Poupées roumaines / Marie Khazrai

En cette rentrée littéraire, Les Avrils proposent un nouvel « enthousiasme littéraire ». J’ai trouvé le début très prometteur et puis je n’ai pas tout compris. Bref, il faut accepter de se perdre et de ne pas être dans un roman avec une structure « classique ». Mais si vous aimez les livres qui sortent de l’ordinaire, celui-ci est pour vous !

La narratrice est une femme née en 1984, comme l’auteure. Elle est comédienne mais une blessure l’oblige à une pause. Elle part alors quelques jours en Roumanie avec sa mère, sorte de quête identitaire, pour voir sa grand-mère maternelle et sa tante. Elle ne parle pas roumain. Sa mère lui traduit les propos.

Elle est LA Française. Sa beauté fait la fierté de sa famille. Elle a un carnet noir où elle note les informations qu’elle arrive à recueillir. Il faut préciser que sa mère a des problèmes psychiatriques et qu’elle ne peut pas toujours se fier à ses propos. Alors elle interroge sa grand-mère avec l’aide de sa mère. Elle recoupe les souvenirs. Elle réussit à lever quelques secrets et non-dits. Elle essaye de mieux comprendre la folie de sa mère et ses origines. Parfois cela ressemble davantage à des contes et légendes de Roumanie avec des drames familiaux ou des violences infligées par jalousie. Les femmes ne sont pas tendres dans ce pays !

La vie dans ce petit village roumain est digne d’un film parfois surréaliste où des poussins se promènent sur la table, avec des personnages hauts en couleur et des conversations incohérentes. Les mœurs et les coutumes sont joyeusement foutraques. En arrière-plan, l’histoire de la Roumanie se mêle à celle de la narratrice. La toute fin du roman est éclairante avec une révélation sur un secret de famille.

J’ai relevé des expressions et des phrases originales, pleines de poésie. Un premier roman intéressant mais qui n’est pas un coup de cœur pour ma part. Je n’ai pas réussi à donner suffisamment de sens à ce que j’ai lu pour être embarquée. Je suivrai avec plaisir et curiosité le parcours de cette primo-romancière.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Promenons-nous dans les bois…
Pendant que le loup n’y est pas…

Choisir de démarrer ce livre c’est encercle la famille, la folie, ses monstres, mes monstres, me tirer le portrait.
Mon portrait, il m’importe, mais toi, tu t’en fiches. Tu t’en fiches, et tu as bien raison, alors je te propose un pacte. Laisse-moi la pudeur et partons en voyage. Viens avec moi au centre de nulle part, un village niché au creux d’une colline, et joue avec moi à aimer les femmes et à désosser les poupées. Je te promets les désirs sauvages et les appétits féroces, je te promets le sublime de la folie dont tu pourras glaner des graines pour parfumer tes journées ou panser tes plaies, je te promets le spectacle des yeux crevés d’amour, des femmes s’entretuent, dévorent ou ne mangent plus, des esprits dérangés, des mélanges de genres, des fanatiques et des totalitaires, des imbéciles et des amoureux.
Tu reposes le livre ? Déjà ? Tu penses horreur, c’est dégueulasse, trop lourd, trop fort, trop trop en somme. Trotro, c’est l’histoire d’un âne charmant, qu’on lit parfois aux enfants. Et mon histoire, c’est un conte si terriblement délicieux, bourré d’ogres et de sorcières, de sordide et de macabre, qu’on en rit de plaisir et de terreur. Je t’égare ? Merveilleux !
Enfile ça, imper, loupes et loupiotes, perds-toi comme je me suis perdue, dès mon arrivée sur cette Terre, saute avec fracas dans le chaos de mon berceau, et prends ma main. »

« Elle me fait l’aumône de ses souvenirs morcelés, de ses incipit avortés dont je suis la dépositaire éphémère, incapable d’en saisir les détails qui me permettraient d’en faire une histoire qu’à mon tour je pourrais transmettre. J’ai la sensation d’ouvrir un cadeau, d’ôter le ruban et de découvrir, les yeux embués, une poupée si terriblement éclatée que je ne peux qu’en saisir des morceaux, saigner des mains, écouter leurs éclats qui tintent et s’entrechoquent, jouer de leurs reflets, et tenter de recoller le miroir, et mes échos, mille fois brisés. »

« Ma mère s’interrompt, les yeux dans le précipice, et je la regarde se mirer dans l’onde mouvante, se demandant comment franchir à nouveau la rive, perdue en elle-même et dans l’absurdité du monde. »

« Sur la table, je pose mon carnet noir.
« Ton premier souvenir mama, ici, dans cette maison ? »
Doucement, son cœur s’entrebâille, quelque chose dans sa caboche mal abritée sous son foulard semble se réveiller, ses lèvres entament un chant tout en sourdine. Avec délicatesse, elle dépose sa tristesse devant nous, plat du jour, et maman a les yeux qui absorbent. J’écoute, je me berce, je me tiens bien. J’attends, n’espère rien : rien n’est jamais arrivé jusqu’à mon oreille. Je dessine des volutes de sons sur ma feuille blanche, un silence, trois vibrations : une partition ? Je gribouille le temps qui s’écoule.
« Quand mama Lucia est arrivée dans cette maison ma chérie. »
Pas le temps d’être soufflée.
Pas le temps d’être estomaquée.
Je saisi mes munitions. »

« Elle rit, comme un adulte qui abrite une enfant pas rassurée. Son sourire grince, une porte mal huilée qui ouvrirait sur le pays des monstres. »

« Mama Lucia était une femme qui en avait tellement vu qu’elle avait décidé d’être aveugle. Elle avait les mêmes petits yeux verts que maman, la même peau jaune, bref elle était serpent et s’apprêtait à sonner le glas. J’étais venue la voir pour ses quatre-vingt-treize ans. Elle avait peu changé depuis le dernier mois d’août où je l’avais vue, elle avait joliment pourri au soleil de cinq étés qui cognent. L’avantage de la vieillesse c’est que passé un certain âge, vos flétrissures ne se voient plus. Elles s’ajoutent aux autres et puis c’est tout. »

« Tu ouvres la voie
A ta fille Olympia
Qui n’est pas encore là
Pour épouser un plus âgé que soi
Sans le masque
D’un prénom qui saute et se répète
Une fois
Deux fois
Trois fois ?
Qu’elle n’oublie pas
Et qui chute
Chut
Chutera
Dans la peau
les plis du cou
les paupières
du premier de ses bébés
Un fils
Gheorghe
Un deux trois !
Et que la tradition se répète
Et que l’amour saute
Et que la folie s’achève »

« Chaque jour, en fin d’après-midi, la cloche sonne. Une petite pomme pourrie, ratatinée, roule à nos pieds. C’est Adela. Elle rend ses hommages à ma mère.
Deux vestes épaisses, d’un bleu râpé, lui courbent l’échine. Jamais elle ne les ôte. Une couche pour affronter la vie, une couche pour affronter le froid. Quand elle entre dans la pièce et que la porte se referme, tout s’envole au coup de vent. Je devine sous la carapace un gilet de laine. Rose grisé. Comme sa féminité, vespérale. Et un jupon carmin, cramoisi, comme les règles d’une jeune fille.
Ses habits, elle en prend soin chaque jour.
« C’est son trésor, qu’elle plie le soir quand elle pleure et qu’elle est seule.
– Elle pleure ?
– Oui à cause de son fils. Elle ne le voit jamais. »
Aujourd’hui ses yeux sont bleus, mer d’orage éclaté, comme si le peintre avait écrasé l’œil au pinceau sec et virulent.
« Maman, qu’est-ce qu’elle a, là, au visage ?
– Son mari. Le soir, il boit un coup et lui redonne autant qu’il en a bu. On dit que la maison est vide tant ils se sont envoyé de meubles à la figure, que tout est cassé, qu’il ne reste plus rien. » »

« Réveille-toi ! Que croyais-tu ? Faire le portrait de la folie de ta mère ? Le portrait est impossible. Déjà gosse tu le savais. Impossible de la figer. Un trait sur une feuille et aussitôt tu balançais les boules de papier de face ratée. Aux orties, la mama ! L’attraper par la 2D, quelle connerie. Quelle magie l’enfance, quelle illusion, et quelle sotte ! Ta mère, c’est du son, un cri strident, du brouhaha, mille voix. C’est elle l’actrice de la famille. »

« Maman ! Il fait froid, la nuit tombe et le corps refroidit. Vite ! Descendons la colline, secouons les bras, et chassons les pensées mouches, qui volent dans les cervelles ! »

« Sur ma tartine, j’étale les merises et le silence. »

La nuit s’ajoute à la nuit / Ananda Devi

C’est un livre de la rentrée littéraire que j’ai vite repéré, puisqu’il s’agit d’une autrice et d’une collection que j’apprécie tout particulièrement. Cependant j’ai mis la moitié du livre pour entrer dedans, je vous rassure, ensuite je l’ai trouvé passionnant. Peut-être que j’ai senti une certaine réticence de la part d’Ananda Devi à entrer dans ce lieu, ses peurs, et que comme elle j’y suis allée un peu à reculons avant de plonger ou lâcher prise.

La collection « Ma nuit au musée » est le résultat d’une nuit passée par des auteurs dans un musée, ici Ananda Devi arpente les couloirs de la prison de Montluc à Lyon devenue un mémorial. Les chapitres s’égrènent au rythme des heures.

On croise des figures emblématiques, héros ou non, de différentes époques, emprisonnées à Montluc, essentiellement pendant la Seconde guerre mondiale : Jean Moulin, André Devigny, Raymond Aubrac, René Leynaud (poète), les enfants d’Izieu, mais aussi Klaus Barbie. Peu de femmes résistantes sont représentées sur les photos du mémorial, on peut citer Marie Reynoard. Le lieu évolue, il y a une aile pour les femmes avec leur bébé. Des Algériens y ont été enfermés du temps de la colonisation, comme Moussa Lachtar.

Le plus troublant est cette présence encore tardive de la guillotine, machine à exécuter qui semble d’un autre temps mais pas si lointain quand on pense que la peine de mort a été abolie en 1981. La prison a fermé en 2009.

Ananda Devi relie certains événements à son histoire familiale. Elle parle de l’esclavage notamment. Elle dénonce des situations qui la révolte, partout dans le monde. Le point commun de toutes ces violences, asservissements et génocides est pour elle l’inhumanité. Elle interroge l’écriture et la réécriture de l’histoire. Un livre à la fois intime et universel, poétique et riche en réflexion où elle se demande, ainsi qu’à nous, qu’aurions-nous fait ? serions-nous entrés en résistance ? ou restés silencieux ? qu’est-ce que l’humanité ?

Une question à laquelle il me semble difficile de répondre tant l’humain est complexe, chacun ayant ses faiblesses, aurais-je ou aurions le courage ? Et tout cela résonne fortement avec l’actualité.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Commencer par le vide.
C’est toujours ainsi que s’ouvre un texte. On entre dans le lieu des impossibles, où s’esquissent plusieurs chemins, où la lumière est si pâle qu’un seul pas est éclairé. Le prochain s’aventurera dans le noir.
Mais il ne s’agit pas d’un texte. Ce pas m’entraîne vers une autre réalité.
Un mémorial, de vides et de silences. »

« J’entre.
Aussitôt le poids de la prison de Montluc s’installe, tel un oiseau lourd et familier, sur mes épaules. »

« Je sais le pouvoir des murs. Je sais comment ils boivent le jus des vivants. Ce qu’ils absorbent de la matière des êtres et des événements, des siècles durant. Je n’ai pas peur des fantômes. Mais de la mémoire des murs, oui. »

« Enfant timide et silencieuse, j’écris. J’écris dans le silence et dans le secret. Je me rends compte, bien plus tard, que j’écris depuis le silence de mon père et les secrets d’enfant de ma mère. »

« Chaque être porte en soi sa charge et son silence, et chaque présence au monde se fonde sur des lourdeurs accrochées aux chevilles. J’en ai eu ma part. Certes, j’ai toujours eu l’écriture pour refuge, pour havre, un espace protégé et clos que personne ne pouvait envahir, pas même ma famille la plus proche. C’est l’écriture qui m’a permis de survivre. Elle a été ma colonne vertébrale, la seule, la vraie. En dehors d’elle, je redeviens celle qui marche parfois courbée en deux, le poids de ma tristesse sur le dos. »

« Je n’ai jamais vécu un livre avant de l’écrire. Mes livres, je les ai toujours imaginés et écrits et vécus en les découvrant pendant l’écriture. Je l’ai dit mille fois : l’écriture a remplacé ma vie. »

« Marchant, ici, on plonge dans une boue mémorielle. Tout contribue à cette sensation : les gris, les ombres, le vide. »

« Une nuit pour tout dire. Tout saisir. Tout comprendre. Folie, folie.
Saisir au vol une parcelle de l’insaisissable, la passer par l’alambic de l’imagination, en extraire une plante vénéneuse qui me brisera le cœur. »

« Je quitte l’aile des femmes, chargée de tristesse et de honte. »

« Ça s’est passé hier. Ça se passe aujourd’hui. Ça se passera demain. Que feras-tu ?
Que puis-je faire ? Je ne sais qu’écrire.
Alors, que l’écriture soit l’ondée salvatrice que tu opposes à la salve des fusils. »

« Nous en revenons à ce mot : résistance. »

« Sur ce chemin de ronde où la nuit s’ajoute à la nuit et à d’autres nuits démultipliées au tracé carmin, au souffle vénéneux, dans ce labyrinthe j’erre, souris en pseudo-liberté, en quête de réponses que personne jusqu’ici n’a trouvées. Ni les philosophes, ni les anthropologues, ni les scientifiques, nul penseur n’a su élucider le chemin de la haine. »

« Ces corps qu’il martyrise, ce ne sont que des choses. Comme les esclaves n’étaient que du bétail à utiliser, à faire travailler, à fouetter ou à mutiler lorsqu’il est récalcitrant : mais y a-t-il de la haine dans cet ouvrage ? Pour beaucoup, oui, contre les Juifs, contre les Noirs, contre tout ce qui leur semble autre. Mais pour d’autres, corps de Juif, corps de Noir, corps de femme, corps d’enfant, corps de migrant, corps de musulman, corps d’ennemi, ce sont des objets qu’on utilise avant de les jeter, on ne les reconnaît pas comme soi. Il y a une barrière, un mur qui dit que ceux qui sont de l’autre côté ne sont pas des êtres humains comme nous. Le travail du jour, c’est de les anéantir. Le travail du jour, c’est réduire le troupeau jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Après, on en trouvera d’autres. Il y en a toujours d’autres. La terre est très peuplée. »

« Et toujours, la question se pose : Quel serait mon choix ? Que ferions-nous, à cet instant de bifurcation ? Nous pouvons nous dire que nous ne tuerons jamais, que nous ne cèderons pas à la violence, que nous ne trahirons pas. Mais la question n’est pas de savoir si c’est possible, mais quand. Quel est notre seuil de tolérance. »

« J’écrivais quelque part que le doute est mon mode d’emploi.
Plus que jamais, il l’est. »

« L’identité. Cette chose que j’ai toujours détestée de toutes mes forces. Ce mot, ce concept, cette illusion ou je ne sais quoi, oui, je me rends compte que j’ai tout fait (y compris une thèse de doctorat) pour nier le fait que j’ai toujours voulu masquer ce que je n’ai jamais eu. Je dois le dire aujourd’hui, maintenant, pas en un instinct psychanalytique ridicule, mais pour comprendre que je n’ai jamais fait face à cette blessure. »

« L’aube est l’instant où tous les condamnés à mort sont en attente. Si leur pantalon accroché chaque soir à un clou à l’extérieur a été repris, cela veut dire qu’ils n’en auront plus besoin. En d’autres mots, ils mourront. »

« Lachtar n’a pas été guillotiné. Mais il a vécu ces heures d’attente et d’éprouvante aux aurores, quand l’incertitude devient une sorte de folie. »

« Étrange retournement de l’histoire. Les résistants contre le régime nazi emprisonnés ici sont des héros. Les résistants contre la colonisation française sont des criminels. Les sévices, souvent, sont les mêmes. Nerf de bœuf, électrocution, privation d’eau et de nourriture. Dehil, emmené à l’échafaud, est déjà massacré. Le mépris – c’est là qu’on te coupera la cabèche –, l’obéissance des gardiens, quels que soient les prisonniers. Certains résistants de la Seconde Guerre mondiale qui ont été emprisonnés ici, puis, à la Libération, célébrés comme des exemples de la France qui ne ploie pas, qui ne se soumet pas, seront de nouveau emprisonnés à Montluc comme communistes, pacifistes objecteurs de conscience contre la guerre d’Algérie. Ils croisent ainsi leurs propres traces, leurs propres pas, parfois dans les mêmes cellules. L’histoire est une roue broyeuse. »

« L’homme est ce qu’il est, parfois exemplaire, parfois complice, protecteur ou tueur selon la place qu’il occupe d’un côté ou de l’autre de la barrière. Selon l’histoire. Selon le récit. Et tout récit a besoin de héros. Difficile d’entraîner les lecteurs autrement. C’est ainsi que toute écriture finit par devenir fiction et créer des personnages plutôt que des êtres réels. On ne sait d’eux que des actes, des instantanés, comme si on devait réduire une vie à une série de photographies. Est-il si difficile de comprendre que tous les stéréotypes sont faux ? »

« Quel pays peut affirmer que les droits de l’être humain n’y ont jamais été trahis ? Je n’en connais aucun. Cela semble nous dire quelque chose au sujet de l’humain lui-même.
Il nous faudrait réécrire les livres d’histoire. L’histoire est écrite du point de vue des vainqueurs. Il y a toujours des voix qu’elle ne fait pas entendre. Y en aura-t-il certains pour la rectifier, la modifier afin de saisir une vérité plus juste, pour autant que l’on puisse la saisir ? Nous sommes aveugles. »

« L’histoire se charge d’effacer leurs ambiguïtés. L’histoire fictionnalise les personnages afin que l’on s’en souvienne. Qu’ils deviennent des exemples. Mais quelles leçons permettent-ils d’apprendre ? On les voit comme des êtres d’exception. Personne n’y est tenu. Cela nous empêche-t-il d’être, comme eux, des résistants ? Le mémorial élève-t-il les résistants au rang de héros en nous empêchant de comprendre qu’ils ont été des êtres comme nous ? Et que nous pourrions tous être des êtres comme eux ?
Les murs de Montluc préfèrent se taire. »

« Ce que j’ai vu ici, c’est la mesure de l’homme. »

« Que ces ombres livides qui me hantent m’emportent. »

Pages volées / Alexandra Koszelyk

J’ai aimé tous les romans d’Alexandra, je me réjouissais donc de lire celui-ci en cette rentrée littéraire. Il s’agit d’un texte hybride, écrit lors d’une résidence et nourri par les rencontres avec les lecteurs autour de « L’Archiviste », son précédent roman.

La forme change, c’est un récit intime ou de l’autofiction. Il est organisé à la manière d’un journal, avec une date et un lieu à chaque chapitre. Elle parle de sa vie depuis l’accident de voiture où ses parents sont morts. Elle a survécu, ainsi que son frère. A 8 ans et demi, elle a déménagé chez son oncle et sa tante. C’est un deuil impossible pour elle, elle n’a pas pu assister à l’enterrement. Son enfance est marquée par la tristesse et l’impossibilité de l’exprimer. Elle a une sorte d’amnésie de ses 8 premières années, aucun souvenir de ses parents.

Elle parle de la façon dont elle a grandi, des choix qu’elle a fait pour ses études notamment, de son rôle de mère. Elle fait des liens avec la littérature, beaucoup d’auteurs sont cités comme Kundera. Tout fait sens et résonne. Elle dit également l’importance de l’écriture et de la lecture dans sa vie, qui sont un refuge.

Elle tisse des liens et nous donne des clés de compréhension de ses romans, des personnages et des thèmes. Dans ce livre elle a voulu parler d’identité aussi, de ses origines ukrainiennes. C’est passionnant, riche et généreux.

J’ai noté de nombreuses phrases, signe que j’ai beaucoup aimé ce livre sincère et magnifiquement écrit, qui m’a touchée. C’est un beau cadeau qu’Alexandra nous offre. J’aimerais désormais le relire, en version papier, en prenant mon temps, au même rythme où il a été écrit. C’est une lecture qui demande parfois plus d’attention et de concentration.

Si vous aimez les récits intimes et les références à la littérature, ce livre peut vous plaire !

Je remercie Netgalley et les éditions Aux forges de Vulcain pour cette lecture enrichissante

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Mortagne-au-Perche, samedi 8 juillet 2023
« Pourquoi une histoire sur tes origines ? Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ? Me demande mon oncle.
– Cette fois-ci, je n’ai pas envie d’écrire un roman.
– Tu veux parler de toi ?
– Entre autres. De moi, de l’identité, de la place qu’on occupe, bien ou mal, de l’importance de la littérature, des mots, et des langues. De mes parents aussi.
– Mais tu n’as pas de souvenirs d’eux, que vas-tu écrire ? Les inventer ?
L’invention de mes parents. L’invention d’une vie. »

« Écrire est un mouvement de balancier surprenant. D’un côté, l’envie ou le besoin d’écrire chaque jour, comme un entraînement que le corps d’un sportif réclame. De l’autre, l’impression d’être Sisyphe et de pousser une pierre, sans savoir où la montagne s’arrêtera. »

« Chaque personne est ce formidable guerrier qui fait la nique à ce que la réalité ne lui a pas donné, ou lui a enlevé. »

« On ne peut pas passer ses journées à pleurer, à être triste de ces deux morts. Je souris, je blague, je continue de lire, de manger, de sortir avec ces nouveaux copains faits à l’école, de jouer comme une autre enfant, de chanter aussi lors des récrés. La vie ne s’arrête pas, le chagrin en nous non plus. Nous cohabitons, et il devient une partie de moi, sans que cette tristesse n’entame mes actions.
Survivre, c’est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Dans ce mouvement de balancier entre l’oubli et la ribambelle de questions, les livres ont été une planche de salut. Sans doute est-ce la seule activité qui relie ma première enfance à la seconde, ce seul lien qui préexistait à ma nouvelle vie, comme quelque chose qu’on ne peut pas m’enlever, malgré les accidents, les pertes et les abandons, le monde des livres se perpétuerait.
La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en ouvrent une autre. Le caractère sacré de l’écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d’entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découverte. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d’autres vies, d’autres histoires, et portera vers l’autre le regard d’un ami. »

« Les livres me font fuir la réalité pour respirer. »

« Les livres sont ces histoires qui me permettent de saisir que la vie est faite d’embûches dont il faut se relever. »

« Chaque mot est un barreau d’échelle qui m’élève, là où la réalité a fait de moi une orpheline. »

« Qu’est-ce que la lecture, si ce n’est retrouver des émotions. »

« Je ne sais pas faire autrement que d’ouvrir des livres, et de me fondre dans cette mélodie d’histoires et de mots qui me pansent et me font rester en mouvement. »

« La littérature explore diverses sensibilités, le lecteur en attrape certaines, les fait siennes, la littérature est sensibilité d’un auteur traversé par son regard sur le monde, vers un lecteur, lui-même autre sensibilité. C’est un échange, une conversation qui, bien qu’elle ait lieu dans la solitude de deux êtres, abolit au contraire les barrières et fait communiquer les êtres. »

« J’ai découvert que parfois on ne souhaitait pas retrouver la mémoire, tout simplement parce que la connaître ferait bien plus de mal que de l’avoir oubliée. »

« A la manière des livres qui font voyager, l’écriture permet de s’extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. »

« Faire de la littérature sa barque. Point d’appui pour plonger dans des profondeurs, refuge-berceau pour voir et observer le monde. »

« Aujourd’hui, il y a alors une urgence à dire et à crier de prendre le temps d’observer, de ressentir, de s’arrêter, d’ouvrir un livre, de contempler un tableau, de prendre de la distance quand plus rien n’a de sens. Prendre du temps, dans un monde où nous ne l’avons plus, où notre capacité à imaginer se réduit comme peau de chagrin. »

« Aujourd’hui, l’école est menacée, les suppressions d’heures en cascade empêchent de mener de tels projets. Or ce sont eux, quand on sort du carcan de l’école, qui permettent justement aux élèves de devenir des citoyens aptes à réfléchir, à devenir eux-mêmes, grâce à la création. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d’histoires, des pages volées à l’oubli. »

Kiffe kiffe hier ? / Faïza Guène

J’avais beaucoup aimé son premier roman, « Kiffe kiffe demain » paru en 2004, j’ai eu envie de replonger dans l’écriture de Faïza Guène. Elle reprend le personnage de Doria, 20 ans plus tard.

J’avoue n’avoir pas accroché à ce roman. Peut-être parce qu’il y a une blague toutes les phrases et que cela manquait à mon goût de liant. J’avais l’impression de lire un spectacle d’humour et non un roman. Je n’ai pas réussi à m’attacher à @dorialamalice.

Je suis assez curieuse d’avoir le retour d’autres personnes. Je l’ai lu en entier. J’ai même relu en partie « Kiffe kiffe demain » pour savoir si j’aimerais encore autant ce livre aujourd’hui. Et 20 ans plus tard, je le trouve toujours aussi bien. Donc un conseil, commencez par lire « Kiffe kiffe demain » si ce n’est pas encore fait.

On retrouve donc Doria, 35 ans, mariée et mère d’un petit garçon, Adam. Toujours obnubilée par les apparences et ce qu’on peut penser d’elle, elle esquive les questions gênantes quand elle croise les autres mères devant l’école maternelle.

Doria est coiffeuse en reconversion professionnelle. Elle parle de sa famille, de son mari Steve, de sa belle-famille, de la façon dont elle envisage sa vie. Elle fait son bilan, le tout toujours avec humour. Elle traduit souvent des expressions dans d’autres langues pour les rendre plus tragiques.

Je remercie Netgalley et Fayard pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Aujourd’hui, c’est lundi et comme tous les lundis, je cours comme une cinglée pour déposer le petit à l’heure de l’école. Marre de passer pour une mère indigne. Trois retards la semaine dernière et ce matin : rebelote. Ça commence mal. Je précise qu’on est seulement le 22 septembre et que je suis déjà dans le collimateur. Depuis la rentrée des classes, j’encaisse sans broncher les regards méprisants de la directrice, Mme Hibou. Ce n’est pas vraiment comme ça qu’elle s’appelle mais la ressemblance est flagrante. D’ailleurs, elle sait tourner la tête à 270 degrés, comme le grand duc. C’est une espèce protégée, j’ai appris ça sur Youtube. Renseignez-vous, c’est fascinant. »

« Il y a des conversations que nous devons absolument avoir ensemble pour continuer sinon ce sera kif kif hier, fini demain. »

« Le réveil a été brutal. France 98 appartient à un lointain passé. Zizou président projeté en faisceaux lumineux sur l’Arc de Triomphe, quelquefois je crois l’avoir rêvé. J’en suis au moins à la dixième vidéo de clients noirs qu’on empêche d’entrer dans un restaurant pour dîner. Je ne suis pas une flèche en histoire-géo mais il me semble qu’on n’est pas dans le Mississippi en 1931. Et si les écoles se mettent à faire des signalements parce qu’un enfant a le malheur de dire bismillah avant de manger à la cantine, qu’une femme fait de la garde à vue, dénoncée par une voisine, pour avoir dit Salam Aleykoum en public et qu’on interdit aux filles de porter des robes longues au lycée, alors je n’ai rien pigé non plus à la laïcité. Tout ça se mélange dans ma tête et défile sur mes réseaux sociaux dans un flot violent et ininterrompu entre deux suggestions pour acheter de l’anticerne ou des éponges magiques. Merci de ne pas juger mes centres d’intérêts.
Pseudo : @dorialamalice. Abonnez-vous et likez les loulous. Ceci n’est pas un partenariat rémunéré.
J’y ai cru dur comme fer à cette histoire de liberté – égalité – fraternité, autant que Rita croit à ce que raconte son prêtre de la télévision.
La République est un bel idéal. On n’est pourtant pas si loin d’y arriver. Vous croyez qu’on peut vraiment vivre ensemble ? Ou est-ce que je me noie dans un déni ?
La trinité républicaine me plonge dans une confusion encore plus grande que la Trinité chrétienne. »

« Quelle ne fut pas ma stupeur, mi asombro ! C’est bien normal de placer de l’espagnol ici, quoi de plus dramatique que payer pour mourir, mon Dieu ?! Pagar para morir Dios moi ?! »

« La dernière fois, j’étais chez ma mère à Livry et elle a eu très mal à la dent. Situation préoccupante mais pas urgente. Plutôt que de l’emmener à l’hôpital le plus proche, à 88 kilomètres de son domicile, oui j’exagère, mais de nouveau je vous demande de respecter mon ressenti, je décide de descendre chez le Sri Lankais pour lui acheter des clous de girofle afin de la soigner de manière naturelle en lui préparant une concoction dont j’ai le secret. Ce remède a fait ses preuves, il vous suffit de vérifier auprès de vos grands-mères, et si elle sont décédées, essayez Google. »

« J’aurais tellement de choses à dire à l’ancienne Doria. Si seulement je pouvais m’asseoir près d’elle, sur le canapé acheté chez FLY en 2001 grâce au prêt CAF Mobilier et Ménager. Comme quoi, elles n’ont pas toujours été nulles les assistantes sociales du secteur. Je me souviens que l’ancienne Doria adorait ce canapé. Il était en similicuir crème et avait deux repose-tête. C’était le futur posé au milieu du salon. Pour la première fois, elle possédait quelque chose de neuf. Ça détonnait au milieu du bric-à-brac récolté par Yasmina à Emmaüs ou en brocante. Il était permis de s’asseoir dedans uniquement si l’Autre n’était pas à la maison, c’est comme ça qu’elle parlait de son père le plus souvent. »

« A 15 ans, je vous rappelle que je voulais épouser MacGyver, l’homme à tout faire courageux et fort. Je n’en ratais pas un épisode. Et là, vingt ans plus tard, je suis engluée dans une relation nulle avec un ringard démonstrateur en appareils électroménagers qui se prend pour un as. Qu’est-ce qui a déconné ? »

« L’humour : 10 – Doria : 0
Je n’ai pas dit mon dernier – jeu de – mot. »

« Laissez-moi juste le temps de passer chez Bricorama acheter une corde, 7 euros les 25 mètres, une super affaire. Parfois, il faut savoir mourir comme on a vécu, à bas prix. »

La petite bonne / Bérénice Pichat

Voici un premier roman original de cette rentrée littéraire que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande. Plusieurs voix se mêlent. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres.

Un couple bourgeois, Alexandrine et Blaise Daniel, emploie une bonne. Ce n’est pas la première qui travaillent pour eux. Blaise a une particularité. C’est un mutilé de guerre depuis 20 ans, une gueule cassée. Infirme, il ne peut rien faire seul et suscite le dégoût chez les autres. Son handicap fait rapidement le vide autour d’eux.

Dans le roman, on découvre la rencontre entre Alexandrine et Blaise. Il était pianiste, d’ailleurs elle est tombée amoureuse de lui grâce à sa musique. Aujourd’hui il ne peut plus vivre sa passion. Il peut seulement écouter des disques sur un gramophone.

Alexandrine se dévoue entièrement à son mari. Pour une fois, elle s’autorise une sortie loin du quotidien éprouvant. Pendant ce temps, c’est la petite bonne qui s’occupe de lui. Mais lui a une autre idée en tête et il espère bien que la bonne acceptera. Il la trouve trop jeune mais mieux que les précédentes. Une relation étonnante naît entre ces deux êtres et la fin m’a totalement surprise.

La forme est originale. Le texte est tantôt aligné à droite, tantôt à gauche tel un poème, tantôt justifié. Je vous laisse découvrir qui sont les voix derrière ces mises en forme, entre prose et vers libres. La construction et l’écriture sont aussi intéressantes, d’un style inédit, très efficace. Tout ce que j’aime dans les premiers romans.

Derrière ces voix on ressent surtout la condition sociale et féminine d’une femme. La petite bonne qui n’a d’ailleurs pas de prénom. J’ai beaucoup aimé découvrir la psychologie des personnages. Tel un jeu de piste, j’ai rassemblé les éléments pour cerner les voix et leur histoire.

Bref un très bon moment de lecture, comme toujours avec Les Avrils.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Les cent pas
j’aimerais pouvoir les faire
réellement
Ici c’est cinq pas dans la longueur
à peine trois dans la largeur
et vraiment des petits pas
des traversées
il en faut quelques-unes
pour arriver à cent
C’est long
mais jamais assez
Malheureusement
j’ai tout mon temps
pour compter mes pas »

« Qu’est-ce que c’est lourd
Elle se dit ça à chaque fois
chaque jour
chaque nuit
Quand il faut se lever
que tout le monde dort encore
Le monde entier repose
dans un grand silence
même chez elle
rassembler le matériel
sans réveiller personne
sans entrechoc
sans rien renverser
les balais
les brosses
les savons
les serpillières
les chiffons
le vinaigre
les éponges
Tout
mettre dans le panier
Oh hisse
L’arracher de terre
un soupir douloureux
dans la nuit silencieuse »

« Une gueule cassée
une femme désespérée
et une maladroite
Nous voilà bien »

« Elle avait honte de son ignorance de petite bonniche »

Le harem du roi / Djaïli Amadou Amal

Coup de cœur pour ce 3ème roman de Djaïli Amadou Amal publié par les éditions Emmanuelle Collas.

Encore une fois, l’écrivaine camerounaise nous propose de plonger dans les vies de femmes marquées par le patriarcat et les traditions.

Boussoura est heureuse et fière de sa famille. Son mari, Seini, est médecin et féministe. Il est contre la polygamie. Elle est professeure de littérature. Leurs enfants poursuivent des études. Tout va pour le mieux jusqu’au jour où les obligations familiales de Seini se rappellent à lui. Malgré les réticences de Boussoura, il va accepter de devenir le lamido (le roi), ou pour comprendre son statut, le chef d’un territoire.

Il rassure sa femme, lui dit qu’il ne désire pas d’autres femmes, qu’il ne changera pas. Peu à peu Boussoura voit l’homme qu’elle aime s’éloigner d’elle à cause du protocole. Le poids des traditions et le pouvoir sont plus forts que sa volonté. Jusqu’où Boussoura acceptera-t-elle que son mari renie sa promesse ? A vous de le découvrir en lisant ce très bon roman.

Il aborde la condition féminine à travers le mariage forcé mais aussi l’accès à l’éducation des filles. Djaïli Amadou Amal brosse le portrait des concubines du harem, chacune est touchante. Il y a de la jalousie entre elles. Elles espèrent presque toutes devenir la favorite du lamido.

Cette écrivaine engagée écrit avec sensibilité sur les tabous en Afrique. Une voix bouleversante et essentielle qui vous emportera dans son puissant souffle romanesque.

Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le grand tambour royal, Toumbal, résonne. Un son lourd, monotone, presque lugubre. Boussoura a la pénible impression qu’il retentit dans son cœur. Les griots chantent les louanges du nouveau roi, la ferveur des grands jours de fête. »

« – Moi, je n’ai pas besoin de concubines.
– Quoi ? Dieu nous garde ! Ça ne se fait absolument pas. Il y va de la grandeur de la chefferie et de son prestige. Attendez-vous, dans quelques jours, à ce que les notables esclaves et mêmes d’autres personnes de condition servile vous offrent leurs filles et il est hors de question que vous, le lamido, vous refusiez sous peine de créer un incident.
– Je ne suis pas à l’aise avec cette idée de femmes esclaves. Si je veux une femme, je l’épouse, tout simplement. L’esclavage n’est plus d’actualité aujourd’hui.
Djidda poussa un cri effaré et lui coupa la parole :
– Majesté, vous savez très bien de quoi il s’agit. Avez-vous l’intention de bouleverser les fondements sur lesquels repose la chefferie ? C’est un honneur pour ces gens d’origine servile que leurs filles deviennent des concubines royales. Et, n’oubliez pas, ce sont généralement les princes nés de ces concubines qui ont le plus de chance de devenir les prochains monarques. »

Le bleu n’abîme pas / Anouk Schavelzon

Une jeune femme raconte une soirée en boîte de nuit parisienne qui la hante. Un inconnu se colle à elle et lui demande d’où elle vient en touchant ses cheveux frisés. Les métisses l’excitent.

Ses grands-parents lui ont légué plusieurs origines. Ils sont nés au Niger, en Argentine, en Algérie et en France.

Cette agression sexuelle l’empêche de dormir, de vivre. Son corps ne lui appartient plus.

Avec beaucoup de poésie et de rythme, certains passages pourraient être slamés, ce premier roman introspectif nous plonge dans les pensées d’une jeune femme après un harcèlement. 

Le titre fait référence à sa tentative de recouvrir ce souvenir rouge de bleu pour l’adoucir.

Luna nous explique qui est sa famille, sa vie, son enfance. Elle a déjà vécu quelques événements traumatisants. Aujourd’hui elle vit dans un appartement avec sa mère, prof de philosophie, et sa sœur.

J’ai aimé écouter cette voix originale. Un texte qui pourra paraître difficile pour certains lecteurs mais que j’ai beaucoup apprécié pour ma part. Si vous aimez les textes intimistes et que le côté fragmentaire ne vous fait pas peur, alors laissez-vous tenter par cette belle plume prometteuse.

Ce roman est sorti aujourd’hui en librairie !

Je remercie Babelio et le Seuil pour cette masse critique privilégiée

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il faut bien raconter les histoires.
Il faut bien raconter les histoires.
Il faut bien raconter les histoires.

Les creuser jusqu’à la moelle.


Avant tout était rouge. La maison était rouge. Le souvenir de la maison était rouge. Une maison avec une cave, avec un escalier aux marches branlantes, avec ses souris, son jardin et son cerisier. Rouges, tous rouges. Dans chaque pièce une confidence, dans chaque recoin un secret chuchoté parce que les murs ont des oreilles.
La maison était rouge. Tu as tout repeint : les chaises, les tables, le canapé, la bibliothèque. Même le jardin tu l’as repeint. En bleu. Il fallait tout repeindre. L’horloge tournait. Tic-tac, tic-tac, BLEU. Bleus. Il faut que les murs soient bleus. Tu as lavé à grand bleu toute la maison que tu aimais tant et qui a disparu. Tu as peint en bleu les empreintes et les ombres des personnes qui vivaient dans cette maison. Il ne reste que ce carreau ocre au milieu de la cuisine qui ne veut pas se plier à la dictature bleutée. Tu frottes depuis des heures et la tache ne disparaît pas. Tic-tac tic-tac… Trente… vingt-neuf… Frotte frotte tu sais qu’il faut que tout redevienne bleu ! Le rouge de la maison est trop violent, le bleu c’est mieux, plus doux. Quatre-vingt-quinze pour cent de la population mondiale considère que sa couleur préférée est le bleu, tu te souviens, tu as lu ça quelque part, il y a longtemps. Le bleu est la couleur du passé, du commun et de l’acceptation. Tout doit devenir bleu. Tu dois tout accepter. Peins ta honte en bleu, peins tes amours déçues en bleu. Peins en bleu tes balbutiements et ta gêne. La tension en bleu. Peins les mauvais souvenirs en bleu au lieu de te mordre la joue, de te pincer les lèvres ou de laisser s’évader un petit bruit d’énervement quand ils ressurgissent brusquement. Peins tes yeux en bleu quand tu vois rouge. Pense bleu. Parle bleu. Ris bleu.
Le carreau ocre parle. « Tu viens d’où ? », suivie de la caresse d’un inconnu sur tes cheveux. Parle bleu. « Ah, ça explique pourquoi t’as les cheveux frisés. » Ris bleu. « C’est drôle parce que pourtant t’as les yeux bleus. » Parle bleu. Le corps se rapproche, il se colle, tu le sens qui se presse contre toi. Son souffle trop près, le filet de sa voix qui s’infiltre dans tes oreilles. Il dit quelque chose sur le métissage, sur les courbes de ton corps, sur son excitation qui grandit. Pense bleu, souris bleu et tais-toi ! »

« […] tu ne peux t’empêcher d’avoir honte. Honte parce que ces images t’obsèdent, parce qu’elles reviennent quand le souvenir des phrases qu’il a prononcées dans le fumoir, de ses gestes, remonte à la surface de ta mémoire mais aussi chaque fois que tu te rappelles les phrases, toujours les mêmes, qui te sont lancées ; les phrases de la rue, les phrases des bus, des terrasses de café, les phrases jetées à la volée et qui ont tout juste le temps d’atteindre tes tympans alors que tu traces ta route à vélo. Toujours ces mêmes voix, ces mêmes phrases qui te demandent d’où tu viens, d’où viennent tes cheveux, et ensuite te transforment en un morceau de chair exotique et baisable que l’on emmènerait bien faire un tour à l’hôtel. »

« Tu as honte parce que tu as peur. Tu as peur de ne plus jamais réussir à te voir autrement qu’à travers leurs yeux. Pour les autres, n’être plus qu’un corps. »

« Depuis cette soirée dans le fumoir, tu ne dors presque plus. Ta vie se partage entre les baby-sittings, les cafés, les bars, les soirées avec des amis et quelques rendez-vous Tinder que tu enchaînes sans jamais y croire. Depuis les mains de l’inconnu sur tout ton corps, tes nuits tu les passes en soirées, tes matins te servent à récupérer. Tout pour enfumer les souvenirs, les recouvrir de nouvelles scènes, qui toutes se ressemblent. Pour conjurer le mauvais sort, le mauvais œil. Danser, danser, danser, pour sentir le corps qui à nouveau t’appartient et s’abandonne en même temps. »

« Dans le champ de lavande
La bouche grasse d’huile d’olive du grand-père paternel goûte la chaleur de l’été.
Des souvenirs qui n’existent pas sont recouverts d’un duvet vert-de-gris
Les feuilles de l’arbre frémissent. »

La rentrée littéraire 2024

Le 14 août est le top départ cette année pour les première sorties. Voici ma sélection parmi les 459 livres à paraître en cette rentrée littéraire. A noter une légère baisse, on reste sous la barre des 500 titres parus. Je trouve que c’est une bonne nouvelle, même si je n’arriverai pas à tout lire.

Côté français, on compte ainsi 311 titres publiés, dont 68 premiers romans. (Source : Livres Hebdo)

Les titres apparaissent par date de parution. Vous pouvez cliquez sur les titres pour accéder à la présentation de l’éditeur et en savoir plus.

Cette liste peut bien entendu évoluer en fonction des chroniques que je lirai, de vos retours et surtout de la deuxième soirée de présentation de Varions les éditions en live (VLEEL pour les intimes). Seront présents le 1er septembre : Métailié, Mémoire d’encrier, Bruno Doucey, Le Panseur, les éditions du Typhon, L’Antilope, Au Diable Vauvert, Agullo, Viviane Hamy et Les Argonautes. Vous pouvez vous inscrire sur le site vleel.com.

Mes chouchous, repérés, notés, achetés ou bientôt dans ma PAL :

Ils ont l’air bien tentant, à découvrir :

Les incontournables :

N’hésitez pas à m’indiquer en commentaire votre sélection ou vos coups de cœur !

Retrouvez au fur et à mesure mes lectures/chroniques de la rentrée littéraire sur le blog !

Gioconda / Nikos Kokantzis

J’entame le second tour du challenge de l’été VLEEL avec ce livre d’un auteur grec que je ne connaissais pas du tout.

Il s’agit plutôt d’un récit. Nikos Kokantzis a écrit ce livre pour ne pas oublier son premier amour, Giaconda, juive, déportée avec sa famille pendant la Seconde guerre mondiale et morte dans le camp d’Auschwitz.

Le livre parle surtout de deux adolescents qui malgré le contexte et les couvre-feu, se retrouvent en cachette pour vivre leur amour et leur désir. Ils découvrent la sexualité sans avoir aucune notion. C’est un amour beau, pur et passionné. L’occupation allemande en Grèce les fait grandir plus vite et les pousse à profiter de chaque instant.

Cette lecture de moins de cent pages me restera longtemps en mémoire. L’auteur fait un magnifique portrait de cette jeune femme qui respirait le bonheur et qu’on aurait aimé rencontrer. Un récit lumineux et sensuel pour rendre hommage à Gioconda.

Traduction de Michel Volkovitch

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Ceci est une histoire vraie.
Hier, une fois de plus, j’ai vu en rêve mon ancien quartier. Rêve la nuit, cauchemar le jour, quand on voit ce qu’ils en ont fait. Moi, au moins, je l’ai connu du temps de sa beauté. J’ai eu la grande chance de naître et grandir là-bas, j’y ai vécu la guerre, l’Occupation, puis quelques années encore. »

« Elle était douée pour le bonheur, elle avait un sens de l’humour délicieux, ce qui l’aidait à sentir le sel de certains événements quotidiens, et l’on entendait alors son rire frais, vivifiant. Mais en même temps elle avait des moments de sérieux inexplicables, qui arrivaient soudain, comme un nuage poussé par un grand vent qui cache un moment le soleil, plongeant tout dans une ombre inquiétante avant qu’à nouveau tout s’éclaire ; son visage parfois devenait sombre, ses yeux regardaient au loin, vers un point que je ne voyais pas, le chagrin se répandait sur ses traits. J’en étais terrifié ; je l’attirais contre moi, la priais de me dire à quoi elle pensait. Elle se contentait de secouer la tête, me prenait par-dessous les bras, me serrait contre elle un instant, puis soudain, là encore, elle s’arrachait à ses pensées, m’embrassait très vite en souriant – et je retrouvais soleil, chaleur et lumière ; la guerre et la peur n’existaient plus, il n’y avait que l’amour, l’amour partout. »

 

La sélection du Prix Hors Concours 2024

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! De belles découvertes en perspectives !

Connaissez-vous les lauréats 2023 ?

  • Le lauréat de la 8ème édition est Soufiane Khaloua, pour La Vallée des Lazhars (éditions Agullo).
  • La mention du public a été attribuée à Caroline Bouffault, pour Thelma (éditions Fugue).

La sélection 2024

  • A creux perdu / Franck Manuel (Anacharsis)
  • Moloch Academik / Fabrice Schurmans (Antidata)
  • L’ombre pâle / David Naïm (L’Antilope)
  • L’échappée / Jean-François Dupont (Asphalte)
  • Bakasable / Ugo Riou (L’Atteinte)
  • Insidieusement / Nathalie Beaudoin (C&F éditions)
  • Souvenirs d’un futur radieux / José Vieira (Chandeigne)
  • Elle s’éloigne / Raphaël Cuvier (Le chant des voyelles)
  • Nucléus : ce qui reste, quand il n’y a plus rien / Zinaïda Polimenova (Chemin de fer)
  • A tâtons / Julie Banzet (éditions des collemboles)
  • Le canevas sans visage / Patrick Varetz (Cours toujours)
  • L’eau qui reste / Marine Weber (éditions du Delf)
  • La nuit Berlin / Claire Olirencia Deville (Double ponctuation)
  • La musique vous aime, Antoine… / Isabelle Sivan (Envolémoi)
  • Cinquante-six / Carol Vanni (Esperluète)
  • Le gardien ne fait pas de quartier / Jean-Marie Paris (Et le bruit de ses talons)
  • Une bête se nourrissant d’elle-même / Olivier Benyahya (Exils éditions)
  • Trafic / Galien Sarde (Fables fertiles)
  • Martha / Benoît Fourchard (Feedback éditions)
  • La forêt désormais de l’intérieur / Irina Teodorescu (La Grange batelière)
  • Inhumaines / Florence Cochet (Hélice Hélas)
  • Un été de feu / Jean-Louis Tortora (éditions les îlettes)
  • L’exercice du skieur / Sophie Coiffier (L’Ire des marges)
  • Maestro / Laetitia Gaudefroy Colombot (éditions des lisières)
  • Mon petit / Nadège Erika (Livres agités)
  • Jusqu’à la corde / Lionel Destremeau (La Manufacture de livres)
  • La reverdie / Louise Browaeys (La mer salée)
  • Ingrid Beurkman / Sophie Di Malta (Most éditions)
  • Bâtir le ciel / Sarah Serre (Le Mot et le Reste)
  • Justin Coudures / Adrien Girault (éditions de l’Ogre)
  • Terres promises / Bénédicte Dupré la Tour (éditions du Panseur)
  • Les mains floues / Vinciane Goffin (éditions Panthère)
  • C’est une belle fin, je trouve / Marc Large (Passiflore)
  • Nés dans la cuisse gauche / Valérie Joffroy (Les Presses du Midi)
  • Coupez ! / Claire Demazières (Quidam)
  • Le Pair / Catherine Litique (Le Réalgar)
  • Après la peau / Noam Morgensztern (Riveneuve)
  • Le nain de Whitechapel / Cyril Anton (éditions du Sonneur)
  • Los Muertos / Eric Calatraba (La Trace)
  • La double nuit du lac / Julien Burri (La Veilleuse)

Vous trouverez des ouvrages parus en 2023, 2024 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2024. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

  • Bakasable / Ugo Riou (L’Atteinte)
  • Mon petit / Nadège Erika (Livres agités)
  • Bâtir le ciel / Sarah Serre (Le Mot et le Reste)
  • Le nain de Whitechapel / Cyril Anton (éditions du Sonneur)

Et certains me font de l’œil et devraient bientôt faire leur apparition dans ma PAL :

  • Nucléus : ce qui reste, quand il n’y a plus rien / Zinaïda Polimenova (Chemin de fer)
  • Terres promises / Bénédicte Dupré la Tour (éditions du Panseur)
  • Le Pair / Catherine Litique (Le Réalgar)

Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. D’ailleurs je suis citée parmi les premiers acteurs inscrits ! J’ai à ce titre reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai à la fin de l’été pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en novembre.

Le jury des journalistes :

  • Stéphanie Dupays (critique littéraire pour le journal Le Monde)
  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • David Medioni (rédacteur en chef d’Ernest !)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
  • Emmanuel Poncet (rédacteur en chef des pages Culture & Tendances de La Tribune Dimanche)

Et vous ?

Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Le recueil des extraits est encore disponible en version numérique jusqu’à fin août sur inscription.

Belles lectures et découvertes !