Arrête avec tes mensonges / Philippe Besson

Pour ma dernière case du challenge de l’été VLEEL, j’ai lu un roman adapté au cinéma. Ceux qui me connaissent, savent que je vais rarement au cinéma. Cette catégorie n’a pas été évidente pour moi, c’est pour cela qu’elle arrive en dernier, sur fil, le dernier jour du challenge !

Ce roman est paru en 2017 et son film est sorti début 2023.

Le narrateur se souvient de ses années au lycée et plus particulièrement l’année 1984, celle de ses 17 ans où son corps a rencontré celui de Thomas. Un événement dont il a rêvé mais qu’il pensait inaccessible car autour du beau Thomas gravitent beaucoup de filles. C’est Thomas qui prend l’initiative et lui donne rendez-vous loin du regard des autres. Personne ne doit s’avoir qu’il aime les garçons.

Le narrateur est fils d’instituteur. On sent la différence de classe sociale entre les deux jeunes hommes. La famille de Thomas est agricultrice. Au fur et à mesure de leurs rendez-vous cachés, chacun révèle des parts intimes, parle de sa famille. Sont-ils si différents l’un de l’autre ? Leur avenir est-il tout tracé ?

Dans ce roman autobiographique on découvre l’auteur naissant, celui qui invente déjà, imagine. En 3 parties de longueurs inégales, Philippe raconte d’abord sa passion amoureuse pour Thomas, puis la rencontre fortuite du fils de Thomas 20 ans plus tard et enfin une ultime rencontre avec le fils qui lui remet une lettre de Thomas.

Il parle librement, sans tabou, parfois de façon crue, toujours avec justesse et sensibilité. Il y a des passages très émouvants. Il retranscrit très bien les premiers émois, le désir de ces adolescents.

Ce roman a reçu le Prix Maison de la Presse en 2017 et a été finaliste du Prix Orange du Livre 2017.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est la cour de récréation d’un lycée, une cour goudronnée cernée de bâtiments anciens aux fenêtres larges et hautes, à la pierre grise. »

« J’ai dix-sept ans.
Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ça n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue, certains autour de moi le pressentent et le disent pourtant, les adultes le répètent, mais je ne les écoute pas, leurs paroles roulent sur moi, ne s’accrochent pas, de l’eau sur les plumes d’un canard, je suis un idiot, un idiot insouciant. »

« La mort de beaucoup de mes amis, dans le plus jeune âge, aggravera ce travers, cette douleur. Leur disparition prématurée me plongera dans des abîmes de chagrin et de perplexité. Je devrai apprendre à leur survivre. Et l’écriture peut être un bon moyen pour survivre. Et pour ne pas oublier les disparus. Pour continuer le dialogue avec eux. Mais le manque prend probablement sa source dans cette première défection, dans une imbécile brûlure amoureuse. »

« Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils. »


« Tout de même, je me suis demandé si cela pouvait être une invention. Vous savez maintenant que j’inventais tout le temps et j’y mettais tant de vraisemblance qu’on finissait par me croire (il m’arrivait moi-même de ne plus être capable de démêler le vrai du faux). Plus tard, j’en ai fait un métier, je suis devenu romancier. Cette histoire, est-ce que que j’aurais pu la fabriquer de toutes pièces ? Est-ce que j’ai pu transformer une obsession érotique en passion ? Oui, c’est possible. »

« On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse. »


« Il dit : vous avez dû l’aimer beaucoup, pour me regarder comme ça. »

Roman géométrique de terroir / Gert Jonke

Pour mon avant-dernière case du challenge de l’été VLEEL, j’ai choisi dans la catégorie « sous influence VLEEL » ce roman que je n’aurais pas lu sans VLEEL !

Si vous aimez les ovnis littéraires, être surpris par vos lectures, celui-ci est très original.

Il n’y a pas de réelle intrigue, pas de personnage nommé. On se trouve dans un village, au milieu de ce village il y a une place avec en son centre un puits. Deux personnes cachées veulent traverser la place mais y renoncent à chaque fois car elles pourraient être vues.

Dans ce village il y a un maire, un forgeron, un curé. Des nouvelles lois sont promulguées par l’État. On découvre alors un système avec un règlement absurde. L’auteur se moque de l’administration et c’est assez drôle.

Le roman prend une couleur plus mystérieuse et fantastique lorsque le village est attaqué par des oiseaux qui mangent les murs des maisons et les détruisent.

Entre fable et satire, avec une pointe de géométrie et d’humour, il y a souvent des répétitions, des phrases qui reviennent tout au long du livre. L’auteur joue avec la langue et la typographie. Il y a parfois des schémas pour illustrer le texte et aussi la partition d’une chanson populaire. Vers la fin il y a un formulaire pour contrôler les voyageurs qui est très absurde et surtout à mourir de rire.

Un roman certes exigeant qui ne conviendra pas à tout le monde mais pour ma part je l’ai trouvé très intéressant. Il m’a permis de découvrir le catalogue des éditions Monts Métallifères basées en Saône-et-Loire, que je trouve absolument génial. J’ai envie de tout lire ! Vous pouvez d’ailleurs retrouver la présentation de l’éditeur, Guillaume Mélère, dans le replay du VLEEL de la rentrée littéraire.

A noter que ce premier roman est paru initialement en 1969 en Autriche où il a été très remarqué par Peter Handke. Il est traduit de l’allemand par Uta Muller et Denis Denjean. Gert Jonke est un auteur célèbre en Autriche où Elfriede Jelinek lui a rendu un hommage à sa mort en 2009. Il est peu connu en France mais grâce à des petits éditeurs indépendants comme les Monts Métallifères, ce roman unique arrivera peut-être jusqu’à vous !

Alors, qui est tenté par cette expérience de lecture ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La place du village est un carré, elle touche les maisons réunies autour d’elle, rues et chemins y débouchent, et hormis le puits en son centre où nait la disposition des pavés en rayons, il n’y a rien sur la place du village. »

« CORRUPTION DE FONCTIONNAIRES
en vue de diminuer le délai d’établissement d’un certificat d’accès au pont avec photo d’identité : elle n’est pas possible mais le plus souvent on y a recours. On met toutes les chances de son côté si on offre aux fonctionnaires des pots de fleurs, des azalées, par exemple, pas de fleurs coupées, ou si on leur apporte un tonnelet d’eau-de-vie fraîchement distillée. D’après ce qu’on dit, cette pratique n’est nullement considérée comme répréhensible, on prétend même qu’en haut lieu on encourage de tels procédés. On espère par ce moyen, dit-on, rapprocher les fonctionnaires du peuple. Les fonctionnaires se montrent proches du peuple en l’acceptant et ils aident les gens en échange.
C’est certain.
Il existe même des gens qui souvent prétendent qu’on a instauré une bureaucratie aussi pointilleuse uniquement pour donner aux fonctionnaires la possibilité d’apprendre à mieux connaitre le peuple, de s’occuper davantage du peuple et de donner en retour au peuple la possibilité d’apprendre à connaitre les fonctionnaires et de s’occuper d’eux en connaissance de cause :
Une mesure PUREMENT PÉDAGOGIQUE pour une meilleure COMPRÉHENSION entre les uns et les autres.
C’est pourquoi on considère en haut lieu que le meilleur, le plus efficace fonctionnaire est celui qui a chez lui le plus grand nombre de pots de fleurs et à son actif le plus grand nombre de cuites à l’eau de vie. Oui, c’est comme ça. »

« ce qui entre autre me reste encore à mentionner
les lieux géométriques relevés dans le paysage
ce sont les cylindres hauts d’un mètre r=1,5 m
les pierres assemblées au mortier cigognes ou
les hérons nichent parfois dessus les points relevés
dans le paysage visible de loin et établis de toute
évidence selon le système suivant
[figure]
aucun de ces lieux n’en rencontre un second dans
le prolongement de sa droite et quelle que soit
ta direction tu tombes toujours sur un triangle
trigonométrique en pierre d’où tu peux instantanément
déterminer ta position. »

La Vénus au parapluie / Thibaud Gaudry

Le narrateur se rend au cinéma. Il pleut et une femme avec un parapluie lui offre refuge le temps d’atteindre le guichet du cinéma. C’est le coup de foudre pour lui. Elle occupe alors toutes ces pensées.

Un premier roman léger autour de l’amour, parfois drôle, truffé de références cinématographiques et qui se déroule à Paris. On reconnaît les premiers émois d’une rencontre. Mais quand le coup de foudre vire à l’obsession, c’est là que le narrateur et amoureux transi pour sa Vénus au parapluie m’a un peu perdue. Il s’agit donc d’une lecture en demi-teinte pour ma part.

Thibaud Gaudry a une plume agréable, il joue avec les mots. C’est à la fois absurde et plein de poésie, avec un petit côté désuet.

J’attends avec impatience la diffusion du replay de la rencontre VLEEL pour en savoir plus sur l’auteur et son roman, car je n’ai pas pu assister à toute la rencontre Buchet-Chastel.

Merci Buchet Chastel et Netgalley pour cette lecture

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« Ce matin-là, c’est une humeur qu’il considéra comme guillerette qui l’expulsa de son lit. Quelques entrechats primesautiers le menèrent à la cuisine. Des morceaux de brioche jaillirent du grille-pain comme des fusées un soir de fête nationale. Il remarqua que le café n’avait pas le même goût que la veille. Ni même l’avant-veille. Et par la fenêtre du cinquième étage, tout avait beau être revêtu d’une grisaille épouvantable, il lui semblait que la ville étincelait à ses pieds. Il ne se doucha pas dans l’espoir un peu vain de conserver sur lui une once de ce parfum inconnu. Sauta dans les mêmes vêtements, toujours animé du même espoir. Préféra dégringoler les escaliers plutôt que supporter l’accablante lenteur de l’ascenseur. Dévala la rue, puis une autre, et encore une autre. Quiconque se serait intéressé à sa déambulation aurait remarqué l’incohérence de son itinéraire. Cet homme allait manifestement sans but. »


« Comment se rapprocher d’elle sans la faire fuir ? Vaste question qu’il n’avait pas fini de se poser et qu’un observateur neutre, dans la salle, aurait appelée la parabole du coude. »


« Pendant que le projectionniste dévidait ses bobines, lui avait été projectionniste de son cinéma intérieur. Il s’était fait son propre film. Deux histoires parallèles. Deux intrigues qui parfois se rejoignaient. Et deux happy end, à n’en pas douter. »


« Il ne fallait surtout pas se précipiter. Le surlendemain, c’était encore prématuré. Une semaine. Ce serait interminable. A l’instar des années chez les chats, les jours chez les personnes éprises dont l’objet de leur amour est absent semblent être multipliés. Parfois par trois, et plus souvent cinq, et parfois, chez les cas les plus désespérés, par dix. Il décréta qu’un délai d’attente de quatre jours était à la fois raisonnable et supportable.
Mais quatre jours pour un cœur convulsant d’amour, c’est long. »


« Il avait maintenant un but, une échéance. Certes lointaine. Nous n’étions que mercredi. Il compta quatre dodos sur ses doigts. Ça faisait un paquet d’insomnies, de tours sur lui-même dans son lit. Toutes ces nuits à faire la toupie en creusant dans ses souvenirs. Des nuits de science-fiction à se projeter les futurs possibles. »


« La conversation suivait son agréable cours, comme l’eau d’un ruisseau l’été dans la fraîcheur d’un sous-bois, bondissant d’un sujet à un autre comme le font deux âmes vierges l’une de l’autre qui se révèlent, quand il fut frappé par une illumination de type Renaissance italienne. Mais oui ! Bien sûr qu’il connaissait ce visage ! Il l’avait vu cent fois. Dans des livres et même une fois pour de vrai à Florence. C’était bien elle. La muse de Sandro Botticelli. »

« Etait-il raisonnable de comparer une femme à la Vénus de Botticelli lors d’un deuxième rendez-vous ? Dans le manuel des bonnes pratiques de l’amour courtois, la bienséance imposait probablement que la relation ait déjà évolué un peu favorablement avant de s’y essayer. N’était-ce pas trop imprudent ? Ne risquait-il pas de l’effaroucher, de l’agacer ? Pire, de l’indisposer ? Que Vénus se referme dans sa coquille ? »


« Deux heures avaient filé et la complicité naissante et manifeste avec la Vénus aux pistaches lui laissait apercevoir un large rai de lumière dans les portes entrouvertes du paradis. »


« Elle était le plus beau spectacle qui lui avait été donné de voir. »


« Les semaines passaient et c’était comme une partie de tennis qui ne finissait jamais. On jouerait jusqu’à l’usure. Jusqu’à ce que l’un des protagonistes se lasse, pose sa raquette, s’éponge le front et disparaisse. Aucune stratégie ne semblait efficiente. Chaque fois qu’il pensait marquer le point, elle lui renvoyait la balle. Il tentait un coup puissant dans un coin, elle le passing-shotait sans ménagement, il montait au filet, elle le lobait subtilement, il servait à toute allure, elle lui remettait invariablement dans les pieds. C’était Vénus version Williams. »

Plexiglas / Antoine Philias

Elliot, bientôt 30 ans, revient habiter à Cholet, dans la maison de son grand-père actuellement à l’EHPAD. Il a été blessé à une jambe lors d’une manifestation. Il n’a plus de travail et compte bien ne rien faire tant que ses maigres économies le lui permettront. Il traîne dans la galerie du Carrefour à côté de chez lui, notamment au bistrot le Balto. Il va y croiser Lulu, caissière, 60 ans, percluse de douleurs aux articulations. Une amitié naît entre eux. Autour d‘eux gravite toute une galerie de personnages : William l’agent de sécurité, Josie l’employée de ménage, Franck le syndicaliste, Félix l’opticien qui plaît bien à Elliot, etc. Des gens auxquels on peut s’identifier ou qu’on peut croiser dans notre vie.

Malheureusement l’arrivée de la Covid et du confinement l’oblige à rester chez lui. A part les coups de fil de sa sœur jumelle, il ne se passe pas grand-chose. On les suit durant une année, de la saint-Sylvestre 2019 à la St-Sylvestre 2020, période traversée par la Covid avec encore la présence des gilets jaunes au début.

Les paragraphes alternent entre les points de vue d’Elliot et de Lulu sans changer de chapitre. Les deux voix se mêlent. On est plongé dans la vie d’une zone, d’une grande surface. Le roman est entrecoupé d’extraits de discours d’Emmanuel Macron et de communications de la direction du supermarché. L’auteur n’est pas tendre avec le Président ou les politiques de Cholet. C’est très ironique et drôle.

Les lieux sont réels. L’auteur y a vécu. Il a inséré une carte de la ZAC de Cholet au début du roman, petit clin d’œil à Tolkien. Mais bien sûr cette zone ressemble à toutes les zones de France. Sorte de roman sur les gens invisibles, on s’attache aux personnages alors que leur vie n’a rien d’exceptionnelle. Le ton est léger et rythmé. Antoine Philias parle des conditions de travail dans la grande distribution alimentaire et ça ne fait pas rêver. Et pourtant on se surprend à tourner les pages encore et encore. Un roman social qui sonne juste, très lucide, très bien construit et surtout très humain ! Un conseil, ne passez pas à côté de ce livre moins médiatisé de la rentrée littéraire.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
Saint-Sylvestre
calme et claire nuit de l’An
à bonne année donne l’élan

Carrefour est ouvert. Au-dessus de l’entrée on lit :
Grands. Petits.
Jeunes. Moins jeunes
Pressés. Moins Pressés.
Lents. Curieux. Zigzagueurs.
Chiens. Chats.
Distraits. Concentrés.
Sérieux. Emerveillés. Calmes.
Ici, nous partageons tous un air de famille
.
Grand, jeune, curieux et pas contre un peu d’émerveillement, Elliot passe les portes automatiques et se mêle à la galerie : faux léchage de vitrine devant celle de Jules, comparaison des offres de SFR et d’Orange, coup d’œil aux montures d’Atoll l’opticien. Enfant, il venait au moins une fois par semaine. Se souvient même de l’époque où Carrefour s’appelait Continent. Depuis, des boutiques ont fermé, d’autres ouvert, et l’hypermarché ressemble désormais à une résidence de loisirs high-tech : infos, météo et horoscope sur écrans LED, mélange de pubs et de cantiques dans les enceintes, petits vieux sur bancs spacieux entourés de ficus bidons, gamins dans piscine de ballons, Marc Levy dans la bibliothèque participative et babyfoot au milieu de l’allée. Carrefour est un casino où tout est fait pour que l’expérience soit ludique, le passage du temps dissimulé. On pourrait être mardi ou jeudi, en mars ou en août, à Metz ou Toulouse, tout est possible tous les jours. Y déambulant, Elliot oublie sa fin d’année misérable, le trou dans son porte-monnaie et son retour à Cholet. »

« 10h30. Entre deux tubes d’anciens étés, un message sort en boucle des haut-parleurs : Toutes les équipes de votre magasin sont mobilisées pour assurer votre santé, nous renforçons également nos équipes de nettoyage pour une désinfection régulière des chariots et paniers, nous vous invitons à respecter les gestes barrière et à privilégier le paiement sans contact en dessous de 30 euros. Celle qui est mobilisée ce matin, c’est Josie. Employée de ménage depuis vingt-trois ans, elle lavait déjà le sol de Carrefour quand c’était le sol de Continent. Se souvient qu’à l’entrée est, au lieu d’une boutique de jeux vidéo, il y avait un photographe chez qui elle achetait ses cadres. Qu’avant d’être remplacée par l’enseigne de chocolaterie-épicerie fine Le Comptoir de Mathilde, une boulangerie lui donnait chaque matin un sachet de viennoiseries de la veille à emporter. Qu’on pouvait boire un café pour quelques centimes à l’ancien Balto et louer des cassettes au distributeur à côté du photomaton. Le décor change, pas le travail. Josie avoue quand même que ses outils sont plus efficaces, l’odeur des produits moins forte, la salle du personnel plus confortable. Bien sûr, elle n’est plus toute jeune, la moindre articulation lui rappelle que la retraite approche. »

« 12h30
« Votre masque mademoiselle ! Je sais que c’est dommage avec un sourire comme le vôtre mais pas le choix ! »
Posté à l’entrée ouest, William enseigne à Jonathan l’art d’appliquer les codes sanitaires dans la joie et la bonne humeur. Une petite blague, un commentaire sympa, ça passe toujours mieux. »

« Tu dis si t’as besoin d’aide hein ?
Il n’y a pas grand-chose que Franck puisse faire pour aider Lulu, clouée aux toilettes. Elle s’est contenue dans la voiture, lâche tout sur le trône. Ses cuisses ne font plus qu’un avec le plastique de la cuvette. Se lever n’aurait aucun sens, sa vessie la condamne à résidence. Elle vit ici et maintenant. À le choix entre les vieux Moto Mag de Bernard et Le Monde diplo de Franck. Dossier sur Emmanuel Macron et l’Etat profond. Le monarque la suit jusqu’au trône. Dès que la cystite lui en laissera le loisir, elle écrira un sms au père Retailleau. »

« Aller récupérer Gilles à la gare. Lui aussi, Franck l’a vu en photo, avec vingt kilos en moins. Il sait la rancœur que ressent Lulu envers son frère, du fait qu’il a abandonné Cholet sans se retourner, de sa prétendue réussite. Chaque fois qu’elle le décrit comme un égoïste parvenu, Franck se dit secrètement qu’elle exagère, aggrave son cas, doit projeter ses insécurités sur le seul membre de la famille Doué à avoir échappé à son déterminisme. Mais pas de politique et encore moins de psychologie de comptoir, alors Franck reçoit la poignée de main virile de celui qui l’appelle déjà son nouveau beauf et s’étonne de voir que Lulu n’a pas encore changé son vieux tacot.
Sur la route de l’EHPAD, où c’est seulement sa deuxième visite en deux ans, on n’entend que Gilles. Sa voix qui porte largement au-dessus de sa sœur déplore le port du masque dans son TGV, une contrôleuse l’a réprimandé parce qu’il mangeait un sandwich, on peut même plus bouffer avec leurs conneries, moi pour bien leur montrer que tout ça est absurde, j’ai passé le reste du trajet à boire dans ma bouteille et vas-y Frankie, tu peux accélérer un peu, y’a pas plus dangereux que ceux qui roulent lentement, j’ai un saisonnier qui s’est pris un PV la semaine dernière, heureusement je connais tous les condés de Haute-Savoie et quelle horreur la saison d’ailleurs, comme si j’avais pas assez d’emmerdes avec les taxes et les charges, a fallu qu’on se tape le corona, putain ça pousse les lotissements à Trémentines, faut investir Lucette, tu seras plus près de la mère comme ça, plus près de Carrouf, vous pourriez acheter maintenant que vous êtes deux, et toi Hugo, toujours la belle vie à Paname, quand est-ce que tu descends skier avec ta petite ? Pourtant habitué aux éructations stupides des gars de l’entrepôt, Franck contient une furieuse envie de déposer Gilles au bord de la D160. Lulu lui lance un regard qui contient du je te l’avais dit, du sois patient, du j’ai l’habitude de gérer mon con de frère. »

Mes 10 extraits coups de cœur de la sélection du Prix Hors Concours 2023

Au mois de septembre il n’y a pas que la rentrée littéraire, c’est aussi le moment de voter pour les 5 finalistes du Prix Hors Concours ! Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

J’ai lu beaucoup de textes intéressants encore cette année. Merci à l’équipe Hors Concours pour cette belle sélection. Ce n’est pas 5 mais 10 textes sur les 40 sélectionnés que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui, en trichant un peu puisque j’ai eu l’occasion de lire « La femme paradis » en entier et cela a forcément influencé mon choix.

J’ai choisi des textes ayant une ambiance, un univers singulier dans lequel j’ai tout de suite été plongée, avec des personnages attachants ou du moins que j’ai eu envie de suivre. Certains textes sont très originaux et apporte une nouvelle voix en littérature et je m’en réjouis.

Ma liste des 10 extraits coups de cœur par ordre de préférence :

Les votes sont ouverts jusqu’au 30 septembre pour les personnes inscrites. Rendez-vous en octobre pour connaître les 5 finalistes puis en novembre pour le texte lauréat !

Pour en savoir plus

Copeaux de bois / Anouk Lejczyk

J’avais été totalement charmée par son premier roman, Anouk Lejczyk revient avec un texte d’une toute autre forme, les « Carnets d’une apprentie bûcheronne », qui m’a également happée et beaucoup plu. Elle l’a rédigé en parallèle de la sortie en librairie de son 1er roman.

On suit le parcours d’Anouk durant une année. Les chapitres se suivent par saison. On commence par l’automne. C’est la rentrée des classes, direction la formation « travaux forestiers spécialité bûcheronnage ». Il faut dire que la forêt était déjà omniprésente dans son premier roman et qu’elle aimerait en savoir davantage. C’est aussi une sorte de défi pour elle. Son corps affronte le froid et le travail physique, des conditions inhabituelles pour une écrivaine.

Ce deuxième livre est écrit dans un style différent. Il ressemble à un journal. Il n’y a pas de ponctuation, comme dans une prise de notes. Les mots s’alignent dans un style très direct, sans fioritures et entraînent la lecture. J’ai tourné les pages encore et encore.

Dans la « promo », elles ne sont que 2 femmes. Je vous laisse imaginer les stéréotypes. Leur formateur s’appelle Max Antoine et il dépote ! Elle retranscrit en langage familier et direct leurs dialogues, les blagues potaches. C’est drôle et vivant.

On les suit sur les chantiers mais aussi lors de battues avec les chasseurs, et pour la végétarienne qu’est Anouk, cela lui pose quelques questions. On est évidemment plongé au cœur de la forêt, d’ailleurs Anouk réalise avec passion un herbier lors de sa formation. Et puis on voit le côté plus administratif et l’entretien des sites lors de ses stages à l’ONF aux 4 coins de la France. On y rencontre des personnages vrais, avec un portrait en creux de notre société. Mieux qu’une étude sociologique, ces carnets et retours d’expériences sont aussi drôles, qu’émouvants et poétiques.

Je vous donne rendez-vous ce dimanche 17/09/23 à 19h pour une rencontre en ligne VLEEL avec Anouk Lejczyk et Michèle Cohen, l’occasion de découvrir deux autrices publiées par les éditions du Panseur.

Merci à Jérémy Eyme des éditions du Panseur et à VLEEL pour cette lecture sylvicole !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« rentrée des classes :
chaussures de sécurité flambant neuves et fringues qui craignent pas
pique-nique carnet stylo opinel
l’air le plus serein possible »

« Bonjour
je m’appelle Anouk j’ai bientôt 30 ans
je vis à Paris en couple
j’ai fait des études de lettres et d’art un peu de vidéo
je suis autrice j’écris sur les forêts
j’en ai marre de lire des trucs pas précis
alors je voulais faire un peu de terrain
mettre les mains dans le cambouis
histoire de mieux savoir de quoi je parle
et puis j’aime ça tout simplement
passer du temps en forêt
avoir une activité physique aussi
j’aime bien me mettre à l’épreuve
voir si je tiens le coup à bosser dehors en hiver
j’ai jamais touché à une tronçonneuse mais je veux bien apprendre
et je suis plutôt végétarienne

Max Antoine dit : C’est bien Anouk
c’est une très bonne démarche
avec moi tu vas apprendre plein de choses
par contre il va falloir aussi couper des arbres
ok ? »

« mon chêne tombe dans la direction indiquée
Max éteint ma bécane
Bravo Anouk t’as tué un arbre »

« je lance une devinette :
Comment appelle-t-on l’orme aquatique ?

On l’appelle l’orme anaudou »

« en cherchant un stage je tape sur mon moteur de recherche Femme bûcheronne
le résultat est bloqué par le contrôle parental
je passe outre
grosses femmes sexy xxx
femme nue coupant le bois

y a même de la littérature érotique »

« contrôle silhouette : biceps pectoraux abdos
jamais été aussi musclée
ni aussi bronzée si tôt dans l’année
la forêt est à la fois ma salle de sport et mon institut de beauté
en un peu moins safe »

« en forêt on me présente comme l’écrivaine
ici comme la bûcheronne
une fois quelqu’un dit : écrivain-bûcheron c’est un peu comme faire de la boxe et des échecs »

Les femmes de Bidbidi / Charline Effah

Une fois commencé ce livre, impossible de le lâcher. Les personnages sont tellement touchants et le mystère plane jusqu’aux dernières pages. On a envie de connaître l’histoire de Minga et surtout de sa mère, Joséphine liée au destin tragique de Rose.

Le roman s’ouvre à Paris. Minga est petite. On découvre le quotidien de ses parents, Émile et Joséphine Meyer, partis du Gabon pour la France. Émile est un artiste déchu et un mari violent. Il vit dans les traditions basées sur le patriarcat et ne comprend pas le désir de liberté de sa femme. Joséphine ne supporte plus les coups et s’enfuit, laissant sa fille avec son mari. A la mort d’Émile, Minga part à la recherche de sa mère, pour comprendre qui elle est et avancer dans sa vie. Elle entreprend alors le voyage de Paris vers le camp de Bidibidi au nord de l’Ouganda, où sa mère a été infirmière. Elle y aidait des femmes comme Jane, Veronika et Rose. Des femmes ayant fui les guerres civiles et les violences des hommes. Toutes sont marquées à vie, dans leur corps et leur esprit, et essayent de se reconstruire dans ce camp. Minga rencontre Jane et Veronika au sein du camp. Elle découvre leur histoire et celle de Rose liée à celle de sa mère. Le récit n’est pas linéaire. Il est parfois entrecoupé de lettres qui apportent une respiration dans la narration.

Le lecteur est embarqué dans la quête de Minga, dans l’histoire du Soudan qu’on méconnaît et dans les vies de ces femmes résilientes. Tout n’est pas noir, au contraire, il s’agit d’un roman lumineux. Les femmes font preuve d’un courage et d’une force pour aller de l’avant. Elles ont toute un rêve ou un objectif. Une belle leçon d’optimisme !

L’écriture est fluide et belle. Charline Effah réussit à écrire sur les silences et les non-dits. Une phrase introductive annonce qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. L’autrice s’est rendue au camp de Bidibidi, quelques heures, pour le visiter. Les lieux sont réels mais tout le reste est inventé. Pas de manichéisme dans ce livre, chaque personnage a ses fêlures. A travers ce roman, on comprend malheureusement que les violences conjugales sont un thème universel, que l’on soit en France ou en Afrique.

J’ai pensé aux romans de Djaïli Amadou Amal publiés également aux éditions Emmanuelle Collas avec ces portraits de femmes violentées dans une autre partie de l’Afrique.

Un roman engagé et puissant que je vous recommande, un coup de cœur !

Merci Emmanuelle Collas et VLEEL pour cette lecture.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Mon père m’a dit un jour que les femmes avaient des ailes et que ces ailes avaient des plumes faites de la même matière que la résilience. C’était là le siège de toutes leurs effronteries. C’est pourquoi, ajoutait-il au cours de ses monologues nocturnes qui rompaient le silence de notre appartement : « Pour faire d’une femme la tienne jusqu’à la fin des temps, ce n’est pas son cœur qu’il faut atteindre. Il faut lui arracher les ailes, briser leurs nervures, extirper leurs racines, les brûler et en jeter les cendres dans un cours d’eau. Car, faible comme un oisillon, totalement dépouillée, elle sera pleinement dépendante. » Mais ma mère avait déployé ses ailes brisées. Malgré le craquement et la douleur, elle avait quitté le domicile conjugal une nuit, alors que j’avais à peine huit ans. »

« Je pensais à la peine que j’avais ressentie, à la violence contenue dans ces mots, des mots assassins, des mots fendant l’air et m’apparaissant comme un fouet dont je recevais les coups qui me faisaient mordre la poussière. Il me faudrait peut-être une vie entière pour les effacer. »

« L’absence est un territoire, un monde à habiter. »

« Minga,
Ton père disait que je n’étais pas une femme bien qui accepte la correction de son mari et n’essaie pas de le contester. Mais je ne voulais pas être une femme bien qui a toujours peur. Oui, je te parle de la peur des femmes. Elles ont toujours peur, malgré les lois qui stipulent que maintenant elles ont le droit de voter, de travailler, d’avorter. Bien qu’on leur ait claironné qu’elles étaient libres, les femmes ont peur depuis l’origine des temps. Sexe faible, condamné à trembler sous le joug du patriarcat. Je te parle de survie. Ce chemin solitaire. Toutes ces errances que j’ai rencontrées ici à Bidibidi.
Il y a des chemins dans lesquels on s’engouffre. Ce ne sont pas les nôtres. Mais on s’y engouffre quand même, sans doute parce qu’ils nous rappellent nos vides. Ces bifurcations nous disent que, dans le fond, nous n’avons rien fait de notre vie, que nous nous sommes contentées de tourner en rond autour d’elle. C’est la triste réalité de nos rêves amputés par notre solitude et nos féminismes dissonants. Nous, les femmes, nous sommes douées dans l’art de la contradiction. »

« Dans la cour du chef Moïse, une brise légère fait ondoyer les branches de l’acacia. Je regarde les feuilles sèches se détacher de l’arbre, virevolter dans l’air avant de s’écraser avec un petit bruit. Ici, je ne peux m’empêcher de me souvenir des paroles de ma mère. Chaque pétale qui tombe est le destin brisé d’une femme réfugiée. Décrochée de la branche, elle suit les déambulations qui précèdent la chute. »

« La petite cour s’est recouverte de feuilles sèches. Tout ce que je suis capable de percevoir, c’est le sifflement d’un léger vent glissant entre les feuilles de l’acacia. Pendant un instant, j’ai envie de sortir toutes les lettres de mon sac et de les déchirer là, une à une, jusqu’à annuler toutes ces tragédies. Plus de violence ! Plus de femmes qui fuient ! Plus d’enfants qu’on abandonne dans un coin ! Plus de sentiment de culpabilité qui accompagne les mères ayant choisi la survie plutôt que la maternité ! »

« Ma mère avait sauvé sa propre vie en y laissant une incisive, des ongles arrachés et des litres de larmes qui s’étaient déversés dans l’appartement familial et dont les traces semblaient bouger le soir dans la lumière du salon. Son désespoir avait hanté les murs même après son départ. Elle n’avait pas imaginé que, bien des années plus tard, elle allait trouver ce qu’elle avait fui et qu’elle avait tenté d’oublier dans les yeux des femmes qu’elle soignait, dans leur façon de traîner leur corps, dans le spectacle d’une lèvre fendue ou d’une dent cassée. C’était comme si ses propres fêlures avaient voyagé dans le temps pour se réincarner dans des corps différents. Des corps qui lui rappelaient que l’oubli, parce qu’il est le frère du déni, était la pire offense pour toute femme battue. »

« Des années plus tard, je m’interroge encore sur la transmission, sur les armes qu’on lègue aux filles. Que leur dit-on de leur traversée de la puberté et de leur vie de femme en général ? Quels conseils leur prodigue-t-on au sujet des troubles féminins dont elles pourraient hériter ? »

« Pour le reste, chacune fait seule l’expérience de sa féminité. Les filles bifurquent sur un chemin parsemé de mystères face à un corps qui change. Elles deviennent des femmes, découvrent seules les affres intimes héréditaires. Elles survivent aux fibromyalgies, aux grossesses non désirées, aux avortements parfois, aux fausses couches. Elles deviennent des femmes dans la solitude la plus ignoble parce que les maux qu’elles endurent, leurs mères et leurs grands-mères qui en ont souffert avant elles ne leur en ont jamais parlé. »

« Minga, Je me fais vieille. C’est horrible. Je ne sais comment te l’expliquer. Je ne parviens plus à porter mon corps. Dans ma tête, je me suis toujours sentie comme une enfant, j’ai rêvé comme une enfant, j’ai voyagé comme une enfant, m’émerveillant des lieux et des gens que j’ai rencontrés sur mon chemin. J’ai espéré. Maintenant, je ne suis qu’une vieille femme qui a vu les années passer comme on égrène les perles d’un collier de cauris. Des années vides, en réalité, vides de toi. Mes tiroirs, eux, sont plein de matériel de travail, de médicaments, de courriers administratifs, mais pas une seule lettre de toi. Je me demande si tu as reçu les miennes. Je sais, j’imagine, ton père m’avait dit qu’il s’arrangerait pour que je ne te revoie jamais. Mais j’ai toujours pensé que le temps éroderait ses colères, qu’il le délesterait de toutes ses épines. Ce n’était qu’illusion. Si je te disais qu’en parlant justement du temps, je l’avais laissé s’écouler parce que la joie du retour était sans cesse annulée par la peur d’affronter ton regard. Et puis, qu’allait t’apporter réellement mon retour dans ta vie ? Parfois il est mieux que tu ne laisses pas certaines choses revenir. Le passé par exemple. Il n’y a que la pluie après les longs mois de saisons sèches, l’éclosion des fleurs au printemps, les couchers de soleil, le sourire d’un enfant malade, l’odeur du quatre-quarts qui cuit dans le four, le Canon en ré majeur de Johann Pachebel, le goût du café à une terrasse parisienne, qui peuvent revenir. Mais il n’est pas bon que le passé revienne sous la forme d’un ancien président déchu, d’une femme battue, d’un soldat amputé, d’un blessé de guerre. Tous ces êtres pleins d’échardes. »

« Jean est venu me voir avec l’ambition, je crois, de me sortir de ma solitude. Je lui ai tout raconté de mon pèlerinage à Bidibidi, les soirs où nous dînions ensemble. Le jour, il allait travailler et, la nuit, j’attendais avec impatience la chaleur de ses bras. Quand revenait la rage, la colère de voir ce que l’humanité avait fait du corps des femmes, les mains de Jean m’apaisaient. J’aimais le sentir les glisser le long de mes épaules, de mon dos et de ma taille. Je bougeais mon bassin, je desserrais mes jambes, je l’accueillais en moi, tremblante de désir. Je m’accrochais à lui, aux mouvements de ses mains, à son corps, et le plaisir de nos étreintes me libérait des épreuves que j’avais traversées ces derniers temps. »

Tout ce qui manque / Florent Oiseau

Suite à une rupture amoureuse, un écrivain quitte Paris et retourne dans le village de ses parents, en Dordogne, où il décide d’écrire un roman d’amour pour récupérer Ana. Sur sa route, il rencontre un chien, le maire du village, deux policiers enquêtant sur l’empoisonnement de chiens dans la région, Vera la soixantaine, ancienne galeriste d’art qui a fui Paris et son mari. Le roman est truffé de personnages secondaires tout aussi attachants les uns que les autres, comme la mère Delbary. Le milieu littéraire est allègrement égratigné et le lecteur en rit. La description du salon du livre régional est vraiment très drôle.

Je retrouve avec plaisir le style de Florent Oiseau, son humour, son regard caustique et ses punchlines. Comme dans ses précédents livres, le personnage principal est un anti-héros qui doute, trébuche, se cherche. Il parle de solitude(s), de gens ordinaires. Fin observateur, il recueille toutes sortes d’anecdotes au quotidien, notamment dans le café en bas de chez lui, dont il nous régale ensuite. L’histoire de la carpe koï est à la fois incroyable et vraisemblable.

Si vous avez envie de lire quelque chose de singulier et de drôle en cette rentrée littéraire, je vous conseille le cinquième roman de Florent Oiseau. Vous pourrez également le découvrir dans le replay et le podcast de la rencontre VLEEL qui seront prochainement mis en ligne.

P.S. : J’ai glissé un peu de jaune pour Ana sur la photo 😉

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Dehors, chauffeurs de taxi et pigeons se partageaient le parvis, des cigarettes et des avis. Un brouillard âcre se pavanait partout. Dans le hall, un pianiste malhabile semblait découvrir son instrument, tandis qu’une file patiente dégoulinait devant l’enseigne Brioche dorée. Dans cette gare, il faisait toujours froid. J’ai pris un ersatz de café et un sandwich, Le Champêtre, cantal, jambon sec, roquette, et toute la sécheresse de l’univers. Le café avait le goût des remords. Autour de moi, des créatures avec trop peu d’espace entre les yeux, calmes et frigorifiées, regardaient le tableau des départs en attendant de se voir indiquer leur quai. J’ai observé le panorama tout en avançant vers mon train. La fréquentation des gares, rendue obligatoire par mon travail, avait fait de moi une sorte d’anthropologue ferroviaire et mon constat était sans appel : les voyageurs les plus laids – au départ de Paris – transitent par Austerlitz. Le Berry, l’Orléanais, le Massif central, aussi pétris de qualités soient-ils, n’ont jamais produit beaucoup de mannequins. Je me suis regardé dans le reflet de la vitre de mon wagon, je ne faisais pas exception.

« J’ai passé les quinze dernières années à l’ombre des projecteurs. Dans la sphère germanopratine, mon nom circule moins que la grippe espagnole, seuls quelques libraires illuminés et une poignée de journalistes apprécient mes romans. Mon éditeur nourrit un avis tranché à mon sujet et m’en fait part sur un ton à la fois amusé et péremptoire :
– De tous les écrivains sans intérêt, vous êtes le meilleur Laurentis. »

« Je crois pour voir dire que le milieu littéraire se divise en trois catégories. Les mauvais écrivains (ils font consensus), les bons écrivains (là, en revanche, les avis divergent) et les autres. J’appartiens à la dernière catégorie et je m’en gargariserais presque, mais les choses commencent à changer et je semble prendre la mesure de mon métier, des livres que je vais laisser, de l’empreinte modeste de mon œuvre, et je la sais vouée à perdre le combat l’opposant à la postérité. Tous mes romans se situent à Paris, des héros flegmatiques s’y promènent en attendant le lendemain et j’essaie de sauver la fadeur de mes intrigues avec des aphorismes plein d’esprit, au sujet de problématiques follement originales, comme : la vie, la mort, l’amour ou le destin. »

« Je me suis réveillé à midi, j’ai relu mes premières lignes. C’était con et sincère. J’ai examiné mon téléphone, aucun message d’Ana. Je suis restée à me prélasser au lit comme une sirène ensuquée. »

« On trouvait plus de tristesse dans les yeux de ce chien que dans toutes les pièces de théâtre russe. »

« Écrire un roman pour récupérer l’être aimé m’apparaissait aussi peu louable qu’un chantage au suicide, mais je ne savais rien faire d’autre, je ne pouvais opposer que ça. »

« Un midi, en promenade sur le chemin gris, je m’étais permis d’appeler mon éditeur pour lui tracer les contours de mon roman.
– Vous êtes sûr de vous Laurentis ?
– Ni plus ni moins que les fois précédentes.
– Depuis quinze ans, vous n’avez jamais fait preuve ni d’aplomb ni d’appréhension. Vous êtes ailleurs. Je vais vous dire, il y a une chose sidérante avec vous. Je crois que vous êtes le seul auteur pour lequel je n’ai pas trouvé la réponse. J’en parlais à mon épouse il y a peu et je lui disais à votre sujet qu’après tant d’années je ne savais toujours pas si j’avais misé sur un cheval de course ou sur un âne. »

« En fait, mes personnages sont des dérivatifs, des pansements, je les utilise pour éviter de regarder mes monstres. »

Nos destins sont liés / Walid Hajar Rachedi

Finaliste du Prix Orange du Livre 2022 avec son premier roman « Qu’est-ce que j’irais faire au paradis ? », Walid Hajar Rachedi avait séduit les jurés dont je faisais partie. C’est donc avec joie que je retrouve sa plume pour son second roman. On retrouve d’ailleurs des personnages de son premier livre mais vous pouvez lire les deux indépendamment.

Ce roman choral composé de 5 voix est dense et très bien orchestré. Tous les personnages sont liés entre eux sans le savoir. Chacun a son langage, son flow et raconte une part ou une face de notre société. Walid Hajar Rachedi brosse le portrait d’une génération née dans les années 1980-1990, qu’on suit dans les années 2000, et tout parait très actuel.

Salem est le personnage central. C’est un transfuge de classe. Il a grandi dans la banlieue parisienne. Il a fait de brillantes études et il est devenu un jeune directeur d’une entreprise de finances internationales, chez Smith & Carlson. Mais il vit avec une ombre, celle de son petit frère, Malek. Il se pose beaucoup de questions et se demande s’il a réellement réussi sa vie. C’est certainement le plus attachant des cinq.

Lisa Elatre-Levy vient également du quartier des Peupliers à Stains en Seine-Saint-Denis. Elle est plus jeune que Salem. Elle aussi a réussi à s’extraire de sa condition et elle est désormais DRH chez Smith & Carlson. Elle a un frère, Ronnie. Il ne sait pas quoi faire de sa vie. Il s’oriente vers des études de lettres un peu par hasard suite à une rencontre féminine lors d’une manifestation. Mais sa véritable passion, c’est le rap, la musique.

Mathieu vivote d’un job de téléopérateur chez Smith & Carlson qu’il n’aime pas. Il a vécu en foyer et il essaye d’écrire son premier roman.

Céline de Verrières est issue d’une famille catholique bourgeoise. Elle habite Versailles et fait des études de lettres. Elle a l’âme rebelle et s’habille en gothique.

Autour d’eux gravitent des personnages « secondaires » tout aussi intéressants. On plonge dans les pensées de jeunes qui ont 20 ans et ne savent pas quoi faire de leur vie alors qu’un attentat a eu lieu en gare du Nord à Paris et sème la terreur. A cela s’ajoutent des émeutes dans les quartiers et vous avez un climat social similaire au nôtre. Beaucoup de thèmes sont abordés : le racisme, la condition sociale, la religion, la géopolitique, l’identité. Il y a aussi de l’amour dans l’air, des histoires de famille (de frères) et des amitiés. La vie, en somme.

Ce qui est particulièrement réussi ce sont les différentes voix, chacune est identifiable à la lecture. Il y a une langue, un rythme et un ton pour chacun. Pour Salem, par exemple, il y a des expressions anglaises, les anglicismes utilisés par les cadres de chez Smith & Carlson, on s’y croirait.

Et puis il y a la musique, très présente, certes avec Ronnie, le rappeur, mais aussi tout au long du livre, car l’auteur a disséminé des chansons qui pourraient constituer la bande-son du roman.

Dans ces pages, on ressent l’amour de Walid pour la littérature. Il y a de nombreuses références à des auteurs qui l’ont nourri. L’écriture est poétique, vivante, fluide. Chaque chapitre donne envie de lire le suivant. Les détails fourmillent et ont leur importance. Les liens se resserrent progressivement. Tout prend sens lorsqu’on avance dans la lecture. C’est très bien pensé, construit et écrit !

En fait ce second roman, l’auteur a commencé à l’écrire il y a 20 ans. Depuis les personnages ont continué à l’habiter. Son premier roman était donc son second roman et inversement, si vous me suivez toujours. Il a entrepris une saga et a prévu de faire évoluer certains personnages. Je me réjouis de suivre cette œuvre brillante et pleine d’humanité à l’image de son auteur. J’espère qu’elle sera adaptée en série TV.

Je vous recommande le replay de la rencontre VLEEL du 03/09/2023, quand il sera en ligne, vous pourrez alors avoir la chance de l’écouter. C’est un auteur passionnant. Et comme le dit très bien son éditrice, Emmanuelle Collas, « il y a de quoi vous nourrir pour penser » dans l’œuvre de Walid.

Merci VLEEL et les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Ce jour-là comme tant d’autres, c’est à une meilleure place que Salem voulait prétendre. Mais, à l’aéroport international Chep Lap Kok, l’agent de comptoir ne veut rien entendre. French touch ou accent chewing-gum, sourire charmeur ou ton ferme du business traveller arc-bouté sur ses exigences, rien n’y fait : même la carte Platinum Grands Voyageurs ne peut lui ouvrir le droit à une place en première. »


« Quand des gens veulent te persuader qu’ils sont les seuls à entendre Dieu, ça fait des choses mauvaises comme en novembre à Gare du Nord… »


« Si l’enfance n’est dans les souvenirs qu’un long moment d’attente entre deux récréations, l’adolescence me semble avoir été au contraire une course effrénée où, atteints de daltonisme, nous n’avons jamais su faire la différence entre le feu rouge et le feu vert. »


« Ce qui effraie le plus, finalement, dans cette reproduction sociale qui te semble tenir de la reproduction bovine, c’est l’idée que tu rejoignes toi aussi, un jour, les « gens », cette masse informe et confuse qui se gêne pas pour te bousculer dans les couloirs de tes angoisses. »


« ça ne t’empêchera pas dans l’escalier d’espérer deux bonnes secondes que la porte s’ouvre derrière toi.
Dans un espoir vain.
Dans l’escalier, t’en feras tomber ton masque – la vieille dame, alertée par le bruit, verra par le judas ton visage ruisselant de larmes. T’en feras tomber ton bagage – quoi de plus normal quand tu sais que, de l’amour ; il a gardé les poignées. Tu t’agripperas violemment à la rambarde, le degré d’inclination de ton corps, une réponse directe à l’inclinaison de ton cœur, qui imprimera sur tes lèvres les mots douloureux d’Alicia : I keep on falling in and out.
L’amour, une chute qui éparpillera tes affaires sur plusieurs étages. »

Le chien des étoiles / Dimitri Rouchon-Borie

J’avais eu un énorme coup de cœur pour le premier roman coup de poing de Dimitri Rouchon-Borie, « Le démon de la colline », paru en 2021. J’attendais donc avec impatience son nouveau roman en cette rentrée littéraire de ma maison d’édition chouchou, Le Tripode. Et je n’ai pas été déçue. Un roman intense, noir et émouvant.

Gio, 20 ans, rentre chez ses parents après des mois d’hospitalisation. Un cousin lui a planté un tournevis dans le crâne. Contre toute attente il a survécu, avec quelques séquelles ; une belle cicatrice et une façon de voir la vie différemment. Gio a parfois des absences. A peine rentré, sa famille organise des représailles. Gio fuit avec deux compagnons de route qu’il se retrouve à protéger comme il peut : Papillon, un petit garçon qui ne parle pas mais que Gio comprend très bien, et Dolores, une adolescente reléguée à un rôle, faire plaisir aux hommes.

Ce trio soudé va vivre bien des aventures. Ils ne se jugent pas entre eux. Le reste de l’histoire est à découvrir en lisant ce roman ponctué de rencontres et où le destin semble malheureusement inéluctable. Vous y trouverez aussi des boxeurs, un chien et une fresque, mais je ne vous en dis pas davantage.

L’auteur a expliqué lors de la rencontre VLEEL sa difficulté à écrire après un premier roman aussi fort, à « retrouver son innocence ». Il a eu besoin de deux ans pour se lancer dans l’écriture de celui-ci. Et le même malaise l’a pris après la dernière ligne du « chien des étoiles ». Alors il fait une pause pour retrouver de la sérénité et il se concentre sur d’autres projets, comme l’adaptation en BD du « Démon de la colline aux loups » chez Dupuis.

Il ne fait pas de plan pour ses romans. Ses personnages apparaissent à lui et il les suit dans leur univers. Dans ses romans on retrouve des êtres cabossés, à l’enfance brisée. Et c’est peut-être son métier de journaliste judiciaire, les nombreux procès qu’il a couvert, qui le pousse à écrire ces histoires d’êtres fragiles qu’on aimerait protéger.

Le titre est un clin d’œil au livre de Jack London, « le vagabond des étoiles ».

La lecture à voix haute d’extraits a été un moment mémorable du VLEEL où j’ai particulièrement ressenti la langue du texte. Un livre certes différent du premier roman mais on y retrouve le style de Dimitri ; sorte de conte noir avec une voix singulière, une intensité et des personnages attachants. Un roman bouleversant, préparez vos mouchoirs pour la fin !

La superbe illustration de couverture est d’Amandine Bourbon-Toulan.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« – Regardez-moi cette gueule de crasse qu’est de retour !
Le père s’avance, son visage se fend d’un sourire. Il range son canif, jette le bout de bois qu’il était en train d’épointer, écarte les bras.
– ça, c’est la carne de mon sang, ça s’en va pas pour de bon à la première misère. Nom de nom mon fils, t’es beau comme si t’étais plus neuf qu’avant !
Il attrape Gio et le serre contre lui. »

« C’est le destin, mon garçon, et tu n’as pas les moyens de t’en payer un autre. »

« Alors que Gio, lui, a l’air benêt. Il a pris un coup trop ferme, ça l’a fait reculer d’un cran dans la présence au monde. »

« Le géant rue et exulte et râle et il frappe et frappe encore, mais Gio a l’esprit de la chouette, et il plane en silence au-dessus de l’arène, et il encaisse des coups, et il déploie ses ailes car il ne sent rien, il ne demande rien, rien d’autre que de continuer à encaisser parce qu’il s’en fiche et dans ce moment il n’y a rien d’autres à sauver, rien à réclamer, rien à dire. Et les coups lui font une sensation ici ou là et il en redemande et il se met à crier ramène-moi, ramène-moi, parce qu’il aimerait qu’un bon coup finisse par annuler celui qu’il a pris en trop, et il commence à en vouloir à Isaac de na pas être foutu d’aller lui cogner la vie, loin en lui, si loin que ça ferait vibrer de nouveau toute la substance, et qu’il cesserait d’être un sauvage à demi mort, ou à moitié vivant, et il ne serait plus l’homme de la nuit, mais celui qui a été rendu au jour par un coup de poing. »

« Dans le gymnase les autres se sont arrêtés pour regarder ça et c’est un spectacle humain, Gio qui saigne et il s’est agenouillé et maintenant il est à la bonne hauteur pour les assauts d’Henrique qui cogne encore et encore et ils pleurent maintenant, tous, à voir le visage de Gio ramasser et rougir à plein et goutter de l’arcade, du nez, de la lèvre. Quand le vieux s’arrête enfin il est si essoufflé que les sanglots qui viennent pourraient le faire mourir dans l’instant.
– Et là, fils, tu as mal ? articule Henrique.
Gio pleure comme un môme. Il n’aurait pu dire à personne ce que comblait cette douleur qui se manifestait enfin.
– Merci, coach, qu’il dit. »

« Le bruit se met à courir que le géant qui cogne gribouille des choses étranges à la craie dans la cabane du Cubain, et les gens commencent à en faire une conversation et ça donne des histoires plus grosses que les dirigeables qui traversent l’Atlantique. »