Réveiller ma mère / Nathalie Ohana

Dans ce récit intime, Nathalie Ohana raconte ce moment où elle se rend au chevet de sa mère dans le coma. Après une réaction de déni devant l’évidence que sa mère va mourir, elle s’adresse et s’ouvre à elle. Elle raconte leur vie, son enfance, leur relation. Elle fait le portrait de sa mère mais aussi d’elle-même. Elle raconte des moments difficiles comme lorsqu’elle intègre une grande école et se rend compte qu’elle est différente des autres étudiants. Elle redouble d’efforts pour acquérir les savoirs qui semblent innés chez eux. Comme souvent, ce sont des rencontres avec des personnes clés qui lui permettront d’avancer.

Il y a de nombreux passages sur sa relation à la lecture, aux bibliothèques et à l’écriture qui raviront les amateurs. Ce livre est empli de poésie et de tendresse. L’écriture est douce et fluide. Nathalie Ohana nous ouvre son intimité en toute simplicité. On ne peut qu’être touché par cette relation mère-fille, cette famille qui déborde d’amour, certes parfois étouffant mais dont elle nous explicite les raisons au fur et à mesure des pages. Il est aussi question d’identité et de choc des cultures. Sa mère a quitté la Tunisie pour venir en France. Il y a notamment le moment où l’autrice découvre que sa famille est juive mais elle ne sait que faire de cette information. Elle n’a pas été initiée à cette religion.

Écrire est une sorte de thérapie. Elle livre ses doutes, ses interrogations, son cheminement intérieur. Ce n’est pas un livre triste, il n’y a pas de pathos mais beaucoup de sincérité et une très belle plume. Une fois commencé, vous aurez certainement envie de le lire d’une traite.

Je remercie l’autrice pour l’envoi de son livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
J’ai ouvert la porte de ta chambre, je suis entrée comme pour éteindre un incendie. J’ai jeté mon sac à mes pieds et je me suis approchée de toi. J’ai gardé mon manteau sur le dos, car j’avais trop froid de te voir endormie. Froid de te voir enfermée dans un monde duquel j’étais exclue. D’habitude, il n’y a rien que tu ne partages pas avec moi. Tes pensées, tes espoirs, tes peurs, ton assiette, tout. »

« A pas de velours, je me suis approchée de toi, j’ai pris ta main, j’ai embrassé tes joues, mes lèvres ont reconnu leur creux et j’ai prononcé ce mot qui m’a paru soudain aussi fragile que moi : « Maman ». C’était comme si, pour la première fois, j’appelais mon nouveau-né du prénom que j’avais choisi pour lui. Maman. Ce mot, mon tout premier mot, disparaîtrait de ma bouche en même temps que toi. »

« J’étais enfant arrivée sur le tard, comme une dernière chance. Tu ne voulais pas que je me brûle à la flamme de la vie, trop chaude, trop dangereuse, trop intense. La flamme de la vie, toi, avec ta naïveté et ton optimisme d’antan, elle t’avait brûlée. Elle avait laissé sur ton corps des cicatrices indélébiles. Alors je m’en suis éloignée et ne l’ai utilisée que pour éclairer les pages des livres que je lisais. Tu préférais de loin que je me frotte à la douceur du papier. Enfant seule entourée d’adultes qui ne me racontaient pas la vraie vie, il ne me restait que les textes des autres pour savoir ce que tu me cachais. Dans notre bibliothèque, tu avais sélectionné des romans à l’eau de rose et il me fallut attendre un certain temps avant de tomber sur les livres qui font mal. Un jour, je suis rentrée de l’école avec le livre Un sac de billes et, tout en me servant ton pot-au-feu, tu as médit sur le professeur qui apportait de la tristesse à notre table. »

« Avant celle des livres, ma grande découverte fut celle des mots. »

« Aller à la bibliothèque me remplissait, les nourritures que j’y trouvais me tenaient au ventre pendant plusieurs jours. »

« Lire des pages sans images permettait à mon imaginaire de se charger de l’illustration. Les mots étaient ceux de tous, mais les images qui se formaient dans ma tête n’étaient qu’à moi. Ces images étaient le fruit de mon histoire, j’y retrouvais des sensations, je revoyais des visages croisés ou inventés. Enfin, la récréation ne me torturait plus, je pouvais retrouver en cachette celle qui, alors, devint ma meilleure amie : ma solitude. Ma corde à sauter restait rangée dans mon cartable, au cas où la bibliothèque serait fermée mais, le plus souvent, les sauts que je faisais étaient d’époque, de narration, ou de style. Papa avait habitué mon palais au sucre des bonbons qu’il m’achetait en cachette de toi mais, là-bas, je salivais à la simple lecture des titres. La solitude que je voulais fuir était en réalité une porte ouverte vers de nouvelles rencontres ; j’étais libérée. Tourner les pages, c’était comme entendre le bruit du sucre qui éclate en bouche. Les corner, c’était sentir l’affolement des papilles quand le liquide acide envahit le palais. Je ne ramenais rien chez nous, je voulais tout consommer sur place, comme si l’atmosphère studieuse de ce lieu ajoutait au plaisir de lire. J’avais les dents bleues et la langue verte à force d’écouter ces inconnus murmurer à mon oreille des histoires inédites. Je pensais à chaque fois leur arracher des confidences, mais c’était en réalité la cloche de la sonnerie qui m’arrachait à eux. Le soir, mon cartable était léger comme une plume, mais mon cœur était rempli. Je sautillais dans la rue en me disant, ma nouvelle famille, c’est eux. »

« Je ne suis pas allée vers les livres pour me mettre à distance de toi. Je suis allée vers eux comme je serais entrée dans une salle pleine de têtes inconnues. Avec tant de rencontres à faire, tant d’histoires à écouter. Les livres sont venus remplir mon vide, ils ont tenu compagnie à ma solitude d’enfant. J’ai trouvé en eux les sœurs que je n’ai jamais eues, les confidents sont j’ai souvent manqué. Les livres m’ont rassurée en me disant que je n’étais pas folle, ils ont créé un lieu pour que mon excentricité s’exprime, ils ont été les fondations de ma nouvelle maison. Aujourd’hui encore, j’appréhende une nouvelle rencontre comme un livre. Je suis encore pressée de tout. Je balaye les épisodes de vie comme les pages, je feuillette jusqu’au chapitre qui m’intéresse et, ensuite, je le dévore. Si la rencontre m’a marquée comme le texte, j’y pense sans cesse et quelque chose se dépose en moi pour toujours. Sinon, j’oublie la rencontre comme le livre que je crois ne jamais avoir lu. »

« Je me sentais étrangère dans mon propre pays de naissance. Le passeport que je présentais, c’était celui de tes blessures. Et celles ne cessèrent de s’étendre à mesure que les jours à l’écart de leurs fumées s’écoulaient. Mon nom de famille à consonance arabe avait beau avoir une sonorité élégante, presque française, il n’empêche que je me sentais d’emblée suspecte. Tout me heurtait ; leurs chaussures trop vernies, leurs sourires de connivence, leur aisance à l’oral, les livres qu’ils avaient lus en primaire, les expositions qu’ils avaient aimées. Tout. »

« A présent, l’angoisse a changé de rive, elle est de mon côté et, toi, tu affiches l’indifférence qui était la mienne à tout ce qui pouvait advenir. »

« Sans l’éveil au monde, on reste touriste de notre propre vie. »

« J’ai été l’enfant qui gomme, qui comble, qui répare, qui rattrape. »

« Je sautais à l’élastique dans la cour de l’école primaire quand une camarade du cours préparatoire m’avait approchée avec cette question si bizarre : « Tu es quoi, toi ? » L’élastique s’était affaissé à mes pieds, j’avais froncé les sourcils et, voyant que je ne comprenais pas la question, elle avait détaillé quatre réponses possibles : « Tu peux être catholique, musulmane, juive ou rien. » J’avais tenté de retenir ces mots compliqués en lui promettant une réponse pour le lendemain. Le soir, en sortant les endives au jambon et au fromage du four, tu ne m’avais même pas regardée en me répondant : « Dis-lui que tu es juive. » Sans ajouter le moindre élément de contexte, tu m’avais laissée explorer seule ce que cette phrase avait de conséquences. »

« Pour toi, écrire, c’était être impudique. C’était entrer sans frapper dans toutes nos zones de honte. C’était vouloir éclairer ce qui ne demandait qu’à sombrer dans l’oubli. C’était dérouler le tapis au milieu du couloir, à la vue de tous, sur lesquels des inconnus s’essuieraient les pieds. »

« Faire un métier artistique, monter sur scène, c’était plonger à pieds joints dans tes peurs. C’était reprendre le bateau, revivre le temps de l’indépendance en Tunisie, revoir les encriers jetés par terre et revivre l’errance, matérielle cette fois-ci. C’était à nouveau travailler à l’heure comme caissière au magasin général de ta tante à Tunis, c’était revivre l’humiliation familiale, sociale, avoir une vie décousue et, surtout, c’était s’aventurer sur un territoire qui n’était pas le nôtre. »

« Au moment où je t’ai dit que tu ne m’avais jamais empêchée de rien, tu as serré ma main en retour. Tu ne m’as jamais empêchée de rien mais, pendant toutes ces années, j’ai pris la décision de ne pas danser avec tes peurs. »

« Chaque nuit, immergée dans le noir, les mots se sont mis à couler en flot continu, comme le barrage qui cède après des années de retenue. Ils se sont épanchés sur le papier, comme les gouttes de sang de ta veine éclatée, dont personne ne se doutait. Tant qu’ils coulaient, à flux constant, je me sentais vivante, ton cœur battait de plus belle. Dans leur course lente mais certaine, ils m’ont appris la patience et la frustration que tu n’as jamais osé m’enseigner. »

Tous les hommes… / Emmanuel Brault

Voici un roman qui plaira autant aux amateurs de science-fiction qu’à ceux qui n’en lisent pas ! Cette ode à la littérature, à l’humanité et à la liberté regorge de références littéraires, notamment dans le choix des noms de planètes ou de villes. Un plaisir de lecture que je vous conseille !

Le narrateur se nomme Astide. Il a la vingtaine. Il est apprenti navigateur sur le vaisseau de Vangelis, Maître Icare. Dans leur cargo se trouve également Alfred, un centaure, mécano. Ils livrent de l’hydrogène sur les 84 planètes de la Fédération. Cette énergie a remplacé le pétrole et leur est nécessaire.

Astide consigne dans son journal de bord ses apprentissages mais aussi le quotidien. Il observe l’histoire d’amour entre son maître et Alfred. Ce dernier est parfois peu commode et lorsqu’il boit de l’alcool il devient incontrôlable, colérique.

Dans ce roman il est question d’amour, d’amitié, d’apprentissage mais aussi de liberté. Les centaures sont considérés comme des esclaves, moins que des hommes. Alfred a des désirs de liberté, d’égalité et de fraternité pour lui mais aussi pour tous ses semblables. Un vent de révolte souffle sur la Fédération. Fera-t-il vaciller le système ?

Emmanuel Brault a une très belle plume. J’ai beaucoup aimé les clins d’œil à la littérature, à l’histoire. J’ai passé un très bon moment de lecture en compagnie d’Astide, Vangelis et Alfred. Et j’ai eu très envie de lire, comme Astide, ce recueil de poèmes :
 » René Char ! Les Feuillets d’Hypnos constituait mon livre de chevet, comme beaucoup d’entre nous. En cas d’épreuve, les maîtres ulysse nous conseillaient d’en lire un à deux poèmes chaque soir. « 
Ou encore de suivre ce conseil :  » C’était un truc que m’avait donné mon maître, dont j’use chaque fois que j’en ai besoin : « Si tu as peur, récite-toi un poème, tu retrouveras le souffle nécessaire pour continuer. » « 

Merci au label Mu pour la lecture de ce roman

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je suis né le jour où je me suis opposé au contremaître », répétait-il à l’envi. Mal lui en avait pris, il avait reçu, pour toute réponse, quatre-vingt-quatre coups de fouet avant de s’écrouler d’un seul tenant sur le tarmac. Pas un son n’était sorti de sa bouche, il s’en fallut de peu qu’il y laissât sa peau. Alfred ne savait pas mettre d’eau dans son vin, ce n’était pas là son moindre défaut.

Le corps des ulysses avait été fondé par une Terrienne de souche, tout comme moi, la bien nommée Jeanne Bateau, un nom prédestiné. Elle en instigua ses grands principes, et créa la Poupe, le nom de notre école tiré d’un poème de Mallarmé, intitulé « Salut », pour les enseigner :
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe,
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Les humanités constituaient le fondement de notre formation. J’ai déjà nommé les grands voyageurs, mais il y avait aussi les Grecs, les poètes, les romanciers, les scientifiques, les sociologues, les essayistes, tous jusqu’aux Gigolos, nos derniers poètes, juste avant l’avènement de l’ombre. Les humanités étaient la seule arme valable – et néanmoins dérisoire – pour faire face au quotidien du voyageur, fait d’ombre à perte de vue, de solitude et de quelques moments d’éclats, tout aussi dangereux que le reste. « C’est à terre que vous aurez le plus à craindre », aimait à rappeler Jeanne Bateau. Calculer l’harmonie d’une courbe dans la trajectoire d’un vaisseau, se familiariser avec la mécanique des moteurs à hydrogène, à connaître les quatre-vingt-quatre planètes de la Fédération, leur topographie, leur système politique, leur population, constituaient un socle nécessaire, mais qui n’armaient pas contre les rigueurs d’une vie d’ulysse. « Je ne forme pas des légions d’insectes, je forme des citoyens qui détiendront, entre leurs mains, le destin de notre Fédération. » La devise de la Poupe, autre allusion à « Salut », le poème de Mallarmé, était, « Voyager sur la Poupe, Porter debout le salut. »

Chaque fois, je m’y laissais prendre en pensant qu’ils étaient arrivés au dernier acte de leur passion. Ils renaissaient de leurs cendres. Ils étaient des phœnix ! Ulysse31 battait au rythme de leurs cœurs, dont j’essayais de restituer les affres, sans jamais y parvenir tout à fait. Moi qui n’avait jamais connu l’amour, j’étais le témoin privilégié d’une passion pour laquelle ces deux êtres abandonnaient tout ce qu’ils avaient été. Je ne me concevais pas comme un voyeur mais comme un observateur aussi neutre que possible. Je retrouvais avec délectation les grandes histoires d’amour. Anna Karénine me paraissait être le roman d’Ulysse31 : deux comètes qui se rencontrent, le bonheur brut, sauvage, le souffle, la folie.

Notre système avait ses défauts, mais évitait la barbarie du précédent, dans lequel vivre, c’était lutter dès le plus jeune âge et jusqu’à la fin de sa vie, dans des métiers absurdes, en ayant ingéré, pour survivre, suffisamment d’anxiolytiques pour tuer un troupeau de bœufs. En devenant ulysse, je servais la Fédération, les principes de la dix-sept quatre-vingt-neuf, la liberté, l’égalité, la fraternité. Cela valait tout l’or du monde.

La révolte ! C’était le côté romantique d’Alfred, son rêve d’enfant. Il avait pourtant passé l’âge. Chaque jour, leur situation s’améliorait, je ne voyais pas l’intérêt d’une révolte qui ferait des morts. Je comprenais ses raisons, mais il me semblait préférable de gagner pas à pas sa liberté plutôt que de trancher des têtes. Les historiens avaient des doutes sur l’intérêt de la Révolution française. Pas tant que le bain de sang, consubstantiel à toutes les révolutions, que sur ses effets : sans elle, les droits de l’homme eussent progressé partout dans le monde de la même façon.

Mieux valait ne pas insister. Dans cet état, il était capable de m’en coller une, même s’il l’aurait regretté ensuite. Je détestais ses accès de colère, qui lui faisaient dire et faire n’importe quoi. Malgré tout cela, il fallait en convenir, Alfred transformait l’air que nous respirions. Sa seule présence illuminait nos vies monotones, une joie simple s’emparait de nous, pour ne plus nous lâcher. Nous l’aimions pour ce qu’il était à sa façon, il n’était pas animal, il n’était pas homme, il était Alfred. C’étaient les autres – tous les autres – qui nous rappelaient sa nature d’animal qui en avait quatre.

Ma vie était un huis clos : le quotidien se répétait, monotone, avec deux êtres que j’aimais, mais qui n’avaient ni mon âge ni mon histoire. Mon maître jouait son rôle, affable, sévère parfois, maintenant la même distance depuis mon tout premier jour. Et Alfred, hé bien Alfred, c’était Alfred. Nous nous amusions bien, mais il était si différent que je ne pouvais être aussi proche de lui que je le souhaitais. Le dernier incident sur Harar l’avait prouvé. J’avais lu un peu de Verlaine pour me remonter le moral. Ses vers étaient propices à la rêverie, et à une forme de joie. Ses poèmes étaient aussi légers qu’une feuille flottant dans le vent : Verlaine ? Il est caché dans l’herbe, Verlaine.
Renoncer à mes rêves de rencontres interplanétaires, à l’amour, et à quoi d’autre ? La vie d’ulysse était-elle un éternel renoncement ? Ou était-ce notre lot à tous, dans l’espace comme sur Terre ? Nous entamions la traversée de la spirale, et glissions doucement de l’endroit vers l’envers, de l’envers vers l’endroit, dansant la valse avec les ombres. Emmanuel Latrub raconta qu’il eut une révélation en lisant les dernières phrases de Molloy, un roman de Samuel Beckett, dans son jardin, à l’ombre d’un figuier : « Alors je rentrai dans la maison et j’écrivis, Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. » L’Univers n’était qu’un trompe-l’œil : il était infini disait-on, un mot commode pour dire qu’on ne le comprenait pas.

René Char ! Les Feuillets d’Hypnos constituait mon livre de chevet, comme beaucoup d’entre nous. En cas d’épreuve, les maîtres ulysse nous conseillaient d’en lire un à deux poèmes chaque soir.

Notre Fédération, dont le contrat social reposait sur l’autonomie des planètes, sur l’énergie à bas coût, sur les castes innervant les quatre-vingt-quatre planètes, sur tant d’autres équilibres subtils en tenant qu’à un fil, n’avait pas vu venir ce problème : les centaures avaient toujours constitué un angle mort dont le poids n’avait fait que croître. Nous les avions manipulés, déplacés, utilisés comme de vulgaires objets. Et l’un d’entre eux avait choisi de dire non, menaçant les fondements de notre communauté. Les coups de fouet ne suffiraient plus à les mater. Les propriétaires de Protos remettaient en cause l’instruction qui leur avait donné de mauvaises idées. L’ignorance était le meilleur des antidotes contre la révolte.

Je ne pouvais m’empêcher de sourire : ce sacré Alfred avait réussi à déstabiliser tout un empire, lui, le centaure qui n’était rien ou presque, lui, laissé pour mort sur le tarmac, lui accroché à son idéal et qui s’y tenait malgré tout, malgré tous. Il était devenu quelqu’un : nous l’avions pris pour le cyclope face à Ulysse, mais il était bel et bien Ulysse, le rusé Ulysse !

Nous avions peu de temps. Nous allâmes directement trouver Alfred à son garage, situé dans la banlieue sud de Rabelais. Il nous fallut près d’une heure trente pour traverser la capitale et franchir la ceinture des Singes-en-Hiver, le périphérique sud de la ville. Nous parvînmes dans la zone industrielle Michel-Houellebecq, faite d’entrepôts et de quelques habitations, de blocs de bétons noircis et d’enseignes criardes, de sandwicheries, bars, supérettes minables mais fort utiles dans ce coin délaissé.

Je me posais alors tant de questions. Moi, Astide, de mon nom d’ulysse, Berrichon par mon père, Sénégalais par ma mère, allant sur ma vingt-huitième année, d’une taille d’un mètre quatre-vingt-cinq, les yeux gris tirant sur le vert, mince à faire peur, allais-je un jour connaître cette folie des hommes ? Ulysse me prenait tout, sans rendre autre chose qu’un certain prestige, et un léger vertige. La fuite permanente, jusqu’à la fin, était-ce cela nos vies ? Que fuyions-nous à voyager ainsi sans relâche ?

Le Nez de Cyrano était une excroissance de Rabelais sur sa partie est, correspondant à peu près à un nez, délimité à l’ouest, par la rue Ferdinand, et finissant en beauté aux limites est de la ville, avec la place de l’Eternité, allusion au poème de Rimbaud dont je récitai aussitôt la première strophe :
Elle est retrouvée
Quoi ? – L’Eternité,
C’est la mer allée
avec le soleil

C’était un truc que m’avait donné mon maître, dont j’use chaque fois que j’en ai besoin : « Si tu as peur, récite-toi un poème, tu retrouveras le souffle nécessaire pour continuer. »

La sarabande des Nanas selon Niki de Saint Phalle / Catherine Guennec

Ce titre fait partie de la collection « Le roman d’un chef d’œuvre » des ateliers Henry Dougier, qui mêle « récit romanesque et enquête historique » en racontant l’histoire d’une œuvre célèbre.

Ici, Catherine Guennec brosse le portrait de Niki de Saint Phalle, une artiste franco-américaine connue entre autres pour ces Nanas, des sculptures de femmes tout en rondeur et colorées. Des photos sont d’ailleurs reproduites sur les rabats du livre.

Sa vie est digne d’un roman. Elle va de rebondissement en rebondissement, telle une héroïne. L’autrice déroule de façon linéaire son parcours de sa naissance à sa mort. Son enfance est marquée par un inceste. Son fort caractère l’aidera à surmonter bien des situations et des traumatismes. Elle épouse Harry Matthews. Elle travaille d’abord comme mannequin avant de commencer à peintre. Elle a des épisodes dépressifs et est internée en hôpital psychiatrique à Nice où elle subit des électrochocs. Plus tard, elle s’installe dans un atelier à Paris et rencontre Jean Tinguely, son second époux. Ils réaliseront ensemble leurs plus belles sculptures.

Le roman alterne entre la voix de Niki et celle de Nana, sa nourrice. Le lecteur a à la fois le récit intime de l’artiste et le point de vue extérieur. Elle raconte les difficultés de son métier surtout lorsqu’on est une femme, ses déboires amoureux, sa passion, ses questionnements. C’est passionnant. Un excellent livre pour ceux qui aiment l’art mais également pour ceux qui aiment les livres romanesques tout en se cultivant ! A la fin de l’ouvrage, on trouve quelques repères biographiques, une bibliographie et la liste des œuvres citées.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cette histoire, c’est l’histoire d’une petite fille. Une histoire qui ressemble à un conte de fées. Comme ça, et d’entrée de jeu, les fées, gentilles « nanas », semblent s’être généreusement penchées sur son berceau armorié. »

Les autres ne sont pas des gens comme nous / J.M. Erre

Entre recueil de nouvelles et roman, le 9ème livre de Jean-Marcel Erre est bourré d’humour, parfois noir, tout en ouvrant la réflexion sur la normalité et la monstruosité, avec une touche de féminisme.

La narratrice se nomme Julie. Elle a 25 ans et vit en Lozère, mais sa singularité est d’être tétraplégique de naissance. Elle s’échappe de son handicap par l’écriture : « on lit pour sortir de soi, vivre d’autres vies ». Les chapitres alternent entre la voix de Julie qui interpelle les lecteurs et les histoires qu’elle raconte, des portraits brossés autour des thèmes normalité/monstruosité, chance/malchance, bien/mal.

Le roman est truffé de jeux de mots et de références littéraires et actuelles. L’auteur joue avec les personnages et les titres de ses précédents romans qui peuvent d’ailleurs se lire indépendamment. On sent que l’auteur s’est amusé à écrire ces histoires. A la base, ce sont des chroniques publiées dans Fluide glacial, qu’il a réécrites. La moitié sont des portraits. Ce sont des formats courts qu’il a ensuite interconnectés. On retrouve des références d’une histoire à l’autre.

J.M. Erre a débuté la rencontre VLEEL par la question de la légitimité en tant qu’homme, valide, d’écrire à la place d’une femme, handicapée. Pour lui, elle ne se pose pas. La littérature permet d’écrire en se mettant « à la place de ».

Si vous avez envie de passer un bon moment de lecture avec un excellent conteur, lisez ce roman !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

Julie
Normalité ou monstruosité ?

Je m’appelle Julie, j’ai vingt-cinq ans et j’habite un village de Lozère nommé Margoujols. On dit de moi que j’ai l’esprit vif, beaucoup de curiosité et un humour noir parfois féroce. Je suis une lectrice passionnée et je pratique l’écriture en amatrice. J’aime la danse classique, le patinage artistique et le punk rock celtique hardcore. Je suis accro aux réseaux sociaux, féministe, écolo, libre et révoltée, mais il m’arrive aussi de rêver au grand amour de conte de fée, et même de m’imaginer avec une flopée de mouflets. Je suis normale, quoi.
Ajoutons à présent un détail à mon portrait. Mon petit truc en plus qui me donne toute ma personnalité : je suis tétraplégique de naissance.

« Un de nos plus grands humoristes, Michel Houellebecq, montre dans son roman Extension du domaine de la lutte que le libéralisme économique trouve son équivalent dans le domaine des relations amoureuses et sexuelles. Si certains d’entre nous vivent des relations sentimentales et érotiques variées et excitantes, d’autres sont condamnés à la solitude et au désert affectif au fond du couloir à gauche. Pour ce qui me concerne, bien que vivant une relation fusionnelle avec mon fauteuil, il est inutile que je précise dans quel camp je me trouve. »

« Cette liste suffit à comprendre l’objectif réel des écrivains qui mettent en scène des histoires d’amour. Leur but est de consoler les lecteurs vis-à-vis de la misère de leur vie sentimentale en leur décrivant par le menu les ravages de la passion. Le message qui ressort de l’échec de ces couples littéraires est on ne peut plus clair : lectrices, lecteurs, continuez donc à bouquiner au lieu de perdre votre temps et votre santé à essayer de vivre des histoires d’amour qui s’avéreront inévitablement foireuses.
De là à en conclure que les écrivains seraient eux-mêmes des ratés de l’amour qui se servent de l’écriture pour s’auto-persuader qu’une vie de couple réussie relève de la fantasmagorie… Je vous laisse juge. »

« Vous me trouvez tordue de penser ça ? Tant mieux. Si vous me pensez tordue, vous allez me trouver inquiétante. Si vous me trouvez inquiétante, vous allez vous méfier de moi. Et si vous vous méfiez de moi, vous allez arrêter de me regarder avec compassion. Enfin.
Je veux être considérée, comme possiblement perverse, au moins autant que n’importe quel valide. Et si vous voulez vérifier qu’on ne sait jamais ce qui se cache sous une apparence de faiblesse, lisez l’histoire de Ferdinand Bic, ce si sympathique centenaire en fauteuil roulant… »

« Le 1er janvier, impatient d’identifier scientifiquement l’âge d’or, Ousmane se lança dans la recherche historique en se rendant à la source de toutes sources : la bibliothèque nationale de France. Était-ce mieux avant ? Ce jour-là, Ousmane fut déjà certain d’une chose : parfois, c’est mieux après (car le 1er janvier les bibliothèques sont fermées). »

Le roitelet / Jean-François Beauchemin

Voici un très beau texte sur la fraternité et la maladie mentale. Jean-François Beauchemin dans ce roman autobiographique raconte la schizophrénie de son frère par petites touches, avec beaucoup de bienveillance et d’amour. Il mêle souvenirs et réflexions en terminant toujours ses chapitres par une observation de la nature en utilisant tous ses sens.

Il explique d’ailleurs son intention dans l’un des courts chapitres : un livre où il ne se passe rien, avec des gens dans leur quotidien et la nature très présente pour contrebalancer les émotions.

On découvre ce que peut être la vie d’un schizophrène : il se sent persécuté, a des difficultés à rassembler ses pensées, n’a aucune notion d’hygiène et de tenue correcte.

Il évoque également leur belle enfance, l’éducation reçue, la découverte de la maladie. Après le décès de leurs parents, il s’occupe de son frère, essaye de gérer au mieux ses crises. Seule la poésie semble l’apaiser dans les moments sombres qu’il traverse. Son recueil préféré est « Seuls demeurent » de René Char.

Jean-François Beauchemin évoque humblement son métier d’écrivain. Ecrire lui permet de mieux se connaître et d’aller vers les autres. Il donne également des références littéraires.

Il se contente d’un bonheur simple au milieu de la nature, de balades avec son chien, de conversations avec ses voisins, sa femme ou son frère. Et voici la très belle phrase de conclusion de ce roman lumineux : « Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. »

J’ai eu envie de noter toutes les phrases de ce magnifique roman plein de poésie. Il est très court (143 pages) et je ne peux que vous encourager fortement à le lire. A la fin de l’ouvrage, il donne son adresse mail si le lecteur a envie de le joindre. Certains l’ont fait et il leur a répondu.

J’ai d’ores et déjà prévu de lire l’un de ses précédents romans : « Le jour des corneilles » que j’ai acheté en poche.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser des œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

« A ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. »

« Ce que j’aime ce sont les gestes, les regards, les sourires et les larmes, les cheveux qui poussent, les pas, les paroles, autrement dit la vie du corps. Rien ne m’émeut davantage que de voir mon frère sourire (ne fut-ce qu’un très court instant), ou de l’observer graisser avec tant de passion dévorante la chaîne de sa bicyclette. »

« Une fois, parce que mon frère refusait encore de sortir de sa chambre, mon père avait enlevé la porte. « Il s’enferme ? Éliminons les portes ! J’enlèverai s’il le faut toutes les portes de cette maison ! Dieu du ciel ! Tant que je vivrai, personne ne s’enfermera chez moi ! » nous avait-il déclaré. Ce n’était pas aussi stupide que ça en avait l’air. La preuve, c’est que mon frère a reconnu dans ce geste un peu expéditif un aspect de sa propre pensée désormais si déroutante. Une minute après que la porte eut été retirée de son cadre, il est sorti très docilement de sa chambre. « Parfois, a-t-il dit en passant devant nous, les choses sont d’une horrible simplicité. » »

« Une heure s’était écoulée lorsqu’à la fin j’ai enroulé mon frère dans la serviette et saisi le peigne pour au moins tenter de donner une forme à cette chevelure insurgée. C’est ce moment qu’il a choisi pour prononcer ces mots déchirants de lucidité : « Je suis un puits sans fond. J’ai beau fouiller en moi, je n’aperçois rien qu’une nuit profonde. Je suis perdu. » Et moi, l’écrivain, le spécialiste des mots, je n’ai pas su quoi lui répondre. Le soir tombait. De la forêt toute proche nous parvenaient les premiers hululements d’un hibou. »

« Il est venu ce matin encore frapper à ma porte. Je n’avais pas versé le café dans les tasses que déjà il me disait ces mots : « Tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. » J’ai trouvé l’idée d’autant plus séduisante que j’ai sous la main, avec ma vie très banale, une grande quantité de matière à partir de laquelle travailler.
Sitôt mon frère reparti, j’ai posé les bases de mon livre. J’ai imaginé une histoire où seules actions allaient être celles de gens s’occupant par exemple du jardin, ou dénombrant le soir des étoiles familières, ou encore lisant quelques pages à l’ombre d’un arbre. J’allais mettre en scène des hommes et des femmes dépouillés de leurs masques, et dont l’absence de dogmes et de trop grands préjugés allait laisser la place nécessaire au déploiement de leur lucidité, à leur besoin de comprendre et, au fond, à leur refus de souffrir. J’avais à cœur de respecter l’équilibre des angles, des points de vue. Chaque fois que je montrerais dans ce romans les remous d’une âme, je tâcherais d’évoquer en contrepartie le balancement d’un arbre, ou les calmes variations du ciel au-dessus de la maison. Tout l’édifice allait se construire en ne recourant qu’à ces pauvres matériaux. En somme, l’âme seule de ces gens allait être visible, et tout le reste demeurerait non pas accessoire, mais comme obéissant aux mouvements de cette âme.
J’étais tenté d’aller plus loin, mais j’avais chaque fois que je déviais de mon plan la curieuse impression de l’enlaidir. A la fin, j’ai appelé mon frère pour lui faire le résumé de ce livre à venir. Le bruit ambiant perçu durant la conversation me laissait deviner qu’il était en train de préparer le repas. J’entendais aussi, venu de plus loin, le babillage léger de sa perruche bleue. A un moment, une bouilloire a sifflé. A cette heure, le ciel commençait à lentement tourner sur lui-même et se préparait au soir. Mon chien, comme traversé de songes, est venu se coucher à mes pieds. Tout cela était d’une formidable beauté. »

« Je crois que le jour où le Docteur Dumontier a dit que mon frère souffrait d’une maladie grave, quelque chose s’est brisé. Sauf erreur, et puisqu’il est vrai que les mots donnent sa forme à l’esprit, le fait d’avoir simplement mis le mot schizophrénie sur ce mal a en quelque sorte accéléré la dégringolade de mon frère. Sa jeunesse, que j’avais observée s’enfuir au cours des quelques mois précédents, laissait place désormais à autre chose qui n’était pas encore le déclin mais qui s’y préparait.
Nos deux vies se précisaient. La sienne devenait un long soir sombre et menaçant. La mienne était plus que jamais consacrée à l’apprentissage du métier d’écrivain. Le soir, au-dessus de la maison familiale, le ciel était vert, puis pourpre. Je restais longtemps à observer cela, ce miracle du Monde qui sombrait dans la nuit, de la lumière qui par degrés disparaissait derrière la forêt. Je dénombrais au ciel quelques étoiles mobiles, contemplais pendant une heure la lune courir dans la cime des arbres. Un saisissant sentiment de douceur s’emparait de moi. Je ressortais mes livres, retrouvais avec une espèce de joie perdue les grands paysages mélancoliques de Gabrielle Roy, les inquiétantes et profondes forêts de Charles Baudelaire, renouais avec le prudent pragmatisme de Montaigne. Je me rappelais avoir souffert, et qu’à l’époque ces gens-là m’avaient guéri, en quelque sorte. J’espérais secrètement que les livres aient sur mon frère le même effet bénéfique qu’ils avaient sur moi. C’était difficile à dire. Je ne sais trop comment ni pourquoi, les poètes l’aidaient à vivre. Mais la mélodie que j’entendais dans la littérature ne semblait pas plus arriver à ses oreilles qu’à son esprit. On aurait dit que, pour lui, les mots écrits étaient des mains qui tâtonnent dans l’obscurité. Puisque, à cause du docteur Dumontier, c’était par les mots qu’il était véritablement entré dans le malheur, peut-être cherchait-il, par eux aussi, à en sortir au moins un peu. »

« J’étais encore sous les draps quand j’ai demandé à Livia : « A quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. » »

« « La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée sa lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens. » »

Matrix / Lauren Groff

Ce roman en 3 parties est le portrait de Marie de France, la « bâtarde », qu’Aliénor d’Aquitaine décide d’envoyer dans une abbaye en Angleterre, loin de la cour. Marie est trop grande et moche pour être mariée, il ne reste plus que le couvent pour l’accueillir. Enfin accueillir n’est pas le terme adéquat, car les nonnes y subissent la malefaim et la misère. Peu à peu Marie prend ses marques et se résout à cette vie. Elle prend même le pouvoir et gère très bien le domaine de l’abbaye, si bien que la vie des religieuses s’améliore très nettement. Marie a de grande idées pour sa communauté qui lui sont dictées par des visions. C’est ainsi qu’elle fait bâtir une forteresse autour du domaine pour protéger les nonnes et exclure les hommes. Tout cela attire des jalousies, mais Marie sait toujours faire face.

Il est question de sororité, de féminisme, de désir féminin, d’homosexualité dans ce roman médiéval.

Conseillé par Maria Larrea, lu avec Annie-Rose et Charles, j’avoue n’avoir pas été emportée par cette biographie romancée. C’est donc une lecture mitigée pour ma part, où j’ai été un peu perturbée par les mélanges de styles et de temps conjugués, les incursions de mots latins. C’est à la fois moderne et ancien, empreint de mysticisme. L’entre soi m’a également gênée. Bref je n’ai pas été convaincue par ce roman, ni son propos, un peu trop féministe avant l’heure, même si la vie et le destin de Marie sont intéressants.

Traduit de l’américain par Carine Chichereau.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France.
An de grâce 1158, le monde attend avec lassitude la fin du carême. Bientôt ce sera Pâques, qui vient tôt cette année. Dans les champs, les graines se déploient dans le sol noir et glacial, prêtes à jaillir à l’air libre. Pour la première fois, Marie voit l’abbaye, pâle et hautaine au sommet d’une butte dans cette vallée humide où les nuées venues de l’océan se tordent contre les collines et déversent leurs averses incessantes La plupart du temps, l’endroit est émeraude et saphir, il éclate sous la pluie, rempli de pinsons, moutons, moucherons, champignons délicats émergeant du riche humus, mais en cette fin d’hiver, tout est grisaille et ombres. »

« Plus tard, Marie se souviendra de ses premiers temps à l’abbaye comme d’une période noire et lourde. Lorsqu’elle regardera en arrière, elle aura l’impression de contempler la nuit au-dehors depuis une pièce éclairée ; rien à voir, si ce n’est son propre visage, suspendu telle la lune.
Les nonnes sont tellement affamées que leurs têtes ne sont plus que des crânes décharnés dans le sombre dortoir. On sert une soupe où l’on fait bouillir de la viande, qu’on retire ensuite pour la réutiliser dans d’autres soupes. Les ongles sont aussi bleus que le ciel. »

« Sans la première matrix, il ne peut y avoir de salvatrix, la plus grande matrix entre toutes. »

Tous les arbres au-dessous / Antoine Jaquier

Je découvre cet auteur suisse avec ce roman que j’ai beaucoup aimé et qui m’a donné envie de lire ses précédents livres publiés aux éditions Au Diable Vauvert.

J’ai tout de suite été charmée par l’écriture et j’ai eu envie d’enchaîner les pages. Dans un style d’apparence simple, l’écriture est fluide. La langue est commune. Il y a de l’humour, une certaine ironie, une nostalgie aussi et de la profondeur. Le roman est riche en éléments.

Il s’agit d’un roman d’anticipation proche. On se situe vers 2030. La situation décrite est plausible, réaliste. Suite à l’effondrement de notre système, en France et en l’Europe, plus rien ne fonctionne : « Pas d’essence – pas de camion. Pas de camion – pas de chocolat. ». Un cadre Parisien, Salvatore, avait anticipé et retapé une ferme dans les Vosges, en pleine forêt. Il y a réuni tout le matériel nécessaire pour survivre et être en autosuffisance. Sa vie solitaire change avec l’arrivée de Mira, sorte de Harley Queen sauvage. Puis arrivent Alix et sa vache. Et enfin ils rencontreront Sacris, qui possède de l’ayahuasca, une drogue chamanique utilisée à but thérapeutique en Amérique du Sud. Une sorte de huis clos se met en place entre ces personnes aux profils socio-économiques très différents.

Bien sûr, on pense à « La route » de Cormac McCarthy, mais ce roman n’est pas du tout sombre. Enfin il y a bien quelques scènes violentes et un peu d’anthropophagie, mais il faut bien survivre ! L’auteur fait une critique du monde politique actuel, tout en apportant des éléments historiques (les animaux domestiques mangés pendant la Commune de Paris en 1871 par exemple) et surtout une culture populaire omniprésente. Ce livre regorge de références à des films, des livres, des séries, on y croise même « l’amour est dans le pré » !

Antoine Jaquier montre que les compétences additionnées permettent de survivre. Salvatore réalise que « même un misanthrope a besoin d’autrui ». A la solitude, il va préférer ses compagnons. L’auteur est en empathie avec ses personnages. L’un d’eux est « gender fluid » ou transgenre. L’auteur utilise alors l’écriture inclusive « iel » et la lecture reste très fluide. C’est donc un pari réussi.

Lors de la rencontre VLEEL, il nous a dit écrire sur des sujets lui tenant à cœur, comme la permaculture. Et aussi que nous sommes tellement « addicts » à notre confort que nous ne ferons pas de changements dans notre mode de vie tant que notre frigo sera plein.

Ses auteurs préférés sont Philippe Djian (c’est d’ailleurs lui qui a recommandé son manuscrit à Marion Mazauric, l’éditrice), John Fante, Bukowski, Irwin Welsh, Bret Easton Ellis. Il ne s’enferme pas dans un style. Il lit aussi des classiques mais n’a pas culture littéraire SF hormis Huxley et Orwell. Son prochain roman sera sur l’éco-terrorisme, c’est donc le sujet qui l’agite en ce moment.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange du Livre 2023. Il ne fait pas partie de la sélection mais je vous le recommande vivement. Ce serait dommage de manquer ce livre et cet auteur !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Dix bornes me séparaient de la première habitation. Hurler au ciel m’avait bien éclaté, surtout le nuit, puis je m’étais habitué. »

« Trouvé des torches électriques rechargeables à la dynamo. Des médicaments à la date de péremption la plus éloignée possible. Des litres de désinfectant. Une agrafeuse à points de suture. Des bandages au mètre et même un tourniquet remplaçant de ce bon vieux garrot pour arrêter le saignement en cas de blessure grave.
Ma grande victoire a été, à défaut de morphine, le carton d’antibiotiques à large spectre acheté au black à la cantine des stagiaires en médecine de la Salpêtrière.
– Z’ont qu’à nous payer correc’, m’avait dit le jeune homme alors que je m’inquiétais que le stock manque à son service.
Je ne ratais pas une occasion de venir dans les Vosges mais ma femme refusait de m’y accompagner. Elle se fichait de moi et de ma BAD, base autonome durable, et me reprochait à la moindre occasion le crédit pris pour l’achat de ce qu’elle considérait comme une ruine. Je lui faisais honte avec mes prophéties délirantes qui débordaient de partout dès que j’ouvrais la bouche. Ne comprenant pas que c’était la Création tout entière qui nous poussait vers la sortie, elle s’obstinait à donner sa confiance à ce gouvernement pour lequel elle avait voté et dont elle ne voyait pas les ficelles. L’appartement du VIIIe arrondissement était selon elle notre seul vrai repaire. Jamais l’ennemi n’oserait utiliser de bombe nucléaire et nos centrales sont bien gardées, disait-elle. »

« Malheureusement pour le monde, les événements m’ont donné raison. Trop orgueilleux pour plier, le système a rompu. La maxime affirmant que neuf repas séparent la civilisation du chaos était à peine exagérée. Le jour où les pompes à essence d’Europe ont cessé d’être ravitaillées, un mois a suffi pour vider hôpitaux et supermarchés de leurs biens de première nécessité. Pas d’essence – pas de camion. Pas de camion – pas de chocolat. Très vite l’argent ne permettait plus d’acheter. Il n’en fallut pas moins pour découvrir que nous ne fonctionnions pas à flux tendu que pour les masques et le paracétamol, parfaitement dépendants d’un pétrole et d’un gaz que nous ne possédions pas. Apprenant hébétés, de la bouche de notre président, qu’une centrale ne peut pas tourner sans hydrocarbure et que les réserves du pays, tant vantées lors des premiers vacillements, s’avéraient au final insuffisantes face à la réalité des besoins.
A lire la terreur dans les yeux de notre chef des armées ce jour-là, nous comprîmes vite que nous ne le reverrions pas. »

« Mira avait pédalé pour charger la batterie et regardait l’unique série stockée dans mon laptop, onze saisons tout de même. Si c’était à refaire, ce sont des dizaines de téraoctets de films et autres vidéos que je conserverais au chaud dans un disque dur externe. Sans compter la musique. J’amoncellerais également jeux de cartes et autres jeux de société. On mesure mal le défi que représente la gestion de l’ennui dans un univers tournant au ralenti. Lorsque chaque watt d’énergie est investi dans la logistique, les divertissements se rabougrissent et si je n’avais pas pensé à amasser de la lecture, je crois que je me serais suicidé le deuxième hiver.
Une bibliothèque bien fournie est de plus l’élément clé de la survie. Le réflexe Google nous l’avait fait oublier. Même si on peut tout planifier, rien ne se déroule comme on l’imagine et la science contenue dans la littérature spécialisée permet de gagner cinq ans d’expérimentations foireuses, cinq ans que d’ailleurs nous n’avons pas, lorsque l’on vit au jour le jour. »

« La plupart d’entre eux n’étaient pas encore scolarisés lors du « Qu’ils viennent me chercher » de Macron en 2018. Ces enfants de Gilets jaunes ne s’étaient pourtant pas gênés, presque dix ans plus tard, au terme de son second mandat, pour lui pour donner une grosse fessée cul-nu filmée sur les escaliers du Palais qui sidéra la France entière. »

« Depuis qu’iel nous avait rejoints, Alix utilisait mes rasoirs et jamais je n’avais vu l’ombre d’un poil à son menton. Garçon ou fille, bien malin celui qui aurait pu le dire. Iel était un superbe spécimen de l’espèce humaine, sorte de Julien Doré non-binaire comme on aimait le dire avant la fin des temps. Son élégance tranchait avec le champ de ruines. »

« Pour passer le temps durant ma convalescence, je l’avais imité et j’avoue que lire Stephen King m’avait fait un bien fou. Un habitant de la maison semblait avoir une passion pour son œuvre. Cette mayonnaise faite de petites gens, d’événements inexplicables et d’horreur était bien plus ancrée dans le réel que mes rangées de collections dorées sur tranche de littérature blanche. Pensant que j’allais me délecter jusqu’à la mort de cette érudition, de ces sentiments ambigus, de ces caresses du bout des doigts ou au contraire de cette expression de fantasmes dégueulasses de vieux libidineux incapables de bander sans chimie, j’avais été trop élitiste dans la composition de ma bibliothèque. Cette vanité n’était aujourd’hui plus que le témoignage d’une époque révolue qui avec le recul paraissait bien étrange. Individualisme et glorification du moi. Quand je disais que l’ayahuasca avait changé quelque chose. Tout ce temps perdu. »

« Qu’ils évaporent si rapidement était invraisemblable. J’étais aussi seul qu’un écrivain perdant d’un clic son texte dans les méandres de l’informatique. Seul témoin peu fiable d’une histoire impossible à réécrire et doutant instantanément de l’avoir vraiment vécue. »

De Pitchik à Pitchouk / Jean-Claude Grumberg

J’avais adoré « La plus précieuse des marchandises ». Jean-Claude Grumberg revient avec un nouveau « conte pour vieux enfants ». Je n’ai pas hésité une seconde avant de l’acheter à la librairie.

J’ai trouvé ce conte nettement moins bon que le précédent. Il peut surtout perdre son lecteur car le récit n’est pas toujours cohérent, compréhensible. Il est fait de métaphores. Tel le personnage principal, atteinte d’une maladie de type Alzheimer, l’histoire fait des bonds dans tous les sens. C’est parfois confus. Bref, il faut accepter de se perdre pour retrouver le fil un peu plus loin.

L’auteur y parle d’amour, de mémoire, de pogrom, de déportation et de camps de concentration, de Juifs, du deuil, de la solitude, de la vieillesse.

L’histoire commence avec une vieille femme qui se retrouve coincée dans sa cheminée et bloque le Père Noël venu apporter un cadeau. Elle égrène de tendres souvenirs de son défunt mari, Isidore, surnommé Isy.

Puis une jeune fille interpelle l’auteur et lui dit que son roman n’est pas cohérent, sorte de roman dans le roman. Le ton est espiègle mais la conclusion est cinglante : « Ce sont tous ces noms gravés sur tant de pierres et de murs qui nous empêchèrent, madame Rosenberg et moi, de croire tout à fait au père Noël et à la cohérence. »

Un livre très vite lu et qui ne restera pas gravé dans ma mémoire comme « La plus précieuse des marchandises ». Ce qui n’empêche pas de penser à tous ces noms gravés et de ne pas les oublier, c’est là le message essentiel de l’auteur.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« A Noël dernier, mes enfants, ils sont presque tous déjà grands-parents, sont passés me faire un coucou avant de rejoindre leurs propres enfants qui donnaient une fête je ne sais plus où. Moi, je n’ai pas eu le cœur de me joindre à eux. Ils ne me l’ont du reste pas proposé. Je me suis retrouvée seule chez moi. Ne sachant pas quoi faire, j’ai décidé de regarder la télé, mais je n’y ai rien trouvé d’intéressant, pardon, rien qui m’intéresse. Depuis quelque temps je ne trouve rien d’intéressant, ni à la télé, ni ailleurs d’ailleurs. Bon, c’est comme ça, dit-on, quand on vieillit trop. »

« Les étoiles ont disparu du ciel, elles sont toutes venues mourir sur nos poitrines. »

« Par contre je sais où, mais pas quand, j’ai découvert son numéro, ton numéro Isy… C’était en sortant d’un petit bal sur les bords de Marne. Il faisait si beau, si chaud qu’on s’est assis dans l’herbe au soleil et tu as remonté les manches de ta chemise. Et c’est là que pour la première fois mon cœur s’est serré fort, si fort, si fort, en découvrant ton numéro. Bien après j’ai réussi à poser le bout de mes doigts dessus, très doucement, et à le caresser, comme pour tenter d’absorber toute sa peine, toute sa douleur. Oui, peu à peu, j’ai même pu caresser de toute ma main ton avant-bras tout entier.
Tu ne m’en as jamais parlé précisément, tu n’as jamais rien voulu m’en dire. Tu disais aux gosses quand ils t’interrogeaient : « C’est le numéro de ma poule. Chut ! Rose ne doit pas le savoir. » Et tu restais, un doigt sur tes lèvres, en leur clignant de l’œil. »

« Là je me suis dit : Peut-être bien qu’il y a quelque chose qui existe vraiment là-haut. Quoi ? Qui ? J’en sais rien. Le père Noël, lui, n’existe pas, mais on ne peut pas lui en vouloir, il est si gentil avec les enfants. Par contre Dieu, votre bon Dieu, on peut, on doit lui en vouloir. Non pas de ne pas exister, c’est pas sa faute, mais d’être devenu un dieu méchant, oui méchant. Car non seulement il n’existe pas, mais en plus il ne peut plus nous blairer. Le fait qu’il n’existe pas, ou qu’il n’a jamais existé, ne saurait être en aucun cas une excuse à mes yeux. »

« Bon, où j’en étais ? C’est ça la vieillesse, on commence une phrase, puis on enchaîne sur une autre et on se retrouve égaré, comme moi dans mon trois pièces cuisine. »

« – Mademoiselle – le plus poliment possible et dans un yiddish impeccable –, mademoiselle, vous n’auriez pas envie d’échanger quelques mots de yiddish ?
Zina, comme piquée par une guêpe, se crispa d’un air offusqué, puis se retourna vers Baruch et lui demanda, brutalement et en yiddish :
– Et comment vous savez que je parle yiddish ?
– Mademoiselle, avec les yeux que vous avez, le sourire que vous offrez au monde, le visage que vos parents vous ont donné, si vous ne parliez pas yiddish, ce serait le plus grand des plus grands scandales sur terre !
Elle rougit, puis sourit, et lui dit :
– De quoi pouvons-nous parler ?
– Eh bien, je ne sais pas, de nous, de vous. Parlez-moi de vous, vous venez d’où ?
– De Pitchik.
– Non ? De Pitchik ! Moi je viens de Pitchouk !
Et alors ce fut comme s’ils s’étaient tombés dans les bras, comme s’ils se retrouvaient après une longue absence, une longue séparation, comme s’ils étaient de retour tous deux là-bas. Il faut dire que Pitchik n’est pas très loin de Pitchouk et que Pitchouk est très près de Pitchik. Enfin ça dépend. Si vous partez de Pitchik pour aller à Pitchouk, c’est plus long, ça monte, enfin… Il y avait eu un pogrom à Pitchik, et il y avait eu un pogrom aussi à Pitchouk. Ils parlèrent des pogroms. Peut-être était-ce le même qui avait eu lieu à Pitchik et à Pitchouk ? Ils parlèrent des corps abandonnés sur les trottoirs, des vitrines éclatées, des magasins pillés, des maisons brûlées, des synagogues et des cimetières profanés, et ils se rappelèrent, et ils se rappelèrent, et ils se rappelèrent… »

« C’est alors qu’a surgi du brouillard du passé, parmi les nuages du présent, une photo, une de ces photos en noir et noir qu’Isy ne voulait pour rien au monde que je voie, une de ces photos parues juste après la guerre dans un journal yiddish. Entre un monceau de montures de lunettes et des ballots de cheveux coupés prêts à être expédiés, se dressait une montagne de chaussures d’enfants : ballerines, bottines, galoches, misérables chaussures de ville, petits sabots, et même quelques minuscules souliers vernis.
Oui oui, petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, n’oublie pas leurs souliers, merci. »

« Allez, il se fait tard, les enfants, vivez bien et tâchez d’être heureux ! Pas que pour vous, hein, tâchez d’être heureux pour que les autres le soient. C’est ça le boulot. Tant qu’on est sur terre, on doit travailler pour que le bonheur devienne plus contagieux que le malheur… »

« – Allô ? Oui ?
– Vous êtes l’auteur ? Chuchota une voix juvénile.
– Soi-disant, dis-je prudemment.
– Je viens de lire votre… ça m’a semblé, comment dire, incohérent. Personne, personne, même un enfant de moins de cinq ans, ne pourra croire qu’une dame âgée comme votre héroïne puisse se glisser dans sa cheminée et s’agripper à une toile d’araignée quand le père Noël lui tombe dessus !
– Vous pensez ?
– Je suis sûre.
– Mais dites-moi, comment vous avez fait pour lire un truc que je suis à peine en train de finir ?
– Je suis la nièce de votre… Je lis tout ce qu’elle tape pour vous et c’est la première fois que je ressens un tel manque de cohérence.
– La planète Terre, cul par-dessus tête, se met à tourner à l’envers et à marcher à reculons, et vous vous me réclamez de la cohérence !?
– Justement !
– Justement quoi !
– Si la planète va comme vous dites, la littérature, elle, se doit de nous offrir un minimum de cohérence.
– Vous avez quel âge ?
– Douze ans, presque treize.
– Bon, écoutez, ce n’est pas pour me défiler, mais moi je n’ai fait que recueillir et mettre en forme – légèrement – le récit que madame Rosenberg…
– Rosenfeld !
– Non, Rosenberg, elle s’appelait Rosenberg, j’ai changé son nom. »

« Quant à vous qui lisez ce récit incohérent, si jamais vos pas vous entraînent à Bagneux vers la 91e division, arrêtez-vous un instant, ne serait-ce que pour poser deux trois cailloux signalant votre passage sur le marbre du caveau des enfants de Pitchik, Pitchouk et environs. Puis, prenez le temps de jeter un œil sur la haute pierre qui se dresse à côté du caveau. Sur cette haute pierre sont gravés, serré, serré, une foule de noms et de prénoms, dont ceux de Baruch et Zina, une foule de noms difficiles à lire, à écrire et à prononcer, seules traces de leur passage sur cette planète devenue incohérente. Ces noms gravés dans la pierre dure et froide sont, parmi des millions d’autres, les témoins de la barbarie des temps, de ce temps des cheminées qui les crachèrent dans les cieux à deux pas de Pitchik et Pitchouk.
Ce sont tous ces noms gravés sur tant de pierres et de murs qui nous empêchèrent, madame Rosenberg et moi, de croire tout à fait au père Noël et à la cohérence. »

Alice marche sur Fabrice / Rosalie Roy-Boucher

Alice, québécoise de 26 ans, a tout quitté pour faire le pèlerinage du chemin de St-Jacques de Compostelle, du Puy-en-Velay jusqu’à Santiago. Elle n’est pas croyante. Elle cherche un sens à sa vie, à expier sa souffrance liée à un chagrin d’amour. Fabrice, son amoureux depuis 5 ans, vient de la quitter pour Laure. Alors elle marche sur Fabrice.

Elle raconte avec humour son périple, les ampoules, les codes des marcheurs, les rencontres, etc. Il n’y a pas de filtre. C’est comme si elle s’adresse directement au lecteur, avec franchise. Elle utilise des expressions québécoises, un peu d’anglais aussi, souvent des gros mots et surtout des insultes à l’encontre de Fabrice et Laure. Ça lui fait un bien fou de sortir toute cette colère. Cette aventure sportive et humaine l’a fait évoluer forcément. Elle marche un bon bout de chemin avec trois autres compagnons : Louis, Louise et Chris.

J’ai aimé cheminer avec Alice. Ce premier roman au ton résolument contemporain et décalé m’a embarquée. J’espère retrouver bientôt la plume de Rosalie Roy-Boucher. L’occasion aussi de vous parler des éditions Bouclard, une petite maison d’édition indépendante basée près de Nantes, qui publie également une excellente revue littéraire. A découvrir si vous êtes curieux des objets littéraires !

Ce premier roman est le mémoire de création littéraire de l’autrice, publié en 2018 aux éditions de Ta mère, une petite maison d’édition québécoise à la ligne plutôt irrévérencieuse. Lors d’une rencontre en ligne, elle a dit avoir fait le chemin de Compostelle à l’âge de 25 ans, il y a 13 ans. Il y a donc du vécu dans ces pages écrites de façon fragmentaire, composée d’extraits de journal et d’étapes du voyage. Sur le chemin, Alice « chiale » beaucoup. Au début elle ne voit pas la beauté autour d’elle mais grâce à Chris et ses pauses photos incessantes, son regard va changer.

Si vous voulez entendre son accent québecois, rien de mieux que le replay VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :

Notre-Dame-du-Puy
Je suis arrivée hier au Puy.
Vol direct jusqu’à Lyon. Vol à rabais.
J’ai pris le train jusqu’à Clermont-Ferrand.
C’était du déjà-vu, Clermont-Ferrand.
J’ai reconnu les panneaux, le café Caf’Crème où le jambon-beurre a augmenté de deux euros.
J’ai grimpé dans l’autocar après avoir filé quelques centimes au guitariste à la chevelure gominée qui se faisait aller les blue suede shoes au coin de Jeanne d’Arc et de l’avenue de l’Union Soviétique. J’ai pas su s’il quêtait ou si c’était un loisir. Anyways.
Deux heures plus tard, je suis sortie de l’engin. Devant moi, la cathédrale du Puy-en-Velay. Impressionnant, mais bof. Une église, c’est une église.
J’ai dormi au refuge communal. Une espèce de gymnase rempli à sa capacité maximale de lits superposés. C’était donativo. Contribution volontaire. J’ai fait la cheap. Huit euros, j’ai donné. Je suis pas encore partie que déjà je vie comme une pauvresse.
La vérité, c’est que je le suis, pauvre, comme Job pis sa gang de BS. Cassée comme un fucking clou. J’ai laissé mon boulot d’écrivaine de petites annonces pour partir à l’aventure. Pour m’échapper, pour m’extirper. J’ai vendu mes meubles, entreposé mes boîtes, donné ma démission, acheté une paire de pantalons de randonnée hors de prix qui sèchent en un rien de temps même sous l’orage et sacré mon camp.


« Une semaine que je marche c’est pas mal beau c’est pas mal fou une semaine que je me draine les ampoules en faisant des grimaces la meilleure méthode c’est d’y faire passer un fil à coudre si quelqu’un m’avait dit un jour que je ferais de la couture dans ma peau je l’aurais pas cru. C’est pas mal beau c’est pas mal fou et je comprends pas pourquoi je suis là j’avance en catchant pas j’avance avec mon sac comme les autres on avance avec nos sacs pour voir si l’herbe est plus verte plus loin. Les autres me parlent je fais la bonne Québécoise sociable le cœur n’y est pas mon cœur est resté à Montréal dans les mains de Fabrice Picard qui le triture et lui rentre des aiguilles de bord en bord pour le drainer mon cœur est resté dans leurs mains à Laure et à lui et ils le pressent entre leurs poitrines lorsqu’ils s’enlacent et lorsqu’il se font l’amour encore plus qu’avant parce que c’est légal maintenant. Une semaine que je marche et que le décor se meut et se transforme et que les oiseaux cui-cuitent et que je suis loin bien loin du mal montréalais et je marche et je suis les autres et ça change rien.
Je m’arrête, je me recouds et je continue. »

Maman, la nuit / Sara Bourre

Voici un premier roman issu d’un master de création littéraire. Un texte où l’on sent le rythme, l’urgence et la poésie. Dès le début le lecteur sait que la mère de la jeune fille a disparu et qu’elle se retrouve seule. Peu à peu la jeune fille dévoile sa vie et celle de sa mère. Un lien très fusionnel les unissait. Mais les mots de la mère à l’égard de sa fille sont blessants. On ressent une souffrance chez la mère qui l’empêche d’assumer pleinement et sereinement son rôle.

Il y a aussi le regard méprisant et les mots cinglants des commères du village, traitant la mère de prostituée, plaignant la fille mais ne faisant rien pour l’aider, encore moins lorsqu’elle se retrouve seule.

Le lecteur est plongé dans les pensées d’une jeune fille puis d’une adolescente. Elle aimerait être aimée. Comment va-t-elle continuer à vivre sans sa mère ?

Sara Bourre réussit à inventer une langue propre à son personnage, très imagée. Les couleurs sont liées aux émotions du personnage. Elle sème des indices, évite d’en dire trop afin que le lecteur puisse imaginer. La nature est omniprésente, notamment avec le lac à proximité de la maison. L’histoire est plutôt sombre. On ressent la solitude de la mère et de la fille.

Un texte poétique et quelque peu déstabilisant, avec une écriture très travaillée. Chaque mot est choisi pour son sens et sa sonorité. Cela peut ressembler à une fable ou un conte, avec une légère touche de fantastique. Un premier roman original à découvrir !

Les éditions Noir sur Blanc fêtent cette année les 10 ans de la collection Notabilia.

Note : 4 sur 5.


Incipit :
« Maman a disparu. C’est pas simple. Il a fallu le redire plusieurs fois, décomposer la phrase, la prendre et la secouer. Maman a disparu. Quelle folie de phrase. Si je la chuchote, les larmes me montent et me brûlent, si je la prononce avec une voix de fer, comme un vieux robot fatigué, ma-man-a-dis-pa-ru ma-man-a-dis-pa-ru, ça me fout la chair de poule et l’impression d’une catastrophe planétaire imminente. Si je la crie, si je la jette loin sur les routes, en plein cœur de ces villes qui scintillent et grincent sous ma peau, si je la crie si fort que ma voix casse, alors je crois que ce n’est plus vraiment triste. Pas aussi triste que ça. Je dirais plutôt affolant. Sidérant. Ou encore stupéfiant. Voilà. C’est affolant sidérant stupéfiant et ça me rend le cœur dingue, et étrangement vivant aussi. »

« Ce matin le facteur est devenu tout rouge et très nerveux parce qu’il m’a surprise en train d’essayer de crever le pneu avant de son gros vélo neuf arrêté sur le bord du chemin. Il m’a couru après jusqu’à l’entrée de la forêt en me menaçant avec un journal roulé, droit comme un bâton tendu vers le ciel et crachant et suffoquant et criant qu’il aurait ma peau, ma peau de petite peste bonne à rien d’autre qu’à me dissimuler dans les longs cheveux noirs de Maman et que je finirai putain comme elle et sale et laide en plus, et bonne à rien qu’à tirer des cartes sur des comptoirs poisseux et qu’à offrir mon lit à tous les chiens du village et plein d’autres choses encore. J’ai tout bien entendu.
Je n’aime pas le facteur. Et je n’aime pas son gros vélo tout neuf avec lequel il se pavane dans le village. Je n’aime pas la façon dont il regarde Maman entrer dans le café le soir, ni le sourire mièvre qu’il lui adresse quand elle daigne se tourner vers lui, ni la main qu’il pose haut sur sa cuisse, parfois, entre deux gorgées de vin, comme si de rien n’était.
Je n’aime pas grand monde en vérité. Pas grand monde parmi ceux qui reniflent le cou de Maman sur son passage et qui essuient leurs mains sales dans ses longs cheveux noirs. Pas grand monde parmi les hommes qui la suivent à la tombée de la nuit, à travers la forêt, ceux qui frappent à sa porte au matin avec des fleurs et des petits sourires, ceux qui disent qu’elle est belle, et si douce et gentille, un peu dans la lune c’est vrai, ceux qui la voudraient toujours avec eux tandis qu’ils sirotent à la terrasse leur mauvaise bière d’un air satisfait.
Je leur jetterais des pierres et des mauvais sorts. Je les ferais disparaître, comme ça, pour rire. Un, deux, trois.
Et puis plus rien. »

« Je marche, les yeux fermés, je traverse la brume formée par l’haleine glacée des femmes qui parlent, debout pendant des heures sur les pavés heurtés par le vent. Dans leurs bras tremblent le pain, le journal du jour, le panier rempli de légumes et de lait. J’avance parmi leurs souffles aigres chargés d’années sèches et noires, de solitude impensable, d’attente anxieuse du dernier printemps. »

« Parfois j’ai des pensées comme des échardes à l’intérieur. Des pensées épaisses
brûlantes
des grandes traînées de lave
des explosions
des catastrophes imminentes

dessous ma peau. »

« Maman est fatiguée. C’est comme ça. Elle dit je suis fatiguée, ou il faut que je dorme un peu, ou encore, si je m’allonge, c’est fini, je m’endors. Alors elle va. Elle éteint sa cigarette et monte dans sa chambre. Est-ce possible de dormir autant ? Non. Elle se cache. Elle en profite pour se taire sans avoir à s’excuser, ni à se mordiller les lèvres, ni à se gratter l’arête du nez. Elle se repose du monde. Elle se repose de moi, de mon sourire trouble. »

« Je sais la maison pleine à craquer sous le poids de la tristesse.
Je sais que Maman pleure. »

« J’occupe le temps. Il faut bouger son corps dans le temps pour qu’il passe, pour qu’il file plus vite, qu’il aille voir plus loin si nous y sommes encore. »

« Maman n’aime pas ça. Quand tout est gris autour et que je fais des accidents. Que je laisse des cendres partout. Et des odeurs de sang et de fer. Ça la fait trembler de peur et d’horreur. Ses yeux deviennent blancs comme la neige, et son corps se dresse vers le ciel, mu par une rage terrible. »

« Ainsi j’ai grandi, très vite, comme par inadvertance. Et à force, un beau jour, les robes de Maman me sont allées comme un gant. »

« Maman et moi avons sur l’épaule gauche la même marque brune. Nous sommes faites d’os en vrac et de morceaux de soleil volés. Nous partageons les ombres et les rais de lumière dans les plaines au matin. »