Les ondes / Isabelle Dangy

J’ai découvert Isabelle Dangy avec son précédent roman lors du jury du Prix Orange du Livre 2022. J’avais beaucoup aimé sa plume et l’ambiance du roman. C’est donc avec joie que j’ai accueilli cette masse critique proposée par Babelio.

Le roman se place du point de vue de Sidonie, jeune femme qui vient d’être nommée pour son premier poste d’enseignante en remplacement au lycée d’Hersanghem. Une nouvelle qui l’enchante car cela lui permet de mettre de la distance entre son demi-frère, Nestor, et elle. Autres perspectives qui la motivent, elle va pouvoir faire des recherches pour sa thèse de Doctorat en histoire sur la bataille d’Hersanghem et également sur sa grand-mère paternelle qu’elle ne connaît pas.

En préambule, l’autrice nous explique l’enfance de Sidonie Leleu et de Nestor Witold, la rencontre amoureuse de leurs parents, Florence et Jean. Jean Witold est le père de Nestor dont la mère est enfermée dans un hôpital psychiatrique puis décédée. Florence est la mère de Sidonie dont le père s’est suicidé. Elle nous parle ensuite de l’adolescence de Sidonie et Nestor, leurs premiers émois ensemble. Une relation toxique se développe entre eux. Ils ne peuvent pas vivre l’un sans l’autre mais finissent toujours par se disputer.

Sidonie sait peu de choses sur son père Paul Leleu, dépressif, rejeté par sa mère à la naissance et confié à l’assistance publique. Florence lui a dit que la mère de Paul, Madeleine Leleu, était une personne qu’il valait mieux éviter. Mais vous l’aurez compris, dans cette histoire, Sidonie et Nestor n’en font qu’à leur tête et n’écoutent pas leurs parents.

Ensuite le roman est raconté du point de vue de Sidonie. Les chapitres alternent entre son carnet de bord (ou journal) et ses comptes (ou les dépenses effectuées). Il faut dire que Sidonie est très dépensière, ou plutôt qu’elle a un besoin maladif d’acheter des choses afin d’être plus heureuse. Sa mère lui envoie régulièrement de l’argent. Tout comme Jean subvient aux besoins de Nestor, dilettante, qui ne sait que faire de sa vie.

Installée à Hersanghem, Sidonie rencontre Madeleine, un personnage haut en couleurs, qui change souvent d’humeur, difficile à suivre. Sidonie la soupçonne de ne pas lui dire la vérité. Elle essaye de lui extorquer des souvenirs en échange du financement de travaux pour sa maison en mauvais état. Maison qui reviendra en héritage à Sidonie lorsque Madeleine trépassera. Une drôle de relation naît entre les deux femmes. Elle héritera également d’un instrument, des Ondes Martenot, ayant appartenu à Gilberte Habert, une amie proche de Madeleine. Il est aussi question d’une communauté que Madeleine avait fondée et qui vivait sur la propriété familiale des Leleu, La Tuilerie.

Ce roman est à la fois drôle et plein de rebondissements. On ne sait pas où il nous mène mais j’ai suivi avec plaisir la quête de Sidonie, essayant de démêler le vrai du faux en recoupant les témoignages, les recherches. Elle fait de nombreuses rencontres dont celle avec un assureur qui va lui donner un conseil qui aura quelques conséquences sur sa vie mais que je vous laisse découvrir. C’est absolument cocasse.

L’écriture est fluide. Le style est différent de celui du précédent roman. Il est entrecoupé de lettres. J’ai passé un très bon moment de lecture avec les personnages d’Isabelle Dangy. Je vais continuer à suivre cette autrice assurément.

Je remercie Babelio et Le Passage pour cette masse critique.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Nestor Witold et Sidonie Leleu grandirent ensemble à partir de leur cinquième année. »

« On me l’avait bien dit, que dans une petite ville tout le monde se connaît et que des entrelacs complexes de complicité et d’aversion se tissent sous les apparences de l’ennui provincial, mais chaque jour je prends mieux la mesure de cette situation. »

L’amour / François Bégaudeau

Et un flop par ici ! Une lecture en demi-teinte, pendant laquelle j’avoue m’être endormie ! Alors que le roman ne fait que 89 pages.

Ma libraire l’a adoré. En en discutant avec elle, j’en suis arrivée à la conclusion que ce livre ne me parlait pas peut-être parce qu’il y a des références d’un temps avant ma naissance. Bref, un livre qui touche davantage les personnes plus âgées que moi.

C’est l’histoire de Jeanne au départ. Elle travaille dans un hôtel. Parfois elle aide sa mère à nettoyer le gymnase. C’est là qu’elle voit Pietro, un joueur de basket. Il lui plaît bien. Mais elle est totalement transparente à ses yeux. La vie poursuit son cours. Elle rencontre Jacques : le premier baiser, le mariage, la naissance de leur fils… Et on arrive déjà à la fin de leur vie.

Une vie simple et ordinaire certes, mais qui je pense doit refléter celle de la plupart des Français de cette époque c’est-à-dire des années 1970. Un long fil tranquille se déroule. Vers la fin on ressent une certaine tendresse entre ces deux êtres qui se traduit par de petits gestes.

Et chez vous, cette lecture a-t-elle fait flop ou top ?

Note : 2.5 sur 5.

Incipit :
« La première fois que Jeanne voit Pietro, c’est au gymnase où sa mère fait le ménage.
Quand c’est le jour de nettoyer les gradins, la mère embarque sa fille, on n’aura pas trop de quatre bras. Jeanne y gagne 20 francs, ça fait un petit complément à sa paye de l’hôtel. Et puis ça occupe. »

« En plus du frigidaire et de tout un tas de choses bien utiles mine de rien, Jeanne et Jacques ont eu un bon d’achat de 2 000 francs chez Monsieur Meuble. Après une longue délibération sur place, ils optent pour une armoire avec penderie et le lit deux places en bois beige apparié. Le cousin Jeannot les a accompagnés en camion pour éviter les frais de livraison. Il laisse le chargement dans le garage de la Maison Moreau en attendant que Jeanne et Jacques trouvent un logis où mettre tout ça. »

Tiohtiá:ke [Montréal] / Michel Jean

Un nouveau roman de Michel Jean est toujours synonyme de joie. Quel bonheur de retrouver la plume de cet écrivain québecois. Publié auparavant chez Dépaysage, le voici désormais dans la collection « Voix autochtones » du Seuil.

Une note bienvenue de l’éditeur nous indique comment prononcer le titre : « Djiodjiagué . C’est le nom mohawk de ce territoire que l’on connaît désormais sous le nom de Montréal. »

Michel Jean nous offre encore une histoire émouvante et terrible qui résonne avec ses précédents romans dont on retrouve des personnages (l’avocate Audrey Duval et le vieux Jimmy dans sa roulotte qui distribue de la soupe).

Le roman s’ouvre avec une scène terrible. Élie secoue le cadavre de son père avec des mots de haine. Puis on le retrouve 10 ans plus tard, à sa sortie de prison. Accusé du meurtre de son père, il est désormais bannit de sa communauté. Impossible de revenir là où il a grandit. Il se retrouve à errer dans les rues de Montréal où il rencontre des SDF. Des hommes et des femmes qui l’accueillent et l’aident à survivre. Tous les personnages sont attachants et leur entraide est belle.

J’ai découvert le groupe de musique Les Vilains Pingouins et Rudy Caya, dont les paroles ponctuent le roman.

Michel Jean écrit encore et toujours sur le passé autochtone, sur cette communauté qui a perdu ses repères. On comprend mieux comment ces « itinérants » se retrouvent dans la rue, avec des problèmes d’alcool et de drogue.

Le roman se passe principalement en ville mais nous emmène aussi dans la nature. Ce sont des passages apaisants, ressourçants. C’est un véritable traumatisme pour les autochtones d’avoir été coupés de la forêt par le gouvernement canadien, avec des conséquences qui perdurent sur les générations suivantes.

Ce roman engagé, malgré la violence, est tendre. L’écriture de Michel Jean est douce. Il mêle enquête, histoires vécues, histoire d’amour, amitié. La narration se précipite un peu vite vers la fin. J’aurais bien passé quelques pages encore avec les personnages.

En tout cas j’ai hâte de lire son prochain roman qui vient de sortir au Québec, « Qimmik », sur le massacre des chiens nordiques. Une autre facette du passé autochtone mise en lumière afin de changer le regard et de combattre les clichés sur ces communautés victimes de racisme.

Michel Jean est journaliste. Il est autochtone. Ses livres se répondent et forment une œuvre, un hommage aux peuples premiers. Il a notamment eu le prix VLEEL 2020 (Varions les Éditions en Live) pour « Kukum ». En attendant le replay du VLEEL autour de « Tiohtiá:ke », vous pouvez regarder les précédents !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« L’odeur. Toujours pareille. Peu importe les veines dans lesquelles le sang court, son parfum âcre rappelle à ceux qui vivent leur vulnérabilité. Il y avait dans ce cœur trop de haine pour que ça se termine autrement. »

« Pour Élie Mestenapeo, qui n’a jamais vu une grande ville, Montréal semble à la fois effrayante et décevante. Effrayante, car il n’y a aucun repère. Tout ici lui est étranger. Décevante parce qu’elle n’est qu’une infinie succession de bâtiments anonymes, de rues sales et de visages indifférents à ce qui les entoure. »

« On disait que sa mère l’avait placée chez un parent pour la protéger de son père qui, comme beaucoup d’hommes, était un bon gars tant qu’il restait à jeun. »

« Souvent, les filles avaient des enfants en espérant que ça leur attacherait le type duquel elles s’étaient amourachées. Parfois, un temps, le gars faisait un effort. Il disait qu’il avait des responsabilités maintenant qu’il était devenu un père de famille. Mais ces histoires ne duraient pas, en général. Certains refusaient de reconnaître l’enfant. »

« Les saumons naissent dans de belles rivières aux eaux vives et limpides, comme la Bersimis. Ils y vivent jusqu’à trois ans, puis migrent vers l’océan. Ils habitent les eaux glacées profondes de l’Atlantique Nord, du Labrador jusqu’à la mer Baltique. Une fois arrivés à maturité, ils retournent à la rivière où ils ont vu le jour pour se reproduire et mourir.
Les scientifiques ignorent ce qui pousse des poissons à quitter l’eau douce pour l’océan salé. Ces mondes ne se mêlent pas. Pourtant, le poisson retrouve l’exact endroit où il est né, comme si cela était inscrit en lui. »

« Comme tant d’autres, Geronimo avait perdu son chemin sans le réaliser. «  C’est comme lorsque tu marches dans le bois et que tu fais pas attention, avait-il l’habitude de dire pour raconter comment il s’était retrouvé dans la rue. Tu prends le mauvais virage. Au début, les sentiers se ressemblent. Puis tu finis par comprendre que tu t’es perdu. Tu oses pas retourner, tu te dis que tu vas t’arranger, que ça doit aboutir quelque part, mais ça mène nulle part et tu te perds pour de bon. » »

« Pourquoi les parfums s’incrustent-ils si longtemps dans nos souvenirs alors que tout le reste s’évapore ? »


« Quand on est revenus, la baie, les collines, la rivière et les lacs étaient encore là. C’est nous qui avions changé. Le gouvernement a construit une école, forcé les Inuit à s’installer dans les bâtiments neufs qu’il a construits. Et le hameau est devenu un village. Remarque, on n’est pas les seuls qui ont vécu ça. Ç’a été pareil partout. C’est comme ça que le gouvernement a établi les quatorze communautés du Grand Nord. Les policiers ont tué nos chiens et les fonctionnaires nous ont donné des motoneiges. Comme le gibier et le poisson ne suffisaient pas à nourrir tout ce monde, les avions ont alors apporté de la nourriture du sud. Avant, survivre, c’était un travail qui occupait les gens à temps plein. A partir de là, ils n’avaient plus grand-chose à faire et ils ont commencé à boire pour passer le temps. »

« Mary et Tracy étaient inséparables et personne n’arrivait à les distinguer l’une de l’autre, continue l’Inuk. Elles riaient tout le temps. Le fait de n’être jamais seules les rendait peut-être plus insouciantes. Souvent dans les fêtes, qui ressemblaient plus à des beuveries, les enfants se cachaient pour se faire oublier. Beaucoup de filles ont été agressées dans leur enfance ici. Je n’ai jamais su si c’était arrivé aux jumelles, mais chaque fois que les amis de notre père débarquaient avec de l’alcool, Mary et Tracy se cachaient. Un soir, elles ont surpris notre oncle dans une chambre avec une voisine de dix ans que son père avait amenée à la fête. Les hommes s’échangeaient parfois leurs enfants entre eux. C’est dégoûtant, mais ça existe. »

« On vante souvent la résilience des peuples autochtones, mais elle ne les protège pas de la douleur et une lourde mélancolie s’est répandue au square Cabot.
Élie se sent lui aussi impuissant et voir les siens continuer à mourir dans l’indifférence le met en rage. »

Devenez membre du jury du Prix Orange du Livre 2024

Les candidatures pour intégrer le jury du Prix Orange du Livre et du Prix BD 2024 sont ouvertes !
https://www.lecteurs.com/article/les-candidatures-pour-integrer-le-jury-du-prix-orange-du-livre-2024-sont-ouvertes/2444606
https://www.lecteurs.com/article/vous-aimez-la-bd-rejoignez-le-jury-de-la-5e-edition-du-prix-orange-de-la-bande-dessinee/2444604

J’ai eu la chance d’être jurée du Prix Orange du Livre 2022 et je recommande à tous les lecteurs cette expérience dont je garde de merveilleux souvenirs. Ce fut une première pour moi d’intégrer un jury. J’ai adoré cette aventure humaine et littéraire. Quel bonheur de pouvoir parler de littérature avec d’autres passionnés. J’ai fait de très belles rencontres, aussi bien avec les auteurs que les lecteurs. J’ai d’ailleurs gardé contact avec les autres jurés-lecteurs. L’équipe de la fondation Orange est aux petits soins et accompagne avec bienveillance les participants.

On me demande souvent s’il faut avoir tout lu. Ces montagnes de piles à lire peuvent faire peur. Rassurez-vous, il n’y a pas d’obligation de tout lire à part la liste des 20 titres sélectionnés dont vous aurez certainement déjà lu une partie.

J’ai pu l’année suivante intégrer le Comité Du côté de chez POL, avec d’autres anciens jurés. Ce qui m’a permis de prolonger cette magnifique expérience et de faire partie d’une grande famille de lectrices et de lecteurs. Je vous recommande de tenter votre chance à votre tour et de mettre des étoiles dans votre vie ! Et si vous n’êtes pas retenus cette année, car il y a beaucoup de candidats, essayez à nouveau l’année suivante.

Vous avez jusqu’au 26 novembre 2023 minuit pour candidater !

Avez-vous déjà participé à un jury littéraire ?

En savoir plus

A lire sur le site lecteurs.com :
Prix Orange du livre : quel est le rôle du jury ?
Découvrons les lecteurs membres du jury du Prix Orange du Livre 2023
Qui sont les auteurs et libraires membres du jury du Prix Orange du Livre 2023 ?

Au-delà des linceuls / Éloi Audoin-Rouzeau

Une fois de plus, j’ai lu un livre que je n’aurais certainement pas lu sans VLEEL et j’en suis ravie ! J’ai adoré ce livre qui se lit comme un roman d’aventure. Le personnage principal se nomme Félix. Il vient de finir ses études et attend de savoir dans quel domaine il sera affecté. Étant orphelin, il s’estime chanceux d’avoir pu suivre des études à la Haute-Ecole. Il s’est notamment lié d’amitié avec Edgar, le fils d’un hiérarque.

Le flou temporel ne permet pas de dire à quelle époque se situe ce roman. L’auteur mêle passé, présent et futur. En ouverture, il a placé la déclaration constituante proclamée par l’Impératrice. On s’aperçoit que tout le monde surveille son voisin, que l’eau est rationnée. Bref que la liberté est toute relative. De grands tissus, les linceuls, sont tendus au-dessus des immeubles et des rues pour contenir la chaleur moite. L’ambiance est étouffante. Des espèces animales ont disparu. Certaines comme les grenouilles deviennent des mythes.

Un événement pousse Félix et Edgar sur les routes et les cours d’eau. Un voyage aux multiples rebondissements qui ne laissera que peu souffler nos deux héros assoiffés de liberté. Leur amitié sera essentielle dans cette aventure.

Quelle imagination ! L’auteur a inventé tout un univers, apparemment inspiré de son premier roman. Ce qui me donne très envie de lire également celui-ci. Il y a plusieurs couches mêlées habilement qui mettent en parallèle des périodes historiques ou des événements plus récents de notre société, le tout teinté d’onirisme. Les mésanges sont des milices et les choukas des hommes de police.

On pense parfois à Jules Verne. Ses sources d’inspiration sont Dino Buzzati et Franz Kafka entre autres. Le flou temporel permet de capter les angoisses contemporaines. Un roman foisonnant où il est question de repli nationaliste, d’obscurantisme, de régime totalitaire.

Lors de la rencontre VLEEL, l’auteur a également cité Laurent Gaudé pour son talent de conteur et Milan Kundera pour sa capacité à mêler les genres.

J’ai passé un excellent moment de lecture grâce à ce roman. Merci VLEEL d’élargir mes horizons littéraires !

Replay et podcast VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.


Incipit :
Déclaration constituante
Nous, membres du Conseil révolutionnaire, par la grâce des dieux, après l’appel unanime qui nous est adressé par les villes du pays et celles récemment conquises d’accepter la proclamation de l’Empire, nous déclarons que nous considérons comme un devoir envers le bien commun de donner suite à cet appel et d’établir la dignité impériale sur l’ensemble du territoire connu et nouvellement conquis.


« Il inséra un jeton dans le boîtier métallique pour collecter sa ration d’eau. Il prit soin de fermer la bonde du lavabo, et ouvrit le robinet qui laissa échapper un étroit filet. La vanne se bloquerait au bout d’une quinzaine de secondes. Félix haïssait ce petit clic inquisiteur et il veillait toujours à arrêter l’écoulement une seconde avant son déclenchement. »


« Le vent soufflait légèrement, presque frais, presque doux. Félix aperçut pour la première fois les toits de la capitale et ses linceuls de coton vierge. Il reconnut très vite le Palais des Ombres, dressé devant eux. »

Le Book Club de France Culture

🙏 Aujourd’hui j’ai eu la chance de pouvoir poser une question à Dimitri Rouchon-Borie dans l’émission Book Club de France Culture.

Un auteur passionnant publié chez mon éditeur préféré Le Tripode.

Retrouvez ma question à 21’45 et une partie de sa réponse sur le site de France Culture.

Podcast à (ré)écouter : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/la-nuit-qui-parle-avec-dimitri-rouchon-borie-4185203

Ma chronique sur « le chien des étoiles » et sur ses autres livres sont sur mon blog :

Et vous, avez-vous déjà participé au Book Club ? pour quel sujet, livre ou auteur ?

Les dragons / Jérôme Colin

Jérôme, 15 ans, est un ado en colère, que ses parents n’arrivent plus à gérer. La justice l’envoie dans une maison pour ados ou centre de soins. Il y rencontre d’autres ados, les dragons, et parmi eux, Colette. Il est obsédé par cette fille et veux l’aimer. Elle, elle veut mourir. Elle n’est pas à sa première tentative de suicide. Elle aura 18 ans dans quelques jours et ne pourra plus rester dans ce foyer où elle se sent le mieux.

Ce roman est déchirant. L’auteur nous fait entrer dans l’univers de ces jeunes qui ne trouvent pas leur place dans le monde et ne voient aucun espoir dans l’avenir. A la fin de l’ouvrage, il nous dit également que ces ados depuis la crise sanitaire sont de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreux. La société et leurs parents ne savent pas les rassurer, les écouter.

Le personnage principal et narrateur est Jérôme. Il raconte ses peurs, ses angoisses, notamment « les monstres » qui l’empêchent de dormir la nuit. C’est d’ailleurs durant une nuit d’insomnie qu’il va parler avec Colette. Car, « Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. » Il y a aussi les livres qui deviennent des amis pour Jérôme alors que la lecture ne l’intéressait pas du tout. C’est une belle ode à la littérature et au pouvoir des mots. Tout au long du livre, on trouve des références au roman de John Steinbeck, « Des souris et des hommes ».

A la toute fin, il y a une magnifique lettre adressée à sa fille, Adèle, où il essaye de lui donner des conseils pour « gagner du temps » et « aimer l’avenir ».

Un roman bouleversant, en partie autobiographique, et qui fait réfléchir, amène à plus de tolérance et d’empathie. J’ai versé de nombreuses larmes bien avant la fin du livre, préparez vos mouchoirs !

Il m’a beaucoup fait penser à de la littérature pour ados, où le lecteur est au centre des préoccupations d’un ado qui livre ses pensées, ses sentiments. Mais il s’agit bien d’un roman pour adulte car il est raconté par un adulte avec du recul. Parmi les autres personnages, notamment les soignants du centre, il y a l’infirmière à la fois très professionnelle et humaine, toujours prête à intervenir, mais remuée par ces êtres brisés, tourmentés. L’auteur fait un clin d’œil au psychiatre aux chemises impeccablement repassées. J’ai aussi aimé la partie sur les ateliers d’écriture où l’animatrice encourage Jérôme à écrire. Mais celui qui m’a beaucoup touché et se révèle vers la fin, c’est l’éducateur, Smensk.

Bref un coup de cœur, que je vous recommande. Êtes-vous tentés ?

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Le mot le plus utilisé dans une conversation entre deux êtres humains est « Je ». La photo la plus likée sur Instagram est celle d’un œuf. Selon Amazon, les livres les plus consultés sur sa plateforme sont la Bible et la biographie de Steve Jobs. Le jeu le plus joué dans le monde est le Monopoly. Chaque jour, vingt-sept-mille arbres sont abattus pour assurer la production de papier toilette à l’humanité. On mange huit kilos de Nutella par seconde. En 2060, nous serons dix milliards d’êtres humains. Près d’un million de personnes se suicident chaque année. Un tube de pop coréenne dure en moyenne quatre minutes et deux secondes. Si l’on considère ses trois milliards et demi de vues, l’humanité a passé 24 495 années à écouter Gangnam Style. Arrêter de penser. Maintenant. Respirer. »


« Le soir, nous sommes rentrés avec un chiot. Un cocker spaniel de six mois baptisé Billy auquel je m’étais promis de ne pas m’attacher. Son regard de victime du krach boursier de 1929 ne m’a laissé aucune chance. »


« Cette fille n’était pas une fille, c’était un événement. »


« Une heure plus tard, en refermant le livre, je n’étais plus tout seul à rêver d’une maison à nous et de discussions infinies sous le porche. Le mec au regard triste avait mis des mots sur ce qui bouillonnait en mois sans que je puisse le formuler. Je ne savais pas, alors, que les livres faisaient ça. Ils disent ce qui nous abat. Et une fois cette choses énoncée clairement par un autre, on voit comme une issue à ce qui s’infectait à l’intérieur et nous rendait la vie impossible. Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. Voilà tout. »


« Elle ne pensait plus qu’à ça. Elle planifiait, elle imaginait. Quand elle pénétrait dans une pièce, elle listait mentalement tous les objets avec lesquels elle pourrait se tuer. Tous les moyens qu’elle avait à disposition pour mourir. Et ça la rendait heureuse. De savoir qu’elle pouvait le faire. »


« La caisse en carton contenait une vingtaine de romans dans lesquels elle avait souligné des passages entiers. Entre deux livres, un bout de papier sur lequel elle avait noté : « Ici, petit, tu trouveras des amis. »


« Chez moi, on avait l’habitude de mettre la poussière sous le tapis. De penser que ce qui restait caché n’existait pas. Que nier la mort était un moyen de la repousser. »


« Le hasard n’existe pas. Si je vais à la radio chaque jour, c’est pour enfin me lier à vous. C’est pour découvrir et partager avec vous ce que les livres et les chansons disent, que nous ne savons pas exprimer clairement. Notre solitude et le désespoir qui nous envahit devant tout ce temps qui nous est donné et dont nous ne savons que faire. Je crois que je suis là pour partager ma peine. Pour nous rappeler, chaque jour, que nous ne sommes pas seuls à souffrir, à avoir envie d’aimer mieux, à être paralysés devant l’avenir qui arrive sans cesse. Je suis là parce qu’on m’a dit un jour : « L’important, c’est d’avoir quelqu’un à qui parler, voilà tout. » »


« Et j’ai senti quelque chose comme de la paix qui arrivait. Parce que j’avais ouvert un livre de Philip Roth et relu cette phrase au pouvoir miraculeux : « Penche-toi sur ton passé. Répare ce que tu peux réparer. Et tâche de profiter de ce qui te reste. » »

Le jour et l’heure / Carole Fives

Le projet d’Édith, c’est de se rendre en Suisse pour mettre fin à sa vie. Dans la voiture, elle est accompagnée par son mari Simon et leurs 4 enfants adultes, Audrey, Jeanne, Anna, Théo.

Les chapitres alternent entre les voix du mari et des enfants, mais pas celle d’Édith. Elle est décrite comme une femme forte, courageuse et libre. Elle est malade et perd peu à peu l’usage de ses membres, bientôt elle ne sera plus en mesure d’affirmer qu’elle veut mourir et ne pourra plus prétendre à ce choix. Alors elle avance la date de sa mort programmée.

Toutes les étapes sont abordées, y compris les difficultés de l’après où le corps ne peut pas être rapatrié. Rien n’est simple mais surtout aucun d’eux n’est préparé pour ce voyage. Chacun réagit différemment mais tous veulent accompagner Édith. Ils sont quasiment tous médecins et avouent ne pas être formés pour accompagner un patient ou sa famille vers la mort.

Ce court roman enchaîne les chapitres et interroge notre société sur son rapport à la mort mais au final aussi à la vie ! Ce n’est pas un livre triste. Il fait réfléchir sur le choix de la fin de vie, sujet très actuel. C’est aussi un roman sur la famille, les relations entre la mère et ses enfants, entre frère et sœurs. Chacun égrène ses souvenirs d’enfance et ce que représente leur mère pour eux. Ils évoquent également d’autres sujets centraux dans leur vie.

C’est un roman très contemporain, à l’écriture simple et efficace, comme si les personnages nous parlent, témoignent de leur deuil et de la vie. Un livre intéressant qui permet « de se mettre à la place de » et de réfléchir.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Audrey
La veille, j’étais de garde. Vers vingt-deux heures, on m’a appelée pour une urgence. Un accouchement compliqué. La mère avait fait une grosse hémorragie. On avait réussi à sauver le bébé et je venais de la transférer en réa dans un autre hôpital. J’étais encore totalement là-dedans, dans « Toi et ton bébé, je vous en supplie, vous restez en vie ». Il faut toujours un certain temps après pour redescendre. C’est très addictif les urgences gynécologiques, les urgences en général… on voudrait continuer à sauver le reste du monde, en mode superhéros, mais on reste là, les bras ballants : y’a plus personne à sauver. Alors je suis sortie me faire une clope sur le parking, ma garde venait de se terminer. »

« Simon
Dans ma patientèle, personne ne m’a jamais fait la demande que m’a faite ma femme. J’ai bien entendu des gens me dire, docteur, je vais mourir, je voudrais me suicider. Des fois ils le font, ou pas. Mais ce n’est pas une question que me posera directement un patient. En quarante ans de médecine, je n’ai jamais parlé directement de la mort avec aucun d’entre eux. Je me suis souvent fait la réflexion, comment ai-je pu laisser mes malades seuls sans les accompagner jusque-là ? Certains me disaient d’un ton plus ou moins désespéré, docteur, j’ai mal, donnez-moi le bouillon de onze heures… mais c’est vrai que derrière cette demande, j’entendais plutôt, je ne vais pas bien, trouvez une solution plutôt que, achevez-moi. J’entendais ce que je voulais bien entendre.
Quand on leur a parlé de notre projet les médecins disaient, mais voyons, vous n’en êtes pas encore là ! Ils minimisaient beaucoup les éventuelles évolutions de la maladie. Lorsqu’on est médecin, on n’est pas préparé à la mort des gens. Notre mission, c’est de les tenir en vie coûte que coûte, en dépit de leur liberté. La mort, ce n’est pas notre sujet. Notre société est comme ça, elle ne veut pas regarder la mort en face. Et pourtant, j’ai lu dernièrement de très belles choses des philosophes grecs. Philosopher, c’est apprendre à mourir, pensaient-ils. Et si soigner, c’était aussi apprendre à mourir ? »

Déchirer le grand manteau noir / Aline Caudet

Ce roman ressemble davantage à un témoignage dans l’écriture. Une femme se bat pour échapper à son enfance maltraitée et surtout pour protéger ses enfants de ses parents toxiques.

Le livre débute avec la venue d’un huissier de justice qui sonne à la porte de Lucie pour lui remettre un pli. Ses parents l’attaquent en justice pour avoir le droit de voir leurs petits-enfants et les garder pendant les vacances scolaires. La peur et le malaise sont palpables tout au long de la lecture. Quelques bulles d’air et de bonheur trouent le « grand manteau noir » qui recouvre Lucie lorsqu’elle est avec ses trois enfants et son mari, Arnaud.

Les chapitres alternent entre présent et passé. Lucie raconte son enfance maltraitée, la haine de sa mère, l’emprise de son père, sa relation avec les autres membres de la fratrie. Puis elle fait le récit des différentes étapes avec la justice, le procès, leur avocat.

Ce roman très noir et dur s’inspire de faits réels. Une situation familiale qu’on espère unique mais qu’on suppose malheureusement exister ailleurs. Lucie déploie une force incroyable et admirable pour ses enfants, pour s’en sortir. Elle est épaulée par son mari dont on sent un grand amour les unir. La dépression n’est jamais loin. Lucie manque de confiance en elle.

Comme tout enfant, elle recherche l’amour de ses parents. Devenue adulte, elle s’éloigne d’eux pour reprendre le contrôle de sa vie mais « le grand manteau noir » est toujours présent. Le lecteur est plongé dans l’esprit de la victime. Il y a un seul point de vue dans le roman et peu d’éléments sur le ressenti des parents, mis à part l’audition chez la juge.

Si vous aimez les romans psychologiques bouleversants, celui-ci est pour vous !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La sonnette retentit. Je sursaute, mon bébé dans les bras. Je ne comprends pas, j’ai pris soin de ne pas donner ma nouvelle adresse. Seuls quelques amis sont au courant. A chaque visite impromptue, j’ai beau me raisonner, une profonde angoisse m’étreint. »

« Le manteau noir, ce lourd et grand manteau noir de mon enfance… ça recommence. »

« A l’ombre des pins, tout est calme. On pourrait être bien là. Mais c’est fini pour moi, le grand manteau noir, celui de l’angoisse, m’a recouverte, je n’ai plus goût à rien. »

« En attendant, tous les vendredis nous allons à la médiathèque avec les enfants. Au milieu des livres, j’ai l’impression que le mal n’a pas sa place. Il reste à la porte. Rien de mauvais ne peut arriver ici. Enfant, j’ai passé beaucoup de temps à la bibliothèque municipale. Plusieurs heures d’affilée parfois. Estelle et moi faisions de la clarinette et du solfège à des horaires différents. Il nous fallait attendre, car ma mère ne voulait pas multiplier les trajets. La bibliothèque est restée un refuge pour moi. J’aimais le plancher d’époque qui craquait doucement à chaque pas. J’appréciais le calme, le silence qui n’évoquait pas l’isolement. Il n’y avait pas d’angoisse, mais une douce quiétude. Chacun vaquait à ses occupations, soit de lecture, soit d’écriture. C’était un lieu où je me ressourçais entre deux tempêtes. »

« Mais ce n’est pas fini, notre avocat a bien compris quel genre de personne est mon père. J’espérais toujours qu’il renoncerait, mais la folie ne lâche pas les hommes qui ne se remettent pas en question. Alors, je suis là, dans les couloirs du palais de justice, avec mon mari, pour protéger mes enfants. Est-ce que la justice sera assez clairvoyante pour ne pas les laisser entre les mains de ces monstres ? »

Ma tempête / Eric Pessan

Voici une belle surprise de cette rentrée littéraire ! J’ai beaucoup aimé l’ambiance de ce roman, en plus j’ai énormément appris sur Shakespeare et l’univers du théâtre au début du 17ème siècle.

David, le narrateur, est metteur en scène pour le théâtre. Il est au chômage depuis qu’une subvention lui a été refusée, l’empêchant de poursuivre la création sur laquelle il travaillait. Un jour de tempête, il refait cette pièce, « La Tempête » de Shakespeare, dans son salon avec les doudous et jouets pour sa fille, Miranda. En rendant l’histoire accessible à l’enfant, les lecteurs en profitent également.

Pour résumé brièvement l’histoire de la pièce, Prospero, le Duc de Milan, est exilé par son frère qui prend sa place sur le trône. Il se trouve que le narrateur a également subi une trahison de la part de son frère.

La tempête est ici une allégorie. Elle éclate au dehors, le père et la fille jouent ensemble en attendant le retour de l’électricité. On ressent beaucoup de tendresse entre eux et une certaine nostalgie par moment. David aimerait transmettre des valeurs, une éducation à sa fille. Ce roman laisse aussi une belle place à l’imaginaire et à l’onirisme. Les descriptions de la tempête à l’extérieur sont de très beaux passages. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé l’écriture d’Eric Pessan que je découvre avec ce roman.

Il aborde également le sujet du problème du financement de la culture, devenu problématique depuis la crise sanitaire. Le roman se déroule sur une journée et se découpe, comme la pièce, en 5 actes et se conclut par un épilogue avec cette magnifique phrase : « L’art nous console de tout. »

Merci à Netgalley et Aux forges de Vulcain pour cette lecture

Replay et podcast VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« La mer est une enfant éclatant de rire au spectacle des bateaux en détresse. A des hauteurs vertigineuses, mousseuses et déchainées, des vagues s’élèvent, tourbillonnent, s’enroulent, écument et s’ouvrent comme si elles obéissaient à un caprice espiègle. Lourdes, elles hésitent un instant, demeurent suspendues pour mieux terrifier les hommes d’équipages hébétés dont les appels se perdent, mangés par le tumulte. »

« Jusqu’à quel point deux personnes qui s’aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Alonso demande des comptes à son frère qui prétend avoir dégainé l’épée pour le protéger, la scène s’achève, personne ne tue personne, cette pièce n’est pas une tragédie, pas plus qu’elle n’est une comédie, c’est aussi en cela qu’elle est tellement actuelle, elle échappe à la classification facile. Les spectateurs savent maintenant qui sont les méchants et les gentils, ils savent bien que l’envie et l’ambition peuvent briser les liens du sang, que les puissants non contents de se nourrir des faibles s’entretuent entre eux, les hommes atteignent vite les bordures de leur compassion, ils se résolvent avec facilité à la violence s’ils peuvent y gagner un peu d’or, un peu d’estime, un peu de pouvoir. »

« Il faudrait qu’il passe des castings, qu’il démarche pour animer des ateliers, qu’il rebondisse. L’idéologie de notre époque entre toute entière dans un ballon : ne jamais rouler, rebondir sans cesse, craindre l’immobilité curieusement assimilée à du vide. Ne plus bouger, pourtant, c’est avant tout penser et ressentir. David ne bondit pas, il profite de ces journées avec sa fille, profite d’une grève, d’une tempête, il se fabrique des souvenirs qui l’empêcheront plus tard de regretter d’avoir si peu partagé. Le souffle se tranquillise, Miranda a ce geste qui n’appartient qu’à elle, elle glisse une main au bas de son dos, à la couture du short, elle frotte une étiquette entre deux doigts, c’est son geste de sécurité. Depuis sa naissance, elle n’a jamais été constante, elle a changé de doudou aussi souvent que possible pourvu qu’il ait une étiquette satinée, c’est pratique, le moindre vêtement se transforme aussitôt en doudou ; ses parents ne coupent plus les étiquettes, elles la rassurent ; ce petit frottement attendrit ses angoisses. David fait l’étoile de mer, Miranda proteste, il ne faut pas qu’il bouge, alors il obéit, reste immobile ; l’enfant monte et descend à mesure qu’il inspire et expire. Cette petite pause improvisée, juste entre la première et la seconde scène de l’acte II pourrait s’éterniser, David ferme les yeux, les lumières des éclairs traversent parfois ses paupières, la fillette ne sursaute pas, elle reste calme, il est calme, le monde devrait s’effondrer, rien ne peut être plus beau que cette lenteur et cette confiance. Un coup de tonnerre qui ne les concerne pas rebondit de façade en façade. »

« David essaie d’expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI° ou au début du XVII° siècle : on joue dans de vastes scènes, entre un numéro d’escrime et l’exhibition d’un ours, le théâtre est un drôle de cirque ; ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes ; dès qu’il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main forte à ses comédiens préférés ; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir 3000 spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens fument à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre ; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. »

« Alors qu’il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d’aller vers le grotesque et l’outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L’enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s’emporte. Ecoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d’être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commencer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l’absurde, du mime, du clown, de l’outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait, il voulait du théâtre, de l’artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d’un roman, l’auteur se permettait de rappeler au lecteur qu’il lit des mots alignés. »

« Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu’une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l’ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd’hui ce qui était obligatoire il y a 400 ans, c’est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. »

« Lentement David respire, il se laisse emporter, il lasse l’enfant avec ses grandes déclarations amères, lui propose de choisir entre confiture ou sucre dans un yaourt, et tandis qu’elle s’applique à manier la petite cuillère il ne peut s’empêcher de lui recommander de graver cette petite phrase dans sa mémoire : la culture n’est pas un simple bien de consommation. »

« Et la pluie bombarde, et le vent hurle de rire, et la terre craque, et l’incendie tire ses milliers de langues aux habitants terrifiés. Le ciel grimace et se tape les cuisses. »

« Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité apparaisse. De l’artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaitre quelqu’un, il vaut mieux lui demander de révéler l’ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« L’art nous console de tout. »