On reconnait bien la plume malicieuse de Clémentine Beauvais dans ces lignes. Elle commence par comparer la lecture à la sexualité puis rapidement nous annonce que « ce petit manifeste ne parlera pas de sexe (rho, nul, t’as vu j’étais sûre que c’était une arnaque). »
Dans ce court essai, elle met en avant le plaisir de lire mais surtout de savoir reconnaître ce qui provoque chez nous ce plaisir afin de pourvoir identifier nos prochaines lectures. Ou comment s’assurer de lire toujours pour le plaisir, de renouveler cette expérience.
En tant que bibliothécaire, ce texte me parle énormément. Je fais partie de l’équipe « lecture-plaisir ». Trouver le livre qui plaira à un lecteur et lui permettra d’entrer dans la lecture-plaisir est essentielle. Quel livre permettra à une personne d’accrocher et d’en redemander ?
La lecture est plutôt une activité solitaire, intime. Parler de ses lectures n’est pas forcément aisé et donné à tout le monde. Parfois la peur d’être jugé accentue ce phénomène. Et puis nos goûts évoluent en prenant de l’âge. Selon l’autrice, en replaçant les émotions au centre de ses lectures, cela permettrait de s’interroger sur les lectures qui nous apportent une « jouissance ». Toute une éducation qui reste à faire. Un véritable enjeu de société abordé dans ces 30 pages de la collection ALT de La Martinière destinée à un public de plus de 15 ans. Une bibliographie très intéressante est offerte à la fin pour aller plus loin dans la réflexion. Un plaisir à lire, comme toujours avec cette autrice.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« Apprendre à jouir de la lecture veut dire se méfier des idées toutes faites. »
« Apprendre à jouir de la lecture n’a rien à voir avec s’initier à une culture dominante. Bien au contraire. C’est devenir, par la jouissance, capable de s’en libérer. »
« Partager ses plaisirs, écouter les autres en parler sans se moquer – ni de toi, qui t’extasies, incapable de te raisonner, ni de moi, qui théorise, incapable de me lâcher (oui, je connais mes faiblesses). »
Ce roman se découpe en deux parties. La première où nous faisons connaissance avec les personnages, Mira Rai et Vitali Klitschko. Puis dans une seconde partie apparait Melina, la narratrice et écrivaine fictive de la première partie du roman.
Mira Rai est une jeune fille Népalaise. Elle aimerait continuer à aller à l’école mais la condition de sa famille ne le lui permet pas. Elle accomplit toutes ses tâches avec dévouement. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est courir et voir les paysages défiler. Elle ne peut pas se résigner à son destin ; elle sera bientôt en âge d’être mariée. Elle se choisit un autre destin et remportera les plus grands marathons.
Vitali Klitschko, lui, est champion de boxe, comme son frère, Wladimir. On découvre son enfance en Ukraine avec sa famille. Son père est militaire et intervient notamment pendant la catastrophe de Tchernobyl. Aujourd’hui il mène un autre combat, il est le maire de Kiev.
Melina écrit sur ces deux sportifs depuis la cave de son immeuble bombardé en Ukraine. Avant la guerre, elle avait un projet avec eux. Elle avait aussi une toute autre vie, avec son fils, qu’elle a envoyé se réfugier en Grèce chez ses parents.
A travers le regard de Melina, Bruno Doucey interroge le rôle de l’écrivain et de la littérature. Il met en scène trois figures de résistants, qui forment de beaux portraits d’hommes et de femmes, de sportifs. Chacun se bat pour sa liberté et celle de son peuple. L’histoire de Mira, Vitali et Melina est touchante. La plume de Bruno Doucey est comme toujours poétique, emplie d’humanité. Un très beau roman engagé.
Merci VLEEL et Éditions Emmanuelle Collas pour cette belle lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Los Angeles, 26 septembre 2009 En face de lui, ce soir-là, celui que tous surnomment The Nightmare. L’homme n’est pas n’importe qui. Vainqueur des National Golden Gloves à vingt ans, en 2001, le Mexicano-Américain est précédé par sa réputation. Une pugnacité constante sur le ring. Des coups à terrasser un cheval. Une allonge qui surprend, parce qu’elle provient moins de la longueur des bras que de l’envergure des épaules. 1,93m de rage, de hargne et de haine. Chris Arreola est de ceux qui préfèrent mourir sur le ring que perdre un combat. »
« Je me souviens de ce que Varlam Chalamov écrit au seuil de ses Souvenirs de la Kolyma : « L’écrivain est l’espion du monde des lecteurs ». Alors, disons que, faute de mieux, j’espionne simultanément deux mondes qui me sont en grande partie étrangers. Je collecte des bribes d’informations, décèle ici ou là de maigres vérités. Comme un chat à la tombée de la nuit, je pars en maraude, et il m’arrive de ramener à l’aube quelques prises utiles à la poursuite de mon récit. »
« Je devais vous recevoir ici, à Sartana, et voici que vous vivez en moi. Les notes destinées à vous présenter sont devenues une histoire, un récit, ma fiction. Celle dont j’ai besoin pour me battre et m’enfuir. Celle qui perfore les murs de ma vie, l’élargit et l’allège. »
« J’enrage de voir la Russie déverser les latrines de sa haine sur un pays qui ne demandait qu’à vivre libre. »
« Toi, Mira, je le sais, c’est en courant vers d’autres horizons, en franchissant des torrents, des cols, des lignes de crête et des frontières, que tu as pris la mesure du Népal en toi. Tu es et resteras à jamais la petite Népalaise qui a escaladé les plus hauts sommets du monde de l’endurance, celle qui est partie pour se trouver, qui s’est éloignée pour entrevoir un centre, un peu comme tu le faisais enfant lorsque tu gravissais les pentes de la montagne jusqu’au piton rocheux d’où tu apercevais le village de Sano Dumma, là-bas, au fond de la vallée. Tu montes et tu descends, tu descends et tu montes, tu pars, tu vis et tu reviens, tu ne seras jamais une pierre éboulée. Et toi, Vitali, est-ce entre les cordes d’un ring qu’est né ton sentiment d’appartenance à la nation ukrainienne ? Tu vois le jour en Kirghizie, comme on le disait alors, mais tu n’es pas kirghize. Enfant, tu vis dans l’actuelle République du Kazakhstan, puis en RDA, mais tu n’es ni kazakh ni allemand. Parce que ton père est officier de l’Armée rouge, tu parcours de long en large les immensités insensées de l’Union soviétique, mais cela ne fait pas de toi pour autant un soviétique à vie. »
« Je n’ai pris que ce Carnet de bord de mer, un crayon, une bougie, mon kit de survie. Descendue moi aussi, tenant la main des autres dans la pénombre. Là, chacun trouve sa place, presque toujours la même, comme si des habitudes étaient déjà prises. Le petit tabouret, ma couverture y est pliée, dos au mur, carnet sur les genoux. J’attends avant de commencer à écrire. La flamme de la bougie vacille, puis se ragaillardit dans les profondeurs de la cave. »
« Nostos », c’est le nom que les autorités grecques ont donné aux opérations de rapatriement des Grecs d’Ukraine. Le mot est bien choisi parce qu’il désigne le « retour » au pays. Celui d’Ulysse, au prix d’une longue errance sur les mers. Celui des Grecs installés en Ukraine depuis des temps immémoriaux. L’exil, la Patrie… Bientôt, j’en suis sûr, la polarité du désir s’inversera : comme me l’écrit déjà Nikolaï, les exilés rêveront d’un retour en Ukraine.
« Je vais faire comme tout le monde : tenir bon et résister. »
« J’avais envie de pleurer, et voilà qu’Elpida me faisait rire. – Tu sais que le théâtre grec et la mythologie ont pleins d’histoires de ce genre. Un personnage chemine sur une route, souvent celle qui lui a été tracée, puis il arrive à une bifurcation, le chemin se sépare en deux. A gauche, un accès facile, une voie large, plutôt confortable. A droite, un sentier raide et pénible. Que fait-il ? Où se dirige-t-il ? Ces deux chemins qui s’offrent à lui, cette obligation de faire un choix, c’est cela le libre arbitre. Ta liberté commence où cesse l’indécision ! »
« Trouver en soi des images qui aident à supporter l’horreur. S’inventer par l’imagination des portes de sortie. »
« 29 mars 2022 Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. La course à pied, la boxe… Ce sont des sports pour lesquels tu n’as besoin de rien. Ni ballon, ni raquette, ni quoi que ce soit d’autre. Tu peux te battre et courir nu. Le sculpteur, le musicien, le peintre, que ferait-il sans bois et sans gouges, sans piano ou sans saxophone, sans pigments et sans toiles ? Assembler des mots, composer une histoire, un poème… Même dans l’obscurité d’un cachot, sans papier ni crayon, langue arrachée, doigts tranchés, celui qui a les mots porte l’énergie primaire de la transformation du monde. »
Julia Kerninon nous offre encore un magnifique portrait de femme, celui d’Ottavia Selvaggio. On fait sa connaissance à l’âge de 15 ans. Elle nous plonge dans l’Italie et dans la cuisine du restaurant de son père, puis de son compagnon Cassio, puis du sien qu’elle a nommé Bensch, du nom de son mari. Elle a 3 enfants en bas âge qu’elle voit très peu car elle est toujours dans son restaurant. Son travail est sa vie. Elle peut être impulsive et imprévisible, une belle héroïne passionnée en somme !
Elle raconte son enfance, sa relation à son père, à sa mère et aux hommes en général. Une femme libre, dure et qui sait ce qu’elle veut, jusqu’au jour où un ancien amant refait surface et la trouble. Est-ce du désir ? de l’amour ?
Elle arrive à un moment charnière de sa vie, 40 ans. Elle se met à douter, à se poser beaucoup de questions et finalement comprend qu’elle a besoin de s’isoler pour réfléchir à sa vie.
Un roman féministe où les rôles sont inversés, qui montre la complexité d’être une femme et de trouver un équilibre entre les différents rôles à jouer. J’aime toujours autant l’écriture de Julia Kerninon, puissante et romanesque. J’ai ressenti les nombreuses émotions des personnages, la chaleur et les odeurs de la cuisine. Elle fait partie des écrivains dont j’achète les yeux fermés leur nouveau livre (roman ou essai). Encore un excellent moment de lecture. Bien évidemment ce roman vous donnera faim puisqu’il se déroule souvent dans un restaurant. C’est d’ailleurs une recommandation VLEEL sur la cuisine qui m’a soufflée cette lecture gourmande pour valider le challenge d’hiver VLEEL, bingo !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « C’est le matin à Rome. Quelques heures plus tôt, je me suis réveillée à côté de Bensch, il m’a embrassée, et puis les voix cristallines des enfants se sont élevées dans les chambres, le jour s’est ouvert. »
« Quand j’ai commencé à vouloir cuisiner sérieusement, j’ai découvert ce qu’au fond je savais depuis le début : je ne pourrais pas faire la cuisine de ma mère par ce que ma mère n’avait jamais fait la cuisine. La cuisine de ma mère n’était pas une assiette, ce n’était pas un plat, pour ma mère la cuisine désignait peut-être d’abord la pièce dans laquelle elle déployait son théâtre de rébellion. Bien sûr, j’ai souvent eu l’impression de la trahir en marchant dans les pas de mon père, parce que je savais qu’elle estimait que je pactisai avec l’ennemi en suivant sa voie. Je ne pouvais pas faire sa cuisine à lui non plus, et alors au bout d’un moment j’avais compris où je voulais en venir. Je ne voulais pas faire des plats de mon enfance, mais des plats qui la racontent. Je voulais mettre dans ma cuisine la révolte empêchée de ma mère, sa mauvaise grâce pleine de superbe, ses abdications, ses fureurs, ses yeux bleu-noir comme des raisins secs le soir, ses regrets cuisants. Il me faudrait des années pour y parvenir, mais je voulais inventer des plats qui parleraient des centaines de livres lus par provocation, les pieds sur la table devant les assiettes vides, les mille ruses, je voulais donner à voir le refus de servir, superbe, tempétueux, des femmes de ma famille, le refus catégorique de se livrer totalement à qui que ce soit. »
« – Vous ne m’avez jamais dit ça. – Tu ne nous as jamais demandé. Les enfants posent rarement les bonnes questions à leurs parents, j’imagine. Ils ne pensent jamais à leur demander comment ils sont arrivés là, ce qu’ils ont fait pour se retrouver dans cet état. Vous nous prenez pour acquis. Vous vous comportez comme si nous étions inépuisables, pourtant nous ne le sommes pas. »
« Nous refaisions du café. A la radio, Andrea de Simone chantait Immensità, nous écossions des petits pois et j’égrenais pour ma mère mes dernières trouvailles culino-littéraires, littéraro-culinaires. Le cœur de Thomas Hardy stocké dans une boîte à biscuits le temps que sa seconde épouse s’accorde avec le notaire. Le cadavre de Tchekhov rapatrié en Sainte Russie dans un wagon à huîtres à cause de la chaleur. Les biscuits au lard et au sirop chez les Faulkner, les huîtres, le poisson grillé, les haricots en boîte chez Hemingway. La tarte aux cerises que prépare une adolescente quelques heures avant d’être assassinée avec toute sa famille, chez Truman Capote. Les escargots dans Le Baron perché de Calvino. Avec audace, j’avais dit à ma mère que même Gertrude Stein faisait la cuisine, après tout. C’était Alice B. Toklas qui faisait la cuisine, avait répondu ma mère gravement, et tu le sais aussi bien que moi. – Marguerite Duras a écrit un livre de recettes, j’avais rétorqué. Et Virginia Woolf faisait des tartes. – Peut-être, avait admis ma mère en me regardant dans les yeux, mais à ma connaissance, ce n’est pas pour ça qu’on se souvient d’elles. »
Que j’aime l’écriture de Marie Charrel. J’avais déjà beaucoup aimé son roman paru l’an dernier et finaliste du Prix Orange du Livre 2023, « Les mangeurs de nuit ». J’espère que cette biographie romancée de Lana Del Rey sera dans la sélection 2024 !
Le début du roman se place du point de vue de Joan Baez en 2019. Les deux artistes se sont réellement rencontrées et ont chanté ensemble. Marie Charrel imagine leur rencontre puis repart vers l’enfance de Lana ou plutôt Elizabeth Grant de son vrai nom. On la découvre alors alcoolique à l’âge de 14 ans et déjà poétesse. Les chapitres alternent entre passé et moments plus récents, le plus souvent du point de vue de Lana. Les démons ressurgissent régulièrement mais la jeune femme est déterminée à aller au bout de ses rêves. Derrière l’artiste on voit une fille naïve et mélancolique, à laquelle je me suis totalement attachée. C’est un portrait très réussi d’une artiste fascinante.
Sans aucun doute ce roman vous donnera envie d’écouter les albums de Lana Del Rey, mais aussi de Joan Baez, Bob Dylan, Amy Winehouse. Peut-être aurez-vous aussi envie de boire un milk-shake après. Et vous croiserez également l’univers de David Lynch… De nombreuses références que l’autrice rassemble à la fin de l’ouvrage, car une journaliste cite toujours ses sources !
Bref vous l’avez compris c’est une excellente lecture que je vous recommande, un coup de cœur, une ode à la liberté !
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Peindre est une affaire de lumière et cette fille-là capte les éclats de soleil comme aucune autre créature terrestre. L’astre du jour dessine des cascades d’or dans sa chevelure et sème des paillettes sur le rebondi de ses joues. Des clartés étranges flottent autour de ses courbes. »
« Elle se jette sur le poste de radio de sa chambre, tourne le bouton en quête d’une station rap et l’écoute jusqu’à ce que l’aube cogne derrière ses fenêtres. Les nouveaux titres d’Eminem y tournent en boucle. Chaque fois, elle est traversée par la même intuition, la conviction d’avoir compris quelque chose d’essentiel sur le pouvoir des mots. »
« Elle s’inscrit à l’université Fordham pour la rentrée prochaine. Dominante philosophie et métaphysique. Elle espère y trouver les réponses aux questions qui la hantent depuis Lake Placid – pourquoi sommes-nous là, pourquoi vivons-nous ? Ses études lui offriront-elles les réponses qu’elle n’a pas trouvées dans les livres ni dans l’alcool ? »
« Elle a toujours eu la conviction que le rôle de la musique était d’éveiller les consciences. Celle de Lana joue un rôle différent. Elle plonge dans l’ombre de la mélancolie et la cisèle pour y laisser passer la lumière. Elle ne pousse pas à la révolte : elle guérit. »
« Comme les créatures nyctalopes, Lana sait voir au cœur de la nuit ce qui échappe aux autres. La fête discrète qui, pour peu que l’on sache la distinguer, se tient dans l’obscurité. Elle transforme le secret des heures sombres en or. Lana est une grande poétesse, mais pas seulement : c’est une alchimiste. »
Lu dans le cadre du challenge d’hiver VLEEL dans la catégorie classique, ce roman ou plutôt cette nouvelle était dans ma PAL depuis un moment. A la suite d’une rencontre VLEEL avec Marie-Hélène Lafon, et comme je suis atteinte de #lafonmania, j’avais très envie de le lire.
On y retrouve les influences de Marie-Hélène Lafon. Et ce ton qui lui est propre ressort bien dans ces pages écrites au 19ème siècle.
Le personnage principal est Félicité, une servante naïve au cœur pur. Sa famille profite d’elle et lui soutire son argent. Elle se prend d’affection pour les enfants de Mme Aubain, Paul et Virginie. Plus tard, elle hérite d’un perroquet qui sera un véritable compagnon.
Entre la campagne normande et le bord de mer, c’est une vie simple, vouée au service de sa maîtresse et de Dieu. Une vie et des mœurs d’un autre temps que j’ai pris plaisir à lire.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. »
« Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu et sa gorge dorée. Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité. »
Le livre est divisé en 2 parties : « âge un » et « âge deux » qui correspondent respectivement à l’enfance et à l’âge adulte de la narratrice, Elsa.
Elle raconte sa relation avec sa mère. D’abord ambiguë, on sent que la mère veut être rassurée par sa fille, savoir qu’elle l’aime. La solitude et l’angoisse caractérisent la mère. Puis une relation plus toxique apparaît.
En déménageant, Elsa a également changé d’école. Elle devient amie avec Issa. Mais là aussi la relation est ambiguë. Elsa reproduit un schéma familial hérité de sa mère.
Devenue adulte, l’emprise est toujours présente. Elsa est toujours enfermée dans ce duo malsain, sorte de huis clos perpétuel alors qu’elle a son propre appartement.
J’ai lu cette histoire en apnée. J’avais une boule au ventre ou à la gorge selon les passages. L’écriture s’appuie sur les sens et intensifie le récit de l’enfant. Une lecture angoissante qui ne sera pas pour tout le monde. En tout cas si vous n’avez pas envie de lire de roman sur l’inceste maternel, la violence psychologique et physique intrafamiliale, passez votre chemin. Mais si vous aimez être bousculé par vos lectures, alors ne passez pas à côté de ce premier roman fort, puissant, marquant et remarquablement écrit ! Il a reçu le prix Goncourt du premier roman 2023 mais je trouve qu’il est passé un peu inaperçu. L’avez-vous lu ?
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Les mollets sculptés et les pieds douloureux dans ses escarpins à talons carrés, debout, seule au milieu de la chambre, ma mère trace une petite croix dans l’angle supérieur gauche du plan de l’appartement. Au-dessus de la croix, elle note le mot « cloques ». Juste en dessous, elle précise « plafond ». Elle lève les yeux et fixe un moment la peinture boursoufflée, les bulles maculées de taches vertes aux contours dilués au-dessus de sa tête. Les restes d’un dégât des eaux. Il y a peu de risques que cela s’aggrave. Elle se demande si une telle remise en état lui coûterait cher en travaux. Un soupir lui échappe, bref et nerveux. »
« Nous emménageons à la fin du mois d’octobre 1993. J’ai sept ans. Je change d’école. Je fais beaucoup d’efforts pour que ma mère ne remarque pas ma tristesse. »
« Je retrouve ma mère à l’entrée de la chambre, le bras tendu vers l’intérieur de la pièce. Ça te plaît ? Je reconnais la moquette bleu mer. Les sacs de voyage où j’ai rangé mes jouets et mes vêtements, ma petite table à dessiner sont rassemblés sous la fenêtre. Contre le mur, je découvre deux lits superposés. Ma mère me regarde, elle espère que je dise quelque chose. Son souffle court trahit son enthousiasme, son impatience est encore lisible sur son visage. Je reste un moment sans comprendre. Une chambre à deux lits. Je n’ai ni sœur, ni frère, ni perspective d’en avoir. J’ai toujours connu ma mère seule. Jusqu’ici, elle ne m’a présenté ni amies, ni amoureux. Elle n’en parle pas non plus. Une hostilité imprécise naît en moi, mêlée de crainte et de colère, comme si elle essayait de me jouer un mauvais tour mais que je ne parvenais pas à comprendre lequel, ni comment m’y dérober. Tu pourras inviter tes nouvelles copines à dormir, comme ça. Elle guette une réaction. Je lui souris, je tente un remerciement maladroit. Elle m’embrasse fort sur la joue. J’observe à nouveau la structure en bois. Elle m’apparaît un peu plus sympathique qu’au premier abord. En bas, une couette violette à fleurs et une taie d’oreiller assorties et bien repassées. En haut, une housse à imprimé rouge qui semble dessiner un paysage. Je ne les ai jamais vues, ni l’une ni l’autre. Elles doivent être neuves. »
« Elsa ? Tu dors ? Oui. C’est maman. Je sais. Dis-moi que tu m’aimes. »
« A mesure que les jours passent, la nervosité de ma mère augmente, les traits de son visage se creusent. Elle dort mal. Elle occupe ses nuits à fumer dans le salon. Elle se lève tard. L’après-midi, elle s’agite, semble abattre un travail considérable, pourtant, les placards et les étagères restent vides, les objets attendent en tas, certains sont encore empaquetés. »
« La structure de bois autour de moi se met à tanguer. J’ai peur que tout s’effondre et de passer par-dessus bord, la cervelle répandue sur la moquette. Ma mère se couche, puis se roule, se tord et se frotte contre le matelas du lit du bas. Elsa. Un gémissement aigu, soufflé, désagréable me perce le crâne. Sa voix siffle et grince. Je plonge sous la couette pour ne pas l’entendre. Elle répète mon nom écorché, son râle discret provoque chez moi un frémissement d’horreur. S’ensuivent des sanglots pitoyables. Je ne peux pas dormir toute seule. Soudain, j’ai mille ans et j’ai enfanté toutes les mères du monde. Je la déteste. Je voudrais la chasser à coups de pieds et de poings. Je sens la colère bouillir au fond d’elle. Je l’écoute tourner sur elle-même, griffer les draps. Le duvet bruisse. Elle frappe l’oreiller. Elle m’appelle, encore. Sa plainte monte, elle me tranche en deux. Je ne réagis pas. Je fais semblant de dormir, obstinément. Au bout de plusieurs minutes, elle cesse de bouger. Je scrute le silence, yeux et oreilles grand ouverts. Elle se racle la gorge. Sa voix change. L’ordre l’emporte. Descends. »
« En quelques semaines, c’est devenu une habitude. Tous les matins, nous nous retrouvons au même endroit, sur le rebord de pierre froide de l’île au saule. J’arrive la première, j’attends qu’Issa passe la porte du hall. Je ne parle à personne de peur de la manquer. Elle apparaît, ses cheveux noués en tresses rebondissent sur son ventre, ou bien ils volent derrière elle, pris dans une queue-de-cheval. Elle jette son cartable par terre, elle s’assied à côté de moi. Ses fesses touchent les miennes, nos genoux se cognent. Nous parlons, son nez et sa bouche sont tout proches des miens, sa respiration chaude se répand sur mon visage, semblable à un rayon de soleil. Une torpeur irrésistible, des frissons délicieux prennent mon corps. Ça commence au sommet de mon crâne, puis ça descend le long de mon cou, ça remonte sur mes joues, mes pommettes, ça dégringole dans mon ventre, je serre les cuisses pour que ça reste à l’intérieur. Quand c’est trop fort, je plonge mon pouce et mon index dans ma bouche, je m’assieds sur mon talon et je gigote sur la semelle de ma chaussure. »
L’auteur revisite le mythe de Jésus et donc réinvente l’histoire de la bible. Il part de son enfance quand à l’âge de 5 ans, un camarade de jeu le traite de « mamzer ». Un terme qu’il ne connaît pas mais le ton ne laisse rien présager de bon. Il va alors se renseigner auprès de ses parents, Marie et Joseph. C’est ainsi qu’il apprend que Joseph n’est pas son père biologique et que « mamzer » signifie bâtard. A cette époque, les femmes « ayant fauté » sont mises à l’écart et leurs enfants également pour plusieurs générations. Jésus vit cela comme une injustice. Sa vie sera alors animée par la défense des exclus.
Jésus est présenté comme un enfant très intelligent qui aime discuter et poser des questions notamment au rabbin. Il rencontre plus tard Jean le baptiseur, puis Judas et vous connaissez déjà l’issue de cette histoire. Elle ne se termine pas très bien pour lui.
Il s’agit d’un roman audacieux comme le dit la quatrième de couverture, où l’auteur compare la religion a une secte. Marie a été violée par un soldat qui l’a fait boire. Elle n’est pas présentée comme la sainte vierge. C’est plutôt Joseph qui est un saint dans cette histoire, acceptant d’épouser Marie alors qu’elle est enceinte et élevant Jésus comme son fils. Enfin, Jésus et Marie de Magdala s’aiment passionnément.
C’est un livre court qui se lit rapidement. L’écriture est fluide et agréable. L’auteur est un excellent conteur. Il fait un portrait touchant, très humain de cette icône. Il montre Jésus sous un nouveau jour, féministe. La littérature a le droit d’imaginer, d’inventer, de réinventer, de s’inspirer du réel ou de s’en éloigner. Elle permet de se mettre à la place de l’autre, de combler des zones d’ombre, de poser des questions et d’ouvrir un dialogue. Bref, c’est passionnant.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : Mamzer – On ajoute deux pas, dit l’enfant. Samuel le regarda sans plaisir compter deux pas à partir de la ligne qu’ils avaient tracée sur la terre battue. De toute façon, quand ils jouaient à caillou-touché, c’était toujours l’autre qui gagnait. De peu ou de beaucoup, c’était lui. En augmentant la distance au mur, ils en seraient à huit ou pas. Déjà que l’autre était plus habile… En plus, il le troublait, avec ses phrases qui n’en finissaient pas… Le problème, c’était qu’aucun des autres enfants du quartier n’avait la permission de jouer avec lui. « On ne peut pas laisser ce pauvre garçon toujours seul… » répétait sa mère. Il en connaissait la raison… Mais il ne voyait pas pourquoi c’était à lui seul de subir. En plus, les autres ne se gênaient pas pour le moquer : « Alors ? Il t’a bien battu, le mamzer ? Tu es content ? »
A Capharnaüm, au lendemain matin de leur arrivée, sa mère et Marie de Magdala firent cuire des miches de pain en grand nombre, qui seraient offertes à la foule lorsqu’elle se trouverait à court, « surtout pas avant », avait insisté Judas. La veille à Tibériade, les pèlerins s’étaient retrouvés sans pain. En les prévoyant en abondance pour le lendemain, Judas voulait glorifier, une fois encore, les pouvoirs de Jésus. Les miséreux y verraient un miracle que les acolytes de Judas annonceraient à Bethsaïde, en même temps que celui des flots de Tibériade, et ainsi de suite, miracle après miracle, guérison après guérison, ville après ville, jusqu’à Jérusalem. Jésus était conscient des ruses de Judas. Elles le perturbaient. Mais les enjeux étaient immenses, et ils avaient passé accord : à lui l’organisation, à Jésus les sermons. Alors il laissait faire.
J’avais tenté l’aventure en 2021, en 2022, en 2023 et c’est reparti en 2024 !
Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2023 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.
Du suspense encore et toujours ! la sélection 2024 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 22 romans. Cette année il y a uniquement des premiers romans. Les années précédentes, il y avait aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).
Voici la liste des 22 premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :
Brûlez tout ! / Henri Guyonnet (Anne Carrière)
Incendie blanc / Antoine Catel (Calmann-Lévy)
Cordillera / Delphine Grouès (Le Cherche Midi)
Les âmes fragmentées / Charlotte Monsarrat (Anne Carrière)
L’enfant rivière / Isabelle Amonou (Dalva)
Les guerres précieuses / Perrine Tripier (Gallimard)
La jurée / Claire Jehanno (Harper Collins)
De minuit à minuit / Sara Mychkine (Le Bruit du monde)
Les orphelines du Mont Luciole / Isabelle Rodriguez (Les Avrils)
L’allègement des vernis / Paul Saint Bris (Philippe Rey)
Le gardien de Téhéran / Stéphanie Perez (Plon)
Les vallées closes / Mickaël Brun-Arnaud (Robert Laffont)
Le roman de Jeanne et Nathan / Clément Camar-Mercier (Actes Sud)
Le diplôme / Amaury Barthet (Albin Michel)
Un simple dîner / Cécile Tlili (Calmann-Lévy)
Mon petit / Nadège Erika (Les Livres Agités)
Ce que je sais de toi / Eric Chacour (Philippe Rey)
Petites choses / Benoît Coquil (Rivages)
Déchirer le grand manteau noir / Aline Caudet (Viviane Hamy)
Ce qu’il reste à faire / Marie de Chassey (Alma éditeur)
Au sol / Charlotte Milandri (Équateurs)
J’en ai déjà lu 10 dont 2 ne m’ont pas convaincus. Ma PAL comprend la plupart des autres titres et j’ai réservé à la bibliothèque ceux que je n’ai pas. Donc pas d’envois pour moi. Cette sélection va me permettre de remonter quelques romans dans le haut de ma pile à lire. D’ailleurs ce sont des titres que j’ai très envie de lire depuis un moment.
Les livres vont bientôt commencer leurs voyages entre les lecteurs et les chroniques vont fleurir !
Je mettrai à jour la liste de mes chroniques au fur et à mesure de mes lectures :
Dans ce livre, l’autrice s’interroge sur sa famille, notamment ses arrière-arrière-grands-parents partis d’Inde pour travailler dans les champs de canne à sucre de l’Île Maurice. Ses trisaïeuls sont venus remplacer les esclaves. Un ouvrage poétique et foisonnant de questions.
L’incipit s’ouvre par un vol d’étourneaux. Des photos et documents sont insérés entre les pages de ce récit intime. Elle essaie de reconstituer l’arrivée de sa famille sur l’île, leurs conditions de vie. Elle s’appuie sur les souvenirs de ses grands-parents et comble les blancs comme lorsqu’elle écrit des romans.
Les thèmes abordés sont la transmission, l’immigration, l’identité, l’exil, les effets de la colonisation, la condition sociale. Elle évoque notamment la pression de réussite que ses parents ont fait peser sur elle. Ils voulaient échapper à la condition de leurs parents et grands-parents. Ce statut de « dominé » s’est transmis de génération en génération.
Un essai passionnant, magnifiquement écrit et qui me permet de cocher la case « un auteur de l’hémisphère sud » du challenge de l’hiver VLEEL !
Cet ouvrage a reçu le prix de l’essai des Écrivains du Sud 2023.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Quand revient le temps des étourneaux qui se déploient dans le ciel pour dessiner des figures liquides et mouvantes, je vois gonfler et se former une dame-jeanne. Puis un chapeau épais qui lentement se mue en voile qui bat au vent, s’éloigne et disparaît. J’essaie de décrypter le ballet des étourneaux comme je décrypterais un rébus, en espérant que chaque tableau soit un mot, et, mis bout à bout, ces mots forment une phrase et soudain, cette phrase serait ma première, mon évidence. »
« Quand soudain, d’un arbre sur le quai, ils surgissent et ce surgissement ressemble à une déflagration silencieuse, on pourrait croire que le feuillage a explosé. A quoi ressemble le destin de ceux qui migrent, est-ce que ça explose bruyamment ou ça implose intimement ? »
« Quand revient le temps des étourneaux, mon visage est souvent levé vers le ciel crépuscule dans l’illusion d’y apercevoir avec clarté et sincérité mon propre récit de migration, d’y lire le début, la beauté, l’intention, la forme et le secret. Ce n’est pas la voile d’un bateau, ce sont juste des étourneaux et c’est beau, aussi, juste des étourneaux. »
« Ce n’est pas un début ni le début mais ça commence comme ça : Il y a trois fiches aux archives de l’immigration indienne à l’institut Mahatma Gandhi, à l’île Maurice. Ce sont celles de mes trisaïeuls et de leur fils, mon arrière-arrière-grand-père. Elles attestent de leur arrivée à Port-Louis, capitale de l’île qui est alors une colonie britannique, le 1er août 1872. Un peu plus d’un siècle avant ma naissance ou à peine un siècle avant ma naissance, je ne sais pas peser le temps qui me sépare d’eux. Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Ils étaient des engagés indiens, des coolies comme on disait, et avaient quitté leur village indien de Rangapalle, dans le district de Visakhapatnam dans l’État de l’Andhra Pradesh. Sur le port de Madras, aujourd’hui Chennai, ils ont embarqué sur un bateau appelé John Allan et leur traversée a duré à peu près sept semaines. »
« Cela me permettrait aussi de croire à un ancêtre dont l’image était différente de celle qu’on nous montrait à l’école : un homme naïf, poussé par la misère, qui soulève rocher après rocher en vain, un homme qui trime, un homme qui pleure, un homme nostalgique de sa terre natale. »
« Mon esprit les a lavés, ces ancêtres, essuyé leurs visages, coiffé leurs cheveux, habillés de vêtements propres, éloignés des cales de bateaux et de la perspective du labeur quotidien des champs de canne. C’est une image presque proprette. C’est une mémoire délavée. »
« Je me demande combien il faut de générations pour qu’une peur disparaisse des mémoires. »
« La roche cari ne me manque pas, j’ai un hachoir électrique qui fait parfaitement l’affaire chez moi mais il a certains choix que je regrette. »
« Voilà un autre effet de la vie des plantations coloniales, de la vie de dominé. On finit par croire que non seulement sa langue maternelle est inférieure, mais que, dans certains domaines, ses dieux ancestraux le sont aussi… »
Dans un village en Normandie, des événements étranges ont lieu : une pluie de grenouilles s’abat sur le lotissement, des animaux sont retrouvés morts ou mutilés dans les fermes. Julia et Stéphane, deux femmes arrivées de la ville pour fuir quelque chose, s’interrogent sur ces phénomènes. Les habitants parlent d’enfant-fée, de fantômes, de choses irrationnelles. Le suspense monte tout au long du livre. Une ambiance prenante et mystérieuse plane sur ce roman. Faut-il croire ces légendes ? Y a-t-il une explication rationnelle à ces phénomènes ?
Des histoires du passé, des secrets remontent à la surface. Notamment la mort de Jojo, le fils de la Vieille, la rebouteuse du village. Le roman plonge les lecteurs dans les légendes et l’intimité des maisons, des fermes.
Julia est vétérinaire et Stéphane maréchal-ferrant. Elles sont au contact des animaux. Les animaux, eux aussi, sont effrayés, agités, comme les habitants. Ils sentent un danger rôder. Tout est décrit par les sens et donne une puissance aux scènes.
Voici un roman mené de main de maître, bien construit et écrit avec une très belle plume. L’atmosphère est très réussie. J’ai été totalement happée par cette histoire. Je l’ai dévoré afin d’en connaître les tenants et les aboutissants. Il a des allures de thriller ou polar. Des éléments sont dévoilés au fur et à mesure. Le suspense est maintenu jusque vers la fin. Un roman qui fait écho aux contes lus par l’autrice durant sa jeunesse mais aussi au réalisme magique des auteurs sud-américains.
Un coup de cœur de cette rentrée littéraire d’hiver qui fait également partie de mes lectures pour le Prix Orange du Livre 2024.
Et vous avez-vous été envoûtés par la plume d’Adeline Fleury ? ou vous laisserez-vous envoûter ?
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « La menace vient toujours du ciel. Ceux du lotissement le savent. Ils ont abandonné leurs activités dominicales et regardent en l’air, alertés par des coassements gras, épais et discontinus. Pourtant, ce n’est pas la saison des crapauds, en ce début d’hiver. C’est en mars qu’ils sortent de leur hibernation et en avril que démarre la saison des amours, la proximité des marécages justifiant parfois que les batraciens envahissent les jardins de ceux du lotissement. Ceux du lotissement ne connaissent pas la nature. Ce matin glacé, les gosses sont sortis tôt, réveillés par ces coassements qui ressemblaient à des grognements. »
« Le lotissement protège, englobe et enferme à la fois. »
« De gros crapauds bondissent des bosquets, des centaines de batraciens affolés et baveux, ils chargent les enfants qui hurlent de peur et se réfugient chez eux, les crapauds s’écrasent contre les portes et les baies vitrées. Des petites grenouilles brunes tombent du ciel. Ceux du lotissement ferment leurs volets bordeaux, ceux du lotissement sont terrorisés. Le corps de l’enfant du pavillon numéro 13 gît au milieu des feuillages, secoué de spasmes, couvert d’un liquide visqueux. L’assaut des crapauds ne dure qu’une dizaine de minutes, peut-être même pas plus de cinq minutes, mais semble une éternité à ceux du lotissement. La mère épouvantée de la fille du pavillon numéro 13 n’arrive pas à déverrouiller la porte de l’entrée, des morceaux de crapauds bloquent la clenche. Les pluies de crapauds annoncent l’apocalypse. Certains ont lu ça dans la Bible. La pluie de grenouilles figure en second sur la liste des dix plaies d’Égypte qui, selon l’Exode, ont été infligées par Dieu à l’Égypte pour libérer son peuple prisonnier. Les gendarmes et pompiers ne tardent pas à arriver à la zone pavillonnaire, ils ne viennent jamais ici car d’habitude il ne s’y passe rien. »
« Seulement ici personne n’accepte l’idée du suicide, le suicide est l’arme des faibles, pense-t-on dans les chaumières. On préfère encore croire aux fantômes et aux fées maléfiques pour expliquer certaines morts brutales plutôt qu’au désespoir des vivants. Les histoires de fées, ça permet d’enrober de merveilleux les vérités que l’on ne veut pas affronter. »
« Quoi qu’il arrive elles sont liées, quoi qu’il arrive elles restent ensemble. Elles ignorent ce qui se trame dans cette maison, dans ce village où tout leur est hostile, de plus en plus hostile. Julia pense au dicton que la Vieille lui répète souvent : « Qui se fait bête le loup mange. » Elles sont les bêtes, reste à savoir qui est le prédateur. Elles se dévisagent et leurs yeux semblent dire que si elles s’en sortent elles partiront loin de cette campagne où les fées maléfiques rendent les gens fous. »
« Cette terre normande est parcourue d’ondes étranges, d’énergies contradictoires qui fragilisent les nouveaux arrivants, les secouent, font vaciller leur rationalité. Depuis leur arrivée au village. Les deux anciennes citadines ont du mal à comprendre comment des gens aussi ancrés dans la terre peuvent être autant attachés à tous ces contes et légendes fantasmagoriques. Cela doit avoir quelque chose à faire avec la mort. Les superstitions entourant les fantômes sont bien plus commodes à se représenter que la réalité de la finitude et de sa pourriture. »