En cette rentrée littéraire, Les Avrils proposent un nouvel « enthousiasme littéraire ». J’ai trouvé le début très prometteur et puis je n’ai pas tout compris. Bref, il faut accepter de se perdre et de ne pas être dans un roman avec une structure « classique ». Mais si vous aimez les livres qui sortent de l’ordinaire, celui-ci est pour vous !
La narratrice est une femme née en 1984, comme l’auteure. Elle est comédienne mais une blessure l’oblige à une pause. Elle part alors quelques jours en Roumanie avec sa mère, sorte de quête identitaire, pour voir sa grand-mère maternelle et sa tante. Elle ne parle pas roumain. Sa mère lui traduit les propos.
Elle est LA Française. Sa beauté fait la fierté de sa famille. Elle a un carnet noir où elle note les informations qu’elle arrive à recueillir. Il faut préciser que sa mère a des problèmes psychiatriques et qu’elle ne peut pas toujours se fier à ses propos. Alors elle interroge sa grand-mère avec l’aide de sa mère. Elle recoupe les souvenirs. Elle réussit à lever quelques secrets et non-dits. Elle essaye de mieux comprendre la folie de sa mère et ses origines. Parfois cela ressemble davantage à des contes et légendes de Roumanie avec des drames familiaux ou des violences infligées par jalousie. Les femmes ne sont pas tendres dans ce pays !
La vie dans ce petit village roumain est digne d’un film parfois surréaliste où des poussins se promènent sur la table, avec des personnages hauts en couleur et des conversations incohérentes. Les mœurs et les coutumes sont joyeusement foutraques. En arrière-plan, l’histoire de la Roumanie se mêle à celle de la narratrice. La toute fin du roman est éclairante avec une révélation sur un secret de famille.
J’ai relevé des expressions et des phrases originales, pleines de poésie. Un premier roman intéressant mais qui n’est pas un coup de cœur pour ma part. Je n’ai pas réussi à donner suffisamment de sens à ce que j’ai lu pour être embarquée. Je suivrai avec plaisir et curiosité le parcours de cette primo-romancière.
Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture
Incipit :
« Promenons-nous dans les bois…
Pendant que le loup n’y est pas…
Choisir de démarrer ce livre c’est encercle la famille, la folie, ses monstres, mes monstres, me tirer le portrait.
Mon portrait, il m’importe, mais toi, tu t’en fiches. Tu t’en fiches, et tu as bien raison, alors je te propose un pacte. Laisse-moi la pudeur et partons en voyage. Viens avec moi au centre de nulle part, un village niché au creux d’une colline, et joue avec moi à aimer les femmes et à désosser les poupées. Je te promets les désirs sauvages et les appétits féroces, je te promets le sublime de la folie dont tu pourras glaner des graines pour parfumer tes journées ou panser tes plaies, je te promets le spectacle des yeux crevés d’amour, des femmes s’entretuent, dévorent ou ne mangent plus, des esprits dérangés, des mélanges de genres, des fanatiques et des totalitaires, des imbéciles et des amoureux.
Tu reposes le livre ? Déjà ? Tu penses horreur, c’est dégueulasse, trop lourd, trop fort, trop trop en somme. Trotro, c’est l’histoire d’un âne charmant, qu’on lit parfois aux enfants. Et mon histoire, c’est un conte si terriblement délicieux, bourré d’ogres et de sorcières, de sordide et de macabre, qu’on en rit de plaisir et de terreur. Je t’égare ? Merveilleux !
Enfile ça, imper, loupes et loupiotes, perds-toi comme je me suis perdue, dès mon arrivée sur cette Terre, saute avec fracas dans le chaos de mon berceau, et prends ma main. »
« Elle me fait l’aumône de ses souvenirs morcelés, de ses incipit avortés dont je suis la dépositaire éphémère, incapable d’en saisir les détails qui me permettraient d’en faire une histoire qu’à mon tour je pourrais transmettre. J’ai la sensation d’ouvrir un cadeau, d’ôter le ruban et de découvrir, les yeux embués, une poupée si terriblement éclatée que je ne peux qu’en saisir des morceaux, saigner des mains, écouter leurs éclats qui tintent et s’entrechoquent, jouer de leurs reflets, et tenter de recoller le miroir, et mes échos, mille fois brisés. »
« Ma mère s’interrompt, les yeux dans le précipice, et je la regarde se mirer dans l’onde mouvante, se demandant comment franchir à nouveau la rive, perdue en elle-même et dans l’absurdité du monde. »
« Sur la table, je pose mon carnet noir.
« Ton premier souvenir mama, ici, dans cette maison ? »
Doucement, son cœur s’entrebâille, quelque chose dans sa caboche mal abritée sous son foulard semble se réveiller, ses lèvres entament un chant tout en sourdine. Avec délicatesse, elle dépose sa tristesse devant nous, plat du jour, et maman a les yeux qui absorbent. J’écoute, je me berce, je me tiens bien. J’attends, n’espère rien : rien n’est jamais arrivé jusqu’à mon oreille. Je dessine des volutes de sons sur ma feuille blanche, un silence, trois vibrations : une partition ? Je gribouille le temps qui s’écoule.
« Quand mama Lucia est arrivée dans cette maison ma chérie. »
Pas le temps d’être soufflée.
Pas le temps d’être estomaquée.
Je saisi mes munitions. »
« Elle rit, comme un adulte qui abrite une enfant pas rassurée. Son sourire grince, une porte mal huilée qui ouvrirait sur le pays des monstres. »
« Mama Lucia était une femme qui en avait tellement vu qu’elle avait décidé d’être aveugle. Elle avait les mêmes petits yeux verts que maman, la même peau jaune, bref elle était serpent et s’apprêtait à sonner le glas. J’étais venue la voir pour ses quatre-vingt-treize ans. Elle avait peu changé depuis le dernier mois d’août où je l’avais vue, elle avait joliment pourri au soleil de cinq étés qui cognent. L’avantage de la vieillesse c’est que passé un certain âge, vos flétrissures ne se voient plus. Elles s’ajoutent aux autres et puis c’est tout. »
« Tu ouvres la voie
A ta fille Olympia
Qui n’est pas encore là
Pour épouser un plus âgé que soi
Sans le masque
D’un prénom qui saute et se répète
Une fois
Deux fois
Trois fois ?
Qu’elle n’oublie pas
Et qui chute
Chut
Chutera
Dans la peau
les plis du cou
les paupières
du premier de ses bébés
Un fils
Gheorghe
Un deux trois !
Et que la tradition se répète
Et que l’amour saute
Et que la folie s’achève »
« Chaque jour, en fin d’après-midi, la cloche sonne. Une petite pomme pourrie, ratatinée, roule à nos pieds. C’est Adela. Elle rend ses hommages à ma mère.
Deux vestes épaisses, d’un bleu râpé, lui courbent l’échine. Jamais elle ne les ôte. Une couche pour affronter la vie, une couche pour affronter le froid. Quand elle entre dans la pièce et que la porte se referme, tout s’envole au coup de vent. Je devine sous la carapace un gilet de laine. Rose grisé. Comme sa féminité, vespérale. Et un jupon carmin, cramoisi, comme les règles d’une jeune fille.
Ses habits, elle en prend soin chaque jour.
« C’est son trésor, qu’elle plie le soir quand elle pleure et qu’elle est seule.
– Elle pleure ?
– Oui à cause de son fils. Elle ne le voit jamais. »
Aujourd’hui ses yeux sont bleus, mer d’orage éclaté, comme si le peintre avait écrasé l’œil au pinceau sec et virulent.
« Maman, qu’est-ce qu’elle a, là, au visage ?
– Son mari. Le soir, il boit un coup et lui redonne autant qu’il en a bu. On dit que la maison est vide tant ils se sont envoyé de meubles à la figure, que tout est cassé, qu’il ne reste plus rien. » »
« Réveille-toi ! Que croyais-tu ? Faire le portrait de la folie de ta mère ? Le portrait est impossible. Déjà gosse tu le savais. Impossible de la figer. Un trait sur une feuille et aussitôt tu balançais les boules de papier de face ratée. Aux orties, la mama ! L’attraper par la 2D, quelle connerie. Quelle magie l’enfance, quelle illusion, et quelle sotte ! Ta mère, c’est du son, un cri strident, du brouhaha, mille voix. C’est elle l’actrice de la famille. »
« Maman ! Il fait froid, la nuit tombe et le corps refroidit. Vite ! Descendons la colline, secouons les bras, et chassons les pensées mouches, qui volent dans les cervelles ! »
« Sur ma tartine, j’étale les merises et le silence. »
