Cette nuit qui m’a donné le jour / Frédéric Perrot

A la mort de son père, Étienne découvre toute une part d’ombre de celui-ci. Un secret longtemps gardé par ses parents qui va le bouleverser, tout comme les lecteurs. Ce couple solide et indestructible est un modèle pour Étienne. D’ailleurs il ne se sent pas à leur hauteur. A 30 ans, il n’a pas encore construit de relation sérieuse.

Son père lui a donc laissé une lettre dans laquelle il lui raconte son secret. Ce roman sensible alterne entre la voix du père et du fils, à la fin il y a aussi le point de vue de la mère et d’une autre personne. C’est un procédé intéressant qui permet de connaître le ressenti de chacun. L’écriture est fluide et très maîtrisée, tout s’enchaîne, je vois très bien ce roman adapté en film. L’auteur a le sens de la formule et je sens un œil malicieux sur ses personnages. J’ai tourné les pages avidement pour connaître la suite.

Frédéric Perrot écrit une très belle histoire d’amour mais je ne peux vous en dire plus sans trop vous en révéler et je ne voudrais pas gâcher votre plaisir de lecture. En tout cas c’est très émouvant et on suit avec plaisir cette histoire passionnelle teintée d’un grain de folie et de leçons de vie. Avec en arrière-plan toujours ces questions : quels choix avez-vous fait ou pas dans votre vie ? avez-vous des regrets ? est-ce la vie qui a choisi pour vous ?

Dans ce livre, vous trouverez également un plaidoyer pour choisir sa fin de vie. Le personnage principal de ce roman est atteint de la maladie de Charcot. Les derniers mois de sa vie sont tout autant douloureux pour sa famille que pour lui.

Un bon moment de lecture pour moi mais ce ne sera pas un coup de cœur que je défendrai pour le prix Orange du livre, la sélection est rude !

Merci à Frédéric Perrot et aux éditions Mialet-Barrault pour l’envoi de ce roman.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« Il croquait dans un brocoli quand le téléphone a sonné. Le nom de sa mère s’est affiché sur l’écran. Le moindre détail prend une importance démesurée quand vous apprenez la mort de votre père. Voilà l’image qui subsistera dans l’esprit d’Étienne : un repas à peine entamé, la fourchette dans une main, un couteau posé en équilibre sur le rebord d’une assiette ébréchée. Cette allégorie du moment qui précédait l’annonce restera gravée dans sa mémoire. Le dernier instant de sa vie d’avant, celle où il était encore le fils d’un père en vie. »

« On serre plus fort l’autre contre soi quand on est triste, heureux ou amoureux. Les étreintes sont un baromètre idéal. »

« Et puis ça lui plaît d’imaginer que son père, qu’il connaissait jusque dans les moindre non-dits, ait préservé un jardin secret. Mourir avec des mystères, c’est partir avec des cadeaux à jamais emballés. »

« J’ai grandi ici, j’ai mon travail à proximité, je lui dis que c’est la vie qui a choisi. Il me répond du tac au tac que si je la laisse faire, la vie va me mener par le bout du nez jusqu’à me foutre les deux pieds dans la tombe. Ces derniers mots se logent dans mon crâne, à un endroit douloureux celui des vérités. Ces vérités qui passent parfois des vies entières cachées derrière les non-dits. »

« La pluie a cet avantage, loger en toute discrétion la tristesse des hommes. »

« Il n’y a pas de meilleur rempart au malheur que le bonheur en personne. »

« Il faut s’efforcer de voir la poésie qui sommeille dans chaque défaite, c’est comme ça qu’on survit plus longtemps. »

« Si cette lettre ne te parvient pas, ce n’est pas grave, j’aime l’idée que quelqu’un tombe dessus, un jour, et découvre ce que nous étions, ce que nous sommes, et ce que nous resterons : un amour inaliénable. »

« Étienne crie presque, pas par colère, ni par mépris, mais parce qu’il ne comprend pas, parce que cette vision du couple le fait plonger dans une dimension parallèle, aux antipodes de ce qu’ils lui ont toujours inculqué. »

« J’ai lu l’autre jour que la dune du Pilat se déplace de cinq mètres par an. Eh bien la vie en duo, c’est ça. C’est une dune de Pilat en continuel mouvement, une force de la nature impossible à contenir, vous laissant face à un choix implacable mais d’une extrême simplicité : avancer ensemble ou abdiquer. »

« Ça aussi, ça trace de nouvelles règles, ça oblige à ce même choix implacable : porter ensemble le fardeau de ces nouveaux paramètres, ou abdiquer. Je crois que c’est précisément là que se loge l’amour, dans cette conviction qui ne faiblit pas, même face aux assauts imposés par ses trois rivaux acharnés que sont le temps, les autres et le hasard. »

« Ensuite les années se sont écoulées comme s’écoulent les années. Vite. On a parfois l’impression de n’avoir qu’à cligner des yeux pour qu’une décennie se consume. C’est précisément ce qui s’est passé. »

« Pour la première fois de sa vie, avec une clarté cristalline, il admet que c’est peut-être dans cette cruelle imprécision que réside la beauté de l’existence, dans les failles, les bosses. Les ratures. Plutôt que de les fuir, il fallait peut-être les épouser, avec le genou à terre, et tout le tralala qui convient. »

« Pose une journée. Un jour de congé en plus ou en moins, personne n’ira compter quand on aura les deux pieds dans la tombe. »

Les maisons vides / Laurine Thizy

J’ai hésité entre un « presque coup de cœur » et un « coup de cœur », car je deviens à chaque lecture plus exigeante pour sélectionner mes 5 coups de cœur pour le Prix Orange du Livre, mais à la rédaction de cette chronique mon cœur a penché assurément pour le coup de cœur. Peu importe, retenez surtout que c’est un premier roman remarquable, à ne pas manquer en cette rentrée littéraire d’hiver.

C’est l’histoire de Gabriella, bébé née prématurément de 3 mois, au caractère bien trempé, qui a les yeux verts de son arrière-grand-mère, María. On la voit grandir et on ne peut que s’attacher à cette jeune fille.

Ce roman fait surtout le portrait d’une adolescente qui garde un secret enfoui en elle. Ce secret veut sortir de son corps mais elle le contient. Elle excelle dans tout ce qu’elle entreprend. Elle a sauté deux classes et fait de la gymnastique en compétition. Ses entraînements lui ont conféré une résistance à la douleur et à l’effort, une volonté et une rigueur d’athlète. Gabrielle sait ce qu’elle veut. Elle impose avec insolence et aplomb ses choix à son entourage. Elle refuse par exemple d’aller à l’église pour la veillée de noël après le décès de María, chose inenvisageable dans cette famille catholique pratiquante, sous le regard envieux de ses cousines.

Oui, d’ailleurs j’ai oublié de vous parler du début du roman. Il commence avec le décès de María quand Gabrielle a 13 ans. Les premières pages racontent l’enterrement, la période de deuil, le fait de vider la maison des effets personnels de María.

Gabrielle a gardé de sa naissance prématurée de l’asthme. Lors des entraînements elle se met à tousser beaucoup. Jacquie, son entraîneur, refuse de la reprendre tant qu’elle n’aura pas soigné cette toux. Gabrielle dit au médecin qu’elle crache des araignées et il conclut que « c’est dans sa tête ». Pour sa mère, il est hors de question que sa fille soit folle, elle se signe et oublie la lettre de recommandation du pédiatre.

Il est aussi beaucoup question de la famille, notamment des liens que Gabrielle entretenait avec María. D’ailleurs on voit de qui tient Gabrielle. María est une femme forte qui impose sa volonté à ses enfants et sa belle-fille, mais elle n’est qu’amour et tendresse pour sa Gabrielita.

Vous trouverez aussi des passages sur la vieillesse, sur le fait de devenir dépendant. Dans les campagnes et dans cette famille catholique, on ne met pas les personnes âgées en maison de retraite. On s’occupe d’eux, même si cela est difficile et qu’on ne le souhaite pas. C’est un devoir.

Le roman alterne entre passé et présent pour disséminer les indices. On suit avec angoisse, comme ses parents, les premières semaines de Gabriella en couveuse. Il y a aussi de courts chapitres dans un hôpital avec des clowns rendant visite à des enfants. Toutes les pièces du puzzle finissent par se mettre en place à la toute fin du roman, où le lecteur comprend qui est le narrateur. Mais je ne vous en dis pas plus ! En tout cas je n’avais pas découvert le secret de Gabriella avant que l’autrice ne le révèle. Et je vous laisse découvrir le personnage de Raphaël. Bref je pourrais vous parler encore des heures de ce livre, mais le mieux est encore de le lire !

J’ai beaucoup aimé ce roman à l’écriture sensible. Une autrice que je suivrai avec plaisir dans ses prochains écrits.

Comme d’habitude, vous trouverez ci-dessous quelques extraits que j’ai particulièrement aimés !

[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le Prix Régine Deforges et le Prix du Roman Marie Claire 2022.

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« Par une nuit aux étoiles claires, Gabrielle court à travers champs. Elle court, je crois, sans penser ni faiblir, court vers la ferme, la chambre, le lit, s’élance minuscule dans un labyrinthe de maïs, poussée par le besoin soudain de voir, d’être sûre. »

« Il est minuit passé. Gabrielle a treize ans et elle vient de perdre le sommeil. »

« Elle vient de découvrir la mort, elle l’a tenue entre ses mains, s’y est brûlé les paumes, mais Gabrielle pas un instant ne croit en autre chose que sa propre éternité. »

« La stèle a été gravée au nom de la María. Entre parenthèses, deux dates : celles de la naissance en Espagne quatre-vingt-treize ans plus tôt, et la date d’avant-hier. Gabrielle reste debout sous la pluie, avant d’oser s’asseoir.

Nous y sommes : ma Gabrielle aux mains brûlées, penchée au-dessus d’une dépouille, ma Gabrielle de marbre, assise sur une tombe. Le front appuyé contre la stèle, Gabrielle comprend que, chaque soir, il lui faudra revenir. »

« Quand Suzanne retrouve une sorte d’équilibre des fluides, l’hôpital lui autorise la sortie – pour Gabrielle, il faut attendre. La mère réintègre son domaine, maison étrangère, maison silencieuse qui lui rappelle son ventre vide et cette enfant qui se débat, ailleurs. Elle s’empresse de fuir. Débutent alors les allers-retours quotidiens sur la route de l’hôpital. Le temps que dure l’hospitalisation de Gabrielle, Peyo, puis Suzanne avec lui, observent les maïs pousser.

Au moment de l’accouchement, les semis s’élèvent de quelques centimètres ; à la sortie de la pédiatrie, trois mois plus tard, les plants d’un vert ciré, avec leur fleur mâle dressée comme une plume d’Apache, auront atteint un mètre soixante et seront prêts à être castrés. Entretemps, les parents apprennent par cœur le trajet vers le sud, ils constatent chaque jour davantage la fonte des neiges et l’avancée du printemps. Parfois, lorsque le ciel est voilé, les montagnes paraissent s’évanouir. D’autres jours, elles se détachent du ciel, scintillantes, si nettement qu’on les croirait accessibles à pied.

Suzanne en devient superstitieuse. Maintenant, elle fait des paris sur l’état de santé de Gabrielle selon la netteté de l’horizon. Montagnes invisibles : Gabrielle a des difficultés respiratoires. Ciel dégagé, montagnes claires : Gabrielle a un problème de température. Maigres nuages accrochés aux sommets : Gabrielle a des soucis cardiaques.

Car Gabrielle – ma Gabrielle sauvage et bagarreuse, fine comme un bébé sirène – n’est pas encore sauvée. Elle court le risque d’être aveugle, ou stupide. Elle se bat pour respirer, elle se bat pour manger, elle se bat pour grandir.

 

Je crois que le rapport à la douleur de Gabrielle se forge là, dans ces premiers jours où elle s’emploie à vivre avec son corps en avance. Pas complètement mûre pour la vie à l’air libre, Gabrielle apprend en urgence à oublier les eaux placentaires ; elle découvre la résistance sans en avoir les armes. Je me demande quel genre d’entêtement, quelle sorte d’effronterie on acquiert en commençant ainsi à vivre. »

« La Jacquie des grands principes, celle qui lui a relevé le menton en appuyant de tout son poids pour allonger son écart, la Jacquie des oui-ça-fait-mal-mais-tu-peux-le-faire, des fais-comme-si-c’était-facile, des ce-qui-se-passe-à-la-maison-reste-à-la-maison-et-ce-qui-se-passe-à-l’entraînement-reste-à-l’entraînement, son entraîneur chérie et intransigeante, la Jacquie de toujours la somme désormais d’exprimer sa souffrance. Pire, de vouloir la résoudre. C’est inconcevable.

Gabrielle a l’âge où l’on ignore les frontières de soi. Elle croit encore, et pour plusieurs années, qu’il suffit d’un effort de volonté pour être indestructible. »

« L’arrêt brutal de la GRS provoque chez Gabrielle adolescente des transformations physiques aussi rapides que profondes. Dans les mois qui suivent son exclusion, son corps d’enfant gymnaste amorce une métamorphose spectaculaire, et soudain bourgeonne, fleurit, se déploie dans des spires de chair nouvelles. […]

Cette puberté soudaine a aussi pour effet de contenir les bêtes sombres de ses poumons – provisoirement, du moins. Alors que Gabrielle, comme l’avait annoncé la cousine Lisa, saigne pour la première fois, les araignées semblent se terrer au fond d’elle, et tisser en silence leur cocon de soie contre son cœur. »

« Dans cette famille où la religion est, comme la lessive ou le repassage, une habitude domestique des femmes, Gabrielle trace son chemin vers la Vierge. Elle se signe sans jamais se tromper, de la main droite, effleure le front – le Père –, son sternum – le Fils, – l’épaule gauche puis l’épaule droite – le Saint-Esprit. »

« Gabrielle est un soleil maigre. Elle ignore ce qui grouille dans sa gorge et toujours revendique une joie de vivre inaliénable. »

Le chant de Shilo / Sébastien Ménestrier

A la manière de Jeanne d’Arc, une jeune fille de 16 ans se fait passer pour un homme afin de pouvoir partir à l’aventure et se battre aux côtés d’Ulysse. Pendant la bataille, elle se trouve avec lui dans le cheval de Troie. Elle tue et vainc. Puis elle prend la mer et avec son armée crève l’œil du cyclope roi Polyphème. Devenu inoffensif, les femmes cyclopes voient une solution pour stopper la violence qu’elles subissent. Elles souhaitent faire de même avec les 3 derniers mâles cyclopes. La jeune femme décide de rester sur cette île et de redevenir une femme. Elle est attirée par l’une des cyclopes, Shilo, à qui elle désire venir en aide. Les mâles lui disent que Shilo la manipule. Qui croire ?

Un récit mêlé de peur, de violence et de désir, qui n’est pas sans rappeler l’Odyssée, mais en version féministe. Au début du livre se trouve une carte de l’île qui est aussi importante que les personnages. Il se dégage une ambiance particulière de cet endroit. L’écriture est très agréable et poétique. Ça se lit tout seul et très vite. Le roman ne fait que 91 pages. Ce serait dommage de passer à côté de ce très beau texte publié par les éditions Zoé !

Note : 4.5 sur 5.

« Quand j’ai grandi j’ai voulu partir, trouver mon endroit, une histoire qui serait à moi. J’ai noué un bracelet à mon poignet et j’ai coupé mes cheveux très court, je lui ai demandé si là-bas ils me prendraient pour un garçon. Il m’a dit oui, ils te prendront. Je me suis regardée dans les eaux de pluie et j’ai pu y croire moi aussi. J’étais plus jolie comme ça je crois, plus fin, plus délicat. J’ai fait mes adieux à mon père, à nos bêtes, puis j’ai marché cinq jours jusqu’aux troupes déjà prêtes. Des centaines de garçons marchaient droit, j’ai vu Ulysse. Il était arrogant et roi, j’ai voulu le suivre terriblement. Je ne savais pas alors que je faisais semblant. J’ai couru comme les autres, soulevé des charges, montré ma force, mon cœur a battu quand il m’a regardée. J’ai été choisie, je le méritais, j’ai marché dans les pas du garçon devant moi. J’ai aimé avancer comme ça, nombreux, toutes les nuques assemblées. J’ai vu la mer, la falaise, nos bateaux larges. J’ai voulu être sur celui de mon roi. »

« Quand elle s’est arrêtée il a fallu attendre encore, la nuit, le signal, et puis nous sommes sortis de son ventre et nous avons incendié. Les maisons, les granges, les attelages dans les rues, tout a brûlé. J’ai voulu aimer ce feu, qu’il nous délivre. Il ne nous a pas délivrés. Nous avons été cruels encore et sans joie, rejoints par les autres, frappant, pillant, chantant. Ce fut une très longue nuit. »

« Et puis nous sommes arrivés sur ce qui deviendrait mon île, j’ai été saisie. Des murs de roches énormes, striées, blanches et jaunes pâles, ocres, noires parfois, repliées, ouvertes. Des chemins. Devant nous une caverne assez haute pour qu’un roi arrogant veuille y entrer. Qu’il y emmène des hommes, y attende celui qui y vivait. »

« J’ai été soulagée, nos bateaux loin déjà. J’étais seule, libre, je n’avais plus de roi. »

« C’était bien, l’île décidait, ce serait la règle. »

De nouveaux endroits / Lucile Génin

Gros coup de cœur pour ce premier roman qui m’a fait passer par toutes les émotions ! Un roman traitant de beaucoup de sujets, très actuel.

Mathilde est une jeune fille de 17 ans très attachante. On la voit évoluer dans les 3 parties du roman et quitter progressivement l’adolescence pour devenir adulte. Elle a un sacré caractère, un peu insolente et plutôt révoltée ou en tout cas en colère. C’est un peu normal avec l’enfance que sa mère lui a fait vivre. Sa mère, Anne, enchaîne les cures de désintoxication pour retomber dans l’alcool à chaque fois. Après le divorce, son père a demandé sa garde. Il a refait sa vie avec une femme commissaire plus jeune que lui. Ils ont eu deux garçons. Mathilde n’apprécie pas sa belle-mère mais son opinion va peu à peu changer quand sa mère va tomber amoureuse de son infirmière, Olive.

17 ans, c’est aussi le moment de choisir son orientation après le baccalauréat, une question difficile, que faire de sa vie ? Mathilde est passionnée par le cinéma mais son père dit que ce n’est pas un métier.

17 ans, c’est aussi l’âge des premiers amours, désirs et relations sexuelles. Entre amour et amitié, comment se conformer à l’image que les autres attendent d’elle. Sa poitrine est plate et elle ne met pas des robes et des talons comme son amie Hélène. Elle préfère courir encore et encore, s’échapper.

Et un jour, elle tombe sur des lettres et le journal intime de sa mère à son âge. Elle comprend que le problème d’alcool de sa mère est aussi une profonde dépression commencée dans une autre vie. Sa mère ne lui a jamais parlé de sa vie au Canada ni de sa famille. C’est comme si elle n’existait pas. Mathilde va mener son enquête, tenter de découvrir ce que cache sa mère et décider de partir au Canada rencontrer sa grand-mère maternelle.

Le face-à-face mère-fille est émouvant. Chacune a ses blessures.

Lucile Génin glisse de temps en temps des remarques sur l’écologie, le féminisme, l’éducation des hommes. Chaque personnage est intéressant et a une épaisseur.

J’avais parfois l’impression de suivre une série TV. L’écriture est dynamique. C’est une jeune fille de 17 ans qui raconte son histoire. Il y a des rebondissements, en tout cas de l’action, qui fait qu’on ne s’ennuie jamais. Bref je l’ai dévoré en une matinée lors de mes congés. Un premier roman très maîtrisé. J’ai hâte de lire d’autres livres de cette jeune autrice.

Merci Babelio et les Éditions du Sous-Sol pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :

« J’avais écrit une liste, le jour de mes 14 ans, de ce que je devais avoir fait avant mon dix-septième anniversaire. La liste incluait :

–          Embrasser un garçon
–          Partir très loin
–          Faire une connerie
–          Avoir mes règles
–          Expliquer à mon père que je déteste Cathy
–          Boire de l’alcool
–          Empêcher ma mère de retourner en cure de désintoxication

Pendant que je frottais le sang sur le fond de la culotte dans les toilettes blafardes, je me suis fait la réflexion que j’avais vraiment coché la seule case dont je me serai bien passée, à tout bien réfléchir. »

« Dans le miroir, une grande fille blonde et gracile, une fille tout étirée en muscles. Une fille aux yeux bleus translucides, si clairs qu’ils donnent toujours l’impression qu’elle ne regarde jamais vraiment ses interlocuteurs en face. Une fille sans seins, sans hanches, qu’on ne regarde pas. Une fille qui court en rond parce qu’elle est encore trop jeune pour aller où que ce soit seule. Une fille disproportionnée, au style vestimentaire bizarre, dans une grande maison bourgeoise de centre-ville, au milieu du bordel de sa chambre, en soupente, avec une grande fenêtre et vue sur les toits. Souvent, elle s’assoit sur le rebord de son velux et elle contemple le ciel pendant des heures, en se demandant comment c’est d’être adulte, comment c’est d’être libre, comment c’est d’être ailleurs.

Cette fille, c’était moi. Mathilde Champollion, comme l’égyptologue. »

« C’était mon moment. Celui du « non ». Sauf que c’était trop dur, car en face de moi il y avait mon ami Jules. Celui qui me portait depuis mes 11 ans, entre mes bagues dentaires et mes points noirs. J’étais sur le point de tout perdre.

Doucement, il a placé sa main dans la mienne et il s’est approché.
Intense ralenti. Très haut au-dessus de moi-même.
Il était sûr de lui. Comment aurait-il pu ne pas l’être ?
Et maintenant il avait ses lèvres à deux centimètres des miennes.

Alors d’un coup d’un seul, mon corps a dit « non ». Il a pris les commandes. J’ai fait un écart juste à temps, et j’ai vomi ma pizza sur nos deux paires de pieds si proches l’une de l’autre. »

« J’avais le cœur au bord des lèvres. Je ne sais pas pourquoi il m’avait fallu attendre cette vision fatale des bigoudis dans les cheveux pour que l’injustice me frappe.

Alors je suis descendue à la cave. Pour retrouver l’autre mère. Cette adolescente fantasque et si inattendue que je ne pouvais pas la lire trop longtemps sans avoir l’impression tenace de violer quelque chose d’intensément sacré. Mais ce matin-là il n’y avait plus de sacré alors qu’on en était à sonner les noces et à sabrer le champagne. »

« Je bois une coupe de champagne, puis deux, puis trois.

Je me suis souvenue du jeu d’alcool stupide de Jules : « Si tu mens tu bois. » Tu m’étonnes qu’elle soit devenue alcoolique après toutes ces années à mentir… Peut-être que moi aussi j’allais devenir alcoolique d’ailleurs, tiens. J’avais des raisons, non ? »

« J’avais eu l’impression d’entendre feu Mémé quand elle poussait un peu trop sur le lambig, et ça n’avait rien d’un compliment. Ça avait tellement tempêté ce soir-là, que Cathy avait dû monter rassurer mes frères dans leur lit. Mon père n’était pas du genre à se mettre beaucoup en colère, il préférait fuir par des chemins de traverse. Mais je l’avais suffisamment étudié pour trouver son détonateur. Et alors il se fendait d’une colère noire, impénétrable, et pétrifiante, que même Cathy n’osait pas affronter. Il y avait dans l’air électrique et dans nos éclats de voix quelque chose qui n’appartenait qu’à nous. »

« Tu sais, les mères et les filles, c’est pas facile. Surtout quand elles nous ont tant désirées. »

« Mathilde, être une femme dans un monde bricolé par des hommes, c’est être constamment traitée de manière différenciée, et faire quotidiennement face à des injustices. Mais plus il y aura de jeunes femmes qui diront que ce n’est pas normal, plus on s’habituera. Plus ils s’habitueront. »

« On éduque les petits garçons en leur donnant le monde dans les mains. Eux ils peuvent tout faire : coucher, ne pas coucher, briser des cœurs, aborder des filles quand les filles n’en ont pas envie… »

« Mon père était dubitatif.

Je le savais parce qu’il avait dit : « Je suis dubitatif », et il avait fait sa moue de circonstance. Il était partagé et perdu. Et je le savais parce qu’il avait fait la même tête que quand Cathy lui demande de choisir entre deux de ses robes ou entre le chapon et la dinde à Noël. »

« – Tu peux pas dessiner comme tu dessines sans un regard artistique.

– Je sais pas ce que ça veut dire, être artiste. Ma mère peint depuis toujours et pourtant elle a toujours eu besoin de l’argent du liquor store pour tenir. Donc je suis pas sûr de ce que ça implique d’être un artiste. C’est quoi la différence entre elle et un mec qui expose au Guggenheim pour une tonne d’argent ? Qui dit qui est un vrai artiste ?

– Je pense pas qu’être artiste soit lié à ce que tu fais de tes œuvres, ou à comment tu les montres au public. Moi, personne a jamais vu mes films à part moi-même. C’est juste ma manière à moi de voir le monde. C’est ça, être artiste. Une manière de voir le monde. Enfin, selon moi. »

« Elle m’a emmenée dans des parcs régionaux qui protégeaient une rainforest intacte de coupes et s’ouvraient sur des palais d’écorces, de pins de Douglas que des dizaines de corps bout à bout n’auraient pu encercler. C’étaient des monstres de vivants, et pour la première fois j’ai compris : je n’avais jamais vu de vrais arbres. De ceux que de mémoire humaine on n’a jamais ni plantés ni coupés. »

Watergang / Mario Alonso

Le personnage principal est Paul. Il a 12 ans et vit dans un petit village, Middelbourg. Il va écrire un roman quand il aura 13 ans dans lequel il se mettra en scène sous un autre nom, Jan. En attendant il parle peu et prend des notes dans des carnets. Il partage sa chambre avec sa sœur Kim qu’il appelle Birgit, elle a 16 ans et elle est enceinte. Sa mère se prénomme Julia, mais il l’a renommée Super, car elle est super et travaille depuis le divorce dans une supérette. Son père, Jens, est parti il y a quelques années et vit en Angleterre avec sa nouvelle compagne, Julia.

Paul écrit sur le monde qui l’entoure. Et il court beaucoup le long des canaux dans le Watergang. C’est un être solitaire.

Mario Alonso plonge le lecteur dans l’ambiance du watergang et de Middelbourg. Il ne s’y passe pas grand-chose avant que Kim et Paul partent en Angleterre quelques jours chez leur père. Les chapitres courts sont une succession de personnages. Il n’y a pas que des humains qui parlent dans ce livre, Middelbourg et le canal sont aussi des personnages et s’expriment dans un chapitre. J’ai beaucoup aimé le chapitre de « Rose », la couleur, qui est teinté d’humour.

C’est un roman choral original, écrit avec poésie. Mais j’ai un peu décroché au milieu du roman avant de repartir dans ma lecture grâce à l’escapade anglaise. Il faut dire que Paul n’aime pas l’action, il la fui. Un premier roman intéressant avec des qualités indéniables puisque publié par les éditions du Tripode (un chouchou) mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi.

La couverture est magnifique, il s’agit d’une illustration de la Mer Baltique de Natalie Levkovska.

Note : 4 sur 5.

Paul :

« Dieu est comme mon père, il m’aime mais de loin. Pas de problème. »

Middelbourg :

« J’apparais parfois dans un tableau de maître. Je suis ce mélange de pigments froids si reconnaissable. Le vent m’a dessiné touche après touche. Les paysans m’ont craquelé à force de travail. Les générations se sont succédé et m’ont nourri de leur jeunesse. Dans le bourg, on a rapproché les façades pour se protéger du vide qui fait toujours aussi peur au Moyen Âge. Tout autour de moi, on a fait tourner les rues afin que n’y entrent pas les mauvais esprits. Ainsi les maisons n’ont pas cherché à s’élever plus haut que ne pouvait voir un homme debout sur son cheval. Et les hommes d’ici n’ont pas cherché à faire monter un cheval sur un autre cheval pour espérer voir plus loin. »

Super :

« Je ne ris jamais en public. Je ris parfois mais toute seule. Même avec mes enfants, je n’arrive pas à me lâcher. Kim ne me ressemble pas pour ça. Elle rit tout le temps de sa mère. Quand elle est seule, je suis sûre qu’elle est triste. On ne trompe pas une mère. Oui, quand elle est seule, les yeux de Kim doivent lui jouer des tours. »

Paul :

« Il y a des jours où je me sens polychrome, polarisé, pollué, polyèdre, polyglotte, polynésien, polystyrène, polyuréthane, polytonal, etc., etc. Il y a des jours où je me sens dans tous mes états et complètement poli par la pluie. J’écris comme un fou des mots que je ne connais pas mais qui ont l’air de me raconter des choses. Je dresse des listes dans un carnet que j’ai planqué dans le watergang et que je remplis de notes tout à coup. Il y a des jours comme çà où je me sens comme perdu dans les polders, que pourtant je connais comme ma poche. Il y a comme ça, oui, des jours où, vraiment, je ne sais plus quoi faire. »

Action :

« Paul ne m’aime pas. Je m’ennuie. Je le fatigue. Il ne veut pas de moi. Il m’évite. Il interdit à Jan de céder à mes sirènes. Il me juge. Pas d’action, inutile. Voilà ce qu’il transmet à son auteur. Il ne veut pas de train qui déraille, il ne veut pas de voiture qui tombe dans le fossé. Un fossé d’absurdité. A ses yeux, je suis le cheval qui monte sur un autre cheval pour voir au loin l’ombre de quelqu’un parti faire le reste du chemin à pied. »

Pol :

« J’ai failli m’appeler Pol. Je suis le narrateur des livres de Paul écrits par Jan, qui n’est autre que Paul, comme moi. Je ne quitte jamais mon téléphone. Je suis redevenu Paul, à la demande de Paul. Jan s’est exécuté. Il raconte ma vie. Enfin, celle de Paul. Il m’a consacré tout un livre. Son premier. »

Kim :

« Paul dit que j’ai besoin d’air. Que Lucien a besoin de courant. J’ai hâte d’entendre le bruissement des arbres faire comme un arc-en-ciel sonore au-dessus de nos têtes. »

Paul :

« Il n’y avait pas de musique cette fois dans mes jambes, aucun jus dans mes veines. J’étais comme le watergang quand on le voit de loin, sans nuance, sans relief, peint dans le même vert, comme les marais quand on les photographie en hiver. La mer me semblait inatteignable, elle-même peinte dans ce vert interminablement vert. Les vagues s’aplatissaient mollement au bord de mes yeux et mes yeux étaient deux langues baignant mollement dans leur bain de salive. »

Paul :

« Quand mon père m’appelait Paul, la terre sur laquelle je cours n’est plus ronde, elle est comme une bouillie et on ne peut en faire le tour sans perdre ses jambes. Puis le silence revient et tout redevient rond, solide et triste. Paul. Paul. »

Julia :

« Viens Paul. Viens près de moi. Dis-leur que je suis encore ta mère et que l’on va s’aider toi et moi, qu’on n’a besoin de personne. Que ce sont les bêtes qu’on soigne, pas les humains, les humains, on les aime. »

Julia :

« Dans sa tête, il y a du vent qui se forme et qui a besoin d’un nouveau couloir pour circuler. Je ne fais qu’exprimer avec des mots ce que son corps exprime pendant son sommeil. »

L’autre moitié du monde / Laurine Roux

J’ai découvert Laurine Roux en 2020 avec son deuxième roman, « Le sanctuaire », que j’ai adoré. Elle était déjà publiée aux éditions du Sonneur qui fut également l’une de mes belles découvertes en matière de maison d’édition. Bref deux chouchous. Vous l’aurez compris, cette lecture partait déjà avec un a priori très positif. Et je n’ai pas été déçue. Dans un registre différent, Laurine Roux nous emmène cette fois-ci en Espagne, dans les années 1930. C’est une période d’histoire que je ne connais pas trop mais qui m’a passionnée.

Le roman s’ouvre avec Pilar, la mère de Toya, travaillant dans les cuisines du château de la Marquise, une bonne femme tout à fait détestable avec ses employés. La Marquise et son mari possèdent tous les terrains alentours et emploient toute la main d’œuvre locale dans leurs champs. Ainsi, Juan, le père de Toya, travaille dans les rizières. Au milieu de cette vie dure et des humiliations subies, pousse Toya, une enfant sauvage ou « pequeña salvaje » comme la nomme ses parents avec tendresse. Et il y a aussi le fils de la Marquise, Carlos, un homme violent. Mais je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher.

Un autre personnage important est Horacio, l’instituteur. Outre sa culture et son piano, il amène une idée nouvelle, collectiviser les terres et encourage les paysans à se rebeller.

Le lecteur suit l’histoire du point de vue de Toya, d’abord jeune fille de 13 ans qu’on voit grandir et devenir une femme. L’autrice nous offre de beaux portraits de femmes.

Laurine Roux parsème son roman de mots en espagnol. J’ai eu l’impression à plusieurs occasions de me trouver en Espagne, de sentir la chaleur du soleil sur ma peau, les délicieuses odeurs de cuisine de Pilar. J’ai aimé me promener dans cette nature sauvage, dans le marais avec Toya notamment.

Je me suis attachée à Toya, à sa famille et à tous les paysans. Laurine Roux a construit son roman en 3 parties, intercalant le présent afin de mieux ménager le suspense. D’ailleurs la fin m’a particulièrement émue. Ce roman vous fera passer par toutes les émotions.

J’ai retrouvé un peu de la noirceur de « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse. Ces histoires de maîtres et de domestiques, de pouvoir, de secrets et de violence.

Un roman d’aventure, d’amour, de révolte et de vengeance que j’ai beaucoup aimé et lu quasiment d’une traite.

A noter dans vos agendas, une rencontre en visio et en vrai est organisée par VLEEL, le 18 février à 19h30 avec Laurine Roux à l’hôtel littéraire Le Swann à Paris : https://vleel.com/rencontre/vleel-avec-laurine-roux-a-lhotel-litteraire-le-swann-paris/

Note : 5 sur 5.

« Toya se demande : en va-t-il ainsi des êtres humains ? Existe-t-il chez les meilleurs, sa mère par exemple, une poche qui retiendrait toutes les pulsions ? »

« Toya ne rentre pas directement à la baraque, s’arrête au bord d’un bassin et glisse dans l’eau saumâtre. Elle laisse les carpes s’enrouler autour de ses chevilles, attend. L’enfant se demande si un jour, les histoires des grands seront moins opaques. »

« Elle hausse les épaules. Pourquoi pas. Ça lui permet d’esquiver l’essentiel : elle ignore ce qu’est un piano.

La gamine découvre l’énorme instrument, le chêne vernissé et les arabesques. Ils poussent la bête du couloir jusqu’au fond de la classe. A chaque à-coup, de drôles de sons émanent du bois, des résonances, des grondements proches de l’orage. Horacio s’enthousiasme, il en est sûr, ses élèvent vont adorer. […]

C’est là que la chose se produit. Assis sur le tabouret, Horacio presse une touche. Toya est clouée sur place. La même note, six fois, grave, lasse, qui donne vie à une silhouette. Celle-ci apparaît devant les yeux de la gamine, nette, parfaite, avançant sur un chemin sans paysage, sans passé ni avenir – juste la solitude renouvelée de chaque instant. La note a cette tenue, digne, et la petite y voit sa mère qui part au Château. Les larmes envahissent ses yeux. Horacio appuie sur une deuxième touche. Tout de suite, une autre couleur. Une seconde silhouette se détache, marchant à côté de la première – c’est son père conduit en prison. Toya apprendra plus tard sur les deux notes portent un nom, qu’elles s’appellent ré et mi. Pour l’instant, elle goûte les sons, les laisse déposer leur image au creux de ses paupières, celle de corps jumeaux. Qui marchent, contigus, parallèles. »

« Pourtant, ça aurait pu continuer comme ça pendant des siècles. Personne ne dira le contraire. Alors qu’est-ce qui les a poussés à cesser le travail ce jour-là ? Des malheureuses, il y en a eu d’autres. Alejandra, par exemple, sans chercher bien loin. Allez savoir pourquoi, cette fois-ci c’est différent… Certains allègueront que les événements se produisent quand ils sont mûrs. Ce matin, c’était une grenade pleine à craquer de jus ; il a suffi d’en effleurer la peau pour qu’elle explose. Le plus important, c’est qu’ils soient là, rassemblés autour de la baraque, en brassée d’oiseaux autour du nid. »

« Les anguilles cherchent toujours à retourner là où elles sont nées. »

« Pilar saurait. Elle ne se précipiterait pas, ferait un geste pour dire, Viens. Ensuite, elle préparerait un bon plat, quelque chose qui réchauffe au-dedans. Une zarzuela, avec ses moules, ses langoustines et tout le toutim. Elle poserait l’assiette sur la table sans rien dire. Il y aurait de la fumée qui s’échappe, les parfums emmêlés – tomates, encornets, bouquet garni –, ils diraient les heures passées à éplucher, dépiauter, l’envie de faire plaisir. Peut-être que Pilar regarderait Toya manger, ou bien elle en profiterait pour laver la casserole. A la fin elle essuierait ses mains contre son tablier, s’assiérait ¿°Qué pasa pequeña ? Juan en est sûr, sa fille parlerait. »

Toucher la terre ferme / Julia Kerninon

« Devenir mère, être une femme »

Avec ce témoignage, on entre dans l’intimité de Julia Kerninon. Comme dans un journal intime, elle se livre avec son franc-parler et sans tabou. Elle raconte son accouchement, sa dépression post-partum. Ensuite elle bascule sur des moments de sa vie : la fuite du domicile parental, son histoire avec un homme plus âgé, la rencontre avec son mari, etc.

Elle pose beaucoup de questions, peut-on être toujours la même femme en devenant mère ? Celle qui avait une vie dissolue saura-t-elle être une mère ?

Elle se rend compte que la grossesse et l’accouchement finalement se sont bien passés et que le plus dur est à venir : prendre soin de cette petite vie. Elle ne s’attendait pas à ce que cette responsabilité la bouleverse autant.

C’est un récit touchant avec cette belle plume que j’ai déjà pu apprécier dans « Liv Maria ». Cette confession résonne d’ailleurs beaucoup avec son dernier roman, où elle fait le portrait d’une femme libre enfermée dans son rôle de mère. Oui la maternité n’est pas le bonheur absolu pour toutes les femmes mais elles le gardent pour elles et essayent de se conformer à l’image qu’on attend d’une femme devenue mère. Alors que Julia Kerninon au contraire confesse ses doutes et ses peurs. Elle fait également une belle déclaration d’amour à son mari. Dans ces 112 pages qui se lisent très vite, vous trouverez des références littéraires et bien sûr des éléments très intéressants sur son rapport à l’écriture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :

« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. A trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter. »

« Je ne trouvais pas les mots pour expliquer que les traits de caractères auxquels je devais les réussites de ma vingtaine – l’obstination, la solitude, l’intransigeance – n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. C’était pour ça que je n’arrivais pas à me lever, à me tenir debout, à faire face. »

« Moi qui m’étais toujours pensée solide, je me découvrais brutalement si fragile, comme si j’étais redevenue petite fille et que je devais grandir une nouvelle fois, retraverser toute ma vie pour arriver là. »

« J’ai trente-quatre ans. Je suis cette personne qui essaie désespérément d’être une mère, d’être une femme, et qui ne cesse de revenir à sa propre enfance, comme on tape vainement de front dans le bois d’une porte qu’on nous a fermés au visage. Je lis en surveillant mes enfants dans le bain, je lis à table et ils font comme moi. C’est tout. »

« Mes livres ne sont pas là pour attester ma bonne conduite. Mon écriture est là pour témoigner de ce que j’ai vu, de ce que je sais. Évidemment que je me trahis dans mes livres, mais il n’est pas censé en être autrement. »

« Tous les soirs, je gravis l’échelle de bois pour aller embrasser une dernière fois mon fils aîné dans son lit perché, je lui chuchote, Dis bonne nuit à ta maman, et ça me semble encore inconcevable, d’être la maman. »

Que faire de la beauté ? / Lucile Bordes

J’ai été totalement happée par l’écriture de Lucile Bordes. Je me suis laissée porter par ses mots sans savoir où j’allais. Comme vous pouvez le constater sur la photo, de nombreux passages m’ont plu. Vous trouverez quelques extraits ci-dessous.

Un mystère plane dans ce livre. Il est ancré dans la réalité, avec des sujets d’actualité, mais avec une légère dystopie. On se trouve dans un monde proche du nôtre où la situation se dégrade notamment pour les migrants mais aussi pour la narratrice.

Celle qui nous raconte sa vie et le monde dans lequel elle vit s’appelle Félicité. Elle habite au bord de la mer, au Bas-Pays, avec son mari. En 2018, elle est écrivaine et enseignante en littérature à l’université. Un camp pour migrants mineurs va s’ouvrir près de chez elle et amène de nombreux commentaires mécontents de ses voisins qu’elle ne cautionne pas.

Elle ne se trouve plus en adéquation avec sa vie et le monde qui l’entoure. Elle n’arrive plus à écrire. Elle décide de quitter son mari et de s’installer ou plutôt de s’isoler dans un hameau inhabité en montagne (le Haut-Pays).

Dans ce refuge, elle peut être en paix avec elle-même, se consacrer à des activités essentielles : produire sa nourriture pour assurer son autosuffisance et faire de longue promenades. Elle a très peu de contacts. Il y a Côme, l’homme natif de ce hameau qui lui a vendu la maison de ses parents. Mais ils ne se parlent que très rarement, s’ils n’ont pas d’autre choix.

Son quotidien change avec l’arrivée d’une personne. Ensuite elle rompra avec son choix de ne plus écrire pour raconter cette rencontre et son passé dans le carnet d’un soldat venu frapper à sa porte en 2033.

Le titre « Que faire de la beauté ? » traverse les pages de ce roman et amène le lecteur à réfléchir au monde dans lequel il vit. Lucile Bordes ne donne pas de réponses. Elle pose la question et nous offre cette histoire.

J’ai aimé les passages sur le rapport à l’écriture, ceux aussi sur la nature, les moments où Félicité est dans une sorte de contemplation ou de méditation. Il y a un autre thème intéressant, celui des arts, avec notamment l’œuvre de Richard Baquié, « L’Aventure » que je ne connaissais pas et que je suis allée chercher sur Internet.

L’écriture est poétique et mélancolique. Bref tout m’a plu dans ce livre !

Ce fut une lecture commune avec Agnès de Clairville. Je vous invite à lire sa chronique sur Instagram qui vous apportera un autre regard sur ce magnifique roman.

J’avais repéré ce livre lors de la présentation de la rentrée littéraire de VLEEL et commandé à ma libraire. Il se trouve également dans les livres envoyés par Lecteurs.com dans le cadre du Prix Orange du Livre 2022.

Les Avrils ont la bonne idée de joindre à chaque fois un marque-page aux couleurs du livre que j’apprécie beaucoup ! Merci pour cette délicate attention très utile et qui ajoute de la beauté à ce roman.

Note : 4.5 sur 5.

« J’ai depuis longtemps compris que je m’étais trompée en pensant qu’écrire, c’était graver dans le marbre. Je crois maintenant que c’est aller trouver un inconnu et lui donner un bout de papier. Un livre après tout n’est que çà : des mots qu’on tend à quelqu’un qu’on ne connaît pas, sans savoir ce qu’il en fera. »

« L’homme tire. Il assassine l’orang-outan. C’est son job. On exploite l’huile de palme, on en bouffe. Enfin pas moi. Mais les gens de mon espèce, si.

Car je suis de l’espèce,

me disais-je arrêtée au feu rouge en envoyant un message à mon collègue pour lui demander où me garer dans son quartier, quoi que j’éprouve je suis de l’espèce qui bute les orangs-outans et roulera jusqu’au dernier litre d’essence disponible. »

« Si peu des débuts émergeaient encore, j’ai fermé les yeux, le temps d’engloutir tout, nos vies-icebergs, sous-marines, aux trois quarts immergées, qu’est-ce qui flotte, me suis-le demandé, à quoi s’accrocher ? »

« Je me souviens de ma détresse, et du ciel jaune sur la mer.

Que faire de la beauté, j’ai pensé à ce moment-là. La lumière était belle à trembler derrière l’homme éperdu. Comment faire pour qu’elle ne nous porte pas le coup de grâce, ne nous rende pas fous ? »

« La beauté peut être fatale, qui crève à l’improviste la toile de nos vies.

Elle taillade les cœurs inquiets.

La voir, c’est se rappeler d’un coup le tribut qu’on lui doit, se demander comment le payer, et s’il y a moyen de marchander avec elle pour tirer quelque chose du chaos quotidien.

C’était mon travail d’écrivain. »

« Des mois que je n’y arrivais plus, Eddie.

Des mois à me demander quelle place laissait le réel – celui qui traitait, déjà, les migrants d’enculés, n’avait pas peur de Bolsonaro, se foutait de la fonte des glaces et du continent de plastique – quelle place laissait le réel à la littérature ? Quelle nécessité y a-t-il à écrire, par temps d’urgence climatique, migratoire, sociale ? Ce qui était un besoin pour moi ne comptait pour rien, ne servait à rien, et je me trouvais obscène de seulement y penser. »

« Elle a écrit partout, à la peinture blanche, des insultes et des grandes phrases, des dénonciations. Certains les ont prises pour eux. D’autres sont simplement mal à l’aise parce que ses mots sont comme des chiens aboyant à leur passage, et qu’ils ne peuvent plus faire un pas dans la rue sans se faire hurler dessus. »

« Tu es désarçonné. Tu connais le droit à l’oubli, bien sûr. Mais c’est très rare qu’un Ancien le mentionne. La plupart n’en savent rien. Nous sommes nés avant les data centers, les algorithmes, les réseaux sociaux. Comme nous persistons à croire que la vraie vie est hors ligne, l’immense majorité d’entre nous se moque d’avoir un casier web vierge, et nous avons été peu nombreux à demander le retrait des informations nous concernant disponibles sur le net. C’est que nous sommes d’une autre époque, des sortes de dinosaures dont on attend gentiment l’extinction. Ce sera bientôt fait, et nous emporterons avec nous nos histoires inaudibles, trop compliquées, trop lentes. »

« Ils ne peuvent pas entrer en nous. Évidemment tu n’as pas lu Orwell. Tu n’as même jamais eu un livre entre les mains. Tu es de la génération post-écran, le vrai Cyber, un jeune gars « augmenté », comme ils disent. C’est-à-dire pucé, devenu sa propre machine. Tout au plus, soumettant cette phrase à un moteur de recherche, auras-tu accès à la notice bibliographique de 1984, et de là suivant les liens iras voir la bobine d’Orwell – si réconfortante – et lire un ou deux extraits du roman, très brefs, presque des citations. Mais de toutes façons, je te le demande, quel besoin aurais-tu de lire une fiction ? Les gens de ton âge ne lisent plus de littérature depuis longtemps. Dans les rêves, peut-être, persistent les histoires, avec les peurs primitives ? »

« Je me souviens que mes étudiants, à la fin, non seulement ne lisaient plus, mais ne savaient pas trop quoi faire des livres. Ils considéraient l’objet avec circonspection, embarrassés par son épaisseur et la place qu’il prenait dans leurs sacs et sur leurs étagères. Ils ne savaient pas les ouvrir, ni les manipuler. Les livres leur tombaient des mains. Au sens propre. Pas un cours sans le bruit mat de volumes tombés à terre comme des fruits trop mûrs. Je demandais à chacun de poser le livre à plat sur la table et de suivre avec moi, puis me lançais. Lire à voix haute, c’était comme jouer d’un instrument ancien. Ils étaient subjugués, stupéfaits de ce qu’ils entendaient, oubliant d’écouter, pris par la mélodie, le rythme, les silences, ils regardaient ma bouche sans suivre des yeux le texte. »

« Tout ce que m’avait appris l’écriture – l’immobilité, l’endurance, la concentration, l’exactitude, la résistance de chaque chose à qui veut la nommer, le souffle, la course, la gestion de la course – tout ce que m’avait appris l’écriture j’allais l’utiliser contre elle, pour ne plus écrire du tout, et oublier le reste. Arrêter d’écrire, se délester du monde, c’était le même geste. »

« J’ai regardé longtemps le ciel accrocher la ligne des sommets, l’horizon comme une page déchirée en deux.

La vie passe ici sans vivre. C’est extrêmement reposant.

Quand j’écrivais, c’était pour exister. Parce que c’était impossible, sinon, de savoir ce qu’on faisait là.

Je n’en ai plus besoin.

Je t’assure.

Ce carnet dont je suis en train de noircir les pages, ça n’a rien à voir.

J’ai laissé au Bas-Pays le travail de la beauté à sauver chaque jour. Ici elle est indiscutable. N’a pas à être dite. La montagne mesure toute chose, pèse le dehors et le dedans. »

Nouvelle aventure

Un nouvelle aventure s’offre à moi en ce début d’année ! Ma candidature a été retenue pour intégrer le jury du prix Orange du livre 2022 !

Je suis bien sûr folle de joie et excitée. Je me réjouis à l’idée de voir ma petite boîte aux lettres déborder de livres mais surtout j’ai hâte de rencontrer les autres membres du jury. C’est la première fois que je fais partie d’un jury. Ayant déjà participé aux explorateurs de la rentrée littéraire, je pressens que cela va être une belle aventure humaine. J’espère bien évidemment découvrir quelques pépites et vous les partager sur le blog.

Le jury

Le jury est composé de 16 personnes : 6 auteurs, 2 libraires et 7 lecteurs + 1 nouveauté.

  • Le président du jury est Jean-Christophe Rufin.
  • Les auteurs sont Constance Joly (lauréate 2021), Florent Oiseau, Lilia Hassaine, Salomé Baudino et Jean-Baptiste Andréa.
  • Les libraires sont Jérémy Demy (librairie L’Impromptu à Paris) et Antoine Bonnet (librairie Michel à Fontainebleau).
  • Les 6 autres lecteurs : Laurence Bandelier, Thomas Besson, Rachida Bouchemoua, Christelle Grelou, Geneviève Munier (que je connais déjà) et Julien Veron.
  • La nouveauté : un comité de lecture avec d’anciens jurés qui comptera pour une voix.

Le prix

Les livres qui passeront entre mes mains paraissent entre le 1er janvier et le 31 mars 2022. Il s’agit uniquement de romans en langue française et publiés en France. Les auteurs connus sont écartés pour laisser émerger de nouveaux talents. Le prix est doté de 15 000€.

Les dates à retenir de cette 14ème édition

  • Fin mars : sélection des 20 livres
  • 18 mai : sélection des 5 livres finalistes
  • jeudi 9 juin : soirée de remise du Prix à Paris

Avez-vous déjà participé à un jury littéraire ? N’hésitez pas à me donner vos conseils pour être une jurée efficace !

Et je laisse le mot de la fin au président du jury !

Un barrage contre l’Atlantique / Frédéric Beigbeder

Ce roman a été écrit pendant la période de confinement. Frédéric Beigbeder est isolé dans une cabane au Cap Ferret afin d’écrire. Il se sent seul loin de sa femme. Son objectif est d’écrire une ligne par jour. Il est parti du constat que les jeunes, comme sa fille Chloë, ne lisent pas ses romans. Ce n’est pas qu’ils ne lisent pas mais en tout cas pas des textes longs. Il a donc mis de l’espace entre chaque phrase, comme un écrin, pour les mettre en valeur et vaincre Twitter. C’est vrai que cette aération est agréable pour les yeux. Il lance donc avec humour une nouvelle façon d’écrire pour les jeunes générations qui a fonctionné avec sa fille. Voici donc une expérience à tenter : espacer les phrases des classiques !

Il y a de belles phrases auxquelles on ne peut rester insensible. Et puis il y a les souvenirs d’enfance, le divorce de ses parents. A 55 ans, Frédéric Beigbeder fait le bilan de sa vie, et c’est émouvant. Ce livre est d’ailleurs présenté comme la suite d’« Un roman français », paru en 2009 et pour lequel il a reçu le prix Renaudot. Je vous rassure de suite, ces deux livres peuvent se lire indépendamment.

Certes il digresse mais il y a un fil conducteur qui est Benoît Bartherotte et son éternel labeur, élever une digue pour empêcher la disparition de son terrain sous les flots, d’où le titre emprunté à Marguerite Duras.


« Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde. »

Vous retrouverez aussi ses frasques. J’avoue n’être pas au courant ni intéressée par la vie des « people » et du coup de voir apparaître des noms comme celui de Laura Smet me laisse quelque peu perplexe. Je crois que je préfèrerais que les noms soient changés. C’est un roman autobiographique et Frédéric Beigbeder se livre toujours dans ses romans. Après tout pourquoi pas, il dit d’ailleurs avoir fait lire son manuscrit aux personnes concernées avant de le remettre à son éditeur. Et puis il dit que les gens imaginent des vies trépidantes aux écrivains alors que sa vie actuelle est rythmée par le ramassage des jouets de ses enfants dans le salon.

Frédéric Beigbeder nous offre un roman intime et sincère sur le temps qui passe, sur l’importance de la famille. Il observe ses bons et ses mauvais souvenirs, s’attarde sur ceux qui l’émeuvent le plus et affronte ses émotions qu’il fuyait auparavant. J’ai eu le bonheur d’assister à un VLEEL mémorable que vous pouvez voir en replay sur la chaîne YouTube. Vous verrez notamment un invité surprise faire ses confessions à Frédéric Beigbeder, un beau moment d’amitié.

Note : 4.5 sur 5.

« Mes phrases respecteront la distanciation littéraire. »

« Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

 

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

 

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques. »

« Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas. »

« Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

 

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas. »

« Je sais aujourd’hui que mon malheur résulte de moi uniquement. »

« J’ai bien profité du monde précédent car j’ai toujours eu l’intuition que, plus tard, ce serait la grosse merde, et maintenant que ça y est, nous y sommes, je cours me réfugier dans un paradis endigué. »

« Je me prends pour un poète, alors que je ne suis qu’un phraseur. »

« Benoît Bartherotte est le fil conducteur de ce récit ; chaque fois que je m’égarerai, vous le verrez réapparaître.

 

Depuis quarante ans, il jette des rochers dans l’océan, à la pointe du Cap Ferret. »

« Certaines phrases se surestiment : elles se prennent pour des maximes, comme une instagrammeuse se prend pour une star.

 

Mes phrases préférées sont les phrases qui n’ont pas d’autonomie.

 

Celle qui ont besoin des autres pour exister.

 

Celles qui ne tiennent pas debout toutes seules.

 

Je les trouve plus émouvantes, isolées et cependant reliées.

 

Elles flottent.

 

Ce sont des phrases sans gravité, des silex gonflés à l’hélium.

 

Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre.

 

Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.

 

Bartherotte est le Sisyphe gascon. »

« La première fois que j’avais rencontré Claude Lanzmann, c’était sur le plateau de « Rive droite / Rive gauche » en 1997.

 

Je me souviens d’une réplique merveilleuse.

 

Ardisson le présente : « Nous recevons Claude Lanzmann, le réalisateur de La Shoah. »

 

Et Claude de rectifier immédiatement : « Ah non, La Shoah, c’est Hitler. Moi c’est Shoah. » »

« Il y a deux sortes d’humains : ceux qui ont du sable dans leurs chaussures, et ceux qui n’ont pas de sable dans leurs chaussures.

 

Benoît appartient à la troisième catégorie : ceux qui ne portent pas de chaussures. »

« Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste et pourtant je ne cesserai jamais de l’admirer.

 

Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.

 

L’âge ingrat dure toute la vie.

 

Le départ de ma fille aînée ma brisé le cœur. »

« Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.

 

Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné. »

« Tous les matins, mon père me réveillait en me chatouillant la plante des pieds qui dépassaient des draps.

(Ici, pleurs abondants.) »

« L’amour, même vieux, usé et fatigué, reste de l’amour. »