Il n’a jamais été trop tard / Lola Lafon

Je ne me lasse pas de l’écriture de Lola Lafon. Tout devient intéressant sous sa plume et son regard. Dans ce livre, elle publie des chroniques écrites pour le journal Libération en 2023 et 2024. Des sujets d’actualité qui résonnent encore aujourd’hui. Elle nous fait part de ses réflexions mais nous incite aussi à réfléchir.

Il y a souvent un post-scriptum à la fin des chroniques qui conclut le sujet ou l’ouvre. En tout cas il serait dommage de passer à côté de ces condensés de sagesse. Des textes à lire d’une traitre, comme moi, ou à picorer selon vos envies.

J’ai relevé de nombreuses phrases, ce qui signifie que j’ai beaucoup aimé ce livre.

Des textes engagés, à la fois intimes et universels, à lire absolument. Et à relire aussi.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture enrichissante

Note : 5 sur 5.

« Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. »

« Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« Nous savons tout de la réparation, nous sommes rompus à nous acclimater à ce qui nous détruit. »

« C’est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l’avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d’avoir ce qu’on ne désire pas. »

« Que deviennent-ils, les mots qu’on n’a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu’on n’a pas faits ? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu’on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu’on n’a pas faits, les mots qu’on n’a pas dits, s’accumulent, s’agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Si le temps est un écoulement, l’actualité, elle, est un éboulement. A peine nous frôlent-ils, ces drames qui ne sont pas les nôtres, que nous passons à la suite, rodés à nous protéger. »

« On saura alors intimement, que l’écriture est une arme, et qu’elle doit être protégée à tout prix. »

« L’écriture ne sauve rien, elle ne raccommode pas plus qu’elle ne répare, les mots ne retiennent pas de leçons, ils se proposent sans s’imposer, nous laissent libres, jusqu’à l’égarement. On s’y perd, dans l’écriture, mais pas comme dans un labyrinthe. On s’y oublie, détachée de soi, enfin.
L’écriture est sœur du silence et du vacillement. Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit. Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l’écrire. »

« S’il faut aujourd’hui vérifier la nationalité d’un cadavre avant d’être sûr qu’on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« En cet automne de désespoirs, ce qu’on persiste à appeler « la vraie vie » ressemble de plus en plus à une fiction inspirée de faits réels, à laquelle, certains jours, on n’arrive pas à croire, à laquelle il est parfois difficile de participer. »

« On ne peut pas dire qu’on ne sait pas. Mais on peut dire que plus on sait et moins on peut.
On peut dire que tous les jours, on oscille entre le désir de ne plus rien savoir et le désir de ne rien oublier. Ce que nous avons en commun aujourd’hui, c’est bien notre capacité d’oubli. Mais il n’est pas sûr qu’elle soit sans fin.
On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Mais on pourra dire qu’on en savait pas quoi faire de ce qu’on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l’homme. Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson. »

« Il y a quelques semaines, au détour d’une ruelle parisienne, j’ai vu ces quelques mots inscrits sur un mur : « It was never too late. » Une phrase énigmatique, pleine d’espoir et troublante, aussi, car elle interroge nos choix, ce qu’on fera ou pas du futur : il n’a jamais été trop tard. »

Les gestes / Amanda Sthers

Le roman s’ouvre sur une lettre d’un père à son fils adoptif. Marc veut transmettre à Camillo l’histoire de sa famille originaire d’Égypte. Il veut surtout lui parler de son père, Hippolyte, né en Grèce et de son grand-père, des figures paternelles assez absentes. Il est donc question de relation père-fils, de paternité, de famille, de secrets, de transmission. Marc souhaite ne pas transmettre les mêmes gestes, traumatismes, à son fils.

Les personnages sont haut en couleur. Hippolyte brûle la vie par les deux bouts. Grand séducteur, il ne peut être l’homme d’une seule femme. A l’inverse, Marc peut toujours compter sur sa mère, son pilier. Les gestes ont une importance. Vous retrouverez des allusions et des liens tout au long de votre lecture.

Un roman foisonnant, un peu trop à mon goût. L’écriture nous emporte dans un tourbillon d’événements, pas le temps de respirer dans cette fresque. Toute la vie de cette famille se déroule à 100 à l’heure. Un roman agréable à lire mais je préfère incontestablement son précédent, « Le café suspendu », véritable coup de cœur que je vous recommande.

Et vous, l’avez-vous lu ? quel est votre roman préféré d’Amanda Sthers ?

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Camillo,
J’ai lu ton court dossier au centre d’adoption. Tu ne sais rien de moi ni de ton autre papa, pourtant je te connais par cœur et je t’attends. Quand tu auras grandi, que tu tireras sur les fils du passé pour pouvoir t’accrocher à l’avenir, tu ouvriras ce livret. Tu y trouveras ce que je sais de l’histoire de ton grand-père Hippolyte, quelques lettres qu’il n’a pas postées, pas jetées non plus, comme s’il espérait qu’elles soient lues, des photos, la retranscription d’enregistrements qui datent de mon enfance et certains plus récents que je me suis amusé à faire à son insu avec mon téléphone portable. Je serai heureux de te les faire écouter si, un jour, tu souhaites entendre sa voix.
Quel âge auras-tu quand tu liras ces pages ? A quel moment ressentons-nous le besoin de connaître nos fantômes ?
Tu arrives l’année où j’ai perdu mon père. »

« Il y a évidemment des secrets derrière ses secrets, des moments de mystère, de tristesse et de joie dans l’ombre des silences que certains entendront. Il est possible que mes souvenirs aient leurs fantaisies, mais j’ai fait de mon mieux pour lui rendre justice, pour exprimer ce que mon père m’a raconté comme ce qu’il a tu, les gestes que je vais te transmettre et ceux qu’il n’a pas faits. »

« La main devant son visage
Papa m’a montré la façon qu’avait sa mère de mettre la main devant elle quand il apparaissait, comme pour s’en protéger, même quand il était tout petit. C’est ainsi qu’il parlait d’elle, il ne prononçait pas son prénom, il ne disait pas « nous allons voir mamie », il ne l’appelait pas maman, ni Florentine, il disait « c’est (main devant le visage) qui vient te chercher à l’école ». Sa mère était personnifiée par un simple geste. Il avait fallu des années pour que la famille comprenne que cette main qui la masquait quand on se précipitait vers elle était la conséquence d’une pathologie et non d’un dégoût. Avant que sa maladie ne soit diagnostiquée, on croyait Florentine bête, voire folle. Mon père s’amusait à me faire répéter « prosopagnosie », un mot que j’ai écorché jusqu’à l’adolescence. J’ai pu enfin le prononcer quand j’ai compris sa racine en cours de grec ancien : prosopon signifie « le visage » et agnosis souligne l’ignorance. Ce trouble est une forme d’amnésie visuelle qui rend très difficile l’identification des faciès humains, même le sien. Papa me racontait en riant que ma grand-mère s’excusait en se cognant dans les miroirs contre son propre reflet. »

« Pour parler avec justesse d’un être ou d’un endroit, il faut l’avoir perdu. Mon père a quitté son pays à huit ans. »

« On écrit sans doute plus facilement pour accorder son pardon ou parce qu’on espère une réponse à nos questions. Les mots sont vivants, même quand ceux qui les ont prononcés ne le sont plus. »

« On fait mine de connaître le passé mais les souvenirs sont des légendes revisitées sans cesse tandis que l’avenir est inscrit dans chacun de nos gestes qui l’appellent comme les grands danseurs attirent à eux une chorégraphie qu’ils ont déjà intégrée. »

Le ciel est mon drapeau / Vidya Narine

Pour son second livre, l’autrice nous propose un texte hybride. Elle raconte à la fois l’histoire de sa grand-mère ayant fui en 1955 ou 1956 le Vietnam, tout en mêlant des références historiques tel un essai. Elle prend du recul et elle apporte un regard sociologique et critique sur le colonialisme. L’histoire de sa famille est fortement marquée par l’exil. Le thème de l’identité est au cœur du livre. Qu’est-ce qu’être Français ? Elle fait partie de la troisième génération après l’Indochine. Une belle matière à réflexion avec une écriture poétique.

Au final, une lecture en demi-teinte pour ma part. Il y a à mon goût trop de références historiques, trop de variations dans le texte pour que ma lecture soit fluide. Et puis j’ai encore en tête ma lecture du livre de Nathacha Appanah, « La mémoire délavée », qui m’a davantage marqué que celui-ci.

Et vous, avez-vous été touchés par ce récit engagé de la rentrée littéraire d’hiver ?

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
Mouvement du bois
Soit un paysage comme un corps. La chaleur qui émane de ses profondeurs, la palette infinie de sa peau, le relief de ses toisons. Il respire l’air bleu par tous ses pores.
Dans la broussaille du souvenir, un drapé de lumière s’avance, calme et résolu. Il trace un chemin clair, réchauffe la terre d’un manteau de particules d’or. Au matin du printemps, une graine germe. Une force primitive qui grandit sous terre et dans le ciel d’un même élan, les maintient ensemble.

« L’État parle pour tous nos corps d’une seule langue, une seule voix, une voix de stentor, et pour raconter notre histoire commune, il enjambe des ornières, alors il a des trous de mémoire. Le corps de l’État avance à grandes enjambées mais c’est un cheval de Troie, toujours prêt à trébucher.
J’exhume un corps, celui du Viêt Nam dans le corps français, disparu avec son histoire, ses contours et ses organes, j’exhume un corps sans mausolée. »

« Est-ce que l’on écrit pour « venger sa race » si l’on ne ressent pas de colère ? Ni de honte géographique sociale, ou même langagière puisque nous parlons le français ? Je n’ai pas de volonté de trahir non plus, et d’ailleurs d’où je viens on ne trahit pas, et surtout pas ses aîné·
es, et encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose à trahir or pour l’instant il n’y a qu’un vide. Je ne suis pas transfuge, seulement attirée par les reflets du trou de mémoire que je porte, et convaincue de la capacité de celui-ci à venger d’autres que moi. »

« Finis ton bol surtout ! Sinon tu resteras autant d’années en enfer qu’il y a de grains de riz au fond de ton bol, tu le sais ! »

« La mémoire est une pile de papiers qui bruissent, certains s’envolent, reviennent puis s’installent, oiseaux migrateurs. »

« Qui parle au Ciel en 1944, quand tous les empereurs sont morts, ou envoyés en exil ? Au Tonkin, on meurt de faim. Ma grand-mère et ses quatre aînés survivent, je ne sais par quel miracle. De cette période restent quelques rares photos en noir et blanc. Des morts et des vivants décharnés, tête et cage thoracique gonflé, des adultes et des enfants sous un soleil aveuglant, le regard au fond d’eux-mêmes, affamés car d’autres peuples valaient plus cher, économie de guerre. Les mêmes images, les mêmes corps qu’au Bengale sous domination anglaise un an plus tôt. Pas de chiffres sous Churchill, mais quatre millions de morts estimés aujourd’hui, et huit en tout sous le Raj britannique, soit plus que pendant la Shoah en Europe. On ne dit pas assez qu’Adolf Hitler était un grand admirateur de la colonisation anglaise, et qu’il s’est inspiré des camps de travail là-bas pour élaborer ses camps de la mort en Europe, alors je l’écris ici, puisque l’Indochine est un trait d’union vers l’Inde. »

« Notre histoire s’est délestée de sa gravité avec les années, le rire a évaporé les larmes et c’est seulement ainsi, légère comme un nuage, qu’elle a su traverser le temps. »

« Si la colère, celle née de l’injustice, de l’occupation, des liens rompus, de la violence, celle qui a su engendrer la résistance, a disparu tel un nuage après la pluie, qui êtes-vous ? ai-je parfois envie de demander à ma mère, ma tante, aux Vietnamiens de France. Des surfemmes, des surhommes ? La rage est-elle restée à tourner en rond à l’intérieur de vos corps ? »

Malville / Emmanuel Ruben

Voici un roman que j’ai lu dans le cadre du Prix du Roman d’Écologie 2025 et qui était passé inaperçu sous mes radars. Il est donc arrivé entre mes mains grâce à la sélection du prix et j’en suis très heureuse car ce livre est un coup de cœur !

Le narrateur se situe en 2036, dans une France gouvernée par l’extrême droite. Suite à un accident nucléaire, il est confiné dans sa cave à cause d’un virus nucléaire. Samuel se remémore alors son enfance dans les années 80-90 sur les bords du Rhône, avec la centrale en arrière-plan où travaille son père. Il vit dans un lotissement, comme les autres « gosses de la centrale », avec ses parents qui se disputent et son grand frère.

Entre roman d’apprentissage et roman d’anticipation, c’est le premier qui l’emporte. Je me suis retrouvée plongée dans l’enfance de Samuel. J’ai aimé découvrir la Zyntarie, le pays et la langue inventés par les deux frères. Après le départ de l’aîné, Samuel continue d’imaginer la Zyntarie et en dresse une carte, écrit son histoire et ses lois.

Puis vient l’adolescence. Il y a Astrid dont Samuel et amoureux. Et Thomas en qui il trouve un véritable ami et qui l’emmène découvrir les bord du fleuve. Une liberté que son père lui refuse. Le Rhône est un personnage à part entière. Il y a de très belles descriptions de la nature.

Il y a des passages sur la catastrophe de Tchernobyl, une référence aux Simpsons. Samuel compare son père à Homer. Je me suis retrouvée dans cet enfant des années 80-90.

C’est un roman engagé contre le nucléaire. On sent rejaillir les influences de la vie de l’écrivain-voyageur-géographe. J’ai été emportée par son écriture et son univers. Un roman de la rentrée littéraire 2024 que je vous recommande et qui fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Sur les bords de Loire, juillet 2036
C’est la colère qui guide ma plume. Une colère froide qui vient de loin. A l’heure où j’écris ces lignes, le virus nucléaire a tué mon père, a causé le cancer de mon premier amour, ravagé les paysages de mon enfance et rendu l’air irrespirable.

« L’oreille pendue à la radio, ma mère se morfond dans le vieux canapé du salon et se lime les ongles – un bruit qui me flanque la chair de poule – en attendant le retour de mon père et du courant électrique. »

« Je ne m’intéressais pas encore à l’emprise des marques qui envahissait de plus en plus nos esprits. Depuis la chute du Mur, il fallait avoir des coussins d’air sous ses semelles ou dans la languette de ses baskets ; le monde de la récré se partageait entre les partisans de Nike et ceux de Reebok, de même que le monde entier s’était jadis partagé entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest ; les marques françaises – Kickers ou Le Coq sportif – étaient has been. La moitié des mecs de la classe rêvaient de posséder, tel Jibé alias le Troll, ce petit ballon orange qu’il arborait sur le devant de sa cheville, la languette de ses Pump bien relevée sur l’ourlet de son jean, et qu’il pressait de temps en temps d’un air lubrique ; certains rêvaient de le caresser, comme ils rêvaient de caresser le téton d’une fille. »

« Avec la chute du Mur et l’explosion du bloc de l’Est, plus rien ne pouvait freiner l’expansion de l’Empire du Bien et la diffusion de ses marchandises criardes et stéréotypées. L’américanisation des esprits gagnait en ampleur. Les sitcoms déferlaient sur nos écrans : je ne voulais plus manquer un seul épisode d’Alf ou du Prince de Bel-Air, avec leurs gags répétitifs qui me pliaient en quatre et leurs rires enregistrés qui exaspéraient ma mère. Mais en décembre 91 j’eus l’impression de voir l’écran se transformer en miroir : tous les samedis, vers dix-huit heures, sur Canal+, Les Simpson, la famille américaine la plus célèbre du monde, nous réunissaient sur le vieux canapé, mon père, ma mère, mon frère de retour de l’internat et moi. Homer Simpson, le père de Bart, travaillait à la centrale atomique de Springfield comme technicien puis comme responsable de la sécurité. Matt Groening, le producteur, s’était inspiré de sa propre famille pour inventer cette famille nucléaire et déséquilibrée dont il n’avait même pas pris la peine de changer les prénoms. Springfield, inspiré de la centrale de Trojan, dans l’Oregon, qui connut des incidents à répétition et qui finirait dynamitée, c’était le Malville américain. »

« Heureusement qu’il y a des archipels de papier pour consoler les adolescents éconduits. J’ai mis longtemps à l’analyser mais je crois que je vivais mon premier chagrin d’amour. »

« Il faut dire que, depuis que je me suis confiné sous terre, je rêve énormément. Ma vie nocturne, inconsciente, est devenue beaucoup plus passionnante que ma vie diurne. Tous les matins, je passe la première heure à retranscrire mes rêves dans mes carnets du sous-sol. Et tous ces rêves me ramènent au bord du fleuve de mon enfance. Plus le temps passe et plus j’ai l’impression qu’il est moins facile de vivre que d’écrire. »

« Qu’on imagine un homme condamné toute sa vie à faire puis à défaire le même objet et qui se rend compte que cet objet – le plus perfectionné et le plus dangereux du monde – n’a jamais servi à rien et l’on comprendra que le mythe de Sisyphe est d’une terrifiante modernité. C’est là tout l’absurdité de l’industrie nucléaire et de l’ère atomique. Demain, lorsque la forêt aura repoussé, lorsque la faune et la flore auront repris leurs droits, lorsque les ruines d’Astrid et de Superphénix auront disparu, il ne restera rien du travail absurde de mon père pendant plus d’un quart de siècle. Alors que le sol et le sous-sol, eux, seront contaminés pour des millions d’années. »

« On croit que la campagne est un immense Ehpad, mais on ne se rend pas compte à quel point la ville est un mouroir car on n’y voit pas le temps passer. Et pourtant, il suffit de faire halte un instant et de penser à tout ce temps perdu dans des bus, des tramways, des métros, des bouchons, et alors on comprend à quel point on tourne en rond, sur ces boulevards périphériques et ces avenues concentriques, dans toutes les ces rues aux tracés trop prémédités, aux noms trop ressassés, qui ne nous offrent plus la moindre surprise. »

Carcoma / Layla Martinez

Dans ce roman on pourrait presque dire que la maison est le personnage principal, car elle est vivante, tremble, réagit aux situations vécues par ses occupants. Mais les deux narratrices ont bien plus de choses à nous dire. Un récit à deux voix donc, celles d’une grand-mère et de sa petite-fille dans un village espagnol. Une histoire de vengeance aussi, de secrets et de classes sociales.

Petit arrêt sur le titre assez évocateur quand on lit les définitions en 4ème de couverture.
« Carcoma : 1. Vrillette, ver à bois. 2. Préoccupation constante et grave qui vous consume, vous ronge peu à peu. »

Dans cette famille, les femmes se transmettent des secrets de génération en génération mais aussi de la rancœur. Les hommes ne font pas long feu dans cette maison. La grand-mère a une réputation de sorcière qui peut jeter des sorts. Elle a des visions et voit une sainte qui lui raconte le passé et le futur. Sa petite-fille aussi voit la sainte. On découvre par bribes l’histoire familiale. Puis on arrive au présent, à l’affaire qui les occupe désormais : la fille a été accusée et envoyée en prison un temps suite à la disparition d’un enfant qu’elle gardait.

Il y a beaucoup de mystères et de non-dits dans ce roman inspiré de faits réels. Dans une ambiance pesante, j’ai été hypnotisée par cette histoire entre réalisme magique et conte horrifique. La langue m’a également beaucoup plu. Un récit puissant, noir et grinçant qui ne vous laissera pas indifférent.

Je remercie Babelio et le Seuil pour cette masse critique privilégiée de la rentrée littéraire d’hiver.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Quand j’ai franchi le seuil, la maison s’est jetée sur moi. C’est toujours pareil avec ce tas de briques et de crasse. Il se rue sur tous ceux qui passent la porte et leur tord les boyaux jusqu’à leur couper la respiration. Ma mère disait que cette maison faisait tomber les dents et asséchait les entrailles, mais il y a longtemps qu’elle a pris le large et je n’ai plus aucun souvenir d’elle. »

« Dans cette maison on n’hérite pas de bagues en or ni de draps brodés à ses initiales, non, ici les morts nous laissent des lits et du ressentiment. La rage et un endroit où t’étendre la nuit, voilà tout ce que peut te léguer cette maison. »

« J’ai rangé mes habits dans le dernier tiroir de la commode tout en sachant que c’était débile car le lendemain je devrais les chercher dans le placard de la cuisine, le coffre de l’entrée ou sur les étagères de la remise. C’est toujours pareil, dans cette maison il faut se méfier de tout, en particulier des armoires et des murs. Les commodes sont un peu plus fiables, et encore. »

« Ma petite-fille a menti à la Guardia Civil, au juge et à vous. Moi elle ne peut me berner ni sur ce point car j’ai tout vu, ni sur le reste car je connais la carcoma, ce ver qui ma ronge, ce prurit dans la poitrine, pareil à un cheval sur le point de ruer mais qui n’en fait rien, rien, et qui en fin de compte ne s’emballe pas. »

« Toutes les familles ont leurs morts sous les lits, la seule différence c’est que nous, on voit les nôtres, disait ma mère.
Mais moi je vois beaucoup d’autres choses qui échappaient à ma mère. La sainte m’est apparue quand j’avais six ans. »

« Ma mère était allée récupérer son dû lorsque j’avais vu la sainte. Elle m’avait laissée seule à la maison, à carder la laine, une tâche qui me dégoûtait car enfant déjà je ne supportais pas cette odeur de poil mort, mais ma mère s’en fichait, le dégoût étant une chose que les pauvres ne peuvent pas se permettre, la compassion non plus. »

« Nous autres, les femmes de cette famille, devenions vite des veuves. Nos hommes se consumaient comme des cierges peu de temps après le mariage, il ne restait d’eux qu’une auréole sur un drap, qui ne partait pas, même si nous usions les mains à force de les frotter. Ma mère disait que cette maison les asséchait de l’intérieur jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

La rentrée littéraire d’hiver 2025

507 romans paraissent en ce début d’année dont 366 romans francophones et 70 premiers romans (source : Livres Hebdo), soit une légère hausse de la production. Voici ma sélection de romans francophones, essais littéraires et recueils de poésie.

A noter que cette sélection peut augmenter en fonction des deux soirées de présentation de la rentrée littéraire organisées par VLEEL (Varions les éditions en live) les 02 et 05 janvier avec : La Peuplade, L’Ogre, Bouclard, Le Panseur, Zoé, Monts métallifères, Le Gospel, Le Sonneur, Le Chemin de fer, Tusitala, La Grange batelière, La Contre allée.

Pour ma part j’ai encore de belles piles à lire de la rentrée littéraire 2024. Je pense concentrer mes lectures sur celle-ci plutôt mais je serai très certainement tentée en passant devant les vitrines des librairies.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

  • Carcoma / Layla Martinez (littérature espagnole, Seuil, 03/01/25)
  • Un perdant magnifique / Florence Seyvos (Ed. de l’Olivier, 03/01/25)
  • Si vivant / P.E. Cayral (Anne Carrière, 03/01/25)
  • Les gestes / Amanda Sthers (Stock, 08/01/25)
  • De bleu, de blanc, de rouge et d’étoiles / Sarah Barukh (HarperCollins, 08/01/25)
  • Le ciel est mon drapeau / Vidya Narine (Les Avrils, 08/01/25)
  • Un Arabe / Oscar Coop-Phane (Grasset, 08/01/25)
  • Il n’a jamais été trop tard / Lola Lafon (Stock, 08/01/25)
  • On dira que c’était un accident / Véronique Presle (1er roman, Les éditions du Panseur, 09/01/25)
  • Il était une femme étrange / David Lelait-Helo (Héloïse d’Ormesson, 09/01/25)
  • De nos blessures un royaume / Gaëlle Josse (Buchet Chastel, 09/01/25)
  • La longe / Sarah Jollien-Fardel (Sabine Wespieser, 09/01/25)
  • Nous nous parlons d’un lieu où tout est fragile / Judith Perrignon (L’Iconoclaste, 09/01/25)
  • Tout le monde garde son calme / Dimitri Kantcheloff (Finitude, 10/01/25)
  • Nous vous parlons d’amour / Jeanne Benameur (poésie, éd. Bruno Doucey, 10/01/25)
  • La patiente du jeudi / Nathalie Zajde (1er roman, L’Antilope, 10/01/25)
  • Villa Bergamote / Mona Messine (Bouclard, 10/01/25)
  • Je veux regarder longtemps leurs visages / Thomas Vinau (essai littéraire, La Fosse aux ours, 24/01/25)
  • Les dissonances / Edith Bruck (poésie italienne, Rivages, 15/01/25)
  • Histoire de la femme sauvage / Isabelle Desesquelles (JC Lattès, 15/01/25)
  • Trois ans sur un banc / Jean-François Beauchemin (Québec Amérique, 16/01/25)
  • Mes caravanes / Aragon (poésie, Seghers, 16/01/25)
  • Contrechamp / Edith Bruck (littérature italienne, Seuil, 17/01/25)
  • Le secret des mères / Sophie de Baere (JC Lattès, 05/02/25)
  • La loi de la tartine beurrée / J.M. Erre (Buchet Chastel, 06/02/25)
  • Autodafé : comment les livres ont gâché ma vie / Thomas Florin (essai littéraire, Le Gospel, 07/02/25)
  • Vie de Gilles / Marie-Hélène Lafon, illustré par Denis Laget (Le Chemin de fer, 14/02/25)
  • Un visage appuyé contre le monde / Hélène Dorion (poésie, Gallimard, 20/02/25)
  • La route des crêtes / Agnès de Clairville (Phébus, 06/03/25)
  • Walabi / Antoine Philias (Asphalte, 07/03/25)
  • Abena / Pierre Chavagné (Le Mot et le reste, 21/03/25)

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir ou à suivre :

  • Vers l’écriture / Jeanne Benameur (essai littéraire, Actes sud, 02/01/25)
  • Le regard d’Aurea / Isaac Azancot (Ed. de l’Observatoire, 02/01/25)
  • Mauvais œil / Etaf Rum (littérature américaine, Ed. de l’Observatoire, 02/01/25)
  • La maison hantée / Michèle Audin (Minuit, 02/01/25)
  • Pas d’ici / Espérance Garçonnat (1er roman, Rivages, 02/01/25)
  • Les maîtres du temps / Stéphanie Janicot (Albin Michel, 02/01/25)
  • L’étrangeté de Mathilde T. et autres nouvelles / Gaël Octavia (Gallimard, 02/01/25)
  • La spirale du milan royal / Vincent Maillard (Philippe Rey, 02/01/25)
  • La colline qui travaille / Philippe Manevy (1er roman, Le Bruit du monde, 02/01/25)
  • Des milliers de ronds dans l’eau / Claro (essai littéraire, Actes Sud, 02/01/25)
  • La femme du lac / Sandra de Vivies (1er roman, Cambourakis, 02/01/25)
  • Ceinture / Céline Robert (1er roman, Calmann-Lévy, 02/01/25)
  • Quatre couleurs / Thomas Terraqué (Le Nouvel Attila, 03/01/25)
  • Impardonnable / Mathieu Menegaux (Grasset, 08/01/25)
  • Safari / Sabri Louatah (Flammarion, 08/01/25)
  • Je me regarderai dans les yeux / Rim Battal (Bayard, 08/01/25)
  • La saison des bêtises / Mathilde Henzelin (1er roman, Les Avrils, 08/01/25)
  • Les influentes / Adèle Bréau (JC Lattès, 08/01/25)
  • Théorie de la disparition / Séverine Chevalier (La Manufacture de livres, 09/01/25)
  • Les braises de Patagonie / Delphine Grouès (Cherche Midi, 09/01/25)
  • Ravagés de splendeur / Guillaume Lebrun (Bourgois, 09/01/25)
  • Tous les jours, Suzanne / La Grande Sophie (essai littéraire, Phébus, 09/01/25)
  • Neuf-trois / Anne Weber (Philippe Rey, 09/01/25)
  • Boa / Anne-Sophie Jacques (1er roman, Dalva, 09/01/25)
  • Nos insomnies / Clothilde Salelles (1er roman, L’Arbalète, 09/01/25)
  • Seules les vignes / Lolita Sene (Cherche Midi, 09/01/25)
  • L’hospitalité au démon / Constantin Alexandrakis (Verticales, 09/01/25)
  • La loi du moins fort / David Ducreux Sincey (1er roman, Gallimard, 09/01/25)
  • Journal d’un exilé / Amadou Barry (1er roman, Julliard, 09/01/25)
  • Bâtiment Babinski / Louise Mottier (1er roman, Hors-d’atteinte, 10/01/25)
  • Le dernier homme / Dominique Mérigard (1er roman, La Grande Batelière, 10/01/25)
  • Les petites musiques / Roland Buti (Zoé, 10/01/25)
  • J’ / Mika Biermann (Anacharsis, 10/01/25)
  • Épopée… patatras ! / Thomas Vinau et René Lovy (poésie, La Boucherie littéraire, 10/01/25)
  • Le livre des comptes / Martin Mongin (Tusitala, 15/01/25)
  • Des beaux jours qu’à ton front j’ai lus / Céline Lapertot (Viviane Hamy, 15/01/25)
  • Labeur / Julie Bouchard (1er roman, La Contre allée, 15/01/25)
  • Mon travail d’écrivain n’autorise pas à mes yeux aucune concession / Claude Simon (lettre à Federico Mayor, Le Chemin de fer, 15/01/25)
  • L’invention de la mer / Laure Limongi (Le Tripode, 16/01/25)
  • Une histoire silencieuse / Alexandra Boilard-Lefebvre (La Peuplade, 16/01/25)
  • Lorraine brûle / Jeanne Rivière (1er roman, Gallimard, 16/01/25)
  • Après / Raphaël Meltz (Le Tripode, 16/01/25)
  • La mer est un mur / Marin Postel (1er roman, Phébus, 16/01/25)
  • Adore / Agathe Parmentier (Au diable Vauvert, 16/01/25)
  • Mont des Ourses / Émilie Devèze (1er roman, Les éd. du Sonneur, 16/01/25)
  • Époque / Laura Poggioli (L’Iconoclaste, 23/01/25)
  • Une affaire de style / Denis Grozdanovitch (essai littéraire, Grasset, 29/01/25)
  • Fragrancia / Paul Richardot (1er roman, JC Lattès, 29/01/25)
  • La vallée de l’étrange / J.D. Kurtness (Dépaysage, 31/01/25)
  • Le mauvais rôle / Flore Montoyat (1er roman, HarperCollins, 05/02/25)
  • La Baronne perchée / Delphine Bertholon (Buchet Chastel, 06/02/25)
  • Sophie / Éléonore de Duve (Corti, 06/02/25)
  • Port l’étoile / Marie Redonnet (Le Tripode, 06/02/25)
  • Mon vrai nom est Elisabeth / Adèle Yon (1er roman, Ed. du Sous-sol, 06/02/25)
  • L’élu / Catherine Perreault (1er roman, Philippe Rey, 06/02/25)
  • Les bons sentiments / Karine Sulpice (1er roman, Liana Levi, 06/02/25)
  • C’est pas marqué dans les livres / Julien Rampin (Charleston, 06/02/25)
  • Les vies exemplaires / Naomie Valovits (1er roman, POL, 06/05/25)
  • Portrait du poète en salaud / Nicolas Elias (1er roman, Les Argonautes, 07/02/25)
  • La solitude des notes bleues / Katia Dansoko Touré (1er roman, JC Lattès, 12/02/25)
  • La nuit quand je te gratte le dos / François Bétremieux (1er roman, Le Castor Astral, 13/02/25)
  • Adèle Hugo, toutes les vagues / Laura El Makki, (Seghers, 13/02/25)
  • La matinale / Nolwenn Le Blevennec (Gallimard, 13/02/25)
  • Les animaux de ce pays / Laura Jean McKay (1er roman, littérature australienne, Dalva, 13/02/25)
  • Le voyageur amoureux / Baptiste Ledan (Intervalles, 14/02/25)
  • Le sens de la fuite / Hajar Azell (Gallimard, 20/02/25)
  • Aimer la terre / Jean Désy (poésie, Mémoire d’encrier, 21/02/25)
  • Chœur infime / Billy-Ray Belcourt (Dépaysage, 21/02/25)
  • A nos ardeurs / Cécile Bartholomeeusen (Les Avrils, 05/03/25)
  • Femme-rivière / Katherena Vermette (poésie, Dépaysage, 07/03/25)

Les incontournables :

  • Trésor caché / Pascal Quignard (Albin Michel, 02/01/25)
  • Vivre tout bas / Jeanne Benameur (Actes Sud, 02/01/25)
  • Les adieux / Philippe de la Genardière (Actes Sud, 02/01/25)
  • Prisonnier du rêve écarlate / Andreï Makine (Grasset, 02/01/25)
  • Ta promesse / Camille Laurens (Gallimard, 02/01/25)
  • Le côté obscur de la reine / Marie Nimier (essai littéraire, Mercure de France, 02/01/25)
  • Bristol / Jean Echenoz (Minuit, 02/01/25)
  • Vous parler de mon fils / Philippe Besson (Julliard, 02/01/25)
  • Patronyme / Vanessa Springora (essai littéraire, Grasset, 02/01/25)
  • Toutes les vies de Théo / Nathalie Azoulai (POL, 02/01/25)
  • Tous passaient sans effroi / Jean Rolin (POL, 02/01/25)
  • Les vivants et les morts, vingt ans plus tard / Gérard Mordillat (Calmann-Lévy, 02/01/25)
  • La cité aux murs incertains / Haruki Murakami (littérature japonaise, Belfond, 02/01/25)
  • Quand la terre était plate / Jean-Claude Grumberg (essai littéraire, Seuil, 03/01/25)
  • Ma grand-mère et le Pays de la poésie / Minh Tran Huy (Flammarion, 08/01/25)
  • Un homme seul / Frédéric Beigbeder (Grasset, 08/01/25)
  • La nef de Géricault / Patrick Grainville (Julliard, 09/01/25)
  • L’avenir / Stéphane Audeguy (Seuil, 10/01/25)
  • La faille / Blandine Rinkel (Stock, 15/01/25)
  • Le temps d’après / Jean Hegland (littérature américaine, Gallmeister, 15/01/25)
  • Le vent passe et la nuit aussi / Milena Agus (littérature italienne, Liana Levi, 16/01/25)
  • Un avenir radieux / Pierre Lemaitre (Calmann-Lévy, 21/01/25)
  • J’emporterai le feu / Leïla Slimani (volume 3 de la trilogie « Le Pays des autres », Gallimard, 23/01/25)
  • Sauvageries / Frédérique Deghelt (Actes Sud, 05/02/25)
  • La vie singulière de Thomas Higginson / Christian Garcin (Actes Sud, 05/02/25)
  • Uchronie / Emmanuel Carrère (essai littéraire, POL, 06/02/25)
  • Tout le monde aime Clara / David Foenkinos (Gallimard, 06/02/25)
  • J’écris l’Iliade / Pierre Michon (essai littéraire, Gallimard, 06/02/25)
  • Ici commence mon père / Céline Bagault (1er roman, Ed. de l’Olivier, 07/02/25)
  • Que peut littérature quand elle ne peut ? / Patrick Chamoiseau (essai littéraire et philosophique, Seuil, 07/02/25)
  • Tssitssi / Claire Castillon (Gallimard, 13/02/25)
  • L’annonce / Pierre Assouline (Gallimard, 13/02/25)
  • L’homme qui écoutait battre le cœur des chats / Mathias Malzieu (Albin Michel, 26/02/25)

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire d’hiver sur le blog !

Mon bilan 2024

Quelques chiffres pour commencer :

  • 1491 abonnés sur Instagram
  • pour le blog : 101 articles publiés, 12 566 vues, 8723 visiteurs.

Quelques événements marquants :

Janvier : Mon 1er Festi’mots à St-Cyr-au-Mont-d’Or. J’ai pu y croiser des 68 premières fois et des anciens jurés du Prix Orange. J’ai assisté à plusieurs lectures musicales ou moments suspendus, et rencontré/revu des auteurs (Jean-Baptiste Andrea, Alexia Stresi, Paul Saint-Bris, Marie Nimier, Franck Courtès, Gaëlle Nohant, Eric Chacour, Étienne Kern) . Une très belle 7ème édition qui sera marquée malheureusement quelques mois plus tard par la disparition de Joëlle Guinard, une des organisatrices de cette manifestation.

Février : J’ai animé des ateliers d’écriture dans le cadre de mon travail.

Mars : Je découvre la sélection des 68 premières fois tant attendue. Je participe à la 1ère sélection du Prix Orange avec le comité des anciens jurés. Naissance de ma nièce ❤

Avril : Un concert avec l’orchestre d’harmonie. Encore une très belle soirée de remise du prix VLEEL à Paris avec notamment Alexandra Koszelyk, Murielle Szac, Bruno Doucey, Florent Oiseau, Isabelle Amonou, et bien d’autres auteurs et éditeurs qu’on adore avec Anthony, Sandra, Anne, Anaïs, Virginia, Jennifer et Franck. L’occasion d’aller au Festival du livre Paris au pied de la Tour Eiffel. Petit tour au salon du livre de Saint-Louis où j’ai pu rencontrer Camille de Peretti et Emma Doude Van Trootstwijk. Côté boulot, encore des ateliers d’écriture et l’organisation de « la grande lecture ».

Mai : Ma participation au choix des finalistes du Prix Orange avec les anciens jurés.

Juin : Encore un magnifique Prix Orange en 2024 avec le roman de Marianne Jaegelé et donc une très belle soirée de remise du prix à Paris, malheureusement la dernière de cette belle aventure puisque le prix s’arrête. Début du challenge VLEEL de l’été ! Première réunion du jury du Prix du Roman d’Écologie. Sans oublier le passage de la flamme olympique près de chez moi.

Juillet : Le Festival des Alpagas bleus.

Août : Vacances en Vendée, j’oublie tout… jusqu’à la rentrée littéraire !

Septembre : J’ai voté pour le prix Hors Concours. Côté boulot, nous avons organisé plusieurs jurys et délibérations pour les concours littéraires. J’ai retrouvé avec plaisir Benoit et Chantal à Nancy pour Le livre sur la place. J’ai fêté les 4 ans du blog, déjà !

Octobre : Dévoilement des finalistes du Prix Hors Concours. J’ai réalisé mon 1er punch needle !

Novembre : Cérémonie de commémoration de la libération avec l’orchestre d’harmonie. J’ai animé des ateliers au festival du livre de Colmar avec mes collègues. Encore une belle après-midi en compagnie des 68 premières fois à Paris pour la journée annuelle. Un concert en Allemagne avec l’orchestre d’harmonie. J’ai participé à la pré-sélection des livres pour le Prix du Roman d’Écologie.

Décembre : Re-concert avec l’orchestre d’harmonie, cette fois-ci « à domicile ». J’ai participé à #monaventlitteraire2024 pour la 3ème année et je me suis remémoré avec plaisir mes lectures passées. Des marchés de noël et des bredeles bien sûr. Sans oublier le début du challenge de l’hiver VLEEL. L’année se termine en famille avec les 13 ans de ma fille ❤

2025 s’annonce aussi riche et passionnante, avec toujours des lectures et de belles rencontres notamment pour le Prix du Roman d’Écologie, le Prix VLEEL et les 68 premières fois !

Belle fin d’année !

Ilaria / Gabriella Zalapi

1980, la petite Ilaria, 8 ans, est enlevée par son père. Commence alors une sorte de road-trip en Italie. Son père est d’origine italienne et sa mère vit en Suisse. C’est toute l’enfance d’Ilaria qui est bouleversée. Elle grandit loin de sa mère et de sa sœur. Elle subit les colères et les angoisses de son père. Elle le voit sombrer dans la dépression et l’alcool. Il y a des moments plus joyeux notamment lorsqu’elle est confiée à une amie de sa grand-mère à la campagne. Elle retrouve alors un peu d’insouciance. Mais elle ne reste jamais longtemps au même endroit.

L’autrice raconte à hauteur d’enfant l’instabilité du père, entre silences, mensonges et solitude. La fillette sait décrypter les changements d’humeur de son père et s’adapte rapidement pour ne pas les subir. Parfois elle se rebelle et désobéit mais les conséquences sont ensuite terribles. Son père fuit le divorce. Il aime sa femme et se sert de l’une de ses filles pour l’atteindre. Il s’arrête souvent à une cabine téléphonique pour l’appeler et jamais il ne lui passe Ilaria.

J’ai été totalement happée par cette histoire, l’ambiance et l’écriture. Un coup de cœur ! Je comprends l’engouement des jeunes qui lui ont attribué le Prix Femina des lycéens. Il a reçu deux autres prix, le Prix Blù Jean-Marc Roberts et le Prix Roman des étudiants France Culture.

Un court et très beau roman qui ne vous laissera pas indifférent !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Mai 1980
A huit ans, j’aime sentir le haut de mon corps suspendu dans le vide, le contact de mes genoux repliés sur le métal. J’aime l’instant où je ferme très fort les yeux, lâche prise et laisse le vertige me traverser. Quand mes mains sont à plat sur le noir de l’asphalte, c’est que j’ai dépassé ma peur. Et là, l’image de ma gymnaste préférée, Nadia Comaneci, arrive. Elle a les bras grands ouverts. Victoire. »

« Nos vivons de profil, Papa et moi. Je connais bien la ligne de son nez, la forme ovale de ses oreilles, les poils qui dépassent de ses sourcils, juste au-dessus de la monture de ses lunettes. Je suis même capable de reconnaître ses humeurs à travers ses soupirs, ses grognements, ses gestes. Lorsqu’il mordille la peau épaisse qui entoure l’ongle de son pouce, c’est qu’il rumine et bientôt, il voudra faire una telefonata. »

« Quand quelqu’un demande à Papa où nous allons, il indique une ville à l’autre bout de l’Italie. Quand on lui demande quelle est sa profession il dit entrepreneur, ingénieur, avocat… Un vrai homme-orchestre qui parle tous les métiers, toutes les langues, tous les jargons. Papa ment avec naturel, très poliment, avec les yeux. Il donne un tas de détails comme s’il décrivait une image. Il fait ça si bien, il est si précis, que tout le monde le croit.
Mais tous les mensonges ne changent rien à ce silence qui grandit entre nous. Un vrai sac de nœuds. »

« Je n’ose pas dire « non », je n’ose pas dire que je ne comprends pas, que je m’en fiche complètement des choses plus importantes. Je veux aller à l’école, jouer, voir mes copines, aller aux anniversaires, aux cours de gym. Je veux faire des flic-flac, des roulades, m’entraîner à la poutre et faire comme Nadia Comaneci. Je veux rentrer. Puis l’idée de quitter Papa me glace. Je ne peux pas le laisser seul. »

« Des fois, sa colère est telle que je vois voler des boules de pétanque au-dessus de ma tête. Je frissonne, je me bouche les oreilles. »

Dernier bateau pour l’Amérique / Karine Lambert

Voici un roman très personnel et touchant. Suite au décès de sa mère, Karine Lambert écrit sur son histoire familiale. Comme elle n’a pas tous les éléments, elle fait des recherches généalogiques, se documente, écrit à sa cousine d’Amérique. Ce qu’elle ne sait pas, elle l’imagine.

Elle tente de comprendre qui a été sa mère. Celle qui ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait. Elle s’appelait Germaine. En mai 1940, à l’âge de 10 ans, elle a fui la Belgique avec sa famille, comme de nombreux Juifs. Ils se réfugient un temps dans le Sud de la France, avant que son père et une de ses sœurs partent rejoindre son frère aux États-Unis. Un an plus tard, c’est à son tour de partir et de prendre ce qui semble être le dernier bateau pour l’Amérique.

Elle raconte une vie d’exil. Sa mère a du mal à s’adapter à la vie américaine. Ses sœurs s’intègrent rapidement. Même sa grand-mère retrouve une ancienne voisine et une certaine routine. Germaine, la plus jeune de la fratrie, a toujours été chouchoutée. Elle portait des gants pour préserver ses mains de pianiste. Ses parents portaient tous leurs espoirs sur elle. A New York, elle réussit un concours d’entrée dans une prestigieuse école de musique et obtient une bourse d’étude. Son avenir paraît tout tracé, mais ce roman réserve encore de nombreux rebondissements.

L’écrivaine alterne entre présent et passé. Dans un chapitre elle raconte ses recherches, ses doutes, son enfance incomplète, l’écriture. Dans le chapitre suivant elle plonge dans le passé familial et les secrets enfouis.

Les personnages sont bien campés et attachants. Impossible de lâcher la famille Schamisso. J’ai bien aimé les passages liés à l’écriture du livre, le côté coulisse de l’écrivaine qui explique son procédé. Ce n’est pas un roman larmoyant malgré les difficultés rencontrées. J’ai senti une sorte de calme et d’apaisement au fil des pages. Si vous aimez les sagas familiales, l’histoire dans L’Histoire, ou les destins de femmes, ce livre devrait vous plaire. Pour ma part, je l’ai dévoré en l’espace d’un week-end. Un sujet et une démarche périlleux qui sont bien menés, une réussite ! Et l’illustration de couverture est magnifique.

Je remercie Karine Lambert pour l’envoi de son livre et ce voyage dans son histoire familiale.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Ma mère est morte il y a un mois.
Je ne suis pas allée à son enterrement.
Vingt ans que je ne l’avais pas vue.
Elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait.
Ni avec ses mains, ni avec ses yeux, ni avec ses mots.
Encore moins avec ses baisers. »

« J’ai appris la nouvelle par texto. C’est chamboulant de perdre une mère qui n’en a pas été une. J’ignore ce que je dois ressentir. Je n’ai ni frère ni sœur avec qui partager un chagrin ou confronter des sentiments divergents. »

« Ma mère est morte. Mon cerveau a enregistré l’information. Je continue d’attendre une caresse sur ma joue. La date de l’enterrement, je la connaissais. Mercredi 25 novembre. Il s’est déroulé à dix minutes de bus de chez moi. Depuis mes quarante ans, je savais que je n’irais pas. Je pense à celles qui perdent une mère adorée et je recouvre le moule à cake de papier sulfurisé. »

« Pour raconter leur histoire, je ne dispose que d’ombres, parfois un peu de lumière. Ont-ils emporté avec eux des malles, des valises ou un petit sac de presque rien, rempli à la hâte ? Les Schamisso ont déjà tout laissé en Russie puis en Belgique. »

« La peur de la séparation peut-elle traverser plusieurs générations ? Dès que l’un de mes enfants quittait la pièce je lui demandais : « Où vas-tu ? » »

Souviens-toi des abeilles / Zineb Mekouar

Dans ce court roman, on découvre l’histoire du Rucher du Saint, le plus ancien rucher collectif du monde, « perché sur un flanc de montagne du Haut Atlas », à Inzerki dans le sud du Maroc. A travers la très belle relation intergénérationnelle entre un grand-père et son petit-fils, Jeddi et Anir, on apprend tout de l’apiculture et des traditions autour du rucher. Il est de coutume notamment de partager une partie de sa récolte. Tous les deux ont une passion pour les abeilles qui est communicative.

Mais à Inzerki, les villageois partent les uns après les autres, abandonnant les ruches. Ils espèrent trouver une vie meilleure en ville. La sécheresse les pousse à l’exode rural.

Anir a 10 ans. Il ne joue pas avec les autres enfants. Tous les matins, il s’échappe avec sa mère pour se promener. Elle s’arrête toujours à l’entrée du rucher, à droite, devant la ruche des abeilles noires, mais il ne sait pas pourquoi. Il ne comprend pas pourquoi sa mère a les « yeux métalliques ».

Son père, Omar, et son grand-père lui cachent un secret de famille. Sa mère, Aïcha, vient d’un autre village. Elle est considérée comme une étrangère, mais surtout comme une « possédée » depuis l’événement tragique qui l’a plongée dans un état dépressif.

Omar est parti travailler à la ville, dans la supérette de son cousin Hamid. Il espère gagner de l’argent pour soigner sa femme. Mais la vie citadine n’est pas la vie rêvée pour cet homme de la campagne.

La chaleur est écrasante. L’eau vient à manquer pour les hommes et les abeilles. L’autrice convoque et éveille tous nos sens. On entend la terre craquer, les abeilles bourdonner. C’est une véritable ode à la nature. Cette histoire aux allures de conte est habitée de personnages attachants. J’ai été sensible à l’écriture de Zineb Mekouar, poétique, qui m’a happée. Le livre se termine un peu rapidement à mon goût. J’ai aimé l’entremêlement du destin des abeilles et des hommes. Ce petit insecte annonce la catastrophe écologique à venir… Souviens-toi des abeilles.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cette nuit-là
L’obscurité est là. Les cris aussi. Des cris qui ne lui ressemblent pas, des convulsions qui effraient la mère, accélérant le rythme de ses pas dans cette pièce aux murs immenses. L’enfant est dans ses bras, bercé par cette mélodie qu’il aime pourtant, qui l’a tant de fois apaisé. »

« Do, do, da ; grave, grave, aigu. »

« Écoute ce chant,
Doux et chaud,
Comme le miel que font les abeilles.
Je t’offre ces notes, le son de ma voix.
Te souviendras-tu que je chantais pour toi ? »

« Au-dehors, c’est très silencieux. A l’aube, tout s’étire, se détend, le dos, les épaules du monde ; ça craquelle mais c’est agréable, la sève est partout, rien n’est asséché encore et peut-être que rien ne s’achèvera, ni le bourdonnement des abeilles, ni rien de la sorte, jamais. »

« Autour de la ruche d’Anir, quelques cadavres. Jeddi ouvre délicatement le couvercle en palmier. C’est à chaque fois très dur, très dur de les voir comme ça ; de les prendre entre le pouce et l’index ; de toucher leurs ailes, si fines ; de ne plus entendre leur bourdonnement. C’est tout petit, une abeille, tout petit, ça ne devrait pas mourir pour une histoire de terre qui s’assèche, ça ne devrait pas mourir, une abeille ; c’est comme un enfant malade, une mère qui ne reconnaît plus son fils, ça ne devrait pas exister, ces choses-là ; des injustices comme celles-là, sur la terre, ça ne devrait pas exister, une abeille qui meurt, un enfant qui ne guérit pas, une mère aux yeux métalliques ; des injustices qui brisent tout à l’intérieur, qui nouent le ventre et nous laissent sans souffle. Impuissants. »