Petites choses / Benoît Coquil

Les petites choses sont des champignons que Maria Sabina ramasse à Huautla au Mexique et qui intéressent beaucoup le couple Wasson. Valentina et Gordon Wasson sont des scientifiques férus de champignons. Ils vont étudier les effets des psilocybes, des champignons hallucinogènes dans les années 1950. Maria Sabina, sorte de chamane, organise les séances à la nuit tombée chez elle. En suivant un rituel, elle distribue les champignons par paire, chante et trouve les réponses aux questions de ses invités dans des visions.

Les petites choses, méconnues du grand public, vont faire la une d’un magazine américain et intéresser beaucoup de monde : ceux qui cherchent des réponses, ceux qui fuient la guerre, les curieux, les entreprises pharmaceutiques, etc. Les drogues comme le LSD notamment deviennent le nouveau fléau de l’Amérique.

Si la première partie de ce roman manquait de souffle romanesque, la deuxième partie l’est davantage et m’a plu. C’est un premier roman que je découvre grâce à la sélection des 68 premières fois. On sent l’auteur bien documenté. Il y a de nombreuses références littéraires et musicales. Un roman intéressant mais je n’ai pas eu de coup de cœur pour celui-ci.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Voici Psilocybe.
Psilocybe qui se tient droit, se dresse sur la terre, pas bien haut.
Psilocybe le discret ne paie pas de mine. Il passe inaperçu. Un corps mince, élancé, fait d’un seul tenant, là-dessus un simple chapeau brun beige terreux, un peu élimé sur les bords. Vous le trouverez le plus souvent près d’un champ de maïs ou bien dans une prairie, à l’abri du soleil. Psilocybe, comme tous les autres, il est là pour quelques jours à peine, après la pluie. Il ne fait que passer.
Pas tape-à-l’œil, Psilocybe. Rien à voir avec Amanita muscaria et son chapeau rouge à pois blancs, tout droit sorti d’un conte pour enfants. »

« C’est un an plus tard, en 1927, au cours de leur voyage de noces, que débute leur passion commune des champignons. Cela, on le sait de source sûre : les Wasson eux-mêmes l’ont écrit dans leurs livres, l’ont peut-être même un peu romancé. Toujours est-il que toutes les notices le répètent à l’identique, à tel point que c’est devenu leur petite légende. Le joli mythe fondateur de leur couple et de leurs recherches. »

« Ça y est, les voilà. Les güeros aux cheveux longs. Les jipis, comme on dira bientôt, avec un j aspiré. Voilà ce jour vers 1962 où ils toquent à la porte entrouverte de chez Maria Sabina. Ils sont venus pour voir, disent-ils. Voir plus loin, grâce à elle, grâce à ses petites choses. Pour ouvrir l’œil et le bon, c’est-à-dire le troisième. Pour forcer les portes de la perception, pour parler à Dieu ou à leurs morts, pour savoir enfin quoi peindre, écrire, chanter. Ils ont un tas de raisons impérieuses d’avoir fait tout ce chemin jusqu’ici, jusqu’à ce petit seuil de pierre et cette porte entrouverte. Elle, de l’intérieur, prend le temps de les dévisager, de plus près cette fois, de scruter chaque détail de ces extravagants sujets, leur corps fin, leurs visages de grands enfants marqués par le voyage, et doucement, sans un mot, ouvre sa porte et les fait entrer. »

Belette / Mye

Voici un premier roman plein de poésie édité par Le Tripode que j’ai beaucoup aimé. L’autrice a l’habitude d’écrire pour le théâtre et cela se sent.

Elle raconte l’histoire d’une gamine de 13 ans à l’aide de métaphores et d’images. Belette a encore un pied dans l’enfance mais son regard sur le monde est réaliste, Il faut dire que sa famille est dysfonctionnelle. Sa mère est partie. Elle vit avec son père, un homme violent et alcoolique.

Un jour, un événement chamboule sa vie, que je vous laisse découvrir par vous-même. Belette décide de ne pas rentrer chez elle et se réfugie dans un bunker au bord de la plage. C’est comme une question de survie pour elle. Elle raconte aussi les transformations de son corps à l’adolescence avec ses seins qui poussent.

Quelques personnages plutôt marginaux font partie de son quotidien et nous les découvrons à travers ses yeux et ses expressions. Elle a un langage bien à elle. Il y a aussi sa bicyclette rouge qui est un personnage à part entière, Babine.

Ce roman parle de liberté, du pouvoir de la poésie. Je vous conseille de le lire à voix haute. Il peut être un peu exigeant pour certains lecteurs. Mais si vous aimez la poésie des mots et les livres singuliers, celui-ci est fait pour vous !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Au début de l’histoire, il y a de l’amour. A la fin, aussi. Entre les deux : la terre tremble, un monsieur meurt, et mon vélo avale des kilomètres de cabosse, de gros cailloux au fond de la gorge et de rêves de grands qui font trop de bruit.

Je suis rien.
Rien que Belette.
Et c’est beaucoup.

Je suis de la cabosse et de la dévale. Pour moi, le temps, c’est du compte à rebours. Ça pète au bout, ça explose, ça exulte, ça dissémine, ça ramasse. Puis ça te remet sur le vélo, tout droit, avec tes petites jambes du dimanche, qu’ont déjà pédalé toute la semaine. Et le cœur aussi.
Suis en infarctus depuis la première minute. Rien que du battant à tout rompre au cœur. Beaucoup.
Beaucoup trop. »

« En plus, la plage et moi, on est pareilles. Comme des sœurs. Elle a ses petites dunes, ses petits seins pas tous arrivés sur la ligne, ses platitudes, ses petites morsures et ses cicatrices en bord de marée, ses liquides sombres, ou transparents, ses tempêtes sifflantes… Des fois, ça se retire loin. A coup de grande marée qui recule d’abord, dans le silence et le vide, et puis ça revient glacial pour lécher presque tout le sable jusqu’aux oyats.

Ici, c’est le bout du monde.
Ici, c’est le monde du bout. »

« Je plante mon nez le plus loin possible que je peux, dans les vagues écrasées par le ciel. Et puis, je regarde à m’en faire mal pour faire passer l’eau dans les yeux, asséchés par le vent. »

« Moi et mon cri, on a repoussé le vent, on lui a flanqué une raclée. Et la mer a flanqué une raclée au ciel. Tout s’est calmé. Et il s’est remis à pleuvoir, un peu, comme j’aime bien.

J’ai été voir la mer de plus près. J’ai été la goûter du bout du pied. Elle a l’air un peu fatiguée de la chamaille. Elle s’étire sous les gouttes sans dire grand-chose maintenant. J’y mets jusqu’à la cheville en grattant le sable pour sentir la patauge comme dans les flaques d’automne. Ça me donnerait presque envie d’aller plus loin jusqu’à la taille… Non : elle est quand même bien froide. Et il est trop tôt. Aucune chance que je me réchauffe avant midi et faudrait pas que je me retrouve en fièvre et que j’atterrisse chez les cons. Bon, juste les chevilles alors ! Oui, les chevilles c’est bien.
Et puis écouter le riz qui tombe sur l’eau. Presque tendre…

– Pourquoi tu me parles de riz Belette ! Qu’est-ce que tu me cause ?! Ça a rien à voir. T’es couillonne ! C’est pas une question de riz, c’est une question de grain ! m’a dit Coco un jour que je lui disais être restée sous le riz un bout bon de temps.

Mais moi, quand on me parle de grain, je vois du riz, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! Coco, elle a p’t’être le vocabulaire qui faut plus que moi, mais elle sait pas faire de l’image à elle. Elle dit juste ce que les autres disent. C’est pas beaucoup. Elle a rien à elle quand elle parle. Elle parle la langue des autres, le courant, des trucs qui camouflent pour que ça contente tout le monde. Du coup, elle a le mot maigrelet, y a rien à bouffer dessus, on reste sur sa faim. Moi, j’ai plein de trucs à moi et je vous le dis, c’est du riz qui tombe et p’t’être bien que ça va pousser après, dans le sable. P’t’être que si je reste là longtemps, je vais voir de la broussaille verte sortir de la mer. »

« Je grimpe sur le dos du bunker bloc, m’assois les jambes écartées en plein milieu, dégage la mèche qui me tombe sur le visage, la coince derrière mon oreille, puis je sors mes coudes pour m’appuyer sur mes genoux. Ensuite, je choisis le croissant qui a l’air le plus tassé et croque dedans. Pas trop tout de suite, juste le bout qui croustille. Bah oui ! C’est dans l’ordre des choses : le bout qui croustille, puis, ensuite, l’autre bout qui croustille, et après, faut tirer au milieu pour décoller un peu, là, à l’endroit où c’est gonflé. Puis je détricote le ruban, moelleux par moelleux, miette par miette. Bien dans l’ordre tout ça. C’est important. Parce que, sinon, ça passe trop vite. »

« Deux jours plus tard, non seulement je savais rouler correct mais en plus, j’avais piqué une bombe au Better pour repeindre ma bicyclette toute seule. C’est là que j’ai vu une petite inscription sous la selle : Sabine. J’ai pas trouvé que c’était terrible comme nom de bicyclette. Alors, j’ai procédé à un petit changement : un B à la place du S. Et voilà, j’avais ma Babine. De quoi bouffer le monde à pleines dents ! »

« Les dingues, j’aime bien. Surtout les vieux. On sait pas pourquoi ils font les choses, mais ils ont l’air tellement convaincus qu’on finit par avoir le doute. P’t’être qu’on comprend rien parce qu’on n’est pas capable. Les dingues, ça vit dans un autre monde. Soi-disant qu’y sont décalés. Des fois j’me dis qu’eux, au moins, ils ont trouvé la bonne porte de sortie et que forcément, toi, si t’as pas le ticket, tu peux pas comprendre ! P’t’être même que des fois y font semblant d’être dingues juste pour qu’on leur foute la paix. C’est vrai, quoi !

La mère Nadette, par exemple. Une dame toute petite qui naviguait avant dans le quartier avec un air un peu perdu et, en même temps, tout sourire et toute douce. Un coup, elle racontait qu’elle attendait que ses parents viennent la chercher parce qu’elle sortait de l’école. Le coup d’après, c’est elle qui cherchait, elle savait pas quoi, mais elle était sûre de l’avoir laissé là. Une fois, je l’ai trouvée près de l’arrêt de bus, avec un vieux sac, coiffée bizarre et maquillée que d’un côté. M’a dit qu’elle allait rejoindre son fiancé à la fête, sauf qu’elle avait foutu deux-trois casseroles dans son sac. Et puis un jour, la Nadette, on l’a plus vue. C’est son mari, qui était aussi grand qu’elle était petite, qui m’a dit qu’elle reviendrait plus.

– C’est l’Alzheimour qui me l’a prise, il m’a dit.
– Je crois qu’on dit « Alzheeiimheurrr » ou un truc dans le genre, monsieur Bardi, je lui ai répondu tristement, vu qu’avec ma Babine on était toutes tristes.
– Ah ma petite, non, moi, ma Nadette, c’est Alzheimour qu’elle avait. J’y ai fait bien attention. Qu’elle ait que l’Alzheimour… »

Camera obscura / Gwenaëlle Lenoir

Le narrateur est photographe à l’hôpital militaire. Il photographie les cadavres qui arrivent à la morgue pour joindre des photos à leur dossier. Il raconte avec calme sa vie, ce qu’il a vu et ce qui l’a poussé à se poser des questions sur les dirigeants de son pays. C’est surtout la peur qui le retient d’agir et de réagir. Mais quand les corps se font de plus en plus jeunes et torturés, puis que certains lui sont familiers, il ne peut plus laisser faire sans amasser des preuves au péril de sa vie et de celle de sa famille. On ne connaît pas son nom ni celui de son pays dans le roman mais il s’agit de la Syrie.

Il décrit un pays régi par la peur et contraint à se taire :
« Il faut que les morts parlent parce que nous, les vivants, nous ne pouvons pas parler. Ils ont cousu nos lèvres et arraché nos langues, il y a des décennies. Ils ont commencé par faire taire nos parents, nos parents nous ont fait taire et nous faisons taire nos enfants. »

En plus d’être angoissant, ce roman est perturbant car il pousse le lecteur à se poser des questions. Qu’est-ce que j’aurais fait à la place de cet homme ? Ce qui est encore plus troublant, c’est que ce photographe existe réellement et que les faits sont avérés. Il est connu sous le nom de code César.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange du Livre 2024. Je me réjouis qu’il vienne d’obtenir le Prix Relay des voyageurs lecteurs et soit mis en avant. Un livre dont je vous recommande la lecture même si le sujet peut paraître plombant. Pour ma part, je n’ai pas pu le lâcher avant sa fin. Il m’a marquée à l’instar d’un coup de poing littéraire. Si vous aimez être bousculé par vos lectures, celle-ci ne vous laissera pas indifférent ! L’écriture de Gwenaëlle Lenoir est concise, sobre et efficace. Lisez les premières pages et vous serez pris dans les tourments du personnage sans pouvoir le quitter avant de connaître l’issue.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ania dort et elle sait que je suis mort. Elle a lu le communiqué. Tout le monde a lu le communiqué. Tout le monde sait que je suis mort, mes amis aussi bien que mes ennemis. »

« Je me rappelle bien comment je suis mort. Je suis en voiture. Je roule et je roule. La route express vers le nord est défoncée par endroits. J’évite un cratère de justesse. Une roquette, sûrement. La radio n’a pas parlé de combats par ici. La radio ne parle pas de ce genre de choses. »

« On ne parle pas des services secrets. Ce n’est pas prudent. Votre interlocuteur peut en être, des moukhabarat, et de la pire branche. Il peut boire avec vous, manger avec vous, jouer au trictrac avec vous et, le jour où il l’a décidé, vous faire enfermer là d’où on ne sort pas jamais. »

« J’ai quitté le souk presque sans l’avoir regardé ni humé, je suis passé sous le portique romain et suis entré dans la grande mosquée. Je n’y étais pas venu depuis des lustres. Le marbre de la cour sous mes pieds nus a calmé ma migraine, le silence m’a mis du baume à l’âme. Je me suis assis tout au fond de la salle la plus éloignée, le dos contre le mur, les genoux repliés sur ma poitrine. J’ai regardé la lumière mourir derrière les hauts murs et je me suis retenu de pleurer quand l’imam a appelé à la prière. Il y a toujours un moukhabarat à l’affût sur les tapis. Ils cherchent de quoi remplir leurs rapports. Ils traquent la moindre expression extraordinaire. Un homme qui pleure, même caché à demi, surtout caché à demi, ce n’est pas normal. Pleurer hors des circonstances autorisées, ce n’est pas prudent. »

« Il y faisait terriblement chaud. Je sentais la sueur le long de mes tempes et sous mes aisselles. J’ai enregistrés les photos et j’ai regardé les seize corps, les uns après les autres, les treize garçons et les trois filles, les noms et les âges sur les étiquettes. J’avais déjà vu des corps abîmés. Tous les morts qui arrivent ici sont abîmés. J’avais déjà vu des torses bleuâtres et déchirés, des visages cabossés et des orteils sans ongles.  C’était arrivé quelque fois, je m’en étais ouvert à Abou Georges. Il avait posé son jeton de dame et il m’avait dit à voix très basse : « Oublie-les. Ceux-là, oublie-les. » Je ne les avais pas vraiment oubliés, mais je les avais remisés derrière les yeux d’Ania et ils me laissaient en paix. Un par un, c’était facile.
Je ne savais pas comment j’allais faire pour ceux-là. Les treize garçons et les trois filles. Et les quatre du matin. Et puis il y avait les plans avec les noms, les âges et les blessures. Je n’avais jamais pris ce type de cliché avant. Je ne pouvais pas envoyer ça. Ce n’était pas prudent. J’ai effacé les photos.
Mais avant, j’ai recopié les noms et les dates. La feuille est dans ma sacoche, à côté de moi, sur le tapis de la grande mosquée. Elle est pliée en huit et glissée dans le sac vide des biscuits à la fleur d’oranger. Je me retiens de pleurer. Je ne sais pas ce que je vais faire de cette feuille, des seize noms et de leur âge. »

« Je ne parle pas des morts à Ania. Je les ramène pourtant à la maison, soir après soir. Au début, j’ai essayé de les semer. J’ai pris des chemins détournés pour rentrer. Mais ils m’ont suivi. Les morts sont des gens têtus. Ils m’accompagnent dans l’escalier de l’immeuble, rentrent dans l’appartement, dorment dans notre lit et commentent les informations à la télévision. Ils font les gros yeux quand Najma ou Jamil chantonnent leurs nouvelles comptines à la gloire du président.
Les morts sont des gens discrets. Pendant longtemps, ni Ania ni les enfants ne se sont rendu compte de leur présence.
Azzam Azzaz prend beaucoup de place. Je ne sais pas quoi faire de lui, ni de ses compagnons du jour. Je sais d’où il vient. Avant de partir de l’hôpital ce jour-là, j’ai regardé dans les dossiers posés sur le bureau de Moustache frémissante. Chaque matin, en même temps que les morts, ils apportent une petite pile de feuilles. Chaque mort a la sienne. C’est une histoire courte. Elles ne racontent pas leur vie, leurs sourires, leurs joies, leurs amours, leur plat favori, leur couleur préférée. Elles disent juste des dates et des lieux. Quand et où ils sont nés. Où et quand ils ont été arrêtés. Où ils ont été emmenés. Qui dirige le lieu où ils sont morts. Par qui ils ont été torturés. Nous sommes un pays organisé. »

« Il faut que les morts parlent parce que nous, les vivants, nous ne pouvons pas parler. Ils ont cousu nos lèvres et arraché nos langues, il y a des décennies. Ils ont commencé par faire taire nos parents, nos parents nous ont fait taire et nous faisons taire nos enfants. »

« Nous pleurons tous. Seuls les morts ne pleurent plus. Ils nous ont tourné le dos. »

Brontëana / Paulina Spucches

Quel bonheur d’ouvrir cette BD pleine de couleurs vives et profondes.

On découvre la vie des sœurs Brontë et plus particulièrement Anne, moins connue qu’Emily et Charlotte. La condition féminine de la fin du 19ème siècle n’est pas très réjouissante. Leur famille se décime d’année en année à cause de maladies. Elles publient d’abord sous un nom d’emprunt, des noms d’hommes. Elles reçoivent difficilement les critiques masculines sur leurs textes. Peu à peu leurs écrits font évoluer la société, grâce aussi à leur éditeur qui a perçu l’intérêt de leurs romans.

J’ai trouvé original et beau, les cases tout en hauteur avec uniquement un bout de ciel ou des fleurs qui ponctuent les pages de la BD. Les cases ont des tailles et des structures différentes pour mieux servir le propos. J’ai vu un magnifique parallèle entre le travail et la créativité de Paulina Spucches et des sœurs Brontë.

J’ai aimé aussi la partie tout à la fin où Paulina Spucches parle de ses recherches et des documents pour l’élaboration de cette œuvre graphique. C’est très inspirant. Une très belle BD pour les amoureux de la littérature.

Bien évidemment cette BD donne terriblement envie de relire les livres des sœurs Brontë !

Cette BD fait partie de la sélection du Prix Orange de la BD 2024.

Merci à Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

La lauréate du Prix Orange du Livre 2024 est…

Marianne Jaeglé pour son roman « L’ami du prince », publié chez L’Arpenteur.

En tant qu’ancienne jurée, j’ai pu assister à la remise du prix Orange pour le roman ainsi que la BD. J’ai encore passé une chouette soirée à Paris et engrangé plein de souvenirs dans ma mémoire. J’en ai profité pour visiter quelques musées et expositions dont « la BD à tous les étages » au Centre Pompidou, « Insert coin » à la Monnaie de Paris, « Théodore Rousseau » au Petit Palais. J’ai fait dédicacé le livre de Marianne Jaeglé et celui de Kiyémis. J’ai reçu la BD de Clarisse Crémer et Maud Bénézit, les lauréates du Prix de la BD Orange, que j’ai hâte de lire.

Retour sur la soirée de remise du prix

Jeudi soir, direction la Maison des polytechniciens ou l’hôtel de Poulpry dans le 7ème arrondissement, pour retrouver le comité des anciens jurés, mais aussi ceux de cette année, les lauréats, des auteurs, des éditeurs, des blogueurs, des journalistes, etc. Le cadre est vraiment magnifique. Le temps est estival. L’ambiance est joyeuse et festive. Quel plaisir de se retrouver et de poser ensemble pour une photo souvenir.

Après le discours de Françoise Fernandes, de Jean-Christophe Rufin et de Cy, quelques jurés prennent la parole pour présenter le roman et la BD de chacun des finalistes. L’annonce des résultats arrive enfin. Marianne Jaeglé est récompensée. Pour la BD, c’est l’éditeur qui est venu représenter les lauréates, l’une étant en mer et l’autre sur le point d’accoucher !

La soirée se poursuit, entre petits fours et champagne. J’ai pu discuter avec les uns et les autres. Échanger bien sûr avec les finalistes, notamment Kiyémis, et oui « la poésie c’est la vie ». Revoir Paul Saint-Bris, mon chouchou 2023.

Toute l’équipe de la Fondation Orange a été aux petits soins avec nous. Merci Françoise, Montserrat et Nicolas pour cette organisation toujours au top. Merci à la Fondation Orange pour ces très beaux prix qui mettent à l’honneur la culture.

Cette aventure débutée il y a 2 ans est un vrai bonheur. J’ai noué de belles relations avec d’autres passionnés littéraires avec qui je suis encore en contact aujourd’hui.

Je vous recommande la lecture des 5 romans finalistes, de mon côté je commence la lecture des BD finalistes. Bonnes lectures !

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/marianne-jaegle-laureate-du-prix-orange-du-livre-2024-pour-lami-du-prince/2444726

https://www.lecteurs.com/article/clarisse-cremer-et-maud-benezit-remportent-le-5e-prix-orange-de-la-bd-pour-jy-vais-mais-jai-peur/2444725

Pour lire ma chronique et savoir tout le bien que je pense de ce roman, cliquez sur le titre :
L’ami du prince / Marianne Jaeglé

Retrouvez toutes mes chroniques le tag « Jury Prix Orange du Livre 2024 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2024/

Sur mon compte Instagram et ma page Facebook, vous pouvez voir davantage de photos de la soirée.

Médecine douce / Nicolas Rey

Martin faubert, 52 ans, marié, père de 2 enfants, médecin à Paris, voit défiler dans son cabinet ses patients. Il pratique des tarifs à la tête du client. Il lui arrive de mentir également. Bref il n’est pas très moral ni déontologique.

Un jour il tombe amoureux d’une de ses patientes, Aurore Rosier. Il est prêt à tout pour arriver à ses fins. Et c’est très drôle ! Il y a beaucoup de dialogues savoureux, de rebondissements. Les personnages sont hauts en couleur, notamment la fille de Martin et celle d’Aurore. Il aborde le thème de la famille (recomposée) et toujours celui des relations entre les femmes et les hommes.

Il suit un patient qui réussit à sortir de la drogue grâce à l’amour. Peu à peu leur relation évolue et les rôles s’inversent. Les chapitres s’enchaînent et la fin est surprenante.

J’ai beaucoup aimé le clin d’œil à son éditrice, Marion Mazauric, que vous trouvez en extrait ci-dessous. C’est un plaisir de retrouver la plume de Nicolas Rey, en forme !

Un roman satirique, ironique, avec quelques scènes d’ébats amoureux, idéal pour se détendre.

Laissez-vous surprendre par cette histoire loufoque !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je m’appelle Martin Faubert et tu n’es pas en train de consulter un essai sur la sobriété heureuse ou la puissance des pensées positives qui ne demandent qu’à surgir de toi-même. Je ne suis vraiment pas d’humeur en ce moment. »

Cioran disait : « Aimer c’est savoir allier le tempérament d’un vampire à la discrétion d’une anémone. »

« Vous savez, la médecine, c’est un peu comme la confiance dans un couple, ça n’a pas de prix. »

« – Pas commun comme histoire.
– Oui mais tu ne peux pas comprendre si tu n’as pas le tome II en tête.
– Je pourrais te présenter une éditrice que le tome I pourrait intéresser.
– Ah oui ?
– Oui. C’est une ancienne patiente. Je l’ai bien connue par le passé. Je suis incapable de te dire de quelle planète elle nous est arrivée. On raconte tellement de choses sur cette femme. Elle se prénomme Clara. Certains disent même qu’ils l’ont vue voler. D’autres racontent, que, dès son plus jeune âge, elle mangeait déjà des compotes de couilles de taureaux au sortir de la crèche. Elle est brave comme un aigle. Farouche comme un fauve. Libre comme personne. Au petit-déjeuner, elle saigne des jeunes capitalistes qu’elle juge trop libéraux ainsi que quelques antispécistes pour boire leur sang à grandes gorgées. Elle dit que ça forge le caractère et que c’est formidable pour la santé. Elle est capable de publier le meilleur comme le pire et c’est dans le pire qu’elle est la meilleure. Je ne l’ai jamais vue avoir peur de quoi que ce soit. Elle possède cette façon particulière de faire un pas de côté pour regarder les gens, les choses et les œuvres. Avec sa façon d’aimer l’étrange et le paranormal, même ton histoire, elle sera capable d’en hisser les couleurs. Pour la beauté du geste. Pour faire chier le monde. Ou parce que c’est bien plus beau lorsque c’est indéfendable.
– Elle a l’air bien cette fille.
– Plus que ça Joseph. Beaucoup plus que ça. »

« Le docteur Monge se caresse la barbe et m’observe comme si j’étais un spécimen rare et peu réceptif à toute forme de communication. Je me décide à briser le silence :
– Que dois-je faire pour m’en sortir, cher confrère.
– Que dalle. Vous allez essayer tout un tas de trucs qui vont échouer les uns après les autres. La volonté n’a rien à voir là-dedans. Pire, il n’y a aucune dépendance physique à la cocaïne. Donc aucun sevrage valable. Pas le moindre médicament de substitution. Vous allez rechuter à de nombreuses reprises et enchaîner les séjours de clinique en clinique. Parfois, même, vous allez renoncer avec la certitude que cette fois-ci, le combat est bel et bien perdu. Votre consommation de drogue risque de vous isoler de façon irrémédiable. Elle va abîmer vos relations avec vos proches, y compris ceux auxquels vous tenez le plus. Sans compter votre future déroute professionnelle et votre compte bancaire qui va s’évanouir comme neige au soleil.
– …
– Et puis un jour, quelqu’un  va vous tendre la main, quelqu’un ou quelque chose que vous n’attendiez plus. Bien sûr, c’est une maladie chronique, personne n’a jamais la certitude d’être totalement sorti d’affaire mais vous allez pouvoir vivre à nouveau, enfin. Et c’est un beau début.
– Avez-vous des conseil pratiques à me donner pour les jours à venir ?
– Aucun. Je viens de vous le dire. »

« Les histoires d’amour qui se terminent mal sont les plus belles car ce sont celles qui ressemblent le plus à la vie. »

L’ami du prince / Marianne Jaeglé

Ce roman historique est une très belle découverte faite grâce à la sélection du Prix Orange du Livre 2024. J’ai été totalement happée par cette histoire passionnante faite de trahisons et de jeux de pouvoir. Il faut dire que l’autrice ménage le suspense autour de ses personnages.

Nous sommes à Rome, dans l’Antiquité. Sénèque avant de mourir, sur ordre de l’empereur, écrit une dernière lettre à son ami Lucilius. Il lui raconte sa vie depuis son retour d’exil et son rôle en tant que précepteur auprès du prince et futur empereur qu’il a conseillé jusqu’à ce jour du 12 avril 65 après Jésus-Christ, où il reçoit une leçon bien cruelle de la part de son élève.

Il s’agit de l’histoire d’un homme vertueux qui agit pour le bien et qui se confronte au pouvoir. Il pense mener un combat à l’intérieur du pouvoir en enseignant au prince un idéal de justice et de paix. Mais la mère du prince, Agrippine est une femme avec un pouvoir immense, maline, manipulatrice. Elle anticipe tous les obstacles qui pourraient empêcher son fils d’accéder au trône. Même son fils la craint. Au programme : meurtres, empoisonnements, complots, jeux de cirque sanguinaires…

Il y a quelques termes latins, toujours traduits et donc accessibles aux non-latinistes comme moi. Cette histoire vieille de plus de 2000 ans résonne fortement avec notre monde actuel. Ce roman est original, intelligent et passionnant. Il se lit facilement et invite à une pensée philosophe sans prise de tête. Bien écrit et agréable à lire, je me réjouis de découvrir les autres livres de cette autrice. En attendant, je vous recommande vivement celui-ci.

Il figure parmi les 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024 ! D’ailleurs vous pouvez voter pour votre livre préféré avant le 5 juin minuit !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Nomentum, le 12 avril
Seneca Lucilio suo salutem
Sénèque salue son cher Lucilius
Voilà, c’en est fini de moi, Lucilius.
Il m’a suffi de voir arriver la cohorte du lointain, tout à l’heure, pour comprendre. Désormais, il n’est plus personne dans l’Empire qui ignore ce que cela signifie, je le crains. Sur la petite route caillouteuse qui mène à ma villa, leurs armes étincelaient dans le soleil. Je savais que les soldats venaient ici ; je savais qui les avait envoyés et pour quoi.

Du fin fond de mon île, j’avais écrit un traité sur l’éducation et comme par miracle, mon traité me faisait revenir à ma ville. La puissance de ce geste d’écriture m’éblouissait. Désormais, on me rappelait à Rome pour poursuivre mon œuvre par l’action. Comment n’y aurais-je pas vu une manifestation de la grandeur divine ?
Puisque les dieux me faisaient la faveur de me rendre à ma vie passée, de me ramener à l’Urbs, je faisais le vœu de vouer le reste de ma vie à agir pour le bien de l’Empire.

C’est ainsi qu’a commencé ce qui devait durer près de cinq années : des déambulations à travers les ruelles pavées grouillant de vie, de longs moments passés ensemble à écouter puis analyser les échanges au Forum, des leçons d’histoire données devant les différents arcs de triomphe de la ville, des visites aux temples, aux théâtres et au cirque, alternant moments de réflexion et divertissements.
Je devais apprendre à Domitius à prendre la parole et pour cela, je devais lui apprendre à raisonner. Pour parler juste, Lucilius, il faut penser justement. Et penser justement implique de mettre en rapport ses pensées, son discours et ses actes. Aujourd’hui, j’en suis intimement convaincu, Lucilius, l’apprentissage de toute notre vie pourrait se résumer à ceci : un usage approprié du langage. Quand un homme n’aurait appris que cela, au cours de sa vie, il n’aurait pas vécu en vain.

Voilà ce que signifiait être précepteur d’un prince Lucilius. J’ai été témoin de cela : la condamnation par un simple hochement de tête de Claude de deux hommes qui n’avaient eu à cœur quel les intérêts de son fils.
De ce jour-là, j’ai senti que ma propre vie ne tenait qu’à un fil et compris qu’il me fallait chaque jour être prêt à mourir.

Dans l’aula regia, Burrus lui tend l’ordre d’exécution de deux malfaiteurs notoires afin que l’empereur y appose sa signature, puis son sceau.
C’est la première fois qu’il lui faut prononcer la mort d’un homme, et bien qu’il s’agisse de criminels endurcis, Nero ne s’exécute pas. Au contraire, il recule de la table, me cherche du regard puis examine le visage sévère de Burrus, comprend qu’il ne peut se dérober à ses obligations et soupire :
« Ah, dit-il, je voudrais ne pas savoir écrire ! »
Autour de nous, on répète en chuchotant cette formule qui demain se propagera dans toutes les provinces de l’Empire.
L’empereur est bon, l’empereur est miséricordieux. Il préférerait ne pas savoir écrire que de condamner deux criminels à mort ! Quelle modération ! Quelle humilité ! Que nous sommes heureux… L’empereur ne sera pas un fou sanguinaire comme Caligula, un tyran colérique comme Claude. Voilà de quelles conclusions la ville bruissera demain et tous les jours suivants.

Nero se montre clément, mettant en œuvre les recommandations de mon traité. Tu le sais, l’essentiel de cet écrit réside en peu de mots : on doit punir, non pour châtier, encore moins pour assouvir sa colère, mais pour prévenir. Gouverner consiste en cela : regarder devant soi, et tenter d’empêcher des maux à venir. Il ne s’agit pas de chercher à rendre justice à la place des dieux, encore moins d’assouvir quelque vindicte que ce soit.

J’étais comme un homme dans un tremblement de terre, qui reste debout alors que tout autour de lui vacille et s’écroule.

Dum spiro, spero. Tant que je respire, j’espère, affirme la sagesse populaire.

Philosopher, c’est apprendre à mourir. Je n’ai jamais rien fait d’autre, Lucilius.

Bientôt les vivants / Amina Damerdji

J’avais adoré le premier roman de cette jeune autrice, « Laissez-moi vous rejoindre » dont l’écriture et les personnages m’avaient totalement emportée. C’est moins le cas de ce second roman, mais il est très romanesque et j’ai beaucoup aimé la relation entre Selma et le cheval.

Le personnage principal est Selma, une jeune Algérienne, que l’on suit de l’enfance, vers 1988 à son entrée dans l’âge adulte, jusqu’en 1997. Elle vit près d’Alger avec ses parents, sa grand-mère paternelle et son oncle. Son père (médecin) et son oncle (avocat) ne se comprennent pas et se disputent souvent. La grand-mère, Mima, tente d’apaiser les tensions entre ses fils en cuisinant. Ce livre regorge d’odeurs de cuisine.

Amina Damerdji brosse le portrait d’une jeune fille/femme passionnée, qui s’émancipe dans un contexte difficile de guerre civile. Elle vit une période sombre de l’histoire algérienne faite de violence et de terrorisme. Et pourtant, elle continue à vivre et surtout à vouloir se rendre à ses cours d’équitation situés dans un bois bientôt occupé par les terroristes. Elle noue une relation particulière avec un cheval, Sheïtane (qui signifie le diable), que personne n’arrive à approcher. Elle découvre aussi l’amour. Beaucoup de personnages gravitent autour d’elle, notamment sa cousine, très différente d’elle.

Un vent de liberté souffle sur ce roman qui montre des vies percutées par la guerre mais qui ne s’arrêtent pas de vivre. Si vous aimez les histoires dans la grande Histoire, ce livre devrait vous plaire.

Il fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024 !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Les ruelles de Sidi Youcef n’étaient pas éclairées. Il fallait se contenter du halo des fenêtres pour guider ses pas. Les familles dînaient porte entrouverte ce soir-là. Moins pour l’air doux de la fin d’été que pour le nif, le nez altier, l’orgueil de montrer qu’elles n’avaient pas peur. »

Et, refleurir / Kiyémis

Ce premier roman débute au Cameroun en 1958. Andoun vit dans un village à la campagne. Elle se sent différente des autres. Elle ne veut pas travailler dans les champs toute sa vie et suivre le destin immuable des femmes décidé par les hommes. Son rêve est d’aller à l’école. Son père décide de l’envoyer à la ville, chez sa sœur qui a fait un beau mariage. Elle l’aidera à s’occuper de ses enfants et de sa maison et, en contrepartie, elle pourra étudier. Mais la vie à Douala s’avère toute autre. Andoun, nommée Anne-Marie à la ville, n’ira jamais à l’école. Un événement inattendu change sa vie mais elle est déterminée à réaliser son rêve et à réussir. Elle redouble d’énergie, s’affirme, s’émancipe. Elle choisit sa vie et non celle imposée par les hommes et sa famille.

On la suit du Cameroun à Paris, de désillusion en désillusion mais toujours avec une force de caractère et une capacité à rebondir. Elle avance vers son rêve malgré les obstacles et le racisme.

Il y a de nombreux thèmes abordés dans ce roman féministe : le patriarcat, la maternité, la transmission, l’exil, la famille, les traditions, la condition sociale, le racisme, le mensonge, etc. C’est surtout un très beau portrait de femme libre. Andoun/Anne-Marie est attachante. Kiyémis s’est inspiré de la vie de sa grand-mère et la rend immortelle à travers ce livre. Il y a aussi de magnifiques poèmes insérés entre les chapitres.

L’écriture de Kiyémis m’a beaucoup plu. Vous serez traversés par les odeurs de cuisine mais aussi par d’autres moins agréables, comme Andoun. Ce très beau roman vous fera voyager. Il fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024 et il a déjà obtenu le Prix Régine Deforges 2024.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Certaines nuits accouchent de rêves passagers.
Leur présence est éphémère.
Visiteurs temporaires,
Nichés derrière les yeux,
Ils s’emparent des lieux,
Ne laissent rien derrière eux,
Et lorsque,
Au battement de paupières suivant,
Le jour arrive comme un billet retour,
Ils s’évaporent.
Les voilà repartis comme ils sont venus. »

« Certains ont essayé d’oublier.
Pour déraciner ces cauchemars
Des confins de leurs âmes,
Ils ont essayé toutes sortes de méthodes.
Certains ont sombré dans la bière et le vin.
Il est parti d’ici, et il a laissé quelque chose.
Il est parti là-bas et on lui a pris quelque chose.
Il est revenu
Morcelé,
Et nous poursuivons son fantôme,
Sans tout à fait nous faire à l’idée,
Que son absence lui collait à la peau
Que son absence nous suivait tous.
Parce qu’il faut bien vivre,
Rappeler à la terre qu’on lui appartient,
Se rappeler à nous-même
Que nous ne sommes que chair,
Nous danserons.

Parce qu’il faut bien vivre,
Nous supplierons la terre
De nous soigner.
Nous supplierons nos sœurs
De prier pour notre salut.
Et dans nos rires,
Nos cris,
Dans le bruit des pieds,
Qui viendront faire hurler le sol,
Et dans nos tentatives désespérées
De s’enraciner
Fleurira la guérison. »

« Il en fallait du courage,
A la frêle fleur,
Pour tenir ses rêves à bout de bras. »

« Elle n’avait qu’un père, et c’était sa mère. »

Fantastique histoire d’amour / Sophie Divry

Ce fantastique roman fait 500 pages mais je ne les ai pas vues défiler ! L’autrice réussit à nous embarquer dans une histoire assez rocambolesque, pleine de rebondissements, avec une histoire d’amour mais aussi un côté polar avec du suspense jusqu’au bout ! Oui, il y a tout cela dans ce livre, de quoi passer un bon moment de lecture.

Les deux personnages principaux alternent leur voix dans les chapitres. Bastien est inspecteur du travail. Il a 41 ans et vient de se faire plaquer. Il a une tendance à la mélancolie et à boire. Un soir, il est appelé sur un accident du travail dans une entreprise de la banlieue lyonnaise. Un homme est retrouvé mort dans une compacteuse. Cette énorme machine broie le plastique pour le recycler. Au fond de la compacteuse il trouve une sorte de gravier bleu qui va changer sa vie. Ainsi débute l’enquête pour comprendre ce drame.

Maïa est journaliste scientifique. Elle se rend au Cern (Centre européen pour la recherche nucléaire) à Genève pour interviewer sa tante, scientifique, pour rédiger un article sur les cristaux scintillateurs.

Ils sont tous les deux solitaires. Et le destin va les réunir, mais je vous laisse découvrir le reste de l’histoire pour ne pas gâcher votre plaisir. Il y a aussi un chat et une bouquinerie, deux éléments que j’apprécie par ailleurs.

Ce roman est truffé d’humour, on sent que l’autrice s’est amusée à écrire cette histoire. Les personnages sont attachants. Que vous dire de plus, c’est un coup de cœur !

Il a déjà reçu 2 prix : le Prix France Bleu-Page des libraires 2024 et le Prix du Roman France TV 2024.

Je vous donne rendez-vous demain sur mon compte Instagram pour tenter de gagner un exemplaire de ce roman grâce à Lecteurs.com et la Fondation Orange ! Il fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024, pour lequel vous pouvez voter jusqu’au 5 juin.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai de la chance, ce matin elle est là. Le teint mat, un air sérieux, des cheveux bruns. Elle est protégée des pieds à la tête contre le froid, elle porte un bonnet. Pour ne pas la déranger, je me suis caché derrière un arbre. A vrai dire, ce n’est pas elle qui m’intéresse mais ce qu’elle fait. Oh, ce n’est presque rien, un geste, un détail, mais il fait passer un brin de lumière dans la grisaille de ma vie. Alors chaque fois que je me rends tôt le matin au parc de la Tête d’Or, je viens voir près du cèdre du Liban si elle est là.
C’est comme une cérémonie, toujours la même.
De sa poche elle sort ce qui doit être des graines, qu’elle place sur sa main droite. Elle lève la main à hauteur de son épaule, elle ouvre la paume bien à plat. Puis elle se fige, le menton haut, sans bouger. Elle attend une ou deux minutes mais guère plus. Soudain une mésange jaillit du cèdre et viens se poser sur le bout de ses doigts. De son bec elle attrape une graine et repart. J’ai le cœur à l’arrêt, toutes pensées suspendues. Un autre oiseau s’approche. Il se sert et repart.
Cela dure à peine une seconde mais cette seconde me bouleverse. Peut-être que cette fille a un secret pour attirer ainsi les oiseaux. Au parc, les mésanges ne s’approchent jamais de moi ; elles sont sauvages et c’est bien normal. Avec cette fille, c’est différent. Je ne sais par quel mystère elles lui font confiance. Elle a dû mettre des années pour gagner cette seconde de contact. Quel contact il me reste, à moi, alors que plus personne ne me prend par la main dans un parc ? »

« Je m’appelle Bastien Fontaine, j’ai 41 ans et je suis inspecteur du travail. Mon métier consiste à faire respecter le Code du travail dans les entreprises. Nos bureaux sont situés à Villeurbanne dans un immeuble dont la moquette ne s’est jamais remise du passage à l’euro. J’ai trois collègues, Guilaine, Eric et Ludivine, à qui je n’avais guère l’habitude de parler avant de me faire plaquer, mais depuis je fais des efforts pour ne pas rompre tout lien avec le grand brocoli de l’espère humaine. »

« Inspecteur du travail, c’est un métier solitaire, quelque chose entre shérif et assistant sociale – au vu de la flotte de véhicules qu’on met à notre disposition, je pencherais plutôt pour la seconde proposition. »

« La bouquinerie était l’endroit idéal pour oublier le monde extérieur.
Son rayon préféré était celui de la poésie. Son rite consistait à prendre un recueil et à lire un poème au hasard. Elle appelait ça jouer à pioche-poème. »

« Maïa passa à la caisse, acheta le recueil, le mit dans son sac et sortit. On a toujours du baume au cœur quand on vient d’acheter un livre. Elle se sentait maintenant d’attaque pour appeler Jules. »

« Passer une frontière est bien plus facile que d’avouer ses sentiments. »