Que sur toi se lamente le tigre / Emilienne Malfatto

Alerte coup de cœur !

Nous sommes dans l’Irak d’aujourd’hui, au bord du Tigre, une jeune fille va bientôt se fiancer. Son amoureux, ami de son frère, doit repartir au combat. Il insiste pour assouvir son désir, de toute façon à son retour ils se fianceront. Leurs familles ont déjà donné leur accord. Mais l’histoire se complique ensuite, car il ne revient pas. Il meurt dans l’effondrement d’un immeuble bombardé et elle découvre quelques mois plus tard qu’elle est enceinte.

Etre fille-mère en Irak est inconcevable. Il en va de l’honneur de la famille. Son père étant mort, elle sait qu’elle va mourir de la main de son frère aîné et que personne ne va s’y opposer. C’est ainsi.

Les hommes décident de tout : père, frère, mari. Les femmes n’ont aucun droit. Elles obéissent, résignée. En espérant toutefois que les mœurs évolueront pour les futures générations.

Tous les membres de sa famille prennent la parole, tour à tour, pour exprimer leur douleur de savoir qu’elle va mourir. Tous disent qu’ils voudraient éviter cette mort. Et tous avouent qu’ils ne bougeront pas et laisseront faire. Une tragédie qui peut paraître incompréhensible pour nous, Français, mais qui est une réalité.

Emilienne Malfatto est photojournaliste. Elle connait très bien cette réalité. Elle vit en Irak. Elle retranscrit avec justesse la complexité de la situation, les émotions des personnages. Un roman fort et émouvant qui ne laissera personne indifférent. Elle a écrit ce texte de 79 pages en quelques jours seulement et il est d’une authenticité incroyable puisqu’Emilienne n’est pas irakienne.

Le roman alterne entre les personnages et les paroles du Tigre, le fleuve.

Le titre fait référence à l’épopée de Gilgamesh.

Quant à la couverture, elle est magnifique. Il s’agit d’une photo prise par Emilienne en Irak. Elle a eu l’autorisation de l’homme, du chef de famille, pour prendre cette photo. Elle paraît encore plus extraordinaire, lorsque l’on sait que les photos sont dans la plupart des cas interdites.

Ce roman m’a permis de découvrir les éditions Elyzad et donné envie de lire d’autres titres de cette maison d’édition tunisienne. Elle publie essentiellement de la fiction, toujours en français, d’auteurs du sud.

« Que sur toi se lamente le tigre » a eu une mention spéciale du Prix Hors Concours 2020 et le prix Goncourt du Premier roman 2021.

« La mort est en moi. Elle est venue avec la vie. Ces coups dans mon ventre, ce déchirement de la chair portent en eux la mort et la mort est en chemin. Elle va arriver tout à l’heure, au coucher du soleil, j’entendrai son pas un peu lourd, son pas un peu désaxé, un peu boiteux, puis la porte au bout du couloir s’ouvrira et la mort entrera. »

Note : 5 sur 5.

Les fils du pêcheur / Grégory Nicolas

Les fils du pêcheur / Grégory Nicolas

L’auteur cite en exergue le roman de Sébastien Japrisot, « L’été meurtrier », et je me dis déjà que ce roman promet ! Ensuite, vient l’incipit :

« Je ne sais pas pourquoi il a décidé de l’appeler Ar c’hwil. Je ne le lui ai jamais demandé. On prononce « arwil ». Si on veut avoir l’accent, il faut appuyer sur le « il ». Ça signifie quelque chose comme « coquin » ou « sacré numéro ». « Ah lui, c’est un c’hwil ! » qu’on dit d’un enfant, et celui d’en face comprend tout de suite à quel genre de gamin on a affaire. Pas besoin de parler couramment breton pour ça. »

Et me voilà plongée dans cette histoire familiale en Bretagne ! Le narrateur, Pierre, est l’un des trois fils du pêcheur. Le pêcheur, c’est Jean. Le jour où il met à l’eau son premier bateau, l’Ar c’hwil, son fils naît. Nous sommes en 1984. Ensuite vinrent au monde, Clément et Julien. Le père passe plus de temps sur son bateau qu’avec ses fils mais il a le sens des priorités et il sera toujours là pour eux.

Grégory Nicolas est un véritable conteur qui nous embarque dans son histoire. J’ai aimé me trouver dans l’intimité de cette famille au bonheur simple. J’ai ressenti beaucoup d’amour et de respect pour ce père. Le fils dresse avec tendresse et humour le portrait de ce père pêcheur dont il vient d’apprendre la mort en mer. Avec pudeur, il raconte son enfance, son adolescence, sa relation avec ses frères. Je me suis attachée à tous les personnages. Un roman ancré dans le réel, puisqu’en arrière-plan on retrouve toute une époque, celle des crises et des manifestations des marins-pêcheurs.

Mais surtout, ce roman est terrible ! Soudain une zone d’ombre apparaît dans l’histoire du père. Un secret va être révélé page 91 et le lecteur attend 30 pages avant d’en connaître la teneur ! Grégory Nicolas sait tenir le lecteur en haleine. Je n’ai pas lâché le livre avant la fin, qui réserve encore des surprises !

Étonnant quand on sait qu’il n’a fait aucun plan pour l’écriture de ce livre et qu’il avait uniquement la première et la dernière phrase. Chaque chose mentionnée a son importance dans le roman, il n’y a pas de hasard. Vous trouverez aussi une petite ode à la littérature et au sport dans ces pages. Ses autres thèmes de prédilections sont la transmission, l’intergénérationnel. J’étais convaincue que le livre était autobiographique. Et bien pas du tout ! La photo de couverture n’est pas non plus une photo de famille de Grégory Nicolas. En tout cas c’est un choix judicieux des éditrices.

Lors de la rencontre avec l’auteur, il a expliqué que les toutes les femmes de ses romans se nomment Mathilde ou Perrine, et tous les frères Julien. La lecture du roman de Japrisot a été inspirante et forte pour lui.

Un roman lumineux, généreux, bourré d’humour et de tendresse, comme je les aime.

Merci Les Escales pour cette lecture commune, pour la découverte de cet auteur que je ne connaissais pas et pour la sympathique rencontre virtuelle avec Grégory Nicolas.

Il ne me reste plus qu’un conseil à vous donner, foncez en librairie le 12 mai !

Note : 4.5 sur 5.

Avant le jour / Madeline Roth

Ce roman fait 75 pages. Il est court, trop court, mais tellement beau.

La narratrice a prévu de partir avec Pierre quelques jours en amoureux en Italie, à Turin, leur premier voyage ensemble. Cela fait 4 ans que leur relation dure. Mais il annule au dernier moment par SMS. Sa femme vient de perdre son père, il ne peut pas partir. Que faire ? Annuler ? Y aller seule ?

Elle décide de partir seule. Ce sera l’occasion d’un voyage introspectif. Elle va avoir 40 ans. Un âge où elle se pose beaucoup de questions sur sa vie. Elle a des regrets, notamment celui de n’avoir pas réussi à donner un foyer stable à son fils. Peu après sa naissance, elle a divorcé de son mari, partageant la garde de Lucas avec Thomas. C’est le début de la solitude, le déchirement de voir son enfant à mi-temps.

« J’ai jamais pensé que ça faisait une famille, deux. »

Finalement qu’est-ce qu’une famille ? une vie réussie ? une vie de femme épanouie ?
Que peut-elle attendre d’une relation adultère à 40 ans ? Doit-elle mettre fin à cette relation ?

« S’il faut décider quelque chose, je comprends que cela m’appartient. Et c’est maintenant. »

C’est beau comme du Annie Ernaux !

Un premier roman qui je l’espère n’est que le début de l’œuvre de Madeline Roth, que j’aimerais pouvoir lire encore.

Merci aux 68 premières fois pour cette belle découverte. Une pépite !

« J’ai ouvert la valise, j’ai accroché les robes dans la penderie. Dans le miroir de la salle de bains, j’ai vu les rides, les cernes. Seul Pierre me rendait belle. Je n’étais pas prête à croiser pour les années à venir mon regard sur ce corps-là, sans ses mains à lui qui m’affirmaient le contraire. »

« J’ai longtemps eu peur de ces quarante ans qui arrivaient, avec un seul enfant devenu adolescent, avec cette histoire adultère qui durait. Je repense à cette phrase de Françoise Giroud, dans Histoire d’une femme libre :  » Le temps magnifique de la vie, c’est celui où l’on sait et où l’on peut.  » »

Note : 5 sur 5.

La familia grande / Camille Kouchner

Le début du livre est écrit avec des phrases courtes, sèches. J’ai eu un peu de mal à entrer dedans. Camille Kouchner donne d’abord des éléments pour comprendre qui sont les membres de sa famille et la période où elle a grandi.

La familia grande c’est la famille mais aussi les amis qui gravitent autour de leur beau-père adoré et qu’ils retrouvent chaque été dans la propriété de Sanary. Ajoutez à la libération des mœurs une mère qui leur dit de ne surtout pas porter de culotte et vous obtiendrez une ambiance malsaine.

Il y a eu plusieurs suicides dans sa famille. Lorsqu’elle pense pouvoir parler de celui de son grand-père avec sa mère, elle se heurte à un mur de silence.

« La parole libérée, c’est pour mieux saisir l’autre, non ? Tout se dire, toujours se parler ; c’est pour la vérité, la proximité. Etre proche de soi et de ceux que l’on aime. Si l’on se parle tant, si on refuse de s’enfermer dans des simagrées, c’est bien pour pouvoir dire la peur, la culpabilité, la tendresse ou la solitude et même, parfois, la tristesse, non ? Et moi, est que j’en ai le droit ?
[…] Le choc du suicide. La violence du geste quand on a 10 ans. La peine, sans doute. J’apprends à me taire. »

Puis sa grand-mère maternelle se suicide quand Camille a 12 ans. Cet événement douloureux plonge sa mère, Evelyne Pisier, dans un état dépressif. Depuis, Camille a peur de tout sans raison. Elle pense qu’un drame va encore surgir.

« Je ne me suis pas trompée. La vie, nos vies se sont arrêtées là. Dans le regard de ma mère, pour moi, plus rien, plus jamais. Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. L’existence de ses enfants lui interdisait de disparaître. Nous étions sa contrainte, son impossibilité. Le jour où j’ai perdu ma grand-mère, j’ai perdu ma mère. A jamais. »

C’est à la moitié du livre qu’elle raconte non pas l’inceste mais la demande de son frère de garder secret l’inceste. Il n’y a aucun voyeurisme dans ce livre. Uniquement les sentiments, la douleur, l’incompréhension de Camille et de son frère jumeau, puis de leur grand frère Colin.

Car ce secret, ils l’ont gardé longtemps, jusqu’à ce qu’ils sentent le danger approcher de leurs enfants et neveux. Alors ils ont décidé d’un commun accord de parler malgré toute la culpabilité qui les rongeait. Mais leur mère n’a pas voulu les croire et c’est peut-être ça le plus dur dans cette histoire. Leur mère a préféré rester avec « son mec », elle, une féministe, une intellectuelle. Celle qui devait les protéger a fermé les yeux. Quant à leur père, il brille par son absence.

Dans ce récit douloureux, j’ai senti la petite fille blessée en quête de réponse et surtout de sa mère qu’elle aime par-dessus tout et malgré ce qui s’est passé.

Ce livre brisera certainement des silences, comme celui de Vanessa Springora. Mais à la différence de cette dernière, ne cherchez pas de qualité littéraire au texte de Camille Kouchner. Prenez-le pour ce qu’il est, un témoignage courageux. Regardez également l’émission de La Grande Librairie pour mieux comprendre sa démarche et vous ne pourrez qu’être ému par cette femme incroyable.

Note : 4 sur 5.

Over the rainbow / Constance Joly

Constance raconte l’histoire de son père, Jacques. Elle a essayé de se mettre à côté de lui, au plus proche et non à sa place. Elle a comblé les silences pour nous offrir cette autofiction romancée.

En 1968, les parents de Constance quittent Nice pour habiter à Paris. Ils sont tous les deux professeurs. Là-bas, son père va enfin oser vivre sa sexualité. Il est homosexuel mais à l’époque c’est une réalité qu’on cache car elle est répréhensible. De plus, dans sa famille, c’est inacceptable, inavouable. Bertrand, son petit frère, a été pris en flagrant délit avec un autre garçon et il a été exilé de la famille.

« En 1976, l’homosexualité est encore répertoriée comme une maladie mentale. C’est un délit, passible de prison, il faudra attendre six ans encore pour qu’elle ne le soit plus. »

Vers l’âge de 7 ans, Constance remarque que son père est de plus en plus absent. Il finit par quitter Lucie pour s’installer avec l’homme qu’il aime, Ivan. Une histoire d’amour qui durera 12 ans. C’est le début d’une vie entre deux appartements pour Constance. Sa mère sombre dans la dépression.

Jacques et Ivan partent en voyage aux Etats-Unis. Ils comparent les mœurs américaines avec les nôtres : « Ici, la liberté sexuelle est réelle, même les gays sont meurtris par l’assassinat de Harvey Milk un an plus tôt. »

A 50 ans, il rencontre Sören, ce sera son dernier amour. Celui qui l’accompagnera durant la progression de sa maladie, jusqu’au bout. En 1988, il a peur de faire le test du sida, à juste titre.

« Il te reste quatre ans à vivre. Malgré la dureté de ta maladie, Sören me dit que ces quatre années ont été parmi les plus belles de sa vie. »

Il décide de ne rien dire à sa famille et ses amis, mais en 1991 les symptômes sont omniprésents, son état se dégrade.

« A partir de là, je m’aperçois que j’ai moins de souvenirs de toi. Ma vie se met à dérailler. Je commence à avoir peur de tout. […] Je n’arrive plus à travailler, je redouble mon année de licence. Je ne vais plus tellement te voir. Je passe à côté de ta maladie. »

Constance dit ses difficultés d’être entendue dans ces histoires de grandes personnes, ces mensonges d’adultes. Ce n’est pas si facile de grandir et de se construire quand les repères changent ainsi. Elle parle de son adolescence, de ses premiers amours, de son rapport à son corps. L’amour était plus important que son père, sa mère ou ses études.

Elle rend un vibrant hommage à son père. Elle parle aussi de toute sa famille. Dans ce roman, elle donne la parole aux enfants, une époque où on ne les écoute pas. Qui se soucie de savoir ce qu’elle pense ?

Elle évoque avec nostalgie leurs dernières vacances avant la maladie, l’insouciance. Il y a de nombreux passages poétiques, magnifiques, emplis d’amour, de tendresse et de lumière.

Les chapitres sont courts. Le livre se lit vite, un peu trop à mon goût. J’aurais aimé passer encore un peu de temps avec Constance et Jacques. Alors je le relis et j’apprécie. Bref, un coup de cœur.

Les 68 ayant adoré son précédent roman, « Le matin est un tigre », je l’ai noté sur ma liste de livres à lire.

« J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant. »

Morceaux choisis :

« C’est toi qui proposes le prénom « Constance ». Tu as envie de cette vertu dans ta vie, creuser ton sillon dans ce mariage, dans cette fiction. Durer, persévérer, j’en porte le prénom et la charge. Tu ne persévéreras pas dans ton rôle de mari, mais dans celui de père, si. Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux. »

« Qui se souviendra de tes étagères en cuivre, remplies de DVD, d’éditions de poche avec papier cristal, ta collection complète de Konstantin Paustoksky (qui le connaît ?).
De tes babouches jaunes glissant sur le parquet.
De ton adoration pour les comédies musicales.
Pour Judy Garland, et son air tragique.
Qui se souviendra de ta façon de chanter
Somewhere over the rainbow
Quand tu prépares ta sauce verte. »

« J’ai découvert ces jours-ci un petit livre étrange, Dîner fantasma. Un livre de notes et de recettes pour inviter les fantômes. […] A la fin du mince recueil, je lis cette phrase, comme en réponse à mon chagrin : « Au Japon, on dit que lorsqu’une personne vous apparaît en rêve, ce n’est pas vous qui pensez à elle, c’est elle qui pense à vous. » Cette pensée m’apaise tout d’un coup. Peut-être, me dis-je, ai-je autant besoin de toi que toi, de moi. Peut-être serais-tu heureux de me rejoindre de temps à autre, pour manger ce que tu as aimé, par la même occasion ? Et si je pouvais encore t’offrir quelque chose ?
Depuis, j’ai placé une coupelle de pâtes d’amande à côté de mon lit. »

« La vie emporte tout, l’amour et les visages de ceux que nous avons aimés, et pourtant nous agissons sans relâche. Nous nous construisons des digues dérisoires, bientôt emportées.
Encore quelques minutes au soleil. Juste quelques minutes. »

« Le bruit des ronces, c’est savoir qu’on va manger des mûres avant même de voir les buissons. C’est savoir qu’on va plonger dans la mer quand on a chaud. Tu vois, c’est ça, le bruit des ronces : c’est s’approcher du plaisir, et c’est encore mieux que d’y être déjà. »

Note : 5 sur 5.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre / Julien Dufresne-Lamy

Charlie, un ado, nous raconte les tremblements de terre de sa famille. Le premier est arrivé pendant son année de 4ème, sa mère avait organisé des vacances dans un camping à Noirmoutier. Un soir, dans la tente, son père leur a dit sa « dysphorie du genre », sa « transidentité » ou son « trouble de l’identité de genre ». Sa mère et lui n’y comprenaient rien alors il leur a dit : « Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est vraiment pas grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme. »

Après ce séisme, il découvre le secret de son père. Les perruques et les robes cachées dans le garage. Au début, Charlie ne supporte plus son père, ses mensonges sont durs à avaler. Et toute l’attention est tournée vers son père. Il monopolise la parole. « Mon père me volait ma crise d’adolescence sans trembler. »

Puis son père annonce sa transition à son entourage, ses collègues. Il enchaîne les rendez-vous médicaux et psychologiques, jongle avec des traitements aux effets secondaires. « Chez nous, la secousse a duré deux ans. »

Au collège, tout allait bien jusqu’au jour où son père est venu le chercher sans prévenir, avec sa perruque. C’est le début des moqueries puis du harcèlement. Charlie se réfugie au CDI, décroche et est déscolarisé. Ensuite c’est sa mère qui explose et décide de partir habiter un temps chez sa sœur, Rita, avec Charlie.

« Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux. »

Charlie nous donne des repères avec les numéros de nuits qui ont suivi le premier tremblement. Désormais il essaie d’utiliser le pronom « elle » quand il parle de son père et de mettre au féminin tout ce qui se rapporte à lui.

« Nuit 404, mon père rentre du travail effondrée. […] Mon père a été virée du laboratoire après avoir annoncé sa vaginoplastie. […] Avec le licenciement de mon père, mes parents n’ont pas eu d’autre choix que de financer l’opération de réassignation. »

Puis vient le jour de l’opération. Charlie se pose des questions, toujours et encore. Auront-ils toujours des passions communes après cette ultime étape ?

« Dans 4 heures, Papa aura disparu.
Une mort, pas vraiment.
Une absence pour toujours. »
« Papa.
Est-ce que je pourrai encore l’appeler comme ça ? »

Le roman alterne entre les moments au présent, pendant l’opération chirurgicale, et les souvenirs de Charlie. Dans la salle s’attente, il rencontre Marin(e), une jeune femme qui aborde sa transition pour être un homme. Ils discutent et Marin lui dit qu’on ne peut pas « préjuger du genre des individus » que l’on rencontre. Il faut les laisser se présenter.

« Avoir un parent trans, faut que tu saches que c’est une chance. T’as une alliée pour l’éternité. Parce que ton reup a l’expérience des corps, elle te guidera. Quand c’est l’enfant qui transitionne, c’est la rupture : notre corps, celui des autres. » Les parents se trouvent démunis, surtout avec les garçons trans, car l’espoir d’avoir des petits-enfants s’efface.

Les chapitres sont courts et s’enchaînent. Avec cette voix d’ado sincère, on va à l’essentiel, sans détour, c’est captivant. Dans ce roman, on apprend beaucoup de choses, même si, comme le dit Julien Dufresne-Lamy à la fin de l’ouvrage, il n’y a pas de réalité ou de parcours unique. Chaque transition est différente. L’histoire de cette famille est touchante. Les personnages sont attachants. L’auteur nous montre ce combat de tous les jours pour être différent mais surtout être soi. Après toutes ces épreuves et doutes, ce qui triomphe au final c’est l’amour de cette famille. C’est tout simplement beau. Merci pour ce texte et d’avoir donné une voix à une minorité.

Je vais enchaîner avec la lecture de « Jolis jolis monstres », son précédent roman sur la culture drag qui a reçu plusieurs prix.

L’avez-vous lu ?

Note : 5 sur 5.

Avant elle / Johanna Krawczyk

Carmen a 36 ans. Elle est maîtresse de conférence à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine (IHEAL). Elle est en dépression depuis que son père est décédé, emportant avec lui toutes les réponses qu’elle a toujours espérées avoir un jour. C’était il y a un peu plus d’un an. Sa mère s’est suicidée quand Carmen avait 11 ans, laissant un vide immense et un mystère de plus.

« Mes parents m’ont comblée de bonheur. Quelques années. »

Ses parents sont des exilés d’Argentine. Ils ont vécu la dictature et l’ont fuie. C’est ainsi qu’il y a un « avant elle » et un « après elle », « elle » signifiant la dictature.

« Combien de fois j’ai voulu percer le mystère, briser les remparts que tu avais construits, faire mienne ta folie ; comment as-tu fait ? Torturé, battu, humilié, comment as-tu fait pour continuer à vivre, rire, croire ? De m’aimer, travailler, effectuer les petits gestes du quotidien, des petits riens qui font la vie ? »

Carmen boit beaucoup, manque à tous ses devoirs. Son mari, Raphaël, lui pose un ultimatum. Il faut qu’elle se ressaisisse pour leur fille de 20 mois, Suzanne. Seulement Carmen est incapable d’éprouver de l’amour maternelle pour sa fille. Elle voit régulièrement un psychiatre. Elle a des troubles de personnalité borderline (TPB). Impossible pour elle de vivre sans passé.

Un jour elle reçoit un appel d’un garde meuble. Son père ne payant plus la location de son box, il faut qu’elle vienne récupérer ses affaires. Dans cette pièce elle va trouver un bureau avec un tiroir caché. Elle va découvrir des carnets et des documents de son père. Sept journaux intimes où il consigne toute sa vie. L’enfance de son père va ainsi lui être dévoilée, puis sa vie d’orphelin, etc. Plus Carmen avance dans la lecture des carnets plus elle a le vertige. Tout comme le lecteur qui suit dans un rythme parfaitement maîtrisé la révélation des secrets du père.

Dès le départ, Carmen nous parle de l’obsidienne dans son ventre, l’angoisse qui monte et se transforme parfois en crise au point d’être internée en psychiatrie.

« Dès que j’ai une occasion de m’autodétruire, je saute dessus. »

Un premier roman court, poignant et prenant, que j’ai lu presque d’une traite. Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser découvrir les secrets de cet homme et ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

Merci aux 68 premières fois pour cette belle découverte et rencontre.

Note : 4 sur 5.

Impossible / Erri de Luca

Un nouveau roman d’Erri de Luca est toujours une bonne nouvelle pour moi. J’aime beaucoup cet auteur italien.

Dans ce court roman il confronte un vieil homme et un magistrat. L’interrogatoire prend peu à peu la forme d’un dialogue et quelques fois d’un duel entre les deux hommes. Très vite, l’accusé refuse l’avocat de la défense qu’on lui propose.

Mais de quoi est-il accusé ? Il y a 40 ans il faisait partie d’un groupe révolutionnaire. Il a d’ailleurs fait plusieurs séjours en prison. Et aujourd’hui il est soupçonné d’avoir tué un ancien compagnon qui l’avait trahi à l’époque. C’est lui qui a donné l’alerte en montagne (dans les Dolomites) et le juge trouve cette rencontre improbable, une coïncidence impossible pour lui que ces deux hommes soient en train d’escalader la même montagne au même moment.

« Q : Que vous vous soyez trouvés là tous les deux par hasard est tellement improbable que cela en devient impossible. »

« R : Impossible c’est la définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. »

Erri de Luca alterne les confrontations avec des lettres que le vieil homme adresse à son amoureuse. Les lettres ne sont pas envoyées puisqu’il est en isolement et il n’en reçoit pas en retour. Il appelle cette femme « Ammoremio ». Il lui exprime bien des choses par écrit qu’il n’oserait pas lui dire de vive voix. Les souvenirs affluent.

« Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. Réminiscences scolaires : l’art de la maïeutique. »

 « A la maison, chaque réveil requiert un effort de mémoire, les premières secondes je ne sais pas où je me trouve. Ici en revanche je sais aussitôt où je suis. Les années de prison m’ont dressé à être vigilant dès mon réveil. »

Le roman monte en tension. Les deux hommes représentent deux générations.

« moi, j’ai plus de temps que vous. Non seulement celui déjà passé, mais celui d’à présent. J’ai du temps à revendre dans cette cellule. Je l’utilise pour vous devancer. Vous progressez péniblement comme si vous étiez forcé de me suivre en montagne. […] Vous pouvez m’enlever un peu de liberté de mouvement, mais pas la liberté qui est dans mes raisons et mes convictions. »

Le magistrat essaie de lui faire avouer le crime. Les deux hommes cultivés engagent une joute verbale. Le vieil homme tatillon, refuse l’emploi de certains mots inadéquats. Les mots et la langue sont importants.

« Il m’a cité un vers de Racine que je connais bien, à propos de la vengeance. Il essaie de m’impressionner avec sa culture parce qu’il sait que je ne suis pas allé à l’université. Mais j’ai sûrement lu plus que lui. »

Ce roman aborde les thèmes de la justice, de l’engagement, de l’amitié et de la trahison. Il parle également de la montagne et de la solitude. L’écriture est belle. La réflexion est intéressante et intelligente. Un chef d’œuvre. Bref j’ai adoré !

Traduit de l’italien par Danièle Valin

Note : 5 sur 5.

Le goût d’Emma / Emma Maisonneuve

Cette BD documentaire est inspirée de la vie de l’auteure, curieuse et gourmande.

Emma a un don pour le goût depuis toute petite. Elle est passionnée par la cuisine mais choisit des études de droit, relations publiques puis journalisme. Ensuite elle voyage beaucoup.

Son rêve est de devenir inspectrice du guide Michelin. Lorsqu’elle partait en vacances avec ses parents, ils emmenaient toujours leur guide Michelin pour choisir un restaurant. Aujourd’hui elle postule, passe un entretien et contre toute attente est embauchée. C’est la première femme à occuper ce poste.

Elle découvre des aspects inattendus de ce métier pas si facile :

  • 9 repas / semaine au restaurant et chaque nuit dans un hôtel différent
  • pas de vie de famille
  • beaucoup de kilomètres, bref toujours sur les routes
  • 30 minutes maximum par visite d’établissement (hôtels et restaurants), soit des visites à la chaîne
  • et le soir il faut encore rédiger les rapports des visites.

Quand elle est confrontée au quotidien difficile des restaurateurs, elle essaye de rester professionnelle.

Le roman graphique est divisé en 9 parties dont une au Japon. Elle y part en voyage et découvre la cuisine japonaise. Elle décrit avec émotion les plats. Toute la BD est une aventure sensorielle et humaine.

J’ai aimé la fraîcheur et la candeur d’Emma, ses réflexions sur sa vie (son petit ami) et son métier (entouré d’hommes, d’un certain âge). Face à ces hommes, elle est impressionnée mais ne se laisse pas démontée. Avec courage, persévérance, audace, inventivité, elle affronte les préjugés. Sa personnalité et son goût feront la différence.

De temps en temps un souvenir d’enfance refait surface à l’occasion d’un plat, et ce n’est qu’amour et tendresse qui surgissent. Cette BD est sortie sous forme de feuilleton au Japon, avec la dessinatrice Kan Takahama. Le scénario est co-écrit avec Julia Pavlowitch.

Laissez-vous tenter par cette invitation dans le monde de la gastronomie !

Note : 4 sur 5.

Les orageuses / Marcia Burnier

C’est l’histoire « d’un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie. » Elles se surnomment « les sorcières », elles s’appellent Lila, Nina, Inès, Leo, Louise et Mia. Leur point commun, malheureusement, est d’avoir été violées. Un premier roman dont la sororité est au cœur. Sa force est de donner à entendre la voix de ces jeunes femmes, la douleur de leur corps, leurs crises d’angoisse mais surtout leur rage et leurs peurs.

« Elle a juste une voix qui la hante et qui surgit régulièrement pour lui susurrer qu’elle est pourrie, mauvaise, et qu’elle ne peut faire confiance à personne. »

Ensemble elles vont imaginer une sorte de vengeance, leur remède pour aller mieux. Elle se mettent d’accord sur ce qui est « acceptable moralement ».
« est-ce qu’on lui pète la gueule ou bien on détruit son appartement, ça vaut quoi un viol comme punition ? »

Ces « sœurs de galère » renoncent à la justice traditionnelle et préméditent donc des expéditions chez leur violeur. Elles dévastent un appartement en présence du mec et puis s’adressent à lui :

« Tu vois, pour Inès, y’a eu un avant et un après. Y’a des questions auxquelles elle peut que répondre en expliquant qu’elle a été violée, c’est comme ça, ça la suivra, tu vas dégager d’ici, et y’aura des questions auxquelles tu pourras rien répondre d’autre que je suis un sale pointeur. »

Elles taguent sur les murs de l’appartement « NON C’EST NON » et inscrivent sur sa boîte-aux-lettres « un de moins » en référence à « une de plus ».
Je vous laisse imaginer la tête du type après leur passage !

En tout cas ces expéditions leur redonnent confiance, leur permettent de se sentir vivantes et de dormir enfin. Ce sera peut-être une solution pour commencer à se reconstruire.

Ce roman aborde également les dysfonctionnements de l’administration, de la police.
« pourquoi on ne riposterait pas ? Pourquoi on garderait toute cette violence en nous, pourquoi est-ce qu’on dépenserait tant d’argent chez le psy, pour « canaliser la colère » sans jamais obtenir justice ni réparation ? »

Mia se rend au palais de justice pour écouter des audiences. Elle note dans un carnet les chiffres de chaque condamnation. Elle a besoin de comprendre.
« pour voir ce qui valait plus qu’un viol : le vol d’un paquet de riz, d’un parfum, la revente de 20 grammes d’herbe, l’outrage à un agent, les violences volontaires avec moins de 7 jours d’ITT… »

Un livre dur, mais surtout nécessaire. Bravo Marcia Burnier pour votre courage et votre façon d’avancer. La couverture, réalisée par Marianne Acqua, est magnifique.

Merci aux 68 premières fois pour m’avoir fait découvrir ce premier roman que j’aurais certainement manqué.

« On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »

Note : 4 sur 5.