J’ai replongé avec plaisir dans l’univers de Tante Dimity avec ce deuxième tome, toujours teinté de cosy mystery.
Des bribes du premier tome sont parsemées et permettent de comprendre le contexte. Lori a épousé Bill. Un an plus tard, elle organise une seconde lune de miel en Angleterre pour pouvoir retrouver son mari qui est tellement plongé dans le travail qu’ils ne se voient plus. Une affaire importante oblige Bill à annuler ce voyage. Elle part alors avec son beau-père au cottage et elle retrouve son amie Emma.
Mais à peine arrivés, son beau-père disparait en laissant un mot mystérieux. Tante Dimity est de retour pour aider Lori à le retrouver. Nell, la fille d’Emma, accompagne Lori. Elle est un personnage central de cette histoire.
Au menu : des personnages toujours aussi attachants, des secrets de famille, des rebondissements, une enquête, un road-trip, la découverte d’une branche familiale anglaise, des anecdotes qui relient les personnages des différents tomes.
Une lecture-détente parfaite en ces jours fériés !
Traduit de l’américain par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Dans les contes de fées, les génies n’accordent jamais que trois vœux. Pour la plupart des gens, ce n’est pas assez. Mais moi à une époque, si j’avais frotté une lampe, j’aurais juste demandé un boulot que je ne détestais pas, un appartement au loyer abordable dans le quartier de Boston qui me rappelait l’Angleterre, le pays que j’adore depuis l’enfance. Sans doute à cause d’un premier mariage désastreux suivi d’un divorce encore plus calamiteux, j’aurais demandé comme troisième vœu une relation saine avec un type qui ne soit ni un salaud ni un menteur et ramasse ses chaussettes pour les mettre dans le linge sale. Personne n’aurait pu m’accuser d’avoir des attentes trop élevées : même mes rêves les plus fous étaient sans prétention. »
D’elle j’avais lu « Les inconsolés » en 2020, un coup de cœur pour ce conte dont je ne soupçonnais pas l’influence des contes vietnamiens racontés par sa grand-mère lorsqu’elle était petite.
Dans ce récit, elle rend hommage à sa grand-mère paternelle, exilée du Vietnam en 1976 avec son fils. L’autrice naît en 1979. Sa grand-mère l’élève avec beaucoup de tendresse. La cuisine est très présente dans ses souvenirs. Malgré les années passées en France, son aïeule ne maîtrise pas la langue. Une fois scolarisée, Minh ne parle plus que le français et oublie la langue de sa famille. Les deux femmes sont dans l’incapacité de communiquer. Il n’y a que par les gestes et les sourires qu’elles peuvent se transmettre leur amour.
L’autrice se remémore son enfance, ce que sa grand-mère lui a transmis. Elle évoque les silences autour de l’histoire familiale, notamment la mort de son grand-père paternel. L’écriture lui permet de combler ces vides. Il y a de nombreux très beaux passages que j’ai relevés. Elle parle de son rapport à l’écriture, de son regret que sa grand-mère ne puisse pas lire ce qu’elle écrit. Elle fait le parallèle avec son fils, Paul, autiste.
Avec nostalgie, elle nous ouvre les pages de son histoire familiale, peuplée de contes, de non-dits, de traumatismes mais aussi de beaucoup d’amour. Un livre que je relirai assurément.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « L’enfance est une vieille dame aux mains blanches, aux cheveux lisses et aux yeux sombres. Le chignon fixé par une barrette de nacre, le cou ceint d’un foulard de soie, tu te tiens aux côtés de la petite fille que j’étais. Ayant vécu au rythme de la mousson, dans la lumière aveuglante et la moite chaleur du Vietnam, tu ne t’es jamais habituée au climat français, son soleil timide et son ciel gris, sa bruine et ses bourrasques. Tu as toujours peur de prendre froid et passes ton temps à t’envelopper d’étoles, de châles, d’écharpes. S’y fondent le Chanel N°5 dont tu poses une goutte derrière l’oreille et sur le poignet chaque matin, et l’odeur du lait d’amande douce que tu passes régulièrement sur ton visage. J’adore ces senteurs mêlées. Il me suffit de les respirer pour accéder à un état d’apaisement, d’absolue tranquillité, que j’aurai toutes les peines du monde à retrouver une fois adulte. »
« Tout le temps où tu étais demeurée en France, tu n’avais pas oublié qu’il te restait une tâche à accomplir. Tu gardais en mémoire les deux hommes qui s’étaient évanouis dans l’air d’un matin de printemps, quand tu n’étais encore qu’une jeune femme aux cheveux noirs et aux dents laquées, qui riait haut et travaillait dur en vue d’un meilleur avenir. […] Tu ne parlais pas d’eux, n’évoquais rien les concernant. Pourtant leur souvenir demeurait, tapi sous les couches de silence, suffisamment puissant pour qu’à quatre-vingts ans passés tu aies décidé de revenir dans un pays qui n’était plus le tien, dans l’idée d’arracher leurs dépouilles à l’anonymat et leurs existences à l’oubli. »
« Je n’ai pas eu accès à ces connaissances que l’on n’apprend pas à l’école, mais se transmettent de mère en fille, ou plutôt de grand-mère en petite-fille. Et je ne suis pas certaine que les savoirs sue j’ai acquis grâce à des cours – langues étrangères, piano, violon, danse classique – compensent ce qui me manque, cette aptitude dont je croyais que j’hériterais en temps voulu quand elle demeurera ton apanage, toi qui m’a élevée : le don de créer de la chaleur et du confort pour tous ceux auxquels je tiens. »
« Enfant, on est convaincu que les adultes ont choisi leur vie. On ne s’interroge pas sur les raisons qui les ont conduits à exercer tel métier et à bénéficier de tel statut, cela fait partie de leur identité et du cours des choses. Les ayant toujours connus ainsi, on ne les imagine pas autrement. »
« Tu ne m’as jamais demandé de t’assister dans les tâches domestiques ; tu préférais que je me dédie tout entière à des études. Peut-être espérais-tu qu’en m’épargnant les corvées de vaisselle ou d’épluchage de patates, qu’en ne me transmettant rien de ce que toi savais et sue tu tenais pour négligeable, tu m’offrais une vie aussi différente que possible de la tienne, rompue par les deuils, al guerre, l’exil. Tu ne te doutais pas que tu m’avais donné quelque chose de plus irremplaçable encore que tes soins et le bonheur paisible de ta présence ; une histoire. Voilée, flottante, trouée de non-dits, mais une histoire. »
« Le Vietnam dont je rêvais n’avait jamais existé qu’en moi, nourri de mes fantasmes d’ailleurs, des légendes que j’avais lues, de bribes d’histoire familiale affleurant à la surface d’une mémoire indécise et mouvante quand elle n’était pas niée. »
« Peut-être se met-on parfois à lire, et à écrire, parce qu’il existe un fossé entre la vie qu’on mène et la vie de ceux qui vous ont précédée. Qu’y a-t-il de commun entre toi, paysanne de cœur et d’origine, femme au foyer experte qui se vit dénier le droit d’étudier, puis subit la mort de ses proches, la violence insane de la guerre, le départ pour un pays lointain, et moi, sa petite-fille, citadine que la campagne plonge dans le désarroi, diplômée d’un établissement prestigieux mais dépourvue d’aptitudes domestiques, menant une existence si protégée qu’elle n’a jamais connu que bien tardivement le deuil ? C’est comme si nous nous tenions de part et d’autre du fleuve du temps, de notre mémoire endiguée, séparées par à peu près tout et pourtant liées par le sang, l’amour, cette histoire qui se cache et que j’ai désespéré, un temps, de mettre au jour. »
« Quand on me pose la fameuse question : « Pourquoi écrivez-vous ? », je suis parfois tentée de répondre que je ne sais pas. Qu’on écrit parce qu’on écrit, c’est tout – mais je me retiens, songeant que se réfugier derrière pareil sophisme serait trop commode. Alors je lance des pistes, amour de la fiction, désir de mettre un peu d’ordre dans un monde de désordre, fantasme de vivre plusieurs vies en une, plaisir de mettre au point une belle mécanique, écrire pour mieux lire ce et ceux qui nous entourent, amis et ennemis, parents et enfants, l’amour, la haine, la guerre, la mort… Ce sont des généralités ne venant à l’esprit qu’après coup (ce qui ne les empêche pas d’être vraies), mais elles recouvrent peut-être, inconsciemment, le désir de ne pas m’exposer davantage, de ne rien avouer de raisons plus personnelles, si personnelles que je suis la moins bien placée pour les révéler – un télescope pouvant pointer partout sauf sur lui-même. »
« Lorsque j’écrivais, j’avais moi aussi en tête une personne qui ne pouvait ni ne pourrait jamais me lire, non parce qu’elle ne savait pas lire, mais parce qu’elle ne savait pas lire le français : toi. »
« J’écrivais parce que je n’avais pas d’autre façon de réagir à la confidence que tu m’avais livrée et au silence qui s’en était ensuivi. J’écrivais parce qu’ainsi je n’avais plus besoin de me demander ce qui s’était passé, mais ce qu’il fallait qu’il se passe, ce que je devais imaginer pour que les quelques faits qui m’étaient parvenus, absurdes et terribles, prennent un sens, enfin. »
« Un texte après l’autre, je n’ai eu de cesse de rendre ta présence, la façon dont tu t’étais inscrite en filigrane de presque chacun des événements et surtout des non-événements de mon enfance, ombre douce et discrète planant sur le cours de mes journées dont il me semblait que je ne verrais jamais la fin alors qu’elles ont filé plus vite que l’eau d’un ruisseau. J’ai tâché d’incarner ce que je ressentais pour toi en confiant la plus grande peur qui me taraudait quand j’étais petite fille : que tu meures durant la nuit, l’un des seuls moments où nous n’étions pas ensemble. Je ne m’inquiétais guère de ma propre disparition – comme beaucoup d’enfants, je me croyais immortelle. Vivre sans toi, en revanche, sans tes soins et sans l’amour dont ils témoignaient, me semblait insurmontable. »
« Ce que je n’ai pas dit, en revanche, c’est que toi et moi nous sommes éloignées, et que cet éloignement a coïncidé avec une rupture linguistique. En grandissant j’ai troqué une langue pour une autre, je suis passée du vietnamien grand-maternel au français appris à l’école, pratiqué avec mes camarades de classe puis avec mes parents, qui perdirent l’habitude de s’adresser à moi et à ma sœur autrement que dans l’idiome dans lequel nous évoluions presque en permanence. Vint le jour où j’ai commencé à chercher mes mots en vietnamien ; et, bientôt, celui où j’ai cessé de les trouver. »
« Ce n’est ni mon passeport ni mon lieu de naissance qui ont fait de moi une Française ; mais la langue dans laquelle je réfléchis et réagis, dans laquelle je vois et ressens. »
« J’ai été pétrie de vos non-dits, ils font partie de moi, j’y évolue tel un skieur qui slalome entre les portes de son parcours, et j’en connais toutes les nuances ; comme je sais distinguer le silence dans mon appartement de celui des bibliothèques où je passais tous mes mercredis et mes samedis après-midi quand j’étais enfant, celui régnant dans la maison de famille de son mari en Ardèche, seulement troublé par le murmure d’une rivière qui coule à quelques mètres de là, celui de Paris pendant le confinement, lorsque aucune voiture ne roulait plus sur les Grands Boulevards, lorsque aucun café ni restaurant n’avait la possibilité d’accueillir un client, et que les oiseaux chantaient alors que Polo traversait en trottinette la place Vendôme ou la rue Rivoli désertées, rasant les grilles des Tuileries closes pour un temps indéfini… »
« Plutôt que de cacher ma peine et d’en avoir honte, j’essaie de la transcender, de la passer à l’or, d’en tirer un peu de beauté et de lumière, d’atteindre cette vraie vie dont parle Proust, la vie enfin découverte et éclaircie, grâce à ces mots que j’écris, ces signes que j’adresse à ceux qui me sont chers et qui sont loin, même s’ils ne semblent ni me voir ni m’entendre, même s’ils ne peuvent ni me voir ni m’entendre, habitants d’une terre dont je demeurerai toujours séparée. »
« Tout s’est dissous. Écrire me permet tout juste d’en garder trace. Poser des phrases, des pensées, des idées, sur ton silence et sur celui de Paul, m’aide à me frayer un chemin dans le chaos, les aléas et la folie du monde tel qu’il va. »
J’avais découvert la plume de David Lelait-Helo avec « Je suis la maman du bourreau », roman qui m’avait impressionnée. J’ai tout naturellement emprunté à la bibliothèque son nouveau livre.
Cette fois il nous plonge dans un univers empreint de réalisme magique, tel Gabriel Garcia Marquez, avec des personnages hauts en couleur.
Il y a deux narrateurs, Eusebio, un conteur, et Maria Dolores Pinta de las Aguas Dulces dont il nous conte l’histoire. Elle ajoute des propos ou corrobore la parole d’Eusebio.
Une histoire fabuleuse, que certains auditeurs peinent à croire mais que d’autres valident et appuient par le témoignage d’aïeux.
Dans ce court roman, la figure maternelle est centrale. Tombée enceinte, Maria est éloignée de son village pour ne pas jeter la honte sur sa famille bourgeoise. Elle part en exil de Chipiona à Ampolas. Elle y donne naissance à des jumeaux, une fille et un garçon. Elle rejette son fils qui vit alors une enfance « dévastée », recherchant l’amour de sa mère. La suite de cette histoire, je vous laisse la découvrir pour ne pas divulgâcher les secrets de cette famille.
Les passages sur le pouvoir du conte ont bien sûr parlé à la bibliothécaire que je suis. De plus les livres ont un rôle important dans la vie du personnage principal. J’ai passé un très bon moment de lecture avec cette histoire foisonnante aux magnifiques descriptions.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Les siècles des siècles semblaient l’enlacer. La morte reposait. D’une beauté ancienne et effarante. Étendue pareille à une reine et autour d’elle, en corolle, les plis soleil d’une jupe longue couleur nuit. Un soleil noir et or piqueté des perles rouge sang d’un long chapelet auquel se cramponnait les doigts noués. »
« Les âmes en sont devenues lisses et transparentes, belles mais cassantes comme le verre. Alors heureusement que palpitent les histoires, savamment tamisées sous le grand arbre. D’entre les mots et les soupirs jaillit ce chaos dont les hommes ont tant besoin. Les visages paisibles peuvent à l’envi se tordre, l’effroi s’immiscer, le souffle se raccourcir et la peau frissonner. Le réel se dilate à l’infini pour que paraissent d’autres rivages, délicieusement confus et chavirés. »
« Le vieil Eusebio excelle dans cet art suprême de sculpter la parole. Personne ne sait comme lui recréer un monde et faire se dresser des héros. L’on croit dur comme fer à sa parole et quelques rares incrédules lui reconnaissent au moins une imagination fertile. Et puis peu importe la couleur de la vérité, tant que le conteur charrie les consciences hors de la sempiternelle psalmodie d’Amapolas. »
« La promesse est belle, la nuit sera longue et noire. Dans la douceur du soir, les femmes persuadées de frissonner resserrent leurs châles tandis que les hommes, dans leur folle impatience, frappent du pied la terre battue. Une histoire est un voyage sans bagage. Eusebio souffle dans la grand-voile. L’océan de son récit est un miroir infini où chacun cherchera la trace de son propre reflet. »
« Dès les premières heures de sa vie, le fils paya à prix d’or une faute qui n’était pas la sienne. Mais plutôt celle d’un fantôme de père. Un dénommé Diego dont la mère ne prononcerait jamais le nom mais se rappellerait éternellement le regard de velours et les muscles secs. »
« L’autre éblouissement de mon enfance fut les livres. Ils étaient le sang de ma mère, son trésor de guerre et le tribut de son exil. Je saurais bien plus tard comment elle les avait soutirés à ses parents en compensation des liens rompus et des racines arrachées. Peu importait qu’on la bannît on lui souhaitât la solitude et chagrin éternels puisqu’elle emportait mille mondes et toute la connaissance. Ses livres devinrent les miens, à la nuit tombée sous le drap ou l’après-midi au fond du jardin, car elle me les interdisait tandis que ma sœur, elle, était encouragée à s’y plonger. »
« Au fil des lectures interdites, mon enfance se déroba en d’innombrables pays imaginaires, et je voyageais avec délectation par le temps, le monde et, sans le savoir, jusqu’au cœur des êtres. Je ne choisissais pas les livres pour leur titre ou leur sujet, je les accueillais dans l’ordre auquel ils se présentaient à moi sur les rayonnages de l’immense bibliothèque. Celui savamment pensé par ma mère. Ma lecture achevée, je rangeais le livre puis empruntais son voisin avec la prudence et la souplesse d’un félin. Je ferais ce même geste des centaines de fois, tout en veillant à combler plus ou moins adroitement l’espace laissé par celui que j’avais emprunté. Je tremblais toujours que ma mère découvrît la supercherie, ce fut inévitablement le cas, je surpris même à plusieurs reprises son regard inquisiteur, mais jamais elle ne l’évoqua ni ne m’accusa. Celle qui m’imputait toutes les calamités en ce bas monde avait-elle pressenti qu’on ne peut lutter contre cet envoûtement qu’est la lecture ? »
« La matière des histoires est hautement inflammable et le danger ne s’éloigne que si la vérité l’emporte, que si les preuves sont irréfutables. La pérennité d’une histoire réside dans ce qu’elle est crue et vécue. Si le doute vient à la fissurer, elle se rompt, s’écoule alors un torrent de boue. »
« Eusebio se régale de cette épouvante qui recouvre les visages de son assemblée. Les femmes baragouinent de maladroites patenôtres, se signent jusqu’au tournis, poussent de petits cris d’oiseaux blessés, convoquent le Ciel. Cette surenchère de bondieuserie lui confirme qu’il a visé dans le mille, ils sont ferrés. Il n’a pas dit son dernier mot, et la nuit n’a rien perdu de ses ténèbres. »
J’avais beaucoup aimé le précédent roman de cet auteur, « La femme paradis », découvert grâce à la sélection du Prix Orange du livre 2023. Je n’ai pas hésité à plonger dans celui-ci où j’ai retrouvé le thème de la nature et une tension dans le récit.
Le roman s’ouvre avec une chasse à l’homme dans la montagne enneigée. Kofi a fui son pays l’Érythrée avec sa petite sœur Abena. Ils tentent de franchir une frontière lorsqu’ils sont repérés par une sorte de milice armée. Au même moment ils rencontrent Caïn, un jeune homme qui erre dans la forêt. Puis tous les trois trouvent refuge auprès d’un vieux couple retiré dans la montagne où ils ont aménagé une grotte et construit une serre. Ils y vivent en autosuffisance, entourés de livres.
J’ai beaucoup aimé la relation qui se noue entre chaque personnage. Une belle entraide et fraternité anime la petite communauté autour d’Abena. Caïn lui apprend la langue. La vieille lui enseigne tout ce qu’elle sait. Un ancien légionnaire, Pavel, lui apprend à jouer aux échecs. Mais la milice continue de les traquer. Ils sont toujours sur le qui-vive.
Une guerre civile semble dévaster et vider les villages alentours. La violence règne dans les pages de ce roman. La violence des hommes et celle de la nature ou comment survivre en milieu extrême. La peur est l’une des émotions souvent ressentie lors de ma lecture. Sorte de huis clos, on espère jusqu’au bout qu’Abena s’en sortira. A vous de le découvrir en lisant ce texte magnifiquement écrit.
Il y a de nombreuses références littéraires. La littérature est essentielle pour les personnages car les livres sont un refuge pour eux. Dans les remerciements, Pierre Chavagné cite les auteurs qui l’ont influencé : Cormac McCarthy, Jim Harrison, Joseph Conrad, Jack London, William Faulkner, Alexandre Dumas, Paul Morand, Robert Merle, Dostoïevski, Tolstoï, Nabokov.
Si vous aimez les romans d’aventure ou d’action avec une réflexion sur la société, celui-ci devrait vous plaire.
Je remercie les éditions Le Mot et le reste pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « En hiver, les montagnes ont faim ; au-delà d’une certaine altitude, les rochers deviennent des dents. Le frère et la sœur louvoient la crête osseuse entre les blocs de granit ; deux petits bouts de viande reliés à une cordelette ; des proies, pas bien grasses, presque mortes. Le ciel est blanc, comme un bol de porcelaine vide renversé sur leurs têtes. »
« Naître est une loterie, on gagne ou on perd, c’est la première manche de la partie. Migrer permet de rebattre les cartes, de risquer à quitte ou double son existence sur la promesse d’une vie plus douce ou d’une vie tout court. Tout remettre en jeu et renaître ailleurs, il n’aurait pas eu le courage sans sa petite sœur. »
« – Si une situation exige une réaction et que tu souhaites rester silencieux, tu peux balancer une citation. Ça n’engage à rien et ça fait son effet. Elle darde ses yeux dans ceux du jeune homme et reprend : – C’est plus poli. Rapport à la vie en société. Et puis ça embellit le quotidien, tes interlocuteurs auront un truc à raconter le soir en rentrant chez eux. Le silence effraie les gens normaux. – Il faut en connaitre beaucoup ? – Des gens ? – Des citations. – Oui et les sortir à propos. Je t’apprendrai. »
« Avec patience, Caïn apprivoise la présence de l’autre ; les questions, les réponses, il apprend à converser. La Vieille a de la psychologie. Elle s’approche avec prudence, prend garde à ne pas l’effaroucher, elle utilise des tournures qui le laissent juge de son degré d’interaction. Elle ne presse pas les choses. Caïn se sent essentiel et l’instant d’après, transparent ; l’oscillation entre ces deux extrêmes crée un désir, celui d’être considéré. L’autre soir, Jo s’est approché de Caïn tout « au but du monde » – c’est comme ça que Pavel a baptisé l’extrémité de la terrasse avant le vide -, elle a allumé sa pipe comme le font les marins en protégeant la flamme entre ses mains. Après deux bouffées, le regard haut dans les nuages, elle a dit : – Il existe un lieu sur terre pour chaque homme, il nous attire à lui comme un aimant. C’est une histoire de magnétisme dans l’air. Il est inutile de lutter. Cette terre nous désire, nous y mourrons. Elle a marqué une pause comme si elle réfléchissait à sa conclusion. – Seuls seront heureux ceux qui s’en accommodent, a-t-elle fini par dire. Et elle est partie. »
Ouahab vit avec sa mère en France. Il ne connaît pas son père, un Algérien qui s’est remarié plusieurs fois depuis. Mais il a développé le même syndrome que lui, celui de Gilles de la Tourette. Sa maladie l’empêche de vivre une vie « normale » et de travailler. Il s’isole dans l’appartement familial. Jusqu’au jour où il reçoit un appel d’Algérie de sa demi-sœur Rahma. Son père lui demande de venir. Après quelques hésitations, il se décide à partir, en quête de son identité.
Sur place, il découvre sa famille, notamment son demi-frère Abderrahmane, un berger aux affaires plutôt illicites. Ouahab se prend de passion pour un bélier de combat, Ghorbatchev. On plonge alors dans l’univers des arènes, c’est souvent drôle et toujours enlevé. Chaque partie est dédiée à l’un des personnages.
Cette histoire familiale se déroule dans les années 2000, avec des hommes et femmes de caractère. Entre méfiance et manipulation, j’ai aimé suivre les aventures d’Ouahab dans un pays où il est étranger. Il interroge sur les liens familiaux, les liens de sang, sur la condition féminine, les classes sociales, la relation entre les hommes et les animaux. Il montre un pan de la société algérienne soumis aux traditions, où chaque famille possède son mouton sur son balcon le temps de l’Aïd et se retrouve à le promener en laisse aux pieds des immeubles.
Un premier roman bien mené qui m’a totalement dépaysée et sortie de mes lectures habituelles. Et ce grâce à VLEEL qui élargit toujours mes horizons littéraires. Une plume à découvrir assurément.
Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour l’envoi de ce roman.
A noter qu’il fait partie de la sélection du Prix Hors Concours 2025.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit ; « Il n’aurait brûlé la peau cloué le cœur de personne, encore moins défiancé qui que ce soit, comme disait Jacques Brel en 1966. Lui, Abderrahmane, était pour l’instant adossé à une botte de foin posée contre le talus derrière lui, talus qui descendait jusqu’à la barrière en métal bordant la route à deux voies qui remontait de Bab El Oued. Il se nettoyait les dents avec un petit morceau de bois. C’était sa façon à lui de ruminer. »
« Tout comme les discussions sur le football ou la politique, le mouton accédait tout naturellement au rang de lubrifiant social. »
« Tel un scarabée bousier, Ouahab traînait sa boule de questions. Pour la faire grossir, il y mettait un ciment fait d’aigreur et d’impatience pour y coller toutes les nouvelles interrogations et les informations qui venaient progressivement à lui. »
La remise du prix aura lieu à Paris le samedi 17 mai 2025. Plus d’informations sur cette soirée sur le site internet : https://vleel.com et le compte Instagram VLEEL : https://www.instagram.com/vleel_/
C’est toujours un plaisir de retrouver la plume de Michel Jean découverte grâce aux éditions Dépaysage et à VLEEL. On recroise des personnages et des lieux de ses précédents romans.
Dans celui-ci deux histoires sont en parallèle, à deux époques. Les chapitres alternent entre Eve, une avocate de nos jours à Montréal, qui défend un homme, Uqittuq Ainalik, accusé de meurtres sur d’anciens policiers. Mais le vieil Inuk reste muet. Et dans les années 1960, un jeune couple inuit, Saullu et Ulaajuk, qui vivent de la chasse et de la pêche dans le Grand Nord avec leurs chiens de traîneau. D’ailleurs, Eve a aussi un chien, qu’elle a appelé Qimmik, qui signifie « chien » en inuktitut.
J’ai plongé dans l’histoire du peuple inuit, dans leurs vies faites de grands paysages sauvages, du respect de la nature mais aussi du froid et de la peur de la faim. Il y a aussi une belle histoire d’amour entre Saullu et Ulaajuk.
On retrouve les thèmes chers à Michel Jean : la recherche de la vérité, la soumission d’un peuple et le racisme. Avec toujours une avocate acharnée à découvrir la vérité et à comprendre. Cette fois il ajoute un animal emblématique pour ce peuple, le chien de traîneau. La relation entre les inuit et leurs chiens est magnifique.
Une fois de plus Michel Jean nous fait découvrir un pan de l’histoire du Canada que je ne connaissais pas, les campagnes d’abattage des chiens nordiques. Mais je ne vous en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de lire cette histoire qui vous touchera en plein cœur. Encore un roman essentiel de Michel Jean qui donne la voix aux personnes réduites au silence.
Je remercie Babelio et Le Seuil pour cette masse critique privilégiée
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Le ciel, le roc, l’océan. Sous une lumière obscène, face à l’Arctique, mer de glace. Terre nue. Pays sans arbre. Entre le ressac et le silence, le vent, le vent du nord, règne sans partage. Son souffle glacial soulève les flots, emporte dans son sillage des tourbillons de neige qui courent sur la terre comme sur l’eau. La toundra gronde. »
« Le territoire vous ramène toujours vite à sa réalité. »
« Tous les Inuit connaissent la faim un jour ou l’autre. Et tous connaissent la morsure du froid. Quand elles vous tenaillent, elles occupent tout l’espace. L’une et l’autre nous montrent les limites de nos existences. »
« Innus, Inuit. Les mots se ressemblent, et pourtant, ils désignent des peuples qui ne pourraient être pus différents. Les ancêtres des Innus sont arrivés en Amérique il y a dix mille ans. Leur langue, leur culture ressemblent à celles des Atikamekw à l’est, des Cris et des Naskapis au nord. Ils ont des parents jusqu’en Terre de Feu, dans tous ces peuples autochtones qui, les premiers, ont habité le continent. Les ancêtres des Inuit sont arrivés en Alaska il y a environ cinq mille ans. Certains ont migré plus tard vers l’est et occupent maintenant l’Arctique jusqu’au Groenland, un territoire de plus de six mille kilomètres où règne une seule langue, l’inuktitut. Leurs frères vivent au Groenland, en Russie, et ils ont des liens avec les Samis en Suède, en Finlande et en Norvège. Ces peuples nordiques demeurent autour du cercle polaire sur un territoire à la fois riche et ingrat. Ils ont créé des outils pour chasser les baleines, les phoques et le caribou. Ils ont inventé l’igloo. Leur histoire est une leçon d’adaptation et de résilience. Les gens du Sud leur ont imposé leur propre notion du progrès et, aujourd’hui, ils en sont réduits à habiter des villages isolés, dans un désœuvrement qui fait honte à nos sociétés. »
Août 1957, Jean dit Jeannot, 9 ans, écrase son petit frère de 3 ans avec la nouvelle voiture de son père, chose interdite. La mère voulant protéger Jeannot, invente une histoire de rôdeur pour les gendarmes. Son père n’est pas d’accord et garde une rancœur contre son fils aîné.
A partir de ce jour, Jean ne parle plus. Il devient muet et se mure dans son silence. Il s’exprime en écrivant sur un carnet. La mère l’envoie un temps chez la grand-mère pour l’éloigner. Puis l’école reprend, il revient à la maison où l’ambiance est lourde et même parfois électrique. La famille a peur des qu’en-dira-t-on.
Jean vit avec ses remords, sa tristesse et ses questions, seul. Heureusement Jean a sa Grand-mère pour lui remonter le moral. Et une nouvelle est arrivée dans le village, Charlotte. Elle aussi a un secret. On suit volontiers ces gamins attachants à la pêche aux écrevisses ou en ballade en forêt. Un peu d’enfance surgit malgré ce drame.
Une vie bien dure pour un petit garçon, qui vous tirera les larmes sans aucun doute. S’ensuivent des aventures très rocambolesques qui ne m’ont pas totalement convaincue mais que j’ai lu avec plaisir. Il y a un certain suspense jusqu’au bout car ce n’est qu’à la toute fin que les circonstances de la mort du petit frère seront explicitées.
Si vous aimez les romans forts en émotions, racontés à hauteur d’enfant, cette histoire devrait vous plaire.
Ce premier roman fait partie de la sélection des 68 premières fois qui me l’ont fait parvenir, à mon tour de l’envoyer vers sa lectrice suivante.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « La mère crie. Une fois. Le père reste sans voix. Ils me relèvent, je ne sais pas depuis combien de temps je suis recroquevillé là, je ne sens plus mes jambes. Ils me portent dans le salon, loin de cet éclat rouge sur les pavés de la cour, loin du pommier, loin de mon enfance. »
« On m’a appris à ne pas mentir, le père Damien y a d’ailleurs consacré un long sermon le jour de ma première communion, expliquant le sort peu enviable réservé à ceux qui choisissent la facilité du mensonge. Mon avenir au paradis semble très compromis, alors je hausse les épaules. Ce n’est pas mentir, puisque je n’ai rien dit. »
« Le regard mort que la mère pose sur moi en refermant la porte me brûle jusqu’à l’os. »
« A-t-on le droit de se plaindre quand on a écrasé son frère ? Pas sûr. Mamie m’embrasse quand même pour de vrai et laisse encore la lumière du couloir allumée. Mes larmes attendent qu’elle referme la porte de sa chambre pour couler, sans un bruit, car a-t-on le droit d’être triste quand on a écrasé son petit frère. Pas sûr. En tout cas, personne ne m’en a donné l’autorisation. »
« Je n’ai pas prononcé un mot depuis l’aveu fait à la mère. La parole s’est retirée au plus profond de moi, mer asséchée laissant derrière elle des crevasses désolées. »
Lucas est à vélo et il est percuté par une voiture. Il décède donc subitement dans un accident de la route, laissant sa famille dans une sorte de vide, le chagrin de la perte d’un être cher. Il y a sa femme Roxane, leur fille Sofia et leur fils Lorenzo.
Il observe sa famille depuis un monde parallèle où les sens sont décuplés. D’abord 1 minute après l’accident, puis 1 heure, 1 semaine, 1 mois, 1 année plus tard et après leurs vies. Dans de longues phrases l’auteur dit les regrets de chacun, le temps qui passe, le travail difficile de deuil, le tout en utilisant les sens qui disparaissent au fur et à mesure : le goût, puis le toucher, l’odeur, l’ouïe, la vue.
Un roman émouvant, doux et original, que j’ai apprécié, comme tous les livres de Raphaël Meltz, qui publie aussi sous le nom de Hadrien Klent au Tripode. J’aime beaucoup sa plume et la réflexion qu’il distille dans ces pages.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « On ne sait pas. On ne peut pas savoir. Pas savoir s’il y a quelque chose de particulier dans la façon dont il enfile le short de cycliste noir qu’il s’est acheté il y a trois ou quatre ans, quand Roxane lui a offert son vélo en carbone avec lequel il part souvent pour une demi-journée ou parfois une journée entière, ça dépend si Roxane a des élèves qui viennent ou pas – aujourd’hui non ; il reviendra déjeuner. »
« les vivants qui peuvent aider d’autres vivants trop tristes ne doivent jamais baisser les bras. »
« Une vie, c’est presque rien ; c’est tant de choses. C’est un chemin. »
Voici un roman intime qui peut faire penser à Marie-Hélène Lafon dans les thématiques abordées notamment. Elle aborde la vie d’une famille en Normandie dans les années 80, la sienne, à travers la voix de la fille. Elle replonge dans ses souvenirs à partir d’objets et de paysages en alternance. Les objets portent des traces autobiographiques. Il y a les livres, la radio dans la cuisine, le foulard de sa grand-mère, la jupe fleurie, les couverts en étain, un médaillon. Chacun font renaître une époque ou un lieu à un moment précis.
Un roman sensoriel, poétique et visuel qui parle du monde rural et d’un contexte familial difficile où le silence est roi. Un instantané sociologique d’une époque, à l’instar de photos tirées d’un album. Elle s’interroge sur la (im)possibilité de transmettre alors que rien n’a été transmis, qu’il n’y a pas de passé connu à raconter. J’ai été impressionnée par la capacité de l’autrice à se souvenir de moments d’une manière aussi claire et évocatrice.
L’autrice est archiviste à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine à Caen. Avec ce premier roman, elle fait partie des 6 finalistes du Prix Premières Paroles organisé par la Médiathèque départementale de Seine-Maritime, qui propose toujours de belles sélections de premiers romans.
A venir, les replay et podcast des 2 rencontres VLEEL avec les finalistes.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Les beaux livres Sept livres reliés. La reliure, c’est le luxe ; faux cuir, mais vrai effet. »
« Les tentatives de suicide du père étaient imprévisibles, tout comme les cibles de son exaspération. Les parents, deux enfants, l’angoisse, la rancune, la déception, le silence, c’était trop d’habitants pour une seule maison. La joie continue de la radio commerciale ne suffisait plus à colmater le tout, … Sweet dreams are made of this, who am I to disagree ?… d’autant plus que l’angoisse s’infiltrait par ce canal-là aussi. »
« Aujourd’hui, il ne reste que des questions et personne à interroger. »
« Je choisissais des titres au hasard parmi les galaxies de romans policiers antiques, les anthologies de contes, les romans étrangers. Grâce à cette bibliothèque, à celles croisées dans d’autres lieux, à quelques bouquinistes, les livres étaient la seule abondance qui m’était permise, la seule évasion aussi. [..] Je me souviens encore de la surprise maîtrisée du bibliothécaire lorsque j’empruntais Ulysse ou Le Voyage au bout de la nuit à quatorze ans. Je craignais l’interdiction, ou pire, la mise en garde, la leçon de morale condescendante. Son silence fut le meilleur des passeports vers la réflexion puisqu’une page de chacun de ces livres suffit bien mieux à me faire comprendre que je n’étais pas prête. »
« Parmi tous les endroits à découvrir, je n’ai jamais visité non plus le Carmel jusqu’à ce que je me décide à y entrer seule, jamais visité la salle dorée dans une autre aile du palais épiscopal, ni même la basilique ou le château romantique de Saint-Germain-de-Livet à quelques kilomètres. Nous restions à l’extérieur, à côté, enfermés dans notre routine, des années à passer à côté de tout. Le loisir était une éventualité reportée à plus tard. La culture n’était pas pour nous, ni la religion, ni les objets, pas plus le rêve. Pour nous : le travail difficile, la sagesse forcée, les difficultés qui s’accumulaient. Nous étions une famille qui s’obstinait à ne pas voir le monde, pour ne pas risquer en retour d’être remarquée par lui. Rester obscurs, austères, discrets et invisibles, la seule profession de foi. »
« Même si le palais épiscopal a été endommagé et défiguré par un incendie en l’an 2000, si la bibliothèque a changé de lieu et de forme, les rues demeurent connues, peu changées, malgré les années. Je m’y sens toujours étrangère, heurtée par l’âpreté des souvenirs, la violence de leur résurgence, toujours sur le point de retomber dans l’ornière du passé, d’être happée par la tristesse et le regret. La solitude d’alors est une blessure à peine cicatrisée. Rien n’était normal et tout était banal. »
« La jupe fleurie souffrait d’un seul défaut : elle était trop jolie pour la vie que nous menions. L’été, à la maison, se passait en pantalons solides pour « buzoquer » (passer son temps à des riens) ou aller dans les bois, en short éventuellement s’il faisait très beau, pour s’allonger dans la chaise longue, lire et penser à la mort. Le dimanche matin, ,nous n’allions pas à la messe à l’église du village, nous n’allions pas déjeuner chez des amis ou des parents, il n’y avait pas d’occasion pour porter des « habits du dimanche ». Les dimanches se passaient dans le huis clos familial pour lequel aucun effort vestimentaire n’était requis. Au printemps et en septembre, il ne faisait pas assez ou plus assez beau et nous avions cette faiblesse pragmatique de nous habiller en fonction de la météo. J’étais en possession d’une très jolie jupe que je n’avais pas la possibilité de porter, j’approchais de la féminité, mais je restais à côté. La jupe fleurie était une tentative et un échec, le désir de se confronter à un modèle imaginaire et l’impossibilité de se plier aux références. Quel vêtement aurait pu contenir les sentiments contradictoires, les non-dits et la révolte tue, l’énergie et le bouillonnement de l’adolescence confrontés à l’exercice des forces contraires, ne pas bouger, ne pas faire de bruit, se faire oublier, faire oublier que tu existes ? Jupe froncée et colère rentrée. Le modèle imaginaire provenait d’un idéal des années 1960, des magazines de mode conservés, des films anciens encore largement diffusés à la télévision d’alors, de leurs images imprimées dans le magazine télé, le précieux Télé 7 Jours attendu et soigneusement lu en intégralité chaque semaine. Des images d’un certain genre de femmes, des images d’une certaine façon d’être au monde, de poser, de se poser. Sur la photo, le mouvement est figé, la surprise mimée, hanches de trois quart, épaules légèrement tournées, une jambe en arrière, pointe de pied tendue. »
« Dans une famille sans passé, à anecdotes mais sans histoire, où rien ne s’est transmis, où tout s’est trouvé perdu, la moindre bribe surgie des temps anciens, échappée aux naufrages successifs, fait figure de trésor. L’inventaire en est rapidement mené. Deux livres et un dictionnaire, un pot à couvercle à la laideur intéressante, des serviettes damassée au luxe suranné et quelques couverts en étain. »
« Toutes les vies de famille sont des fictions, plusieurs scénarios s’écrivent sous un même toit, avec autant de points de vue qu’il y a de protagonistes. »