L’archiviste / Alexandra Koszelyk

Un nouveau roman d’une autrice chouchou, je n’ai pas résisté longtemps. En plus VLEEL a eu la bonne idée d’organiser une rencontre avec Alexandra Koszelyk et ce fut un régal de l’écouter.

Le roman se déroule en Ukraine, en temps de guerre. L’identité de l’ennemi et occupant n’est jamais mentionnée. Le personnage principal s’appelle K. C’est une jeune femme archiviste qui a participé au sauvetage du patrimoine ukrainien en cachant des œuvres dans les galeries souterraines de la bibliothèque où elle travaille. Un jour, l’Homme au chapeau arrive et lui demande de modifier certaines œuvres afin qu’elles ne transmettent plus les valeurs de la patrie ukrainienne. Pour l’obliger à falsifier ces livres, partitions, tableaux, etc., l’Homme au chapeau lui fait du chantage en faisant peser une menace sur sa mère souffrante et sa sœur jumelle Mila. Cette dernière est journaliste et photographe. L’Homme lui dit qu’elle est retenue prisonnière. L’Homme au chapeau est l’incarnation du Mal. A partir du moment où K modifie des œuvres, elle se transporte dans leur passé. Le lecteur plonge avec elle dans l’histoire de l’Ukraine. Tout un imaginaire surgit et des ombres apparaissent.

Ce livre ne parle pas de la guerre mais de ce qui se passe dans les souterrains. A travers ces œuvres, on découvre des événements historiques comme Holodomor, une famine des années 1930 qui a durement touché les Ukrainiens, ou Tchornobyl qu’on connaît mieux. Ce qui est également passionnant, c’est que l’autrice nous fait aussi découvrir des artistes ukrainiens. Depuis la rencontre VLEEL, j’ai commandé un recueil de poèmes ukrainiens, notamment du poète Taras Chevtchenko qui est très présent dans ce roman. Les arts y ont une large place. On s’attache à K et on ressent sa souffrance devant cette tâche qui l’oblige à détruire sa culture et ses racines. Et on s’interroge, comme K, sur ce que l’on ferait ou pas pour sauver ce patrimoine inestimable. Aurait-on le courage de s’opposer à l’Homme au chapeau ?

Les grands-parents d’Alexandra Koszelyk sont Ukrainiens. Elle voulait faire un livre digne pour le peuple ukrainien. Le passé et le devoir de mémoire sont essentiels car comme elle le dit : « l’histoire est importante pour savoir où l’on va ». Que peut-on transmettre aux futures générations quand tout a été détruit ? Les mots et le langage ont également une importance forte, notamment quand l’Homme au chapeau demande à K de changer les mots de l’hymne ukrainien. On peut faire le parallèle avec les fake news aussi. L’histoire pourrait se passer ailleurs. La guerre détruit une culture, on pense à la Syrie où des œuvres majeures ont été démolies.

Vous l’avez compris, c’est un coup de cœur pour moi. Je suis ravie de retrouver la plume poétique aux mots justes de cette autrice chouchou. J’ai beaucoup aimé ce livre engagé qui résonne tout particulièrement dans l’actualité. Ce roman à dimension universelle est aussi un hommage à la résistance du peuple ukrainien.

Merci Alexandra Koszelyk et Aux forges de vulcain pour ce magnifique texte

Dans le replay et le podcast VLEEL, vous pourrez notamment avoir des conseils de lecture et d’un film pour ceux qui s’intéressent à la culture ukrainienne.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La nuit était tombée sur l’Ukraine.
Comme à son habitude, K était assise au bord du lit, attendant que sa mère s’endorme. La jeune femme était revenue vivre dans l’appartement de son enfance, après la crise qui avait laissé sa mère infirme. Une fois que les traits de celle-ci se détendirent, que sa respiration devint paisible, qu’elle retrouva sur son visage cette lucidité que l’éveil lui ôtait, K sortit de la chambre et referma la porte avec douceur. Dans la cuisine, elle prépara un café et, pendant que l’eau chauffait, alluma une cigarette, appuyée contre la fenêtre. Son regard se perdit dans la ville où les réverbères diffusaient une lumière douceâtre.
Des images de l’invasion lui revinrent.
La sidération le jour même, la bascule d’un temps vers un autre, ouvert à d’effrayantes incertitudes, cette faculté déjà de percevoir qu’un point sans retour venait d’être franchi… Comment aurait-elle pu se dire qu’un passé, dont chacun possédait encore le souvenir, allait redevenir l’exacte réalité ? N’apprend-on donc rien des leçons de la guerre ? »

« Les sous-sols de la bibliothèque avaient constitué une cachette idéale. Les choses s’étaient précipitées, il avait fallu faire vite, les archivistes de la ville avaient décidé que cette ancienne abbatiale, avec ses nombreuses galeries souterraines, était le lieu idéal pour entreposer les œuvres. Les objets étaient arrivés portés à bout de bas, acheminés par des hommes, des femmes et des enfants, comme si c’était leur propre cœur tombé au sol. Les longs couloirs s’étaient remplis, le profane avait peu à peu côtoyé le sacré, sans distinction ou hiérarchie. Tout le patrimoine de la région et une partie de celui de la nation s’étaient retrouvés là, dans ces galeries souterraines, à dormir à l’abri des bombes.
Puis la ville avait été prise.
Les autres conservateurs n’étaient plus revenus. Certains étaient morts, engloutis par les combats, d’autres s’étaient exilés quelque part plus à l’ouest.
K était restée seule à garder les archives et les trésors du sous-sol : c’était son choix. Elle s’était décidée sans hésitation. »

K s’attardait rarement dans les rues, où elle peinait à retrouver les échos de l’ancien temps. Il n’y avait plus que les livres pour rejoindre le chemin de ce qu’elle connaissait. Au cœur de tous ces ouvrages, l’oralité du monde s’était effacé au profit de la page et de l’encre. L’écrit est ce chant silencieux qui conserve les productions de l’esprit au long des siècles : qu’est-ce qu’une langue, si ce n’est une musique au secours d’une idée, une harmonie et un rythme portés par les trouvailles de l’imaginaire ? »

« Les ombres suivaient K. Mortes depuis longtemps, elles n’avaient que cette jeune archiviste pour ne pas s’habituer au désespoir de leur fin. Tomber dans l’oubli était leur crainte unique, cela anéantirait définitivement tout ce qu’elles avaient été. Ces ombres ont besoin d’elle pour garder leur consistance, vivre près de ce qui fait les œuvres d’art, afin de ne pas disparaître tout à fait. »

« Sans tourner la tête, elle sut à l’odeur de la réglisse que l’Homme au chapeau venait de revenir. Il flânait dans les différentes galeries, déplaçait des livres, en emportait d’autres. Sa présence était à l’image des ennemis dans son pays. Il occupait le territoire, imposait ses règles, détruisait arbitrairement des œuvres, celles qu’on oublierait le plus facilement, et exigeait de K d’en falsifier d’autres, celles qu’il jugeait plus estimées. »

« Tout ce temps où elle était à la tâche, elle évitait de penser au prochain remaniement. Tout aussi éprouvant que l’Holodomor, Tchornobyl et ses particules invisibles attendaient leur négation historique. L’Homme au chapeau lui demandait de faire peser la responsabilité de cette catastrophe sur son peuple, le rendre coupable de ce mal. »

« A la fin de la journée, il me tendait toujours un coquelicot, fleur de sang des cosaques à la tige délicate. Il chuchotait alors : « Nous avons jusqu’à sa flétrissure pour nous dire notre amour ! » Ces fleurs sont à notre image : des éphémères dont la grâce ne tient qu’à ces secondes où nous sommes réellement vivants. Le reste… »

« Un journaliste à l’époque s’était même demandé si les Ukrainiens avaient ça dans le sang, cette façon de s’unir et de faire face, sans chef et sans hiérarchie, chacun étant le membre d’un essaim inextricable. »

« Elle courut à travers le lacis des ruelles. Elle se retrouva sur les remparts, dans cette obscurité qu’elle aimait de plus en plus, de celle qui fait lire le monde entre les lignes. Elle fixait un horizon indécelable, qu’elle savait là absorbé par le noir. »

« Les textes sont des tissus que les êtres portent, même quand ils sont nus. »

Le bord du monde est vertical / Simon Parcot

Dès les premières lignes la poésie est au rendez-vous. Ensuite on découvre la cordée avec les deux chiens à l’avant, puis Ysée en tête, suivie de Vik, Solal et Gaspard en dernier, le chef de cordée. Chacun a sa place et son rôle. On fait appel à eux pour des missions de sauvetage. Ils se déplacent en montagne, par tous les temps. En ce moment c’est l’hiver, la cordée avance doucement dans la neige ou sur la glace pour atteindre le chalet de Masha, La Tanière. Ils y passeront la nuit avant d’aller au Reculoir, une zone perdue au bout du monde. Leur mission est de rétablir le courant pour le père Salomon. Sur leur traineau se trouve le matériel nécessaire : des poteaux de bois et des câbles de rechange. Mais Gaspard cache une autre mission à ses compagnons de cordée. Il sait d’ores et déjà qui l’accompagnera ou pas dans la seconde partie du voyage. Son objectif est d’arriver au sommet de la Grande. Personne n’y est encore parvenu. Gaspard, comme beaucoup d’autres, a dû abandonner. Cette fois-ci le père Salomon a une idée pour l’aider dans sa quête qui prend alors une voie mystique.

Ce premier roman plonge le lecteur dans la nature, au cœur des montagnes enneigées. Vous aurez certainement envie de savoir si Gaspard arrivera au sommet.

Ce livre fait partie des 5 finaliste du Prix Hors Concours 2022. Rendez-vous lundi 28 novembre pour connaître le lauréat de cette année !

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. »

« C’était une de ces nuits d’ivresse qui n’a pas de fin, une interminable cavalcade nocturne où l’on dévale la vie dans une folie que seules les étoiles consacrent. »

« Roche et gel en guise de ciel : voici la Montagne sans sommet, voici le Bord vertical du monde. »

« Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime. »

« Bref, c’est pas la mort que je cherche, c’est la vie ! Car la montagne est un exhausteur de goût, un exhausteur de vie ! »

Clara lit Proust / Stéphane Carlier

Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire. Elle vit avec JB, un pompier, bel homme que tout le monde lui envie. C’est le gendre idéal, mais il ne la fait plus rêver du tout.

Un jour, un client oublie un livre au salon de coiffure. Elle l’emmène chez elle, l’oublie sur une étagère. Quelques mois plus tard, alors qu’elle est seule et qu’il neige, elle tombe sur ce livre et décide d’en commencer la lecture. Sa vie va changer à jamais. Emportée par sa lecture, elle va enchaîner les tomes de la célèbre œuvre de Proust, A la recherche du temps perdu.

Peu à peu, elle va se rendre compte que sa vie de coiffeuse ne lui suffit plus. Elle rêve d’autre chose. Et ce livre raconte comment elle va oser changer de vie en essayant de donner envie de lire Proust.

Ce roman est une ode à la littérature. Il rend hommage au pouvoir des livres. Il est très agréable à lire, avec un petit côté « feel-good » et de l’humour. Il plaira à de nombreux lecteurs. Peut-être vous donnera-t-il aussi envie de lire Proust !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Mme Habib sur le trottoir, en chemisier malgré le froid, tend le bras pour éloigner sa cigarette, l’autre est replié sous sa poitrine. A la fois raide et frissonnante, elle examine la vitrine de son salon comme si elle cherchait à en percer le mystère. »

« Son Flynn Rider, dont la seule évocation suffisait à électriser jusqu’à son petit orteil, lui fait autant envie qu’une assiette de charcuterie après une dinde de Noël. »

« C’est drôle, ça fait des années qu’elle n’y a pas repensé. C’est sa lecture qui a réveillé ce souvenir, comme s’il était caché derrière un paravent que Proust aurait déplacé avec une infinie délicatesse. »

« Lenteur et vigilance, détente et concentration. Proust, c’est son yoga.
Bien le lire, c’est aussi ne pas hésiter à sauter des passages. Ce sont quelquefois cinq pages qu’elle survole avant de reprendre sa lecture au début d’un nouveau chapitre. Sur les plus de quatre mille pages au total de la Recherche, il y a de la marge. Elle le fait sans état d’âme, certaine que même Marcel, s’il se relisait aujourd’hui, se trouverait trop long par moments. »

« Je l’ai ouvert, un matin, un beau matin d’automne dans le parc de l’hôpital, et ç’a été l’éblouissement. Tout m’a parlé, tout de suite. Cette délicatesse, ce sens du beau. Ce type que sa fragilité obligeait à vivre reclus, qui consacrait des pages à ses endormissements ou à décrire un buisson d’aubépines. Il avait aussi peu sa place dans le monde que moi. Je n’étais plus seule. J’étais sauvée. »

« Ces pages ont un pouvoir consolateur équivalent voire supérieur à celui du soleil ou du chocolat et elle s’en enfile cent cinquante en trois jours. »

« Nostalgie diffuse Il tape sur des bambous de Philippe Lavil. Ça sent Shalimar, la laque Infinium et le cheveu chaud. Le petit monde de Cindy Coiffure. Clara le voit, l’entend, l’éprouve et comprend alors qu’il ne lui suffit plus. »

La rencontre des 68 premières fois 2022

De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cet après-midi. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram.

D’abord quel plaisir de retrouver des têtes connues en arrivant, de rencontrer en vrai des lectrices et lecteurs passionnés avec qui j’avais échangé uniquement via la page FB des 68 ou d’autres réseaux sociaux. Je n’ai jamais vu autant de Joëlle dans une pièce !

Ce fut une rencontre un peu particulière, l’équipe des 68 à l’origine de cette initiative passait le relai à une nouvelle équipe. C’était un moment chargé d’émotions.

Il y a eu deux tables rondes animées par Marie Jouvin alias Troublebibliomane. Une première autour du thème de l’édition d’un premier roman avec Christophe Perruchas, Aurélia Ringard, Charlotte Pons, Julie Ruocco et Delphine Pariente. Puis une seconde table sur le thème de l’écriture avec Isabelle Boissard, Zoé Derlyen, Marie Mangez, Amina Damerdji et Marie Vingtras.

Nous avons pu discuter et faire dédicacer les livres des 9 autrices et de l’auteur présents, soit la moitié de la sélection des 2022. Des gens très drôles et abordables, bref un moment privilégié et suspendu dans ce magnifique lieu qu’est l’hôtel Massa de la Société des Gens et des Lettres (SGDL).

Je repars avec plein de souvenirs et l’envie de poursuivre cette aventure en 2023 avec la nouvelle équipe pour découvrir encore et toujours des primo-romanciers. Si l’aventure vous tente, rendez-vous en février pour les inscriptions !

Dans mon sac à dos rempli de livres, que j’ai pesé avant de partir en me demandant si c’était bien raisonnable d’être aussi chargée, j’ai également ramené un magnifique petit cadeau que je me suis offert après la rencontre et que je vous montrerai mercredi sur mon compte Instagram. C’est déjà noël pour moi !

Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

A retrouver également les articles sur mon blog avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Tu mérites un pays / Leïla Bouherrafa

Layla est une jeune femme réfugiée en France. Marie-Ange, l’assistante sociale qui l’aide dans ses démarches et dans son intégration, lui remet une convocation pour un « entretien individuel de naturalisation » en lui disant « tu dois être la jeune femme la plus heureuse du monde ». Mais Layla n’arrive pas à se réjouir. Sa vie à Paris et ce qu’elle y voit lui font douter de son objectif, devenir Française.

Elle décrit sa vie entre l’hôtel social insalubre où elle vit avec d’autres femmes, le Dorothy, et son travail au café de Mme Meng. Elle partage sa chambre avec Sadia, une Algérienne qui se fait appeler Nadia et s’entraine à parler avec l’accent Marseillais. Layla voit Sadia comme un tigre, une femme incroyable au caractère fort. Mais une nuit, elle découvre que Sadia se fait humilier contre quelques euros. Quelle vie leur offre la France ?

Les chapitres s’enchaînent avec un flot de critiques sur l’administration et la France de manière générale. Layla ne comprend pas pourquoi la Mairie de Paris veut fermer le manège de Momo parce que sa barbe est trop longue. Elle ne comprend pas pourquoi Claude, une vieille femme, aide-soignante retraitée, Française, se retrouve à la rue suite à l’effondrement de son immeuble à Bagnolet. Elle ne comprend pas pourquoi les délais pour être relogé sont si longs. Et puis elle ne comprend pas pourquoi il lui faut perdre son identité pour être naturalisée alors qu’elle a déjà perdu un pays et sa famille.

Tous les titres de chapitre commencent par « Sur ce qui… ». L’autrice utilise beaucoup les répétitions pour marquer son propos. Sous une fausse candeur, avec beaucoup de colère, elle dénonce toute l’aberration du système français. Elle fait le portrait très touchant d’hommes et de femmes. C’est un roman très humain et bourré d’humour, même si le propos est très unilatéral.

Dans cette satire, Leïla Bouherrafa témoigne de situations réelles qu’elle a entendues auprès de jeunes réfugiés à qui elle a enseigné le français. C’est un livre intéressant, très actuel et qui permet de changer de point de vue, de se mettre à la place de personnes en exil, dans un pays étranger dont il faut apprendre la langue, les mœurs et les coutumes.

Merci Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Prologue :
« Même une allumette peut provoquer un incendie. »

Incipit :
« Je rêvais souvent que j’étais une anguille.
C’était toujours le même rêve. Je regardais la mer, et cette mer était trouble et agitée quand, soudain, j’apercevais dans l’eau une anguille qui nageait à contre-courant en se faufilant, c’est-à-dire qu’elle ne nageait pas tout droit mais en zigzaguant, comme un serpent. »

« A la fin de notre rendez-vous, elle s’est levée pour me serrer la main et me raccompagner à la porte comme elle le faisait toujours, et c’est là que j’ai fait n’importe quoi.
Et c’est là que cette histoire a commencé.
Et c’est là que j’ai commencé à me disloquer.
Au moment de nous quitter, Marie-Ange m’a lancé : « A la semaine prochaine, jeune fille ! » et je ne sais pas pourquoi, sûrement à cause de l’anguille que j’avais dans la tête, ou bien de ce qui était écrit en grosses lettres noires sans poésie ni sentiment, je lui ai répondu l’une des pires choses à dire si l’on tenait à devenir français.
Je lui ai répondu : »Inch’Allah. »
« Inch’Allah », c’est une expression arabe qui signifie « Si Dieu le veut. »
Ça peut vouloir dire l’espoir.
Ça peut vouloir dire la fatalité.
Ça peut vouloir dire l’un ou l’autre, ou les deux à la fois, mais en tout cas vous pouvez être certains que c’est l’une des pires choses à dire si vous tenez à devenir français. Dès que j’ai réalisé mon erreur, je me suis reprise aussitôt et, mine de rien, comme si je n’avais pas dit ce qu’il ne fallait surtout pas dire une seconde plus tôt, j’ai lancé à Marie-Ange : « A bientôt ! », qui est une formule bien plus acceptable si l’on tient à devenir français. Mais c’était trop tard. Malgré son sourire, j’ai bien vu dans ses yeux de fourmi qu’elle pensait qu’il lui restait encore du boulot. »

« L’exil, c’est vivre en permanence avec une bombe à l’intérieur de soi. »

« J’avais menti au docteur Bailleul.
Tout me manquait. Et je manquais de tout.
De glucides comme d’amour.
D’amitié comme de fer.
Ce qui me manquait le plus, c’était ma mère restée au pays contre sa volonté, ma cousine Malika, mon cousin Jamil, mon oncle Farouk, et le ciel. »

« A part Momo, la plupart des clients qui fréquentaient son café étaient des types paumés qui donnaient tous l’impression d’avoir perdu quelque chose. Leur femme ou leur travail, mais la plupart du temps il s’agissait de leur dignité, et c’est ce qui faisait que le café de Mme Meng avait toujours un air de cour des miracles bien avant que le miracle ne se produise. »

« Voilà pourquoi ils pensaient tous qu’elle était folle, parce que l’être humain est comme ça, toujours prompt à juger son prochain alors qu’il a tort la plupart du temps. »

« Avant, je pensais que la folie c’était une chose qui rampe et se glisse à l’intérieur de vous, mais maintenant je sais que la folie c’est quelque chose en vous. Comme une petite graine qui peut germer et grossir au cours de la vie. »

« J’avais toujours pensé que la nationalité française était comme un bouclier, mais ce matin, en parlant à Claude qui avait passé toute sa vie comme aide-soignante à torcher des culs pour que personne ne l’aide désormais à torcher le sien, je me disais que finalement personne n’était à l’abri. »

« C’est terrible comme sensation d’être pris au piège dans les croyances d’autres que soi. »

« Le docteur Bailleul a esquissé un léger sourire puis elle m’a dit que je devrais apprendre à regarder les choses autrement, mais elle ne l’a pas dit comme ça car elle était psychologue et il fallait toujours qu’elle dise les choses autrement que le reste de la population mondiale
Elle m’a dit : « Tu devrais changer de perspective, Layla, cela pourrait t’aider à mieux comprendre ce que tu ressens à l’intérieur de toi. » »

« Lorsque Marie-Ange a eu fini de m’apprendre tous les bienfaits qu’il y avait à être français, elle m’a demandé de réfléchir pour notre prochain rendez-vous à ce qui, selon moi, fondait la France. J’ai cru que j’avais mal entendu, mais elle a ajouté que je devais penser aussi à ce qui faisait un Français et ça m’a plongée dans un profond désarroi parce que je ne voyais aucun point commun entre tous les Français que je connaissais. »

« Moi, j’étais bien sûr tout à fait contre qu’on tire sur des policiers à coups de feux d’artifices, mais je savais aussi qu’en tant que femme, étrangère dans un pays étranger, une fois la nuit venue, je redoutais tout autant les policiers et les jeunes du quartiers des Amandiers que le ministre de l’Intérieur.
La nuit, tous les hommes sont gris. »

« J’ai dit à Claude : « Merci Claude ! », puis j’ai ajouté : « C’est la première fois qu’on m’offre une fleur » car je voulais vraiment qu’elle le sache.
Il me semblait que c’était important. »
J’aurais trouvé ça vraiment terrible qu’elle ne le sache pas.
Dans la vie, il faut toujours dire les choses qui nous semblent importantes. »

« Les intellectuels français pensent toujours qu’être français est la meilleure chose qui puisse vous arriver. C’est leur déformation professionnelle à eux. »

« Ça m’a sauté aux yeux que la France était un paon.
Un pays trop fier qui avait un avis sur tout.
Sur tout sauf, bien entendu, sa propre médiocrité.
La France était un paon.
Un  drôle de paon, beau, sublime et majestueux, qui se pavane, persuadé qu’il est le plus beau, le plus sublime et majestueux de tous les paons et que tous les autres paons du monde ne peuvent avoir ni plus belles plumes, ni meilleur cœur, ni plus grande âme. »

« Là-bas, ma mère disait souvent, presque autant de fois qu’elle respirait, que le temps passé à penser à un homme était toujours du temps perdu. Chaque fois qu’elle nous surprenait Malika et moi en train de parler des garçons que nous aimions, elle nous interrompait pour nous dire qu’aucun homme n’était et ne serait jamais plus beau que notre liberté. »

« Je pense que, dans la vie, il y a des choses qui ne devraient jamais avoir à se réclamer.
Si je devais n’en citer que quelques-unes, je dirais l’amour, un corps, un logement.
Un pays. »

« La vérité, c’est que je ne savais pas crier.
Là d’où je viens, la douleur, elle s’avale et se retient.
Là d’où je viens, on apprend aux femmes, dès leur plus jeune âge, à ne pas crier.
À souffrir en silence, puis à transmettre ce silence, de mère en fille, de génération en génération, comme s’il s’agissait d’un bijou d’une grande valeur, un bijou précieux, qui serait, par exemple, comme une belle bague aux perles bleues.
C’est pour ça que je ne savais pas crier.
Là-bas, comme ailleurs, on préfère toujours la douleur des femmes aux cris.
Il m’arrive souvent de penser que si, un jour, j’avais la chance majestueuse d’avoir une fille, la première chose que je ferais, ce serait de lui apprendre à crier.
Je lui apprendrai, je le jure sur ma vie.
Je lui dirai : « Ma fille, tu dois crier comme tu respires, par le ventre. »
Je lui apprendrai à cracher aussi.
À cracher toute les couleuvres – ou bien les anguilles – qu’on lui forcera à avaler, à retenir et à cacher.
Je lui dirai : « Tu dois crier comme tu respires, par le ventre. »
Je lui dirai : « Crache ma fille. »
Et je le lui dirai trois fois. « Crache, crache, crache. » »

« J’ai commencé à tourner les pages du dictionnaire à la recherche de qui était Marguerite Duras.
C’était écrit en grosses lettres noires.
Sans poésie ni sentiment.
Car c’est toujours comme ça qu’écrit l’Académie française.
En grosses lettres noires.
Sans poésie ni sentiment.
Comme si les mots n’étaient rien d’autre que de vulgaires traits noirs sur du papier blanc. »

« Elle me regardait m’agiter en me reprochant de voir mal les choses.
Elle me disait que j’étais si obsédée par ce pays et ma nationalité que j’étais incapable de voir les choses telles qu’elles étaient et que je ne voyais que ce que je voulais voir. »

« Aucun lieu n’échappe à la violence. Où que vous soyez sur cette planète, vous pouvez être à peu près sûr qu’un truc bien dégueulasse s’y est produit.
C’est comme si la violence venait toujours du même endroit, et que cet endroit était les hommes. »

« J’étais allée au Monoprix de la rue Pelleport. Le vigile n’avait pas pu s’empêcher de me suivre dans les allées pour s’assurer que je ne vole rien, mais il était aussi discret qu’un agent des services d’hygiène de la Ville de Paris alors je l’avais repéré facilement. »

« Quand j’ai sorti les fleurs de sous le lit, elles étaient recouvertes de poussière et les pétales étaient aussi noirs et secs que le cœur de la maire de Paris. »

« Dans mon pays, on dit qu’il y a trois choses que l’être humain ne se lasse jamais de contempler : la mer, le feu et le malheur des autres. »

« Le paysage qui s’offrait à mes yeux était si beau que j’en ai eu le souffle coupé et ça m’a rappelé que, dans cette vie, le souffle peut vous être coupé par autre chose que par des coups. »

Les enfants endormis / Anthony Passeron

Quelques photos, des films super-8, Anthony Passeron trouve peu de matériaux sur son oncle Désiré. Dans la famille, personne ne parle de lui. Il sent de la colère ou de la tristesse quand il pose des questions, mais surtout il se heurte à des murs de silence.

Les chapitres alternent entre les recherches scientifiques sur le virus du sida et le récit intime de l’histoire familiale de l’auteur. A la manière d’une enquête, il reconstitue le passé, la vie de son oncle, Désiré, mort du sida. Il se droguait à l’héroïne et échangeait les seringues avec d’autres personnes.

Roman social ou sociologique, il met en lumière une période en France où le sida et la drogue touchait aussi des familles dans les campagnes, ici l’arrière-pays niçois dans les années 1980, et pas uniquement dans les grandes villes ou chez les homosexuels.

Il raconte les longues et nombreuses recherches, les essais infructueux, les tests abandonnés. Ces scientifiques qui continuent coûte que coûte de chercher un traitement efficace pour stopper ou ralentir toutes ces morts.

Anthony Passeron fait également le portrait de sa grand-mère, la patronne de la famille, qui vit dans le mensonge et le déni la plupart du temps, peut-être pour mieux affronter la situation et les qu’en-dira-t-on. Il aborde aussi la question de la peur du sang contaminé dans les hôpitaux et l’impuissance à soigner.

Un premier roman très intéressant et passionnant, au ton juste et pudique, touchant. Une belle pépite de cette rentrée littéraire à ne pas manquer ! J’ai hâte de lire le prochain livre de ce jeune écrivain.

Prix Première Plume et Prix Wepler 2022

Note : 5 sur 5.

Prologue :
« Un jour, j’ai demandé à mon père quelle était la ville la plus lointaine qu’il avait vue dans sa vie. Il a juste répondu : « Amsterdam, aux Pays-Bas. » Et puis plus rien. Sans détourner les yeux de son travail, il a continué à découper des animaux morts. Il avait du sang jusque sur le visage. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu’on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d’abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s’est rendu compte que cela n’avait rien à voir avec l’herbe ou l’alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d’eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Ma grand-mère incarnait encore l’autorité de la famille, mais ce qui était en train de se produire la sidérait avec une telle violence qu’elle ne savait plus comment réagir. Elle traversait de longues phrases de déni, suivies de brefs moments de lucidité, dont il fallait profiter pour que les choses avancent avant qu’elles ne soient de nouveau immobilisées pendant des semaines.
Incapable de fonctionner autrement, Louise ne pouvait évoquer cette situation qu’en recourant à des euphémismes incompréhensibles, des balivernes niant la réalité, cruelle, violente, implacable… Dans sa bouche, la toxicomanie devenait « des bêtises », les cures de désintoxication « du repos », le sida « une maladie » et, plus tard, son fils mort serait « une étoile montée au ciel ». Comme si n héroïnomane pouvait finir à la droite du Père. » 

« De son côté, ma grand-mère se raccrochait aux rendez-vous qu’elle obtenait pour son fils auprès des médecins de l’hôpital l’Archet. Ces derniers, d’ordinaire si savants, se faisaient taiseux. Ils observaient, davantage qu’ils ne soignaient. Ils communiquaient par des silences ou des soupirs. Arrêter la drogue définitivement, c’était leur unique recommandation. Ils admettaient l’insuffisance de leurs connaissances sur cette maladie et attendaient de nouvelles informations de Paris ou des États-Unis. Ils étaient incapables d’aller au-delà d’un diagnostic qui résonnait comme une condamnation à mort, et, pour l’heure, leurs prescriptions se limitaient à quelques conseils concernant la vie quotidienne : laver les couverts de Désiré à part avec de l’eau de Javel, éviter les objets coupants, ne pas fréquenter de personnes atteintes de maladies, même bénignes. En cas de blessure, éviter de toucher le sang de Désiré autrement qu’avec des gants en latex, puis tout nettoyer à l’eau de Javel, encore.
L’odeur de la javel. C’est le seul souvenir olfactif qu’il me reste de la maison de mes grands-parents. L’odeur du désespoir de Louise, ramenant son fils de l’hôpital, comme le premier pestiféré du village depuis la fin du Moyen Âge. Même dans un si grand hôpital, même dans une si grande ville, personne ne pouvait rien faire pour Désiré. »

« A chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« Cette première maladie éprouvait son corps déjà maigre et pâle, meurtri par les années d’héroïne. Brigitte tâchait de s’occuper d’Émilie, c’est donc Louise qui se rendait au chevet de son fils. Elle reconnaissait sa chambre dans le dédale de l’hôpital grâce à une pastille rouge collée sur sa porte. Ce qu’elle avait pris d’abord pour une considération particulière n’était que le début d’une salve d’humiliations qui ne cesseraient plus. Elle arrivait souvent en début d’après-midi et trouvait le plateau-repas de son fils abandonné devant la porte. Il était toujours le dernier à recevoir des soins, quand on n’oubliait pas tout simplement de s’occuper de lui. Un jour, elle a retrouvé Désiré couvert de sang séché. Aucun aide-soignant n’était venu le nettoyer à la suite d’une hémorragie. Ma grand-mère s’apprêtait à hurler, lorsque mon oncle l’en a empêchée. « Arrête, maman, ça va. On va se débrouiller. » Louise commençait à comprendre. Elle a nettoyé le sang de son fils elle-même. Ce sang qui collait une frousse terrible à tout le personnel de l’hôpital, ce sang qu’elle lui avait pourtant légué et qui n’en finissait plus de le tuer. »

« En trois phrases, ma mère venait de me donner ma part d’héritage du fardeau familial. Ces réponses ont amené avec elles des océans de questions que je ne pouvais pas lui poser. Elle était épuisée par ce qu’elle venait de révéler. »

« Le sida en avait fini avec nous. Il s’en était allé saccager d’autres corps, gâcher d’autres rêves de vies simples. Il ne laissait derrière lui que les survivants d’une famille sonnée, s’échangeant des comprimés incapables de les endormir pour oublier, quelques heures, des souvenirs qui les hanteraient pour toujours. »

« C’est la première fois qu’on me parle de mon oncle ainsi, sans détour, sans colère. Je comprends que ce qui reste de lui n’existe plus que dans la mémoire d’une survivante. Avant de raccrocher, confus, comme lorsqu’on revient d’un long voyage dans le temps, je la remercie d’avoir mis des mots sur une vie que je ne pensais plus pouvoir rendre à la lumière. »

Quand tu écouteras cette chanson / Lola Lafon

Encore un titre remarquable dans la collection « Ma nuit au musée » de Stock. Cette fois-ci c’est Lola Lafon qui décide et accepte de passer une nuit dans l’Annexe, le Musée d’Anne Frank à Amsterdam. Lieu où la jeune fille a passé deux ans cachée avec sa famille dans un petit appartement. Tout a été reproduit à l’identique, pour montrer leurs conditions de vie pendant la seconde guerre mondiale. L’issue est malheureusement connue : Anne Frank et sa famille ont été arrêtés et déportés. Anne, sa mère et sa sœur Margot sont mortes dans des camps de concentration. Seul son père, Otto Frank a survécu. C’est lui qui a récupéré le journal de sa fille et a autorisé sa publication.

Lola Lafon a rencontré une partie du personnel du musée. Dans leurs discussions, il apparaît clairement qu’Anne Frank doit être considérée comme une écrivaine. Son journal a plusieurs versions. L’adolescente écrivait et réécrivait des passages. Elle voulait être lue. Alors que la publication de ce journal a fait d’elle un symbole de la Shoah. Ce livre permet de replacer le journal dans son contexte, d’en apprendre la véritable histoire et c’est passionnant.

Dans ce récit intime, Lola Lafon livre sa réflexion sur l’écriture. Elle parle de sa famille, immigrée juive d’Europe centrale, de cet héritage lourd à porter et plein de silences. Elle retarde le moment d’entrer dans la chambre d’Anne Frank, car c’est un pas difficile à franchir, une porte qui s’ouvre sur un passé, un deuil à faire qu’elle dévoilera à la toute fin du livre. Ce sont dans les dernières pages que le lecteur comprend alors le titre « Quand tu écouteras cette chanson » et c’est très émouvant.

Tout en sensibilité, délicatesse et pudeur, ce récit est magnifiquement écrit, à la fois intime et universel. Il est essentiel. Il a eu le Prix des Inrockuptibles et le Prix Décembre 2022.Comme beaucoup, j’ai lu le journal d’Anne Frank adolescente et j’avoue ne plus m’en souvenir. J’ai racheté une édition poche pour pouvoir le relire et le transmettre à ma fille par la suite.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est elle. Une silhouette, à la fenêtre, surgie de l’ombre, une gamine. Elle se penche, la main posée sur la rambarde, attirée sans doute par un bruissement de rires, dans la rue : celui d’un élégant cortège de robes satinées et de costumes gris. »

« Anne n’œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N’oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum : Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. »

« Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmisse. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. »

« Le ravage, dans ma famille, s’est transmis comme ailleurs la couleur des yeux. »

« Maurice Béjart affirmait qu’une danseuse devait être à moitié nonne et à moitié boxeuse.
Elle était là ma religion, elle sentait la colophane et la sueur. Je l’avais trouvée ma terre : on y souffrait, on s’y taisait. »

« Un roman ne peut être transparent, il est tissé de doutes et de solitude, celles de l’écrivain qui lui a consacré son temps. Un roman ne vend pas, il propose. »

« Cette ferveur de reconstitution me met à l’aise. Tout, ici, se veut plus vrai que vrai or tout est faux, sauf l’absence. Elle accable, c’est un bourdonnement obsédant, strident. »

« Relire chaque matin ce qu’on a écrit la veille est semblable à la barre quotidienne d’une danseuse face au miroir : un exercice d’humilité. Votre texte est impitoyable, il vous reflète, il est maladroit, boiteux et désordonné. Mais s’en attrister n’est pas faire preuve de rigueur ; c’est une blessure d’orgueil : on est déçue, on se rêvait plus brillante. Se relire sans complaisance exige peut-être de se « déprendre de soi-même », comme l’écrit Foucault : le texte est plus important que son autrice. »

« Écrire n’est pas tout à fait un choix : c’est un aveu d’impuissance. On écrit parce qu’on ne sait par quel autre biais attraper le réel. »

« Pourquoi écrit-on ? Peut-être est-il possible de répondre par la négative : ne pas écrire met à vif toutes les failles, alors on écrit. »

« On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l’écriture est un chemin sans destination, l’écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois. »

« Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu’on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n’est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s’étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Nous sommes les enfants des romans que nous avons aimés, ils se déposent au creux de nos peines, de nos manques, ils contiennent tout ce qui se dérobe à nous, qui passe sans qu’on ait pu le comprendre, nous sommes faits d’histoires qui ne nous appartiennent pas, elles nous irriguent et nous hantent, nous qui « marchons dans la nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos souhaits, dans notre joie, notre affliction » (Diderot). »

« Écrire un journal est un serment, aussi, un jeu d’enfant auquel on ne renonce pas. Un jeu dont on fixe les règles : on se racontera sa propre histoire, comme à une autre. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement : dire je, c’est affirmer sa singularité.
Le je d’Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu’elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l’éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu’on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l’Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l’opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d’un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d’Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d’émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d’être esseulée. Un je d’une drôlerie vacharde, qui n’a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n’est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d’enfant.
Un je qui n’a pas le temps de feindre d’être « comme il faut ». C’est sans fausse pudeur qu’Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d’angoisse. »
« Le présent que je n’écris pas flotte, un brouillon sans contour. C’est en écrivant ce que je vis que je comprends ce que je vis. »

« Lexomil et Temesta, compagnons de route de mes grands-parents, comme de tout leur entourage, ces immigrés juifs russes, polonais, roumains
On prend quotidiennement son cachet avant de dormir, même si aucun médecin ne l’a prescrit, on en propose aux amis dès qu’ils font montre de tristesse, comme on leur offrirait un chocolat. »

« L’exil – perdre racine – est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d’une sociologue ou d’une psychiatre, mais comme petite-fille d’exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui sont comme si. Ils sont tels qu’Élie Wiesel les a écrits dans Le Jour :
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. […] Mais ce n’est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu’ils ont vu ne peut pas être comme les autres. […] Un ressort s’est cassé en eux sous l’effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l’idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l’art de disparaître, de se fondre dans le paysage.
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l’appartenance au pays d’accueil. Des grands-parents qui, lorsqu’on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l’arbre généalogique a été arraché, la naissance d’un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d’exister. Il héritera d’un devoir : celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd ce cadeau. »

Tenir sa langue / Polina Panassenko

Ce premier roman est un véritable coup de cœur !

L’autrice y dépeint ses déboires avec l’administration française et la justice pour récupérer son prénom d’origine russe. Ses parents ont quitté la Russie pour venir en France où les prénoms sont systématiquement francisés pour faciliter l’intégration. Polina devient donc Pauline.

Polina raconte son arrivée en France, à Saint-Étienne. Son entrée en maternelle (ou materneltchik) où elle ne comprend personne. Elle se retrouve à l’écart dans la cour de récréation. Puis devient amie avec un garçon, Philippe. Ils sont tous deux rejetés par les autres enfants parce que différents : la russe et le bègue.

Elle raconte avec humour les difficultés d’intégration, d’apprentissage de la langue, les différences de culture entre la Russie et la France. Chaque été ils retournent en Russie auprès de ses grands-parents. Ce sont des moments tendres où l’on découvre également la culture russe.

Devenue adulte, elle veut retrouver son prénom de naissance sur ses papiers d’identité. C’est un véritable parcours du combattant qui débute avec l’administration française qui ne comprend pas sa demande. L’autrice aborde les thèmes de la perte d’identité et de l’exil.

Ce premier roman est très vivant, écrit dans une langue riche et inventive, presque parlé. Il fait la part belle à la musicalité de la langue. Polina Panassenko aborde également la question des accents et langues régionales avec notamment le passage où leurs voisins les emmènent faire des courses au Auchan Centre-Deux qui devient Ochane-Santr’Dieu avec l’accent stéphanois. Ça me rappelle des souvenirs de vacances chez ma grand-mère à Saint-Étienne qui habitait à côté de ce centre commercial ! Et cet accent chantant et ce patois gaga, que j’ai encore entendu pendant les vacances de la Toussaint dans ma famille, je l’adore. Vive les accents !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Mon audience a lieu au tribunal de Bobigny. Convocation à 9 heures. Je n’y suis jamais allée, je pars en avance. En descendant dans le métro, je tape Comment parler à un juge ? dans la barre de recherche de mon téléphone. Après trois stations, je me demande s’il va falloir commencer chaque phrase par votre honneur, monsieur le président ou madame la juge. Je me demande si au tribunal ils font comme certains parents. Si on leur répond juste oui, ils disent oui qui ? Tant que tu n’as pas dit oui madame la juge, ils t’ignorent. »

« Elle ne voit pas pourquoi on voudrait porter le prénom qu’on a reçu de ses parents plutôt que celui offert par la République. Elle ne voit pas de fondement à ce que, sur mes papiers d’identité, il soit de nouveau écrit Polina au lieu de Pauline. Elle dit Mais maître, votre cliente est française maintenant. Puis à moi : Si tous vos papiers sont à Polina, eh bien vous pouvez les changer. Les mettre à Pauline. Vous le savez très bien, ça, madame, vous le savez très bien. Vous savez bien, madame, que si votre nom a été francisé, c’est pour faciliter votre intégration dans la société française. »

« Madame la Procureure de la République,
Je suis née à Moscou, en URSS. Mes parents m’ont appelée Polina. C’est le prénom de ma grand-mère paternelle. Juive. Sa famille a fui les pogroms d’Ukraine et de Lituanie. Quand ma grand-mère est née, ses parents l’ont appelée Pessah. Ça veut dire « le passage ». C’est le jour de célébration de l’Exode.
À la naissance de mon père, ma grand-mère a changé son prénom. Elle l’a russisé. Pour protéger ses enfants. Pour ne pas gâcher leur avenir. Pour leur donner une chance de vivre un peu plus libres dans un pays qui ne l’était pas. Sur l’acte de naissance de mon père, Pessah est devenue Polina.
En 1993, mes parents ont émigré en France avec ma sœur et moi. Quand j’ai obtenu la nationalité française, mon père a fait franciser mon prénom. Lui aussi voulait protéger. Faire pour sa fille ce que sa mère avait fait pour lui.
Ce que je veux moi, c’est porter le prénom que j’ai reçu à la naissance. Sans le cacher, sans le maquiller, sans le modifier. Sans en avoir peur. Faire en France ce que ma grand-mère n’a pas pu faire en Union soviétique.
Je n’ai pas d’enfants mais je désire en avoir un jour. Sur l’acte de naissance, en face de « nom de la mère » je veux écrire « Polina ».
C’est un héritage. Savoir que sa mère était libre de porter son prénom de naissance. C’est celui-là que je veux transmettre, pas celui de la peur.
Je veux croire qu’en France je suis libre de porter mon prénom de naissance.
Je veux prendre ce risque-là.
Je m’appelle Polina. »

« Les détails, je n’en ai pas tant que ça. Après le rejet de ma demande, mon père m’a dit, comme on tend un lot de consolation, que la mère de Pessah, qui s’appelait Rita, s’appelait en fait Rivka, que le père de Pessah, qui s’appelait Issaï, s’appelait en fait Isaac et que son frère, qui s’appelait Grisha, s’appelait en fait Hirsch. J’ai dit : Mais c’est normal que du côté de ta mère personne ne porte son vrai nom ? Il a souri comme si je parlais à la troisième personne de quelqu’un qui est dans la pièce. Et c’est tout. OK, j’ai dit, donc pour les détails j’appelle ta sœur. Et j’ai appelé sa sœur. »

« Comme ça, juste comme ça, elle n’aimait pas comment ça sonnait, Pessah. Elle ne trouvait pas ça joli. C’est tout. Elle a changé ses papiers en 1954 mais aussi loin que je me souvienne elle se faisait appeler Polina. Chez les juifs, il y en a beaucoup qui ont pris des noms russes.
Ma tante a le judaïsme clignotant. Chez elle « le peuple juif » oscille entre le « nous » et le « ils ». Elle est juive sans l’être. On dirait que c’est au cas où. Au cas où quoi je ne sais pas mas si je pose la question sur le « nous », il faut y aller mollo, sinon on a vite fait de rater l’embranchement et on se retrouve en plein « ils ». »

« Les deux Anglais de la porte d’en face s’appellent Colette et Maurice. Ils sont à la retraite. Maurice était ouvrier et Colette couturière. Ils ont une voiture et Maurice a proposé à mon père de le conduire à l’endroit qui s’appelle Ochane-Santr’Dieu. Ma mère y va aussi, avec sac à dos et cabas à roulettes. Ils reviennent avec des sacs qui débordent. À Ochane-Santr’Dieu on peut acheter tout ce qu’on veut, autant qu’on veut.
On mange du poulet midi et soir. Quand on n’en peut plus, on passe aux crevettes surgelées, puis aux avocats et aux bâtonnets de crabe. Dans les placards muraux du couloir qui relie l’entrée aux chambres, deux étagères sont dédiées au stockage de produits non périssables. Ici, pas de boîte NZ mais des ZR. Zakroma Rodyny. Réserves de la Patrie. En plus des conserves de petits pois, su lait concentré et de la mayonnaise, un étage entier est dédié au stockage de Mars, Snickers et Bounty. Par packs de douze. Ici, pas de passeur, chacun se sert quand il a envie.
Après quelques mois, ma mère reprend la main sur la circulation des denrées. Elle trouve que la masse corporelle familiale augmente à vue d’œil. L’accès aux réserves de la Mère Patrie est soumis au contrôle. Quand un bruit de plastique est détecté dans le couloir, l’auteur doit se dénoncer. Peu à peu, chacun retrouve sa masse prémigratoire. »

« Un matin, l’annonce tombe. Polina, demain tu vas à la materneltchik. Quand ma mère ajoute tchik à la fin d’un mot, c’est qu’elle cherche à le radoucir. Si c’est un mot inconnu ça ne présage rien de bon. »

« Il semblerait que si je dis Sava ?, l’autre va comprendre que je demande comment il se porte. Et si je dis Sava ! on comprendra que je vais bien. Je ne sais pas pourquoi. À Moscou, « sava » veut dire « hibou ». Je ne sais pas pourquoi ici il faut dire « hibou » pour se donner des nouvelles. »

« Je vais attendre ici que ma mère revienne. Qu’elle revienne et qu’avec elle reviennent tous les mots. »

« Je l’imite et je vois ce qui se passe. J’analyse, j’expérimente. Travail de terrain.
Si le son marche, il devient mot. S’il ne marche pas, je le relâche dans le fleuve. Un son qui marche c’est un son qui produit quelque chose. Un son qui ne marche pas équivaut au silence. Tu fais le son mais l’autre fait comme si tu n’avais rien dit. C’est ce qui s’est passé pour le « Salu hibou » de ma mère. Salu hibou ? Je regarde Philiptchik : pas de réaction. Splash ! Dans le fleuve. »

« Dans les flots de sons alentour, je commence à distinguer des îlots de sens. Je leur grimpe dessus, j’essaie d’assécher leur pourtour. Quand parmi eux je reconnais des sons changés en mots par Philiptchik, je les accueille tels des amis chers. Tian. Vian. Tous les moyens sont bons pour transformer la crème en beurre. Ce que je ne comprends pas, je l’imagine. »

« Russe à l’intérieur, français à l’extérieur. C’est pas compliqué. Quand on sort on met son français. Quand on rentre à la maison, on l’enlève. On peut même commencer à se déshabiller dans l’ascenseur. Sauf s’il y a des voisins on attend. Bonjour. Bonjour. Quel étage ? Bon appétit.
Il faut bien séparer sinon on risque de se retrouver cul nu à l’extérieur. Comme la vieille du cinquième qu’on a retrouvée à l’abribus la robe de chambre entrouverte sans rien dessous. Tout le monde l’a vue. On a dit Elle ne savait plus si elle était dedans ou dehors. »

« Au début, je pensais que parler français sans accent ça voulait dire parler sans qu’on sache que je suis russe. Sans qu’on puisse me demander d’où je viens et ce qui m’amène.
Mais à Saint-Étienne on peut parler français sans accent et avoir l’accent quand même. À Saint-Étienne, l’accent, ça veut dire l’accent stéphanois. On peut le cumuler. Stéphanois + russe. Stéphanois + russe + banlieue. Il y a aussi le parler gaga. Le parler gaga, pendant longtemps, je ne savais pas que ça se cumule. Je ne savais pas qu’en dehors du Forez, personne n’est berchu quand il lui manque une dent.
Français sans accent ça veut dire français accent TV personnage principal. Accent Laura Ingalls et Père Castor. Accent Jean-Pierre Pernaut et Claire Chazal. Prendre l’accent TV c’est renoncer à tous les autres. Pas de cumul possible avec l’accent TV. Une fois que tu parles comme au 20 heures tout autre accent devient un à-côté, un 5 à 7. Pour s’encanailler, comme au bon vieux temps mais rien de plus. Un accent qui revient sans qu’on l’appelle, c’est gênant comme Dom Juan qui tombe sur Done Elvire. Coup d’œil autour pour vérifier que personne n’a vu. L’accent qui revient malgré toi, on le remarque et on se moque : T’as l’accent qui pointe. »

« Je suis la seule de ma famille à avoir perdu l’accent russe. La paroi entre le français et le russe est devenue étanche. Plus rien ne filtre au travers. On m’a dit C’est dingue ça, on n’entend rien du tout, non mais c’est vrai, c’est vrai, pas un pète de quelque chose. L’accent c’est quelque chose. Rien du tout c’est ce qu’il m’en reste. Ce sont les oreilles des autres qui actent de la rupture, s’étonnent qu’il ne soit plus là. Tu as un français impeccable. Impeccable. Une cuisine bien lavée. Pas de pelures coincées dans le trou de l’évier. Pas de taches sur la nappe. Même pas une miette accrochée à l’éponge. Mais si mon français est impeccable, le français de ma mère, il est quoi ? Et celui de mon père ?
L’accent c’est ma langue maternelle. »

Le soldat désaccordé / Gilles Marchand

Un ancien soldat de la guerre de 14-18 mène des enquêtes à la demande de familles pour retrouver des soldats disparus. Cette fois-ci, c’est une mère qui lui demande de retrouver son fils disparu en 1917, Émile Joplain. Elle est sûre qu’il n’est pas mort.

On se retrouve alors plongé dans les récits des soldats, dans les tranchées, où ils subissent la faim, le froid, la peur. Les horreurs de la guerre sont racontées dans un langage familier.

Le narrateur mène son enquête auprès d’anciens combattants, consultent les registres et croisent les témoignages. Tous décrivent Émile Joplain comme un poète qui écrivait des lettres tous jours à sa fiancée. Mais la mère Joplain affirme que son fils n’avait pas de fiancée.

« Trouvez l’amoureuse et vous aurez le soldat. »
Il part alors à la recherche de Lucie Himmel, née à Molsheim.

L’enquête est passionnante. Un personnage fait des apparitions récurrentes, telle une légende. Il s’agit de la fille de la lune que plusieurs soldats affirment avoir vu traverser les champs de bataille. Elle avançait sans être touchée par les balles ou les obus.

Dans cette histoire, l’air de rien, on en apprend beaucoup sur la guerre et le quotidien des soldats.

Ce roman est surtout une très belle histoire d’amour, plein de poésie, avec du suspense jusqu’au bout. Et pour avoir assisté à la lecture musicale, la musique y a un rôle important. Ce texte est très musical. Si vous avez l’occasion de voir ce spectacle, allez-y et surtout emmenez les ados !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Je n’étais pas parti la fleur au fusil. Je ne connais d’ailleurs personne qui l’ait vécu ainsi. L’image était certes jolie, mais elle ne reflétait pas la réalité. On n’imaginait pas que le conflit allait s’éterniser, évidemment. Personne ne pouvait le prévoir. On croyait passer l’été sous les drapeaux et revenir pour l’automne avec l’Alsace et la Lorraine en bandoulière. A temps pour les moissons, les vendanges ou de nouveaux tours de vis à l’usine. Pour tout dire, ça emmerdait pas mal de monde cette histoire. On avait mieux à faire qu’aller taper sur nos voisins. »

« Certains les insultaient. D’autres leur parlaient. Moi, j’évitais. Ils nous ressemblent trop. Et puis ça se voyait qu’ils étaient perdus, qu’ils avaient peur, qu’ils étaient fatigués, qu’ils avaient des poux tout comme nous. Je ne voulais pas prendre le risque de les trouver sympathiques. Si on avait su qu’un boche c’était rien qu’un Français qui parle allemand, on aurait eu du mal à continuer à leur tirer dessus. »

« Je n’ai pas vu Verdun. Je l’ai à peine senti, respiré.
En revanche, j’ai vu les regards des soldats. Ceux qui avaient survécu, qui avaient attendu la relève. Des yeux qui n’avaient plus rien d’humain : ouverts, écarquillés, apeurés, vidés. Ce n’étaient plus des soldats, ce n’étaient plus des hommes. »

La poupée qui fait oui / Agnès de Clairville

Arielle a 16 ans lorsqu’elle part à Paris faire des études d’ingénieur. Le roman s’ouvre avec le bizutage des étudiants. Ce sont des scènes assez dérangeantes et humiliantes. On se dit qu’elles ont réellement existé et qu’heureusement de nos jours les bizutages sont interdits. Arielle est immédiatement attirée par un étudiant de 4ème année, Eric, bien plus âgé qu’elle. C’est la star de l’école. Il séduit une nouvelle fille toutes les semaines. Il les préfère très jeunes. Inexpérimentées, elles ne savent pas ce qui relève de la séduction ou du pouvoir. Elles tombent toutes sous son emprise et deviennent sa chose. Arielle est amoureuse et pense pouvoir changer Eric.

Quatre personnages s’expriment dans ce roman choral : Arielle, sa mère Inès, Mowgli un ami et Françoise, une secrétaire de l’école en charge des étudiants. Inès se remémore sa jeunesse, à l’âge d’Arielle, où elle aussi est tombée sous l’emprise d’un homme et est tombée enceinte d’Arielle. A l’époque, une fille-mère, c’était inconcevable. Elle ne veut pas que sa fille reproduise les mêmes erreurs qu’elle. Mais elle a du mal à communiquer avec Arielle. Celle-ci cherche à s’émanciper. Elle étouffe sous l’amour de sa mère.

Les différents points de vue sont intéressants et permettent de mieux comprendre l’histoire d’Arielle. Une jeune fille qu’on voit sombrer, se débattre et à laquelle on s’attache. La période de l’adolescence est pleine d’ambivalence et d’injonctions contradictoires.

Les thèmes de ce roman sont le viol, l’emprise, le consentement, la zone grise. Comment Arielle va-t-elle réussir à vivre sa vie de femme, se construire après cette histoire ? A vous de le découvrir en lisant ce roman !

J’ai lu ce livre presque d’une traite tellement j’ai été happée par cette histoire. Il s’agit d’un premier roman inspiré de la vie de l’autrice. C’est d’autant plus touchant qu’on comprend combien ce livre a dû être difficile à écrire. Ce roman est dédié à ses filles : « ce livre, c’est celui que j’aurais aimé offrir à ma fille le jour de ses seize ans. »

Elle cite en exergue un extrait de « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux qui a une résonance toute particulière en ce moment.

Merci Agnès pour ce roman et cette parole importante.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai.
J’ai.
J’ai-quelque-chose-de-pointu-qui-me-rentre-dans-le-cul-qui-m’empêche-de-marcher.
J’ai.
J’ai.
– PLUS FORT ! gueule un deuxième année immense et roux, une bière à la main, tout près de mon oreille.
Alors je crie moi aussi.
J’AI-QUELQUE-CHOSE-DE-POINTU-QUI-ME-RENTRE-DANS-LE-CUL-QUI-M’EMPÊCHE-DE-MARCHER.
J’AI.
J’AI.
Je n’essaie pas d’éviter les paquets de farine et d’huile qui me tombent dessus. J’avance d’un pas saccadé. Le garçon qui me précède me tire vers lui, sa main droite rencontre ma main gauche au niveau de son entrejambe. »


« L’eau de la douche est très chaude, je la laisse couler longtemps, comme une pluie. Je me savonne doucement, mais ça fait mal. Il y a peut-être des larmes sous la pluie. »

« Rien de grave. Bien sûr.
C’est aussi ce que je disais à Maman. »