Delphine Horvilleur, rabbin, raconte son rapport à la mort pendant ses études (biologie, médecine). Elle parle notamment des travaux de Jean-Claude Ameisen sur la mort cellulaire programmée dans nos corps, l’apoptose.
Elle aborde ensuite le thème du deuil à travers la religion. Son métier est d’accompagner les vivants dans cette épreuve. Elle dit entre autres que dans la mort une place peut être laissée aux vivants. Dans ce livre, elle raconte « les Histoires en nous qui laissent des traces indélébiles ». Ces histoires sont les deuils de familles qu’elle a rencontrées et accompagnées, qu’elle a rassemblées avec l’accord des familles concernées dans ce livre et qu’elle raconte avec bienveillance dans ce livre-audio.
La pandémie ayant empêché les familles de se recueillir auprès de leurs morts, ce livre permet de se poser des questions sur ce rituel d’adieu.
Peu importe votre religion, ce livre vous fera du bien, vous consolera, c’est une véritable ode à la vie.
Merci à Netgalley et Audiolib pour cette lecture/écoute.
Je ne peux que confirmer tout ce qui a déjà été dit sur ce très bon premier roman de la rentrée littéraire. Le résumer est difficile sans divulgâcher, donc je ne peux que vous conseiller de le lire !
Le point de départ du roman est une jeune femme, Bess, qui sort dans le blizzard avec un enfant. Elle lui lâche la main pour refaire son lacet et le garçon s’enfuit. Ensuite elle part à sa recherche mais sans grand espoir, car elle ne voit rien avec cette tempête. Nous sommes en Alaska et il est difficile de survivre dans ces conditions.
Il y a d’autres personnages qui prennent la parole à tour de rôle, chapitre après chapitre, des hommes : Benedict, Cole et Freeman. Chacun a une histoire ou un secret, qu’il va révéler au fur et à mesure.
Marie Vingtras sait tenir le lecteur en haleine. Impossible de lâcher ce roman rythmé. On veut absolument savoir le fin de mot de cette histoire. Bref ce livre se dévore tout seul. Il ne fait que 182 pages. J’ai aimé l’écriture, l’ambiance. Les phrases courtes servent à faire monter la tension. C’est très maîtrisé pour un premier roman.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
Incipit :
« Bess
Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. J’aurais pourtant juré que j’avais fait un double nœud avant de sortir. Si Benedict était là, il me dirait que je ne suis pas suffisamment attentive, il me signifierait encore que je ne fais pas les choses comme il faut, à sa manière. Il n’y a qu’une seule manière de faire, à l’entendre. C’est drôle. Des manières de faire, il y en a autant que d’individus sur terre, mais ça doit le rassurer de penser qu’il sait. Peu importe, j’ai lâché sa main combien de temps ? Une minute ? Peut-être deux ? Quand je me suis relevée, il n’était plus là. »
Après des années d’attente, un couple de femmes va enfin devenir mère. Malgré les cauchemars, la femme enceinte espère que cette fois-ci le bébé s’accrochera. Mais elle perd beaucoup de sang et doit rester alitée, sous surveillance à l’hôpital. Elle met ce temps à profit pour écrire. Parcours du combattant, il leur faudra beaucoup de courage pour affronter les épreuves qui s’abattent sur elles. Le point de vue reste du côté de la femme qui porte le bébé. On ressent toute la tendresse et aussi l’amour que ces deux femmes se portent.
Cette BD parle aussi du fait d’écrire pour se relever, pour aller mieux. Certaines planches sont magnifiques de poésie. Les couleurs alternent selon les situations vécues et renforcent les émotions ressenties. Car ce livre est riche en émotions, tout en restant pudique. Il y a des non-dits, des silences. Ce roman graphique ne peut que toucher son lecteur qui versera une larme à un moment ou à autre. Ce témoignage est bouleversant.
Mahmoud Elmachi est un vieil homme. Il se rend tous les jours au bord d’un lac pour plonger vers ses souvenirs. Le village de son enfance se trouve englouti sous ce lac suite à la construction d’un barrage.
Il raconte sa vie de professeur de lettres, d’instituteur avant l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad. Sa rencontre avec sa première femme Leïla est l’un de mes passages préférés. Il est plein de poésie et d’amour, encore baigné de lumière, avant que le malheur ne s’abatte sur lui. Mahmoud évoque les moments d’emprisonnement et de torture qu’il a subis. Le roman devient alors plus bouleversant. Il peut serrer la gorge du lecteur et devenir insoutenable. En peu de mots et de phrases, Antoine Wauters arrive à faire passer beaucoup d’émotions et à nous faire entrer dans la vie de ce vieil homme triste, au cœur de l’histoire douloureuse de la Syrie.
Mahmoud s’adresse à sa femme, Sarah. Il se sait malade et il a décidé de ne pas se soigner. Il passe ainsi en revue toute sa vie, ses joies et ses peines. Son récit est entrecoupé de poèmes écrits en italique.
Tout n’est pas que tristesse. La voix de Sarah offre un autre regard sur leur histoire et permet de combler les vides laissés par Mahmoud.
Leurs enfants sont partis se battre. Ce sont leurs fantômes qui surgissent dans le texte : Brahim, Salim, Nazifé.
Ce roman est écrit en vers libres, sorte de long poème. C’est beau et émouvant.
Je découvre la plume d’Antoine Wauters, magnifique et très poétique. Ce qui est sûr c’est que ce ne sera pas le dernier livre que je lirai de cet auteur belge. J’ai d’ailleurs commandé « Pense aux pierres sous tes pas » et je me réjouis de cette future lecture.
« Mahmoud ou la montée des eaux » a reçu le Prix Marguerite Duras 2021 et le prix Wepler 2021. Il est encore en lice pour le prix Jean Giono, le prix du roman des étudiants –France Culture – Télérama.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« Quand on perd un enfant, ou plusieurs enfants,
on ne peut plus avoir un buisson de lumière dans
le cœur, je le sais. On ne peut plus avoir
qu’un ridicule morceau de joie.
Et on se sent détruit. »
« Vous êtes le professeur de lettres, c’est ça ?
Je me retourne.
Un instant, un frisson me parcourt le corps.
Non, Leïla, je suis seul et perdu de ce côté du jour. »
« En prison, je n’avais ni feuille ni stylo.
Te l’ai-je dit ?
Alors, j’ai écrit sur les murs
avec mon doigt taché de salive.
J’ai écrit sur le sol, avec des restes de faïence venus
de je ne sais où.
Mais ça ne suffisait pas.
La salive sèche et la faïence se brise.
C’est pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.
Tracer des lettres dans ma tête et m’efforcer de les
mémoriser.
Tous les jours et toutes les nuits.
J’écrivais. J’ai écrit.
Cela non plus je ne t’en ai pas parlé.
La fraîcheur d’une grotte, une hutte cachée au fond
d’une vigne, un abri dans un champ, une tranche de
pain d’orge et de l’eau du puits. C’est de là que tu viens.
Tu t’es égaré. Ici c’est l’exil.
Des poèmes qui ne laissaient pas de trace,
qui ne me seraient pas repris.
Des centaines de millions de poèmes écrits
dans le huis clos de mes pensées.
Dans leur souk !
Ma Kaaba est tout au bord de l’eau,
Ma Kaaba est sous les acacias,
Ma Kaaba est comme la brise, qui passe de jardin en
jardin
Et court de ville en ville
Là-bas, un ami détenu disait que la poésie
lui servait à emprisonner la prison.
C’était juste. »
« Le monde bouge, le ciel bouge.
Moi, Mahmoud Elmachi, je suis là.
J’égraine une grenade sur ma barque
qui danse au milieu de l’eau.
Le cœur serré, je pense à eux.
Où sont-ils ?
Sont-ils ensemble ?
Quelqu’un tire-t-il sur eux
en ce moment où je parle ?
Et eux, sur qui tirent-ils, s’ils tirent ?
Quel est le sens du combat ?
Par où se battre ? Pourquoi ?
Je les revois, à cinq ou six ans,
curieux petits êtres courant partout,
et déjà pleins de jugeote. »
« Mon amour, ça y est.
L’heure est venue.
Bientôt, je rentrerai.
Je m’allongerai sous le prunier.
Tout sera calme.
Les eaux continueront de monter, mais tout sera calme.
L’espace, les vallées, les plaines et les montagnes,
nos villes et nos campagnes, plus rien ne sera un lieu pour la
C’est le soir, Jeanne ferme son magasin « Maman ». Elle vend des vêtements pour femmes enceintes. Elle attend son taxi, seule. Il fait nuit. C’est bientôt Noël. Un jeune homme passe, puis repasse, la regarde, repart, revient. Il finit par lui demander « C’est combien ? ». Elle ne comprend pas sa question. Et pour cause il vient de la prendre pour une prostituée. Une femme avec un manteau de fourrure, le soir, seule sur le trottoir… Il a cru… Mais non. Une discussion commence entre eux en attendant que le taxi arrive.
Ce jeune homme a été abandonné à la naissance, a vécu en foyer, n’a pas de famille. Il est en recherche d’emploi et vit à l’hôtel près du magasin de Jeanne.
Puis son taxi arrive et elle rentre chez elle. Jeanne dîne avec son mari, Bernard. Il voit bien que quelque chose n’est pas comme d’habitude ce soir-là. Il l’interroge et elle finit par lui raconter le quiproquo entre le jeune homme et elle.
« L’homme : Comment il a pu te prendre pour une pute ? La femme : Peut-être mon manteau. L’homme : Quel manteau ? La femme : Celui en fourrure, que j’avais acheté aux Galeries. L’homme : Ah ça je te l’avais dit… il fait pute ce manteau ! La femme : Mais il tient chaud ! L’homme : T’as qu’à mettre une doudoune, bien épaisse, demain je t’emmène chez Decathlon ! »
Cette pièce de théâtre parle aussi d’un couple, Jeanne et Bernard. Ils ont perdu un enfant avant sa naissance. Depuis il y a comme un manque qui s’est installé.
Alors que le jeune homme est orphelin, une idée un peu folle germe dans la tête de Jeanne. Je vous laisse découvrir la suite en lisant cette pièce ou mieux encore, en allant la voir au théâtre. J’imagine très bien certains passages. Il y a des scènes touchantes, mais c’est surtout drôle, et bourré de tendresse.
Pour les Parisiens, c’est au théâtre Édouard VII jusqu’au 31/12/21 avec Vanessa Paradis, Eric Elmosnino et Félix Moati.
Voici une BD très drôle, rapidement lue en famille.
On suit les aventures de l’ours grognon Borgnol sur la banquise. Ce redoutable chasseur, craint par tous les petits animaux, se retrouve pris au piège dans la glace. Personne ne veut l’aider car aucun ne veut être son prochain repas. Mais un oiseau lui propose de le sortir de ce mauvais pas s’il jure de ne plus manger les phoques, les lapins, les mouettes, les loutres, les morses, les orignaux et autres amis. Gros dilemme, vous vous en doutez, mais quand l’envie de faire pipi devient plus forte que tout, Borgnol abdique. L’oiseau urinera alors sur les pattes de l’ours pour le libérer. Toutes les scènes suivantes sont tout aussi drôles puisque Borgnol désormais ne doit plus manger les autres animaux qui n’hésitent pas à le taquiner. Cette brute se révèlera finalement sensible et on lui découvrira même une fibre paternelle…
Etienne Kern raconte l’histoire de Franz Reichelt, peut-être avez-vous déjà vu cette vidéo très courte du 4 février 1912 où l’on voit un homme se jeter de la tour Eiffel pour tester un parachute de son invention et qu’on voit malheureusement s’écraser au sol 4 secondes plus tard. Une histoire qui hante Etienne Kern, et son lecteur après la lecture de ce roman.
Franz est un tailleur autrichien installé à Paris. Il se lie d’amitié avec Antonio Fernandez qui meurt dans un accident d’avion. Quand il voit l’annonce de la création du prix
Lalande avec 5000 francs à la clé pour celui qui concevra un parachute permettant de sauver la vie de nombreux pilotes, il n’hésite pas à se lancer dans cette entreprise avec une certaine folie en pensant à son ami.
Dans ce roman, il y aussi de nombreuses femmes qui gravitent autour de Franz, sa sœur Katarina, la veuve Emma Fernandez, son employée Louise.
On se balade dans les rues de Paris en 1910. On gravit les marches de la Tour Eiffel avec Franz. Ce personnage est attachant. Comme Etienne Kern, on a envie d’en savoir plus sur cet homme qui a sacrifié sa vie. Comment en est-il arrivé à se jeter dans le vide ? Qui est-il ?
L’auteur alterne les chapitres du roman avec ses propres souvenirs, ses recherches sur Franz Reichelt et ses réflexions. Il fait le parallèle avec l’actualité aussi. Un récit intime et touchant où il est question de « l’empreinte laissée par ceux qui se sont envolés. » Il évoque M. une amie malade, décédée à l’âge de 33 ans d’une chute mortelle, tout comme Franz Reichelt.
Ce roman est court, 146 pages. Je vais éviter de vous en raconter davantage et vous encourager fortement à le lire. J’ai beaucoup aimé l’écriture poétique d’Etienne Kern. C’est délicat, bien écrit. J’ai ressenti l’émotion de l’auteur pour ce personnage. Il m’a embarquée dès les premières pages. J’ai aimé l’entremêlement du roman et du récit intime. Je relirai avec plaisir ce livre. Un beau premier roman de cette rentrée littéraire à découvrir !
[Edit du 11/05/22] Ce roman a eu le Prix Goncourt du Premier roman 2022.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« J’imaginais un livre qui raconterait ton histoire et, à travers elle, celle d’une époque lointaine, avec sa candeur, sa foi dans les promesses du progrès, sa passion nouvelle pour ces joujoux qu’on envoyait dans le ciel. »
Dès les premières lignes, ce roman m’a emportée par son écriture poétique. Le personnage principal s’appelle Liouba Darcet. Elle est née d’un père Français (botaniste) et d’une mère Russe (journaliste). Elle se prédestine au métier de journaliste. Elle est encore étudiante quand elle apprend la mort de ses parents qui va la bouleverser et la plonger dans la solitude. Elle sera ensuite toujours dans une sorte d’exil, ne se sentant nulle part chez elle.
Pour son premier reportage, elle décide de partir en Jordanie pour chercher une histoire à raconter.
« Elle avait choisi la Jordanie parce qu’elle était prise par l’appel du désert, de ces paysages immenses et vides qui la laveraient de son deuil. Rien ne la retenait plus à Paris. C’était son rêve, à présent, de partir, de s’absorber dans le monde, de s’en faire témoin, de disparaître derrière ses mots, de devenir ce puits à travers lequel passerait la lumière. La douleur de la perte, le souvenir de Moscou, c’était ce qu’elle voulait fuir. »
Elle rencontre alors des bédouins dans le désert et recueille leurs témoignages. Leurs traditions ont changé car « le gouvernement impose aux familles de demeurer au même endroit ».
« […] mais en perdant la vie nomade, nous avons perdu quelque chose qui était notre liberté. Nous avons dû apprendre à devenir ceux qui restent, et non plus ceux qui s’en vont. »
Liouba fait la connaissance de Babak Majali qui plante des arbres dans le désert. Anne-Lise Avril fait de magnifiques descriptions de paysages. On a vraiment l’impression de partir en voyage avec elle. Elle insère de nombreux dialogues, à l’instar d’un reportage. Babak parle d’écosystème, de sécheresse, d’adaptation des végétaux aux conditions de vie extrêmes, au manque d’eau, à l’insolation, des sous-sols contenant des centaines d’espèces de fleurs en dormance et qui fleurissent au printemps.
« Elle aimait l’immobilité de ces moments, ces discussions. »
« Elle réalisait l’intrication ultime du végétal et de l’humain, qui avaient été, l’un et l’autre, la quête de leurs vies. » [à propos des parents de Liouba]
Il y a un côté Jean Giono, « L’homme qui plantait des arbres ». Avec cette notion de planter des arbustes qui ne grandiront certainement. Pour Babak, il faut tenter absolument quelque chose avant qu’il ne soit trop tard, ne pas baisser les bras. Je dirais même aussi un petit côté Pierre Rabhi.
De retour du désert, elle rencontre un photographe, Talal. Il est reporter de guerre à Gaza. Une attirance naît entre eux. Ils vont s’éloigner puis se retrouver quelques temps plus tard sur un autre endroit de la planète, entre deux reportages. Parfois ils travailleront ensemble sur un sujet. Liouba aura cette peur de perdre un être cher qui l’empêchera de s’attacher. Mais le désir est bien présent entre eux. A chaque fois qu’ils se croiseront, ce sera comme une évidence.
Le roman est divisé en 4 parties : le désert, la forêt, la nuit et l’île. Il alterne entre deux périodes, les années 2010 et les années 2040. Il y a donc un peu d’anticipation dans ce roman. La fin permet de faire le lien entre les personnages.
Ce premier roman est une belle découverte de cette rentrée littéraire. L’écriture est lente et douce. Les conversations sont bienveillantes, ouvertes, tout en simplicité. Le lecteur est sensibilisé à la préservation de la planète. Les thèmes traités sont nombreux et à la lecture de la biographie d’Anne-Lise Avril, je comprends mieux son attachement pour les forêts et leur sauvegarde.
Merci Netgalley et Julliard pour cette belle lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« En perdant ses parents, elle avait perdu le lien avec les patries de ses origines, avec ce qui la rattachait aux générations du passé. Elle n’était plus ni de Russie ni de France. Elle était seule, en exil. Irréductible. Libre. »
« Tout était là, les vestiges du passé et les racines de l’avenir. »
« L’exil est l’état naturel de l’être humain. Né dans un lieu de hasard, appelé à ne jamais y demeurer, appelé à toujours y être ramené. Même si Moha venait à partir, il garderait le désert avec lui. Il appartient fondamentalement au désert. »
« Comprendre la difficulté des hommes à coexister, ce qui les pousse à quitter leur monde familier pour se réinventer, ou parfois seulement survivre, ailleurs. Comprendre comment le mouvement, la découverte de la nouveauté et la douleur de la perte les métamorphosent sans cesse. L’être humain a toujours été une espèce migratrice, mais ce mouvement s’accentue aujourd’hui au fil des changements climatiques, de la montée des eaux, des conflits croissants. »
« [La photographie] transmet parfois la poésie de façon plus immédiate que le récit. C’est peut-être plus facile d’y croire, quand on l’a directement sous les yeux. »
« Elle se demandait si les orphelins s’attiraient naturellement, où qu’ils soient dans le monde, comme s’ils émettaient entre eux un signal reconnaissable, à leur insu. »
« Un mois de ciel noir et de pluies torrentielles avaient précédé, sur l’île, le retour du soleil qui se levait à présent chaque matin, écarlate, montait au-dessus de l’océan, comme s’il avait illuminé des mondes souterrains avant de jaillir à l’horizon. »
« Le Groenland était le dernier espoir. L’ultime septentrion d’un monde en débâcle. Un souvenir de l’hiver dans ses glaciers érodés. Jaya y était parvenue en bateau, longue traversée fantomatique, dans la blancheur obscure, à travers les reliques d’icebergs. Voie lactée océanique. Champs de coton jusqu’à l’horizon. De leur harmonie bleue, grise, montaient les soupirs de mille géants invisibles, qui rugissaient et qui toussaient, et dont l’écho se portait jusqu’au large, comme la voix de leur mélancolie. »
« – Les Tanzaniens de Dar es Salam chantent le hip-hop en swahili, annonça Liouba.
– Les Libyens de Tripoli jouent du oud avec un tempo de reggae, poursuivit Talal.
Ils se regardèrent en éclatant de rire. Telles étaient les nouvelles du monde. Tous les pays de la Terre semblaient être liés par un métissage éternel. »
Gaspard reçoit un appel téléphonique. Il doit se rendre au chevet de son père sur l’île de la Réunion. Il a fait un AVC et se trouve dans le coma. Direction Saint-Denis et son CHU. C’est Ana, l’ex-femme de son père qui l’accueille avec Léo son jeune demi-frère. Entre gêne et non-dits, une routine se met en place. Tous les jours, il se rend de 13h à 19h à l’hôpital et se tient aux côtés de son père. Tout cela se passe en période de covid et le confinement l’oblige à rester auprès de son père, plus longtemps qu’il ne l’aurait pensé ou voulu. Pas évidemment pour lui de savoir comment se comporter avec ce père qui a été absent une bonne partie de sa vie.
Incipit : « La vie, ça va, ça vient. C’est bien connu, tout le monde le sait, tout le monde le dit, tout le monde le sent. »
Et puis il y a les appels surréalistes de sa grand-mère paternelle, Colette. Elle lui annonce au téléphone que son père est mort alors qu’il est dans le coma à côté de lui. Remontent alors à lui les souvenirs d’enfance avec ses grands-parents, notamment une scène très drôle avec des belles formules. J’ai trouvé ces passages intéressants, contrebalançant les autres plus tristes à l’hôpital.
« Derrière une crotte de gamin se cachaient les tonnes de merde familiale. »
Il y a aussi le personnel médical avec son vocabulaire particulier, évitant de prononcer certains mots, s’acharnant sur son père pour le maintenir en vie. Il attend avec pudeur que son père meurt. Il passera 197 jours à le veiller.
« Après-midi n°184 Dimanche, jour du Seigneur, la semaine vient de se terminer et les Paternosters continuent de tourner. Une autre viendra, le lundi bactérie, le mardi en intraveineuse, le mercredi souvenir d’enfance, le jeudi amnésie, le vendredi à ne plus tenir, le samedi à tout ressasser et le dimanche à se demander s’il ne vaudrait pas mieux se mettre à prier. Et toutes les semaines comme cela, dans l’ordre ou le désordre, avec des annonces de morts et des pronostics déjoués, des microns de bonnes nouvelles et des piqûres de rechute. Il me faut maintenant y aller, il est tard, l’équipe du soir est arrivée, les visites sont terminées. Je n’ai pas envie de partir, de le quitter, il sera certainement là demain, au même endroit, mais avec lui, on ne sait jamais. »
Le titre du roman est issu du nom de l’entreprise d’ascenseur qui régule les montées et descentes des visiteurs. Un vigile est dédié pour appuyer sur les boutons de commande, une seule personne à la fois est autorisée à utiliser l’ascenseur.
Gaspard trouve un cahier bleu dans les affaires de son père dans lequel il est surpris de trouver un poème. A la fin du roman, il écrira une lettre sincère et touchante à son père. Il se confessera.
« Alors voilà, sans le dire, sans le vouloir, j’ai mollement pensé qu’il serait plus simple que tu meures, pour ne pas être déçu par nous deux, pour nous sortir de là. Et j’ai réussi, regarde, on a maintenant une vraie excuse pour ne pas avoir la conversation du siècle. »
Un premier roman inégal sur un sujet douloureux, mais prometteur, qui me donne indéniablement envie de retrouver cette plume. J’aimerais désormais beaucoup lire la nouvelle pour laquelle il a eu le Prix Hemingway en 2016, « Uriel, berger sans lune ».
Merci à Babelio et Au Diable Vauvert pour cette lecture
⭐⭐⭐⭐
Note : 3.5 sur 5.
« Mais aujourd’hui, n°178, on ne joue plus, et la mort, la vraie, sent la merde à vous ouvrir l’âme en deux. »
Ça faisait longtemps que je n’avais pas pris autant de notes et recopié autant d’extraits d’un roman ! Bref ce roman m’a beaucoup plu !
Ce sont les pierres d’un mur qui nous racontent l’histoire d’une famille.
« Nous les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachées aux enfants. C’est eux que nous souhaitons raconter. Enchâssées dans le mur, nous surplombons leurs vies. Depuis des millénaires, nous sommes les témoins. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. »
Le roman se divise en 3 parties ou 3 points de vue, celui de l’aîné, puis de la cadette et enfin du dernier. On ne saura pas leur prénom. Ils sont toujours nommés ainsi.
Voici l’incipit :
« Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté. Malgré sa laideur un peu dégradante, ce mot dirait pourtant la réalité d’un corps mou, d’un regard mobile et vide. »
L’aîné a 9 ans quand son petit frère naît et que leur mère constate que l’enfant est aveugle en passant une orange devant ses yeux. S’ensuivent une série de rendez-vous médicaux qui confirme que l’enfant est aveugle mais aussi qu’il ne marchera et ne parlera jamais. Son cerveau ne transmet pas les informations. On leur annonce une espérance de vie de 3 ans. Voilà qui bouleverse la vie de cette famille.
« Ce serait un nouveau-né pour toujours. »
Alors que l’aîné s’attache à l’enfant, la cadette, elle, développe une colère. Elle ne supporte pas cet enfant différent qui lui vole son grand frère. Et puis il y a le regard des autres. On cache aux camarades qu’on a un autre frère pour éviter de dire qu’il est handicapé.
Pour les parents c’est le parcours du combattant pour remplir des dossiers de demande d’aides, pour trouver un centre pouvant accueillir l’enfant. Des épreuves inhumaines qui mettront à rude épreuve leur couple. Dans la famille, chacun s’adapte et a une réaction différente.
L’enfant vivra jusqu’à l’âge de 10 ans. A sa mort, l’aîné sera dévasté et lui fera une promesse : « Je laisserai ta trace. » Pour le dernier, qui naîtra après, il ne cessera de sentir le poids, la présence de l’enfant absent. Il fera tout pour être un enfant parfait, ne causant aucun souci à ses parents, essayant comme la cadette de ramener la vie au sein de la famille, une certaine « normalité ».
Le roman se situe dans les Cévennes. L’autrice décrit superbement la nature, la rivière qui coule au bord de la maison et la montagne qu’ils gravissent fréquemment.
Tout en sensibilité et émotions, Clara Dupont Monod nous offre un roman bouleversant, tendre et humain sur un sujet peu traité dans la littérature. Un très beau texte, poétique, qui m’a donné envie de goûter aux gaufres à l’orange.
Merci à Netgalley et Stock pour cette lecture
[Edit du 19/10/21] Ce roman a reçu le Prix Landerneau 2021. [Edit du 25/10/21] Il a également eu le Prix Femina 2021. [Edit du 25/11/21] Prix Goncourt des lycéens 2021.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 5 sur 5.
« On posait l’enfant sur le canapé, la tête calée sur un coussin. Cela suffisait à le rendre heureux. Il écoutait. A son contact, l’aîné apprit le temps creux, l’immobile plénitude des heures. Il se coula en lui, comme lui, pour accéder à une exceptionnelle sensibilité (froissement au loin, rafraîchissement de l’air, murmure du peuplier dont les petites feuilles, retournées par le vent, brillent comme des paillettes, épaisseur d’un instant chargé d’angoisse ou rempli de joie). C’était un langage des sens, de l’infime, une science du silence, quelque chose qu’on n’enseigne nulle part ailleurs. A enfant hors norme, savoir hors norme, pensait l’aîné. Cet être n’apprendrait jamais rien et, de fait, c’est lui qui apprenait aux autres. »
« Depuis, l’aîné a grandi sans se lier. Se lier, c’est trop dangereux, pense-t-il. Les gens qu’on aime peuvent disparaître si facilement. »
« L’inquiétude a planté en lui ses racines, germé comme le figuier des montagnes, coriace et résistant. »
« Il aspirait toutes les forces. Celles de ses parents et de son frère aîné. Les premiers affrontaient, le second fusionnait. A elle, il ne restait rien, aucune énergie pour la porter. »
« la fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l’est pas assez. »
« En la cadette s’implanta la colère. L’enfant l’isolait. Il traçait une frontière invisible entre sa famille et les autres sans cesse. Elle se heurtait à un mystère : par quel miracle un être diminué pouvait-il faire tant de dégâts ? L’enfant détruisait sans bruit. Il affichait une souveraine indifférence. Elle découvrait que l’innocence peut être cruelle. »
« Si la cadette résumait, l’enfant avait pris la joie de ses parents, transformé son enfance et confisqué son frère aîné. »
« Il fallait rayer l’espoir de pouvoir lui dire « pensons à nous et pense à moi ». Il fallait s’adapter comme on épouse les contours d’une guerre. Elle apprit les trêves et les offensives. »
« Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un œil sur les autres. Car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent la forme des peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacé. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or, n’avoir ni froid ni peur n’est pas normal. Il faut venir vers eux. »
« L’heure n’était plus au chagrin. L’heure était au sauvetage d’une famille en péril. Son père devenait violent, sa mère muette, et son aîné était déjà un fantôme. Il était l’heure de combattre. Une force émergea au fond d’elle, d’une froideur tranchante. »
« Le dernier n’avançait pas seul. Il le savait. Il était né avec l’ombre d’un défunt. Cette ombre ourlait sa vie. Il devait faire avec. Il ne s’insurgea pas contre cette dualité forcée, au contraire. Il l’intégra à sa vie. Ainsi donc, un enfant handicapé était né avant lui, avait vécu jusqu’à l’âge de dix ans. Les absents étaient aussi des membres de la famille. »
« Il les protégeait comme on s’assied près d’un enfant malade. Il sentait bien que ce n’aurait pas dû être son rôle. Mais il sentait aussi que le sort aime défaire les rôles, et qu’il fallait s’adapter. »
« Comment était-il possible de regretter autant quelqu’un mort avant soi, se demandait-il, et cette question était un vertige. »
« Il se sentait usurpateur. Il s’excusait silencieusement auprès de son frère. Pardon d’avoir pris ta place. Pardon d’être né normal. Pardon de vivre alors que tu es mort. »