Dernier bateau pour l’Amérique / Karine Lambert

Voici un roman très personnel et touchant. Suite au décès de sa mère, Karine Lambert écrit sur son histoire familiale. Comme elle n’a pas tous les éléments, elle fait des recherches généalogiques, se documente, écrit à sa cousine d’Amérique. Ce qu’elle ne sait pas, elle l’imagine.

Elle tente de comprendre qui a été sa mère. Celle qui ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait. Elle s’appelait Germaine. En mai 1940, à l’âge de 10 ans, elle a fui la Belgique avec sa famille, comme de nombreux Juifs. Ils se réfugient un temps dans le Sud de la France, avant que son père et une de ses sœurs partent rejoindre son frère aux États-Unis. Un an plus tard, c’est à son tour de partir et de prendre ce qui semble être le dernier bateau pour l’Amérique.

Elle raconte une vie d’exil. Sa mère a du mal à s’adapter à la vie américaine. Ses sœurs s’intègrent rapidement. Même sa grand-mère retrouve une ancienne voisine et une certaine routine. Germaine, la plus jeune de la fratrie, a toujours été chouchoutée. Elle portait des gants pour préserver ses mains de pianiste. Ses parents portaient tous leurs espoirs sur elle. A New York, elle réussit un concours d’entrée dans une prestigieuse école de musique et obtient une bourse d’étude. Son avenir paraît tout tracé, mais ce roman réserve encore de nombreux rebondissements.

L’écrivaine alterne entre présent et passé. Dans un chapitre elle raconte ses recherches, ses doutes, son enfance incomplète, l’écriture. Dans le chapitre suivant elle plonge dans le passé familial et les secrets enfouis.

Les personnages sont bien campés et attachants. Impossible de lâcher la famille Schamisso. J’ai bien aimé les passages liés à l’écriture du livre, le côté coulisse de l’écrivaine qui explique son procédé. Ce n’est pas un roman larmoyant malgré les difficultés rencontrées. J’ai senti une sorte de calme et d’apaisement au fil des pages. Si vous aimez les sagas familiales, l’histoire dans L’Histoire, ou les destins de femmes, ce livre devrait vous plaire. Pour ma part, je l’ai dévoré en l’espace d’un week-end. Un sujet et une démarche périlleux qui sont bien menés, une réussite ! Et l’illustration de couverture est magnifique.

Je remercie Karine Lambert pour l’envoi de son livre et ce voyage dans son histoire familiale.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Ma mère est morte il y a un mois.
Je ne suis pas allée à son enterrement.
Vingt ans que je ne l’avais pas vue.
Elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait.
Ni avec ses mains, ni avec ses yeux, ni avec ses mots.
Encore moins avec ses baisers. »

« J’ai appris la nouvelle par texto. C’est chamboulant de perdre une mère qui n’en a pas été une. J’ignore ce que je dois ressentir. Je n’ai ni frère ni sœur avec qui partager un chagrin ou confronter des sentiments divergents. »

« Ma mère est morte. Mon cerveau a enregistré l’information. Je continue d’attendre une caresse sur ma joue. La date de l’enterrement, je la connaissais. Mercredi 25 novembre. Il s’est déroulé à dix minutes de bus de chez moi. Depuis mes quarante ans, je savais que je n’irais pas. Je pense à celles qui perdent une mère adorée et je recouvre le moule à cake de papier sulfurisé. »

« Pour raconter leur histoire, je ne dispose que d’ombres, parfois un peu de lumière. Ont-ils emporté avec eux des malles, des valises ou un petit sac de presque rien, rempli à la hâte ? Les Schamisso ont déjà tout laissé en Russie puis en Belgique. »

« La peur de la séparation peut-elle traverser plusieurs générations ? Dès que l’un de mes enfants quittait la pièce je lui demandais : « Où vas-tu ? » »

Souviens-toi des abeilles / Zineb Mekouar

Dans ce court roman, on découvre l’histoire du Rucher du Saint, le plus ancien rucher collectif du monde, « perché sur un flanc de montagne du Haut Atlas », à Inzerki dans le sud du Maroc. A travers la très belle relation intergénérationnelle entre un grand-père et son petit-fils, Jeddi et Anir, on apprend tout de l’apiculture et des traditions autour du rucher. Il est de coutume notamment de partager une partie de sa récolte. Tous les deux ont une passion pour les abeilles qui est communicative.

Mais à Inzerki, les villageois partent les uns après les autres, abandonnant les ruches. Ils espèrent trouver une vie meilleure en ville. La sécheresse les pousse à l’exode rural.

Anir a 10 ans. Il ne joue pas avec les autres enfants. Tous les matins, il s’échappe avec sa mère pour se promener. Elle s’arrête toujours à l’entrée du rucher, à droite, devant la ruche des abeilles noires, mais il ne sait pas pourquoi. Il ne comprend pas pourquoi sa mère a les « yeux métalliques ».

Son père, Omar, et son grand-père lui cachent un secret de famille. Sa mère, Aïcha, vient d’un autre village. Elle est considérée comme une étrangère, mais surtout comme une « possédée » depuis l’événement tragique qui l’a plongée dans un état dépressif.

Omar est parti travailler à la ville, dans la supérette de son cousin Hamid. Il espère gagner de l’argent pour soigner sa femme. Mais la vie citadine n’est pas la vie rêvée pour cet homme de la campagne.

La chaleur est écrasante. L’eau vient à manquer pour les hommes et les abeilles. L’autrice convoque et éveille tous nos sens. On entend la terre craquer, les abeilles bourdonner. C’est une véritable ode à la nature. Cette histoire aux allures de conte est habitée de personnages attachants. J’ai été sensible à l’écriture de Zineb Mekouar, poétique, qui m’a happée. Le livre se termine un peu rapidement à mon goût. J’ai aimé l’entremêlement du destin des abeilles et des hommes. Ce petit insecte annonce la catastrophe écologique à venir… Souviens-toi des abeilles.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cette nuit-là
L’obscurité est là. Les cris aussi. Des cris qui ne lui ressemblent pas, des convulsions qui effraient la mère, accélérant le rythme de ses pas dans cette pièce aux murs immenses. L’enfant est dans ses bras, bercé par cette mélodie qu’il aime pourtant, qui l’a tant de fois apaisé. »

« Do, do, da ; grave, grave, aigu. »

« Écoute ce chant,
Doux et chaud,
Comme le miel que font les abeilles.
Je t’offre ces notes, le son de ma voix.
Te souviendras-tu que je chantais pour toi ? »

« Au-dehors, c’est très silencieux. A l’aube, tout s’étire, se détend, le dos, les épaules du monde ; ça craquelle mais c’est agréable, la sève est partout, rien n’est asséché encore et peut-être que rien ne s’achèvera, ni le bourdonnement des abeilles, ni rien de la sorte, jamais. »

« Autour de la ruche d’Anir, quelques cadavres. Jeddi ouvre délicatement le couvercle en palmier. C’est à chaque fois très dur, très dur de les voir comme ça ; de les prendre entre le pouce et l’index ; de toucher leurs ailes, si fines ; de ne plus entendre leur bourdonnement. C’est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s’assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c’est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices comme celles-là, sur la terre, ça ne devrait pas exister, une abeille qui meurt, un enfant qui ne guérit pas, une mère aux yeux métalliques ; des injustices qui brisent tout à l’intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. »

Nouveau jury littéraire

Une nouvelle aventure s’offre à moi depuis quelques mois. J’ai intégré le jury du Prix du Roman d’écologie 2025, dans le cadre de Strasbourg Capitale mondiale du Livre 2024 UNESCO. Nous avons fait une première réunion fin juin avec les jurés Strasbourgeois, l’Eurométropole et Lucile Schmid. J’ai également pu participer à la pré-sélection des romans avec les membres du Prix, fin novembre et début décembre. J’attendais la publication officielle de la sélection pour vous l’annoncer. J’ai donc lu beaucoup de livres sur cette thématique dernièrement et peu rédigé de chroniques pour me concentrer sur ces lectures.

J’ai eu l’occasion de lire plusieurs livres primés, notamment Peine des faunes d’Annie Lulu, dont vous pouvez retrouver ma chronique sur le blog. Ce prix existe depuis 2018. Il récompense un roman francophone paru entre janvier et décembre 2024 pour cette édition, dont les enjeux écologiques sont au cœur de l’intrigue.

Les romans déjà primés

  • 2018 : Saufs riverains / Emmanuelle Pagano (POL)
  • 2019 : Chien-Loup / Serge Joncour (Flammarion)
  • 2020 : Nous sommes l’étincelle / Vincent Villeminot (Pocket jeunesse)
  • 2021 : Le chant du poulet sous vide / Lucie Rico (POL)
  • 2022 : Indice des feux / Antoine Desjardins (La Peuplade)
  • 2023 : Peine des faunes / Annie Lulu (Julliard)
  • 2024 : Et vous passerez comme des vents fous / Clara Arnaud (Actes Sud)

Le jury

La co-présidente et fondatrice du prix est Lucile Schmid. Le co-président est Laurent Quintreau. Les autres membres du jury et/ou du comité de sélection sont : Sébastien Billard, Anais Denoits, Alice Ferney, Pauline Frileux, Elizabeth Guillon (La Poste), Alexis Jenni, Laure Limongi, Pierre Schoentjes, ainsi que des étudiants de l’école des paysages de Versailles/Marseille et de l’ENSAPC. Pour Strasbourg les jurés sont Samuel Cordier (directeur du Musée zoologique), Guillaume Gast (responsable de la Médiathèque Frida Kahlo), Martine Gemmerlé (directrice du Service des bibliothèques de l’université de Strasbourg), Yves Zimmermann (directeur de projet Agenda 2030 de la Ville de Strasbourg), ainsi que des étudiants strasbourgeois.

La sélection

Les dates à retenir

  • de janvier à mars : lecture de la sélection des 6 livres
  • deuxième quinzaine de mars : choix des 3 finalistes
  • début avril : vote du jury
  • 15 avril 2025 : remise du Prix à Strasbourg, précédée d’une table-ronde, dans le cadre des Rencontres Internationales de l’Écologie du livre (du 15 au 17 avril 2025).

La lauréate 2025 est…

[Edit du 16/04/2025] Corinne Royer pour « Ceux du lac » !

Regardez mon retour en image sur mon compte Instagram :

La rencontre des 68 premières fois 2024

De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cet après-midi. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram, notamment en story.

C’est toujours un plaisir de retrouver les membres des 68, de rencontrer ou revoir en vrai des lectrices et lecteurs passionnés. Cette année avait un air triste, puisque Joëlle Guinard, membre du comité, nous a quittés.

Nous avions rendez-vous chez Babelio avec 13 auteurs de la sélection 2024. Comme l’année précédente, il y a eu deux tables rondes animées par Marie Jouvin alias Troublebibliomane. Une première autour du thème de l’entrée en littérature avec Mathieu Lauverjat, Nadège Erika, Charlotte Milandri, Perrine Tripier, Delphine Grouès, Marie de Chassey et Aline Caudet. Puis une seconde table sur le thème des personnages avec Henri Guyonnet, Charlotte Monsarrat, Isabelle Amonou, Stéphanie Pérez, Claire Jéhanno et Paul Saint-Bris.

Nous avons pu discuter avec eux et faire dédicacer les livres. Ce sont toujours des échanges passionnants et les auteurs répondent volontiers à nos questions. Il y avait également l’Atelier d’Albion avec ses magnifiques carnets, la talentueuse Églantine avec ses créations en tissu Joséphinez-vous et la librairie L’attrape-cœurs pour les achats coup de cœur de dernière minute. La tombola a été renouvelé cette année, avec de très beaux lots.

Je repars à nouveau avec plein de souvenirs et l’envie de poursuivre cette aventure en 2025. L’occasion de découvrir encore et toujours des primo-romanciers et c’est ce que je préfère. Si l’aventure vous tente, rendez-vous en février pour les inscriptions ! Il y aura également une session de « Mes 68 premières fois » : une sélection de 12 romans ados (à partir de 13 ans).

Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

A retrouver également les articles sur mon blog avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Les jardins de Mandela / François-Xavier Cottin

Ce roman nous plonge dans le quotidien de professeurs dans un collège en zone prioritaire d’éducation. Le projet de construction d’une maison des sports à proximité bouleverse leur vie. La mairie et le département ont décidé de faire passer une route sur les jardins du collège. Tout le travail accomplit sur ce jardin avec les jeunes est en péril. Ce coin de nature est un refuge pour certains et un espace pédagogique très positif.

Les professeurs se mobilisent pour que le jardin ne soit pas détruit et que la route passe par un autre endroit. L’auteur brosse le portraits d’enseignants et de collégiens qu’on a envie de suivre.

J’ai trouvé très intéressant la description du travail des professeurs. On constate malheureusement le manque de moyens, le manque de reconnaissance, l’usure et le découragement de ceux-ci. Au final, ce sont les enfants qui en pâtissent. Différentes situations d’élèves sont abordées. Il y a notamment Aliou, immigré, sans famille en France qui va de foyer en foyer.

Je m’imagine très bien ce roman adapté au cinéma. Il y a une belle entraide entre les professeurs ; Mathieu, Marie, Yann et Julien notamment.

Je ne résiste pas à partager la magnifique devise du collège qui est une citation de Nelson Mandela : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends ».

Cette lecture est une recommandation d’Alexandra Koszelyk lors d’une rencontre VLEEL. Un livre très actuel et touchant à découvrir.

Je remercie Netgalley et Fayard pour cette lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La rentrée revenait avec appréhension au collège – et Matthieu avec elle. »

« – C’est quoi le zbeul ?
– Ah, le zbeul, m’sieur… »
Les yeux de Nabil pétillèrent.
« C’est trop bien, le zbeul. Le zbeul, m’sieur, c’est l’bordel.
– Et c’est trop bien ?
– Ouais, parce que c’est l’bordel, mais pas genre « C’est l’bordel ici ! »… Enfin si, mais pas que ça. Le zbeul, c’est du bordel qui fait la fête, vous voyez. Le zbeul, c’est tout ce qui fait péter un câble aux vieux : le bruit, la musique, quand ça rigole, les jeunes, les chambres où ça traîne partout, les mots mal dits et les phrases pas bien faites quand on les comprend quand même… C’est tout c’qu’est pas bien rangé, le zbeul, tout c’qu’est pas à sa place.
– Et c’est ça qui est « trop bien » ?
– Je sais pas si c’est bien, mais c’est la vie, quoi !
– Si tu le dis.
– Mais vous inquiétez pas, m’sieur, on va être sages pour vous. Zéro zbeul ! »

« C’est peut-être vrai ; mais est-ce que tu as mieux à proposer ?
– Moi, je suis juste une enfant. Je vous dis ce qui va pas. Et ça devrait être aux adultes de donner des solutions. Pas l’inverse. »
Matthieu n’eut plus grand-chose à opposer. Comme souvent désormais, il se trouvait écartelé entre ce qu’il pensait profondément en tant que citoyen et le discours officiel qu’il était payé pour relayer. La démocratie. L’égalité des chances. L’ascenseur social. Foutaises sur foutaises. Les mensonges érigés en dogmes avaient pu fonctionner sur sa génération et les précédentes parce qu’elles étaient parfaitement conditionnées, biberonnées à la soumission à l’autorité, à la déférence. Sages. Polies. Mais celle et ceux qu’il avait en face de lui n’avaient plus le temps pour cela. Ils avaient bien compris que tout était en train de péter de partout, qu’ils n’y étaient pour rien, mais qu’on leur demandait d’obéir aux responsables de la merde dans laquelle ils auraient à survivre. Ils n’avaient sûrement pas les solutions aux problèmes posés par d’autres ; comment les en blâmer ? »

La mort de Tante Dimity / Nancy Atherton

J’ai passé un excellent moment de lecture avec ce premier tome de la saga des mystères de Tante Dimity. Un livre difficile à caser dans un genre précis. Il y a une enquête mais ce n’est pas un polar. Il y a de l’amour dans l’air, des histoires de famille, des secrets, des voyages, des deuils. A mon avis, c’est un roman qu’on peut glisser assurément sous le sapin de Noël, pour tous les amateurs de lectures qui font du bien. Il a d’ailleurs un air de film de Noël.

Le mieux est que je vous en raconte le moins possible pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture. Lori Shepherd a grandi avec les histoires de Tante Dimity que lui racontait sa mère. Elle ne l’a jamais rencontrée, pour elle, elle faisait partie des histoires du soir mais n’existait pas réellement. Elle est convoquée par un avocat dans le cadre de la succession de Dimity Westwood. Sa vie va changer du tout au tout. Elle va devoir accomplir une mission confiée par la défunte et découvrir la correspondance entre sa mère et Dimity. On rebondit de surprise en surprise avec les personnages très attachants de cette quête. Et il y a même le fantôme de Tante Dimity qui plane au-dessus de Lori.

Désormais j’ai très envie de lire la seconde « enquête » de Tante Dimity qui est sorti au mois d’octobre. Cette série a un petit côté addictif. Le tome 3 paraîtra en janvier 2025. 28 tomes sont parus aux États-Unis. C’est un véritable succès que l’éditeur décrit comme « des enquêtes d’outre-tombe, plus cosy que mystery ».

Pour en savoir plus sur le label Verso des éditions du Seuil et découvrir d’autres titres, je vous conseille le replay ou le podcast de la rencontre VLEEL avec Glenn Tavennec qui sera bientôt disponible !

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« J’ai eu un choc en apprenant la mort de Tante Dimity. Pas parce qu’elle était morte, mais parce que je ne savais même pas qu’elle avait réellement existé. »

Un printemps en moins / Arnaud Dudek

J’avais beaucoup aimé le premier roman d’Arnaud Dudek. J’avais donc repéré ce nouveau roman dans la rentrée littéraire et sur Netgalley.

Il s’agit d’un roman choral assez court. Il y a la voix de Gabriel, de son père Martin et de sa professeure Romane.

Gabriel est un adolescent dans le coma. Il nous livre par bribes des éléments de sa vie et on comprend au fur et à mesure qu’il a tenté de se suicider suite au harcèlement qu’il a subi.

On retrouve un autre thème cher à Arnaud Dudek, la relation père-fils. Martin raconte avec pudeur son impuissance face au geste de son fils, la vie qui s’arrête et continue à la fois.

Romane vient lire des poèmes à cet élève dont elle se sent quelque part responsable. C’est cette voix qui va accrocher Gabriel à la vie.

La plume d’Arnaud Dudek me plaît beaucoup et me touche particulièrement. J’aurais bien lu encore quelques pages de cette histoire et continué un petit bout de chemin avec ces personnages. Un roman à mettre entre les mains des adolescents. Un auteur que je continuerai à lire assurément. Avez-vous déjà lu un roman de cet écrivain ?

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Gabriel
Nous sommes le lundi 8 mai. Grâce à la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, le pays ne travaille pas. Au lieu de remplir des tableaux Excel, de préparer du mortier ou de vendre des chaussures, certains soufflent sur les braises du premier barbecue de l’année ; d’autres optent pour le visionnage d’une comédie sentimentale sous un plaid qu’il faudrait songer à nettoyer ; d’autres encore font du vélo en forêt. Et puis il y a les enfants qui jouent avec toutes sortes de balles dans des jardins, des parcs, des impasses – des gamins trempés de sueur qu’il faudra menacer d’une punition, le soir, quand ils refuseront de se laver.
Un 8 mai, c’est un avant-goût d’été offert par les obus de la Seconde Guerre mondiale, c’est la grisaille qui capitule, c’est un armistice avec le temps signé à l’encre rose, sans chichis, sans chouchous, mais avec un premier coup de soleil sur la nuque. Pas de mauvaises ondes, de perturbations, juste le bruit d’un taille-haie, juste le robot aspirateur qui démarre sa saison au fond de la piscine, juste ce rayon vert sous l’horizon qu’on a encore raté à cause d’un collier de nuages. Un 8 mai, en principe, c’est doux, c’est léger.
Pas pour toi. »

« Romane
Sur le siège des toilettes d’Octave, ça ne tourne toujours pas rond, pas rond du tout dans la tête de Romane, ça tourne, c’est certain, mais c’est de la spirale, de l’ovale, du grand n’importe quoi, elle se dit qu’elle va démissionner, quitter l’enseignement, ouvrir un food truck au lieu de se sentir démunie face à des TDAH, des dyslexiques, des dépressifs, ras le bol du manque de formation, du manque de considération, et puis il y a le garçon qui se jette de nouveau par la fenêtre, à midi, à l’heure de la cantine, elle le regarde, elle ne peut rien faire, il s’écrase, la nausée revient. »

« Martin
Je mène une existence pleine à ras bord pour ne pas avoir à réfléchir trop souvent. Avec des œillères. Avec aussi un sentiment d’inutilité épisodique. A quoi bon publier des livres. A quoi bon faire grandir des enfants. A quoi bon gâcher du papier. A quoi bon peupler une terre usée. A quoi bon conseiller des treks communautaires en pays berbères, compléter des formulaires, repasser des chemises, avancer. Je mène une existence pleine à ras bord pour ne pas flancher. »

Il neige sur le pianiste / Claudie Hunzinger

Dans ce nouveau roman, on retrouve l’univers de l’autrice. Elle vit dans une maison au milieu de la nature. Elle nourrit un renard tous les soirs. Elle s’émerveille de pouvoir observer cet animal. Elle écrit sur les sons. Les onomatopées sont très présentes. Il y a par exemple les différents sons produits par la neige à différents états. Elle nomme les émotions provoquées par la musique, très présente également.

Et puis un jour, un pianiste renommé répond à son invitation et séjourne chez elle. La neige le contraint à rester plus longtemps que prévu. Une ambiance étrange s’installe, une sorte de huis clos. Elle éprouve un sentiment amoureux mais elle ne sait pas si c’est pour ce musicien, plus jeune qu’elle, ou pour le renard. Elle nous livre ses pensées, sa sensibilité de femme. Elle est intimement liée à la nature. Elle évoque aussi la vieillesse et la solitude.

J’aime la façon dont elle parle de la nature, et de bien d’autres sujets d’ailleurs, sa poésie aussi. Mais j’avoue avoir préféré son précédent livre à celui-ci. Je ne suis pas totalement entrée dans l’histoire. Et vous, l’avez-vous lu ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je guettais le léger bruit à l’étage, n’y croyais pas, n’en revenais pas, et soudain, une joie foudroyante : je l’ai capturée, oh ! je l’ai capturé, il est ici, et la neige dans la nuit continue à tomber, chtt chtt chtt. Demain, son épaisseur sera parfaite. Il ne pourra pas repartir. Je vais le retenir. Le garder. Je vais le séquestrer. »

« J’avais répondu : « Pour que vous arriviez jusqu’ici, il faudrait que vous vous soyez d’abord perdu dans la neige, longuement, avant de trouver la maison. » Je m’étais beaucoup avancée, la neige n’était-elle pas comme les ourses blanches et les sternes néréis en voie critique d’extinction ? Alors pourquoi avoir parlé de neige ? Pour provoquer le hasard, hypersensible, avec ce mot qui vous frôle ? »

« J’ignorais encore que le musicien venait également de tomber dans le cercle magique annoncé quelques minutes plus tôt par le renard, qu’il s’agirait d’un bizarre roman d’amour, qu’il en serait le personnage, et qu’avec le renard ça m’en ferait deux, et que jusqu’à la fin je ne saurais pas lequel des deux j’allais aimer le plus. »

« Cela faisait quatre ans que je vivais dans cette maison située au cœur d’un massif escarpé, difficile d’accès, sauvage, abritant une tourbière, des salamandres, des cerfs, une place de brame, un chat sauvage, des pics noirs, des milans royaux. Or voilà que du matin au soir, la forêt hurlait, tel l’écho d’autres forêts. Tourbillons de membres, multitude de chevelures vertes, fragments de pieds, de mains, corps odorants, dénudés, dépecés, tirés, rangés, entassés, prêts à être livrés. Bûcherons qui travaillent, casque, lunettes, bottes à bout d’acier. Gros camions qui, la nuit venue, emportent leur chargement de grumes. Boue, ornières, odeur de gazole. J’allais alors toucher les troncs des résineux martelés encore debout, drus, parfumés. Leurs derniers beaux jours. Les miens aussi. »

« A vivre depuis si longtemps en compagnie des éléments, je sais qu’ils sont des systèmes habités d’une énergie qui nous échappe. La société, elle, commence seulement à le soupçonner, se demandant si les tornades, les canicules, les algues toxiques, les virus, les cachalots ne sont pas devenus des entités vengeresses. Les scientifiques leur répondent qu’il faudrait plutôt y voir des formes d’insubordination de masse. Une façon de se rebeller contre nous. »

« Plus tard, le musicien me dirait qu’une Bagatelle de Béla Bartók peut se révéler aussi puissante qu’une grenade, quelque chose de dur, de serré, de très dense, prêt à tout exploser de sa beauté. »

« Cinq minutes plus tard, au-dessus de ma tête, pour la première fois, le Steinway a résonné dans la maison, et les onomatopées, j’aurais pu en ramasser comme des grêlons. Il en pleuvait. Je ne pourrais pas dire qu’il s’agissait de musique. D’abord un orage. Puis, on aurait dit deux fouines se disputant un territoire. C’était hargneux et répétitif. Un combat de griffes et de gueules. Ça a duré trois à quatre heures à la file. Il n’avait pas dit quelle partition il avait apportée, et je n’aurais pas su dire à quelle partition il travaillait. C’était horrible. Il m’avait prévenue, la veille, assez sèchement : On peut se parler, discuter, mais j’ai un problème à être observé quand je travaille le piano. C’est quelque chose de très intime. Parfois de très sale. Ce n’est pas quelque chose qui se partage de façon naturelle.
Manifestement, c’était très intime. Il ne jouait pas, il se battait. Dommage de ne pas avoir le droit de suivre la bataille, le mouvement de ses pattes, le jeu de ses dents, leur toucher délicat, aigu, leur morsure mordant dent à dent les touches d’ivoire qui giclent. »

« Délicatement, il avale tout.
Combien de fois est-il déjà venu ? Pas une seule fin de journée, il n’a manqué de venir. Et chaque fois, je lui ai présenté un autre nouveau festin. C’est répétitif, ordonné comme une horloge, un rite, et sûrement la fonction des rites est-elle de remettre un peu d’ordre dans le chaos du monde.
Comme il est beau. Personne encore ne l’a tué. »

« Un jour, lors d’un entretien auquel j’assistais, un philosophe avait affirmé que les animaux n’ont pas conscience de la beauté. Que c’est ce qui nous différencie d’eux. J’avais pensé, ce n’est en aucun cas une supériorité de notre part, plutôt une infériorité, les animaux n’ont pas à avoir conscience de la beauté : ils sont la beauté. Et puis, la conscience, qu’est-ce que c’est la conscience ? Notre mauvaise conscience plutôt, non ? Notre fameuse dissonance cognitive, notre impossible innocence dans un monde mauvais. Non ? »

« Des amours, j’en ai deux. Un du jour, un de la nuit. L’un venu du dehors, m’apportant sa vie concrète, terrestre et menacée. L’autre, on dirait, venue de derrière la mort, m’assurant que tout a déjà eu lieu. Les horreurs ont été lavées à grande eau. Le monde resplendit. »

« Les renards, on le sait, sont des êtres narcissiques comme tous les écrivains. »

« Il faut comprendre que ma rencontre avec le renard est sans doute ce qui aura surgi de plus enchanteur dans notre monde sur le point de disparaître. Chaque soir, quelque chose d’extraordinaire se montrait. Il faudrait n’avoir jamais vu un renard de sa vie pour ne pas y reconnaître un prodige. Et ce n’était jamais sûr. Cela pouvait ne plus advenir. Cesser. Aussi, je ne me lassais pas du surgissement de sa beauté et j’attendais ce moment, j’y pensais toute la journée comme à une fête qui ne m’était pas due. C’était offert. Et à l’offert, chaque soir, je rendais son offrande. »

Le Buzuk / Marie Kelbert

Le Buzuk c’est le chien de Joséphine, 70 ans. Enfin plutôt celui de son défunt mari et contre toute attente, elle a décidé de le garder alors qu’elle n’a aucune affinité avec lui. Ses enfants la surveillent de près et préfèrent lui retirer la garde de ses petits-enfants durant les vacances.

Joséphine, elle, n’est pas prête à abandonner son indépendance pour aller dans une maison de repos. Elle est très active. Elle décide d’ailleurs d’entrer au Conseil des sages de son village pour s’insurger contre le projet de golf sur la Couette de plumes. J’ai oublié de vous préciser que ce roman se déroule en Bretagne, en bord de mer. Il est parsemé de mots en breton, traduits en note de bas de page.

De jeunes campeurs s’installent sur cet îlot et en font une ZAD. L’autrice brosse alors une série de portraits hauts en couleurs. Tous les zadistes se nomment Gwenn. Le Buzuk devient la mascotte des zadistes.

Joséphine est la narratrice du roman, dans une sorte de journal, elle s’adresse à son défunt mari, Jacques, qu’elle entend par moment. La langage est familier voire fleuri. Un premier roman teinté d’humour, avec un brin d’écologie mais surtout des scènes et dialogues improbables entre générations, notamment avec sa petite-fille Jade. Quant au Buzuk, cet attachant teckel est une véritable star et fait également le succès de cette histoire. Une lecture que j’oublierai assez vite cependant.

Ce roman pourrait bien vous plaire si vous aimez la Bretagne et/ou si vous cherchez un roman pour vous détendre.

Note : 3 sur 5.

« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »
Parole de zadiste

Incipit :
« Un matin pluvieux de novembre, Joséphine vit s’arrêter une camionnette devant chez elle et quatre individus en descendre. Sans crier gare, ils pénétrèrent dans le jardin. Ils étaient vêtus bizarrement, des tenues moulantes de couloir noir avec des bandes orangées, et c’est seulement lorsqu’elle découvrit ce qu’ils transportaient qu’elle se souvint qu’ils venaient pour le tilleul. Elle s’était enfin décidée à le faire élaguer, ce qui n’avait pas été pour elle une décision facile. »

« Sa mauvaise foi m’a stupéfiée.
– Ah, parce que vous croyez qu’ils ont compris ce message, ces analphabètes, mais ce n’est pas à ces squatteurs antitout que je m’adresse, vous le savez bien, Joséphine ! Vous, vous croyez qu’ils sont venus là pour parler aux mouettes. »

« Alors comme ça, je me serais trompée de cible, je nous aurais jetés dans la gueule du loup. Et le loup, eh bien il faut le voir, le loup. « Nous on pense que la terre n’appartient à personne. » Un Gwenn, l’un des glaneurs de l’autre jour, me désignait le rocher du Guet, sur l’îlot.
– Tu vois ce rocher, là ?
Des jeunes gens grimpaient sur ses parois de tous côtés, d’autres en vas assuraient leur sécurité. Des cordages pendaient de haut en bas.
J’ai failli répondre : « Oui, cette bonne Couette de plumes », mais je m’en serais voulu de faire dérailler son raisonnement par une digression éthérée.
– Eh bien, imagine qu’il est sur une terre que quelqu’un veut acheter, mais le rocher était là des millions d’années avant que tu arrives et il sera là des milliers d’années après toi… A la rigueur, on appartient un court moment au rocher, c’est ça la vérité, c’est à ça que nous croyons. »

« Toujours cette manie typiquement léonarde de faire d’un pet de lapin un tonnerre de Brest. »

« Bien sûr que c’est ridicule, mais qui s’en soucie ? Je trouve que c’est touchant, cette attention ingénue pour une vieille dame, ne pas être considérée comme un croûton tombé derrière une malle. »

« – Madame cherche son chien, un teckel, à la frimousse poilue, ça te dit quelque chose ? Le Buzuk…
– Le Buzuk ? Un petit marron, à poil dur ? Ouais, ça se peut bien, je l’ai vu là-bas, à la Couette de plumes avec les, comment qu’y disent déjà, les zadistes.
– Les ruz-boutou ! (« Traîne-savates », en breton)
– Les altermondialistes, qu’on dit maintenant. »

Camille s’en va / Thomas Flahaut

Le roman s’ouvre avec la démolition de tours dans la ville d’enfance de Jérôme, les Verrières, située dans le Jura, comme tous les romans de Thomas Flahaut. Il se remémore son enfance et son adolescence aux côtés de Camille, sa demi-sœur, et d’Yvain, leur meilleur ami.

Un seul point de vue est donné, celui de Jérôme, enfermé dans ses silences et sa solitude, plutôt dans l’introspection. Il va peu à peu ouvrir les yeux sur ce qu’ont vécu ses deux plus proches amis, Camille et Yvain. Mais pour cela il faudra des années et des événements dramatiques.

Après la disparition soudaine de Camille et la mort de son père, Jérôme se retire dans les Alpes. Il vit comme un ermite, ne donne plus de nouvelles à personne. Puis, quelques années plus tard, il retrouve Yvain à la Cingle, une zone préservée qu’il occupe avec d’autres militants pour empêcher sa démolition et l’installation de panneaux photovoltaïques. Jérôme les aide à construire des cabanes dans les arbres pour résister davantage, le moment venu, à la charge des policiers.

Une histoire d’amitié, de non-dit, d’amour et de rébellion contre la société. Il est question d’activisme écologique (zadistes) et des effets du réchauffement climatique dans les Alpes. Un texte engagé et militant, plutôt sombre, qui invite à la réflexion.

J’ai aimé retrouver l’écriture de Thomas Flahaut, mais j’avoue avoir une préférence pour son second roman, « Les nuits d’été ». En tout cas ce livre mérite toute notre attention en ces temps troublés. Êtes-vous tentés par le sujet ? ou fuyez-vous les sujets anxiogènes ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« ça commence quand ça explose.
Avant ça, ce qui entoure Jérôme, les arbres et les gens, les oiseaux comme les tours, tout est en attente. »

« Ce soir, il ravale une tristesse qui lui colle méchamment au palais. Il voudrait parler de ce qui les a conduits, lui et Yvain, à s’ignorer pendant neuf années, de sa solitude, de la mort du docteur, lui dire que depuis que Camille est partie, c’est comme si tout s’érodait. Il voudrait retrouver Yvain où il l’avait laissé, une nuit dans la Calle del Morion, à Venise. Tant de choses. Il faudrait d’abord savoir, avant de les dire, dans quel sens le faire, alors il se tait.
Parler, c’est pardonner un peu. Il pardonnera demain, peut-être. »

« Depuis que Jérôme est arrivé au Val, la température moyenne sur la planète a augmenté d’un demi-degré. Elle est aujourd’hui supérieure d’un degré et demi à celle de l’ère préindustrielle. Ce chiffre était un seuil : celui que les gouvernements réunis à Paris en 2015, pendant que Camille était assignée à résidence, s’étaient engagés à ne pas dépasser. Il est bien dépassé. Il est difficile, pour Jérôme, pour quiconque, d’éprouver concrètement ce qui a disparu. Mais si, le jour où il s’est installé, il avait fermé les yeux pour les rouvrir à cet instant précis, huit ans après, peut-être alors pourrait-il constater combien les fleurs sont rares, combien tout, autour, n’est que gris, combien le glacier est mort, recroquevillé dans un trou comme une hermine dans son terrier. Tout ce qu’il a vu dépérir sans en prendre la mesure exacte. »

« Où aller quand on s’est blotti dans le dernier repli du monde ? »

« Après l’incendie et l’exil de tout le village, on avait décidé d’abandonner les remontées mécaniques à la rouille. Rim était sans ressources désormais. Elle avait grimpé jusqu’à l’alpage de l’Étoile. Personne ne le réclamait : il est devenu le sien. Elle s’est donné pour mission de garder la montagne. Il y a à faire, le réchauffement conduit le gibier à se réfugier plus haut et des groupes montent de l’ancienne vallée industrielle pour braconner les loups du Val qui, venus depuis la Suisse, se sont implantés là bien avant le déclin et profitent de la désertification pour prospérer. Que font-ils de leurs carcasses ? Jérôme l’ignore. Rim ne veut pas le savoir. Elle protège les loups et aujourd’hui, elle a plus que les loups à protéger. Depuis la suppression totale de l’Office national des forêts, la gestion des bois autour d’ici est confiée à des groupes privés, exerçant à la frontière poreuse entre le commerce et le banditisme. Ça fait quelques années qu’on entend au Val des histoires à leur propos. Des coupes à blanc, larges saignées dans le paysage, dans les vallées environnantes, des forêts entièrement détruites par des trafiquants de bois. Est-ce que c’est eux, les responsables de ce désastre que Jérôme a devant les yeux et que Rim a voulu lui montrer ? Cette saignée, cette longue ligne vide au milieu de la forêt d’aroles où travaillent des tractopelles et où filent des quads. »

« Il faut imaginer que le silence est une drogue. A la fois la source des maux de Jérôme et leur antidote. Il le met dans une certaine transe dont il lui est difficile de sortir. Il appelle à encore plus de silence. Dilate le temps. »

« Se souvient-elle de la longue voie de chemin de fer désaffectée qu’ils empruntaient tous le trois pour rentrer aux Verrières.
Elle ne s’en souvient pas.
Même pour Jérôme, c’est difficile. Tout a été détruit. Tout a été écrasé par les résidences construites pour les frontaliers à haut salaire. La forêt a été arrachée. Les rails désaffectés sont devenus coulée verte. La gare abandonnée a été transformée en hôtel. Se souvient-elle de la gare. Elle n’était plus qu’une coque vide devant laquelle des enfants plus vieux qu’eux attendaient tout le jour, brisant des bouteilles de bière pour sauter par-dessus les tessons. »

« Il contemple ses mains : elle a les ongles noirs d’avoir trop creusé dans le pays de sa mémoire. C’est une fourmilière. Et les fourmis sont rouges et guerrières. »

« Bien sûr, il y a en elle la même colère que celle de Jérôme. Une colère face à l’exploitation sans limite des humains et de la nature. Contre ceux qui, durant un demi-siècle, ont vu se succéder les catastrophes, tout en poussant plus loin encore les logiques qui y ont amené. Qui ont méthodiquement maté toutes les Camille et tous les possibles d’un autre futur. »