Tant qu’il reste des îles / Martin Dumont

Un gros coup de cœur pour ce roman qui m’a replongée dans de lointaines vacances sur l’île de Ré !

Incipit :

« Je suis encore passé devant le monstre. C’est comme ça qu’on l’appelle chez nous. Il est chaque jour plus gros, il avance en bouffant la mer. Marcel répète qu’il ne faut pas baisser les yeux, qu’il faut regarder en face. Que rien ne peut plus l’arrêter mais qu’on doit rester digne. Sa voix tremble quand il parle du monstre. »

Quel est ce monstre ? Un pont ! Ce roman aborde la construction d’un pont pour relier le continent à une île. Synonyme de progrès, il amène aussi une nostalgie et un repli de la part de certains insulaires. Ce n’est pas rien d’être né et d’avoir vécu toute sa vie sur une île.

Martin Dumont nous embarque dans un chantier naval, celui de Marcel où travaillent Léni, Karim et Yann.

Le narrateur est Léni, jeune homme de 30 ans séparé de sa compagne Maëlys avec qui il a eu une fille, Agathe. Elles vivent sur le continent. Il voit sa fille tous les 15 jours et c’est à chaque fois un déchirement de la quitter à la fin du weekend. Il a peur qu’elle l’oublie.

Il rend visite toutes les semaines à sa mère placée en maison de soin depuis 2 ans. « Je ne suis pas capable de plus. » Elle ne parle plus, a peu de réactions, parfois il se demande si elle le reconnaît. Sa mère l’a élevé seul sur l’île.

Avec la crise, le chantier tourne moins bien, il y a moins de bateaux à réparer. Marcel ne les a pas payés depuis 3 mois. Un expert passe évaluer le prix du chantier. « Je savais que les temps étaient difficiles […] Pourtant, j’avais du mal à croire qu’il décide de jeter l’éponge. Ce chantier c’était sa vie. » Marcel est comme un père pour Léni, il lui a tout appris du métier, il l’a emmené sur la mer dès son plus jeune âge. Mais entre eux il y a toujours des non-dits, une certaine pudeur.

Et puis il y a le bar de Christine où les habitués se retrouvent pour boire un coup et jouer une partie de coinche. De temps en temps Christine décroche son accordéon du mur et se met à jouer et chanter Brel, Brassens, Ferré.

Les pêcheurs sont contre la construction de ce pont et au fil des discussions vont décider différentes actions, notamment un blocus. La tension monte. Le « meneur » des pêcheurs s’appelle Stéphane. Léni et Stéphane ont grandi ensemble.

« On rit, on s’embrouille même un peu, mais c’est jamais vraiment sérieux. Faut comprendre, c’est pas très grand chez nous. Quand tu prends une raclée, t’en entends parler pendant quelques jours. »

Et puis il y a l’arrivée de Chloé sur l’île pour un mois. Elle est photographe et vient faire un reportage sur la construction du pont, les derniers jours d’une île. Léni a bien envie de lui montrer les endroits à voir mais c’est comme toujours, il ne trouve pas les mots, doute, n’ose pas, trop timide. Léni est lui aussi une île ! « cette foutue incapacité d’aligner la moindre phrase dans les moments qui comptent. »

Ce roman sent bon les embruns ! « La marée était basse, je l’ai senti avant même d’arriver. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent, la houle venait mourir sur les amas de goémon en formant des arcs d’écume. »

Cinq parties composent l’histoire. Chaque partie comporte un titre et une note technique liée à la construction du pont : fondations, piles, tablier, équipements, inauguration.

Je me suis attachée aux personnages. Un roman empli d’humanité, très émouvant, sur l’amour et l’amitié, la peur du changement. J’ai aimé l’ambiance de ce roman, l’écriture de Martin Dumont. D’ailleurs je m’en vais de ce pas lire son premier roman, « Le chien de Schrödinger ».

Il s’agit du deuxième roman des Avrils que je lis et que j’ai aimé, ça promet pour les prochaines sorties !

Merci aux 68 premières fois pour m’avoir fait découvrir cet auteur, qui va certainement devenir un de mes auteurs chouchous.

« Le soleil s’élevait sur l’horizon, illuminant les coques d’acier. J’apercevais la mer par-dessus le bras de terre qui protégeait le fleuve. J’ai cherché l’île et j’ai fini par deviner sa silhouette sur l’horizon. Belle et grave, tristement solitaire. En face, la côte s’étirait à l’infini. Le monde entier dansait dans la lumière naissante, une étendue immense qui répondait à l’île. Entre les deux une ombre filait au-dessus de la baie inondée de reflets orangés. Une ligne, à peine l’esquisse d’un lien entre les berges. Un trait d’union. »

Merci Karine pour le magnifique marque-page.

Note : 5 sur 5.

La rue qui nous sépare / Célia Samba

Célia Samba est une jeune autrice de 22 ans. Écrivaine en herbe, elle a gagné un concours d’écriture organisé par Hachette Romans. Il s’agit d’un roman engagé pour « faire naître une réflexion et amener un changement positif ».

Les deux personnages principaux sont Noémia et Tristan.

Noémia, dite Mia, est une jeune femme fragile ayant subi un traumatisme dans son adolescence. Elle a 19 ans et étudie le droit à Paris. Elle partage une colocation avec son cousin, Valentin, et sa cousine, Joana, qui sont frère et sœur. La vie est « normale » pour eux, ils ont un logement, ils mangent à leur faim et font des études. Alors que Tristan, 23 ans, est SDF. C’est la période de noël, il fait très froid. Sa préoccupation quotidienne est de savoir où dormir.

Mia et Tristan se croisent tous les jours devant la gare ou le supermarché où il fait la manche. Elle tergiverse beaucoup, n’ose pas lui parler ou lui offrir à manger. Un soir, elle prend son courage à deux mains et va lui offrir une crêpe. Ainsi commence le début de leur amitié. Chacun s’enquérant de l’autre mais le fuyant aussi par honte ou en pensant le/la protéger.

L’histoire alterne entre les points de vue des différents personnages, on a les sentiments de chacun et on se rend compte que l’autre ne pense pas forcément la même chose. Tout est sujet à interprétation ou sert de carapace pour se protéger. Car chaque personnage a ses fêlures qui apparaissent au lecteur au fur et à mesure qu’il avance dans le roman.

L’histoire est touchante, les personnages attachants, même si je les ai trouvés stéréotypés. Présentée aussi comme une romance, une des questions de ce roman est « Peut-on tomber amoureuse d’un SDF ? »

L’autrice nous donne des bribes sur leur passé. On aimerait parfois avancer plus vite dans l’histoire. J’ai trouvé qu’il y avait quelques longueurs et notamment la scène dans le bar n’apporte pas grand-chose à l’histoire. Il y a parfois trop de personnages à mon goût, j’aurais préféré que le roman se recentre sur les 2 personnages principaux.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est la réflexion sur les sans-abris : les difficultés de la vie dans la rue, les dangers, la solitude, les barrières mentales qui naissent de cette situation, la perte de confiance en soi, l’image renvoyée aux autres.

Plus jeune, Célia Samba dit qu’elle n’était pas à l’aise avec les sans-abris et baissait la tête pour ne pas croiser leur regard. Puis cette phrase de l’abbé Pierre l’a touchée : « un sourire coûte moins cher que l’électricité, mais donne autant de lumière. »
« Un soir, j’ai donné une crêpe à un monsieur SDF qui portait un bonnet Pikachu. De ce bref échange est né le désir d’écrire une histoire dont le personnage principal serait un sans-abri. »

Tout à la fin du livre, elle donne la parole à l’association La Cloche (« résonnons solidaire ») : www.lacloche.org. Quelques explications sont données sur cette association inclusive, les commerces solidaires et une sensibilisation au comportement à avoir quand on croise des personnes sans-abris afin de casser les clichés : « parce qu’on existe tous à travers le regard de l’autre ».

L’écrivaine propose deux fins aux lecteurs. J’aurais préféré qu’il n’y en ait qu’une seule mais je comprends sa démarche. Elle pousse le lecteur à se poser la question : Et vous, que feriez-vous ?

J’ai trouvé ce roman intéressant, une lecture agréable pour moi. Je suivrai avec plaisir cette jeune autrice.

Merci Netgalley et Hachette Romans pour cette lecture !

Note : 3 sur 5.

Pour Clara : nouvelles d’ados

7 nouvelles écrites par des adolescents ont été sélectionnées et publiées dans le cadre du Prix Clara. J’ai eu la chance de gagner un exemplaire via un concours organisé par Lecteurs.com. Ce fut une lecture commune avec Geneviève (blog Mémo émoi), qui a également gagné un livre. Nous avons eu le même sentiment à la lecture de ces jeunes écrivains en herbe : quel talent !

J’ai été subjuguée par la qualité des nouvelles et le choix des sujets : guerre, violence, maltraitance, secret de famille, liberté, vérité, etc. Avec une impression de montée en puissance dans les nouvelles au fur et à mesure de l’avancée. Les genres littéraires sont multiples, il y en a pour tous les goûts !

Certains textes sont très touchants, d’autres amènent une réflexion. J’ai été impressionnée par la cinquième nouvelle, « les couleurs de la douleur » de Maéline Crépin Calanmou (17 ans). Les descriptions paraissent tellement réelles que j’en ressentais la peur et la douleur du personnage, insoutenable !

Bref, je suis agréablement surprise par cette jeunesse, comme souvent. D’ailleurs je me fie toujours aux excellents choix des lycéens pour les prix Goncourt et Femina.

Le prix Clara 2021 est actuellement ouvert. Les jeunes de 13 à 18 ans peuvent envoyer leur texte (40 000 signes maximum, espaces compris). Chaque année, Fleurus reçoit entre 300 et 400 nouvelles. Une cinquantaine est retenue pour ensuite être soumis à un jury de 10 personnes, dont le président est Erik Orsenna.

Merci à Lecteurs.com pour cette belle découverte !

Note : 4 sur 5.

La beauté du ciel / Sarah Biasini

Voici le premier roman de l’actrice et écrivaine Sarah Biasini, fille de Romy Schneider et Daniel Biasini. Si comme moi vous aimez les récits intimes, ce livre devrait vous plaire.

Sarah Biasini, 40 ans et jeune maman, écrit ce roman à l’intention de sa fille, Anna. Une grossesse voulue et désirée mais qui a été difficile à mettre en route.

« Pourquoi je t’écris ? Pourquoi cela devient-il un travail, un besoin, une nécessité absolue ? Je ne vais pas mourir. Pas tout de suite, pas dans un an, pas à 44 ans comme ma mère. Mais si jamais, je dois te laisser quelque chose de moi. J’ai si peu de ma mère, j’aurais voulu qu’elle aussi m’écrive, mais comment pouvait-elle imaginer ce qui allait suivre ? »

Sa mère meurt alors qu’elle a 4 ans. Sarah grandit avec sa grand-mère paternelle qu’elle appelle sa mère-grand-mère et sa nourrice Nadou. Dans ce livre elle leur rend un bel hommage. On sent tout l’amour et la bienveillance de sa famille paternelle, très unie.

On ressent également tout l’amour qu’elle a pour sa mère, disparu trop tôt, dont elle a peu de souvenirs et qu’elle ne nomme jamais dans le roman. Un manque terrible dans sa vie, tout comme l’absence de son frère, David, décédé peu de temps avant sa mère.

Elle évoque quelques rencontres avec des monstres du cinéma (Michel Piccoli, Alain Delon, Claude Sautet) qui lui permettent d’en savoir plus sur sa mère. Elle parle de son métier de comédienne. Et telles de petites souris, on savoure ses moments offerts. Elle a aussi de la colère en elle, notamment contre les journalistes qui écrivent n’importe quoi sur sa mère, ou à propos des films documentaires qui ne montrent qu’une face biaisée d’elle. Il faut dire que Romy Schneider est une légende du cinéma. La notoriété de sa mère l’atteint dans sa vie, encore aujourd’hui.

Elle parle de son père aussi qui lui a transmis son amour pour l’art. Le titre d’ailleurs a un rapport avec le surnom que son père lui donnait : « ma beauté des îles ».

« Quoiqu’il en soit, c’est avec le plus grand naturel que je me suis mise à t’appeler toi, Anna, ma Beauté du ciel, puisque c’est de là que tu viens, de ta grand-mère au ciel, qui nous regarde. J’arrête les violons. »

C’est un livre sur la famille et le deuil, où elle partage ses réflexions sur la maternité. On entre ainsi dans son intimité. C’est touchant et juste, on a envie de la serrer dans nos bras et de la rassurer. C’est beau aussi, sa plume est délicate, sensible. Quand elle confie ses angoisses sur la possibilité que sa fille meurt, une femme qu’elle connaît lui répond : « Tu ne dois pas avoir peur, la vie t’a déjà appris tout ça. Tu es vaccinée. »

Alors elle choisit la vie et dit à sa fille qui fait ses premiers pas : « Allez va, fais ta vie maintenant ! Va, ma Beauté du ciel, je t’aime tant. Maman. »

Une belle déclaration d’amour à sa mère et à sa fille.

Merci à Netgalley pour cette très belle lecture.

Note : 4.5 sur 5.

Morceaux choisis :

« Je prends conscience de l’importance de l’impression sur papier, de la fixation du souvenir, garder une trace, voir nos têtes vieillir. Capturer la joie, la beauté, l’encadrer, l’exposer, chez nous. Je vois l’amour de ma mère sur ces photos. »

« Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc. »

« La mère ne m’a jamais manqué, petite. C’est la femme qui m’a manqué, une fois adulte »

« J’entends dire qu’on ne doit pas, qu’il n’est pas utile, de tout savoir sur la vie de ses parents. Cela m’arrange bien, ce n’est donc pas un handicap, je peux continuer dans ma vie. Je me rassure comme je peux. Sauf que l’on finit toujours par avoir besoin de savoir. Ou par souffrir de na pas savoir. Le manque de connaissance deviendrait un problème. Dans mon cas, le monde extérieur m’abreuve de détails, de théories, d’hypothèses, au point de me pousser à la fuite. Des informations m’arrivent de toutes parts. Je ne veux plus rien entendre. Puis il y a toutes les choses indicibles. »

« Je veux le meilleur pour toi. Devenir mère c’est devenir folle. D’inquiétude. » « Il n’y a pas trente-six manières de voir les choses. Soit tu suis les morts, soit tu restes en vie. J’ai bien fait d’attendre, tu es arrivée. Ne crois pas que je veuille coller une charge supplémentaire sur tes frêles épaules. Tu ne me dois rien et je te dois tout. A qui je parle ? A vous deux en même temps. »

Marie-Lou-le-Monde / Marie Testu

Un premier roman sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte, écrit à la manière d’un poème. Il est question d’amitié, d’amour, de désir. Je l’ai dévoré en moins d’une heure ! Il va falloir que je le relise plus lentement pour en apprécier davantage chaque mot et aussi à voix haute pour sa musicalité et son rythme.
Le livre débute et se termine par :
« Tout commence et
Tout finit par
Marie-Lou »
La narratrice est amoureuse de Marie-Lou. Marie-Lou est solaire, le contraire d’elle. Elle la suit. Alors que l’une quitte les chemins de l’enfance pour commencer sa vie d’adulte, l’autre prolonge encore cet entre-deux.

La couverture est magnifique. Il s’agit d’une illustration de Maïté Grandjouan, qui se prolonge également sur les rabats du livre. Bref un bel objet plein de poésie.

Dans le cadre du printemps des poètes, Varions les éditions en live (Vleel pour les intimes) a organisé une rencontre autour de la poésie avec notamment Marie Testu et les éditions du Tripode. Une belle soirée placée sous le signe de la poésie et du désir, thème de cette 23ème édition.

Marie Testu est agrégée de philosophie. Elle fait une belle entrée sur la scène littéraire. Son jeune âge promet de beaux textes encore et je m’en réjouis.

A la question, quels sont vos poètes contemporains préférés ? Elle répond Ada Limon et Kate Tempest, deux poétesses de langue anglaise. La première n’est pas encore traduite en France, mais pour la seconde, vous pouvez trouver plusieurs écrits (poésie, théâtre, roman).

Laissez-vous porter par les mots de Marie Testu et mettez un peu de poésie dans votre vie, ça fait tellement de bien.


« Marie-Lou à mis des paillettes sous ses pommettes
Plus hautes que les tours de Marseille
Et ses lèvres vanille qu’elle claque
Puisent dans les sources ocre
Des dunes de sable du Maroc
Elle a mis à ses oreilles
Des anneaux plus grands que ceux de Saturne
Plus vifs que des cerceaux de gym, qui tombent
Sur ses épaules d’athlète, sans effort

C’est le visage du monde c’est le monde en son
Visage « 

Note : 4.5 sur 5.

Le dernier testament de Maurice Finkelstein / Sophie Delassein

Quand j’ai vu passer ce titre proposé dans le cadre d’une masse critique privilégiée de Babelio, je n’ai pas résisté longtemps. Présenté comme un roman drôle, c’est exactement ce que j’avais envie de lire à ce moment-là. J’ai donc tenté ma chance et je me suis inscrite. J’ai été sélectionnée avec d’autres lecteurs pour recevoir ce livre et assister à la rencontre avec Sophie Delassein, animée par Pierre Krause.

La rencontre a répondu a beaucoup de mes questions, notamment sur l’humour de l’autrice. Je me demandais si elle était la même dans la vie que dans son livre. Et apparemment oui ! La narratrice est donc le double de Sophie Delassein. Cinquantenaire, elle est journaliste au service culturel du Nouvel Obs, plus particulièrement dans le domaine de la musique. Elle nous raconte sa famille en inversant les sexes et changeant quelques détails pour les protéger. Mais tout est là ! Elle a bien eu un oncle et une tante, vieillissants, avec un Alzheimer pour lui, dont il a fallu qu’elle s’occupe. Toute la famille se disputant autour du potentiel héritage à venir puisqu’ils n’ont pas eu d’enfants. Il faut préciser que la famille de Sophie est juive et que les réunions de famille sont généralement très animées.

Maurice et Gisèle ne pouvant plus vivre seuls, elle les fait rapatrier à Paris. Etant leur nièce préférée, elle demande la tutelle. Avec beaucoup d’autodérision elle raconte la difficulté de voir vieillir ses proches et de devoir prendre des décisions pour eux. Malgré l’humour, on sent que le sujet est sérieux et que le ton sert de « bouclier ». Elle aborde le coût des maisons de retraite, la situation des EHPAD pendant la covid. L’écriture est très directe, un peu comme si elle nous parlait. Le langage est donc très actuel, truffé de gros mots qui ont pu choquer quelques lecteurs. Elle a écrit ce livre de manière très fluide sur un an. Au début il s’agissait d’une nouvelle écrite pour faire rire ses copines. Elle le présente comme une « autofiction foireuse ». Bref elle ne se prend pas au sérieux et n’attend pas que son livre plaise à tout le monde. Voici un premier roman quelque peu déjanté avec des personnages attachants, parsemé de références musicales, écrit par une autrice « qui part en sucette tout le temps » et publié par une éditrice « un peu allumée » !

Si vous aimez l’humour noir et décapant, ce roman devrait vous plaire ! En tout cas j’ai passé un bon moment avec ce roman qui m’a bien fait rire et c’est tout ce que j’en attendais !

Merci à Babelio et aux éditions du Seuil pour cette lecture.

Le ridicule jalonne mon existence.
Je suis tombée de la chaise dans le bureau de la DRH à la signature de mon premier CDI.
A l’enterrement de la mère de mon meilleur ami, me trouvant séparée de lui à cause de trop de monde dans l’allée, j’ai sauté de tombe en tombe pour le rejoindre.
Lors d’une interview, j’ai posé sur la table ma boîte de Tampax mini à la place de mon enregistreur.

Dès la première rencontre dans un café du boulevard du Montparnasse, j’ai eu un gros crush pour maître Pompon, cette jouisseuse de la vie égarée dans l’austérité de sa profession suite à une tragique erreur d’aiguillage. Maître Pompon est faite pour le topless, les jéroboams de champagne, les fun partys curatives de Martin Solveig. Son corps tout entier appelle la plage.
Impression confirmée quand elle arrive au pôle de la protection des majeurs en s’éclatant le front contre la porte vitrée de la salle d’attente.

Note : 3.5 sur 5.

Lettres non-écrites / David Geselson

Ce livre est avant tout un projet artistique. David Geselson est un comédien et metteur en scène qui devient pour l’occasion écrivain public. Il propose aux spectateurs de rédiger pour eux une lettre qu’ils aimeraient écrire et qu’ils n’ont jamais osé écrire. Si la lettre leur convient, il leur demande ensuite s’il peut la lire sur scène le soir même avec d’autres lettres faisant partie de son spectacle. Les personnes disposent de leur lettre et peuvent décider de l’envoyer ou non. En 4 ans, il a écrit 200 lettres. Tous les noms ont été changés pour garder l’anonymat. Vous trouverez dans ce recueil un choix de 48 lettres, réparties en plusieurs thèmes : enfances, amours, pour finir.

Beaucoup de lettres sont adressées à un père ou une mère à qui on n’a pas osé dire qu’on les aime. Elles touchent à l’intime et en cela sont universelles. Elles forment une sorte de radiographie de notre société. Chacun pourra identifier une lettre qui corresponde à sa propre histoire et le touchera en plein cœur. Les lettres préférées de David Geselson sont :

  • la première du livre, Raquel à son enfant à venir (p.15)
  • une femme à son mari, Bao (p.55)
  • Corinne à Marc, son ancien amour (p.161)
  • Alexandre à sa compagne, Magali (p. 169).

La mienne est celle de Denise à son oncle disparu (p.27). Celle de « Vincent à Caroline, à qui il écrit sur Tinder depuis 2 mois » vous fera assurément sourire. Celle d’ « une femme au délégué du procureur de la République » vous glacera malgré son ton ironique.

David Geselson venait de lire la magnifique Lettre à D. d’André Gorz lorsque ce projet s’est imposé à lui. Il dit que lire des lettres peut ouvrir un imaginaire puissant. Il n’est pas psychanalyste. Dans les paroles des gens il trouve une résonance et offre de la compassion qui amène une certaine confiance. Les lettre sont écrites dans une certaine urgence.

Dans la rencontre proposée par Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes), il a eu cette phrase magnifique : « ouvrir en soi la possibilité de rencontrer l’autre ». La force de David Geselson est de mettre dans les lettres des mots qui ne sont pas ceux des personnes, mais dont la poétique et la langue leurs correspondent. On ressent ainsi le caractère et le ressenti des personnes.

Pour achever de vous convaincre, ce livre a une magnifique couverture, au titre légèrement embossé. Il s’agit d’une illustration de l’artiste Bridg’, Le Fil noir, faite de lignes dont l’une est interrompue par ce fil. Excellent choix des éditions du Tripode.

David Geselson repartira en tournée cette année, peut-être viendra-t-il dans le théâtre près de chez vous. Et vous, avez-vous une lettre non-écrite que vous aimeriez écrire ?

Tout cela nous rappelle que le théâtre et le monde des arts en général nous manquent ❤
Merci à la Maison de la poésie pour ses retransmissions sur Facebook et nous permet notamment de voir ces lettres mises en scène : https://fb.watch/4gpsxMNNNl/

« J’ai la conviction que le théâtre peut combattre l’obscurité, et si on arrive à faire du théâtre une forme de lumière, alors, on peut, peut-être réussir à mieux vivre les uns avec les autres. » 

David Geselson dans son entretien avec France Culture au mois de janvier dernier : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/par-les-temps-qui-courent-emission-du-vendredi-08-janvier-2021

Note : 4.5 sur 5.

Batailles / Alexia Stresi

J’avais adoré son précédent roman, « Looping », paru en 2017. Un magnifique portrait de femme avec une belle plume au souffle romanesque.

Mais quelle déception pour ce roman ! Peut-être ai-je eu trop d’attentes sur ce livre ?

Le roman mêle un fait divers à l’histoire de Rose dont la mère disparaît du jour au lendemain en lui laissant une lettre dans laquelle elle lui demande de ne surtout pas la chercher.

En parallèle, un vieil homme découvre le corps d’une fillette métisse de 15 mois sur la plage de Berck, s’ensuit une enquête et de nombreuses questions pour comprendre cet infanticide.

Rose raconte son enfance avec une mère imprévisible, Brigitte, que certains prenaient pour une folle. Rose est d’une beauté qui fait se retourner tous les regards sur son passage, personne ne remarque qu’elle est métisse alors que sa mère est noire. Cette dernière lui interdit de fréquenter des enfants noirs.

Dix ans après cette disparition, Rose va finalement partir à sa recherche, en quête de son identité, désobéissant pour la première fois de sa vie à sa mère.

Le roman raconte par bribes l’arrivée de Brigitte, adoptée à l’âge de 4 ans par un couple de la Creuse. Elle fait partie de ces enfants « déportés » de La Réunion pour repeupler une région rurale, parfois arrachés à leur famille « pour leur bien » alors qu’ils ne sont pas orphelins. Un programme mis en place par Michel Debré, député de l’île à ce moment-là.

Il y a une multitude de personnages dont les récits s’entremêlent ainsi que les périodes.

Je n’ai pas réussi à m’attacher aux personnages que je n’ai pas trouvé crédibles. Il y a un côté naïf, parfois maladroit sur les thèmes traités.

L’écriture change selon les personnages, comme si l’auteure essayait de traduire l’accent, le caractère des personnages. Parfois les pronoms sont absents : « En est encore malade. » Les phrases sont alors courtes et sèches. Il m’a manqué le côté romanesque que j’avais tant aimé dans « Looping ».

Avez-vous lu ce roman ou le précédent ? Vous ont-ils plu ? Je suis preneuse de vos avis.

Merci à Netgalley et aux éditions Stock de m’avoir permis de lire ce roman que j’attendais avec impatience.

Note : 2 sur 5.

Une farouche liberté / Gisèle Halimi

Le livre est paru l’année dernière, en 2020. Des images d’archives du procès de Bobigny ont été largement diffusées. Même sans avoir lu son livre, vous avez forcément entendu parler de cette femme franco-tunisienne. Elle est morte en juillet 2020, à l’âge de de 93 ans. A l’écoute de ce livre audio, je découvre une femme incroyable aux mille vies et combats. Un exemple à suivre pour les générations à venir. D’ailleurs Audiolib autorise l’écoute de ce livre audio en classe 😉

Dans cet entretien avec Annick Cojean, Gisèle Halimi raconte son enfance, ses premiers combats féministes à la maison, refusant de servir ses frères et entamant une grève de la faim. Elle remarque et pointe les différences de traitement entre les filles et les garçons. Elle ne supporte pas l’injustice et toute sa vie elle s’y opposera.

Dès son plus jeune âge elle se débrouillera pour obtenir une bourse et continuer d’aller à l’école. Une fois son bac en poche, en août 1945, elle partira à Paris faire des études de droit et de philosophie qu’elle réussira. Elle deviendra donc avocate, témoin engagée. Déjà consciente que pour « se sauver » et ne pas être humiliée, il fallait qu’elle soit « indépendante économiquement », qu’elle ne soit pas une « quémandeuse » comme sa mère et toutes les femmes de son entourage.

Une femme de conviction qui aura le même message que Simone de Beauvoir ou Simone Weil : « se battre est un devoir, tendre la main aux autre femmes une responsabilité, convaincre les hommes de la cause une nécessité ».

Cette héroïne sera sur tous les fronts, aux côtés des femmes violées accusées de délits pour avoir avorté, auprès du FNL lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie et de la Tunisie. Elle se présentera en politique car pour changer les lois (égalité professionnelle, lutte contre le viol, avortement), il faut que les femmes participent à l’écriture de ces lois.

Elle a toujours beaucoup lu : « les livres me donnaient confiance (en mon avenir) et force (pour résister au poids accablant d’être née femme, un être humain de seconde zone) ».

Elle partage quelques moments d’intimité avec ses trois enfants (que des garçons, elle regrettera de ne pas avoir eu de fille), son mari et quelques anecdotes avec Sartre, Beauvoir, Françoise Sagan, Aragon, Elsa Triolet, Guy Bedos.

A la fin du CD, on peut écouter sa plaidoirie lors du procès de Bobigny en 1972, où elle avouera avoir elle-même avorté à l’âge de 19 ans. Un procès où « les hommes jugent et ne savent rien de la vie des femmes ».

Une femme insoumise, rebelle et courageuse qui voulait tout simplement « changer le monde que je trouvais si mal fait ». Les derniers mots du livre sont : « On ne né pas féministe, on le devient. »

Merci à Babelio pour cette lecture/écoute passionnante, ainsi qu’à Audiolib.

Ce texte est lu et incarné par Françoise Gillard.

Morceaux choisis :

« Soyez libre, la maternité n’est ni un devoir ni l’unique moyen d’accomplissement d’une femme, elle mérite réflexion, considération sans aucune autocensure. Pourquoi faire un enfant ? Ce doit être une décision prise en liberté et en responsabilité. Un engagement réfléchi et lucide. N’ayez pas peur de vous dire féministe ! »

« Misez sur la sororité. Désunies, les femmes sont vulnérables. Ensemble, elles possèdent une force à soulever des montagnes et convertir les hommes à ce mouvement profond. Le plus fascinant de toute l’histoire de l’humanité. »

Note : 5 sur 5.

Le parfum des fleurs la nuit / Leïla Slimani

Ce n’est pas le premier livre de la collection « Ma nuit au musée » que je lis, mais j’ai été totalement happée par celui-ci. Je crois que Leïla Slimani est en train de devenir l’une de mes auteures chouchous.

Leïla a rendez-vous avec son éditrice. Mais elle veut se concentrer sur son manuscrit en cours et elle a d’ores-et-déjà décidé qu’elle refuserait toute proposition. Alina Gurdiel lui propose de passer une nuit dans un musée : « dormir au sein de la Punta della Dogana, monument mythique de Venise, transformé en musée d’art contemporain ». Elle se surprend à accepter. Elle a envie d’être enfermée, de faire l’expérience de se retrouver emprisonnée, comme l’a été son père, suite à un scandale politico-financier au Maroc.

L’écrivaine nous invite dans son intimité : « A Paris, la pièce qui me sert de bureau est petite et sombre, étroite comme un nid. J’aime écrire la porte fermée, les rideaux tirés. »

Elle nous raconte son enfance et surtout son père. Il reste un mystère pour elle mais cette nuit lui permettra peut-être de se rapprocher de lui. Il est mort en 2004, peu après sa libération.

« Il y avait en lui un mystère et dans notre relation quelque chose d’inachevé. Des mots qui n’ont pas été dits, des expériences qui n’ont pas été vécues. Il était ma famille mais il ne m’était pas familier. »

Dans ce texte, elle croise littérature et art contemporain, cite de nombreux auteurs : Emily Dickinson, Roberto Bolaño, Paul Morand, Virginia Woolf, Roland Barthes, Etel Adnan, Pasolini, Louise Michel, Ahmet Altan, Marguerite Duras, Paul Auster, Montherlant, Aragon, Hemingway, Tolstoï, James Baldwin, Salman Rushdie, Camus.

Elle parle de la condition féminine au Maroc quand elle était enfant. De la façon dont ses parents l’ont élevée, ainsi que ses sœurs.

« Cela fait vingt ans que j’ai quitté mon pays. Parfois on me demande ce que je pense de cet exil mais je refuse ce mot. Je ne suis pas exilée. On ne m’a pas forcée, je n’ai pas été poussée par les circonstances. J’ai trouvé à Paris ce que j’étais venue chercher : la liberté de vivre comme je l’entendais, de m’asseoir pendant des heures à une terrasse de café pour y boire du vin, lire et fumer. »

Elle écrit que c’est la mort de son père qui l’a poussée à devenir écrivain, « à écrire avec rage ». Elle inventait « des mondes dans lesquels les injustices étaient réparées, où les personnages étaient vus pour ce qu’ils étaient et n’étaient pas prisonniers de l’image que la foule s’en faisait. »

C’est beau, nostalgique, généreux, plein de poésie et d’amour. Quant au titre, je vous laisse découvrir sa signification dans les pages du livre.

Merci Leïla Slimani d’avoir partagé avec nous un peu de vous, vos souvenirs, votre réflexion sur l’écriture, l’identité. C’est passionnant !

Merci à Netgalley et aux éditions Stock pour ce magnifique moment de lecture. Un véritable coup de cœur qui va rejoindre ma bibliothèque.

Note : 5 sur 5.