La mémoire délavée / Nathacha Appanah

Dans ce livre, l’autrice s’interroge sur sa famille, notamment ses arrière-arrière-grands-parents partis d’Inde pour travailler dans les champs de canne à sucre de l’Île Maurice. Ses trisaïeuls sont venus remplacer les esclaves. Un ouvrage poétique et foisonnant de questions.

L’incipit s’ouvre par un vol d’étourneaux. Des photos et documents sont insérés entre les pages de ce récit intime. Elle essaie de reconstituer l’arrivée de sa famille sur l’île, leurs conditions de vie. Elle s’appuie sur les souvenirs de ses grands-parents et comble les blancs comme lorsqu’elle écrit des romans.

Les thèmes abordés sont la transmission, l’immigration, l’identité, l’exil, les effets de la colonisation, la condition sociale. Elle évoque notamment la pression de réussite que ses parents ont fait peser sur elle. Ils voulaient échapper à la condition de leurs parents et grands-parents. Ce statut de « dominé » s’est transmis de génération en génération.

Un essai passionnant, magnifiquement écrit et qui me permet de cocher la case « un auteur de l’hémisphère sud » du challenge de l’hiver VLEEL !

Cet ouvrage a reçu le prix de l’essai des Écrivains du Sud 2023.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Quand revient le temps des étourneaux qui se déploient dans le ciel pour dessiner des figures liquides et mouvantes, je vois gonfler et se former une dame-jeanne.
Puis un chapeau épais qui lentement se mue en voile qui bat au vent, s’éloigne et disparaît. J’essaie de décrypter le ballet des étourneaux comme je décrypterais un rébus, en espérant que chaque tableau soit un mot, et, mis bout à bout, ces mots forment une phrase et soudain, cette phrase serait ma première, mon évidence. »

« Quand soudain, d’un arbre sur le quai, ils surgissent et ce surgissement ressemble à une déflagration silencieuse, on pourrait croire que le feuillage a explosé. A quoi ressemble le destin de ceux qui migrent, est-ce que ça explose bruyamment ou ça implose intimement ? »

« Quand revient le temps des étourneaux, mon visage est souvent levé vers le ciel crépuscule dans l’illusion d’y apercevoir avec clarté et sincérité mon propre récit de migration, d’y lire le début, la beauté, l’intention, la forme et le secret. Ce n’est pas la voile d’un bateau, ce sont juste des étourneaux et c’est beau, aussi, juste des étourneaux. »

« Ce n’est pas un début ni le début mais ça commence comme ça :
Il y a trois fiches aux archives de l’immigration indienne à l’institut Mahatma Gandhi, à l’île Maurice. Ce sont celles de mes trisaïeuls et de leur fils, mon arrière-arrière-grand-père. Elles attestent de leur arrivée à Port-Louis, capitale de l’île qui est alors une colonie britannique, le 1er août 1872. Un peu plus d’un siècle avant ma naissance ou à peine un siècle avant ma naissance, je ne sais pas peser le temps qui me sépare d’eux. Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ?
Ils étaient des engagés indiens, des coolies comme on disait, et avaient quitté leur village indien de Rangapalle, dans le district de Visakhapatnam dans l’État de l’Andhra Pradesh. Sur le port de Madras, aujourd’hui Chennai, ils ont embarqué sur un bateau appelé John Allan et leur traversée a duré à peu près sept semaines. »

« Cela me permettrait aussi de croire à un ancêtre dont l’image était différente de celle qu’on nous montrait à l’école : un homme naïf, poussé par la misère, qui soulève rocher après rocher en vain, un homme qui trime, un homme qui pleure, un homme nostalgique de sa terre natale. »

« Mon esprit les a lavés, ces ancêtres, essuyé leurs visages, coiffé leurs cheveux, habillés de vêtements propres, éloignés des cales de bateaux et de la perspective du labeur quotidien des champs de canne. C’est une image presque proprette. C’est une mémoire délavée. »

« Je me demande combien il faut de générations pour qu’une peur disparaisse des mémoires. »

« La roche cari ne me manque pas, j’ai un hachoir électrique qui fait parfaitement l’affaire chez moi mais il a certains choix que je regrette. »

« Voilà un autre effet de la vie des plantations coloniales, de la vie de dominé. On finit par croire que non seulement sa langue maternelle est inférieure, mais que, dans certains domaines, ses dieux ancestraux le sont aussi… »

Le ciel en sa fureur / Adeline Fleury

Dans un village en Normandie, des événements étranges ont lieu : une pluie de grenouilles s’abat sur le lotissement, des animaux sont retrouvés morts ou mutilés dans les fermes. Julia et Stéphane, deux femmes arrivées de la ville pour fuir quelque chose, s’interrogent sur ces phénomènes. Les habitants parlent d’enfant-fée, de fantômes, de choses irrationnelles. Le suspense monte tout au long du livre. Une ambiance prenante et mystérieuse plane sur ce roman. Faut-il croire ces légendes ? Y a-t-il une explication rationnelle à ces phénomènes ?

Des histoires du passé, des secrets remontent à la surface. Notamment la mort de Jojo, le fils de la Vieille, la rebouteuse du village. Le roman plonge les lecteurs dans les légendes et l’intimité des maisons, des fermes.

Julia est vétérinaire et Stéphane maréchal-ferrant. Elles sont au contact des animaux. Les animaux, eux aussi, sont effrayés, agités, comme les habitants. Ils sentent un danger rôder. Tout est décrit par les sens et donne une puissance aux scènes.

Voici un roman mené de main de maître, bien construit et écrit avec une très belle plume. L’atmosphère est très réussie. J’ai été totalement happée par cette histoire. Je l’ai dévoré afin d’en connaître les tenants et les aboutissants. Il a des allures de thriller ou polar. Des éléments sont dévoilés au fur et à mesure. Le suspense est maintenu jusque vers la fin. Un roman qui fait écho aux contes lus par l’autrice durant sa jeunesse mais aussi au réalisme magique des auteurs sud-américains.

Un coup de cœur de cette rentrée littéraire d’hiver qui fait également partie de mes lectures pour le Prix Orange du Livre 2024.

Et vous avez-vous été envoûtés par la plume d’Adeline Fleury ? ou vous laisserez-vous envoûter ?

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La menace vient toujours du ciel. Ceux du lotissement le savent. Ils ont abandonné leurs activités dominicales et regardent en l’air, alertés par des coassements gras, épais et discontinus. Pourtant, ce n’est pas la saison des crapauds, en ce début d’hiver. C’est en mars qu’ils sortent de leur hibernation et en avril que démarre la saison des amours, la proximité des marécages justifiant parfois que les batraciens envahissent les jardins de ceux du lotissement. Ceux du lotissement ne connaissent pas la nature. Ce matin glacé, les gosses sont sortis tôt, réveillés par ces coassements qui ressemblaient à des grognements. »

« Le lotissement protège, englobe et enferme à la fois. »

« De gros crapauds bondissent des bosquets, des centaines de batraciens affolés et baveux, ils chargent les enfants qui hurlent de peur et se réfugient chez eux, les crapauds s’écrasent contre les portes et les baies vitrées. Des petites grenouilles brunes tombent du ciel. Ceux du lotissement ferment leurs volets bordeaux, ceux du lotissement sont terrorisés. Le corps de l’enfant du pavillon numéro 13 gît au milieu des feuillages, secoué de spasmes, couvert d’un liquide visqueux. L’assaut des crapauds ne dure qu’une dizaine de minutes, peut-être même pas plus de cinq minutes, mais semble une éternité à ceux du lotissement. La mère épouvantée de la fille du pavillon numéro 13 n’arrive pas à déverrouiller la porte de l’entrée, des morceaux de crapauds bloquent la clenche.
Les pluies de crapauds annoncent l’apocalypse. Certains ont lu ça dans la Bible. La pluie de grenouilles figure en second sur la liste des dix plaies d’Égypte qui, selon l’Exode, ont été infligées par Dieu à l’Égypte pour libérer son peuple prisonnier. Les gendarmes et pompiers ne tardent pas à arriver à la zone pavillonnaire, ils ne viennent jamais ici car d’habitude il ne s’y passe rien. »

« Seulement ici personne n’accepte l’idée du suicide, le suicide est l’arme des faibles, pense-t-on dans les chaumières. On préfère encore croire aux fantômes et aux fées maléfiques pour expliquer certaines morts brutales plutôt qu’au désespoir des vivants. Les histoires de fées, ça permet d’enrober de merveilleux les vérités que l’on ne veut pas affronter. »

« Quoi qu’il arrive elles sont liées, quoi qu’il arrive elles restent ensemble. Elles ignorent ce qui se trame dans cette maison, dans ce village où tout leur est hostile, de plus en plus hostile. Julia pense au dicton que la Vieille lui répète souvent : « Qui se fait bête le loup mange. » Elles sont les bêtes, reste à savoir qui est le prédateur. Elles se dévisagent et leurs yeux semblent dire que si elles s’en sortent elles partiront loin de cette campagne où les fées maléfiques rendent les gens fous. »

« Cette terre normande est parcourue d’ondes étranges, d’énergies contradictoires qui fragilisent les nouveaux arrivants, les secouent, font vaciller leur rationalité. Depuis leur arrivée au village. Les deux anciennes citadines ont du mal à comprendre comment des gens aussi ancrés dans la terre peuvent être autant attachés à tous ces contes et légendes fantasmagoriques. Cela doit avoir quelque chose à faire avec la mort. Les superstitions entourant les fantômes sont bien plus commodes à se représenter que la réalité de la finitude et de sa pourriture. »

Le rire des autres / Emma Tholozan

Voici un premier roman drôle qui permet de sortir un peu des lectures moroses de cette rentrée littéraire d’hiver.

Anna, diplômée en philosophie, cherche du travail. Après un passage par Pôle Emploi, elle est envoyée sur un plateau de télévision d’une grande chaîne, pour chauffer le public et lui indiquer quand rire ou applaudir. Elle travaille avec Sandrine, chargée de placer le public à son arrivée dans le studio, les vieux et moches en haut ou sur les côtés pour qu’ils ne soient pas visibles des caméras.

Sa copine Sophie lui demande de l’aider à réviser pour passer son CAPES afin de devenir prof de philo. Son père lui fait des crêpes en réponse à tous ses problèmes.

Elle rencontre Lulu (Charles-Lucien). Ils tombent amoureux. Pour gagner sa vie il répare des objets. Il s’installe dans le studio d’Anna et ils filent le parfait amour jusqu’à ce que Lulu commence à vomir des billets de 20€. Anna est d’abord inquiète pour la santé de Lulu. Puis elle se laisse emporter par la fièvre de l’argent.

L’autrice brosse de nombreux portraits de personnages. L’histoire est totalement invraisemblable mais surtout très drôle et pose l’air de rien quelques questions sur notre rapport à l’argent, à la consommation, à l’autre, à la société, au monde. Un peu de philosophie est parsemé dans ces pages. L’écriture est fluide et vive. C’est frais et léger. Un roman qui se lit facilement et ménage le suspense sur l’issue de cette histoire à multiples rebondissements.

Un roman lu dans le cadre du Prix Orange 2024.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’était l’époque où je cherchais du travail. Ou, plutôt, le moment où j’en ai trouvé un. Avec l’arrêt des études, plus de bourse. Sitôt mon diplôme récupéré, je m’étais dirigée vers Pôle emploi. Sans réfléchir. J’avais suivi la cohorte. Tout le monde savait que c’était un passage obligé après le master. »

« Entre-temps, j’avais terminé ma période d’essai. Marjorie m’avait appelée un soir. Elle était à deux cents volts. Elle criait presque au téléphone. « Ils vous gardent, ils vous gardent ! » J’avais l’impression d’être un de ces vieux chiens de la SPA que des propriétaires pouvaient ramener s’ils les trouvaient trop méchants. Les RH de l’émission lui avaient confié que je n’étais pas le boute-en-train de l’année, mais que je m’acquittais correctement de ma tâche, je pouvais donc rester. Marjorie mettait tellement de dynamisme dans son discours, elle employait tellement de superlatifs qu’elle a bien failli me convaincre que j’avais obtenu un travail formidable. »

« – Un team building, c’est pour souder les liens entre collègues. Tu vas voir, c’est super. C’est très important pour la cohésion de l’équipe.
– Attends, ils nous forcent déjà à passer huit heures par jour ensemble, ils ne peuvent pas en plus nous obliger à nous apprécier. »

« Vers deux heures du matin, mon téléphone a vibré. J’ai essayé de l’ignorer, mais l’appel était insistant. J’ai décroché et entendu la voix de Sophie, paniquée :
– Pourquoi Dieu existe ?
– T’as pas une question plus vaste au milieu de la nuit ?
– Chez Descartes, pardon, je suis en plein dans les Méditations. La première preuve, je crois que j’ai compris, mais pas la deuxième, avec l’argument ontologique.
– En fait, c’est plutôt un argument ontologico-axiologique, tu vois, parce qu’il part du présupposé de la plus grande valeur de l’existence sur l’inexistence. Grosso modo, c’est mieux d’être que de ne pas être, et comme Dieu est parfait, il est forcément.
– Aaaaah, OK. Et tout ça pour qu’il soit tué chez Nietzsche après ?
– Ouais, pas de bol, hein… Et chez Deleuze, c’est un homard à double pince, je te dis pas la déchéance…
– Quoi ? T’es sérieuse ?
– Écoute, le mieux, c’est que t’évites de parler de Dieu dans ta copie, OK ? »

La danseuse / Patrick Modiano

Voici un court roman de moins de 100 pages, lu en moins de 2h, qui fut une belle parenthèse dans ma semaine. Une écriture en apparence simple mais qui reflète le talent de l’écrivain : dire beaucoup en peu de mots. Élégance et poésie me viennent à l’esprit après cette lecture.

Le narrateur, aujourd’hui âgé, se souvient d’une période de sa vie où jeune homme, il arrivait à Paris dans les années 60 pour s’y installer. On sent qu’il a des problèmes de mémoire. Il rencontre par hasard un homme qu’il pense être Serge Verzini et les souvenirs affleurent.

On bascule alors dans le passé lors de son arrivée à Paris. Il se présente comme parolier. Il est jeune et se cherche encore. Il rencontre « la danseuse », une jeune femme qui est effectivement danseuse. Il l’accompagne à ses cours de danse au studio Wacker avec Boris Kniaseff. Tout le long du livre, les lecteurs les accompagnent dans leurs trajets dans Paris.

D’autres personnages gravitent autour de la danseuse : un ami, son fils et Serge Verzini. Cet homme, plus âgé, assez mystérieux, est une sorte de protecteur pour la danseuse. C’est lui qui les loge dans des appartements. Il possède également un cabaret dans lequel ils se retrouvent.

Peu à peu il dévoile des éléments de la vie de la danseuse, de son passé. Un portrait de femme s’ébauche lentement. Tout est en retenu et dans une sorte de lenteur. On est comme suspendu dans le temps. J’ai trouvé ce roman très apaisant. Un petit bijou de délicatesse.

J’ai ressenti des odeurs, des lumières, des ambiances, de la nostalgie. Il y a un joli parallèle entre la danse et l’écriture. Il s’agit d’une très belle lecture de la rentrée littéraire 2023 que je vous recommande, un incontournable pour moi. Pour rappel, il a reçu, entre autres, le prix Nobel de littérature en 2014. Oui je sais pour certains ce n’est pas un gage de qualité !

L’avez-vous lu ? Avez-vous aussi été sous le charme de la plume de Patrick Modiano ?

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Brune ? Non. Plutôt châtain foncé avec des yeux noirs. Elle est la seule dont on pourrait retrouver des photos. Les autres, sauf le petit Pierre, leurs visages se sont estompés avec le temps. D’ailleurs, c’était un temps où l’on prenait moins de photos qu’aujourd’hui.
Et pourtant certains détails demeurent assez présents. Il faudrait en faire une liste. Mais il serait très difficile de suivre l’ordre chronologique. Le temps qui a brouillé les visages a gommé aussi les points de repère. Il reste quelques morceaux d’un puzzle, séparés les uns des autres pour toujours. »

« C’était la période la plus incertaine de ma vie. Je n’étais rien. Jour après jour, j’avais l’impression de flotter dans les rues et de ne pas pouvoir me distinguer de ces trottoirs de ces lumières, au point de devenir invisible. Et pourtant j’avais l’exemple de quelqu’un qui pratiquait un art difficile, « très très difficile », comme le répétait Kniaseff avec son accent russe qi léger qu’il me semblait un accent anglais ou viennois. Et je crois bien que l’exemple de la danseuse, sans que j’en aie eu clairement conscience, m’a incité à modifier peu à peu mon comportement et à sortir de cette incertitude et de ce néant qui étaient les miens. »

« Beaucoup plus tard, les hasards de la vie m’ont permis d’apprendre d’autres détails sur Verzini et certains clients de La Boîte à Magie, et même sur le père du petit Pierre. J’y reviendrai peut-être en temps voulu. Dans l’immédiat, je voudrais ne pas m’égarer sur des chemins de traverse, mais suivre une route bien droite qui me permettrait d’y voir plus clair. Il faut marcher à pas comptés pour déjouer le désordre et les pièges de la mémoire. »

« En somme, sa vie antérieure ne l’intéressait plus du tout et elle s’était débarrassée d’elle comme d’une peau morte. Et cela grâce à la danse. Kniaseff avait raison de dire que la danse est une discipline qui vous permet de survivre. »

« Elle marchait au hasard. Elle en avait l’habitude et souvent pour de longs trajets, et même après les cours de danse. Décidément, Kniaseff avait raison : il fallait que le corps s’épuise. »

« Et pourtant, j’étais persuadé, dès cette époque-là, que la littérature était elle aussi un exercice difficile comme la danse, mis sous une autre forme. »

« Avait-elle fait une expérience d’ordre mystique sur les conseils de la doctoresse Péraud qui avait été « un soutien pour elle » ? Elle ne m’avait donné aucun autre détail au sujet de cette femme, et j’avais compris très vite qu’elle ne répondrait pas à mes questions et qu’elle pratiquerait aussi bien l’art de se taire que celui de la danse, ces deux arts ayant, à mon avis, des points communs. »

« Elle s’en est sortie comme elle a pu, a ajouté Verzini. Grâce à la danse. Elle s’est donné une discipline. Et j’ai toujours voulu l’aider dans la mesure de mes moyens. »
Il s’était retourné vers la petite table. Il prenait une à une les feuilles des épreuves de The Glass Is Falling étalées là, dans le désordre, et tâchait de les rassembler.
« C’est un peu comme vous. Je suppose que vous travaillez à cette table sur toutes ces feuilles, parce que vous aussi vous avez besoin d’une discipline. »
J’étais étonné de sa clairvoyance. A croire qu’il m’avait vraiment percé à jour.
Je lui dis : « Je prends exemple sur la danseuse. »

« Qu’étaient devenus la danseuse et Pierre, et ceux que j’avais croisés à la même époque ? Voilà une question que je me posais souvent depuis près de cinquante ans et qui était restée jusque-là sans réponse. Et, soudain, ce 8 janvier 2023, il me sembla que cela n’avait plus aucune importance. Ni la danseuse ni Pierre n’appartenait au passé mais à un présent éternel.
Je croyais que leur souvenir me venait comme la lumière vous vient d’une étoile morte il y a mille ans, selon les mots d’un poète. Mais non. Il n’y avait pas de passé, ni d’étoile morte, ni d’années-lumière qui vous séparent à jamais les uns des autres, mais ce présent éternel. »

Les lauréats du Prix VLEEL 2023

Voici les résultats de cette 4ème édition du Prix VLEEL – Varions les éditions en live !

Les auteurs

Les éditeurs

La mention spéciale

  • 1ère place : Hors d’atteinte / Marcia Burnier, Cambourakis
  • 2ème place : Les dragons / Jérôme Colin, Allary
  • 3ème place : Eden / Audur Ava Olafsdottir, Zulma, traduit de l’islandais par Eric Boury

En savoir plus

La remise du prix aura lieu à Paris le samedi 13 avril 2024. Plus d’informations à venir sur cette soirée sur le site internet : https://vleel.com et le compte Instagram VLEEL : https://www.instagram.com/vleel_/

Seuls les fantômes / Cyrille Falisse

Je n’ai pas réussi à entrer dans l’histoire de ce livre qui m’a totalement perdue entre les différentes histoires développées autour du personnage principal, Melvile.

Suite à une rupture amoureuse, Melvile déprime. Il n’a plus goût à rien. Un jour il s’inscrit sur un site de rencontres qui le pousse à rechercher des personnes qui ont comptées durant sa vie, dès sa jeunesse, ses fantômes.

Il y a une partie du roman consacrée au cancer et à la fin de vie de sa mère, avec des moments touchants certes mais ses obsessions sexuelles peuvent vite devenir agaçantes. Bref, ce livre ne plaira pas à tous les lecteurs. Le personnage expérimente notamment un club sado-maso.

Il y a de nombreuses références musicales et cinématographiques.

Je pense que c’est quitte ou double avec ce premier roman, soit on l’adore soit on passe totalement à côté, ce qui est mon cas. Je n’ai pas pu m’identifier à Melvile. La plume est intéressante et agréable. Un nouvel auteur issu du monde des librairies à suivre.

Merci à Netgalley et Belfond pour cette lecture

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« Elle est nue de dos face à la fenêtre. Les cheveux remontés en chignon. Dehors la lumière est vive. Si je devais la photographier à cet instant précis, je serais à contre-jour et elle, prise sous un effet de halo, ses fesses rondes et blanches ressortiraient sur la pellicule. Ce serait beau. »

« Peu de temps après notre rencontre, elle m’avait mis en garde. Nous venions de faire l’amour quand elle avait affirmé : « Je vais te détruire. » Elle avait ajouté qu’elle détruisait tous ceux qui s’attachaient à elle. Je l’avais rassurée, j’étais fort, elle ne me détruirait pas. »

« J’ai toujours été obsessionnel, mais à des degrés divers et sous des formes plutôt mineures. »

« J’avais presque oublié ce fâcheux épisode quand, deux jours plus tard, alors que je la pénétrais avec assiduité, elle déclara sans semonce : « Baise-moi comme si tu étais le voisin. » Je fus estomaqué. Ce serait marrant, un jeu, juste un jeu. »

« Faut-il faire vivre à quelqu’un ce qu’on a vécu pour s’en débarrasser, un peu comme dans le film It Follows, où on transmet (en baisant d’ailleurs) la malédiction d’être poursuivi par des gens effrayants (morts sans doute) qui apparaissent au fond du cadre en tout petit avant de se rapprocher ? »

« Misko se méprenait on ne se libère pas d’un fantôme, c’est lui qui décide de nous quitter. »

« J’ai peur de la folie. J’en ai peur depuis toujours, les fous me terrorisent. Avoir peu de soi, de ce qu’on est capable de faire ou de ne plus faire, c’est horrible. Parfois j’ai envie de cracher sur des gens, comme ça, sans raison, des gens sympas avec qui je parle. J’ai toujours couru au bord. »

« Les webcams sont un outil fascinant. Entrer chez les gens à distance. Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse être possible. Je bois cette saleté de Desperados pour entretenir le feu de la prose. La plupart du temps je ne me casse pas la tête, je recopie les paroles du chanteur Raphaël. L’album Caravane est parfait. Y a moyen de glisser des bouts de phrase dans n’importe quel texte et d’avoir l’air à la fois sincère et mystérieux. »


« Gamin, j’étais passé maître dans l’art de dérober ce qui échappe au regard et adulte je suis devenu cinéphile. Tout cinéphile est un voyeur qui continue de voler des images dans la plus parfaite impunité. Les serrures, les interstices des portes, les rideaux de douche de l’enfance mués soudain en un écran. Psychose, Blue Velvet, tous les films du monde se nourrissent de ce fantasme. »

Le nain de Whitechapel / Cyril Anton

Lu dans le cadre du Prix Orange, une lecture dont je ne ressors pas convaincue. C’est l’histoire d’Oscar, un nain, qui naît dans une famille bourgeoise anglaise fin du 19e siècle. On lui préfère son frère jumeau, moins intelligent mais n’ayant pas de difformité physique. Ses parents se débarrassent de lui dans un chenil. C’est là qu’il fait la connaissance de Freddy qui le recueille. Il apprend le métier d’accordeur de pianos et découvre un modèle unique, Lisa, que son bienfaiteur a conçu.

Il ne fait pas bon vivre dans le quartier de Whitechapel où sévit le gang Tabula Rasa. Leur but est de tuer toutes les personnes hors normes pour eux : les Noirs, les handicapés, les prostituées, les homosexuels, les immigrés, les nains, etc. Un vent de terreur souffle sur les habitants.

Oscar change de nom, devient détective puis défenseur des opprimés recueillant dans une sorte de boule à neige toutes les personnes menacées par le gang. Beaucoup de personnages hauts en couleur habitent ce roman.

Bref des histoires de freaks, beaucoup de fantaisie, de sang, d’enquêtes. Heureusement il y a aussi de la musique, de l’amour et de l’humour dans ces pages. Chaque chapitre comporte un titre qui le résume ou met en avant un élément à venir.

Un premier roman noir et surréaliste qui plaira certainement à d’autres lecteurs amateurs du genre.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Les hommes sont les ombres dans lesquelles ils tombent. Du moins est-ce ce que j’ai pu vérifier dans l’enfer rouge de Whitechapel. Ne m’en veuillez pas de prendre la parole de façon aussi péremptoire, mais je dois faire vite et court. L’histoire que je veux vous raconter est celle d’un nain qui, malgré ses petites jambes, a passé sa vie à courir après le temps. »

« Le petit homme organisa peu à peu sa nouvelle vie en solitaire. Le soir, tout en ressassant au piano les douleurs que lui inspirait la mort de Freddy, il scrutait la fenêtre à croisées. De plus en plus souvent montaient dans le ciel des orages gorgés de fer. Les assassinats de juifs, de Noirs, d’homosexuels, d’handicapés, de prostituées proliféraient en une des journaux. Les rues de Whitechapel ne colportaient plus que cette seule rumeur : le quartier et tout ce qu’il comportait d’âmes errantes seraient bientôt rayés de la carte.
Il fallait prendre les armes. »

« N’oubliez pas que l’Histoire est la passion des fils qui voudraient comprendre leurs pères… »

Deux grands hommes et demi / Diadié Dembélé

Manthia raconte son histoire à un interprète. Il commence son récit par sa famille, son village au Mali. On sent le poids des traditions familiales. Il ne peut faire ses propres choix, obligé de subir la colère de son père et de travailler dans les champs. Mais quand une invasion de criquets détruit la récolte, Manthia doit partir à la ville, à Bamako pour travailler et nourrir sa famille. Mais là encore, il ne décide de rien. C’est son oncle qui organise tout. Il ne dispose pas de son salaire qui va directement à ses parents. Son ami d’enfance, Toko, le rejoint. Ils ne se quittent plus à partir de ce moment-là.

En 1991, des troubles politiques et sociaux obligent Manthia à partir plus loin pour gagner sa vie. Son oncle prépare son départ, les papiers, le billet d’avion. Avec un visa de touriste, il arrive à Paris chez un membre de sa famille, Samba, le fils de son oncle. Il vit dans un foyer avec d’autres africains sans-papiers. Il effectue des missions d’intérim sur des chantiers. Là aussi son salaire ne lui est pas versé directement mais sur le compte de Samba qui ne lui reverse qu’une petite partie, le reste servant à rembourser son oncle, payer sa place dans le foyer, etc. Manthia attend désespérément une réponse à son dossier de régularisation pour sa situation en France. Contrairement à Toko, il s’impatiente, se rebelle. Il veut être libre, s’intégrer en suivant des cours de français.

A qui Manthia raconte-t-il sa vie et dans quel but ? On le découvre au fur et à mesure de la lecture du roman. L’amitié entre les deux jeunes Maliens n’est pas toujours simple mais révèle finalement une belle fraternité et solidarité. Le courage et la détermination animent ces deux jeunes hommes, l’espoir aussi.

Ce roman retrace l’histoire des sans-papiers occupant l’église Saint-Bernard à Paris en 1996. Événement qu’on a ensuite nommé « mouvement des sans-papiers ». On ne peut qu’être touché par le récit de Manthia, dont la vie reflète certainement des témoignages entendus par l’auteur.

J’aurais aimé encore rester un peu avec Manthia et savoir ce qu’il advient après ce douloureux exil. C’est bien là le signe d’un personnage attachant. J’avais beaucoup aimé la langue et l’écriture du premier roman de Diadié Dembélé. Je retrouve avec plaisir sa plume dans ce second roman. J’ai eu l’impression par moment d’entendre un griot me raconter une histoire. Il y a de nombreuses expressions africaines. La langue maniée par l’auteur est belle et vivante. Un roman malheureusement toujours d’actualité, 20 après les faits décrits.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Entre le massif de l’Assaba et le fleuve Sénégal, on ne dit pas un mot de l’aventure vers l’inconnu. Rien ! Pas un son articulé, ni un bruit ayant la forme d’une syllabe, d’un cri, d’un soupir ou d’une respiration bruyante. Chut ! Ne faites pas fuir la bravoure dans le cœur des jeunes garçons endormis. Mettez des mains fières devant vos bouches ensanglantées. Enfouissez vos visages disgracieux dans la terre. Cachez-vous derrière la maison de votre père, et ne revenez pas avant d’avoir camouflé l’excrément de lâcheté qui a giclé sur votre honneur, dès que votre bouche a souhaité dire la vérité. Un homme ne se plaint pas. »

« C’est à ce moment que je réalise l’ampleur de la chose, des gens attendent le changement. Mais pas moi. »

« Je ne regrette pas non plus les longues assemblées et réunions en tout genre auxquelles je participe avec les autres « gars », qui viennent bousculer mes certitudes de la géronto-aristocratie injuste dans laquelle on naît, attaché à une famille incluse elle-même dans une caste alliée à une autre caste au sein d’une ethnie endogamique qui ne laisse aucune place à l’individualité. Ces certitudes bousculées avaient conduit à une certaine dose de passivité de ma part, dans la mesure où j’ai toujours tout accepté sans presque broncher, puisqu’aucun élément de comparaison n’existait là d’où je venais, et que les rôles semblaient immuables. Je trouve enfin quelqu’un qui met des mots sur les sentiments trop longtemps refoulés. J’apprends que l’homme se constitue par lui-même, égal aux autres, indépendamment de son lieu de naissance, de sa couleur de peau, de sa religion ou d’une quelconque conviction politique, qu’il doit continuellement se battre pour faire respecter ses droits, quel que soit l’adversaire en face.
Et surtout, je ne regrette pas les manifestations auxquelles il me fait participer, parfois contre mon gré. C’est ainsi, une forme de résilience habite chaque homme privé d’identité, homme disparu dans les fins fonds des lois injustes. Parfois, j’y vais de mon plein gré, chargé de l’énergie qu’il m’insuffle, et me sors de mon marasme avec la seule phrase : « Nous pas bouger ! » »

« Le vingt-trois août mille neuf cent quatre-vingt-seize est le jour fatidique, mais ça vous le savez déjà. C’est le jour où le cœur des hommes s’est fendu comme une pastèque devant notre détresse, nos pieds et mains liés et offerts en sacrifice à l’ambition politique d’être vénaux. »

« Regardez-nous ! Nous sommes pleins de vos regrets furieusement avalés, puons le parfum de votre mépris entièrement assumé ! Dans vos sommeils, les bras invisibles qui récurent vos toilettes, passent l’aspirateur dans vos bureaux, torchent vos grands-mères avec notre langue métissée. Une rumeur. Un voile noir. Silence. »

Un coup au cœur / Emmanuelle de Boysson

L’autrice raconte dans un roman son attaque cardiaque et sa longue convalescence. Pour cela, il a d’abord fallu qu’elle mène une enquête. Elle ne se souvient pas de ce moment où son compagnon lui fait un massage cardiaque, de l’arrivée des pompiers pour la réanimer, de son transport à l’hôpital et des soins médicaux pratiqués en urgence. Avec beaucoup de détails, parfois du sang, elle fait le récit de ce combat pour la vie. Une grande partie du roman se déroule à l’hôpital et traduit une reconnaissance envers le personnel médical.

Emma se reconstruit petit à petit. Elle réapprend les gestes du quotidien afin de retrouver son autonomie. Il n’est plus question de fumer désormais mais de prendre soin de son corps, d’elle.

Elle aborde également le thème de l’EMI ou expérience de mort imminente. Pendant les trente minutes où son cœur a cessé de battre, elle s’est retrouvée dans un endroit où elle se sentait bien et dont elle n’avait pas envie de revenir. Troublée, elle a d’abord eu peur d’en parler, puis elle a lu un livre sur le sujet et commencé à écrire ses souvenirs de ce moment.

Ce livre est tout sauf triste. Il est lumineux. Avec humour et autodérision, mais aussi avec poésie et douceur, Emmanuelle de Boysson nous offre un hymne à la vie.

Je remercie l’autrice et Calmann-Lévy pour l’envoi de ce livre

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je suis morte le 7 février 2022. Il était 17h20 lorsque mon cœur s’est arrêté. Je ne me suis aperçue de rien. Ça s’est passé comme si je m’endormais. C’était doux, presque un soulagement. Je savais où j’allais : il m’a suffi d’ouvrir une porte pour entrer dans un endroit que j’avais l’impression de connaître, où je me sentais bien. Trente minutes dans l’au-delà. Si Anton n’avait pas été là, j’y serais encore. S’il n’avait pas eu la présence d’esprit de me faire un massage cardiaque, j’aurais pu devenir un légume. Il m’a sauvée, repêchée in extremis, ou plutôt ressuscitée. Un vrai miracle. »

« Maintenant que je suis redevenue lucide, je ne risque plus de divaguer, je peux me fier à ma petite jugeotte. De même, je comprends mieux le voyage : la traversée du Styx a été un jeu d’enfant, un pur plaisir. Le retour, un calvaire qui se prolonge. Pas étonnant que la plupart des gens préfèrent un aller simple. »

« Ma cousine me caresse la joue, un pigeon se pose sur un banc, le ciel rosit. Je suis vivante. »

« Sans doute ai-je négligé, voire maltraité mon corps. Il m’a fait payer cher mon addiction au tabac. Le corps, cet inconnu. Alors que nous nous croyons tout-puissants, il accumule rancœurs et frustrations pour finir par se venger. S’il nous offre d’infinis plaisirs, il n’a aucune morale, nous trahit, nous ronge et nous détruit. Pas d’état d’âme : même les génies sont foudroyés. La nature peut se permettre de gaspiller, elle renaît à foison, là où on ne l’attend pas. »

« Si je n’écris pas, ce que j’ai vécu n’existe pas. »

« Peu à peu, je renoue avec ce délié, ce lâcher, cette magie d’une pensée en action. Les phrases coulent et s’entrelacent, suivant une géographie intérieure faite d’impressions. Un pur plaisir, une renaissance, un instant à moi, la satisfaction, que jamais l’ordinateur ne donnera, d’épouser des arabesques, de vagabonder, de jouer aux devinettes, de file la métaphore à n’en plus finir. Sans complexes, je me vautre dans le moelleux des figures et des tournures. Si j’en avais la force, cela pourrait durer des heures, tant l’écriture rend la vie, me redonne ce qui fait de moi quelqu’un d’unique, m’unifie, me pose et me repose, me relie aux scribes, aux bâtisseurs de cathédrales, aux potiers, aux moissonneuses, tisseuses et brodeuses. »

Rousse / Denis Infante

Ce roman raconte la quête d’une jeune renarde, Rousse. Elle veut aller voir ce qu’il y a plus loin, au-delà du Bois de Chet. Son parcours est composé d’aventures, de rencontres, d’amitiés, d’entraide et de respect, parfois de peur mais toujours d’espoir et de courage.

Le climat change et la sécheresse se fait plus présente. Rousse recherche de l’eau, des paysages qui ne soient pas apocalyptiques. Les paysages défilent sous ses pas. Elle constate des traces de la présence d’hommes mais ils ont disparu de la Terre. Sorte de conte écologique, ce premier roman nous invite à faire preuve de sagesse et à percevoir la beauté de la nature qui nous entoure pour en prendre soin.

Les compagnons de route de Rousse, une ourse et un corbeau, partagent leurs connaissances avec elle. La transmission a un rôle important dans l’histoire.

Les émotions et les sens de la renarde sont au cœur de l’écriture de Denis Infante. La particularité de cet ouvrage est qu’il ne comporte pas d’articles devant les noms, c’est-à-dire l’absence de « le/la/les/un/une/des ». Je me suis rapidement habituée à cette écriture. L’envie de connaître la suite des aventures de Rousse a été plus forte. Je me suis attachée à cet animal. L’absence d’articles pourrait être comparée au jeu qu’on voit parfois passer sur un réseau social connu où il manque des lettres dans un texte mais notre cerveau arrive tout de même à le lire et le comprendre. Il reconstitue les mots. J’avoue préférer quand tous les articles sont là !

Ce fut une expérience de lecture intéressante et unique. J’ai aimé l’écriture sensible et poétique de Denis Infante. Si vous aimez les OLNI, objets littéraires non identifiés, celui-ci est original et devrait vous plaire. Ce court roman est une ode à la nature, à percevoir tout simplement la beauté des habitants de l’univers à l’instar des livres de Jean Giono.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Aucune pluie n’était plus tombée depuis de trop nombreuses lunes. Et dans Bois de Chet, comme partout alentour, vivants souffraient de grande soif. Mobiles autant qu’immobiles, ailes, pattes, nageoires, racines, radicelles, tous enduraient manque d’eau, manque de cet insaisissable et pourtant vital élément qui n’avait ni forme, ni voix, ni couleur, et si eau était vivante, nul jamais n’en avait surpris moindre preuve. Nul jamais n’avait échangé joie, bonheur, colère ou désir avec elle. C’était toujours sens unique. C’était toujours reflet, image de soi-même qui apparaissait parfois, à sa surface. D’elle, personne ne savait rien. Certains pensaient qu’eau n’était que forme liquide de rochers et comme eux, n’avait ni vie, ni esprit. D’autres, inversement, affirmaient qu’elle était mère de toute chose, génitrice, matrice, première née. »

« Rousse était jeune renarde à robe flamboyante, dont beauté et finesse d’esprit attiraient de nombreux soupirants, mais Rousse tous refusait, utilisant griffes et dents, fuite ou combat si nécessaire, dissuadant d’insister mâles plus tenaces. Rousse était libre et solitaire et tenait à le rester. Ce qui ne l’empêchait pas de s’être fait durant sa courte existence quelques amis fidèles parmi ceux de son peuple ou autres vivants, avec qui elle aimait partager doutes, joies et tendresse. »

« Rousse partir donc un matin à peine lueur du jour rosissait au levant, en direction de lointaines montagnes que l’on disait si hautes qu’elles touchaient le ciel de leurs doigts de glace et de neige, si froides que soleil lui-même renonçait à réchauffer leurs os de pierre. Rousse partit, trot ferle et souple, sans se retourner. Rousse avait dit au revoir à ceux qu’elle laissait derrière elle, amis, familiers, pistes de chasse, couleurs, chants d’oiseaux, cieux et nuages, arbres et vallons. Rousse partit espérant trouver au bout de sa quête air plus frais, rivières aux eaux claires, gibier abondant et dodu et toutes choses qui l’aideraient à entretenir sa joie. Espérant trouver sur son chemin assez de lumière pour fortifier son cœur, assez de joyeuses rencontres pour alléger sa course. »

« Elles se baignèrent dans eaux vives et fraîches, à odeur minérale, afin de se laver de toute poussière accumulée dans leur fourrure. Et, tandis que fort courant entraînait salissure et poussière, elles avaient sensation que Grand Fleuve extirpait aussi fatigue de leur corps et accablement de leur esprit.
Renarde avait rejoint berge boueuse depuis longtemps et savourait son bien-être à douce ombre de frêne, museau posé sur ses pattes avant, yeux mi-clos, humant exhalaisons limoneuses, vertes et poivrées, qui émanaient de plantes et terre gorgées d’eau, que Brune batifolait encore dans fleuve scintillant, plongeant, nageant, cabriolant, éclaboussant sans retenue, grognant et grondant de plaisir.
Et pêchant aussi, avec adresse et grand bonheur, perches, brochets et sinueuses anguilles. 

« Pourtant, Rousse voulait comprendre, Rousse interrogea vieux corbeau. Rousse voulait savoir. Noirciel battit des ailes, s’envola, revint, poussa nombreux croaillements de mécontentement, cependant que Rousse, insolente et entêtée, poursuivait vieux corbeau d’interrogations incessantes. Noirciel, qui avait pour jeune renarde affection profonde qui l’étonnait lui-même, finit par obtempérer, non sans lui reprocher impertinence et manque de considération pour vieilles plumes de vieux corbeau. Peu de respect qu’elle montrait pour très grand âge. »

« Noirciel disait vrai, Rousse voulait apprendre. Rousse voulait connaître et découvrir. Elle avait beaucoup réfléchi sur rive de Grand Fleuve. Atteindre neiges éternelles, trouver territoire opulent lui importait moins que parcourir terres et espaces. Que rencontrer vivants inconnus, contrées nouvelles, feuilles d’autre vert et autre forme que jamais ses yeux n’avaient vues. »

« Ainsi se déroulait courte ou longue vie de toute créature, un temps chasseuse affamée, un temps proie terrifiée. Un temps en quête d’énergie vitale, un temps luttant pour préserver sienne. Car, pour finir, qu’importait aux vivants, sinon de se préserver, se perpétuer, se transmettre. Du plus faible au plus fort, du plus inexpérimenté au plus retors, du plus lent au plus rapide. Sang versé, et sang bu.
Herbes, plantes, arbres, fleurs, feuilles et troncs, tous aussi participaient au cycle. Tous offraient leur part.
Rouge ou verte était sève de vivants. »