Août 1893, le ton monte dans les marais salants près d’Aigues-Mortes. Les travailleurs locaux ne supportent plus les saisonniers Italiens et le leur font savoir. La colère s’amplifie. Chacun apporte son relent de haine et de racisme à cette histoire sordide. La folie s’empare de presque tous les habitants. Quelques-uns tentent d’aider les Italiens, en les cachant. La veuve Adélaïde Roussel les protège dans sa boulangerie. C’est elle qui raconte cet épisode de violence qu’elle n’arrive toujours pas à comprendre.Le Maire fait appel au préfet, aux gendarmes, mais ils sont peu nombreux face à la population déchaînée. On sent la violence monter et exploser. Le lecteur est impuissant et démuni face au sang qui gicle dans les pages de cet album. Cet événement historique est une histoire vraie, révoltante, qui donna lieu à un procès. Il y a eu 10 morts et des dizaines de blessés marqués à vie.
Le massacre d’Aigues-Mortes est une tragédie mise en images par Fred Paronuzzi et Vincent Djinda, chez Les Arènes. Des tons ocres qui rendent très bien l’atmosphère étouffante et la violence de cette histoire marquante. Quelques explications et références bibliographiques se trouvent en fin d’ouvrage.
Prix Goncourt de la nouvelle 2023, David Thomas avait déjà reçu le prix de la Nouvelle de l’Académie française en 2021 pour son recueil « Seul entouré de chiens qui mordent », également publié à L’Olivier. J’ai dévoré ces nouvelles qui font une demie-page à 9 pages pour certaines. Le ton est souvent drôle voire cinglant. Ce sont des histoires très différentes où des êtres humains sont en proie à la folie, aux doutes ou malmenés par l’amour. Il y a souvent des rendez-vous ratés. Les personnages font de petits arrangements par amour ou par surprise. Les chutes sont particulièrement réussies. Des situations de la vie qui peuvent parler à tout un chacun.
Ci-dessous, vous pouvez lire la nouvelle « Nouveau genre littéraire » qui je trouve représente bien le style de l’auteur qui se met en scène avec autodérision. Les nouvelles servent de mesure de temps d’attente lors des rendez-vous médicaux. Deux ou trois textes d’attente ça passe, mais davantage, c’est un motif pour changer de médecin !
Un recueil à placer dans toutes les salles d’attente bien évidemment ! Et si vous n’aimez pas les nouvelles, c’est peut-être l’occasion de vous réconcilier avec elles ! En tout cas ce serait dommage de passer à côté de cet excellent moment de lecture. Pour ma part, je lirai assurément d’autres recueils de David Thomas. Si vous avez des conseils, je suis preneuse.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
« Nouveau genre littéraire Je ne suis peut-être pas le meilleur écrivain de ma génération mais ce qui est sûr c’est que j’ai inventé un genre. Depuis vingt ans que je publie, mes livres se sont installés pour se faire une place unique dans le paysage littéraire français. Et ce, grâce au travail acharné du directeur commercial de ma maison d’édition qui, quand j’y suis arrivé il y a dix ans, a flairé le bon coup. C’est pas chez les libraires qu’il a envoyé les représentants, c’est chez les coiffeurs, les dentistes et les généralistes. Pratiquement tous ces professionnels possèdent maintenant, dans leurs salles d’attente, au moins un exemplaire d’un de mes livres. Du coup, aujourd’hui, tout le monde a constaté une modification de l’évaluation du temps passé à patienter dans ces antichambres. – J’ai un dentiste il est très bien, Abkazian, il s’appelle, tu le connais ? Chez lui on n’attend jamais plus de deux ou trois textes. – T’as du bol, chez mon nouveau généraliste j’ai dû poireauter dix-sept textes. – Dix-sept ; c’est abuser. D’autant que ça dépend du recueil. Au début les textes dépassaient rarement une demi-page, maintenant je sais pas il doit se prendre pour Proust, ça peut aller jusqu’à trois pages. Dix-sept textes de trois pages, il se fout de la gueule du monde ton médecin, tu devrais changer de généraliste. »
Vous connaissez ma passion pour les éditions Dépaysage qui ont notamment publié les romans de Michel Jean, des coups de cœur absolus. Je n’ai donc pas hésité une seconde à tenter ma chance auprès de Babelio et j’ai remporté ce livre lors d’une masse critique. Ce n’est pas un roman mais un essai d’un anthropologue sur la vie d’un chasseur innu. Serge Bouchard a recueilli le témoignage et les anecdotes de Mathieu Mestokosho dans les années 1970, il avait alors plus de 80 ans. Il nous parle donc d’une autre époque, où les innus vivaient dans la nature, avec la nature et chassaient pour se nourrir. J’ai trouvé ce livre passionnant. Je crois que je dois avoir un penchant pour les sciences humaines, la sociologie, l’anthropologie. J’aime découvrir comment vivent d’autres cultures. Je ne suis pas du tout portée sur la chasse mais on apprend effectivement les techniques de chasse et de conservation de la viande, le traitement des fourrures. J’ai appris beaucoup de choses sur les animaux chassés : le caribou, le porc-épic, la loutre, le castor, le lièvre, etc.
Il nous explique aussi les déplacements, les saisons, le campement, le rôle de chacun et surtout la solidarité entre innus. Ils partageaient leur nourriture avec ceux qui n’avaient rien ou avaient été malchanceux à la chasse. On parcourt à pied ou en canoë les paysages du Canada.
Le livre débute par un avant-propos très éclairant puis il est divisé en 7 chapitres : les souvenirs de jeunesse, les grandes chasses au caribou, un hiver dans la région de Uinukupau, réflexions sur la présumée paresse des Indiens, la vie quotidienne dans le bois, etc.
Les paroles de Mathieu Mestokosho sont retranscrites d’après les enregistrements sonores, si bien qu’au fur et à mesure, en lisant les sortes d’aventures de ce chasseur innu, on entend presque sa voix. Une voix qui nous parvient comme un miracle, puisqu’il n’y avait pas ou peu d’écrits sur cette époque, celle de « la dernière génération d’innus à avoir passé leur vie entière dans le Nitassinan, confrontés, de campement en campement, du lac Brûlé à la rivière Saint-Jean, aux incommensurables forces de la nature. » Une mémoire, un témoignage d’une grande valeur que je suis heureuse d’avoir lu. Merci aux éditions Dépaysage pour ce travail éditorial.
Je vous invite d’ailleurs à soutenir cette petite maison d’édition avec la souscription en cours pour leur prochaine publication. Il s’agit d’une biographie sur Laura Ingalls Wilder. Oui l’héroïne de la série TV que nous avons tous regardée il y a quelques années (et qui ne doit pas parler aux plus jeunes) ! Comme souvent la série est adaptée d’un livre.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Avant-propos : « Le souvenir que j’en garde est celui d’une voix. Mathieu disait la chanson de sa vie, en retrait, dans la pénombre d’un recoin de la pièce principale de la maison, près du poêle, dans sa berçante. Il disait, récitait, racontait, tel un bruit de fond auquel personne ne prêtait vraiment attention mais que chacun entendait en sachant de quoi il s’agissait, la musique sourde et profonde d’une voix qui voyage. Mathieu était déjà très vieux en 1970, il avait plus de quatre-vingts ans, disait-on, sans trop savoir précisément. C’est parce que le missionnaire l’avait baptisé plusieurs années après sa naissance. Son âge alors fut établi dans l’à-peu-près d’un autre monde où chiffrer n’était pas le premier sujet des hommes. Il est né vers 1885, dans l’arrière-pays de Piastie-Baie ; Mathieu n’en dit pas plus. »
Avant-propos : « La force de la société innue à cette époque et en ces espaces, au temps révolu de Mathieu, tenait à sa souplesse, à sa flexibilité, ainsi qu’à l’autonomie de tous et chacun de ses membres. Les observateurs n’ont jamais su saisir ni rapporter correctement ce haut niveau d’intelligence collective qui permettait à la collectivité de réussir solidairement en s’appuyant sur la force d’adaptation de chacun. Cette question est très moderne. Car la force de l’individu qui s’accorde à la force du groupe résume tout le problème des sociétés actuelles qui valorisent les droits de la personne sans pour autant réussir à maintenir le sens de la communauté. »
« Dans cette histoire que je vais raconter, il est encore question de la chasse et de la vie dans le bois. Nous prenions toujours le même chemin pour monter dans le bois : la rivière Saint-Jean. Cette histoire parle de l’année où nous avons chassé dans la région du lac Atikunakᵘ. »
« Il s’est trouvé des gens pour dire que les Indiens ne chassaient pas assez dans le bois et qu’ils passaient tout leur temps à dormir dans les tentes. Les marchands et les missionnaires disaient cela, je les ai entendus maintes fois. Je crois qu’ils se trompaient et qu’ils ne disaient pas la vérité. »
« Les femmes aussi travaillaient beaucoup. Elles tendaient des collets pour attraper des lièvres, elles pêchaient le poisson, chassaient les porcs-épics, s’occupaient des enfants et des vieux, faisaient la nourriture, prenaient grand soin du feu et de la réserve de bois de chauffage. Elles faisaient bien d’autres choses encore. Comme nous, elles n’arrêtaient jamais de travailler. »
« Quelques jours plus tard, nous quittions North West River pour revenir dans le bois. Là, c’étaient les caribous qui nous intéressaient le plus. La chasse au caribou nous éloignait du campement familial, nous, les hommes, pendant quatre semaines. En notre absence, les femmes ne souffraient pas de la faim. Elles chassaient, comme je l’ai déjà dit. Elles abattaient des bouleaux. Vous savez que cela attire les lièvres. Alors, là où elles avaient coupé les bouleaux, elles faisaient plusieurs collets. Elles vérifiaient les filets sur le lac. »
« C’était important d’avoir de la viande. Les Anciens se nourrissaient avec de la viande. Nous aussi, nous mangions seulement de la viande et de la graisse. On était habitué. La farine, le sel, le sucre et la graisse du magasin, le chasseur essayait toujours de s’en passer. Nous en gardions le moins possible. On calculait toujours ce qu’on prenait en essayant d’en consommer très peu. Les seules choses dont le chasseur ne pouvait pas se passer pour lui-même, c’étaient le thé et le tabac. Nous aimions boire du thé et fumer. »
« Je pense qu’il fallait du courage pour faire ce que nous faisions. J’ai connu des familles qui revenaient à Mingan complètement découragées parce qu’elles ne trouvaient pas de caribou. Sans caribou, il faut manger son pain et ensuite il faut retourner chercher des provisions au village. Mais pour avoir des provisions, il fallait tuer des animaux à fourrure. Pour tuer des animaux à fourrure, il fallait d’abord tuer des caribous. C’était le caribou le plus important. Sans le caribou, personne n’aurait eu la force de travailler comme on le faisait. Le caribou donne de la force, du courage. Il est difficile à trouver. Mais il faut le trouver. Les familles se décourageaient faute de trouver le caribou. »
Pour Tommy : 22 janvier 1944 / dessins Bedrich Fritta, texte Hélios Azoulay
C’est à l’occasion d’une rencontre VLEEL que j’ai découvert Hélios Azoulay. Que je qualifierais d’artiste incroyable. Il est écrivain, poète, musicien, compositeur, peintre et propose un univers riche et singulier. Si, comme moi, vous ne connaissez pas la musique incidentale, je vous invite à en faire la recherche sur Youtube. Étant clarinettiste moi-même, j’ai été forcément intéressée par ce qu’il propose. Quant à ses ouvrages, ils abordent des thèmes graves et pourtant on y trouve de l’humour.
Il a publié aux éditions du Rocher un roman et en parallèle un recueil où il raconte l’histoire de Tommy, dont le père, caricaturiste, a caché 52 dessins pour lui lorsqu’il était enfermé dans le camps de Terezin en 1944. Ces aquarelles sont conservées au musée juif de Berlin et enfin publiées en France. Une œuvre unique !
Ces deux ouvrages se répondent. Dans le roman, le personnage principal est un compositeur déporté dans un camp. A son arrivée, ses partitions disparaissent de sa valise, comme la plupart de ses effets personnels. Sa musique est tout pour lui. Il a tout perdu. Alors il note sur des petits papiers tout ce qu’il voit. C’est le journal de ses yeux. Par la force des choses il renonce à la musique et se rapproche de la littérature. L’art est une forme de résistance. C’est un roman très poétique. J’ai relevé nombre de petites phrases qui « infusent ».
La deuxième partie du roman peut difficilement être résumée. Il s’agit davantage d’une atmosphère que l’auteur réussit à créer. C’est un texte puissant et fort. On retrouve des références à des poèmes, notamment celui du Dormeur du Val de Rimbaud.
Les dessins de Bedrich Fritta réalisés pour les 3 ans de son fils, Tommy, sont de jolies aquarelles, qui fourmillent de détails. Ils avaient été enterrés dans une caisse métallique. Il meurt à Auschwitz et son fils survit. C’est l’héritage de Tommy. A sa mort en 2015, ces dessins ont été partagés avec d’autres enfants. Hélios Azoulay nous raconte l’histoire incroyable de ce cadeau pour Tommy. C’est bouleversant.
Encore de belles découvertes grâce à Anthony et VLEEL. Allez voir le replay, Hélios Azoulay vaut le détour :
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Il ne pleut pas, il dégouline. Ce n’est pas un ciel. C’est une flaque d’encre noire. »
« Un des toubibs s’est agacé, Montrez ça !
Je pensais que ce con avait vu ce qu’il voulait voir, mais il a ordonné Soulevez la queue ! Montrez les couilles ! Là, je me suis dit que si les Allemands, en plus de vérifier nos bites, étaient scrupuleux au point de se mettre à compter nos couilles, on avait peut-être une chance de gagner la guerre. Je n’ai pas osé regarder mais je priais pour qu’un de mes camarades n’en ait qu’une. Parce que tatillons comme sont les nazis, il suffirait d’une couille en moins dans leur addition pour faire vaciller leur conception du monde, et toute leur philosophie ancestralement binaire, qui n’a jamais su compter que jusqu’à deux. »
15h, c’est l’heure des femmes, quand elles ont fini leurs tâches ménagères, que les enfants sont à l’école ou font la sieste, le moment où elles repassent tout en écoutant la radio. 15h, c’est l’heure de l’émission de Menie Grégoire sur RTL. Et elles ne manqueraient pour rien au monde ce rendez-vous quotidien. On est en 1967, mai 68 n’est pas encore passé par là. La condition des femmes est loin de ce que l’on connaît aujourd’hui, même s’il y a encore et toujours des combats à mener.
Mireille a enchaîné les grossesses. Elle a 6 enfants, de 11 ans au nouveau-né. Elle n’en peut plus. Elle aimerait que cela s’arrête. Mais tous les soirs son mari se soulage sans son avis. A ce rythme, elle va mourir. La contraception n’est pas au goût du jour, ni la question du plaisir féminin ou de l’éducation sexuelle. Des sujets que Menie aborde dans ses émissions et qui font parfois bondir certains esprits. Mais le succès de Menie prouve bien que ce qu’elle fait est utile. Elle a du caractère et ne se laisse pas faire par cette société patriarcale.
En parallèle de l’histoire de Menie et de ses émissions de radio salvatrices pour les femmes, il y a plusieurs histoires de femmes « ordinaires » qui illustrent son propos. 50 ans plus tard, Esther écrit un livre sur Menie Grégoire et se plonge dans ses archives. Son regard éclaire les avancés et les régressions de la condition féminine. A noter que Menie est la grand-mère d’Adèle Bréau.
C’est un livre très romanesque, avec de beaux portraits de femmes et qui apporte une réflexion intéressante. Si je n’ai pas accroché à l’écriture au début, je me suis attachée par la suite aux personnages et je n’ai pu lâcher le roman avant la fin. Une lecture parfaite pour cet été !
Il est lauréat du Prix Maison de la Presse 2023.
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
Incipit : Cholet, 1932 – Marie, qu’est-ce que tu fais dehors ? Viens ! Nous allons bientôt partir.
– Menie, maman ! Je vous l’ai déjà répété cent fois. Moi, c’est Menie.
– Quelle idée. On ne change pas son nom de baptême. Surtout quand on porte celui de la Sainte Vierge. Et celui de sa mère. – Justement… – Pardon ? – Rien, maman. Mais vous le savez, Menie veut dire Marie en vendéen. Et nous sommes des Chouans, n’est-ce pas ? – Nous sommes surtout des enfants de Dieu. Il faudrait que ton père et tes frères cessent de te mettre ces idées dans la tête. Certes, les Chouans étaient de valeureux combattants, mais ils étaient avant tout des hommes, Marie. Des hommes qui ont pris les armes. Rien qui mérite que tu prennes exemple sur eux. – Détrompez-vous, maman. J’ai justement lu récemment que beaucoup de femmes avaient également combattu. Et notamment Mlle du Rocher du Quengo, qu’on appelait « Capitaine Victor ». C’est incroyable, non ? »
« – Le standard. – Quoi, le standard ? – Il a explosé. Depuis votre intervention, ça n’arrête pas. Autant vous dire que les filles de l’accueil sont débordées. Mais c’est quelque chose. – Les gens se plaignent ? – Certains. Mais pas tous. C’est même une très faible partie des appels. Non, plein d’auditeurs, et surtout d’auditrices, tiennent à vous remercier d’avoir répondu à cette dame – celle dont vous avez lu la lettre. Sans parler des autres, qui souhaitent raconter leur propre histoire, vous demander conseil, savoir ce qu’elles doivent faire. Vous êtes visiblement la seule à pouvoir leur répondre. Sans compter le courrier. Regardez ! Philippe lui indique un sac de courrier bien remplie. Menie a l’habitude. Au journal, c’était pareil. Les gens s’ouvrent à elle, lui racontent leurs grands drames et leurs petits soucis. Tout le monde a besoin de ça. D’une oreille, sans jugement. De quelqu’un qui puisse tout entendre, qui puisse leur répondre qu’aucun vice, aucune douleur, aucune tragédie n’est solitaire. Quelqu’un qui explique aux femmes leurs corps, aux jeunes filles les réalités du couple, aux hommes les besoins de leurs épouses. On ne parle pas de ces choses-là, non. Ni chez les riches ni chez les pauvres. On se tait depuis si longtemps parce que c’est ainsi qu’on faisait autrefois, parce qu’on n’avait pas le choix et qu’il fallait bien vivre plutôt que de s’appesantir sur le chagrin de la disparition d’un frère, d’un père ou d’un fils. Parce qu’il fallait rester fort, forte, et ne pas se regarder le nombril. Mais il n’y aura plus de guerre. Aujourd’hui, on a le droit de s’écouter et d’écouter les autres. Philippe frétille d’enthousiasme. Il a allumé un de ses gros cigares. L’air satisfait, il froisse quelques enveloppes. Il semble avoir pour Menie de grandes ambitions. – Je pense sérieusement à une émission pour vous toute seule, Menie. L’équivalent de voter courrier des lecteurs mais à la radio, en direct. Vous imaginez ? Les auditeurs pourraient appeler, pour donner leur avis sur les lettres que vous auriez sélectionnées. Ça ressemblerait à une conversation. Ce serait très ludique, non ? Et surtout totalement inédit. Il faut trouver un titre, quelque chose de percutant. On a le temps d’y penser. Non, le plus important, c’est l’horaire. Que diriez-vous du matin ? Ou du soir, lorsqu’on peut s’adonner aux confidences ? C’est bien, ça. Le soir. On n’a pas grand-chose sur ce créneau-là. – Non, pas le soir. Elle pense déjà qu’une émission pour elle toute seule, qui n’y connaît rien, et que personne ne connaît, c’est une folie. Mais cette histoire d’horaire, non. Ça ne va pas. – Et pourquoi donc ? s’étonne-t-il, guère convaincu. – Parce que le soir, les maris et les enfants sont là. L’après-midi, c’est mieux. Les femmes sont seules chez elles. Elles en ont fini avec les tâches matinales, le déjeuner de leur époux. Les petits dorment. C’est leur seule pause. Et puis, elles seront sûres de ne pas être écoutées ou reconnues par leurs bonshommes qui seront au travail. Philippe sourit, admiratif. – On peut dire que vous connaissez votre sujet, Menie. Va pour l’après-midi, l’heure des femmes ! J’imagine que c’est un oui ? – Pas du t… – Parfait ! On va faire les affiches, une promotion de tous les diables. Personne ne vous connaît. Il faut vous construire un personnage. Pas trop dame patronnesse, ni trop bourgeoise. Une dame de confiance. – Mais, je veux rester moi-même ! »
Tous les chapitres commencent par « c’est une fille qui monte une chaîne Youtube/un blog de… » Comme si vous étiez en train de regardes des vidéos qui s’enchaînent. En boucle.
Différentes histoires mais toujours la même finalement. Des gens qui se cherchent, qui s’ennuient, qui veulent être regardés, admirés. Des influenceurs et influenceuses qui vous font rêver et parfois, souvent, acheter des choses dont vous n’aviez pas besoin ni envie. Un livre de non fiction qui interroge nos pratiques de consommateurs sur les réseaux sociaux et nous conseille de les fuir !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« Quelque part à mi-chemin
entre le documentaire de création et la télé-réalité entre l’art vidéo et la publicité le confessionnal et le one woman show la thérapie brève et l’autofiction la phase maniaque et la phase dépressive la success story et le cinéma social
Youtube est un labyrinthe aux chemins parés de miroirs.
Soit il y a trop de soleil, surtout s’il se couche soit il n’y en a jamais, comme chez les frères Dardenne, où toujours le mal se joue sous un ciel gris parce que vide »
« C’est une fille qui monte sa chaîne Youtube. Au début c’est une fille ordinaire, elle est seule comme beaucoup de monde juste après le lycée, elle est jeune et elle ne sait pas trop quoi faire. Elle n’est pas dans l’urgence matérielle, le problème n’est pas encore économique, mais elle a besoin de s’inscrire quelque part, alors elle erre sur le net. Elle cherche du sens, regardes des milliers de vidéos sur Youtube, et elle est touchée par cette manière de se mettre en scène, de dire je suis cette femme nouvelle qui utilise la mode et la sexualité pour se forger une identité. »
« l’influence c’est quand tu ne t’intéresses pas du tout aux crèmes qui floutent les pores mais que tu finis par dépenser cinquante-trois euros pour en acquérir une l’influence c’est quand tu ouvres plusieurs onglets pour te renseigner sur ce que tu écoutes l’influence c’est ce qui relie le récit de l’influenceuse à un site de commande en ligne où tu valides ton panier l’influence c’est le chaînon manquant entre tes rêves et ton compte en banque l’influence c’est quand tu t’adresses à quelqu’un pour répondre à tes problèmes l’influence c’est la curiosité d’emprunter le regard d’un autre l’influence c’est passer de l’envie de rien à l’envie de quelque chose l’influence c’est quand tu aimerais être cette femme qui aimerait que tu désires ce qu’elle désire l’influence c’est ce qui s’insinue dans toutes tes failles »
Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! De belles découvertes en perspectives !
Connaissez-vous les lauréats 2022 ?
Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis / Nétonon Noël Ddjékéry (Hélice Hélas éditeur) pour le Prix Hors Concours
Vous trouverez des ouvrages parus en 2022, 2023 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2023. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :
La femme paradis / Pierre Chavagné (Le Mot et le reste)
Les nuits prodigieuses / Eva Dézulier (Elyzad)
Et certains me font de l’œil depuis un moment et devraient bientôt faire leur apparition dans ma PAL :
La vallée des Lazhars / Soufiane Khaloua (Agullo)
Cinq jours de bonté / Michel Lambert (Le beau jardin)
Les Watères du château / Guillaume Marie (Bouclard)
Il faut y aller, maintenant / Emmanuelle Heidsieck (Le Faubourg)
Terra Fria / Ana Maria Torres (La grande batelière)
L’indélicatesse / Erik Martiny (Le Passage)
Le portrait d’Humphrey Back / Bénédicte Rousset (La Trace)
La transparence / Arien Lafille (Vanloo)
Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. D’ailleurs je suis citée parmi les premiers acteurs inscrits ! J’ai à ce titre reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai à la fin de l’été pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en novembre.
Ce titre fait également partie de la collection « Le roman d’un chef d’œuvre », qui mêle « récit romanesque et enquête historique » en racontant l’histoire d’une œuvre célèbre.
Si j’ai apprécié celui sur Niki de Saint Phalle, celui-ci ressemble beaucoup moins à un roman et plus à un essai.
Ce livre aborde essentiellement « Le portrait de Pasolini portant son cadavre », affiché sur un mur de Naples en 2015. L’auteur rapproche Pier Paso Pasolini du Caravage et d’Ernest Pignon-Ernest.
Ernest Pignon-Ernest est un rebelle. L’art relève pour lui d’un acte politique. Son engagement se traduit par son refus de toute commercialisation de son art puisque ses œuvres sont éphémères. Elles surprennent les passants, dont le regard est attiré par la profondeur des traits, des regards des personnes peintes. Elles interrogent tout le monde et non pas uniquement les visiteurs d’un musée.
Ernest Pignon-Ernest est un artiste dont j’admire l’œuvre. Je suis donc plutôt déçue par cette lecture qui ne m’a pas permise d’entrer autant que je l’aurais souhaitée dans son œuvre. J’ai eu l’impression d’avoir une succession d’extraits, d’archives, de journaux, etc. plutôt qu’un roman.
⭐⭐
Note : 2 sur 5.
Incipit : « D’abord un geste. Un homme porte un autre homme dans les bras. L’image est troublante. Elle interroge. Les hommes portent parfois des femmes dans leurs bras, souvent des enfants, rarement un de leurs semblables. Lorsqu’un homme en porte un autre, l’image du champ de bataille s’impose à l’esprit. »
« Ernest Pignon-Ernest n’est pas un décorateur d’extérieur. Il ne cherche pas à couvrir ou à embellir les murs où il affiche ses œuvres, il veut les abattre ! Ses sérigraphies sont des trompettes de Jéricho qui font tomber les murs de la honte, de l’oubli, du silence, du mensonge et de l’indifférence… »
« Je pense que les poètes sont ceux qui nous révèlent le secret des choses et de nous-mêmes. »
Une vieille dame, Isadora, se retrouve en maison de retraite. Elle se remémore sa maison où elle a vécu toute sa vie et qu’elle a quittée avec regrets. Les souvenirs d’enfance affluent, saison après saison, avec la nature changeante. La Maison avec un M majuscule est un personnage à part entière. Une certaine nostalgie est présente tout au long du roman. J’ai ressenti aussi la solitude du personnage, la difficulté de vieillir et de ne plus pouvoir être autonome. Le livre se déroule dans une certaine lenteur, avec quelques questions en suspens notamment sur sa famille, dont le lecteur aura les réponses avant les dernières pages. Il y a un passage sur la lecture et la littérature qui plaira aux amateurs de livres.
Avec une très belle écriture, douce et poétique, Perrine Tripier fait appel à nos sens en décrivant la vie de cette femme. On se demande comment une si jeune autrice réussit à se projeter avec justesse dans le corps et les pensées d’une personne âgée. C’est là tout le pouvoir de la littérature.
Voici donc une jeune écrivaine prometteuse. Avec ce premier roman, elle fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du livre 2023.
J’ai relevé de nombreux passages de toute beauté, à lire ci-dessous.
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Pluie fraîche sur pelouse bleue. Herbe d’été humide, relents de terre noire. Toujours ces averses d’août sur les tiges rases, brûlées d’or. Les lourdes gouttes ruissellent sur la vitre, sinuent, serpentent et s’entrelacent en longs rubans de lumière liquide. Combien d’après-midi passées derrière le voile vaporeux du rideau, à suivre du doigt leur tracé nerveux et languide à la fois. Les petits cheveux follets frisent autour des joues, et l’on s’étonne qu’ils soient si blancs alors qu’on est si jeune, nimbée d’éther sous la fenêtre. Et soudain le regard tombe de la fenêtre à la main qui écarte le rideau, et la main est vieille, si vieille. »
« Il est des lieux qui vous harponnent. Qui enroulent leurs mailles autour de vos songes, qui ajustent leurs griffes, juste assez pour vous laisser grandir, mais avec dans votre chair la meurtrissure de leur emprise. Il est des portes dont le bruit quand on les pousse est comme un cri du temps qui brise encore l’oubli. Il est des escaliers dont on aimerait tant gravir à nouveau les marches, juste une fois, en laissant couler dans sa paume le poli froid de la rampe. ça, c’est la Maison. »
« J’ai assez aimé la Maison pour ne rien souhaiter d’autre, dans toute mon existence, que d’y demeurer, blottie au creux des choses familières, me laissant patiner par le temps exactement comme la rampe de l’escalier en colimaçon. »
« Je n’aimais rien tant que les étés, à la Maison. Tout rayonnait alors, dans la langueur moite des vacances, qui semblaient infinies, étirées par les longs jours d’ennui délicieux. Dès les premières chaleurs du mois de juin, tout se mettait à scintiller, à déborder de vie. Les érables et les sapins paraissaient gorgés d’une sève incandescente ; l’herbe, d’un vert insolent, était traversée de grands aplats de soleil.
Tout le monde revenait de la Ville, refluait vers la campagne familière et les forêts nimbées d’ombre lustrale. Il suffisait de se tenir à l’orée du bois pour sentir le vent embaumé de résine exhaler son murmure. Quand nous étions enfants, le frère et la sœur de mon père, oncle Bertie et tante Hilde, venaient chaque été avec leur famille. La joie quand on annonçait : « Les cousins arrivent ce soir ! » La journée s’imprégnait alors d’une agitation impatiente qui nous faisait sautiller en cercle dans le salon, et, grondés par Petit Père, nous remontions l’escalier en étouffant des rires nerveux. L’après-midi se passait en préparatifs affairés ; j’adorais seconder les parents, avec une attention minutieuse. Je veillais, tel un petit despote, à ce que le grenier soit aéré, les coffres à jouets ouverts, les draps pliés soigneusement sur les lits. Je dévalais l’escalier en colimaçon qu’on avait ciré pour l’occasion, je tourbillonnais dans le hall traversé par la lumière concassée du vitrail. Je venais vingt fois dans la cuisine, je me penchais sur le feu, je humais les fumets en soulevant, d’une main un peu tremblante, le couvercle des soupières. Je savais que la nourriture presque prête était le signal : les cousins seraient bientôt là, et nous serions tous, sous peu, attablés ensemble dans un brouhaha insupportable de rires sonores, relâchant la frénésie d’une longue journée d’attente. »
« Le vert vif de l’herbe, qui éclaboussait les pieds et chatouillait les yeux, donnait envie de s’y allonger, de se renverser pour contempler les cimes, pendant des heures. Il n’y a rien de tel pour se sentir vivre que de presser son dos contre la terre, et de laisser les tiges venues des entrailles du monde s’entremêler aux cheveux, nos doigts enfoncés dans la chair friable de l’écorce des choses. »
« La Maison était à moi, et j’étais à elle. J’avais, en prenant les clefs, imbibé les murs de mon ombre. Les étrangers familiers qui revenaient donc pénétraient dans mon cœur et rangeaient leurs valises ouvertes dans mes veines ; peut-être sans le savoir. »
« Il aurait voulu des enfants, sans doute, et moi je ne me suis jamais sentie mère, uniquement fille et sœur. Je fus une fille passable, peu tendre, mais une sœur exceptionnelle, je le crois. J’aimerais bien être encore sœur. »
« Toujours se méfier des amours d’hiver. C’est le corps qui réclame, par instinct de survie, un autre corps chaud contre lequel se blottir. À la fonte des neiges, tout réapparaît, dans sa vérité nue, dans sa primeur verte d’herbe jeune. »
« Petite Mère m’agaçait déjà, je me rappelle ; sa douceur m’irritait et m’apaisait à la fois, c’était un aiguillon et un baume. »
« Entrer en hospice m’a confrontée, violemment et implacablement, à ma disparition. Ce ne fut pas, en soi, une surprise ; on sait toute sa vie qu’il faudra mourir, et pourtant rien ne nous y prépare jamais, pas même la mort des autres. Quand le corps devient faible, on se retrouve soudain lesté par une accumulation de regrets si lourds, si pesants, qu’ils rendent la fin de vie profondément triste. La joie dans mon cœur a du mal à se soulever, du mal à prendre. Quand j’étais encore à la Maison, il me semblait que l’abattement n’était pas complet. Je me sentais encore un peu utile, je vivais là où je m’étais épanouie, un jour ; je vivais dans l’illusion d’une continuité de ma personne. Je n’avais pas encore compris que ce qu’on accumule toute sa vie, les petites passions, les petites toquades, les goûts, la couleur préférée, les livres lus, les méthodes pour rempoter une plante, le secret pour une confiture réussie, tout cela disparaîtrait. Et avec moi, tout l’enseignement de Petite Mère, de Petit Père, tous les petits événements qui composèrent mon caractère, mon être aux autres. »
J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange, dont il figure parmi les 5 finalistes. Autant vous dire qu’il a été apprécié par de nombreux jurés. C’est une lecture en demi-teinte pour moi. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage central, Elio. Je m’imaginais très bien Mademoiselle en le lisant.
C’est pourtant un roman profondément humain, bourré d’aventures, peut-être avec beaucoup (trop) de rebondissements. On voyage beaucoup : le début se passe en Italie puis à Paris, ensuite les camps de prisonniers en Allemagne, retour à Paris puis Haïti pour revenir en France et finir en Italie. Il y a également des allers-retours constants dans le temps.
La vie d’Elio, orphelin, est faite de rencontres. Ce roman est une ode à la musique, au chant, à Verdi. Il aborde la question du financement de la culture qui a toujours été problématique.
Je n’ai relevé aucun passage, donc je vous laisse avec l’incipit sur le blog pour prendre la température et plonger ou non dans ce livre !
J’avais adoré le premier roman d’Alexia Stresi, « Looping », et depuis je n’ai pas retrouvé cette plume qui m’avait tant plu dans les suivants. En en discutant avec d’autres lectrices, pour elles, c’était l’inverse, elles n’avaient pas accroché au premier et adoré les suivants. Comme quoi… ! Ce livre vous touchera peut-être davantage que moi.
L’avez-vous lu ? aimé ?
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Paris, 1935 Trois élèves-ingénieurs de l’école des Arts et Métiers caracolent à travers le haut Montmartre. Pans de manteaux ouverts à tout vent, allure de chauve-souris, escaliers dévalés en riant. Ces gadzarts sont tout le temps en retard. Ah non, pas pour leur cours de génie mécanique. Cette passion pour les engrenages, les poulies et les forces les fait maintenant courir vers l’Opéra-Comique. Paraîtrait que la machinerie des décors de Rigoletto est prodigieuse, des gars de troisième année en ont fait les croquis. Espérons que ça vaille vraiment le coup, parce que les tickets n’étaient pas gratuits, c’était ça ou dîner, et pour pouvoir observer ces merveilles d’ingénierie, il va falloir se farcir deux heures de « hurlements de gens qu’on ébouillante », selon la formule prometteuse qui circule à l’école. »