Tempo / Martin Dumont

Je débute cette rentrée littéraire d’hiver avec un auteur dont j’avais adoré son précédent roman, « Tant qu’il reste des îles ». J’attendais donc avec une certaine impatience et joie cette lecture.

« Tempo » est un roman aux accents autobiographiques, en tout cas j’ai ressenti beaucoup de sincérité et de justesse. Avec deux temporalités, l’auteur raconte l’histoire d’un trentenaire, musicien et jeune père de famille. Les chapitres alternent entre passé et présent. Le tempo est plutôt lent et nostalgique. On reste du point de vue du narrateur qui est le personnage principal.

Félix Pogram essaye de concilier carrière musicale et vie de famille. On sent des tensions régulièrement au sein du couple. Il n’arrive pas à jouer pour son fils. Un certain mystère plane autour du groupe de musique auquel il appartenait et qui a pris fin. Il tente d’effectuer une sorte de deuil de ce groupe. Il raconte la formation du groupe, les concerts, les déboires, l’osmose lors de la création de nouvelles chansons, sa relation avec les autres membres, notamment Louis.

Il est à un tournant de sa vie et il se pose des questions existentielles : faut-il abandonner la musique ? Son rêve de carrière de musicien ? Sa famille doit-elle passer avant tout ? On le suit dans ses réflexions et ses choix. On le voit devenir adulte. Les thèmes sont la musique, l’amitié, la paternité, les rêves.

Le roman est accompagné d’une playlist. Il est bourré de références musicales qui ont accompagné Martin Dumont, ancien membre du groupe Smatch. Je suis ravie de retrouver sa plume et sa sensibilité. Encore un magnifique roman publié par les éditions Les Avrils.

Merci Babelio et Les Avrils pour cette masse critique privilégiée

Note : 4 sur 5.


Incipit :
« Il n’y a pas d’applaudissements. Les conversations reprennent, je bois une gorgée de bière avant de me réaccorder. J’égraine doucement les cordes. »


« J’ai le fracas de la vie qui s’efforce d’être heureuse. »


« Qu’est-ce qu’il nous reste exactement une fois qu’on a laissé filer nos rêves ? »

La rentrée littéraire d’hiver 2024

482 romans paraissent en ce début d’année dont 348 romans francophones et 61 premiers romans (source : Livres Hebdo), soit une légère baisse de la production. Voici ma sélection de romans francophones, essais littéraires et recueils de poésie.

A noter que cette sélection peut augmenter en fonction des deux soirées de présentation de la rentrée littéraire organisées par VLEEL (Varions les éditions en live) les 04 et 07 janvier avec : La Peuplade, La dernière goutte, Le Sonneur, Le Chemin de fer, L’Iconoclaste, L’Ogre, Allia, La Baconnière, Le Gospel, Les ateliers Henry Dougier, Aux Forges de Vulcain, Quidam.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir ou à suivre :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire d’hiver sur le blog !

Mon bilan 2023

Quelques chiffres pour commencer :

  • 1365 abonnés sur Instagram
  • pour le blog : 106 articles publiés, 11 738 vues, 7454 visiteurs.

Février : J’ai visité de superbes expos à Strasbourg.

Mars : 1ère sélection du Prix Orange.

Avril : J’ai rejoint la team du Prix VLEEL et nous avons vécu une très belle soirée de remise du prix à Paris avec notamment David Meulemans des éditions Aux forges de Vulcain, Alexandra Koszelyk, Leïla Bouerrafa, Anthony Passeron, Maria Larrea, Léna Paul Le Garrec, et bien d’autres auteurs et éditeurs qu’on adore avec Anthony, Sandra, Anne, Anaïs, Jennifer et Franck.

Mai : un concert de printemps avec l’orchestre d’harmonie et ma participation au choix des finalistes du Prix Orange avec les anciens jurés.

Juin : Encore un magnifique Prix Orange en 2023 avec l’excellent roman de Paul Saint-Bris et donc une très belle soirée de remise du prix à Paris, où nous avons profité pour visiter quelques musées. Je suis très fière d’avoir participé au projet « passeur de voix ». j’ai pu enregistrer deux livres sur des boîtes à histoires pour des enfants en foyer. Début du challenge VLEEL de l’été !

Juillet : un dernier concert avant les vacances avec l’orchestre d’harmonie.

Août : Le galop 3 pour ma fille. Et puis vacances j’oublie tout ! La dolce vita en Italie, jusqu’à la rentrée littéraire !

Septembre : j’ai voté pour le prix Hors Concours. Du changement professionnellement, même si je n’ai pas eu le poste que je souhaitais, mais j’ai de merveilleux collègues et ça c’est précieux. Nous avons organisé un premier concours d’écriture, j’ai fait des lectures à voix haute, animé un débat et des ateliers d’écriture, visité des lieux inspirants.

Octobre : j’ai participé à l’émission du Book Club de France Culture pour parler du dernier roman de Dimitri Rouchon-Borie paru chez mon éditeur chouchou Le Tripode.

Novembre : Joie de retrouver Jean-Baptiste Andrea et de pouvoir le féliciter pour son prix Goncourt. Sans oublier la belle après-midi en compagnie des 68 premières fois.

Décembre : Les concerts de fin d’année avec l’orchestre d’harmonie. J’ai participé à #monaventlitteraire2023 pour la 2ème année et je me suis remémoré avec plaisir mes lectures de passées. Des marchés de noël et des bredeles bien sûr. Sans oublier le début du challenge de l’hiver VLEEL. L’année se termine en famille avec les 12 ans de ma fille ❤

2024 débutera avec un changement professionnel pour mon homme. Une naissance en vue au printemps, je serai à nouveau tata. Et toujours des lectures et de belles rencontres au programme, puisque je serai à Festi’mots fin janvier, je suis déjà dans les lectures pour le Prix Orange 2024 et bientôt dans la préparation de la soirée de remise du Prix VLEEL !

Je vous souhaite une très belle et heureuse année 2024 !

Une autre vie / Marie-Hélène Lafon

Son père est décédé en 2021. David Fourré, des éditions Lamaindonne, lui a proposé ce projet de livre autour de photos dans la collection « poursuite et ricochets ». Elle avait à ce moment-là rassemblé les photos de son père dans une enveloppe. Bref les planètes étaient alignées et c’est fort bien pour poursuivre ma #lafonmania !

Elle partage ainsi 8 photos de son père lors de son service militaire à Casablanca de 1957 à 1959. Sur ces clichés, elle le voit sourire, alors qu’elle ne l’a pas connu souriant. Elle interroge ces souvenirs, essaie de comprendre l’homme qu’il a été pendant ces quelques mois, jeune, insouciant, heureux. Une autre vie…

Elle nous livre ici quelques clés supplémentaires pour comprendre son œuvre, intimement liée à sa famille et sa région natale. Dans chaque texte on ressent l’écriture et l’intonation de Marie-Hélène Lafon, comme dans ses romans. Elle cherche toujours le mot juste et précis. Essai ou roman, je reste admirative de cette autrice. Je crois que je pourrais lire n’importe quoi écrit par elle, pas la peine de lire le résumé, je précommande d’office !

Merci à VLEEL pour cette belle découverte de maisons d’édition litté-photo. J’ai un deuxième titre de cette collection dans ma pile à lire, et il me reste ensuite à faire connaissance avec Light Motiv et les deux livres de la collection « Singulières » que j’ai sélectionnés.

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
« Mon père sourit. Sur la photo du palmier, il sourit carrément ; il a vingt, vingt et un ou vingt-deux ans, il sourit à Casablanca entre 1957 et 1959, les photos ne sont pas datées. »


« Ceci n’est pas une enquête. Je flaire des pistes, je suis des traces, je tisse. »


« Sur la photo, donc, il sourit, d’un sourire d’éclatante jeunesse que je ne lui connaîtrai pas. Il aura deux-petits fils qui naîtront en 1995 et en 1997, et après sa mort, en mai 2021, je reconnaîtrai sur cette photo, la photo du palmier, le beau sourire charnu de l’aîné de mes neveux.
Le sourire de mon père me saute à la gueule.
Toujours les traces des corps, des gestes, des voix, des intonations des ascendants dans les corps, les gestes, les voix, les intonations des descendants émeuvent, bouleversent, retournent, me retournent. Ce sont des résurgences, elles me traversent, me travaillent, travaillent les textes que j’écris depuis plus d’un quart de siècle ; elles strient les textes, les scarifient, les secouent, les caressent, frémissent dans leurs silences.
La photo du sourire de mon père est aussi celle du palmier ; enfin, je crois que c’est un palmier, je suis nulle en palmiers. Je suis meilleure en frênes, en hêtres, en noisetiers, en érables, en peupliers, voire en bouleaux, en chênes, ou même en platanes. Je suis comme mon père qui n’avait jamais vu de palmier avant 1957 et n’en revit plus après 1959. Le palmier, le maillot de bain, le parasol, la plage de mon père sont d’un exotisme radical, ils ouvrent sans sa vie une parenthèse, peut-être enchantée, probablement douce, joyeuse, capiteuse, charnelle et cicatricielle ; je tâte de l’adjectif, j’avance à tâtons sur les traces du personnage que devient mon père dans une autre vie que la sienne. »


«  Dans la sphère familiale, il ne témoignait d’aucune aptitude à la joie, et je crois que la peur fut son véritable métier, la peur de manquer, de ne pas être à la hauteur, de ne pas arriver à finir la fenaison à temps, de ne pas réussir à payer les prochaines échéances des emprunts, la peur de tout, la peur tout le temps. »

Où sont les hommes ? / Marie-Hélène Lafon

Grâce à VLEEL j’ai encore fait de belles découvertes et surtout assouvi ma #lafonmania ! En plus ce n’est pas un mais deux livres de mon autrice chouchou que j’ai dénichés ! Je vous parlerai bientôt du 2e titre paru chez Lamaindonne.

La collection Fléchette de Sun Sun part d’une photographie choisie par un-e auteur-e et issue de la collection des Archives de la Planète du musée Albert Kahn. Ce sont des clichés pris entre 1909 et 1931. Le choix de Marie-Hélène Lafon s’est porté sur une photo de son pays natal, dans le Cantal, à Saint-Flour. On y voit un char à foin attelé de deux bœufs au milieu de la place centrale. La photographie est insérée dans le livre et peut être retirée. Un bel objet littéraire avec des cahiers cousus et une ligne élégante.

A partir de cette photo, l’écrivaine a écrit un texte. On retrouve les thèmes qui traversent toute son œuvre : la vie dans les campagnes, les relations homme-femme. L’histoire raconte la vie de Jeanne, enceinte, dont le mari est parti à la guerre en 1916. C’est une période de double attente où elle espère des lettres de son homme et se consacre à la fin de sa grossesse.

Le texte est court, 24 pages, mais je retrouve avec plaisir la plume de l’autrice, reconnaissable entre mille. En lisant, j’entends Marie-Hélène Lafon scander les mots avec sa précision.

Cette rencontre a évidemment allongé ma liste de lectures. D’ailleurs les titres présentés peuvent être d’excellentes idées de cadeaux si vous êtes encore à la recherche de présents.

Je vous recommande fortement le replay pour découvrir les 3 maisons d’édition spécialisées en littérature-photographie et pour écouter les remarquables lectures.

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
« L’image est datée du 1er août 1916.
La 1er août 1916, où sont les hommes, les pères, les frères, les fils, les fiancés, les maris ?
Ils sont partis. Les jeunes hommes, les hommes jeunes, les robustes, les valides, plus ou moins valides, les valables, les enrôlés, sont au front, avalés par les tranchées, lancée à l’assaut, massés en seconde ligne entre deux montées au feu, acculés, secoués, rabotés, écrasés, massacrés, rescapés ; ou glorieux, parfois glorieux, comblés, distingués et honorés. Ils écrivent des lettres, ils attendent des lettres, ils espèrent des permissions ; ils sont là ; on les palpe, on les voit, on les respire.


A travers les nuits : Franz Kafka 1912 / Raphaël Meltz

Voici un livre hybride qui n’est ni un roman ni une biographie. Il nous plonge dans une nuit de la vie de Franz Kafka, celle du 22 au 23 septembre 1912, où il a écrit d’une traite « Le Verdict », à l’âge de 29 ans. C’est LA nuit où il devint écrivain.

Raphaël Meltz s’appuie sur son journal et les nombreuses lettres qu’il a écrites, notamment à son ami Max Brod qui a eu conscience très tôt du talent de Kafka et a sauvé de nombreux textes. Il cite donc Kafka tout au long du livre et indique ses sources à la fin. Un ouvrage très précis où il ne cherche pas à combler les trous comme les biographes. Il n’invente rien. Kafka a vécu une vie incroyable et passionnante.

L’auteur aborde également l’écriture de Kafka, étonnante, très resserrée. Il n’écrivait pas de phrases complexes. En peu de mots, il réussissait à transmettre beaucoup de puissance. On s’aperçoit qu’il manquait de confiance en lui et qu’il avait peu de recul sur son écriture. Il était très exigeant avec lui-même. Il ne voulait pas publier ses textes pensant qu’il pouvait faire mieux. Il travaillait et retravaillait ses textes constamment.

En 2024 nous fêterons le centenaire de la mort de Franz Kafka. Ce sera certainement l’occasion de nouvelles publications sur cet écrivain peu connu de son vivant. Il n’avait publié que des textes courts. Son œuvre a davantage été publiée de façon posthume.

Raphaël Meltz a demandé la traduction des textes de Kafka par une traductrice unique, Odile Demange, afin d’avoir une seule voix et une matière brute. A noter, que « Le verdict » est inclus dans cet essai. C’est une façon intéressante d’aborder l’œuvre de Franz Kafka.

Il ne vous reste plus qu’à voir le replay ou écouter le podcast pour avoir les conseils de lecture de Raphaël Meltz pour entrer dans l’œuvre de Kafka. Petit indice, ce n’est pas par « La métamorphose », son texte le plus connu, qu’il faut commencer.

Un livre pour les amoureux de la littérature, les écrivains et les curieux qui peut se picorer entre deux repas de fin d’année !

Note : 4 sur 5.


« C’est une enquête. On sait ce qui s’est passé le jour fatal, le 22 septembre 1912, et on cherche, dans les jours qui précèdent, chaque trace, chaque signe, chaque marque que laisse Kafka. On peut le suivre au jour le jour. On peut l’observer avancer vers cette nuit-là. »


« La famille comme lieu de l’impossibilité de l’écriture – thème évidemment central dans la vie de Kafka, qui, parce qu’il est célibataire, habite toujours chez ses parents : Georg, le personnage du Verdict, habite, lui, seul, avec son père veuf. »


« Il faut pourtant accepter de s’arrêter. Accepter de mettre un terme aux recherches. Et à son propre récit. Le récit de cette nuit-là, qui raconte comment Franz Kafka est devenu Franz Kafka.
Tant de livres sur Kafka, disais-je au début : oui, tant de livres. Mais c’est parce que le sujet est inépuisable. Où qu’on porte son regard, tout est passionnant. Tout est vibrant – chaque moment de sa vie, chaque lettre, chaque phrase de son Journal. »

Drug City / Thomté Ryam

Un auteur que je découvre avec ce titre alors qu’il s’agit déjà de son 4ème roman, toujours grâce à VLEEL qui élargit mes horizons littéraires ! Bon j’avoue, je n’ai pas hésité longtemps avant de le lire, car c’est publié par une maison d’édition que j’apprécie, Au Diable Vauvert.

Le personnage principal est Malik, un dealer de la région parisienne. Un jour, il vole une mallette pleine de billets à l’un de ses clients et il prend le premier avion qu’il trouve pour se faire oublier. Cet avion le dépose sur une île tropicale très particulière. A Capacabana, l’île est divisée en deux parties, au Nord les pauvres, au Sud les riches. Au milieu, un mur ou une douane qui empêche de passer du Nord au Sud pour les habitants du Nord, sauf moyennant une forte somme d’argent (10 000 euros). Tout est très manichéen, au Nord la population est noire ou mulâtre, au Sud elle est d’origine européenne.

Malik rencontre Atik Kleston dans l’avion. Ce célèbre pianiste est issu du Nord et lui donne les codes de l’île. A l’arrivée, le lecteur découvre Capacabana à travers les yeux de Malik. Ici les chats sont des stars ou plutôt le dernier objet à la mode. Alors certains n’hésitent pas à courir après eux pour les attraper et les revendre.

Attention, il y a une scène insoutenable pour des bibliothécaires à la page 63, la dernière bibliothèque de l’île va être fermée pour être remplacée par un fast food à l’indifférence générale. Maintenant que vous êtes prévenus, vous pouvez sauter cette page et poursuivre votre lecture en toute sérénité !

Dans cette fable moderne, tout est irréel et complètement fou mais quelque part plausible. C’est un livre qui gratte en somme, une critique de notre société. J’ai tourné les pages encore et encore pour savoir si Malik allait enfin réussir à avoir son billet de retour pour Paris et connaître ses aventures sur cette île. J’avoue ne pas avoir deviné du tout la fin qui est totalement surprenante.

Ce n’est pas le genre de roman que je lis habituellement. Les clichés sont poussés à l’extrême. Mais on est pris par son rythme. Les événements s’enchaînent. Thomté Ryam écrit dans un langage familier, les gros mots et les réparties fusent. Si vous aimez les romans qui dépotent, celui-ci pourrait vous plaire ! En tout cas il est très court (160 pages) et se lit très vite.

RV ce dimanche à 19h pour le dernier VLEEL 2023 avec Thomté Ryam pour en savoir plus !

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« Entre cumulus et précipitations, le ciel est changeant. Malik, trente ans, se pavane à Paris. En apparence, ce jeune homme mène une vie trépidante. Enfin, seulement pour les crédules devant leurs écrans. C’est un dealer plein d’allant. Pour les étés lunaires et les hivers solaires, il propose du shit, de l’héroïne, de la coke, du crack de temps en temps. Ce n’est pas encore un parrain, mais avec son équipe de débiles légers, il compte bien le devenir. Un pet de travers, un faux pas sur le mauvais terrain et vous finissez, au mieux, aux urgences avec votre père qui vous insulte et votre mère qui pleure. »


« Au tour de Malik de présenter ses bagages. Rien à signaler. Sa ceinture et sa bague en argent posent plus de problème que sa mallette pleine de billets. On lui souhaite un bon voyage et on l’invite à avancer vers la salle d’attente. »


«  – Moi, je suis un enfant de Capacabana Nord, doué pour la musique, qui aujourd’hui vit de sa passion.
– Tu ne fais rien d’autre ?
– C’est mon métier. Ce qui m’a permis d’être artiste et de posséder une carte VIP.
– C’est quoi cette carte VIP ? Qui te l’a filée ?
– L’état de Capacabana. Elle est attribuée à tous les sportifs, artistes célèbres de l’île et à ceux qui ont un compte en banque en béton.
– Carrément ?
– Repas gratuit. Plus j’ai d’argent, moins je paye.
– C’est un peu comme partout.
– Et ce n’est pas tout. Il y a aussi les MIP, Most Important Personality. Tu as vu le mec avec le bracelet jaune en première classe ? Ce sont ces types, souvent des multimillionnaires. Les hommes les plus importants après le chef de l’état et le reste du gouvernement. La rue est à eux. Ils te marchent sur les pieds sans s’excuser, ne font jamais la queue. Ils pourraient coucher avec nos femmes et nos enfants, on n’aurait rien le droit de dire. »

Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie / Élise Goldberg

L’autrice a hérité du frigo de son grand-père. C’est le point de départ d’une succession de fragments sur la cuisine juive d’Europe de l’Est et plus particulièrement autour d’un plat mythique, le gefilte fish ou carpe farcie. Ce texte est à la fois ironique et profond. Élise Goldberg insère des questions et commentaires d’un « groupe Facebook des éplucheurs de boulbès », des apparitions de Columbo.

Il y a de nombreux mots en yiddish retranscris de manière personnelle. On découvre toute une culture, une identité ashkénaze.

Entre émotion, tendresse et humour, ce premier roman est une réflexion intime sur la famille et la transmission, où chaque plat raconte l’histoire familiale parsemée de souvenirs. Un régal !

Retrouvez de nombreux extraits ci-dessous pour en savourer toute la langue !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Lorsqu’on brise un objet, si précieux soit-il, on sait déjà qu’on ne retrouvera pas l’intégralité des éclats, qu’on ne recollera pas tous les débris. »

« J’aime pourtant à penser que le frigo de mon grand-père – qui, vingt ans après, dans ma cuisine, remplit toujours son office – a apporté chez moi la mémoire de ces spécialités et ingrédients si singuliers que nous mangions chez lui les jours de fête. »

« Dans mon esprit d’enfant, le pain au pavot de la rue des Rosiers qu’apportait mon grand-père se confondait avec les petits grains noirs qui piquetaient ses paupières. »

« Un repas ashkénaze sans cornichons, c’est comme un gefilte fish sans sa gelée. C’est comme un sandwich de pain azyme sans garniture. […] C’est comme un Ashkénaze plein d’assurance, c’est comme un débat sans point Godwin, c’est comme un voyage sans encombre, comme un repas de (ma) famille sans blagues juives, c’est comme un escalier sans esprit, c’est comme un Ashkénaze sans mélancolie, c’est comme un Ashkénaze sans « et si… » (avec des si, on pourrait mettre Varsovie en bouteille), c’est comme un timbre de collection sans dentelure, c’est comme un Ashkénaze qui ne se plaindrait jamais, c’est comme une journée sans se cogner ou sans trébucher ou sans rien faire tomber, c’est comme un inconscient sans jeux de mots, c’est comme un Ashkénaze sans aquoibonisme. »

« Oui mais. Est-ce de cornichons qu’il est question ? Dans La Promesse de l’aube, Roman Gary évoque les concombres salés, écarte explicitement le terme cornichon. A Varsovie, le héros du Petit Monde de la rue Krochmalna, d’Isaac Bashevis Singer, sitôt installé dans le roman et à sa table, se voit servir un concombre au sel pour accompagner son hareng haché : pas un cornichon. Pourtant la vendeuse de Finkelsztajn, la boutique mythique de la rue des Rosiers, affirme que les concombres et cornichons, c’est fromage blanc et blanc fromage, le cornichon n’étant qu’un concombre cueilli petit. Sur Internet, je trouve tous les spécimens de réponses possibles. Le concombre ne serait-il qu’un cornichon qui aurait grandi ?
Fatiguée d’ergoter, j’ai décidé de couper le concombre en deux. Va pour le mot « cornichombre ». »

« Longtemps la cuisine ashkénaze m’a paru ringarde. Peut-être s’y intéresser est-il le signe qu’on l’est devenu soi-même. Ou qu’on a pris un coup de vieux – cet intérêt terreux pour les racines. »

« Conversation parentale. J’ai huit ans, et je ne sais comment, ma mère a découvert cette expression : l’esprit de l’escalier. Elle est frappée de constater à quel point sied à mon père cette disposition – ou plutôt cette non-disposition –, cette inaptitude à ajuster la réplique adéquate au bon moment. L’argument qui fait mouche apparaît à contretemps, quand le contradicteur est déjà loin. »

« On les a sur le bout de la langue, là où fourmillent les papilles. Les mots nous emplissent la bouche, sollicitent la mâchoire. Les mots sont des mets que l’on mastique. Nourriture que l’on concasse des molaires pour en faire des gru-mots. Mâcher ses mots. Simplement, ils sortent du corps plutôt que d’y entrer. La langue qu’on apprend, c’est comme la nourriture qu’on absorbe, il faut le temps de la métaboliser, de la digérer. La langue nous nourrit et chacune a sa saveur, yiddish compris. On dit le français plat pour son absence d’accent tonique, on le dit monocorde – fade ? Si l’on peut accuser sa cuisine de l’être, le yiddish, lui, est loin d’être insipide. Il a l’accent ironique. Et puis sentez toutes ces diphtongues dont il assaisonne allègrement sa base germanique, réveillant l’appétit. »

« Le yiddish, c’est le parler de l’autodérision, de l’antiphrase. Une langue qui se rit de l’ambition. Maxime yiddish quintessentielle entre toutes : L’homme fait des projets, Dieu rigole. »

« Maydalè, tishèlè, baymèlè, poupikèlè, pitsèlè, a stykèlè keyz kikhn… Petite fille, petite table, petit arbre, petit nombril, petit morceau (ou petit bébé, nourrisson), un petit bout de gâteau au fromage… En yiddish, chaque chose a son diminutif – toujours plus long que le mot qu’il est censé rapetisser. Même les petits riens ont leur version minusculisée : a bisl, un petit peu. A bisèlè, un tout petit peu. Ce peut être une marque d’affection, shayn maydalè. Tout devient mignon et sympathique. Mais tout devient aussi riquiqui, rien n’a d’envergure. En yiddish, difficile d’avoir la folie des grandeurs. Le mot « absolu » doit sans doute aussi avoir son diminutif. Tout est remis à sa place, bien au fond, dans l’obscurité, tassé dans le bocal de cornichons, en bas du frigo. »

Le livre de la rentrée / Luc Chomarat

L’éditeur Delafeuille, personnage récurrent dans les romans de Luc Chomarat, ne se souvient même pas de son prénom. C’est normal, c’est un personnage de fiction. Mais alors si tout ce qu’il vit est une fiction, a-t-il vraiment rencontré Delphine ? Il s’agit de la femme de son ami, Luc, un écrivain de polars qu’il connaît depuis longtemps. Il l’a invité un weekend chez lui dans le sud-ouest et il a alors fait la connaissance de sa famille, de son chien. Ils ont discuté du livre de la rentrée que Delafeuille devait absolument trouver sous la pression de sa patronne. Luc lui a aussi soumis un manuscrit, de littérature blanche cette fois-ci. Un livre qu’il a écrit sur sa femme Delphine. Delafeuille le lit et lui indique des corrections à y apporter notamment sur les femmes à l’ère post MeToo, des propos impensables à publier. Dans cette mise en abîme, l’auteur traite de nombreux sujets d’actualité, le covid étant également passé par là.

Les discussions à la fin sur l’autofiction et la métafiction sont très réussies. Toute cette histoire est d’ailleurs très drôle. On sent que Luc Chomarat s’est amusé à l’écrire. Les lecteurs se trouvent plongés dans le monde l’édition parisienne, chez Gibert, au salon du livre de Nancy. Certaines scènes sont à mourir de rire tellement l’auteur est ironique. C’est absolument réjouissant !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Delafeuille tomba immédiatement sous le charme de Delphine. Sa haute silhouette, son élégance, la vivacité de sa démarche, une certaine gaucherie préservée, ce sourire solaire et désarmant, elle était bien telle que Luc l’avait décrite : une femme unique, comme on n’en rencontre qu’une seule fois dans une vie, ou, ainsi qu’il l’avait précisé, comme il n’en existe qu’en littérature. »

« Peu avant l’arrivée à Angoulême, le train ralentit sensiblement, alors qu’aucun arrêt n’était prévu. Aussi loin que le regard portait on ne voyait que la houle dorée d’interminables champs de céréales. Quelques centaines de mètres encore, et selon l’expression usuelle, le train s’arrêta en pleine voie. La voix dans le haut-parleur confirma la chose, et pria l’ensemble des usagers de ne pas chercher à descendre.
De l’autre côté de la rangée, un homme chauve se tourna vers Delafeuille.
– C’est toujours pareil quand on arrive à Angoulême. Encore un auteur de BD qui s’est jeté sur la voie.
– Ah. Mais… ça arrive souvent ?
– Tout le temps. Vous savez, ils habitent tous dans le coin, à cause du festival.
– Ah oui, le festival de la bande dessinée. C’est vrai, c’est à Angoulême.
L’homme chauve hocha la tête.
– C’est très dur, la BD. Il y a un taux de suicides très élevé.
– A ce point ?
– Vous n’êtes pas dans l’édition, vous.
– Si, justement. Mais je suis dans la blanche. Je veux dire, la littérature.
– Ah oui, la littérature. Sans blague ? ça existe encore ?
Delafeuille se raidit.
– A ma connaissance, oui.
– Je vous charrie. Je suis dans la dif. Non, sérieusement, le manga va tout dévorer. En chiffre d’affaires, ils sont justes derrière la litte. Dans moins de deux ans, ils seront les premiers sur le secteur. Faites-moi confiance.
– Oui, enfin, ce n’est pas la même chose. Pas le même public.
– Je ne vous l’envoie pas dire. Ce sont les vieilles qui lisent des livres. Les vieilles. Bientôt elles seront toutes mortes. Les teenagers, non.
Delafeuille ne put s’empêcher de sourire.
– Evidemment, présenté ainsi…
– Mais bien sûr ! Et ils ne grandissent plus, pas ceux d’aujourd’hui. Ils vont traîner chez Pôle emploi au lieu d’aller au lycée, mais sinon, c’est les mêmes. Ils vont continuer à se gaver de Naruto jusqu’à l’âge de la retraite. Vous êtes entré dans une librairie, récemment ?
– Euh, dit Delafeuille.
– Les mangas, c’est un quart de la surface. Pas moins.
– Oui, mais… Tout de même, les livres, c’est notre histoire à tous. La mémoire des hommes, non ?
Le chauve n’écoutait pas. Il regardait son téléphone.
– Je ne suis pas tranquille tant qu’on n’a pas passé Angoulême, marmonna-t-il. »

« Il se demandait jusqu’à quel point il y avait des différences entre les personnages du livre et leurs modèles. C’était idiot de sa part, il s’en rendait compte. Dans la vraie vie, les autres étaient toujours des personnages plus ou moins imaginaires, parce qu’on ne pouvait pas tout savoir d’eux, on ne pouvait que les imaginer. Delphine et Luc n’étaient peut-être pas aussi parfaits qu’ils en avaient l’air. On a deux vies, écrivait Salter. Celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. »

MURmur / Caroline Deyns

Voici un roman atypique. Le début et la fin ont une mise en page particulière pour refléter la prison, le sentiment d’enfermement, de se cogner à un mur.

Il y a deux récits. D’abord celui d’une femme emprisonnée pour avoir perdu son bébé suite à une fausse couche, fait indépendant de sa volonté mais puni par la loi. Il n’y a pas de distinction pénale entre l’avortement et l’interruption de grossesse involontaire.

Puis vient le récit d’une jeune fille de 14 ans, appelée « GrandeEnfant », abusée par un garçon et enceinte. Sa mère l’aide à trouver quelqu’un pour avorter clandestinement puisque cet acte est interdit. S’ensuit un procès qui rappelle le célèbre procès de Bobigny en 1972. Il sera alors question du corps des femmes et de leur droit à en disposer, de liberté, du patriarcat, de féminisme, etc.

La lecture de ce texte a été parfois difficile et suffocante de par le sujet abordé et le malaise provoqué. L’écriture est sèche et concise pour raconter l’histoire de ces femmes. C’est extrêmement efficace.

J’ai été touchée par certains passages qui m’ont rappelé le procès et le combat de Gisèle Halimi. Mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi. Une lecture « coup de poing » qui peut être éprouvante et qui ne sera pas pour tout le monde malgré l’importance du sujet.

Ce roman est finaliste du Prix Hors Concours 2023.

Et vous, l’avez-vous lu ?

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« J’écris de chez les emmurées,
les parquées, les claustrées,
les assignés, les internées,
les cadenassées, les séquestrées,
les incarcérées. De chez
les captives et les recluses.
D’ici. De derrière les verrous
et après l’écrou. De la
geôle qu’est mon corps. Et de
la prison où l’on m’a enfermé. »


« J’écris d’une époque
et d’un pays délirants
qui entérinent des lois
punissant de prison
toute femme dont la
grossesse a été interrompue.
D’un endroit
où une moitié de la
population accepte
de n’être bonne qu’à
porter les générations
suivantes et sanctionnée
pour y faillir. Il n’en
a cependant pas toujours
été ainsi. Mois, je
sais. Je connais l’histoire
effacée et l’effacement
de l’histoire. »


« Je suis un terreau.

Je suis une terroriste.

Je transporte
sur moi des
explosifs
qu’on appelle
des MOTS »


« Les montagnes n’ont pas de pieds, le passé non plus. »


« Entre ses jambes, la chair qu’on gratte, racle, récure, le vide qu’on dessine, et que GrandeEnfant voudrait, si c’était possible, Docteur, qu’on lui creuse aussi à l’intérieur de la boîte crânienne, un bon gros vide, s’il vous plaît, pour la nettoyer de tous les autres restes de la vie dégueulasse. Merci. »