Le chien noir / Lucie Baratte

Ce conte gothique transpire l’horreur et le sang. Il parle surtout de la condition féminine, du patriarcat en revisitant le conte de Barbe bleue ainsi que d’autres contes. Il faut rappeler qu’à l’origine les contes sont plutôt sanglants et cruels. Rien à voir avec les contes édulcorés que nous lisons aux enfants aujourd’hui.

La princesse Eugénie vit enfermée dans un château, sur ordre de son père, le Roi Cruel qui promulgue des décrets invraisemblables du matin au soir. Elle ne pourra être libre qu’en épousant un homme dont la fortune dépasse trois fois sa dot. Le jour de ses 16 ans, un prétendant demande sa main. Le Roi Barbiche, la quarantaine, lui promet de la protéger et de l’aimer. La suite, vous en vous doutez, ne se passe pas comme prévue pour Eugénie. Elle se réfugie quelques mois dans la bibliothèque royale qui lui permet de s’évader par la pensée. Le chien noir du titre est un chien blessé qu’elle recueille.

Lu en deux jours, j’ai été happée par cette lecture horrifique. Un roman fort en émotions qui ne laissera personne indifférent. Avis aux âmes sensibles, certaines scènes décrites peuvent être difficiles. Il est accompagné d’une postface d’Élisabeth Lemire, spécialiste du conte littéraire français.

Cette lecture me permet de cocher la case « un des 300 premiers VLEEL » du challenge de l’hiver VLEEL et de sortir un livre qui était dans ma PAL depuis un moment.

A noter, ce fut l’une des toutes premières rencontres VLEEL, il y a 4 ans, avec les éditions du Typhon. Replay à visionner ci-dessous !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Il était une fois, une fois plus vieille, une fois plus sombre, dans un pays forcément très loin d’ici, un roi si cruel qu’on le croyait descendant d’un ogre. Il avait épousé une femme belle et froide comme la nuit qui lui avait donné un fille belle et gaie comme le jour. Puis la reine mourut, succombant paraît-il aux méchancetés de son mari. »

« Le Roi Cruel aimait tellement les décrets que, non content d’en promulguer du matin au soir, il passait ses nuits à les relire dans ses grands livres de lois qui compilaient, jour après jour, ce qui constituait, avec les ordres de décapitations, toute son action politique. Bien qu’il aimât tendrement la guerre dans ses jeunes années, et en raison de cet engouement juvénile, il avait à présent le monde entier comme vassal et pouvait décréter à l’envi ! Ce qui ne l’empêchait pas de cherche querelle une ou deux fois par an, pour quelques stupide prétexte, à un petit pays jusqu’ici tranquille dans son coin du monde. Le roi se délectait alors de chevaucher à nouveau vers la conquête, rappelé par l’odeur du sang, entouré de ses soldats et armé jusqu’aux dents. Ces marottes l’occupaient trois ou trente jours, selon la distance à parcourir et la taille du pays à asservir, puis il revenait et se remettait à son bureau pour décréter de plus belle. »

« Dans la bibliothèque, notre jeune reine oubliait peu à peu la détresse qui s’était logée dans son cœur. Les cloisons se fissuraient, l’immensité de l’Univers s’ouvrait à elle à travers des mots assemblés pour lui fournir informations ou divertissements. Elle s’accrochait à l’espérance d’y trouver le repos de son âme. Les réponses à ces questions qu’elle n’osait formuler, celles qui font chavirer les convictions et bousculent les arrangements passés avec la réalité. Derrière les caractères d’imprimerie et les lettrines peintes, Eugénie avait entraperçu un interstice plein de promesses de liberté. Elle y passait donc ses journées entières. »

« Après une heure, Eugénie s’exclama avec irritation : « A quoi sert d’être reine dans un royaume où les reines ne sont que des porte-couronnes, des portes-pouvoir, des portes fermées ? A quoi sert donc d’être reine, si je n’ai pas même de pouvoir sur moi-même ?! » »

La route des crêtes / Agnès de Clairville

La narratrice apprend le 31 décembre que son mari Marc-Aurèle, vient de se tuer dans un accident de voiture. Elle se retrouve seule à imaginer la vie avec leur futur bébé. Un enfant qu’elle a beaucoup espéré, mais qui semblait moins essentiel pour lui. Elle s’interroge sur le couple qu’ils formaient, sur leurs familles si différentes, les conventions sociales.

Un roman sur le deuil mais aussi la vie, puisque la narratrice est résolument tournée vers sa fille. On est toujours plongé dans ses pensées. Elle fait des allers-retours dans le passé. Il n’y a pas d’autre point de vue. A part le « chœur des familles », comme un chœur antique dans les tragédies, qui apporte un regard extérieur.

C’est émouvant mais sans pathos, tout en pudeur et finesse, avec une écriture ciselée. La musique traverse également les pages. Un roman noir que j’ai trouvé magnifique et que je vous recommande. D’ailleurs j’avais beaucoup aimé son premier roman, une autrice à suivre !

Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Tes gants de conduite sont au premier plan de ce portait que j’ai pris de toi, posé sur la console du salon. »

« Jim est le survivant de sa moitié comme je le suis aussi. Et si mes larmes ne coulent pas, je les sens creuser une galerie souterraine entre mon cœur et mes entrailles, car nous avons perdu une partie de nous-mêmes, mais lui peut-être plus que moi. Et mes larmes, stalactites intérieures, sont d’abord pour Jim. »

« De retour à l’appartement déjà obscurci par le soir hivernal, je savoure ma solitude qui est encore une proximité avec toi, toi qui aurais ri et tourné en ridicule cet anniversaire incongru. Moi qui ai refusé qu’on le fête chez mes parents, comment ai-je pu me laisser piéger ? Moi qui déteste ce rituel depuis mes trente ans, quand l’absence de l’enfant si désiré m’avait fait quitter la table les larmes aux yeux, devant mes parents, mon frère et mes sœurs interloqués. Sans toi, je me renie. »

« Garçon ou fille, j’imagine le bébé comme ton sosie. J’ai peur qu’il soit un garçon. Je serais paniquée d’élever un petit homme, de mal faire, de le castrer. En tant que fille aînée, j’ai l’habitude de tout régenter. Mon frère a dû se construire dans un environnement hostile, une famille de femmes fortes, je n’ai pas envie de ça pour notre enfant. Toi, tu es le fils d’un militaire, le fils d’une lignée d’hommes, où les bagarres avec Jim étaient quotidiennes. Les garçons, c’est comme ça. Alors j’espère que le bébé est une fille. Une petite poupée avec ton visage. »

« Tomber amoureuse, voilà le risque. Avoir un enfant, un compagnon qui mourrait avant moi, voilà mon cauchemar. Certains la taxeront d’égoïsme, quand il s’agit de survivre. Nous sommes des survivantes. »

Islande / Jim Krusoe

Nous sommes aux États-Unis. Paul a besoin d’une greffe d’organe. Son médecin l’envoie dans un institut « jeter un œil aux organes » pour voir si l’un d’eux lui conviendrait. Imaginez une piscine où flottent des organes. Une jeune femme en combinaison de plongée et palmes, Emily, s’occupe d’eux car sans contact humain ils dépérissent. Elle les surveille et retire ceux qui meurent.

Emily demande de l’aide à Paul pour retirer son équipement et l’instant d’après ils se retrouvent enlacés. Après leurs ébats, chacun rentre chez soi. Paul a très envie de revoir Emily. Puis d’autres événement viennent bousculer le cours de sa vie et sa recherche d’organe. Il rencontre Leo, un nettoyeur de moquette dépressif, avec qui il va partir en Islande.

Dans ce roman loufoque, on ne s’ennuie jamais. On va de rebondissement en rebondissement, sans savoir comment cette histoire se terminera. Les situations sont à la fois drôles et poétiques. En tout cas c’est très plaisant à lire et j’ai passé un excellent moment avec Paul.

Si vous aimez les univers décalés ou absurdes, l’imagination à foison ou vous laisser emporter par une histoire rocambolesque, ce roman devrait vous plaire.

Mention spéciale pour l’illustration de couverture réalisée par Candice Roger qui résume bien l’univers du livre. Il est traduit de l’américain par Guillaume Mélère, également éditeur de la maison d’édition indépendante qui publie cet olni (objet littéraire non identifié), les Monts Métallifères. Je vous invite à découvrir son catalogue. Plusieurs livres se trouvent actuellement dans ma PAL (pile à lire) et je vous en reparlerai à l’occasion.

Cette lecture me permet de valider la case « littérature américaine » du challenge de l’hiver VLEEL qui se termine dans quelques jours !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je pensais que j’étais en train de mourir, petit à petit et morceau par morceau. Certains jours je me sentais bien, comme si l’animal, ou la machine, ou ce que j’étais d’autre à ce moment-là, pouvait facilement accepter l’idée que toute cette affaire, cette histoire de mort, n’était qu’un mauvais rêve, certes éveillé, qui avait trouvé le moyen d’infiltrer mon esprit pendant que j’attendais au feu rouge au coin de la rue et que toutes les voitures faisaient leur vie autour de moi, crachant leur fumée dans mes poumons, me cassant les oreilles avec leur radio. Mais le truc, c’est qu’elles continueraient ainsi pour toujours, et moi pas.
Au fait, je m’appelle Paul.
Et puis le feu passerait au vert, et je me retrouverai ailleurs, dans une animalerie, ou sur un tabouret au comptoir d’un piano-bar, et je comprendrais que j’avais fait fausse route ; j’irais bien jusqu’au prochain battement de paupières, et puis soudain la mort serait là, de retour avec un grand sourire. »

« L’aéroport de Reykjavik correspondait assez à ce que n’importe qui pourrait imaginer, même quelqu’un comme moi qui n’était jamais allé en Islande. Il était plein de courants d’air, avec des snackbars qui servaient toutes sortes de poissons et du thé chaud, de grands carreaux de céramique teintés de couleurs désespérément joyeuses, des poubelles noires en forme de cartouches de revolver, et des personnages blonds dépressifs errant dans cet endroit qui avait dû incarner autrefois l’idée rassurante de déplacement, même si ce n’était que pour les autres. Toujours est-il que l’effet général, en dépit de l’obscurité, du froid, et de l’heure tardive, trahissait quelque chose de curieusement festif. C’était comme si, pour ces pauvres êtres humains toujours coincés sur leur morceau de glace de la taille d’une île, n’importe quel déplacement, même par procuration, même les arrivées et les départs de parfaits étrangers, était en soi un motif de réjouissance. »

Femme-rivière / Katherena Vermette

Katherena Vermette est une autrice autochtone récompensée par le Prix du Gouverneur général, elle est également cinéaste. Dans ce magnifique recueil, traduit de l’anglais canadien par Rose Després, elle rend hommage à ses racines et surtout aux « femmes pareilles aux rivières, qui façonnent le monde autour d’elles, érodant une à une les pierres de l’oppression raciale, et accueillant la vie. »

Elle aborde beaucoup de thèmes comme la famille, la transmission, l’amour, la maternité. La nature est très présente. Ce recueil est tellement beau que j’avais envie de mettre un post-it à chaque page.

Je remercie les éditions Dépaysage pour cette lecture poétique

Note : 5 sur 5.

Nuit

arrive aussi
confortable
qu’un lit aussi
encombrant que des
branches aussi douce
qu’un arc pour poser
la main dessous aussi riche
qu’une tranche de lune si sucrée
tu dois m’offrir des cuillerées
en petites bouchées rondes
que je grignote lentement
les savoure en forgées
longues et langoureuses
lapant leur texture
avec ma langue
un goût si
magnifique
il me manque
avant même
d’avaler

Parle

parle
jase
écoute
sois
silencieux
comme
le
lac
en
hiver

J’ai raté
son gel
maintenant il est
froid
et tranquille
comme un

ne parle
pas
ne jase pas
ne chuchote
pas
entends-les
vent
arbres
se parlent

les fantômes
racontent des histoires
ceux qui
se dégagent
du lac
dansent
à travers
la brousse
tombent sur nos
cheveux
ces histoires-là

parlent maintenant
jasent
chuchotent
écoute
écoute
n’oublie pas
d’écouter

Anishnaabemowin

je sors le livre
le soir quand
on s’assoit ensemble
tranquilles
je veux apprendre le langage
que j’aurais dû connaître
ma langue trébuche
sur les voyelles doubles
comme des pieds
dans les chaussures trop grandes

je me souviens
des mots tout aussi
intangibles que des
rêves
tellement réels
la nuit
mais le jour
je ne les saisis
pas tout à fait

Femme-rivière

cette rivière est une femme
elle est brillante
et elle est belle
elle a déjà porté
toutes les nations jusqu’ici
mais elle est
une de ces femmes
trop vite oubliées
rompue comme un corps
qui supplie sans mots
seules des mains rugueuses
qui s’étendent
les paumes élevées

cette rivière est une femme
elle a été draguée
puis traînée
des bobines de métal agrippent
ses cheveux emmêlés
tous veulent connaître
ses secrets mais
elle les garde
ne les lâchera pas
à moins de vous faire confiance
à moins que vous demandiez très gentiment
à moins qu’elle en ait envie

cette rivière est une femme
elle est pleine de
bonnes intentions
vilains regrets
parfois elle se replie simplement
sur elle-même
peut se ralentir en gadoue
puis se précipiter à la course
courants indiscernables
schémas intangibles
et en dessous
elle va encore plus
vite

cette rivière est une femme
infinie
retournant
s’entortillant vers le nord
un serpent sculpté
dans l’herbe des prairies
se cachant partout
érodée par l’âge
gravée dans les lisières
et nouvellement née
chaque jour

cette rivière est ton amante
elle s’enroule autour
de toi pulse
et te remplit
comme un battement de cœur
si tu es très silencieux
tu n’entends qu’elle

cette rivière est ta mère
elle coule encore et encore
inaperçue ensuite
elle entre en se faufilant
elle sort furtive
comme si elle n’avait jamais
été ici
comme si elle était toujours ici

cette rivière est ma sœur
elle est brillante et belle
et brune
chante doucement chaque été
nous soutient tout l’hiver
puis chaque printemps se gonfle
nous rappelle que nous ne
sommes que des visiteurs ici
celui-ci est son pays
elle est cette femme-là
sa voix juste
se projette
cassée par tout ce qui a été
jetée en elle
mais
son esprit réussit à rager
car
semble-t-il
une chanson
comme elle
ne s’éteint jamais

Métis Sage

mon sang est ici depuis toujours
aussi enraciné que la rivière
et tout aussi menacé

ce corps a martelé
prairie et pemmican
piétiné et considéré
chaque butte et trou

nous ne sommes pas moins
que l’énorme ciel tout étiré
rien de plus
que les cheveux ballant qui dansent dedans

mon sang est ici depuis toujours
aussi longtemps que la terre
et aussi peu protégé

Cabane / Abel Quentin

En 1972, le professeur Daniel W. Stoddard réunit quatre jeunes chercheurs de l’université de Berkeley. Ensemble, ils mettent au point un programme avec un ordinateur IBM 360 permettant de faire des projections sur l’évolution de la planète. Ils rédigent leurs conclusions dans le rapport 21 et alertent sur l’urgence écologique.

Ce roman choral raconte l’histoire de ce rapport et les suites de sa publication. Une bonne partie du roman est centrée sur le couple américain Mildred et Eugene Dundee. Ils se sont déplacés en Europe pour faire des conférences et promouvoir le rapport. Ensuite la parole est donnée au polytechnicien français, Paul Quérillot. Il raconte son point de vue sur cette aventure qui a bouleversé leurs vies. Le quatrième chercheur est un mathématicien norvégien, Johannes Gudsonn. La cabane du titre, c’est celle de Gudsonn où il se réfugie pour fuir la croissance exponentielle du monde et ses effets sur la nature. Un être insaisissable qui disparaît et qu’un journaliste français tente de retrouver 50 ans plus tard. Rudy écrit un article pour les 50 ans du rapport 21.

L’auteur indique en préambule qu’il s’est inspiré du rapport Meadows sur « Les limites de la croissance », du MIT en 1972. Je salue la somme de travail pour vulgariser ce rapport et montrer la non prise de conscience de l’urgence écologique.

C’est très documenté mais j’avoue n’avoir pas été séduite par l’écriture plutôt journalistique. Pour moi, il y a trop de longueurs et de détails. Le roman devient intéressant et romanesque quand on découvre le journal de Gudsonn, mais ensuite il prend un virage ésotérique. Je me suis donc ennuyée et je me suis forcée à terminer ce livre pour ma participation au jury du Prix du Roman d’Écologie. Une lecture mitigée pour ma part où je n’ai pas toujours saisi les traits d’humour. Mais il a été apprécié par d’autres lecteurs puisqu’il est lauréat du Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2024.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Le 1er juillet 2007, le Français Paul Quérillot rendit visite au couple Dundee, à l’occasion d’un colloque qui l’avait conduit à traverser l’Atlantique pour se rendre non loin de leur élevage de porcs, au sud de Salt Lake City.
A cette date, les quatre auteurs du « rapport 21 » étaient encore en vie. »

« Il n’y a rien de plus monstrueux qu’une fonction exponentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple : le bon sens ne craint pas ce qu’il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c’est de constater que l’humanité s’enrichit. »

« Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n’a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C’est ce que je vous propose de faire. »

« Gros Bébé était formel : aucune de ces mesures ne pouvait, seule, éviter l’effondrement. Pour espérer une issue favorable, elles devaient être mises en œuvre SIMULTANEMENT… et IMMEDIATEMENT. En d’autres termes, il fallait ralentir immédiatement la croissance mondiale. Et, dans le même temps, introduire un contrôle drastique des naissances, ajoutait Eugene, soucieux, presque vieilli. Quérillot se mit à fumer. Plus personne n’avait envie de rire, pas même Mildred, la plus enjouée des quatre. »

« Est-ce que Nixon allait démissionner, c’est ce qui passionnait les citoyens américains de 1974. L’avenir des États-Unis dans deux ou dix ans, disait-on en substance aux Dundee, est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des États-Unis et pendant ce temps-là les Chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les Chinois et les Russes vous font les poches en riant. Ils nettoient les poches, littéralement. L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste. Les gens n’avaient pas envie qu’on les angoisse avec des images de destruction et de mort. Ils en avaient eu envie un peu, un moment, à présent ils en avaient assez. Ils ont aimé se faire peur, parce que la vie était incroyablement douce, et que l’on pouvait se payer ce luxe-là, de penser aux siècles à venir. A présent la vie est un peu moins douce. »

« Mildred et Eugene firent l’expérience amère des vieux chanteurs d’un seul succès, les has-been qui ressassent leurs tubes dans des salles des fêtes après avoir connu l’ivresse du Carnegie Hall. »

« En 1980, l’espoir des Dundee fut brisé net.
Au moment de voter des mesures concrètes, les parlementaires américains tortillèrent du cul, tergiversèrent. Un groupe d’experts, réuni au mois d’octobre. Au milieu des stucs rose meringue, les participants bricolèrent un texte embarrassé, bourré de conditionnels et d’incertitudes. »

« A vrai dire, les Dundee avaient senti aussi qu’il se passait quelque chose. L’année 1992 avait été l’occasion d’une nouvelle jeunesse du rapport. Toiletté par Mildred, réactualisé, il s’était vendu auprès d’une jeune génération qui ne savait pas encore lire en 1972. Le livre était auréolé d’une revanche éclatante, celle des chiffres : vingt ans après le rapport, chacune de ses anticipations s’était révélée exacte. »

« Ce retour en grâce coïncidait avec le sommet de la Terre qui se tint à Rio de Janeiro, au mois de juin de cette année-là. Les Dundee avaient été invités. »

« En gros : les écologistes formaient une caste d’emmerdeurs professionnels, de gens qui détestaient la vie ; non contents d’y renoncer pour eux-mêmes, ils ambitionnaient de gâcher celle des autres. »

« Je voyais bien qu’il y avait un problème. Seulement, il me semblait qu’il n’était pas nécessaire de tout remettre à plat, c’était un problème localisé, il suffisait de changer un peu, de protéger les maisons avec de laine de verre, remplacer les radiateurs de type « grille-pain » par des poêles à granulés, faire le tri. Ce n’était pas la peine de se mettre la tête à l’envers, quoi.
Jiminy Cricket me susurrait encore à l’oreille, mais il ne portait plus la toque du Duce, il l’avait troquée contre une chemise Bruce Field immaculée et des petites lunettes carrées de cadre chez Areva. Au lieu d’éructer il parlait doctement, ses mains jointes en chapiteau : « le cri d’alarme des écologistes est justifié, mais pourquoi s’accompagne-t-il d’autres réflexions totalement délirantes qui jettent le doute sur tout le reste : animisme, hantise des vaccins, obsession antinucléaire, et surtout (pensais-je alors) technophobie primaire qui les conduit trop souvent à jeter le bébé avec l’eau du bain ? »
Évidemment, j’étais encore loin du compte. Il me fallut quelques années supplémentaires pour comprendre que les pamphlétaires conservateurs, tout brillants qu’ils fussent, étaient des imbéciles. »

« Je terminai le rapport. Le livre n’était pas une lecture aisée, et cependant il était d’une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. »

« Les inégalités étaient un des cancers abordés par le rapport 21. De façon curieuse, d’après Mildred Dundee et ses collègues, elles participaient de la frénésie consommatrice. Une société inégalitaire consommait plus, écrivaient les auteurs. Ce, à cause d’un phénomène appelé consommation ostentatoire, forgé par un sociologue américain au début du XXe siècle. Il se résume assez simplement : chaque classe sociale veut imiter celle du dessus, et notamment ses habitudes de consommation (les « signes extérieurs de richesse »). De cette manière, les inégalités entretiennent une compétition mortifère et alimentent la spirale infernale qui conduit à l’épuisement des ressources. »

Sister-ship / Élisabeth Filhol

Ce roman de science-fiction alterne entre plusieurs narrateurs. Il débute par le discours de clôture du congrès international d’astronautique en 2082 de Lee Wang, le directeur de l’Agence spatiale internationale, et alterne avec le journal de bord de cinq astronautes en mission en 2097.

Ils transportent 52 cuves d’azote liquide avec les génomes d’espèces animales et végétales. La 53ème cuve est sujet à controverse, elle contient le génome humain. Leur mission est de sauver ce patrimoine génétique et de le mettre en sécurité sur Titan, la plus grande lune de Saturne. Pendant ce temps, la planète Terre est en proie à de nombreux feux à cause du réchauffement climatique.

A bord du vaisseau il y a Helen, Viktor, Hari, Tracy et Aiko. Mais également Milena, une intelligence artificielle. Sans elle, la mission serait impossible. J’ai aimé me retrouver plongée dans cet univers d’astronautes. On les suit au quotidien. On découvre les inventions pour produire de l’oxygène notamment. Il y a un peu suspense tout au long du roman. Vont-ils réussir leur mission ? Que vont devenir les humains et la Terre ?

Je ne suis pas une grande lectrice de science-fiction, d’ailleurs ce roman a été publié en littérature blanche. Je trouve qu’il résonne particulièrement en ce moment avec les effets du réchauffement climatique. Il pourrait être considéré aussi comme un roman d’anticipation. Des scientifiques et des pays font des choix à un instant t dont il ne verront peut-être pas les effets et seront poursuivis par d’autres personnes.

Ce roman peut être qualifié de plus exigeant et demande un peu de concentration au début, mais si vous aimez les aventures spatiales, ce roman devrait vous plaire. Ne vous attendez pas à des rebondissements ou à des scénarios catastrophes. Dans cette mission scientifique, tout a été pensé et étudié rigoureusement pour sauver tout ce qui vit sur la Terre. Il pose des questions plus philosophiques sur notre rapport au monde.

Il fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025 dont je participe au jury dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Il existe une terre dans notre Système solaire qui n’a pas rang de planète mais le mériterait, annonça Lee Wang. Par sa taille, elle le mériterait, presque aussi grande que la planète Mars, mais moins inhospitalière. »

« Il rêvait de poser son pied sur la Lune. Il l’a fait. Il militait pour que l’Australie se dote sur la Lune d’un poste avancé. Elle l’a fait. Il n’attendait pas grand-chose du sous-sol lunaire. Il savait que la bataille pour la glace d’eau préservée au fond des cratères d’impact, là où la paroi ne voit jamais le soleil, à l’heure du grand partage, puis de la vente à la découpe, spécialement autour des concessions du pôle Sud, il savait que cette bataille serait rude, et elle le fut. Il se projetait déjà dans l’étape suivante. Son objectif : ouvrir une ligne régulière, installer une rotation. Des dessertes programmées, cadencées. Puis prolonger la ligne, un tronçon succédant à un autre, établir des relais, des comptoirs, en s’appuyant sur les points de Lagrange, ces rares points de stabilité dans l’espace qui accompagnent fidèlement un astre dans sa révolution. Relier ces points entre eux, amorcer un réseau et pousser plus avant, au prétexte que dans l’histoire de la colonisation, le transport précède toujours la mis en valeur. Il voulait s’affranchir, libérer son corps de la finitude de la Terre. Il a marché sur la Lune, il y a vécu, il en est revenu, il y est reparti. Il a pointé son télescope vers le jalon suivant. »

« Son alter ego ou presque, de même classe, de jauge similaire, qui présente des caractéristiques comparables, son sister-ship, comme on qualifiait entre eux les grands transatlantiques , son navire-jumeau, son bateau-frère. »

« On apprend à vivre sous le regard de Milena. Rien ne lui échappe, tout est consigné, stocké, transmis à la demande ou automatiquement, pour notre confort et notre sécurité. Elle anticipe, elle prend en charge. On a appris à vivre avec. On ne l’oublie pas, mais. Prêts à tout sacrifier, pour. Avant d’en arriver là, il y a eu des sacrifices plus grands. On intériorise le fait que chacun de nos gestes laisse une trace à l’image, nos paroles sur les enregistrements sonores, nos écrits sur le serveur. Nos paramètres et nos comportements sont suivis en temps réel, jaugés, analysés. L’individu subordonné au groupe, l’intérêt du groupe subordonné à celui supérieur de la mission, on l’accepte, comme une évidence. »

« Cinq êtres humains transportés loin de leur planète d’origine pour une mission de sauvetage, prioritaire entre toutes, et qui vaut davantage que nos cinq vies, même réunies. »

« Je ne vois que l’aventure spatiale capable de ça, de dépasser les frontières, d’enjamber le fossé de nos origines et la malédiction de Babel. »

« L’objectif de la mission Vavilov est de sauver ce qui peut l’être, constituer une arche du vivant et l’exporter loin d’ici, avec l’espoir dans un avenir plus ou moins proche, sur cette planète ou une autre, de pouvoir repartir, rebondir, en faisant gagner du temps à l’évolution. »

Dors ton sommeil de brute / Carole Martinez

Voici un roman choral hypnotique et quelque peu flippant, j’ai dû faire quelques pauses par moment, mais je l’ai trouvé incroyable.

Eva est médecin neurologue spécialiste du sommeil. Elle fuit son mari, Pierre, devenu violent envers leur fille de 8 ans, Lucie. Mère et fille se cachent dans une ancienne maison de guardian isolée en Camargue. Lors d’une balade elles vont rencontrer Serge, un grand homme taiseux, torturé intérieurement par son secret. Les rêves de Lucie les rapprochent au fur et à mesure de leurs apparitions.

Une nuit, tous les enfants se mettent à hurler et le cri se propage sur toute la planète. Un rêve collectif part d’une ligne et fait le tour du monde. Mais au fur et à mesure que de nouveaux rêves apparaissent, les effets se font plus forts et dangereux. La nuit ne rime plus avec calme et repos apaisant. Et si la nature essayait de communiquer quelque chose aux humains à travers ce Phénomène ?

J’aime beaucoup les romans et l’écriture poétique de cette autrice que je suis depuis quelques livres. Ce roman oscille entre conte, fantastique et réalisme magique. La nature est omniprésente, sauvage. Une histoire originale qui m’a tenue en haleine et dont je me demandais qu’elle allait en être l’issue. Les personnages sont attachants et les paysages magnifiques. Une expérience de lecture unique que je vous recommande. Je vous en dis le moins possible sur l’histoire pour vous laisser découvrir les événements et les personnages. Mention spéciale à l’histoire du pull dont le fil se détricote. Le titre est tiré d’un poème de Baudelaire, Les fleurs du mal.

Il fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025 dont je participe au jury dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai d’abord oublié mon état.
C’était comme une guerre à l’autre bout dont j’étais le territoire occupé. Mais depuis quelques mois la créature bouge, me déforme l’abdomen, se tourne et se retourne, fait des bosses sous ma peau tendue à se rompre, elle est devenue trop présente pour que je parvienne à l’enterrer. Cet être m’obsède et me tient éveillée. Bientôt, mon ventre se videra et je dormirai de nouveau. »

« j’ai choisi d’être neurologue pour me plonger dans le sommeil humain.
Ce qui s’agite dans mon ventre rêve aussi. »

« Ton poste a beaucoup parlé de ce test d’un insecticide censé ne s’attaquer qu’aux moustiques, avant que l’actualité ne soit bousculée par le Phénomène. Tu ne les aimes pas, ces insectes, si petits soient-ils ils transmettent des maladies mortelles et tuent plus de 750 000 personnes chaque année. Mais une question d’ordre éthique et écologique s’était alors posée : pouvait-on supprimer totalement une espèce, si meurtrière soit-elle ? Était-on certain que le reste de la faune ne serait pas affecté ? Toute une île ! Avant de passer à la planète entière ? Liquider une espèce, ce n’est pas rien. »

« Je souffrais de son indépendance au lieu de m’en réjouir. Le plus souvent, elle menait sa vie sans moi et j’avais la sensation de disparaître. Je la surprenais parfois alors qu’elle parlait en secret à la terre. A quatre pattes sur le sol, elle enfonçait ses doigts dans la boue, creusait des petits trous qu’elle emplissait de murmures, de mots d’amour et de questions avant de les refermer, elle lançait des phrases dans le vent aussi qui les emportait où bon lui semblait, les disséminant comme graines. Elle semblait perméable à tout, sensible au moindre froissement d’ailes ou de feuilles, attentive aux bruits d’insectes, aux vols d’oiseaux, aux traces, aux pierres, les poissons eux-mêmes remontaient en surface, attirés par son reflet sur l’eau. Elle avait de longs tête-à-tête avec l’étang ou les arbres, elle leur causait. »

« On ne peut visiblement pas lui échapper. Ce qui arrive à l’humanité nous touche tous, aussi séparés que nous puissions être du reste du monde, nous sommes un morceau d’humanité et tout ce qui la secoue nous secoue. »

Ceux du lac / Corinne Royer

Une famille tsigane, composée d’un père, de 6 enfants et d’un chien, est forcée de quitter sa cabane située au bord d’un lac en Roumanie. Ce lac va être réaménagé pour en faire une réserve naturelle et une zone touristique. Fini la pêche, fini les poules et le cochon. Leur mode de vie change radicalement. Ils se retrouvent enfermés dans un immeuble où les plus jeunes ont le vertige. La nature pourvoyait à tous leurs besoins. Désormais ils dépendent d’aides sociales.

Ce déracinement familial est émouvant. La solitude du père est palpable dans l’absence de la mère. Chacun poursuit ses rêves et cherche sa liberté malgré les contradictions.

Cette fiction est inspirée d’une histoire vraie, hautement romanesque. Elle alterne entre roman et poésies. Quelques secrets apportent un autre regard sur la situation.

Une lecture qui m’a plu et que je vous recommande si vous aimez les histoires rocambolesques avec des personnages hauts en couleur. L’écriture est magnifique. La nature est un personnage à part entière et le cœur de ce roman dans lequel l’autrice pose des questions essentielles sur notre rapport à celle-ci.

Ce livre fait partie de la sélection du Prix du Roman D’Écologie 2025. Rendez-vous en avril pour suivre les délibérations du jury dont je fais partie cette année dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO.

[Edit du 16/04/25] Corinne Royer a remporté le Prix du Roman d’Écologie 2025 !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« De loin, on aurait pu croire que c’était un chien. Une masse sombre. Une tête émergeant au ras de l’eau, mais pas une tête entière, seulement un crâne, ou plus exactement l’arrière d’un crâne couvert d’une toison noire flottait sur un large cercle tronqué par les courants et elle paraissait démesurée par rapport à la taille du crâne.
Un chien donc. Voilà tout ce qu’on voyait. »

« On sait d’expérience ancienne que la guerre froide entre les hommes et les femmes peut se révéler tout aussi longue et tenace qu’entre les nations. Elle est parfois plus sournoise que le feu nourri du conflit et il faut alors beaucoup de temps et de pardon avant que les murs érigés par les vieilles rancœurs, ne tombent aux pieds d’une réconciliation trop longtemps repoussée. »

« Il n’y a peut-être plus de place
pour nous en ce monde, mais
n’oublie pas, Naya, nous sommes
les enfants du lac.
Et le lac n’a pas de pays.
Il est né des eaux qui viennent
de plus loin que les frontières
des hommes, et qui iront plus loin
que les frontières des hommes.
Il est né de toutes les sources
qui jaillissent du sol, charriant
une histoire plus vieille que le récit
tronqué des nations, plus vieille
que la mémoire viciée
des morts et des vivants.
Dans ses eaux, tu verras, un jour
se noiera le venin.
Alors, nous serons les enfants
d’un monde nouveau.

Un monde sans nations et la joie
coulera enfin dans nos veines.
Toujours, partout.
Sur les langues.
Sur toutes les langues. »

« Le père avait bel et bien perdu la tête.
Plus rien de ce qui avait forgé ses opinions n’était aujourd’hui en adéquation avec ses actes. Il vivait désormais dans la résignation d’une domesticité qui le rendait dépendant des allocations que Daniela Ponor et les services sociaux voulaient bien lui accorder. Il avait besoin d’électricité et de gaz, puisqu’il ne pouvait plus faire de feu. Il avait besoin d’eau courante, puisqu’il ne pouvait plus accéder au lac et à la rivière. Il avait besoin d’acheter de la nourriture, puisqu’il ne pouvait plus élever de poules et de cochons. Mais le soutien financier, dont il était devenu tributaire pour assumer ces nécessités, le rendait surtout redevable d’une dette sociale l’inclinant à adopter des codes qui n’étaient pas les siens, jusqu’à élever ses enfants d’une manière contraire à ses convictions les plus fermes. Il tentait de maquiller, sous des ricanements stupides, la peine induite par ce douloureux effort de conciliation, mais nul n’était dupe du désastreux constat : il était un homme qu’on avait réduit à empailler son passé. »

La sélection des 68 premières fois 2025

J’avais tenté l’aventure en 2021 et depuis je participe chaque année avec la même joie !

Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2024 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Du suspense encore et toujours ! la sélection 2025 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 24 romans. Il y a des premiers romans et aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des 17 premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Un été chez Jida, Lolita SENE, Éditions Le Cherche midi
  • Le tube de Coolidge, Sonia HANIHINA, Éditions JC Lattès
  • Du même bois, Marion FAYOLLE, Éditions Gallimard
  • L’Escale, Marion LEJEUNE, Éditions Le bruit du monde
  • L’Appelé, Guillaume VIRY, Éditions du Canoë
  • C’est là que vous disparaissez, Chloé AEBERHARDT, Éditions Denoël
  • Camera Obscura, Gwenaëlle LENOIR, Éditions Julliard
  • Écouter les sirènes, Fabrice MELQUIOT, Éditions Actes Sud
  • En Île, Karine PARQUET, Éditions De Borée
  • Banc de brume, Sophie BERGER, Éditions Gallimard
  • La maison de mon père, Akos VERBOCZY, Éditions Le bruit du monde
  • La poète aux mains noires, Ingrid GLOWACKI, Éditions Gallimard
  • Un éclat rouge, Clémentine BIANO, Éditions Calmann-Lévy
  • Je suis fait de leur absence, Tim DUP, Éditions Stock
  • Ce que la vie a de plus beau, Ismaël KHELIFA, Éditions Les Escales
  • Et nos routes toujours se croisent, Marie VILLEQUIER, Éditions de la Rémanence
  • Parfois l’homme, Sébastien BAILLY, Éditions Le Tripode

Et la liste des 7 seconds romans :

  • Le livre d’Anna, Madeline ROTH, Éditions La fosse aux ours
  • Kintsugi, Isabelle GUTIERREZ, Éditions La fosse aux ours
  • Bientôt les vivants, Amina DAMERDJI, Éditions Gallimard
  • La maison de jeu, Charles ROUX, Éditions Rivages
  • Les âmes féroces, Marie VINGTRAS, Éditions de L’Olivier
  • Les vérités parallèles, Marie MANGEZ, Éditions Finitude
  • Conque, Perrine TRIPIER, Éditions Gallimard

J’ai déjà lu 4 romans. Ma PAL comprend 10 titres. Donc il me reste un certain nombre de découvertes à faire et c’est plutôt une bonne nouvelle. Les livres vont bientôt commencer à voyager entre les lecteurs et les chroniques vont se multiplier !

Je mettrai à jour la liste de mes chroniques au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Visuel © 68 premières fois

La saison des bêtises / Mathilde Henzelin

On suit Victoire, de ses 25 à ses 30 ans. Où se voit-elle dans 5 ans ? Elle ne le sait pas, ni qui elle est. Elle sait qu’elle n’a pas d’ambition et que Berlin est une ville qui lui correspond bien. Au début du roman, elle vit à Berlin, va de fête en fête, se drogue, boit de l’alcool. Elle explique l’effet des drogues qu’elle prend et comment elle les associent pour être toujours dans un « parfait », les codes du milieu. Puis elle rentre en France, elle a un job à Paris qu’elle n’aime pas. Sa vie est rythmée par les week-end où elle retrouve enfin ses amis pour des fêtes à base de drogues et d’alcool. Avec les années et certains événements, elle va revoir son mode de vie et se demander ce qu’est être adulte.

J’ai aimé suivre Victoire dans ses réflexions, dans sa vie chaotique, découvrir l’univers des drogues et des fêtes interminables, les boîtes de nuit. Ce n’est certes pas un roman très joyeux, mais le reflet de la vie d’une jeune femme qui se cherche. L’autrice excelle à montrer ce passage de la jeunesse à l’âge adulte de Victoire, avec ses doutes, ses illusions et ses décalages avec ses amis. Un premier roman addictif et original, encore une belle pépite littéraire découverte par Les Avrils. Avec ce talent, j’espère déjà un second roman et j’ai hâte de découvrir quel en sera le sujet.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture addictive

Note : 4.5 sur 5.

« 25 ans
« I’ll give you an advice. In Berlin, don’t go too fast, too deep. »
Il vient à peine de prononcer ces mots que déjà le type se met à rouler sévère des yeux, avant de s’affaisser dans un fauteuil en s’exclamant : « Fuck, it feels fucking good. » Ce n’est pas le premier conseil avisé que Victoire reçoit du monde de la nuit, entre un rail de kétamine et une extra avalée avec une gorgée de Moscow Mule. Victoire tapote la joue du type qui bave de plaisir et ne réagit pas. C’est ce qu’on appelle faire un hole, un trou. »

« On rentre à plusieurs dans les cabines, garçons et filles, pour se faire des traits de coke ou de kétamine ensemble. On pourrait prendre de la drogue au milieu du dancefloor, mais ça ne se fait pas trop, même dans une fête où tout le monde se drogue. Ce n’est pas parce qu’on chie tous qu’on doit le faire au milieu de la pièce, non ?
[…]
Le savoir-vivre dans la défonce, c’est ce qui fait qu’on n’est pas complètement dedans, qu’on n’est pas lâché dans la misère comme les crackheads qui fument en pleine rue et vous proposent de vous sucer la bite pour 5 euros. « On a des manières, nous ». Donc, les toilettes, c’est bien. »

« Tout le monde a ses raisons de venir à Berlin. Tel un ami sincère, Berlin ne juge personne. »

« Et puis ça y est. La musique s’arrête. Les lumières se rallument. Il est 9 heures. A chaque fois, on se dit « déjà ». Le jour est une trahison à laquelle on ne s’attend jamais. On a dansé pendant 10, 15, 20 heures, et maintenant le monde va redevenir vaste et vide. On ne veut pas songer à la morne continuité du temps après ce passage au travers du feu et du magma. »

« Berlin. Ce que Victoire apprécie ici, c’est que la plupart des gens ne semblent pas être là dans l’idée d’accomplir un destin particulier. Ils sont simplement . Ils font du vélo, se promènent dans les parcs, chinent dans les brocantes, vont en soirée, sortent dans des bars, mangent une glace le long des canaux, boivent des bières à Tempelhof ou karaokètent à Mauerpark. Ils profitent de la vie et de l’oisiveté que leur offre cette ville si peu chère, si accessible, où un petit job à mi-temps suffit à combler tous les plaisirs de la jeunesse alternative, le cinéma, les expos, les bouquins, les sorties, la défonce. Victoire aime Berlin parce qu’elle ne l’oblige pas à se projeter dans l’avenir, parce qu’elle y trouve sa place mieux que partout ailleurs. »

« Berlin s’accorde parfaitement à ceux dont le kiff est de se laisser aller dans la vie. »

« Victoire aime Berlin parce qu’elle en attend peu, aussi peu que Berlin attend d’elle. Elle aime ce deal de relation non contraignante qui satisfait sans jamais faire souffrir. L’amour parfait en somme. »

« Et pourtant, quelque chose la retient. Quelque chose en elle s’oppose fermement, sans concession à ce qu’elle mène cette existence parfaite et douce. »

« Mais ce n’est pas le moment d’y penser. Elle a 25 ans, elle a tout son temps. Elle n’en est qu’à la première saison de sa vie, la saison où tout est encore permis. Pour l’heure, il saut profiter. Profiter sans cesse de tous les instants de la jeunesse. »

« N’empêche, aujourd’hui, elle n’est plus dupe. Elle a compris que la « vie d’adulte » n’est rien d’autre qu’un leurre, un outil de marketing destiné à vendre à quelques pré-trentenaires en crise existentielle des voitures en leasing, des aspirateurs Dyson, des abonnements à des salles de sport et des assurances habitation. Or Victoire est sûre de ne jamais acheter ni Dyson ni abonnement de piscine ou autre connerie du genre. Si c’est ça, être adulte, elle se promet de ne jamais l’être. »

« Lundi. C’est toujours un moment difficile. Lundi-fatigue. Lundi-descente. Lundi-vraie-vie. Le lundi est un sas entre le week-end et la semaine. Le contraste est vertigineux. Week-end-antidote, lundi-poison. Le week-end est puissant et coloré, le lundi pue la grisaille. Le week-end, c’est l’aventure, savoir quand ça commence, mais pas quand ça finit. Le lundi, c’est rentrer sagement à l’abreuvoir. Le week-end, elle est elle-même. Le lundi, il lui faut renfiler son costume de scène dont les coutures craquent et qui ne lui va plus. »

« C’est la seule au bureau qui vouvoie Victoire et que Victoire vouvoie. Victoire y voit un moyen de ne pas s’attacher, comme des animaux de ferme auxquels on ne donne pas de prénom parce qu’on va finir par les manger. En travail comme en amour, on appelle ça « mettre des limites » et Margaux y tient beaucoup. »

« Mais ce que les gens pensent d’elle, Victoire s’en fout royalement, et puis en l’occurrence, ils ont raison. Dans la vie, Victoire ne veut rien, rien d’autre que d’attendre le week-end. »

« Elle admire les gens qui décident de leur propre agenda, vivent dans des squats, se contentent de petits boulots et se sont affranchis du regard de la société. »

« La vérité, c’est que la drogue ne l’a plus jamais vraiment quittée. 10 ans qu’elles cohabitent, par intermittence, comme une relation un peu compliquée, comme un ex à qui on dit sans y croire que tout est terminé et qui revient, séduisant, ripoliné, flatteur, promettant tout. »

« Elle n’aime pas regarder à l’intérieur d’elle, avec l’impression de farfouiller dans une motte de terre humide et sombre. Elle a peur de cette obscurité et de découvrir quelque chose de pire encore que le silence. Et puis de toute façon, chercher une raison n’a aucun sens. On ne se drogue pas à cause de quelque chose. On se drogue pour être quelqu’un d’autre. »

« Quand quelqu’un ne demande pas d’aide, c’est qu’il n’en veut pas et ça ne sert à rien de lui en proposer. »

« Elle est peut-être adulte, mais eux le sont aussi. Et être adulte doit signifier quelque chose. Dans certains pays, être adulte signifie faire la guerre, être marié de force, faire des enfants avec quelqu’un qu’on n’aime pas, et eux sont libres, oui, mais doivent-ils pour autant s’affranchir de toute décence vis-à-vis d’eux-mêmes ? Une soirée, c’est aguichant certes, mais ça l’est comme un bel objet dans une vitrine ou sur un site d’achat en ligne, comme tous ces articles qu’on sauvegarde dans une wishlist ou un panier virtuel et dont on sait qu’ils ne nous rendront ni plus conscients ni plus heureux, on le sait parce qu’on a déjà fait l’expérience d’acheter tout ce que contenait le panier et que rien, strictement rien, n’a changé. »

« Les drogues aussi doivent avoir des dates de péremptions, comme les aliments, les relations et les gens. »