Ce premier roman débute au Cameroun en 1958. Andoun vit dans un village à la campagne. Elle se sent différente des autres. Elle ne veut pas travailler dans les champs toute sa vie et suivre le destin immuable des femmes décidé par les hommes. Son rêve est d’aller à l’école. Son père décide de l’envoyer à la ville, chez sa sœur qui a fait un beau mariage. Elle l’aidera à s’occuper de ses enfants et de sa maison et, en contrepartie, elle pourra étudier. Mais la vie à Douala s’avère toute autre. Andoun, nommée Anne-Marie à la ville, n’ira jamais à l’école. Un événement inattendu change sa vie mais elle est déterminée à réaliser son rêve et à réussir. Elle redouble d’énergie, s’affirme, s’émancipe. Elle choisit sa vie et non celle imposée par les hommes et sa famille.
On la suit du Cameroun à Paris, de désillusion en désillusion mais toujours avec une force de caractère et une capacité à rebondir. Elle avance vers son rêve malgré les obstacles et le racisme.
Il y a de nombreux thèmes abordés dans ce roman féministe : le patriarcat, la maternité, la transmission, l’exil, la famille, les traditions, la condition sociale, le racisme, le mensonge, etc. C’est surtout un très beau portrait de femme libre. Andoun/Anne-Marie est attachante. Kiyémis s’est inspiré de la vie de sa grand-mère et la rend immortelle à travers ce livre. Il y a aussi de magnifiques poèmes insérés entre les chapitres.
L’écriture de Kiyémis m’a beaucoup plu. Vous serez traversés par les odeurs de cuisine mais aussi par d’autres moins agréables, comme Andoun. Ce très beau roman vous fera voyager. Il fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024 et il a déjà obtenu le Prix Régine Deforges 2024.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « Certaines nuits accouchent de rêves passagers. Leur présence est éphémère. Visiteurs temporaires, Nichés derrière les yeux, Ils s’emparent des lieux, Ne laissent rien derrière eux, Et lorsque, Au battement de paupières suivant, Le jour arrive comme un billet retour, Ils s’évaporent. Les voilà repartis comme ils sont venus. »
« Certains ont essayé d’oublier. Pour déraciner ces cauchemars Des confins de leurs âmes, Ils ont essayé toutes sortes de méthodes. Certains ont sombré dans la bière et le vin. Il est parti d’ici, et il a laissé quelque chose. Il est parti là-bas et on lui a pris quelque chose. Il est revenu Morcelé, Et nous poursuivons son fantôme, Sans tout à fait nous faire à l’idée, Que son absence lui collait à la peau Que son absence nous suivait tous. Parce qu’il faut bien vivre, Rappeler à la terre qu’on lui appartient, Se rappeler à nous-même Que nous ne sommes que chair, Nous danserons.
Parce qu’il faut bien vivre, Nous supplierons la terre De nous soigner. Nous supplierons nos sœurs De prier pour notre salut. Et dans nos rires, Nos cris, Dans le bruit des pieds, Qui viendront faire hurler le sol, Et dans nos tentatives désespérées De s’enraciner Fleurira la guérison. »
« Il en fallait du courage, A la frêle fleur, Pour tenir ses rêves à bout de bras. »
Ce fantastique roman fait 500 pages mais je ne les ai pas vues défiler ! L’autrice réussit à nous embarquer dans une histoire assez rocambolesque, pleine de rebondissements, avec une histoire d’amour mais aussi un côté polar avec du suspense jusqu’au bout ! Oui, il y a tout cela dans ce livre, de quoi passer un bon moment de lecture.
Les deux personnages principaux alternent leur voix dans les chapitres. Bastien est inspecteur du travail. Il a 41 ans et vient de se faire plaquer. Il a une tendance à la mélancolie et à boire. Un soir, il est appelé sur un accident du travail dans une entreprise de la banlieue lyonnaise. Un homme est retrouvé mort dans une compacteuse. Cette énorme machine broie le plastique pour le recycler. Au fond de la compacteuse il trouve une sorte de gravier bleu qui va changer sa vie. Ainsi débute l’enquête pour comprendre ce drame.
Maïa est journaliste scientifique. Elle se rend au Cern (Centre européen pour la recherche nucléaire) à Genève pour interviewer sa tante, scientifique, pour rédiger un article sur les cristaux scintillateurs.
Ils sont tous les deux solitaires. Et le destin va les réunir, mais je vous laisse découvrir le reste de l’histoire pour ne pas gâcher votre plaisir. Il y a aussi un chat et une bouquinerie, deux éléments que j’apprécie par ailleurs.
Ce roman est truffé d’humour, on sent que l’autrice s’est amusée à écrire cette histoire. Les personnages sont attachants. Que vous dire de plus, c’est un coup de cœur !
Il a déjà reçu 2 prix : le Prix France Bleu-Page des libraires 2024 et le Prix du Roman France TV 2024.
Je vous donne rendez-vous demain sur mon compte Instagram pour tenter de gagner un exemplaire de ce roman grâce à Lecteurs.com et la Fondation Orange ! Il fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024, pour lequel vous pouvez voter jusqu’au 5 juin.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit : « J’ai de la chance, ce matin elle est là. Le teint mat, un air sérieux, des cheveux bruns. Elle est protégée des pieds à la tête contre le froid, elle porte un bonnet. Pour ne pas la déranger, je me suis caché derrière un arbre. A vrai dire, ce n’est pas elle qui m’intéresse mais ce qu’elle fait. Oh, ce n’est presque rien, un geste, un détail, mais il fait passer un brin de lumière dans la grisaille de ma vie. Alors chaque fois que je me rends tôt le matin au parc de la Tête d’Or, je viens voir près du cèdre du Liban si elle est là. C’est comme une cérémonie, toujours la même. De sa poche elle sort ce qui doit être des graines, qu’elle place sur sa main droite. Elle lève la main à hauteur de son épaule, elle ouvre la paume bien à plat. Puis elle se fige, le menton haut, sans bouger. Elle attend une ou deux minutes mais guère plus. Soudain une mésange jaillit du cèdre et viens se poser sur le bout de ses doigts. De son bec elle attrape une graine et repart. J’ai le cœur à l’arrêt, toutes pensées suspendues. Un autre oiseau s’approche. Il se sert et repart. Cela dure à peine une seconde mais cette seconde me bouleverse. Peut-être que cette fille a un secret pour attirer ainsi les oiseaux. Au parc, les mésanges ne s’approchent jamais de moi ; elles sont sauvages et c’est bien normal. Avec cette fille, c’est différent. Je ne sais par quel mystère elles lui font confiance. Elle a dû mettre des années pour gagner cette seconde de contact. Quel contact il me reste, à moi, alors que plus personne ne me prend par la main dans un parc ? »
« Je m’appelle Bastien Fontaine, j’ai 41 ans et je suis inspecteur du travail. Mon métier consiste à faire respecter le Code du travail dans les entreprises. Nos bureaux sont situés à Villeurbanne dans un immeuble dont la moquette ne s’est jamais remise du passage à l’euro. J’ai trois collègues, Guilaine, Eric et Ludivine, à qui je n’avais guère l’habitude de parler avant de me faire plaquer, mais depuis je fais des efforts pour ne pas rompre tout lien avec le grand brocoli de l’espère humaine. »
« Inspecteur du travail, c’est un métier solitaire, quelque chose entre shérif et assistant sociale – au vu de la flotte de véhicules qu’on met à notre disposition, je pencherais plutôt pour la seconde proposition. »
« La bouquinerie était l’endroit idéal pour oublier le monde extérieur. Son rayon préféré était celui de la poésie. Son rite consistait à prendre un recueil et à lire un poème au hasard. Elle appelait ça jouer à pioche-poème. »
« Maïa passa à la caisse, acheta le recueil, le mit dans son sac et sortit. On a toujours du baume au cœur quand on vient d’acheter un livre. Elle se sentait maintenant d’attaque pour appeler Jules. »
« Passer une frontière est bien plus facile que d’avouer ses sentiments. »
Publié dans la collection « littérature intérieure » chez Bayard, ce livre n’est pas de la fiction mais le récit réel d’un événement dans la vie de l’autrice dont elle partage ses réflexions.
Plutôt court, elle parle dans ces 138 pages d’un « petit tas d’ordures » qu’elle récupère sur un trottoir de Paris lors d’un de ses joggings. Autour de cet amas de papiers, elle aborde la notion de valeur mais aussi la cupidité et l’intimité. Elle interroge sur la différence entre déchet et archive.
Son grand-père était chiffonnier ou biffin. Il ramassait, plus par passion que par nécessité, des objets, du papier, de la ferraille.
Elle est en train d’effectuer un tri chez elle pour déménager, mais elle n’hésite pas à accueillir ce « petit tas d’ordures » chez elle. Elle le sauve du regard d’autrui et lui rend un peu de son intimité. Relative puisque dans la deuxième partie du livre elle fait l’inventaire du « petit tas d’ordures », le trie et le classe comme une archiviste. Elle imagine alors la femme qui a abandonné ce « petit tas d’ordures » composé d’un ticket PMU, de photos, d’un livre, d’un billet de bus, d’ordonnances médicales.
Elle évoque aussi la collection de déchets ramassés lors de la tournée du camion-poubelle par Molina à New York : « Il en découle un trésor composé de déchets intemporels disséminés. Une anthologie qui prête autant à rire qu’à songer. »
« Qui décide de ce qui a de la valeur ? » Tout cela est relatif à l’époque, à l’investissement sentimental qu’on donne aux choses. Elle remarque également qu’il suffit qu’on se sente dépossédé de quelque chose qu’on ne voulait plus, pour désirer à nouveau cet objet.
Dans la rencontre en ligne du 28 mai, « Un Endroit où aller », Gaëlle Obiégly a dit qu’elle a écrit ce livre rapidement, dans une sorte de fièvre.
Ce récit intime a touché des lecteurs du jury du Prix Orange du Livre 2024, puisqu’il figure parmi les 5 finalistes. Pour ma part je n’ai pas réussi à m’attacher à ce « petit tas d’ordures ». Certes la réflexion sur la valeur est intéressante mais c’est un livre peut-être trop intime, lié au ressenti de l’autrice, pour que j’y ressente une universalité et soit touchée. J’avoue avoir été dérangée par certains propos notamment le fait de se débarrasser d’un embryon que je ne placerais pas au même niveau qu’un objet. Bref ce ne sera pas mon favori pour le prix.
Je remercie La Fondation Orange, Lecteurs.com et Bayard pour la lecture de ce texte.
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Incipit : « Un matin, il devait être 11 heures, je suis sortie non lavée, les cheveux emmêlés sous une casquette, vêtue d’un caleçon long et d’un débardeur. Il faisait frais. L’été avait disparu : les arbres n’avaient plus de feuilles ; les façades étaient au premier plan. Je ne me souviens pas s’il faisait soleil ce jour-là ; je portais des lunettes noires et une casquette à longue visière pour me cacher. Car j’aurais pu croiser deux ou trois connaissances dans ce quartier où j’habitais depuis quatorze ans. »
« Pour faire diversion à un besoin compulsif d’écrire, besoin auquel dorénavant j’essaie de surseoir afin de ne pas me rendre complice de la déforestation, j’avais enfilé mes chaussures de running. »
« Au retour de mon activité sportive qui a consisté en un jogging de trente minutes assorti d’étirements, je suis passée de nouveau près du petit tas d’ordures. Il était intact. Je me suis arrêtée pour le considérer. Il y avait des gens qui attendaient le bus. Ils m’ont regardée avec dégoût plonger mes mains dans ce tas immonde. J’étais agenouillée à ses côtés. Quand j’ai rencontré le petit tas d’ordures, j’étais au bord des larmes, en réalité. Pour un peu, je me serais assisse et j’aurais pleuré. Même si j’ai fait preuve de retenue, je suis restée à genoux auprès de ces débris. Pas très longtemps en définitive. Parce que très vite j’ai pris la décision de recueillir ce petit tas d’ordures, de lui faire une place dans ma maison. »
« Et s’agissant du besoin de fouiller les ordures, est-ce un passion ? Un hobby ? Je ne pense pas que ce soit ça. J’y vois plutôt une phobie, la peur de la mort. Sous le règne de mon ancêtre le ferrailleur, on ne pouvait rien jeter. Il nous l’interdisait. Il inspectait les poubelles. Tout pouvait servir à nouveau. La mort était sans cesse repoussée. C’est une attitude qui m’est étrangère. Moi, à l’inverse, je jouis quand je me défais. Assister à la disparition d’un savon au fil des jours m’apporte de la satisfaction. Et ça peut même aller plus loin, tout dépend de mon équilibre psychique. »
« Les déchets et les archives ont des destinées inverses. Le déchet doit disparaître. L’archive doit être préservée. »
« Je garde ces choses parce qu’elles me servent ou parce qu’elles symbolisent le temps. Cela n’a de valeur que pour moi, c’est sans valeur donc. Sans valeur pour la société. Pourtant, je crains que l’on s’en empare. Et qu’on transforme cela en archives. »
« L’écriture est une mémoire externe. On sort de soi des faits, des impressions, des réflexions pour les archiver. Nous disposons ainsi d’une base de souvenirs. Mais je ne peux pas m’empêcher d’y voir aussi une déchetterie. Je m’explique : l’écriture, la disposition à écrire des phrases, quelle qu’en soit la valeur, plutôt que les garder pour soi, la volonté de publier un écrit, c’est les jeter dans la poubelle publique. Dans mon cas, écrire n’a rien à voir avec le besoin de laisser une trace. Les papiers archivés dans des boîtes, classeurs, valise ne sont pas voués à me survivre ; ils me sont utiles au présent. Ils me servent à réfléchir à toutes sortes de choses. »
« J’ai même éprouvé de la satisfaction, en 2005, à me débarrasser d’un embryon qui prenait de l’importance dans mon ventre. […] Je n’y pense jamais, comme à tout ce dont je me suis débarrassée. »
« D’un côté vous avez ce qui est sans valeur et d’un autre ce qui en a. Je vais lister, plutôt que gloser. Le placenta / le bébé Le déchet / l’archive Que puis-je démontrer à partir de ces exemples ? Qu’il y a toujours un partage pour deux choses semblables entre le sale et le sublime. Entre ce qui est sans valeur et ce qui vaut quelque chose. Entre ce que l’on rejette et ce que l’on chérit. Le grabataire / le nouveau-né Entre ce que l’on élimine et ce que l’on garde. La mauvaise herbe / le lys Entre le réel et la représentation. Ou ce qui existe en vrai et ce qui est fictif. Entre ce que l’on vomit et ce que l’on savoure. Le mousseux / le champagne Ce qui tue / ce qui te soigne Le poison / le médicament »
« Des déchets pour certains, un trésor pour moi. »
« Le petit tas d’ordures constitue, d’une certaine manière, les archives qui manquent au personnage de mon impossible roman. C’est peut-être pour cette raison que j’ai estimé que cela me revenait. »
« Si je me réfère à mon journal intime, il est clair que j’ai projeté sur toi mon propre désir de fuite. »
« Le journal a une pureté qui procède de l’impureté. Il n’y a pas de sujet noble ni de dérisoire dans un journal intime, n’importe quoi peut être livré aux pages du cahier. Il le faut. Tenir une main courante prend du temps mais cela permet aussi d’en conserver l’esprit ; l’esprit du temps. C’est important de déposer les réflexions et les faits, parce que sinon tout s’évapore. Il ne reste rien d’il y a trois jours. Si j’écris chaque jour ce que j’ai vu, en regardant simplement autour de moi, en saisissant ce qui se passe, c’est parce que je sais que tout s’évapore. Si j’écris ce qui se passe en moi quand je regarde une image fixe, un tableau, un film, c’est parce que je sais que mes impressions vont se désintégrer. Mon esprit est plein de déchets. Ce sont les résidus de pensées nées dans la solitude ou dans une conversation. Un peu comme dans notre galaxie où gravitent des millions de déchets. Dans l’infiniment grand, cela représente un problème de sécurité. Tandis qu’à mon échelle, c’est bénin. Inoffensif, mon journal est dur, pourtant. Dur et pas beau. Mais nous n’avons pas à nous demander si c’est laid ou si c’est beau, à vrai dire. Le sentiment d’avoir créé quelque chose qui a de la vie est supérieur à ces deux notions de laid et de beau. Pour moi, c’est le seul critère en matière d’art. Et ce qui a de la vie ne cherche pas à devenir une œuvre d’art, cela advient. Ou pas. »
« Dans les pages qui suivent, je vais redire à peu près la même chose mais autrement. Sans doute le besoin de laisser des traces m’y pousse. »
« Ma collection, ce sont des choses déchues de leur utilité. »
« Dans le petit tas d’ordures, que voit-on ? Presque rien de beau, selon mon goût. N’importe, contrairement à Molina, ce n’est pas parce qu’elles me plaisent que je les conserve, ces ordures. Mais alors pourquoi ? Disons déjà que cela témoigne d’une ouverture d’esprit plutôt que d’un désir de collection. Il s’agit au fond, d’un transfert d’intimité. »
« Les choses témoignant du passé d’une personne ont plus d’importance que celles illustrant son présent. »
« Ma passion du petit tas d’ordures n’a pas duré très longtemps. L’amour a fait place au dégoût puis à l’indifférence. C’est un parcours sentimental assez ordinaire. »
« Dès qu’une chose est déposée sur la chaussée, elle est à tout le monde. Idem avec un texte publié. Que chacun s’en empare. »
« Tous ces gens de la classe ouvrière et de la classe moyenne jouent les revenus obtenus à la sueur de leur front dans l’espoir de devenir riches. Le hasard est aussi illusoire et aussi enivrant que Dieu. Grâce au ticket de PMU, j’ai eu affaire à ces gens qui pratiquent les jeux d’argent. Cette fréquentation est le signe d’un déclassement social. Quand je vivais à Paris, je croisais plutôt des gens qui achetaient du tabac. Dans le 9.3, ce sont les jeux d’argent qui les attirent au bureau de tabac. »
Guillaume se fait quitter par sa compagne de 10 ans de vie commune. Il décide de se reprendre en main et s’inscrit dans une salle de gym où il rencontre Nadia, superbe jeune femme. D’abord méfiante, elle garde ses distances et malgré ses réticences par rapport à la gente masculine, finit par accepter de boire un verre avec lui. L’alcool aidant elle va peu à peu lui dévoiler ses blessures. Vendeuse chez Zara, elle espérait une autre vie en venant faire ses études à Paris. Y a-t-il un déterminisme social ?
Guillaume imagine un stratagème pour qu’elle intègre le job de ses rêves. Il scanne le diplôme d’HEC de son frère Henri et le modifie pour le mettre au nom de Nadia. Henri sera la porte d’entrée pour contacter un cadre de l’entreprise et avoir un entretien d’embauche. Guillaume n’est pas très famille et se sert sans scrupules de son frère et de ses relations.
L’histoire est racontée du point de vue de Guillaume. Il est professeur d’histoire-géographie dans un établissement de la banlieue parisienne. Plutôt désabusé, son métier ne le passionne pas. Mais il s’avère très doué pour mentir, dissimuler et coacher Nadia qui se considère comme une transfuge de classe. Le diplôme d’HEC s’avère être un véritable sésame.
Mais comme dit si bien la 4ème de couverture : « Pour réparer l’injustice, a-t-on le droit à l’imposture ? » L’argent fait-il le bonheur et peut-il tout acheter ? Et la méritocratie dans tout cela ? Vous avez 3h ! [rire]
Il fait écho à un autre roman que j’ai lu récemment « Le rires des autres » d’Emma Tholozan où là aussi il était question des études universitaires qui ne peuvent être poursuivies faute de bourses et qui ne mènent nulle part sinon vers une désillusion. Au bout il y a souvent le chômage et des petits boulots mal payés.
Amaury Barthet se moque des grandes écoles qui n’apprennent rien et permettent l’entre-soi. C’est drôle et l’air de rien, ce premier roman pose beaucoup de questions. On ne sait pas trop jusqu’où va nous mener cette histoire pleine de rebondissements.
Merci aux 68 premières fois pour la découverte de ce primo-romancier !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Au fond, j’avais hâte d’être à la retraite. Je me voyais déjà passer mes vieux jours sur une plage paradisiaque en Thaïlande, occupant l’infinité de mon temps libre à boire des mojitos, à me faire masser, et à nager au milieu des raies mantas. Cette nouvelle vie, tout entière consacrée à l’oisiveté et aux plaisirs simples, me délivrerait enfin de mon asservissement à l’Éducation nationale. Je songeais à ces jours meilleurs en corrigeant les copies de ma classe de terminale. Non, Victor Hugo n’était pas « né à l’âge de deux ans » ; non, la Corée du Nord n’était pas dirigée par le terrible dictateur « King Kong Un » ; et oui, le niveau de culture générale de mes élèves me donnait des envies de démission sans préavis. Professeur depuis huit ans dans un lycée de Bobigny, j’avais depuis longtemps abandonné tout espoir de transmission du savoir. »
« Ses perspectives d’avenir étaient peu enthousiasmantes, pourtant elle les acceptait car elle n’avait pas le choix. Son diplôme – ce document qui certifie moins les compétences que le milieu social d’origine – agissait comme un plafond de verre sur ses ambitions professionnelles. Pour elle, l’histoire était déjà écrite, elle enchaînerait les jobs abrutissants pendant 172 trimestres pour finalement toucher une retraite équivalente au Smic de la Roumanie. Mes collègues syndiqués y voyaient certainement un capitalisme inhumain, mon frère une inévitable sélection naturelle, et moi-même, je ne savais plus très bien ce qu’il fallait en penser. »
« Je refermai l’ouvrage. Que fallait-il en conclure ? Tout simplement que pour Nadia et moi, il n’y avait rien à espérer. Toute notre vie, nous serions estampillés comme des étudiants de fac, et toute la sienne, Henri serait reconnu comme un brillant HEC. Le diplôme nous avait marqués au fer rouge. »
Fleurianne, la quarantaine, se plonge dans les cartons de photos et de lettres de son père décédé. Elle descend régulièrement dans sa cave et ouvre boîte après boîte la mémoire familiale. De façon assez chronologique, elle retrace l’histoire d’abord de ses grands-parents en 1935, puis de ses parents, Madeleine et Jean et enfin de sa sœur Apolline dite Nine et d’elle-même Fleurianne dite Fleur.
Une sorte d’arbre pousse dans la cave qui représente le poids de son héritage familial, des secrets enfouis ou présents sous ses yeux dans ces documents. Un récit intime, tout en introspection, qui raconte une famille dysfonctionnelle dont le souci premier est l’apparence.
Madeleine en épousant Jean accède à un statut social plus élevé alors que Jean affiche une norme souhaitée par ses parents. Il épouse une très belle jeune femme qu’il admire mais il est attiré par les hommes. Véritable tabou, Jean a refoulé son homosexualité pour ne pas jeter la honte sur sa famille. Madeleine après quelques années comprend l’erreur qu’elle a commise mais il est trop tard.
Deux filles naissent de leur union, Nine et Fleur. La première est parfaite et adoré par Jean. La deuxième au contraire est rejetée. On plaint Jean de n’avoir que des filles. Une époque où le patriarcat est présent.
Durant les vacances, Madeleine s’affiche avec ses amants. Les deux sœurs appellent leurs parents par leur prénom. Difficile de grandir entre deux parents obnubilés par leur personne. Elles devront à un moment donné partir, se couper de « l’emprise » de leurs parents toxiques pour pouvoir vivre tout simplement leur vie, sans parler de s’épanouir.
Je reconnais une qualité d’écriture à l’autrice de ce premier roman autobiographique cependant le sujet m’a paru trop intime, le « je » m’a perturbée renforçant le sentiment d’étouffement de cette famille. Un livre bien sombre même s’il parle de résilience. J’espère lire un second roman, sur un sujet différent, car la plume est très belle.
Merci Babelio et Le Cherche Midi pour cette découverte
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Incipit : « Ma première rencontre avec la sexualité fut la découverte vers 8 ans d’une cassette vidéo érotique dans le lecteur du salon. Un jeune homme (un jardinier dans mon souvenir) y était le centre d’intérêt exclusif d’un monsieur plus âgé et élégamment vêtu. Intriguée, je m’enquis de la chose auprès de Jean (mon père, je ne le répéterai pas, lecteur), avide de vérifier comment deux hommes pouvaient bien faire l’amour, la cassette VHS ne révélant rien de suffisamment explicite. Il m’expliqua sans attendre et avec une délectation certaine que ça se passait par les fesses, et ne dis pas à ta mère que je t’ai répondu. N’étant pas précoce sur ce sujet, je ne savais pas exactement comment cela se passait entre un homme et une femme non plus, j’en déduisis que la sodomie était la meilleure façon de tomber enceinte jusqu’à ce que, des années plus tard, une amie de ma sœur ait pitié de moi et rétablisse la vérité. »
« Ma cave contient mon enfance et mon adolescence enfermées à double tour. Ce dont je n’ai plus l’usage mis je ne peux jeter s’y entasse, mes souvenirs, vieilles choses recouvertes de poussière comme cette étonnante cassette vidéo. L’écume de ma vie. L’humidité ne réussit pas à tout le monde. Certaines de ces choses se rebellent, moisissent ou s’effritent. Ce mélange d’objets empilés, de bribes de vie accumulées les unes sur les autres me procure un sentiment de trouble. Quand on pousse la porte de ma cave, on pénètre dans ma mémoire. »
« Je ne divague pas complètement, ma sœur aînée et moi avons poussé dans la vase avec un peu de lumière autour. »
« Faire bonne figure fut le mot d’ordre de notre enfance. Le sens de la marche n’était jamais prononcé à voix haute. Mais tout dans l’attitude de Madeleine et, le plus souvent, dans celle de Jean, nous guidait, ma sœur et moi, vers ce triste précepte : les apparences doivent à tout prix être sauvegardées. »
« Je lis ce vaudeville sans y prendre plaisir, comme on dissèque une grenouille en classe de troisième. »
« Implacables, les mots d’Étienne, le camarade de régiment, me reviennent en tête. Quelle horreur pour Jean d’avoir deux filles ! »
« La déception, encore une fille ! A l’évidence, un garçon aurait tout arrangé (pendant quelques mois au moins). »
« Oui, c’est évident, avec le cerisier d’Étienne, les bals tiennent le haut du pavé de mes souvenirs d’enfance. Ma cave serait-elle en train de me manipuler ? De me forcer à me remémorer les bons moments car il y en a eu forcément plein… Mais aucun d’eux n’implique le moindre membre de ma famille. »
« Il valait encore mieux rester tous ensemble à s’enfoncer dans ce bourbier qu’emprunter des chemins séparés. La certitude que Jean ne pourrait pas se remettre d’un divorce était trop forte, nous avons tacitement décidé de sacrifier Madeleine à notre bonheur, pardon, c’est idiot, de sacrifier Madeleine à notre malheur. »
« Je me souviens d’une petite fille qui grandit dans le n’importe quoi, engluée dans le mal-être ambiant, au milieu d’adultes drogués aux calmants, assommés par l’alcool, piégés dans leur vie non vécue, écrasés par leur tristesse. »
« Afin de compenser la démission de mon aînée et de contrôler les pulsion destructrices de Madeleine, mon adolescence ressemble à s’y méprendre à l’existence d’une vieille fille. Ce renoncement ne me coûte guère, je regrette simplement de ne pas sortir les vendredis ou samedis soir. Je trouve des excuses, je suis fatiguée, j’ai mal à la tête, j’utilise le joker de mes hanches branlantes ; à qui peut-on dire : J’ai très envie de venir à ta soirée mais j’ai un peu peur que ma mère ne se foute en l’air en mon absence ? A la place, nous regardons ensemble des films sur TF1, le plus souvent, elle repasse en jetant des coups d’œil à l’écran, l’air absent, puis s’endort sur le canapé et je la transporte dans son lit. Chaque soirée sans drame est une victoire à mon actif. »
« Je suis la fille de mon père en somme, qui tenait à sa souffrance comme à la vie même. »
« Pourquoi Jean ne pourrait-il pas enfin se conduire de manière raisonnable, assumer ce qu’il est, embrasser la vie d’un homosexuel ordinaire ? Le fait qu’il n’affronte pas ses désirs alors que plus personne ne l’en empêche (personne à part les injonctions paternelles périmées, un lavage de cerveau religieux et l’ensemble de son biotope) me peine profondément. Le gâchis de sa vie, ce renoncement à tout plaisir, m’éclabousse de tristesse et, à la fois, il faut bien l’admettre, cela nous arrange. »
« Je garderai de ces mois dans l’ombre un enseignement : la vérité n’existe pas, il ne reste que la mémoire des sentiments. »
Le jury 2024 s’est réuni lundi 13 mai pour voter les 5 finalistes. Nous, les anciens jurés, étions représentés par 2 personnes, Dominique et Lilia. Nous avions établi ensemble un top 5 à défendre. Aucun de notre top 5 n’est finaliste, mais dans notre top 10 on en retrouve 2. La liste finale est représentative de tous les lecteurs, jurés participants. Chacun y trouvera un coup de cœur pour lequel voter.
Dans les romans finalistes, il me reste 2 livres à lire. J’ai beaucoup aimé le roman de Marianne Jaeglé et celui de Kiyémis. J’ai bien aimé celui d’Amina Amerdji, mais moins que son premier roman. Mes avis arrivent bientôt. Pas de chouchou pour l’instant.
Une femme assiste au sauvetage d’un orignal. Elle a l’air perdue et demande si elle peut rester au refuge avec Arden et Jeff. Petit à petit, elle dévoile sa vie avant d’arriver dans cette forêt du Canada. Des crises d’angoisses surgissent régulièrement. Elle sent une boule de tourbe dans sa gorge. Petit à petit, elle semble se reconstruire auprès d’Arden, la femme aux doigts-araignées, pour qui le désir est omniprésent. Jeff, l’homme à l’œil de verre, lui apprend à s’occuper des animaux. Elle fait des rêves étranges. Des coccinelles peuplent l’intérieur de la maison d’Arden.
Ce roman est très poétique. La nature y est un personnage à part entière. D’ailleurs la rivière Babine est souvent nommée comme s’il s’agissait d’une personne. J’ai trouvé le début très prometteur puis je me suis perdue dans les songes du personnage principal. L’évocation de la nature est magnifique. J’ai beaucoup aimé l’écriture, mais ce n’est pas un livre que je défendrai pour faire partie des 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024.
Ce roman fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2024.
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Quand le vent reprend son souffle, l’air se fige au-dessus du lac Petit. La glace soliloque sous le ciel blanc, parfois elle grince des dents, se met à rire et sa mâchoire claque. Sa peau blanche gercée de bleu semble forte et prête à recevoir les baisers ardents du printemps. Il y a d’abord une expiration de brume sur les sapins baumiers, puis le froid bondit d’un bout à l’autre du lac à la manière des chevreuils en fuite. Le chant de la glace rencontre le rire de la sittelle. Les trembles nus se tendent la main, si blancs et lourds d’une neige glacée. Dans la forêt, le pas silencieux des biches alertes, le ventre rond d’une mésange sur une branche tordue, une petite martre baille, dents minuscules et poils hérissés par une couverture de neige fondue tombée d’en haut. Le matin pointe le long de la rivière Babine. »
« Jeff sourit, un sourire tordu. Il dit C’est marrant, avec ses r un peu mâchés, when I asked you where you came from, t’as rien su me répondre et là je te demande où tu vas et tu réponds finalement à ma première question. Il me fait signe de continuer. La rivière Babine, elle, ne s’est pas interrompue. »
« Le rire d’Arden part au galop comme un coyote en fuite. »
« Par la fenêtre, je suis la lisière de la forêt, ou plutôt la cicatrice de la forêt, puisque la route est venue la couper en deux. Nous roulons chez une femme qui a dynamité un barrage de castors sur son terrain. La hausse du niveau d’eau, engendrée par la construction de bois et de boue des mammifères, a déséquilibré la vie de cette femme. L’eau, devenue clandestine, a franchi la frontière invisible du domaine humain. La propriétaire a fermé les yeux sur ce que les castors apporteraient de bon à ses terres. Le cours d’eau gonfle oui, le lit s’élargit, et c’est une aubaine pour la biodiversité, m’explique Jeff, mais l’humain s’en fout de ça, ce qu’on veut, c’est que rien ne bouscule l’ordre de nos choses. Il se racle la gorge. Trois petits sont toujours vivants, l’explosion n’a pas atteint la hutte. Les parents sont en morceaux. J’aimerais lui dire qu’il peut pleurer devant moi, que de toute façon je suis du côté de l’œil qui ne pleure pas, je ne verrai rien. Nous roulons à la rencontre d’une femme qui parle l’explosif. Bombarderions-nous le niveau de la mer, les tempêtes et la chaleur, si nous le pouvions ? Nous ne parlons pas, parce que les mots pour décrire ce que nous ressentons sur cette route sont laids, vulgaires et violents. Il nous faut garder de la douceur et de la force pour une portée orpheline dont le monde s’est effondré. Arden est déjà là. C’est elle qui parle avec la femme aux explosifs. On n’entend pas ce qu’elles se disent, la femme nous a simplement adressé un mouvement de menton. Jeff n’a pas dit bonjour, j’ai hoché la tête. Arden a déjà récupéré les petits, chacun dans une caisse de transport. Nous les calons à mes pieds dans le camion. Il faut faire vite, les ramener au refuge et les installer ensemble. Limiter le stress. Je demande à Jeff si sans parents les castors sauront instinctivement construire une hutte, se nourrir, préparer l’hiver. Il dit oui. Il dit juste oui. Après tout ce temps passé à chercher les mots jutes, finalement face à la cruauté de l’humain, se taire reste peut-être la meilleure chose à faire. »
J’ai mis un peu de temps à entrer dans l’histoire du fait de la multitude de personnages, mais ensuite je l’ai dévoré.
Ce premier roman nous plonge dans le quotidien des urgences d’un hôpital de banlieue parisienne, à Villedeuil. Il y a Jean-Claude, chirurgien, qui y a fait toute sa carrière. Aimée, jeune interne en stage et qui connaît par ailleurs Jean-Claude. Laetitia, une jeune infirmière qui tient l’accueil des urgences. Elle vit avec Kamel, tout juste diplômé et en recherche désespérément de son premier emploi. Ils ont grandi à Villedeuil et n’imaginent pas vivre ailleurs. Fabrice est médecin au SAMU, bientôt père et il fuit ce rôle.
L’autrice nous fait entrer dans la vie de chacun de ses personnages, avec ses rêves, ses doutes, ses états d’âme, ses désillusions. Le personnage qui m’a le plus plu est celui d’Aimée. Fragile, elle essaie d’oublier Arnaud, le fils de Jean-Claude qui a disparu du jour au lendemain. Tout bascule vers la fin de l’année, lorsqu’un médecin est en arrêt et qu’il n’y a personne pour le remplacer. Aimée va se retrouver seule à gérer les urgences sans superviseur.
Ce roman dénonce le manque de moyen des hôpitaux et salue le courage des personnels soignants. Cette histoire peut faire froid dans le dos, mais elle est très certainement proche de la réalité. Claire Vesin est elle-même médecin, cardiologue pour être précise.
Les chapitres alternent entre les protagonistes et offrent différents points de vue. Construit avec des phrases courtes, ce roman noir social est difficile à lâcher tant on s’attache aux personnages. Un premier roman efficace et qui sonne juste !
« Blanches » fait partie de la sélection du Prix Orange du Livre 2024.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Il n’est pas encore dix heures, et des gouttes de sueur coulent déjà le long de ses flancs. Trente-quatre degrés sont prévus aujourd’hui ; elle a ouvert les deux fenêtres de l’appartement, mais l’air reste immobile, comme figé. Aimée lit une nouvelle fois le SMS d’Arnaud. »
« Laetitia était un peu jeune pour tenir l’accueil. Elle n’avait pas choisi ce poste, il était vacant depuis des mois quand elle avait demandé à changer de service. Elle aurait pris n’importe quoi plutôt que de continuer à travailler en gériatrie. Quand elle repensait à ses deux années là-bas juste après son diplôme, elle en arrivait à douter de ses souvenirs. Elle avait tenté d’oublier. Ne lui restaient que des images glaçantes, figées dans sa mémoire. […] Il fallait courir sans cesse, prendre les tensions, distribuer les médicaments, retourner une patiente pour la toilette, faire avaler le repas mixé, changer les draps, asseoir au fauteuil les plus vaillants, et tout cela avant midi pour les vingt-trois malades de l’unité. Au moins, aux urgences, elle ne voyait les patients que cinq minutes. Elle n’avait même pas besoin de les regarder dans les yeux : ils étaient plus faciles à oublier. D’ailleurs elle dormait mieux depuis qu’elle travaillait ici. »
J’avais découvert Isabelle Boissard grâce à la sélection des 68 premières fois pour son premier roman « La fille que ma mère imaginait ». Je retrouve avec plaisir la plume originale et humoristique de l’autrice.
Elle nous raconte l’histoire de Camille, 52 ans, revenant à Paris pour voir ses amis et organiser une fête d’anniversaire surprise à Bianca, l’amoureuse de son meilleur ami, Christophe. Ce dernier a tout prévu pour essayer de redonner le sourire à Camille. Son mari vient de la quitter pour une autre femme, une Danoise. Leurs deux filles sont grandes. Elle ne travaille pas. Elle a suivi son mari à l’étranger. Elle est une conjointe d’expatrié. Elle se retrouve à se questionner sur sa vie et son futur.
Elle dégomme les travers de notre société. Tout le monde en prend pour son grade, enfin surtout les Bobos. Camille évolue dans un entourage qui n’a pas de problèmes financiers. Chacun affiche son bonheur sur Instagram. Ce réseau social est le fléau de nos vies d’après Camille. Il y a de nombreuses formules à l’encontre d’Instagram. Isabelle Boissard a le sens de la formule qui fait mouche !
Un chapitre représente une journée et une célébration est indiquée pour ce jour. Exemple : « Lundi 26 avril Journée de la secrétaire au Nicaragua ». Les journées sont découpées en fragments et alternent avec des citations. Sans oublier la Nicorette, qu’elle prend régulièrement. Camille essaye d’arrêt de fumer. Elle a une mauvaise toux et doit consulter. Son séjour à Paris est l’occasion de passer quelques examens médicaux à reculons. Elle revoit de nombreux amis qui l’accompagnent dans ses démarches et réflexions. Il y a même de l’amour dans l’air, mais chut je ne vous en dévoile pas davantage.
Camille est drôle, pratique l’autodérision, philosophe aussi, dit les choses comme elle le pense aux lecteurs et c’est savoureux.
Après Paris, elle nous emmène en Bretagne, à Saint-Astres, au bord de la mer où réside le père de Bianca pour organiser l’anniversaire surprise. Elle y rencontre diverses personnes et une chienne qui l’aident à se reconstruire.
Merci à Babelio et Les Avrils pour cet excellent moment de lecture !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Dimanche 18 avril Journée internationale des monuments et des sites – A l’heure du consentement, est-ce bien raisonnable de prendre quelqu’un par surprise en lui organisant son anniversaire ? Il m’a répondu qu’elle en rêvait. Elle lui en avait organisé un, ça devait forcément dire qu’elle en voulait un elle aussi, d’anniversaire surprise. »
« Vraiment c’est le problème avec les réseaux sociaux, on se compare à trop haut, trop brillant, mieux vaut regarder un abat-jour droit dans les yeux que de fixer le soleil, ça fait moins mal aux yeux. Nicorette. »
« Sœur Emmanuelle aimait demander aux gens qu’elle rencontrait : – Et toi, tu fais quoi pour les autres ? Réponse probablement la plus charitable : – Je ne les fais pas chier. »
« Instagram tue Instagram nuit gravement à votre santé et à celle de votre entourage Instagram rend jaloux et provoque des passages dépressifs Instagram rend narcissique Votre médecin ou votre pharmacien ne peut pas vous aider à arrêter Protégez les enfants : ne leur faites pas respirer votre Instagram Instagram crée une forte dépendance, ne commencez pas Arrêter Instagram réduit les risques de comparaisons mortelles Instagram peut entraîner une mort lente et douloureuse Il n’y a pas de numéro de téléphone pour vous aider à arrêter Instagram réduit votre temps de vie Instagram contient de l’ego, du narcissisme, du bien-être, du consumérisme, du formatage et du cyanure de divertissement Fumer augmente les risques d’Instagram Existe-t-il des Nicorette pour se sevrer des réseaux ? * Les avertissements seraient accompagnés de photos de personnes déprimées sur leur canapé, téléphone à la main, et pourquoi pas d’enfants à la recherche du regard de leurs parents. »
« Alors pour la journée internationale de la terre nourricière, qu’on pourrait colorer de Elephant’s breath ou Mole’s breath, notre Nouffe veut nous alerter. Elle nous supplie, elle nous conjure d’arrêter de consommer à tort et à travers. Elle rappelle que le bonheur, ce n’est pas de posséder une grosse voiture. Elle philosophe et pose la question : honnêtement, quel produit changerait votre vie ? Elle précise et reformule : quel produit changerait VRAIMENT votre vie ? Moi je répondrais bien un sac Isabel Marant, des bottines La Gardiane, une crème anti-rides La Mer, mais j’avale ma salive. Elle a raison, ça ne changerait pas vraiment ma vie. Elle a dû faire latin en option la Nouffe parce qu’elle enfonce le clou à coups de locution latine : aujourd’hui, on voudrait tout hic et nunc – qui ne sont pas des noms de cochons d’Inde d’un quelconque Disney, non, hic et nunc, ça veut dire « tout et tout de suite ». Elle finit sa publication en nous implorant de ne pas nous rendre dans les centres commerciaux, mais plutôt en forêt. En tout cas, elle, elle y sera, avec son amoureux et ses bottes en plastique Hunter à 200 boules et son bonnet mi-alpaga mi-poils de chèvres élevés en plein air et son pardessus Agnès A, parce qu’il n’y a pas de planète B. Et comme à son habitude du samedi, elle nous conseille un livre, aujourd’hui, c’est relire Giono et ressentir la mélodie du monde. Rien que ça. * Instagram, c’est un putain de Jokari. Je suis une balle en caoutchouc attachée à un socle par un élastique qui, après avoir été frappée, revient. Instarissable. »
Ce roman est construit en 3 parties avec des chapitres courts qui s’enchaînent. On suit la vie d’un homme, Eric Kherson que son entourage perçoit comme quelqu’un d’absent de lui-même et des autres. Une sorte de mélancolie le caractérise. Il fuit, se sent en décalage.
Il est divorcé. Son fils vit avec son ex-femme. Il le voit peu et le regrette mais ne fait rien pour changer les choses. Sa relation avec sa mère est compliquée. Il sent qu’elle lui reproche la mort de son père. Peu à peu l’auteur dévoile le passé de son personnage principal et les choix qui ont orienté sa vie.
Éric a gravi les échelons de l’entreprise Décathlon. Une ancienne camarade de lycée le contacte via un groupe Facebook pour lui proposer de travailler avec elle. Amélie Mortiers est directrice de cabinet du secrétaire d’État au Commerce extérieur. Ils partent à Séoul pour défendre la candidature de la France pour l’implantation d’une entreprise coréenne à Mulhouse. Sur place rien ne se passe comme prévu. Éric y découvre le concept Happy Life qui organise de faux enterrements. Éric rédige son épitaphe et une notice biographique, puis il pose pour la photo de son cadre mortuaire. Il s’allonge ensuite dans son cercueil. Le couvercle est fermé et l’expérience peut commencer. Éric en ressort changé et sa vie également.
On a tous envie de changer de vie, de faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire, de faire une expérience unique, d’être heureux. Les lecteurs pourront facilement s’identifier à cet homme.
J’aime beaucoup la plume de David Foenkinos. Il a le sens de la formule et de belles analogies entre le roman et la vie. Il a une bienveillance pour son personnage qui fait du bien. C’est un écrivain généreux avec des histoires humaines. Ce livre a un côté feelgood tout en nous amenant à la réflexion. J’ai dévoré ce roman et je vous le recommande si vous voulez passer un bon moment de lecture.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Éric Kherson appréhendait toujours de prendre l’avion. Il dormait en général assez mal la veille du voyage, se laissant dériver vers les pires scénarios possibles, imaginant tout ce qu’il laisserait derrière lui après sa mort violente dans un crash. Mais le désir d’ailleurs demeurait plus fort que la peur, dans ce combat incessant entre nos pulsions et nos frayeurs. »
« La fuite avait été une sorte de remède. Il s’était alors offert l’illusion d’être la première page d’un roman. »
« Il n’avait pourtant jamais cessé d’éprouver un sentiment de culpabilité. Une amie lui avait dit un jour : « Éric, ne te reproche rien. Tu sais, nous sommes tous coupables de quelque chose. » Il avait été surpris par cette affirmation. Elle tentait d’atténuer ainsi sa douleur, bien sûr. A l’en croire, aucune destinée humaine n’était à l’abri des mauvais choix. »
« La relation avec son fils était bien trop épisodique ; parfois, il lui semblait manquer des étapes de son évolution, un peu comme on ne saisirait pas vraiment le sens d’un roman dont on sauterait trop de pages. »
« Eric avait bien retenu l’essentiel : il devait paraître enthousiaste, savoir accueillir le moindre contrat avec une joie sans mélange. Mais, pour un homme qui n’a plus vraiment l’habitude d’afficher le bonheur sur son visage, ce n’était pas chose aisée. Il lui arrivait parfois de déclencher un sourire à un moment peu opportun, comme quelqu’un qui ne maîtriserait pas tout à fait un véhicule fraîchement acheté. »