette chose qui te fait respirer et sur laquelle tu pourras toujours compter parce que tu pourras la sortir de ta poche comme un as qui te donne un sens à ton existence. »

« Au fond, il n’y a pas de passage entre l’enfance et l’âge adulte, pour les filles. L’adolescence n’est que l’antichambre d’une féminité adulte toujours déjà atteinte. Et à l’inverse : cette féminité adolescente, représentée comme immature, labile, superficielle, instable… nous colle à la peau pour toujours. »

« Je n’ai jamais exigé que tu embrasses ou que tu te laisses embrasser par des personnes que tu ne connaissais pas ou que tu connaissais, mais vers qui tu n’avais pas envie d’aller, pas à ce moment-là ou même jamais. Je ne t’ai pas poussée dans leurs bras. Je ne t’ai pas montré qu’être une bonne petite fille, c’était de te mettre à disposition. Et aujourd’hui, je te rappelle que tu es maîtresse de ton corps. Que tu as le droit de dire non. Que tu peux ne pas sourire si tu n’as pas envie de sourire. Que tu ne dois pas faire confiance quand tout te pousse à te méfier. Que tu n’as pas à être douce, aimable, gentille pour plaire aux autres et répondre à leur désir, pour correspondre à ce que c’est qu’être une fille. Aujourd’hui, je te dis aussi que tu dois savoir parfois mentir pour te préserver. Ne pas tout dire. Ne pas tout révéler ou avouer. Ne pas penser que le monde entier a un droit de regard sur chaque aspect de ta vie. Et tu n’as pas à toujours être polie. Parce que tu ne feras jamais l’unanimité, et que tu n’es pas forcée de plaire, et surtout pas à la moitié masculine de l’humanité dont le regard posé sur toi serait garant de ta place sur cette Terre. »

« Aime qui tu veux.
Habille-toi comme tu veux.
Parle, marche, danse, mange comme tu veux.
Joue avec les codes.
Invente.
Maquille.
Questionne.
Clignote.
Interroge.
Profane.
Dénature.
Chuchote.
Détourne le regard.
Ne souris pas.
Envoie promener.
Refuse.
Résiste.
Contourne.
Dérange.
Fuis.
Crie.
A plein poumons.
Sans réserve.
Sans aucune hésitation. »

« N’aies pas honte. Et si tu as honte, trouve dans la honte une raison et une manière de t’opposer et de t’engager. Parce que la honte, celle dont on fait l’expérience lorsqu’on est minoritaire ou dominée, qu’on ne correspond pas à la norme (blanche, masculine, hétérosexuelle, en bonne santé physique et financière) et qu’alors on apparaît à la fois trop et pas assez, trop visible et sous-représentée, cette honte-là est aussi le début de l’empathie et de la relation. Les yeux qui baissent, la peau qui rougit sont aussi une passerelle, comme le suggère Eve Kosofsky Sedgwick, une main tendue. Si tu as honte, ne porte pas ta honte toute seule. Fais usage, plutôt, de la contagion. »

« Je n’ai pas cherché à faire de toi quelque chose en particulier. J’ai seulement voulu t’aimer, le mieux possible, essayer de te donner de quoi avancer dans le monde avec les pieds bien plantés, avec l’assurance de mon amour, de ma fidélité à cet engagement-là, dans ma vie : ma vie avec toi. Te placer, toi, au centre. »

« Peut-être que tu es l’exemple de ce qui se passe quand le féminisme va de soi. Quand c’est le plancher, le strict minimum, l’option par défaut, le féminisme plutôt que la discrimination, le sexisme, la misogynie. Peut-être que tu es la fille postféministe d’une mère féministe. Peut-être que tu es le visage de cet avenir-là.

Néanmoins, je ne t’imagine pas te définir comme humaniste parce que le féminisme ne serait déjà plus à l’ordre du jour. Comme si le féminisme était un militantisme de bas étage alors que parler d’humanisme correspondrait à une lutte digne et noble. Je sais que tu sais que ce serait noyer le poisson parce qu’on se trouve encore aujourd’hui dans la nécessité de lutter pour l’égalité. Le jour où on n’aura plus besoin du féminisme, alors on sera dans une logique humaniste. La même chose pourrait être dite des luttes antiracistes ou contre l’homophobie, la même chose doit être dite de toutes ces luttes qui s’opposent aux inégalités et à la discrimination. Le féminisme est une étape obligée. Refuser de le reconnaître et refuser de se dire féministe n’est qu’une grosse lâcheté. »

« Ne cherche pas à être parfaite. La perfection est un leurre, elle n’existe pas, sinon dans la tête et les yeux de ceux qui ont tout intérêt à nous exclure. A contraire, sois imparfaite, refuse de correspondre aux attentes, joue comme tu le veux aux jeux qui t’intéressent, et ne crains pas la désobéissance. Parce que tu peux aussi tricher, et ainsi gagner contre un sexisme qui fait tout pour que tu n’aies pas envie de jouer.

Refuse de te plier comme l’origami parce que celui assis à côté de toi dans le métro, le bus, le train, l’avion est installé jambes bien écartées, qu’il monopolise l’accoudoir central, que ses pieds sont collés tout bonnement sur les tiens, que tu dois l’enjamber pour passer… Impose-toi.

Refuse, de la même façon, de suivre le courant général, cette marée qui balaie les œuvres de femmes vers les recoins de la marge pour diffuser à grande échelle le moindre coup de pinceau masculin.

Souligne, quand tu peux, la prédominance d’un boys club dans une exposition, un catalogue d’édition, le cahier « Livres » d’un quotidien, la programmation d’un cinéma de répertoire, le syllabus d’un cours, la playlist d’une émission de radio…

Dénonce, haut et fort, la représentation non proportionnelle des individus au Parlement et au sein des conseils d’administration, parce que tout le monde mérite d’être assis à la table, pas seulement ceux qui trouvent dans le regard des gens qui sont en face le reflet de leur propre visage. C’est tout simple : il faut le dire comme les Guerrilla Girls, avec tout ton amour, en précisant que tu es certaine qu’ils se sentent très mal de constater cette réalité, l’erreur qu’ils ont commise, et qu’ils sont prêts à faire tout leur possible pour la rectifier ! »

« Tu n’as pas lu mes livres. Tu n’as jamais été particulièrement intéressée par cette partie de ma vie. Tu m’as accordé cette liberté. Mais quand tu as lu les premières pages de ce qui allait devenir ce livre, les larmes ont coulé sur ton visage. Tu m’as dit : Personne n’a jamais écrit des choses comme ça sur moi. »

La sélection du Prix Orange du Livre 2022

De retour de Paris pour le jury du Prix Orange du Livre, j’attendais la publication officielle de la liste pour vous en parler !

Le jury s’est retrouvé au Café des éditeurs pour échanger et voter pour ses livres préférés. Une matinée très sympathique qui nous a permis de nous rencontrer en vrai ! Il faut préciser que pour le jury de l’année dernière tout s’est fait en visio.

Pour rappel, la composition du jury :

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Constance Joly (lauréate 2021), Florent Oiseau, Lilia Hassaine, Salomé Baudino et Jean-Baptiste Andréa.
  • Les libraires sont Jérémy Demy (librairie L’Impromptu à Paris) et Antoine Bonnet (librairie Michel à Fontainebleau).
  • Les 6 autres lecteurs : Laurence Bandelier, Thomas Besson, Rachida Bouchemoua, Christelle Grelou, Geneviève Munier et Julien Veron.
  • La nouveauté : un comité de lecture avec d’anciens jurés qui comptera pour une voix.

Je suis très contente que mes 2 coups de cœur soient dans la liste : « L’autre moitié du monde » de Laurine Roux et « Les maisons vides » de Laurine Thizy. Je n’ai malheureusement pas réussi à défendre « Felis Silvestris » d’Anouk Lejczyk que j’ai beaucoup aimé, ni « De nouveaux endroits » de Lucile Génin, qui ne figuraient pas parmi les envois de la Fondation Orange.

J’avais stratégiquement mis de côté 4 livres qui pour moi seraient dans la sélection, donc au deuxième tour. Et ils le sont effectivement. Je vais de ce pas lire : « Les ailles collées » de Sophie de Baere, « Au café de la ville perdue » d’Anaïs Llobet, « Qu’est-ce que j’irais faire au paradis » de Walid Hajar Rachedi et « Presque le silence » de Julie Estève.

Ce jury littéraire est une très belle expérience pour moi. Nous avons une très belle cohésion d’équipe entre jurés lecteurs. Notre président a été parfait. Jean-Baptiste Andréa est très drôle, j’ai adoré sa franchise. J’en ai profité pour faire dédicacer le livre de Constance Joly et celui de Jean-Christophe Rufin. Et j’ai hâte d’échanger à nouveaux avec tous les jurés. Merci Françoise et Montserrat pour l’accueil et l’organisation au top. L’aventure se poursuit !

Les 20 romans sélectionnés

(par ordre alphabétique d’auteur)

  • Les ailes collées / Sophie de Baere (JC Lattès)
  • La Tour / Doan Bui (Grasset)
  • Les nus d’hersanghem / Isabelle Dangy (Le Passage)
  • Presque le silence / Julie Estève (Stock)
  • Sauvagines / Gabrielle Filteau-Chiba (Stock)
  • Tout est ori / Paul Serge Forest (Équateurs)
  • Le sang des bêtes / Thomas Gunzig (Au Diable Vauvert)
  • Qu’est-ce que j’irais faire au paradis / Walid Hajar Rachedi (Emmanuelle Collas)
  • Je suis la maman du bourreau / David Lelait-Hélo (Héloïse D’Ormesson)
  • Au café de la ville perdue / Anaïs Llobet (Editions de l’Observatoire)
  • Le goût des garçons / Joy Majdalani (Grasset)
  • Les accords silencieux / Marie-Diane Meissirel (Les Escales)
  • Les écailles de l’amer Léthé / Eric Metzger (L’Olivier)
  • Les silences d’Ogliano / Elena Piacentini (Actes sud)
  • Pourquoi pas la vie / Coline Pierré (L’Iconoclaste)
  • Portrait du baron d’Handrax / Bernard Quiriny (Rivages)
  • L’autre moitié du monde / Laurine Roux (Les éditions du Sonneur)
  • Les maison vides / Laurine Thizy (L’Olivier)
  • L’homme sans fil / Alissa Wenz (Denoël)

Prochaine étape la sélection des 5 finalistes le 18 mai. Pour ma part, j’ai encore pas mal de lectures à faire mais je pense que c’est réalisable en deux mois. Et puis il va falloir affûter les arguments pour bien défendre nos coups de cœur. La matinée d’hier nous a donné un aperçu de l’énergie qu’il faudra pour convaincre tous les jurés, surtout les auteurs et les libraires.

Retrouvez toutes mes chroniques depuis le début du jury avec le tag « Jury Prix Orange du Livre 2022 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2022/

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-qui-sont-les-auteurs-et-libraires-membres-du-jury/2444236

https://www.lecteurs.com/article/prix-orange-du-livre-2022-les-lecteurs-membres-du-jury/2444230

https://www.lecteurs.com/article/les-20-romans-en-lice-pour-le-prix-orange-du-livre-2022/2444260

Le goût des garçons / Joy Majdalani

J’ai trouvé ce premier roman très bien écrit et très juste. Il y a des passages assez crus mais cohérents avec le propos. Le sujet est intéressant et le point de vue également. Joy Majdalani nous place dans les pensées d’une adolescente de 13 ans. Sa vie est conditionnée par sa classe sociale. On ne se mélange pas avec n’importe qui, on reste entre francophones.

Rien n’est dit mais on comprend qu’elle est au Liban dans un collège catholique, au départ réservé uniquement aux filles puis quelques garçons dont les sœurs fréquentes déjà l’établissement ont pu être inscrits et améliorer ainsi les revenus de l’école. Les filles portent un uniforme mais certaines savent se démarquer et mettre en valeur leurs formes, sous le regard réprobateur des religieuses. Alors qu’à cet âge toutes ne sont pas encore formées, comment plaire quand on a une pilosité excessive. Il y a donc les complexes et l’admiration pour les filles populaires. Et c’est le cas pour notre narratrice et personnage principal qui aimerait beaucoup être dans la bande des « Dangereuses ». Treize ans, c’est l’âge ingrat dit-on, mais ici c’est surtout l’âge des premiers émois et de l’éveil à la sexualité.

Elle se connecte sur l’ordinateur familial dans le salon pour « chatter » avec des garçons inconnus, essayant de savoir ce qu’ils aiment chez les filles et en matière de sexualité. Car au collège, les filles populaires ont un petit copain et font certaines choses avec les garçons. Oui mais quoi ? C’est ce qu’elle essaye de savoir et de comprendre via Internet, tout en se rapprochant stratégiquement des filles proches des « Dangereuses ».

On se rend compte alors des discours véhiculés par l’école mais aussi l’éducation des parents. Les filles ont une réelle méconnaissance de leur corps. Et plus il y a d’interdits plus elle a envie de les transgresser. Cette fille n’a peur de rien. Son corps bouillonnant de désir et de fantasmes a envie d’expériences. A travers le portrait de cette jeune fille, l’autrice nous parle de féminisme. Avec une écriture énergique, elle nous fait ressentir son urgence à s’initier à la sexualité. Une lecture qui ne laissera personne indifférent ! Je suivrai avec plaisir le parcours littéraire de Joy Majdalani qui vient de faire une entrée remarquée et remarquable. Un texte qui est à sa juste place, dans la collection « Le courage » chez Grasset.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Je vous parle de ces filles qui m’ont donné le goût des garçons.

Au fond de notre classe de 5ème, près du radiateur, des fenêtres, somnolent les Dangereuses : Soumaya, Ingrid et leur bande. L’uniforme du collège Notre-Dame de l’Annonciation enveloppe les fesses et les seins neufs. L’affreuse jupe portefeuille retroussée jusqu’au-dessus des genoux, une provocation quotidienne lancée à la surveillante : un apprentissage de désobéissance civile – une organisation souterraine, en maquis, la force du nombre en recours contre ce cerbère aux portes du collège, mesurant la longueur du tissu sur les cuisses et qui tous les jours peut punir deux ou trois déviantes, pas plus. Les autres sont laissées libres alors que leurs sœurs martyres sont cloîtrées à l’Aumônerie, attendant que leurs parents viennent les récupérer.

Au centre de la classe, le fief des insignifiantes. Chaussettes hautes bordées de dentelle, lunettes orange ou vertes, peu sexuelles, duvets de moustaches, sous-pulls en flanelle portés sous la chemise, imposés par une mère inquiète, de celles qui préparent les goûters à la symétrie militaire, qui ne laissent au vice aucun espace où fleurir. On reconnaît leurs filles à la lenteur qu’elles mettent à quitter cette zone de transit qu’on appelle l’âge ingrat, se laissant couver dans cet entre-deux, tandis que leurs nez, pressés de rejoindre l’âge adulte, se contorsionnent en déformations bizarres, qui préfigurent, au milieu d’un visage poupin, les grandes métamorphoses à venir. »

« Nos livres de SVT nous avaient appris qu’à la puberté les garçons et les filles développaient chacun une pilosité propre à son sexe : les caractères sexuels secondaires. Nous avions retenu cette information sans froncer nos monosourcils. Certaines d’entre nous cultivaient la moustache depuis l’école maternelle. »

« La génétique n’expliquait pas seule la variété de nos pelages. Un facteur environnemental déterminant venait soulager de rares chanceuses. Elles avaient des mères clémentes qui les autorisaient à recourir à l’épilation. Leur mansuétude nous faisait miroiter un monde où nous pourrions nous aussi bénéficier des artifices de la féminité, où nous aurions une mainmise sur nos destins et le pouvoir de corriger les défauts dont la biologie nous avait accablées. Nous les brandissions en exemple pour faire flancher nos propres mères. Nous menions des campagnes : tous les soirs, nous arguions, marchandions, pleurions. Les bandes de cire nous restaient interdites. »

« Je ne saurai jamais ce qui distingue Soumaya et Ingrid du reste des filles, mais j’ai consacré ma vie à leur étude. Leurs cuisses blanches sous leurs jupes, leurs décolletés obscènes dès qu’elles ouvraient les deux boutons supérieurs de notre uniforme à carreaux m’avaient propulsée dans une quête effrénée. Il fallait leur ressembler, car elles seules goûteraient un jour la vie dans ce qu’elle a de plus intense, goûteraient l’amour dans ce qu’il y a de plus éperdu. Il fallait leur ressembler : il y allait des garçons. »

« Nos mères cherchaient, à tâtons, ces brèches à travers lesquelles la tentation pourrait se faufiler. Elles nous interrogeaient sur les habitudes de nos camarades et de leurs parents, se délectaient de nos petites délations autour de la table du dîner. Les soupçons se portèrent rapidement sur Bruna, dont la mère, divorcée, vivait à l’occidentale.

Il faut dire que les vantardises de Bruna accablaient sa mère, qui avait également le tort d’être plus jeune que les autres mamans. Pour ses treize ans, Bruna racontait à tout le monde qu’elle avait reçu de sa génitrice son premier préservatif : un de ces gadgets touristiques agrémentés d’une tour Eiffel, qu’elle me montra dans sa chambre un après-midi. C’était la première fois que j’en voyais un. Au cours des mois qui suivirent, Bruna me fit découvrir bien des choses que je voyais pour la première fois, m’apprit des mots que je rougissais de répéter. On me l’avait désignée comme mauvaise fréquentation. Je m’étais précipitée vers elle pour raviver notre amitié ancienne, dans l’espoir de me faire éclabousser par cette influence et les sombres dangers qu’elle portait. »

« D’autres fois, je me persuadais que sa réussite tenait à ce trait de caractère, mélange de courage, d’insolence, d’indignité et de sang-froid, que ma mère prêtait aux salopes. Elles détenaient ce qu’elle-même n’avait jamais pu obtenir : des relations mondaines ou un mari riche. Toi et moi, ma fille, me répétait-elle sans me regarder, nous sommes trop intègres, trop vraies. C’est pour cela que nous n’aurons jamais ce qu’ont ces salopes. »

« Je ne craignais pas la brutalité des garçons. Est-ce qu’on craint l’incendie lorsque l’on meurt de froid ? »

« Plus que la souillure du sexe, c’était celle du déclassement qui m’inquiétait. Le seul commandement que notre éducation avait réussi à graver entre nous. Le français était l’indicateur absolu qui nous permettait de reconnaître ceux avec lesquels il convenait de s’associer sans honte. »

« Nous ne disposions pas alors de cette faculté d’emporter avec nous, dans nos poches et nos cartables, nos interlocuteurs électroniques. Internet n’avait pas encore atteint son point d’ubiquité, et nous étions contraints d’interrompre les conversations lorsque nous nous éloignons des ordinateurs statiques. »

« Je me flattais à présent d’avoir visé juste, de savoir que mes fantasmes correspondaient aux mouvements instinctifs des garçons. J’étais née pour exciter.

En attendant mon invitation à la prochaine fête, ou à celle d’après, j’apprivoisais, en écoutant les Dangereuses, cette existence où l’on vivait à moitié nue aux côtés des garçons. J’y pensais tellement que tout cela finit par me sembler banal, comme si j’avais, moi aussi, pris part à ces rencontres. »

« Je n’étais pas une Dangereuse. Elles ont cette insolence furtive qui ne s’attire jamais de foudres. Elles ont le goût des transgressions silencieuses et jouissent plus fort derrière les portes closes. Elles ont appris très tôt ce que les brimades ont fini par me faire comprendre : pour vivre libre, il faut contenter ceux qui exercent leur pouvoir sur vous. Pour fuir les donjons les plus hauts, il suffit de tisser des cordes de mensonges. Ces filles de l’Annonciation savaient : la liberté se conquiert en levant les yeux dans le dos des surveillantes. »

« Ce n’est que sur ces deux registres qu’il convient d’être une jeune fille. Réticente ou délicieuse. Jamais enflammée. Il faut savoir se dérober, ou savoir s’offrir. Les hommes qui rêvent de nous corrompre et ceux qui nous protègent de leurs appétits s’accordent au moins sur cela. Nous avons reçu trop tôt un pouvoir dont nous ne mesurons pas l’ampleur, semblables en cela à ces jeunes monarques propulsés sur le trône à la mort du père. On les place sous tutelle pour éviter qu’ils ne brûlent le royaume en une nuit. Nous, nous sommes seules avec notre trésor. »

« Voilà comment sont les putains : à tort, on les croit faciles. En vérité, elles ne cherchent pas à résister. Ce que veulent les garçons, elles le veulent encore plus fort. Le sexe ne leur fait pas violence. Elles oublient qu’il leur fut feindre l’effarouchement. Avoir l’air de se refuser, au moins pour la forme. Ou avoir la décence de rester discrètes.

Pour les putes, il n’y a pas d’assouvissement heureux, pas de vrai triomphe. On ne blâme jamais les garçons qui suivent leurs pulsions jusque dans les chattes des putains. Le désir des jeunes garçons, on le comprend et on l’excuse. Mais elles, on ne comprend pas tout à fait pourquoi elles se laissent faire.

J’ai grandi avec ce mot de pute prêt à s’abattre à la moindre incartade. Avant même les premières excitations, j’en ressentais la menace. Il était vain de vouloir lever cette suspicion. J’acceptais d’être pute pour être libre. Je ne rusais pas. »

« J’avais un appétit étrange, de la volonté, j’étais infatigable. Cela avait des racines plus profondes. C’est qui je suis. »

« Mon corps n’a peur que du repos. »

Triste Boomer / Isabelle Flaten

J’avais commandé ce roman à sa sortie et avec le jury du Prix Orange, j’avais dû me résoudre à le mettre de côté pour le lire plus tard. Quelle joie de le voir remonter dans ma PAL dans le cadre du Prix Orange ! J’ai tout laissé tomber pour m’y plonger sachant d’avance que j’allais passer un bon moment de lecture.

L’un des personnages principaux est John. Il est désormais à la retraite, seul et en pleine dépression. Sans la frénésie de son travail il ne sait plus quel sens donner à sa vie. Alors John se tourne vers son passé et se demande quelle est la femme qu’il a laissée s’échapper et qui aurait pu le rendre heureux. Il va se laisser convaincre de passer quelques jours dans un centre de développement personnel tourné vers l’écologie, le féminisme, le bien-être par la méditation, le yoga, l’alimentation, etc. Plein de concepts à la mode.

Le plus original dans ce roman, c’est le narrateur. Celui qui nous dépeint la vie de John avec humour et se moque de lui, c’est son ordinateur !

« Je sais tout de John Coleman ou presque. Une bonne soixantaine, des restes de beau gosse, workaholic en manque, adepte de plus grand-chose… »

Et son ordinateur, fidèle compagnon, sait effectivement tout de sa vie. Il l’observe via la webcam et voit ses recherches pour retrouver Salomé, la femme qu’il regrette. Qu’est-elle devenue ? Internet et les réseaux sociaux sont là pour y répondre.

Salomé est désormais la propriétaire du domaine de la duchesse Salomé de Chassaigne de la Ferrière. Pourtant ce n’est pas du tout le milieu dont sa famille est issue, c’est même l’opposé.

Le roman se place tour à tour du point de vue de John puis de Salomé. Le narrateur pour Salomé est un tableau d’un illustre ancêtre de son mari, ayant vécu il y a fort longtemps, à une époque où les femmes n’avaient pas leur mot à dire. Tout comme pour John, les interventions sont ironiques et en plus pour Salomé complètement décalées.

John a aussi deux voisines, deux commères très drôles dont les conversations ponctuent les chapitres.

J’ai également adoré les remerciements et notamment le clin d’œil à Thael à la fin :

« L’ordinateur remercie Thael Boost d’avoir éclairé ce texte de ses lumières en informatique sans lesquelles cette histoire aurait été obsolète dès la première page ».

Avec malice et tendresse pour ses personnages, Isabelle Flaten revisite le conte de fée. Elle critique avec humour notre société et ses injonctions. Le ton est léger, spontané, moderne. Les narrateurs usent du langage familier et d’anglicismes. Ce roman n’a rien à voir avec les précédents. On sent que l’autrice s’est amusée en l’écrivant.

Bref j’ai adoré ce livre bien divertissant et vu l’actualité ça fait du bien de rire. Merci Isabelle.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :

« Le coup de la panne est ma blague favorite, je suis taquin de nature. Un brin tordu aussi. Pour l’agacer je buggais. Ça me prenait toujours quand il ne le fallait surtout pas, au moment où, entre deux calls, il rédigeait un mail à son dircom pour formaliser les next steps business et upgrader le benchmark avant le meeting du lendemain. Furieux, John m’assommait le clavier d’une main rageuse à la recherche d’une touche magique qui lui restituerait ses données asap. En vain. Il tentait alors la méthode douce, me caressait le pavé tactile d’un doigté de plume. Ça me rendait tout chose, je cédais et nous reprenions le business as usual. E crainte qu’il me remplace par un collaborateur sans humour, je n’abusais pas de la plaisanterie. Nous étions en osmose, j’étais sa moelle, il était mon sang et nous turbinions à l’unisson. Chaque clic nous précipitait au cœur des choses. Nous étions suspendus à la pulsation de la messagerie, inscrits dans le vorace tourbillon de affaires comme dans la plénitude de l’existence. C’était le bon temps. Mais depuis que John a vendu sa start-up, il me délaisse. Du big boss tout feu tout flamme qui me sautait dessus dès l’aurore afin que j’illumine son réveil de mon écran, seule subsiste l’ombre. Je passe la plupart de mon temps sur off. Un moribond. Réfugié sur le cloud, je revisite ma mémoire, ce puits sans fond des jours heureux, le lieu de ma nostalgie, et me creuse le disque dur dans l’espoir d’y piocher un élément qui permettrait la résurrection de notre duo. »

« Les W, comme on appelle les jumeaux, poussent et s’épanouissent comme des fleurs, arrosés chaque jour par un entourage béat d’admiration qui applaudit des deux mains chacune de leurs galipettes et chacune de leurs apparitions dans une pièce. Ce sont des mioches on ne peut plus ordinaires mais je me tais pour ne pas briser leurs illusions. Le jour où je les ai surpris en train de barbouiller la tapisserie d’Aubusson du grand salon, j’ai cru que j’allais sortir de mon cadre pour leur en coller une. »

« La voisine : T’as vu les volets de Johnny sont fermés ?

L’autre voisine : Oui j’ai vu. Donc ça y est, il se met en ménage ou quoi ?

La voisine : Tu veux vraiment le savoir ?

L’autre voisine : Oh il peut courir tous les jupons qu’il voudra, je m’en fiche, il ne me fait plus rêver. Et tiens-toi les côtes, je lui ai piqué l’idée.

La voisine : Qu’est-ce que tu veux dire ?

L’autre voisine : J’ai fait comme lui, je suis partie à la chasse aux ex mais en plus moderne, sur les réseaux sociaux. Pour le moment j’ai trouvé deux morts, quatre vieux cons et depuis hier je tchatche avec Roland, un type avec qui j’avais couché le temps d’un été et qui se souvient très bien de moi. J’y passe mes soirées, c’est dingue tout ce que j’avais oublié. Passe tout à l’heure, je te montrerai à quoi il ressemble. »

« Et pareil quand Google te propose une image champêtre pour ton fond d’écran, tu refuses aussi sec. Alors que vas-tu faire dans cette galère, dis-moi s’il te reste un zeste de discernement ? J’en doute fort si je me fie à la frénésie avec laquelle tu as ouvert ces dernières vingt-quatre heures la photo de Salomé. Entre nous elle est pas mal, mais de là à te la jouer L’amour est dans le pré, il y a une énorme erreur à ne pas commettre, tu vas vivre un enfer. Je ne te donne pas une semaine avant de m’appeler à la rescousse pour que je te trouve illico un billet d’avion à destination du premier coin de paradis venus sans poules ni coqs. »

« Je ne voudrais pas jouer au prophète du désenchantement mais au fil des étreintes, telle est la cruelle loi de l’univers, la réalité refera surface. Désolé de vous l’annoncer mais tous mes sites vous le confirmeront, elle percera la béatitude de votre bulle de ses impitoyables tentacules pour vous rappeler que vous n’êtes pas seuls sur terre. L’amour ne transfigure le monde que le temps d’une parenthèse. »

Demi-ciel / Joël Casséus

Difficile d’identifier le lieu et le temps de ce roman, car il est universel. Cela pourrait se passer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque. Grâce à Vleel, j’ai pu avoir quelques éclaircissements de l’auteur. Joël Casséus est professeur en sociologie à Montréal. Il s’est inspiré du Congo, dont sa mère est originaire. A partir de là on peut effectivement raccrocher certains éléments liés au contexte de guerre, aux hommes armés de machettes, à l’extraction de minerais (le coltan). Ainsi il peut s’agir de toutes les guerres ou génocides du monde.

J’ai eu besoin de concentration au début pour identifier les personnages, savoir qui parle. Tel un roman choral, les chapitres alternent les points de vue et les narrateurs. Les dialogues sont bruts, dans un langage simple, et alternent avec des passages poétiques.

Le roman est davantage centré sur un couple avec un enfant, dont la femme est enceinte et sur le point d’accoucher. Il y a aussi le sergent, le grand-père, la mère guérisseuse, l’idiot, l’homme sans mains. Ces personnes vivent dans une sorte de communauté, dans des wagons abandonnés. Les femmes et le grand-père préparent à manger, s’occupent du feu, pendant que les hommes partent creuser des fosses près d’un mur. Un mur immense qui leur cache le ciel, ou le demi-ciel comme ils le nomment. Ils survivent en exil, avec un sentiment de peur permanent.

Joël Casséus s’empare dans ce roman de beaucoup de thèmes notamment celui des réfugiés, du travail des enfants, de la masculinité toxique, de la résilience, du rapport de l’homme à la nature. Il donne la parole à chacun de ses personnages pour susciter l’empathie. Il dit écrire pour comprendre quelque chose, « vivre émotivement ». Il bouscule son lecteur car selon lui il est plus attentif dans l’inconfort. Il a beaucoup fait référence à Karl Marx, à l’aliénation. Son roman est fait d’allégories et d’images brutes, de répétitions qui accentuent le sentiment d’oppression, d’atmosphère pesante. Il nous a dit avoir été influencé par l’écoute du jazz pendant son écriture, mais aussi du cinéma, avec le film « Les bêtes du sud sauvage » de Benh Zeitlin.

C’est un roman certes exigeant mais très intéressant pour son message et son écriture. Si vous n’avez pas peur d’être un peu perdu ou déboussolé, en tout cas au début, lisez-le. Faites l’expérience. Et n’hésitez pas à le relire une deuxième fois. J’ai désormais très envie de lire son premier roman qui vient de paraître en poche, « Crépuscule », chez Le Tripode qui propose toujours des textes originaux et engagés. Vous l’aurez compris, c’est un éditeur chouchou.

Retrouvez ci-dessous plein d’extraits que j’ai aimés !

Un auteur passionnant et passionné que je vous invite à écouter dans le replay sur la chaîne Youtube Vleel, ou en podcast.

Note : 4.5 sur 5.

« La terre regorgeait de minerais. Des hommes aux visages pareils aux bêtes délogèrent les indigènes avec fer et feu. Ces derniers s’installèrent dans les landes avec les semences de leurs arbres et leurs histoires. Le temps passa, l’espoir de retrouver leur village s’effrita. Les histoires devinrent des mythes. Ceux qui rôdaient, aux visages poilus et armés de pistolets, étaient quelque part sur les plaines. Ils convoitaient le ventre fertile de leurs femmes et les minerais qu’ils extrayaient des fosses. »

Incipit :

« Je sors la machette de la terre et elle produit un crissement bref. Je la passe en bandoulière derrière mon dos et je sens mon corps robuste et c’est bon parce que je suis encore vivant et c’est déjà quelque chose. Le vent est frais, mais y a quelque chose de rassurant dans la douleur vive et franche du froid. C’est comme quand on creuse les fosses. Ça brise ton dos et le travail se répète sans jamais sembler finir. Mais tout ça c’est mieux que regarder le garçon, le gros ventre de ma femme et pas savoir. Pas savoir si ceux qui rôdent vont finir par les attraper. La souffrance vive et prévisible, tu peux t’y habituer, tu peux battre ton corps jusqu’à ce qu’il accepte. Mais les choses qui tournent sans arrêt dans ta tête y a pas moyen de les éteindre. Alors il reste les fosses, le travail qu’on a aux fosses. »

« Les arbres portent ceux qui viendront après nous et qui raconteront notre histoire lorsque la terre sera fertile à nouveau, explique la mère guérisseuse. »

« Chassés de leur village, abandonnant les arbres que leurs ancêtres avaient plantés pour accueillir les générations suivantes, ils creusèrent les fosses sur cette terre qui ne sera jamais leur. Leurs pelles forèrent des creux où allonger leurs corps, offrir un repos qu’une fatigue immense avait rendu nécessaire. Chacun de leurs coups de pelle portait des meurtrissures à la terre. Apeurés, ils regardaient par-dessus leurs épaules, de crainte de l’arrivée de ceux qui rôdaient, des hommes au visage pareil à celui des bêtes. »

« Il faut quitter cet endroit. Je lui dis pas, mais je voudrais.

Le demi-ciel est sur ma poitrine. Le wagon se gorge de silence et c’est bon. L’incendie enflammera tout le demi-ciel. J’aimerais l’amener, elle, et le petit, loin d’ici. Loin des hommes, loin de moi. Mais y a rien qu’un homme peut faire.

– Le demi-ciel va nous écraser, elle dit. »

« – Pourquoi penses-tu que nous sommes prisonniers sous le demi-ciel ?

Il demande et je décolle mon visage et je vois alors ce qu’il regarde. Le mur est bleu contre le ciel noir. L’horizon est bloqué, ce qu’il peut y avoir outre les fosses, outre les plaines où rôdent ceux qui suivent l’odeur des femmes et des fillettes, nous est caché par la surface lisse du mur.

– Qu’est-ce qui te fait croire que nous sommes prisonniers ? je lui demande.

Je me remets à lui laver le dos et j’observe une fois encore la carte tracée là par les cicatrices. Cartographie de chairs meurtries, indiquant des sentiers et des routes débouchant sur les mêmes culs-de-sac. Il reste silencieux avec sa bouche ouverte d’où coule de la bave. Je sais qu’il devrait pas faire ça, je sais que c’est pour ça qu’ils l’appellent l’idiot, mais c’est tellement tendre de pouvoir l’observer en train de réfléchir, de tenter de donner un sens. Il y a le grattement furtif d’une bête minuscule toute proche, elle bouge doucement, comme si elle savait que son existence était menacée.

– Oui… T’as raison, il dit et je suis surprise de l’entendre parler. Ils pensent qu’ils sont prisonniers parce qu’ils pensent qu’ils doivent payer pour ce qu’ils ont fait. C’est la même chose pour moi quand je pense à maman, tout l’amour qu’elle m’a donné et que je lui ai pas redonné.

– Mais tu l’as donné à moi, je lui explique et il bouge la tête, mais s’arrête et il refuse de me regarder et j’observe son visage de profil.

– Peut-être que sous une autre moitié de ciel, il dit, il y a des gens qui vivent et qui n’ont pas à prendre ces terribles décisions, qui n’ont pas à faire les actes horribles qu’on doit parfois faire même si on le veut pas.

– Peut-être, je lui réponds.

– Peut-être que c’est pour ça qu’on fait tout ça, c’est pour ça qu’on vit comme ça, c’est pour ça qu’il y a toute cette brutalité et cette souffrance sous notre demi-ciel, peut-être que ça leur permet de mieux vivre, de vivre comme ils le font sous un autre demi-ciel. »

« Quand t’es vieux, les gens disent que t’es plus lent, mais ce qu’ils savent pas, c’est que c’est surtout toutes les choses qui sont beaucoup plus rapides. »

« – Qu’est-ce que c’est ? il demande et il a un sourire rayonnant et je veux rien dire.

– Un jouet, je finis par répondre. Je l’ai sculpté avec le petit jouet que t’as trouvé dans les ruines du dépensier.

Il est silencieux. Il observe les couleurs. Son sourire m’apaise. Son sourire brille. Ce sont des couleurs pareilles à celles qui se trouvent sous l’autre moitié du ciel. Chaque fois que je retournais sous l’autre moitié de ciel après une expédition punitive ici, je restais stupéfait à observer toutes les couleurs. Elles ondulaient, caressaient les sens. Il était inutile de tenter d’échapper à l’apaisement qu’elles provoquaient puisqu’elles se trouvaient partout, exhibées sur les vêtements, les murs des édifices voisinant les allées pavées. Lorsque je revenais des expéditions, je cherchais à les éviter puisqu’elles me semblaient pareilles à un soleil rugissant, aveuglant, après toutes ces journées passées dans le gris et le noir morne sous ce demi-ciel. Je fermais les yeux et les images de massacres, de leurs corps que nous jetions dans les bûchers sous le poids écrasant du demi-ciel gris m’assaillaient, ainsi que la haine alimentée par une peur que nous cherchions à fuir. Cette haine, vive et profonde et sauvage comme les flammes : seul l’apaisement des couleurs frivoles et criardes pouvait la masquer. »

« J’étais pour lui qu’un vieil homme aux yeux scarifiés qui regardait, impuissant, le temps qui fuyait comme la cavalcade des bêtes sur les plaines. J’ai répété. Il allait devoir payer pour ça. Je lui ai dit qu’ils cherchaient les fillettes, qu’elles avaient beaucoup de valeur pour eux. C’est les ventres qu’ils creusaient. La chair des ventres. Il souriait toujours, mais ses yeux ne souriaient plus. Il souriait qu’avec la bouche et dans ses yeux il y avait la peur, le doute. Il y avait toutes ces choses dans ses yeux. »

« Je regarde le jouet que le petit tient dans ses bras. Je regarde toutes les couleurs. Je regarde toutes les choses qu’il ne devrait pas espérer. Toutes les choses que je refuse de lui promettre.

Le petit me dévisage. Il attend que je lui dise quelque chose. Il est prêt à recevoir le coup. Et c’est ça que je refuse de faire. »

« Des oiseaux noirs volent dans le ciel, mais leurs ailes bougent pas et ils crient et ils plongent plus loin et ils remontent avec quelque chose, quelque chose volé aux ovaires de la terre. Ils restent dans le ciel et tournent en rond comme les hommes.

Ici, les hommes ne vivent jamais longtemps. C’est l’espoir de traverser le mur qui les garde vivants. »

« Ma mère n’a jamais quitté notre village. Elle est morte dans une caverne, étouffée par la fumée des bombes incendiaires. Ce n’étaient pas les pierres qu’ils lui jetaient qui avaient fini par la convaincre de l’importance de vivre loin des hommes, elle m’avait expliqué un jour. Les pierres, les insultes – garce, salope, chienne – étaient le prix à payer pour son indépendance, pour le fait qu’elle pouvait vivre une vie qui n’était pas issue de la volonté des hommes. »

« C’est le désir, elle me disait. Il ne vient jamais de nous, il naît toujours entre toi et quelqu’un d’autre, toi et quelque chose d’autre. Il échappe à ta volonté, tourne autour de toi, hors de ton contrôle, et t’étourdit. C’est le désir. C’est la vie. Tu veux y échapper, mais tu t’arrêtes, tu regardes, tu te fais aspirer. C’est comme ça, et ensuite, toutes sortes de choses arrivent sans que tu n’aies rien à y faire.

C’est tout ce qu’elle disait. Ensuite, elle se laissait recouvrir par le silence, le même qu’elle m’a donné plus tard. »

« Maintenant, il me reste les souvenirs et les rides qui sont les cicatrices laissées par le temps. Maintenant, la mort viendra peut-être enfin me libérer. Mais avant, je dois payer. Je dois payer pour tout ça. »

« L’ordre du monde, tu penses parfois que tu peux y faire quelque chose, que tu peux le comprendre, essayer de le changer un peu, le rendre moins implacable. Tu penses qu’il te sera possible de faire quelque chose, mais : non, nous sommes bien peu de choses. »

« Rouge comme les yeux de ma femme lorsqu’elle me regardait. J’avais jamais cru qu’une haine si profonde pouvait apparaître si rapidement chez quelqu’un que tu pensais connaître. Chez quelqu’un que t’aimais. Mais j’imagine que c’est comme ça. Que la haine est déjà là, et qu’elle attend quelque chose d’important avant de se manifester. Quelque chose comme le départ de son garçon. Notre garçon. »

« J’entends le demi-ciel déborder sur l’horizon. Crachin, vagues énormes et écume rageuse. La voûte bleue se plie, torsadée. Siphon funeste rompant les zébrures de rideaux de chaleur. J’entends les ruisseaux pâles des nuages dans le demi-ciel.

Personne ne parle. Je sens qu’elles savent que la violence finira par prendre le dessus et ceux qui reviendront au camp ne pourront pas la contenir. Elles savent autant que moi. Les hommes sont partis cueillir la violence avec leur cœur de pierre avide de richesses ; Cœur de pierre bleu comme ceux qui rôdent, cœur de pierre cupide, assoiffé et insatiable. Elles voudraient fuir, se faire oublier. Elles répandent une odeur qui rappelle celle des bêtes fraîchement dépecées. »

« La route traverse un paysage vide, abandonné. Carcasses de véhicules et de bêtes énormes figées dans la stupeur du mouvement abruptement cessé, redevenant lentement poussière rouge avec l’érosion, rochers massifs projetant des ombres polygonales, déchets – morceaux de monde – draps – sangs – boue – chair – sable – terre – chair – boue – sang – boue – insectes furtifs laissant deviner – boue – sang –  laissant deviner une vie qui persiste – bruit diffus de moteurs – viande rance sur fer acéré – rouille – boue – poussière rouge – rouge – vie qui persiste qui s’accroche au flot de chair rose – sang – rouge – sable rouge. »

« Il y a toutes sortent de choses, me disait ma mère. Il y a toutes sortes de choses, belles et fragiles, qui ont fait le choix de se taire. Il y a des choses belles et fragiles qui préfèrent se cacher parce qu’elles savent qu’elles sont les premières à disparaître avec toute la brutalité qui déferle sur ce monde. Beaucoup pensent que ces choses ont tout simplement disparu. Mais je sais, je les ai vues lors de mon errance jusqu’à la mer. J’ai vu ces choses et j’ai appris à reconnaître leurs timides manifestations. Le chant qui se cache dans le vent, les pulsations du cœur de la terre dans la boue et la poussière que tu foules avec tes pieds nus. Je les sens, les entends, ces choses.

Je les vois. L’enfance, la pitié et la générosité. »

« Le temps passa et les agresseurs se mélangèrent aux agressés. Ils partagèrent leur sang. La violence devint leur langue commune. Une fin. Leurs museaux de bêtes s’invectivaient sous le demi-ciel, dans le ventre des fosses. Le mur et ce qu’il délimitait demeuraient indifférents face à leur lot, et ceci constituait la violence la plus grande. Ils s’enivraient de l’odeur des femmes, y rêvaient lorsque leurs corps s’effondraient sous la fatigue, des peintures rupestres hachurant la texture de leur songe. »

« Je me rappelle la mort de mon père. Je me souviens de la brutalité de la séparation. Il y avait une légère brise à l’extérieur de la caverne. Le silence, l’absence de mots, l’absence de sons, comme pour souligner qu’il n’y avait aucune explication à sa mort, qu’il n’y en avait jamais eu, et qu’il n’y en aurait jamais. C’est étrange comme les gens cherchent un sens à la vie, mais jamais à la mort. Confrontés à la mort, ils demanderont pourquoi, ils se révolteront face à ce qu’ils considéreront comme une injustice. Les plus lucides prendront conscience qu’ils croyaient encore que la vie, la mort pouvaient former une espèce de cohérence et toute leur colère se tournera contre eux puisque s’ils avaient su, ils auraient dit des paroles d’affection qu’ils n’ont jamais partagées avec ceux qu’ils aimaient. Alors tu soupires, tu prends sur toi et tu continues.

J’ai secoué le corps de mon père un moment. Sa chair lasse se défaisait en des lambeaux sanglants. Je ne pensais pas, je ne croyais pas qu’il était possible qu’il soit parti, qu’il m’ait abandonné. Je lui ai parlé. Je suppliais qu’il se réveille. Mais j’ai grandi. J’ai grandi en faisant taire les sentiments. Ces choses ne m’affectaient plus.

Elle avait remarqué, sur le bord de la mer alors que les vagues frappaient contre nos corps enlacés, la tendresse dans mes gestes. Elle m’avait dit que j’étais bon, que j’étais un homme tendre. Je l’avais dévisagée. Je ne lui jamais dit que j’ai dû enfouir tous mes sentiments afin de pouvoir continuer, survivre. C’est tout ce que peut faire un homme. Je lui ai jamais expliqué que tous les sentiments se faisaient aspirer et taire chez moi. Elle me trouvait tendre, elle trouvait mes gestes délicats. Mais elle ne comprenait pas comment je pouvais être aussi dur.

Je ne lui ai jamais expliqué. »

Felis Silvestris / Anouk Lejczyk

La narratrice imagine la vie de sa sœur, partie. Elle voit une photo d’un groupe de « zadiste » (le mot n’est jamais écrit dans le roman) voulant sauver une forêt. Parmi les cagoules, elle reconnaît les yeux de sa sœur. Alors elle raconte son histoire ou du moins celle qu’elle invente, prête à sa sœur. Deux sœurs en marge de la société qui s’interrogent sur leur vie et comment trouver sa place.

C’est touchant, sensible, plein de poésie. On ressent tout l’amour de la narratrice pour sa sœur, son absence. Ce roman touche à l’intime. Une atmosphère toute douce entoure les personnages et le lecteur, comme une sorte de bulle. Une belle expérience de lecture que je vous recommande vivement.

J’ai aimé la récurrence de la question « Et ta sœur, elle est où, elle fait quoi ? » avec systématiquement une réponse très vague, différente à chaque fois : « Oh, ma sœur, elle prend de la hauteur/se cherche/se réoriente/se réinvente… ». Cela apporte une respiration plutôt amusante entre les parties du livre.

De temps en temps, les parents font des incursions dans le récit. La mère ne comprend pas sa fille et a plutôt honte d’aborder le sujet avec les voisins. Le père est obsédé par la maladie de Lyme. Ses interventions au sujet de sa fille concernent uniquement cette maladie qu’elle risquerait de contracter. Sa préoccupation est qu’elle fasse immédiatement des analyses à son retour. La narratrice égrène les souvenirs familiaux au fil du roman.

Il y a bien sûr toute la vie au milieu des arbres et de la nature qui est décrite. Le corps s’adapte à cette vie rude et simple, en hiver, dans la forêt.

Un très beau premier roman à découvrir. D’ailleurs n’hésitez pas à piocher vos lectures dans le catalogue de cette jeune maison d’édition indépendante, le Panseur, vous ne serez pas déçus. Ce sont toujours des écritures singulières et des textes qui résonnent. Pour ma part j’ai la moitié de leur catalogue et je compte bien acheter l’ensemble des titres parus. J’avais découvert cet éditeur en 2021 avec la sélection du prix Hors Concours et le titre « Malou dit vrai » de Gwen Guilyn. Puis j’ai rapidement craqué pour « L’homme qui n’aimait plus les chats » d’Isabelle Aupy et récemment pour les deux dernières parutions, « Felis Silvestris », et « Ossature » de Nassim Kezoui que je n’ai pas encore lu. Jérémy Eyme les a très bien présentés lors de la rentrée littéraire de VLEEL, puis lors de la rencontre dédiée le 27/02/22. Le replay de cette soirée est à venir sur la chaîne Youtube.

Autre gage de coup de cœur assuré, ce roman fait partie de la sélection des 68 premières fois ! Vous l’aurez compris ce sera l’un de mes coups de cœur pour le prix Orange du livre. Vous pouvez également lire les chroniques de Christelle et Geneviève (très prochainement) sur ce merveilleux roman.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Maman pense que tu as froid, tu as forcément froid là-bas, dans ta forêt. Que dehors par un temps pareil, malgré les constructions, les couvertures, les poêles à bois, malgré tout ça, dormir dehors l’hiver, non, on n’a pas idée. Je lui répète que les cabanes sont de vrais abris, que tu n’es pas seule, qu’il y a aussi la chaleur humaine. Mais elle continue : les types dans la rue c’est déjà terrible, mais toi, sa fille, dormir dans le froid, non ! Elle ne peut pas, ne veut pas l’imaginer. »

« Il n’y a aucune légende sous ton portrait encagoulé.

Le champ est libre, à moi de jouer. »

« On ne peut pas s’en aller comme ça en laissant les autres se débrouiller sans nous.
On ne peut pas croire que cela ne fera aucune vague, que notre décision radicale de partir sera prise avec calme et tendresse.
On ne peut pas croire que nos proches approuveront notre égoïsme transfrontalier et nos temporalités lâches.
On ne peut pas croire que nos parents ont perdu leur imagination à toute épreuve. On ne peut décidément pas faire comme s’ils ne nous avaient jamais raconté d’histoires. »

« Felis silvestris : ah, tiens, pas mal. Felis, Felis ça sonne bien, ça fait joyeux, joyeux et triste à la fois, et puis le chat sauvage, voyons voir, oui, le chat sauvage, mais oui, c’est tout à fait moi. Felis, appelez-moi comme ça. »

« Nous ne savions jamais dans quelle case nous ranger, et de toute façon on nous répétait que les étiquettes, ça vaut zéro.
Alors nous avons patiemment attendu que tout s’écroule et se reconstruise en unités séparées. Puis, l’une après l’autre, nous avons fui nos éclats d’amour familial. »

« La Louve écrase son mégot dans une boîte de conserve et remonte son écharpe sur son menton. En se levant, elle te demande si tu as besoin de quelque chose. Cette question te paraît si fondamentale qu’aucune réponse ne te vient. Besoin ? De quoi ai-je besoin dans la vie : d’eau ? d’amour ? d’argent ? de solitude ? de compagnie ? de sens ? De sens, ça oui, mais le sens vient-il avec… – tu balbuties que non, ça va, merci, tout va bien. »

« Tes points d’attache se sont rompus année après année, à force de tirer dans des directions opposées. De façon progressive, presque indolore. Tu t’es mise à hésiter, un peu chaque jour pour commencer, puis plusieurs fois par heure. Crise de doute sur crise de doute : tu résumais ainsi tes journées.

Les crises survenaient d’abord pour des questions d’ordre général : quelles études, quelle profession ? Erasmus ou stage ? Humanitaire ou fille au pair ? Puis dans ton quotidien : ciné ou dîner ? Conférence A ou conférence B ? Abdominaux ou fessiers ? Et enfin, tout mélangé : théâtre ou TGV ? Canoë ou pizza ? Bière ou Californie ?

Tu nous appelais, car nous étions les dernières personnes à ne pas encore succomber à tes reproches, les seules à continuer à suivre tes virages sans clignotant. Ton nom apparaissait sur nos téléphones et il nous fallait d’un coup interrompre nos gestes, lâcher tous nos objets, que rien ne bouge. Lentement, sans faire de bruit, nous sortions une fine aiguille, mettions une main dans un gant de boxe et l’autre dans un gant de soie. Il nous fallait gratter sans écorcher, frapper sans claquer, caresser ta joue. Il nous fallait nous-mêmes coudre des liens dans les histoires qui t’échappaient. Et surtout pas de bisous. »

« Être la même chaque jour : tu ne pouvais pas. Être celle qu’on attendait que tu sois : tu ne voulais pas. Te satisfaire de cette vie-là : impossible ! Plus rien ne te guidait hormis tes voix, trop nombreuses pour être d’accord, trop imprévisibles pour être domptées. Alors tu suivais celle qui parlait le plus fort, à tort ou à raison. Ton corps devenait une maison ambulante, des pilotis à la place des pieds.

Tu n’as pas chuté, tu ne t’es pas brisée. Tu as simplement bifurqué sur le chemin d’à côté. Tu as fini par quitter ton psy, ton travail, ton appartement, les injonctions par milliers. Tu as opté pour la Bohème avec un grand B, invoquant nos possibles origines manouches avec fierté. »

« Te voilà déjà habituées au vide autour de toi, aux mousquetons à décrocher et à raccrocher, à la sensation d’ondulation – abdominaux durcis, avant-bras gonflés, stabilité. Notre capacité d’adaptation n’aura de cesse de m’étonner. »

« Ce n’est pas que tu me manques, non. C’est que ta fêlure sans origine et sans nom a quelque chose d’inacceptable – il y a ton ombre qui a pris dix mètres, il y a ton nouveau regard enflé dont je ne peux me défaire. C’est inacceptable pour moi qui partage ça, tes origines et ton nom. »

« Pendant qu’elle me chuchotait ce récit, je regardais ton morceau de pain à peine entamé, les légumes encore tièdes dans ton assiette. Je me demandais qui était l’inconnue qui avait pris possession de ton corps et ce qu’elle avait fait de ma vraie sœur. Je me demandais aussi quel vent contraire pouvait me souffler si loin de toi et démolir impunément les ponts qui nous reliaient.
Je me demandais bien ce qu’il pourrait rester de nous. »

« Je crois bien que j’ai perdu mon monde. Comme toi, je l’ai cherché à différents endroits. J’ai cru que j’aurais pu naître ailleurs et qu’une autre vie, peut-être, m’attendait quelque part. Mais en vérité, rien ni personne ne nous attend jamais vraiment. Ce qui nous sauve, c’est que nous sommes capable d’oubli et d’émerveillement. »

« C’est avec les personnes de son quotidien que maman a le plus de mal à en parler. Je veux dire, de toi, de votre forêt. Elle ne sait pas quoi raconter ni par où commencer. Elle pense que ses collègues de bureau, par exemple, ne comprendraient pas. Pour la plupart, en guise de rupture de cordon, les enfants ont acheté une maison dans le village d’à côté. Alors, de là à leur expliquer qu’après sept ans d’études et quatre de vie professionnelle tu as choisi d’aller passer l’hiver dans les arbres, il lui faudrait tout reprendre à zéro, de la petite enfance à l’adolescence, de la fac à l’âge adulte – une vie entière de pauses-café. Ce n’est pas qu’elle ait honte, non, bien au contraire : je veux croire qu’elle éprouve une inavouable fierté. 

« Papa dit qu’en tout cas, ça ne mange pas de pain d’essayer. Puis il embraye sur les résultats sportifs, le fric qui pourrit tout et les religions qui empêchent de penser. Sa voix a le rythme du verre de trop, elle traîne, s’arrête et redémarre de plus belle, saxophoniste en free-jazz assis au bord d’une jetée.

J’ai posé sur la table mon téléphone en haut-parleur et déchire un emballage en très petits morceaux. Au bout de sept minutes trente, record battu, papa demande si je suis toujours là. Je réponds que oui, et pour une fois il me remercie pour l’écoute : C’est comme aller aux toilettes, il dit, ça soulage. Je lui conseille de penser à tirer la chasse, et je raccroche avant de fondre en larmes dans mon tas de confettis. Sa solitude est beaucoup trop grande pour moi. »

« La Louve dit qu’elle a beau essayer, elle n’y arrive pas. Toujours il faut organiser, tout contrôler. Elle n’arrive pas à desserrer les mâchoires, tu le vois bien… Elle serre, serre comme si elle s’accrochait à un vieux bout de viande dont elle ne veut même plus, mais elle n’arrive pas à s’en défaire, elle a cette colère en elle… Elle n’en peut plus de ce monde-là, la Firme n’est qu’un prétexte, mais sa rage va plus loin, beaucoup plus loin… Elle voudrait se battre sur tous les fronts, elle se hait de rester là, de croiser si souvent les bras, elle se déteste de faire partie de cette humanité qui fonce tête baissée dans son mur de déchets… Alors, quand elle te voit avec tes hésitations, tes rires d’enfant, ta tristesse si pure, si profonde, ça lui rappelle qu’il y a autre chose. Car tu as ce truc de vieille âme qui ne trouve sa place nulle part, et qui a en plus l’humilité de croire que ça vient d’elle… Mais non, Felis, c’est le monde qui n’est pas ajusté aux gens comme toi. »

« Dans le doute, avais-je écrit dans un carnet de voyage, toujours choisir l’ailleurs à l’ici. »

Presque libre / Pierre-Yves Touzot

Un homme marche seul dans la forêt. Il décide de poser son sac à dos dans un coin isolé, près d’une rivière, où se trouve une caravane abandonnée. Que cherche-t-il à fuir ?

Vous le découvrirez au fur et à mesure en lisant ce roman. L’auteur maintient le suspense jusqu’au bout. Par retours en arrière, on revisite le passé de cet homme.

Sam est un jeune homme qui a peur de lui-même et de la violence qu’il pourrait faire aux autres. Il dort à la belle étoile car il ne supporte plus d’être enfermé. Sam a fait de la prison. Pour quel motif ? Là encore Pierre-Yves Touzot distille les indices petit à petit.

Les lecteurs ne peuvent qu’être touchés par cet homme tentant de se reconstruire. Il marche jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la chute en montagne qui le fera rencontrer une femme elle-même écorchée. Est-ce que ces deux êtres sauront s’apprivoiser, se parler ?

Sam fera d’autres rencontres que je tairai pour ne pas divulgâcher. En tout cas certaines rencontres seront très belles et fortes en amitié.

Un roman que j’ai eu plaisir à lire. Merci à Geneviève pour le partage de cette lecture. Vous pouvez également lire sa chronique sur son blog : https://memo-emoi.fr/presque-libre-pierre-yves-touzot/

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :

« Sam eut subitement envie de s’arrêter. La rivière qu’il longeait depuis la fin de la matinée s’écoulait paisiblement derrière de hautes herbes jaunes par le soleil. Sur la berge opposée, la forêt s’ouvrait sur une petite clairière, au milieu de laquelle se cachait une vieille caravane abandonnée bleu ciel. Sam enroula au mieux sa bâche en plastique de chantier verte autour de son sac à dos, retira ses chaussures, ses chaussettes et traversa la rivière. Le courant était doux, l’eau peu profonde, le sol sablonneux. »

« Sam déjeuna seul, à l’écart. Il tenait depuis plus de deux jours sans faiblir, sans répondre à aucune provocation, sans céder à la tentation de se ruer sur Quentin pour lui éclater la gueule. Il fallait qu’il tienne, qu’il résiste encore quelques heures contre cette fureur intérieure qu’il retenait, contre ces pulsions de violence qui le dévoraient. Ce combat contre lui-même le vidait de ses forces encore plus vite que ses trajets les bras chargés de rondins. »

« Pour survivre, son instinct l’avait poussé à marcher, à noyer sa souffrance dans l’effort, à marcher jusqu’à l’épuisement total, jusqu’à ce qu’il ne sente plus rien, jusqu’à ce qu’il tombe littéralement de sommeil. »

La sélection des 68 premières fois 2022

J’avais tenté l’aventure en 2021 et ce fut une chouette expérience, faite de rencontres humaines (avec des lectrices passionnées) et de belles découvertes littéraires. Alors je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année. Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2021 et début 2022 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Cette association a également d’autres projets autour de la littérature (lecture et écriture) auprès de publics éloignés, notamment dans les maisons d’arrêt. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Quel suspense ! la sélection 2022 a été dévoilée au fur et à mesure, 2 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Il a des premiers romans mais aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Une rencontre est prévue en général à l’automne pour se rencontrer et rencontrer les écrivains. Je n’ai pas pu y aller en 2021 mais j’espère être de la partie en 2022 !

Voici la liste des premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Les envolés / Étienne Kern (Gallimard)
  • La fille que ma mère imaginait / Isabelle Boissard (Les Avrils)
  • Laissez-moi vous rejoindre / Amina Damerdji (Gallimard)
  • Felis Silvestris / Anouk Lejczyk (Les éditions du Panseur)
  • Les maisons vides / Laurine Thizy (Les éditions de l’Olivier)
  • Les nuits bleues / Anne Fleur Multon (Les éditions de l’Observatoire)
  • Jour bleu / Aurélia Ringard (Frison-Roche Belles-lettres)
  • Une nuit après nous / Delphine Arbo Pariente (Gallimard)
  • Aux amours / Loïc Demey (Buchet-Chastel)
  • Décomposée / Clémentine Beauvais (L’Iconoclaste – L’Iconopop)
  • Ubasute / Isabel Gutierez (La fosse aux ours)
  • Aulus / Zoé Cosson (Gallimard – l’Arbalète)
  • Furies / Julie Ruocco (Actes Sud)
  • Les confluents / Anne-Lise Avril (Julliard)
  • Blizzard / Marie Vingtras (Les éditions de l’Olivier)
  • Debout dans l’eau / Zoé Derleyn (Le Rouergue)
  • Le parfum des cendres / Marie Mangez (Finitude)

Voici la liste des seconds romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Faire corps / Charlotte Pons (Flammarion)
  • Le voyant d’Etampes / Abel Quentin (Les éditions de l’Observatoire)
  • Revenir fils / Christophe Perruchas (Le Rouergue)
  • Saint-Jacques / Bénédicte Belpois (Gallimard)
  • Les enfants véritables / Thibault Bérard (Les éditions de l’Observatoire)

Apparemment je suis plutôt en phase avec le choix des 68 premières fois car j’en ai déjà lu 5 et ma PAL comprend la plupart des autres titres ! Il y aura donc très peu d’envois de livres pour moi, mais je me réjouis de voir ressurgir en haut de ma PAL tous ces titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.

Cette année nous sommes 80 participants. Les livres vont voyager d’un lecteur à l’autre et les chroniques fleurir !

Voici la liste de mes chroniques qui sera mise à jour au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

226 bébés / Flore Vesco

Illustrations Stéphane Nicolet

Voici un roman jeunesse totalement loufoque comme je les aime !

Le vieux Bert, 76 ans, vient d’acheter une petite maison pour passer sa retraite au calme. Mais cette maison se trouve sur le couloir aérien de cigognes de la compagnie 6gogne, excellent fournisseur de bébés « premier choix. Proposés dans une variété de couleurs et de formes, ils sont résistants et waterproof. » Et Bert se retrouve avec beaucoup de bébés sur les bras à cause de virages mal négociés par les cigognes. Au total, ce sont 226 bébés que la compagnie lui laisse et lui offre en dédommagement. Que faire de tous ces bébés ?

Il commence par leur donner un prénom, Claude, suivi d’un numéro. Il y a 225 Claude et un Chrysostomine, qui est le vrai prénom de Bert.

Ensuite il les charge sur une charrette et se met en route. Au fil de ses rencontres il va refourguer quelques bébés. Toutes les occasions sont bonnes. D’ailleurs Bert est un très bon commercial. Il trouve toujours une qualité très intéressante chez les bébés selon son interlocuteur.

Les situations et les personnages rencontrés ne sont pas sans rappeler certains contes et les références sont très drôles. Les titres de chapitres sont également pourvus d’humour : « Où Barbe bleue subit une véritable bébérézina ! ». D’ailleurs Flore Vesco nous offre un dictionnaire des bébés à la fin pour inventer nos propres mots à partir du mot « bébé ».

Ce roman a été écrit avec des enfants dans le cadre des feuilletons des Incorruptibles. Quelle belle initiative. Voilà de quoi donner envie de lire et écrire aux enfants.

J’ai aimé le côté Roald Dahl pour l’imaginaire et les situations absurdes. D’ailleurs les illustrations de Stéphane Nicolet m’ont fait penser à celles de Quentin Blake. Il y a aussi du Claude Ponti pour les mots inventés. Une vraie réussite !

A partir de 8-9 ans.

Note : 5 sur 5.

« Il arriva en fin de matinée à l’entrée de la plus grande bourgade du comté. Hélas, les portes des courtines étaient fermées. Bert s’approcha. Deux gardes abaissèrent aussitôt leurs hallebardes :

– Personne en passe ! s’écrièrent-ils.

– Mais pourquoi donc ? demanda le vieil homme.

– Parce que c’est la guerre, répondit l’un des gardes.

– La guerre ? s’étonna Bert. Quelle guerre ?

– La guerre entre ceux qui aiment les raisins dans le taboulé et ceux qui les détestent.

 

Parenthèse instructive :

Le saviez-vous ? La guerre du taboulé avec ou sans raisins fut un des conflits les plus meurtriers de notre histoire. Cette lutte fut encore plus sanglante que celle qui opposa ceux qui disent « pain au chocolat » à ceux qui parlent de « chocolatine ». Parmi les autres grands conflits mondiaux, il faut encore mentionner la guerre entres les mangeurs de croûte de pizza et ceux qui la laissent, la guerre entre les lecteurs qui cornent la page des livres et les utilisateurs de marque-pages et, bien sûr, la grande bataille sur l’orientation du rouleau de papier toilette. »-

« Le vieil homme vit le loup qui salivait, et devina ses pensées. Avec agacement, il lui donna une chiquenaude sur le museau.

– Monsieur le loup, réfléchissez une minute ! lui dit-il. Si vous dévorez mes joufflots, vous aurez encore faim d’ici quelques heures. Alors que le bébé – vivant – est une créature très utile, car rien n’est plus ravageur. Donnez-lui un livre, par exemple, et celui-ci est déchiré en menus morceaux dans la seconde !

Pour appuyer ses dires, Bert plaça quelques pitouniots autour de la maison en brique. Aussitôt, Claude 81 arracha toutes les primevères. Claude 17 se mit à gratter la brique avec ses petits ongles, Claude 225 s’amusa à ronger la porte. En quelques minutes, il y avait un gros trou dans les plates-bandes, le mur s’effritait, et le bas de la porte était tout gondolé à cause de la salive du vaurien.

Bert ne s’attendait pas à des résultats aussi rapides. « Certes, ils avancent à quatre pattes, mais qu’est-ce qu’ils m’épatent ! », pensa-t-il. Le cochon, derrière ses fenêtres, faisait nettement moins le malin.

Le loup se frotta les mains. Pour pas cher, il fit l’acquisition de trente choupignots. Il était ravi ! Il allait se constituer un redoutable bataillon de bébés, et partir à l’assaut de toutes les maisons de petits cochons. Fini les brimades, les renards qui se moquaient de lui et les enfants mal élevés qui le malmenaient ! L’heure de la vengeance avait enfin sonné. »