Histoire de la femme sauvage / Isabelle Desesquelles

J’ai lu plusieurs romans de cette autrice que j’ai beaucoup aimés. J’ai donc plongé avec plaisir dans cette masse critique privilégiée proposée par Babelio. J’avoue avoir eu du mal à entrer dans l’histoire au début, plutôt hachée, avec une écriture sèche et compliquée. Avec un peu de concentration pour comprendre la structure, j’ai passé le cap et je suis entrée dans l’histoire en voulant connaître la suite et fin de ce roman autobiographique passionnant et riche en émotions.

Il alterne passé et présent avec quatre générations de femmes un peu rebelles, au caractère bien trempé. Entre Kabylie et France, on découvre l’histoire familiale de GrandMa, Léa, Mathilde qui s’est renommée Made et Laure.

Le roman est centré sur l’enfance de Made en Algérie en 1954. Ses parents, pieds-noirs, ont une ferme d’oliviers. Elle a 13 ans, écrit dans son cahierlivre, sorte de journal intime. Elle vit une amitié fusionnelle avec Nour, sa presque sœur. Elles ont grandi ensemble mais n’ont pas la même condition sociale puisque les parents de Nour travaillent pour ceux de Made. Léa, la mère de Made, veut que ses enfants fassent des études, que ses filles puissent choisir leur vie, ne pas dépendre d’un homme. La Grand-mère possède un Leica et photographie son entourage. Et puis il y a un oncle revenu blessé de la guerre. L’Histoire en arrière-plan est présente, la colonisation et les prémices de la guerre d’Algérie, mais l’essentiel n’est pas là.

Laure, bien des années plus tard en France, essaye de comprendre qui était sa mère, Made, décédée trop tôt. Il y a deux sujets à éviter dans sa famille maternelle, Made et l’Algérie. Après leur exil en 1961 en France, il n’a plus jamais été question de leur passé. Laure a besoin de connaître son histoire familiale, ses racines. Elle décide de faire le chemin inverse et part en Algérie avec quelques bribes d’informations qu’elle a réussi à extorquer à sa grand-mère.

Vous l’aurez compris les secrets enferment cette famille et étouffent Laure. On pressent un drame sur cette terre algérienne mais il ne sera dévoilé que vers la fin du roman.

Je remercie Babelio et JC Lattès pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Les souvenirs ont besoin de nous pour les raconter.
Qu’on les cache et ils rusent, continuent leur vie plus longue que la nôtre.
Ils ne sont pas les cendres, ils sont l’étincelle.
Et plein d’imagination. »

« Pourquoi j’erre dans le temps, attrapant un oubli, étirant le passé sans le lisser ?
Pourquoi pourquoi on hériterait d’une mémoire trop courte enroulée comme une boucle ?
On tire dessus, on a les épaules pour. »

« été 1954
Il fait chaud, tous sont rentrés se mettre au frais comme on met des provisions au réfrigérateur. Made attrape les phrases tel un filet attrapant les poissons et les papillons, elle s’amuse des mots dits, les a sur le bout de la langue, les fait rebondir d’une joue à l’autre, les retient. Ils la propulsent hors du périmètre établi par les adultes, la limite à ne pas franchir, cette loi, la famille.
Pour elle, en sortir c’est s’en sortir.
A treize ans, difficile de se le formuler aussi précisément, cela viendra plus tard, mais elle a compris l’essentiel, faire prendre l’air à son imagination lui est salutaire. »

« Sa petite-fille pense à Nour, au malheur que ce serait de la perdre, et pour se délester de cette menace, Made l’a écrit dans son cahierlivre où une enfant note tout qui ferait une histoire et elle existe. Même quand tout est fini, quand on est fini nous, on n’ira pas tout à fait dans l’oubli si quelqu’un la lit. Même après des années, après plusieurs vies.
Hier elle a copié une phrase entière en lettres capitales, on aurait dit qu’elle prenait toute la place. Une phrase de Grand Ma, en la prononçant elle n’avait plus son visage de maintenant ni son visage de jeune fille, elle avait le visage des mots.
Lorsqu’un autre devient pour nous unique et qu’on veut le garder, on se garde soi. Mais peut-être le sais-tu déjà, petite fille. »

« On attend de Laure qu’elle se contente du présent, laisse le passé où il est, comme s’il ne la concernait pas. Combien d’années encore avant de situer précisément ce coin de terre où sa mère a grandi ? On les a mises elle et l’Algérie dans le même sac, on n’en parle pas. Mais quel vacarme dans la tête de sa fille. Elle ne gâchera pas le réveillon, gardera ses questions. »

« Sa main ne note pas assez vite, Made après n’a plus de jambes, elle ira au bout du cahierlivre, pense déjà au suivant plein de Pourquoi pourquoi, à la liberté d’y répondre, elle écrira le cousin Philippe, qu’il soit encore entier quelque part, découvre qu’elle peut agrandir sa vie d’enfant. »

« Est-ce qu’il se rompt, l’exil ? Il la constitue, s’est déposé en Laure et remonte tel un limon.
Exil intérieur.
Sur El Djazaïr II, elle fait le trajet dans le sens inverse des siens en 1961. Que s’est-il passé en Kabylie pour qu’ils en partent tous, que pas un n’en parle de ce qui est arrivé ? Et un horizon bouge, il l’entraîne à faire le voyage, rompre l’opacité, ne pas en être exclue, de leur passé. »

« Une chape de silence, fondations d’une famille qui s’est construite dessus, on arrive bien à bâtir sur un vide. »

« Made rejoint Luc en cachette, le regarde écrire, avoir le droit de croire que c’est une vie possible, elle ne le distrait pas, aussi concentrée que lui à trouvé ce qu’ont de foudroyant les mots. Ça ne la quitte pas, les dérouler, se livrer à eux, ne pouvoir faire autrement, être une clé pour ouvrir la serrure d’un monde enfoui en nous, et sans limite.
Elle en a trouvé l’entrée, la mer sera son premier poème. Elle l’offrira à Nour, ne sait pas encore qu’elle pourrait lui dédier. »

Vies et survies d’Elisabeth Halpern / Carine Hazan

La narratrice part rendre visite à sa grand-mère en Australie. Celle-ci l’emmène faire un séjour à la neige. Dans la station de montagne où elle a ses habitudes, Elisabeth retrouve un vieil Allemand cardiaque.

Elle demande à sa petite-fille de l’aide pour penser le crime parfait et se débarrasser de ce nazi. Elle imagine répondre favorablement à sa demande en mariage puis lui révéler sa judéité après la cérémonie juive en espérant provoquer une crise cardiaque.

Elisabeth est juive mais blonde. Son apparence lui sauve la vie à plusieurs occasions. Elle a changé d’identité plusieurs fois et de mari également. Le roman est jalonné d’anecdotes et de récits de son passé. Un peu trop à mon goût, seul bémol en ce qui concerne ma lecture.

Un roman sur les traumas qui peuvent se transmettre sur 3 générations de femmes. Peut-on se venger ou rendre justice soi-même ? Entre thriller et comédie, on sent la scénariste derrière la trame de ce roman inspiré de la vie de sa grand-mère. Un bel hommage.

Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Elisabeth aurait pu être romancière. Elle s’était essayée à l’exercice dans le cadre d’ateliers d’écriture offerts par le Beth Weizmann Jewish Community Centre de Melbourne à une poignée de retraités survivants de la Shoah. Ses récits avaient ébloui l’animatrice qui l’avait alors considérée comme la plus talentueuse du groupe ; ce qu’Elisabeth avait aussitôt tempéré en rappelant que les autres participants consistaient en une bande de vieux gâteux qui rangeaient leurs clés dans le frigo et leurs courses dans l’armoire à chaussures, alors il n’y avait pas de quoi se pâmer. »

« A la morsure de la panique se mêle la honte de la lâcheté car la vérité me saute au visage : si j’écris comme je cours, ma grand-mère a du souci à se faire. »

« La vengeance, dit Serge Klarsfeld, est un acte décevant. »

« Anna a sombré dans la folie. Quant à moi, pour ne pas sombrer, je m’accroche à la littérature. »

Claude Gueux / Victor Hugo

Paris, 1831, un pauvre homme est emprisonné 5 ans pour avoir volé de quoi nourrir sa famille. Il est apprécié des autres prisonniers. C’est un homme intelligent malgré qu’il ne sache pas lire et écrire, qu’il n’a pas eu d’éducation. Claude se lie d’amitié avec un autre détenu, Albin, qui partage son repas avec lui. Il peut enfin manger à sa faim. Mais le directeur de la prison ne voit pas cet arrangement d’un bon œil et décide de déplacer Albin dans un autre bâtiment. Claude est privé d’une partie de son repas et de son ami. Il supplie le directeur de faire revenir Albin. Il refuse. Alors Claude fait le procès du directeur et décide de le tuer. L’histoire se termine de façon tragique mais je ne vous raconte pas tout.

Un roman contre la peine de mort que Victor Hugo a écrit en 1834, après « Le dernier jour d’un condamné ». Il dénonce les effets de la prison sur les hommes et prône leur éducation. Le thème de la dignité est aussi au cœur de ce récit.

C’est un livre que ma fille a lu pour son cours de Français en 4ème. J’ai pris le parti de lire les livres qu’elle étudie au collège. Cela nous permet d’en discuter ensemble et de voir ce qu’elle en a compris. Je m’aperçois que beaucoup de classiques étudiés peuvent être difficiles à lire et à comprendre pour les jeunes. Il y a souvent des notes de bas de page qui interrompent la lecture. Le vocabulaire est d’un autre siècle. Le décalage des mœurs est intéressant puisqu’il permet d’échanger, de comparer et de voir l’évolution de la société.

Et vous, lisez-vous aussi les lectures scolaires de vos enfants ?

Ce court roman me permet de cocher la case « écrit au 19ème siècle » du challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.
L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.
Poursuivons.
Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme. »

« Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
Qui est réellement coupable ?
Est-ce lui ?
Est-ce nous ? »

Tous les jours, Suzanne / La Grande Sophie

Elle écrit des lettres à Suzanne, un des personnages d’une de ses chansons. Elle lui écrit tous les jours. Elle se confie sur sa vie actuelle, sur le fait de vieillir. Elle se remémore des souvenirs d’enfance, les débuts de sa carrière, le trac et le stress, les difficultés rencontrées et les moments de joie. On croise des artistes musiciens mais aussi une écrivaine, Delphine de Vigan. Elle raconte leur collaboration pour une lecture musicale devenue une belle amitié.

Au début de sa carrière elle jouait seule dans des bars avec sa guitare et une grosse caisse. Puis elle est passé du live à un studio d’enregistrement, un moment vertigineux pour elle. Plus récemment, elle a remarqué que la cinquantaine est un âge ingrat dans son métier. Elle a perdu confiance en elle. Écrire à Suzanne lui a permis de s’appuyer sur elle et de retrouver du courage, de poursuivre ses rêves.

Avec humour, tendresse, lucidité et beaucoup d’humanité, elle reformule toute sa vie. La Grande Sophie est une artiste que j’aime, j’ai plusieurs de ses albums (oui des CD !). J’aime ses textes profonds. Sa plume est très belle dans ce livre où elle explique la genèse de certaines de ses chansons. On n’a qu’une envie les réécouter pour encore mieux les apprécier. D’ailleurs j’aimerais beaucoup voir le spectacle tiré de ce livre.

Elle aborde énormément de thèmes avec le regard de quelqu’un qui fait un pas de côté pour mieux observer. Une lecture qui pourra plaire à beaucoup de personnes et que je vous recommande, que vous soyez fan ou non de la chanteuse. J’ai relevé de nombreux passages (à lire ci-dessous), la preuve qu’il s’agit assurément d’un coup de cœur !

Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Chère Suzanne,
J’ai failli tout arrêter.
Je me suis perdue dans mes pensées durant une longue période.
Le temps de revenir vers moi, puis toi, me revoilà. Je suis trop sensible en ce moment. Tu me diras : comme toujours. »

« Les Dents de la mer est sorti un an après que j’ai appris à nager. J’ai toujours nagé vite avec la trouille de me faire croquer. J’ai eu trois peurs dans ma vie d’enfant : les requins, l’appendicite et que mes parents se séparent. »

« J’ai attendu que les années filent. J’ai toujours souhaité être grande pour savoir ce que j’allais devenir. Maintenant que je le suis, tout me dépasse. Je veux que le temps s’arrête, mais si le temps s’arrête c’est que je suis morte. Je suis pleine de contradictions. Oui, hier j’attendais demain. »

« Chérir quelqu’un, quoi de plus beau ? Il faudra que je te raconte comment j’ai rencontré mon inséparable, celui qui a toujours été à mes côtés et qui est devenu mon mari. Bob. Nous sommes comme les hirondelles de mon jardin, à deux sur cette branche qu’est la vie. »

« Je me raconte un tas d’histoires. Suzanne, l’imagination est une de nos plus belles forces. »

« Elles ne pouvaient pas savoir. J’aurais dû leur dire, mais comment faire ? J’aurais prouvé quoi ? Je préfère me confier à toi. »

« Bonjour Suzanne,
Il est 5 heures du matin. J’ai l’impression de porter une grande robe avec, dessous, le chaos. Je t’écris de plus en plus tôt, juste pour te dire que je m’en doutais : les chansons prennent du poids avec l’âge. Moi aussi j’en prends, mais pas au même endroit.
Mon titre « Du courage » me parle chaque jour un peu plus. »

« Je repense à L’Âge de discrétion où Simone de Beauvoir parle de ces moments charnières dans une vie. Des moments pas évidents, qu’on finit par apprivoiser. Le temps permet ça. Personne n’échappe à ces étapes qui nous mènent au point final de notre existence. »

« Suzanne, Suzanne !
Il te réclame, dans chaque ville, chaque soir. Le public, Suzanne. Il a retenu ton prénom. Je les rassure, tu seras présente, je te chanterai, c’est toujours toi qui l’emportes à l’applaudimètre.
J’aime ton prénom comme j’aime l’odeur des immortelles. »

« Savoure chaque seconde » est devenue ma phrase clef en tournée. Ces moments passent comme des éclairs. Suzanne, l’éphémère laisse un goût qu’on oublie pas.

« Une chanson ne changera pas le monde. Elle éclaire, elle égaie, elle donne de l’humanité, elle rassemble, elle crée de la chaleur humaine. C’est déjà pas mal, je crois. »

« Les musiques sont des madeleines de Proust. »

« La première fois que j’ai vu Delphine de Vigan, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander où résidaient chacun de ses romans dans son corps, quelles traces ils avaient laissés. Tant de mots, tant d’histoires, comment faisait-elle pour structurer ses textes ainsi ? Oui, comment ? Je ne connaissais pas d’écrivain avant de rencontrer Delphine, les questions déboulaient dans ma tête. Je l’ai regardée, curieuse. »

« ça va te faire rire, mais je me sens parfois comme Yvette Horner quand le rock’n’roll a détrôné le musette. Je vais bientôt avoir 55 ans : voilà douze ans que tu as commencé à faire partie de mon quotidien, c’est un anniversaire auquel je suis attachée, il nous concerne toutes les deux. »

Mélusine Reloaded / Laure Gauthier

Voici une réécriture originale du mythe de la fée Mélusine qui décide de revenir par amour et d’insuffler des idées pour une vie meilleure en devenant maire.

Nous sommes dans un futur où tout est centré sur une partie de la population, riche, car la planète est polluée et ses ressources épuisées. Il n’y a que les Touristes Traversants (TT) qui peuvent voyager et se divertir. Leur principale activité est de se prendre en photo (selfie) et de produire des autoarchives. Tout est standardisé, aseptisé et règlementé dans les villes touristiques par des comités. Il y a notamment des passages sur les librairies, la lecture et les archives qui m’ont interpellée (à lire ci-dessous).

Ce roman est surtout une expérience de lecture avec une langue unique. Il contraste particulièrement avec ce qu’on peut lire dans la production littéraire courante. Il y a certes beaucoup d’abréviations qui demandent un petit effort de concentration, mais un glossaire situé à la fin aide à ne pas se perdre, et les sigles sont souvent développés entre parenthèses. L’autrice propose aussi une réflexion sur l’appauvrissement de la langue.

L’éditeur présente ce texte comme « une fable féministe, entre la dystopie écologique et le conte futuriste. ». J’ai trouvé l’écriture belle et poétique. J’ai aimé suivre Mélusine et Raymondin dans leur vie de couple et leur histoire d’amour.

Si vous aimez les ovnis littéraires ou les lectures qui sortent de l’ordinaire et qui poussent à la réflexion avec humour, n’hésitez pas à vous plonger dans ce court texte de 120 pages.

Ce livre a reçu le Prix du Premier roman français 2024.

Une lecture faite grâce au jury du Prix du Roman d’Écologie auquel je participe et dont le prix sera remis en avril lors des rencontres internationales de l’Écologie pour le livre à Strasbourg, Capitale mondiale du livre UNESCO.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Dans une rue très fréquentée, une femme entre deux âges observait les passants qui se photographiaient à outrance. Très lente, manifestement sans force, elle semblait transparente. Dans cette rue transparente qu’elle tentait péniblement de traverser, tout le monde se photographiait. Elle observait un couple qui souriait devant la vitrine d’une librairie et l’un des deux, était-ce une femme, semblait aimer le reflet de l’autre dans le miroitement de la vitre. La joie se lisait sur leurs visages, une joie que les habitants de la capitale n’éprouvaient plus depuis longtemps mais qu’ils observaient sur les lèvres des Touristes Traversants (TT). Les librairies étaient très convoitées, c’était un fond de selfie répertorié et particulièrement apprécié. »

« De son vivant, l’oncle de raymondin avait accepté de partager le territoire en zones relevant de droits différents. Raymondin, lui, s’y refusait car il ne comprenait pas comment un pays post-démocratique, héritier de la révolution française de 1789, pouvait tolérer que les citoyens ne relèvent pas tous du même droit. Devenir maire impliquait d’administrer à la fois les Hyper-Centres (HC) traversants de poitiers et d’angers, les Zones Touristiques (ZT) comme lusignan ou la forêt, les zones interurbaines (composées de Faubourgs de catégorie 1, 2, 3) et des Zones Hors Cartographie (ZHC). Parler de ZHC était un euphémisme, ces dernières étant en fait des DSCO [Décharge Solide à Ciel Ouvert] où vivaient une population multi-contaminée, souffrant de séquelles variées, causées par l’exposition permanente au méthane, au plomb et au nickel-cadmium. La seule réaction de l’hyper-mairie avait été de construire un mur pour empêcher les habitants des ZHC de refluer vers les zones interurbaines. Dans un deuxième temps, on avait fait mettre au point un pont aérien pour livrer des vivres aux habitants que l’on appelait les « Sauvages Appareillés (SA) », une formulation ironique qui faisait allusion à leur vie de récupérateurs mal payés évoluant parmi les maxi-congélateurs et les pluri-téléphones défectueux. Ils vivaient sur pilotis et avaient pour mission de recycler les déchets les plus nocifs, mais l’on savait bien que la situation était irrécupérable. Les sols étaient contaminés, tout comme les nappes phréatiques et les aquifères. »

« La population aisée, quand elle ne prenait pas de congé traversant, passait son temps à produire de l’autoarchive. Soit on visitait, soit on s’autoarchivait. C’était aussi un facteur de distinction sociale, comme jadis le droit du citoyen à athènes. Environ 10 % de la population poitevine étaient autorisées à produire des documents archivables. Mais les 90% restant vivaient en imaginant produire des documents au moindre geste, à la moindre émission de voix. Sans cesse, à la façon des citoyens de l’HC [Hyper-Centre], ils œuvraient à une postérité fictive qui leur était refusée. Ils rêvaient d’archives comme jadis on rêvait de liberté. Ils vivaient donc leur vie dans l’anticipation permanente du moment où elle serait digne d’être un musée. La vie était devenue un auto-document permanent. Ces habitants-là n’avaient pour ainsi dire pas d’autre rêve que de passer un jour d’une zone de Faubourg 2 à l’HC et d’avoir ainsi le droit de déposer leurs documents aux APA [Archives Poitevines Augmentées], ce qui leur garantissait le fait de laisser une trace dans le futur incertain et bondé. »

« La fée incitait les habitants à ralentir et à renoncer au trop d’objets qui les ensevelissaient, en pressant soi-même un fruit, en arrachant ses poils ou ne les épilant plus, en prêtant voitures et vélo augmentés, en usant de moins de virtualités. Les habitants s’étaient remplis jusqu’à la fissure, s’étaient roulés dans les cup cake fluorescents, ils avaient contemplé, impuissants, leur chute, les yeux rivés sur les bas-côtés, ils avaient été incapables de freiner, chacun attendant que l’autre fasse ce à quoi personne ne se résignait. Ralentir, réfréner. Ainsi mélusine arriva de biais, avec de petits projets, les prit par la manche et le cœur, et commença elle-même à pratiquer. »

La loi de la tartine beurrée / J.M. Erre

Lendemain de pendaison de crémaillère chez les Godart, un couple de psychothérapeute et psychanalyste. Jean-Luc Godart a écrit un livre, exposé dans son salon, « Les emmerdes ne volent pas toujours en escadrille. » Maxime qu’il va pouvoir vivre avec plus ou moins de philosophie et de patience.

Alors qu’ils émergent, avec peu de souvenirs de leur soirée, quelqu’un sonne à la porte. C’est un plombier appelé en urgence pour déboucher leurs toilettes qui ne sont pas bouchées. Jean-Luc ne l’a pas appelé. C’est à n’y rien comprendre.

Les péripéties s’enchainent avec de nombreuses livraisons de choses invraisemblables, payées avec la carte de JL (pour les intimes). Emmaüs vient emporter des meubles. L’extérieur envahit l’intérieur, encombre l’espace intime, déclenche des scènes conjugales.

On se demande bien comment va se terminer cette histoire. Mais tout le suspense réside dans cette tartine collée au plafond. Va-t-elle tomber ? Si oui, de quel côté ? Et surtout comment tient-elle ? Anna répond à cette question par une autre : « Comment on fait tous pour tenir ? »

L’auteur interpelle les lecteurs au début du roman. Il dresse la scène d’ouverture avec les personnages et les décors. Il nous conseille d’imaginer des gens qu’on n’aime pas, « ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, Non ? Si. Assumons, assumons. » Il insère avec malice les titres de ses précédents romans qui se font écho.

En lisant, je me suis tout de suite dit que je le verrai bien adapté au théâtre. D’ailleurs lors de la rencontre VLEEL, Jean-Marcel Erre a dit que ce roman était au départ une pièce de théâtre, mais qu’il n’avait pas trouvé d’éditeur pour la publier ni de metteur en scène pour la monter. Il l’a alors transformée en roman.

Avec des dialogues savoureux et beaucoup d’humour, cette satire sociale se lit d’une traite et fait du bien.

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres.
Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? »

J.M. Erre écrit également des scénarios pour le cinéma et la BD. Sa première comédie sort ce mercredi sur grand écran : « Haut les mains ».

Je remercie Buchet Chastel pour cette lecture propice à la détente de mes zygomatiques que je vous recommande fortement.

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Au commencement, il n’y avait rien.
Pas de temps, pas d’espace, pas de matière, pas de pensée, pas de mot, pas de pas. Même le néant n’existait pas, c’est dire. »

« Les époux Godart, Anna et Jean-Luc, sont nos personnages principaux. Ils peuvent avoir trente-trois, quarante-six ou soixante-neuf ans, qu’importe. Disons qu’ils ont votre âge, ça facilitera l’identification. Leurs caractéristiques physiques ? Visualisez des voisins, des collègues, des membres de votre famille, et vous tenez le couple Godart. Un conseil : prenez des gens que vous n’aimez pas. Comme il va leur tomber pas mal de trucs sur le coin de la figure, ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, non ? Si. Assumons, assumons. »

« Vous avez demandé une intervention express d’Hervé Le Quellec, plombier impec. »

« Le Quellec jette un regard inquiet à JL qui le rassure :
– Anna est psychanalyste, elle aime traquer les lapsus.
– Ou les actes manqués, complète Anna. Comme acheter quinze pizzas pour deux. On sait que Freud relie les fonctions alimentaires et sexuelles, et la démesure des manifestations de l’oralité au refoulement sexuel.
– Je n’ai pas… tente JL.
– Ou comme faire venir un plombier pour « déboucher » quelque chose chez nous.
– Je n’ai…
– Ou comme porter un soutien-gorge ? tente Le Quellec.
– Exactement ! s’amuse Anna alors que JL se ferme. Il l’aimait bien son soutien-gorge, hein ?
– N’importe quoi… grommelle JL.
– Bon, c’est pas tout ça, fait Le Quellec en s’essuyant les mains sur sa salopette. Je vais vous faire la facture.
– Allez-y, dit Anna. C’est un autre point commun entre les psys et les plombiers, les tarifs prohibitifs.
– ça m’étonnerait qu’il arrive à te battre, rétorque JL.
– Jaloux. »

« Troisième sonnerie, puis des coups à la porte.
– Tu ne vas pas ouvrir ?
– Eh non.
– Rétention de la fuite freudienne ! s’exclame Le Quellec.
– Attitude de déni, refus d’affronter le réel, soupire Anna en s’engouffrant dans le couloir menant à la porte d’entrée. Mon pauvre Jean-Luc, tu files du mauvais coton. »

« – Excusez-moi, je suis fatiguée. Quelle était votre question ?
– Eh bien, j’ai remarqué votre tartine collée au plafond…
– Oui, je sais… soupire Anna.
– Je me demandais… Comment elle fait pour tenir ?
Anna lève les yeux vers la tartine et la fixe un long moment.
– Vous posez la seule vraie question, cher monsieur. Comment on fait tous pour tenir ? »

J’achève mon exil pour un retour tremblant / Natasha Kanapé Fontaine

Il s’agit du premier recueil de poésie de l’artiste, comédienne et écrivaine Natasha Kanapé Fontaine, qu’elle a écrit à l’âge de 20 ans. D’origine innu, elle raconte son exil puis son retour dans sa communauté. Elle milite pour les droits autochtones et environnementaux.

D’abord publié en 2012 au Canada sous le titre « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures », emprunté à un proverbe tzigane. Elle republie ce recueil en 2024 sous un nouveau titre issu d’un de ses poèmes et apporte quelques modifications. Les politiques d’assimilation et leurs conséquences sont au cœur des textes de l’autrice résolument tournée vers l’avenir.

Son écriture sensorielle regorge d’animalité et de minéralité. Elle a deux langues qui n’ont pas de racines communes. La pensée autochtone est une façon de penser très différente, avec des concepts dissemblables. Elle requestionne sa relation au monde avec l’héritage de ses ancêtres.

Un très beau recueil publié par les éditions Dépaysage.

Note : 4 sur 5.

« Les bouleaux blancs
grandissent toujours

Les fleuves nous emportent
d’un monde à l’autre

sentiers et feuilles mortes
aurores boréales café
pages frontières

perlage blanc
et rouge

ishinakuan
pakushenitamun

la loi des Indiens »

« Trop longtemps
j’ai porté mon canot
en des forêts citadines
mon pays me revient
j’achève mon exil
pour un retour
tremblant. »

« Voir sans regarder,
regarder sans voir,
tu as les mains pleines d’histoires. »

De bleu, de blanc, de rouge et d’étoiles / Sarah Barukh

J’avais lu un roman de Sarah Barukh il y a quelques années, j’avais beaucoup aimé son écriture. Je dois dire que dans ce livre j’ai trouvé son écriture encore plus belle, tellement fluide, malgré les sujets difficiles qu’elle aborde.

Dans ce roman choral, différentes personnes racontent leur vie ou un événement traumatique de leur vie. Un drapeau relie toutes ces femmes et tous ces hommes, une belle symbolique. Le point de départ est l’attentat contre Charlie Hebdo qui fait remonter des peurs en Jeanne, une jeune femme juive, française. Elle va alors partir s’installer en Israël. Là-bas elle découvre une autre réalité, la haine entre deux peuples, des familles bouleversées par le terrorisme. A son retour à Paris, elle tombe amoureuse d’un musulman. L’un et l’autre n’en peuvent plus des préjugés et du racisme.

Il y a aussi Mo, un ami d’enfance de Jeanne. « On ne choisit pas sa famille » pourrait être la phrase qui correspond le mieux à son histoire. Son frère s’est radicalisé et impose de nouvelles règles au sein de leur famille.

Rimas, jeune Pakistanaise, sous le joug des hommes, mariée de force. Isaias, migrant, il a quitté l’Erythrée pour une vie meilleure mais qui tarde à advenir. Jin a fui son destin de paysan en Chine pour devenir marin et transporter des cargaisons dont il ne préfère rien savoir.

Tous ces enchainements de situations violentes, de racisme donnent un sentiment de malaise. On ne peut qu’être ému en lisant chaque histoire inspirée de faits réels. L’autrice donne les références à la fin et rend encore plus humain ces récits. Un roman à mettre en toutes les mains.

Ce roman sera suivi d’un autre livre prévu en 2026, plus intime, pour poursuivre ce message d’amour, de tolérance et d’humanité. Les mots sont les armes de Sarah Barukh pour dénoncer les systèmes d’oppression, de haine et de discrimination.

Je remercie Babelio et HarperCollins pour cette masse critique privilégiée

Note : 5 sur 5.

Incipit :
On a tué Charlie Hebdo
Paris, 7 janvier 2015
– Papa ? Tu es chez toi ?
– Oui, je ne bouge pas.
– Promets-le.
– Je te promets, Jeanne.
Léon raccroche et fixe l’écran de télévision dans le salon. Il s’assoit sur la table basse, le fauteuil est trop loin.


« Il est parfois inutile de chercher les étoiles de l’espoir dans le ciel. Il arrive qu’elles brillent autour de nous. »

La baronne perchée / Delphine Bertholon

Billie, bientôt 13 ans, vit au bord de l’océan Atlantique. Elle aime se ressourcer dans la nature et lire. C’est une jeune fille intelligente, débrouillarde et pleine de vie. Mais son enfance n’a pas rimé avec insouciance.

Elle vit avec son père, Léo. Il travaille dans une conserverie. Il est plutôt absent, porté sur la bouteille, a des difficultés à exprimer ses sentiments. Il faut dire que Billie ressemble tellement à sa mère, Mathilde, qu’il lui est difficile de faire un geste d’amour envers elle. De sa mère, elle ne sait quasiment rien. Son père lui a dit qu’elle est partie, sans plus d’explications.

L’histoire se déroule sur quelques jours. Billie décide d’ouvrir les yeux de son père. Elle fugue et part s’installer dans les arbres, dans un ancien parc aventure à l’abandon. Elle veut habiter dans une cabane dans les arbres et ne pas poser le pied sur la terre comme le héros d’Italo Calvino dans Le Baron perché.

D’ailleurs elle laisse un indice sur son lit destiné à son père, le livre d’Italo Calvino. Va-t-il comprendre le sens de ce livre ? Va-t-il la retrouver ? Arrivera-t-il à lui dire qu’il l’aime ? Saura-t-il sortir de son silence ? Lui révèlera-t-il quelques secrets ?

Une seule façon de le savoir, lire ce merveilleux roman ! Billie est très attachante, impossible de la lâcher. Ce livre se dévore. Il m’a fait penser par moment à un roman pour ados. La nature est omniprésente avec notamment les couchers de soleil admirés par la jeune héroïne. Il y a des références littéraires qui raviront les passionnés. Bref, un coup de cœur que je vous recommande !

Je remercie Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture qui fait du bien.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Jamais Billie n’aurait pensé vivre un jour dans les arbres. Jamais, non plus, elle n’aurait cru que, vu d’ici, l’océan prendrait à ce point une autre dimension. Il semblait plus infini encore que depuis la terre ferme. »

Villa Bergamote / Mona Messine

En cette rentrée littéraire d’hiver paraît le second roman de Mona Messine, publié non pas chez les Livres agités mais chez Bouclard, deux maisons d’édition que j’apprécie tout particulièrement.

Il nous plonge dans une atmosphère particulière et surtout dans une famille de politiques qu’on reconnaît aisément, leurs affaires judiciaires et leurs interviews ayant fait la une des médias à l’époque.

Le roman se place du point de vue de Roxane, une jeune femme qui devient la belle-fille de ce couple politique, Monsieur et Madame. Pour son mariage avec leur fils, Chéri, ils lui offrent la Villa Bergamote située dans une île des Caraïbes. La majeure partie du roman s’y déroule.

Pour Roxane, c’est la belle vie. Elle évolue dans un milieu qui n’est pas le sien et elle s’y plaît, enfin au début. Elle raconte les deux décennies au sein de cette famille particulière et on comprend qu’il s’agit d’une déposition.

Une personnalité brumeuse, ambiguë, comme l’ambiance qui règne à la Villa Bergamote. Des trafics se font la nuit. Des réunions aux allures mafieuses se font le jour dans le jardin.

Un roman qui peut déstabiliser par son côté malaisant mais qui est très addictif. Le couple de Monsieur est Madame est tout à fait fascinant. Évidemment les secrets, mensonges et manipulations sont fréquents dans cette histoire. Et la réalité dépasse largement la fiction.

Une satire qui se dévore et où on ressent le plaisir qu’a eu l’autrice à écrire cette histoire. Il y a plein de références. Je vous recommande la lecture de ce livre.

Cette lecture me permet de cocher la case « une maison d’édition des Pays de la Loire » pour le challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Entrailles éclaboussées sur les pavés extérieurs, le cancrelat ruisselle. La bête est en train de mourir, couchée sur le dos. La tête est arrachée, mais elle bouge encore : la décapitation n’a pas suffi, on croirait qu’elle en redemande. »

« J’ai déjà pris perpète, je ne crains donc rien avec cette déposition. Je vous signerai le bas du document, les yeux fermés. Il me reste seulement à vous détailler tout ce qui a découlé de cette soirée. Vous verrez, tout est fou, mais tout est vrai. Paraît-il que le grand public aime les histoires. Je vous donne de quoi vous satisfaire. »

« Il restait toutefois toute cette énigme autour de la Villa Bergamote : peut-on donner ce qui ne nous appartient pas ? Parfois, s’imaginer posséder quelque chose, sans même détenir un titre de propriété valable, suffit. Et puis, j’allais me panacher à leur ADN. Mélanger. Les langues et les fluides. Tout ce qu’ils détestaient. Vous trouvez le procédé dégueulasse ? Il est utilisé depuis la nuit des temps. Ce n’est pas parce qu’une chose n’est pas nommée qu’elle n’existe pas. Nos consciences ne sont que des volets sur un hublot qu’on décide chaque jour ou non d’ouvrir. Et petit à petit, je me suis prise au jeu des journalistes, pour apprendre à les connaître eux aussi. Je me disais que ça toucherait beaucoup Chéri. »

« Et si au début, je les admirais, l’ampleur de l’amour que le couple générait, sans rien accomplir, me terrifia. Moi, je mettais du cœur à l’ouvrage, et, rien, enfin, pas grand-chose. Eux, ils essayaient à peine, et on les adorait. J’ai commencé par me sentir envieuse. Et doucement, en moi, s’est plantée la graine sauvage de la détestation. Il lui fallut plusieurs années supplémentaires pour germer, mais elle était en place. »

« J’étais écartée des lieux de décision et d’action, c’est le principe de la décoration. »

« Il y avait bien un truc sur lequel nous nous accordions dans cette maison : le but c’était de s’élever le plus haut possible dans le rêve éveillé, le plus loin possible de la pataugeoire dans laquelle traînaient tous ces pauvres. J’aurais pu mener ma propre vie au lieu d’être dans celle des autres, mais c’est un fait : je n’avais aucune imagination, je devais m’incruster dans ce qui existait. »

« Chéri veux-tu bien m’aider, me rendre honneur, dignité, m’adresser la parole, un instant me donner de l’amour, juste un peu, c’est comme me prêter de l’argent, tu sais, cela ne te coûte, à toi, rien, veux-tu ? »

« Charlie s’agitait grave et appelait des journalistes pour balancer des ragots. Untel avait oublié de fournir sa déclaration de biens, il tentait toujours de mettre en pratique sa propre maxime : quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien. C’était leur façon, à chacun, de réagir aux menaces qui montaient. »