A crier dans les ruines / Alexandra Koszelyk

Tchernobyl, 1986. Lena et Ivan, 13 ans, s’aiment mais la catastrophe nucléaire les sépare. Ivan reste. Lena part avec ses parents et sa grand-mère. Ils s’installent en France et reconstruisent une nouvelle vie en Normandie. Lena, elle, n’y arrive pas. Elle pense toujours à Ivan. Elle veut repartir dans son pays. Son père refuse et lui dit qu’Ivan est mort.

C’est un exil douloureux. Elle ne comprend pas la langue française. Elle n’arrive pas à s’intégrer au collège. Une bibliothécaire la prend sous son aile et l’aide à apprendre la langue, la nourrit de littérature. Les livres sont alors un refuge pour Lena. Elle grandit. Au lycée elle a enfin une véritable amie. Puis elle part faire ses études universitaires à Paris.

2 voix, 2 vies, 2 destins différents. Le roman alterne entre Lena en France et Ivan en Ukraine. Ils s’écrivent des lettres mais qui ne leur parviennent pas. 20 ans après la catastrophe, Lena retourne dans la ville fantôme de son enfance, Pripiat. Elle a besoin de retrouver ses racines.

Alexandra Koszelyk sait raconter les histoires. On ressent une histoire forte, avec une sorte de poésie mélancolique, et surtout beaucoup d’humanité. Les personnages sont attachants et on a envie de les suivre. On pose avec regret le livre quand la réalité se rappelle à nous. J’ai aimé la belle écriture de ce premier roman, l’ode à la littérature et les parallèles avec la mythologie. Le titre fait référence à un poème d’Aragon, d’ailleurs le roman est truffé de références littéraires. Une lecture idéale pour les amoureux de la littérature et des mots, à glisser dans votre valise, en plus il est sorti au format poche.

C’est une écrivaine que je suis avec plaisir. J’avais eu un coup de cœur pour son 2nd roman, L’Archiviste, et je me réjouis de lire celui que les Forges de Vulcain publient à la rentrée littéraire.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. »

« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader : ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« Le passé était un pays étranger qui ne la quittait jamais. »

« Quand Léna y entra, elle fut surprise par la bibliothèque. Il avait tellement de livres ! Deux rangées sur chaque étagère. Quel plaisir de fouiner dedans ! Léna y puisa ceux qui deviendrait ses livres de chevet. Elle découvrit surtout des classiques. Le premier roman fut L’étranger de Camus. La première phrase, « Aujourd’hui, maman est morte », la troubla. Elle s’assit. »

« En revanche, la découverte de Milan Kundera fut mémorable. Ce matin-là, elle avait pris un de ses romans au hasard. Dans les ballottements du bus, debout, elle commença le livre. Calée contre une barre, le corps en équilibre, les pieds plantés au sol pour ne pas tanguer, elle se figea à la page 19 de L’Insoutenable Légèreté de l’être :
« L’homme ne peut jamais savoir ce qu’il faut vouloir, car il n’a qu’une vie, et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. »
La lecture adoucit les longs trajets vers l’université. L’étudiante ricochait d’histoire en histoire. Dans l’ombre, les livres portaient le poids des cailloux du Petit Poucet. Les autres étudiants s’amusaient de cette jeune femme un peu sauvage, le nez dans un livre à la pause. Personne n’osait l’aborder. Elle engloutissait les romans à une vitesse métronomique. Les mondes de papier la rendirent épicurienne. Partout. Tout le temps. Elle lisait comme on respire. Par soif, par nécessité. Le plaisir était là aussi. Elle refermait chaque livre, comme on quitte des amis. »

Un colosse / Pascal Dessaint

Dans les années 90, Pascal Dessaint visite un musée à Toulouse. Il est impressionné et fasciné par un sabot taille 54 et le moulage d’une main géante exposés. Beaucoup de questions surgissent en lui, notamment pourquoi cette main avait été moulée ?

Il enquête et, au fil des années, il réunit des articles sur Jean-Pierre Mazas, l’homme à qui appartenait ce sabot et cette main. Ce colosse de plus de 2 mètres 20 est né en 1847. Il était paysan dans la région de Toulouse, puis sa force extraordinaire et sa taille hors norme l’ont amené à faire de la lutte. Il décède en 1901. Entre-temps il passe de lutteur à monstre de foire, puis devient une curiosité pour la science. En arrière-plan, il y a le contexte historique, comme la construction de la Tour Eiffel pour l’exposition universelle de 1889.

Entre récit historique et roman, Pascal Dessaint comble les zones d’ombre. Il rend hommage à cet homme handicapé et singulier à son époque. Avec respect, il reste le plus fidèle possible aux éléments trouvés lors de ses recherches. A la fin du livre, il partage ses sources et références bibliographiques.

Publié en 2021, ce court roman de 126 pages est sorti en poche en 2022 avec une très belle couverture. Pascal Dessaint avait été reçu lors d’une rencontre VLEEL en juin 2021 à laquelle j’avais assistée et qui m’avait donné envie de lire ce livre. Le challenge de l’été VLEEL arrive à point pour faire baisser ma PAL !

C’est une lecture en demi-teinte pour moi. Je n’ai pas réussi à m’attacher à cet homme, peut-être le côté documentaire m’en a empêché. Il y a trop d’informations, pas assez retravaillées en matière romanesque à mon goût. J’avais l’impression de lire une biographie alors qu’il s’agit d’un roman et que ce n’est pas l’histoire exacte de cet homme même si l’auteur a respecté au maximum son sujet. L’histoire tragique de Jean-Pierre Mazas est fascinante, je comprends l’obsession de Pascal Dessaint.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
Conversation inventée
« Un montre, dites-vous ?
– Un géant, à tout le moins. D’aucuns le qualifièrent de colosse. Lui, si grand, né dans un village…
– Dans un village ou une ville naissent des gens de toutes sortes, de toutes tailles.
– Bien sûr… Je désirais marquer le contraste, d’une certaine façon l’aberration. Mais ce n’est pas cela, somme toute un regrettable accident de la nature, qui agace mon esprit.
– Stimule votre réflexion ? Qu’est-ce donc ?
– Je ressens sa souffrance. Cet homme, c’était un homme, ne pouvait que souffrir… Et puis…
– Et puis ?
– Son destin, la direction que sa vie a prise… Sa grande taille n’a pas été, en soi, la chose la plus curieuse. Plus de sept pieds sous la toise, tout de même !
– Diable !
– L’époque connaissait d’incessants bouleversements politiques, d’inévitables progrès aussi, déroutants, stupéfiants. Les années passaient à un train d’enfer. La civilisation avançait ! Et lui, dans le même temps, se mit à rapetisser.
– Rapetisser !
– Oui, quoique ce verbe ne soit pas tout à fait juste.
– Vous aiguisez ma curiosité… Vous avez l’art de ménager vos effets.
– N’y voyez pas malice. Je réfléchis au fur et à mesure que je vous parle. Certaines questions me taraudent. Il y a de quoi s’étonner que la nature puisse commettre pareille erreur, n’est-ce pas ? On peut aussi se demander comment nous aurions réagi nous-mêmes, victimes d’un tel handicap ? Et puis, comment être monstre sans l’avoir choisi, dans une époque où, malgré les changements continuels, les mœurs n’évoluaient guère. La plupart des gens se comportaient comme ils le faisaient depuis toujours et comme ils le faisaient depuis toujours, et comme ils le feraient longtemps encore.
– Les progrès technologiques ne changeront jamais les sentiments profonds.
– Comme le chemin de fer qui arrive dans une ville ne change pas l’allure du cheval dans le champ. »

« Qu’est-ce que son histoire peut dire de notre présent ? Sa vie pose la question de la singularité d’un être dans son époque, de la chance comme un fardeau, du talent et de ses dangers. Qu’est-ce que cette histoire peut raconter de moi-même ? De chacun de nous ? Au moment où je pose le pied à Montastruc, j’ai très peu de matière ; un acte de décès et quelques articles anciens aux informations enjolivées et contradictoires. Tous ceux qui ont connu le Géant-de-Montastruc sont morts et enterrés depuis fort longtemps. Il me faudrait un hasard favorable, et il va survenir. »

« Jean-Pierre Mazas, un beau jour, a-t-il relevé un défi ? A quel moment a-t-il commencé à s’illustrer sur les foires ? Il aurait été célèbre comme lutteur pendant huit ans, jusqu’en 1885. Ainsi ses plus anciens combats dateraient de 1877… Peu avant son mariage, donc. Marie-Adèle aurait-elle été séduite par le géant à l’occasion d’une exhibition ? »

« Jean-Pierre triomphe dans tous les combats qui l’opposent aux champions de la région. Sa grande taille l’oblige parfois à combattre à genoux. Sa réputation est telle qu’elle déborde et excite l’orgueil des lutteurs de la France entière. Jean-Pierre est plus célèbre que les brosses et les bonnets de Lavaur ! »

Enfants du lichen / Maya Cousineau Mollen

Maya Cousineau Mollen est d’origine innu, adoptée par une famille québécoise, un couple d’amis de ses parents. Elle grandit avec le militantisme transmis par ses parents.

Dans ses poèmes, on entend sa colère, de la douleur aussi. Elle est l’une des voix majeures des premières nations. Singulière, elle dénonce le racisme d’hier et d’aujourd’hui que subissent les innu. Dans ce « recueil qui lutte contre l’oubli », elle espère insuffler le devoir de mémoire. Elle se définit comme une guerrière pacifique. Son combat est de défendre une communauté qu’on a voulu exterminer, et plus largement une humanité.

J’ai hâte de lire les prochains écrits de cette écrivaine engagée. Elle a reçu le Prix du Gouverneur général du Canada en poésie de langue française, une des plus grandes distinctions au Canada. A noter également, ce livre contient une préface d’Hélène Cixous.

Je vous encourage à regarder le replay de la rencontre VLEEL disponible depuis peu. Vous ne pourrez qu’être touché par cette femme et sa poésie.

Merci aux éditions Dépaysage pour cette publication et l’opportunité de lire cette autrice en France.

Note : 5 sur 5.

La poétesse innu

Les lois d’assimilation
Ont rythmé ma vie d’enfant
Dessinant un avenir de case

L’identité brûle sous un vent hostile
Les peaux de chagrin en courtepointe

Les flèches volent
La sauge fume trop vite

Je rêve d’une humanité sans papiers
Où l’eugénisme nouveau agonisera
Mais le tamis est tenace

La poétesse innu restera muette
L’appartenance n’est pas la sienne

Plume du messager
Douce et tremblante
Entre mes mains

J’offre ma peur
Aux ancêtres sereins
Gardiens des terres

J’honore l’aigle qui, mourant
Cède sa vie aux dieux des mers
Afin que je porte ce legs

Alors que ta vie fuyait
Noble enfant du ciel
Mon cœur trouvait une voie

Dans le noir de l’ombre
Terrée parfois dans ma tristesse
Je m’accroche aux lueurs
Des volutes de sauge

Murmures ou chants
Je cherche la vaillance
Car mon esprit étouffe

C’est une indienne, c’est pas grave


Paralysée par le joug colonial
Sur la civière des oublis
Au cœur d’un hôpital obscur


Héritière des fantômes tristes
De ces pensionnats lugubres


En un mot, tu résumes ma valeur
En mes terres mille fois offensées


Je suis l’Indienne
Celle que tu désires
Le temps d’une étreinte


Je suis l’Indienne
Celle que tu ne vois plus
Invisible


Je suis l’Indienne
Souvenir vibrant
D’une colonisation blessante


Je suis l’Indienne
Celle qui meurt
Cent fois par ta haine


Je suis l’Indienne
Celle que tu ne connais pas


Je suis l’indienne
La sublime
La rebelle
Femme sacrée

De mes nouvelles / Colombe Boncenne

Voici un texte singulier et original composé de nouvelles dont des personnages ou des éléments reviennent dans d’autres nouvelles. Ou comment la réalité rejoint la fiction puisque la narratrice est une écrivaine et qu’elle nous parle de son travail d’écriture, par exemple de la façon dont naît un roman.

Depuis les coulisses, on observe cette femme qui s’interroge sur l’intérêt et la légitimité de ses écrits. Ce roman hybride est une réflexion sur la littérature. Il contient des thèmes comme l’oubli et l’amitié. Dans les personnages récurrents il y a souvent un ou une analyste. Parfois on se croirait au cinéma. C’est malicieux, drôle et tendre.

J’avoue avoir eu un peu de difficulté à entrer dans le livre mais je me suis vite prise au jeu quand j’ai remarqué la récurrence des personnages ou de certains éléments d’une nouvelle à l’autre. J’ai eu l’impression que la narratrice pouvait changer la vie d’une personne, la réinventer d’un texte à l’autre.

Si vous être curieux et voulez en savoir plus sur ce livre, Colombe Boncenne et son éditrice ont été reçues lors d’un VLEEL dont vous pouvez retrouver la vidéo sur la chaîne YouTube.

Elle a notamment dit que suite à une commande elle a dû écrire une nouvelle en quelques jours et que ça lui a plu. Elle a continué à écrire des nouvelles et a publié ce premier recueil.

Une autrice très intéressante que je vais continuer à suivre, d’ailleurs j’ai l’un de ses précédents romans dans ma PAL et le challenge de l’été VLEEL me permet de la faire diminuer !

Note : 4 sur 5.

« Mes agnelles
Je mâchonne des pétales de blé ramollis par le lait. La radio parle de Russie. Un camion passe au dehors. Un enfant chantonne en partant à l’école. Mon attention ne trouve aucun endroit où se poser. Le paquet de céréales me promet un crunch intense. Je réfléchis à ce que pourrait être une vie plus croustillante.
Bientôt, je me prépare un café et monte, tasse fumante à la main, vers mon bureau. Comme les chambres où l’on se raconte des histoires le soir, il est à l’étage.
Je n’ai pas de vaste chantier en cours. J’ouvre des documents au hasard, parcours des bribes de notes, je farfouille comme je le ferais dans une friperie, à la recherche d’une bonne occasion.
Je repêche ainsi deux textes brefs, à la manière de nouvelles. Dans l’une, une femme croise son ancienne analyste par hasard. Dans la seconde, un couple se promène sur une plage normande. Je leur trouve un écho, une cohérence souterraine. Pourrais-je réunir ainsi plusieurs récits et constituer un recueil cohérent ?
Ce matin, je retrouve Tendre, un troisième texte que j’avais à peine entamé sans jamais le finir. »

« L’hypothèse me plaît : écrire, ce serait se bâtir des amis de toutes pièces ? »

Comment bien tourner une lettre / Lewis Carroll

J’adore cette collection des Plis des éditions L’Orma. Leur originalité consiste dans leur format qui permet de les expédier par la Poste, grâce à leur couverture se transformant en enveloppe. Chaque pli offre des extraits de correspondances d’une personne célèbre et défunte. Des lettres inédites et traduites pour l’occasion, accompagnées d’une introduction pour situer le contexte, avec toujours une thématique ou un angle.

Ce petit livre de 61 pages permet de faire davantage connaissance avec l’écrivain et mathématicien anglais Lewis Carroll (1832-1898), connu pour Les Aventures d’Alice au pays des merveilles, écrites en 1865. D’ailleurs Lewis Carroll est le nom de plume de Charles Ludwig Dodgson.

Une première partie est dédiée aux conseils pour bien écrire une lettre et choisi le bon accessoire pour stocker différents timbres. Ensuite on découvre des lettres envoyées à de très jeunes correspondants. Il leur envoie des jeux qu’il a inventés ou encore des explications pour réaliser un origami explosif. On découvre plusieurs jeux de mots également. Une lettre écrite à l’envers ! Des illustrations accompagnent les textes choisis et présentés par Eusebio Trabucchi.

Ces lettres ont un côté désuet tout à fait charmant. Aujourd’hui les mails et les réseaux sociaux nous rappellent que nous avons changé d’époque. Il y a beaucoup d’humour dans ces correspondances. On ressent le côté extravagant, original, inventif et loufoque de Lewis Carroll. Bref j’ai passé un excellent moment de lecture avec cet écrivain, une incursion dans l’Angleterre du 19ème siècle !

Traduction de Margaux Bricler

Note : 4 sur 5.

« Comment commencer une lettre
S’il s’agit d’une lettre répondant à une autre, commencez par ressortir celle-ci et relisez-la en toute tranquillité afin de vous rafraîchir la mémoire sur ce que vous devez répondre et sur l’adresse actuelle de votre correspondant (sans quoi vous lui enverrez votre lettre à son adresse habituelle à Londres, lors même qu’il a pris soin, vous écrivant, de vous préciser son adresse complète à Torquay).
Ensuite, écrivez l’adresse sur l’enveloppe et affranchissez-la. « Comment ? Avant même d’avoir écrit la lettre ? » Absolument Et laissez-moi vous dire ce qui se produira si vous ne le faites pas. Vous continuerez à écrire, puis, au beau milieu de la dernière phrase, vous vous rendrez compte que « votre temps est écoulé » ! Et là, patatras : une conclusion à la va-vite, votre signature, griffonnée, l’enveloppe à moitié cachetée qui s’ouvrira à la poste ; l’adresse, un ramassis de hiéroglyphes ; l’affreuse découverte que vous avez oublié de remplir votre étui à timbre, puis, hors de vous, l’appel à l’aide à quiconque à la maison pourrait vous prêter un timbre ; la course ventre-à-terre jusqu’au bureau de poste où vous arrivez, haletant et dégoulinant, juste après la dernière levée ; et tout cela pour qu’une semaine plus tard, votre lettre vous soit retournée avec l’inscription « Adresse illisible » ! »

« Après l’extraordinaire succès des Aventures d’Alice au pays des merveilles (1865), la reine en personne pria l’auteur de lui faire parvenir sans délai son prochain ouvrage. Mais, ignorant qu’elle avait affaire à un talent si éclectique et extravagant, la monarque ne vit pas l’utilité de lui en préciser le sujet. C’est ainsi que Carroll, la prenant au pied de la lettre, lui envoya un exemplaire de son Traité élémentaire sur les déterminants, avec leur application aux équations linéaires simultanées et aux équations algébriques (1876). »

« Ma chère Gaynor,
[…] Sache que je ne danse jamais, à moins qu’il ne me soit permis de le faire à ma manière, disons. Inutile que je m’échine ici à t’en donner une description : il faut le voir pour y croire. La dernière fois que j’ai pu danser à ma manière, le plancher s’est effondré sous mes pieds. Il faut bien reconnaître que c’était là un plancher minable – monté sur des poutres d’à peine quinze centimètres, je n’appelle pas ça des poutres, moi ; et pour mon genre de danse, un embasement de pierres fait bien mieux l’affaire. As-tu déjà vu de tes propres yeux, au jardin zoologique, les rhinocéros et les hippopotames danser un menuet ? Quel spectacle touchant… Transmets de ma part à Anny n’importe quoi qui pourrait selon toi l’épater.
Ton ami fidèle
Lewis Carroll »

La pesée des âmes / Pascal Manoukian

2016, Ernest Bollard, jeune reporter de guerre pour une chaîne de télévision française, comme feu son père, s’apprête à repartir en Syrie. Il ne vit que pour ces moments d’adrénaline, caméra au poing. Est-ce du courage ou l’inconscience ? Ou une façon de fuir ?

Son amoureuse, Louise, n’en peut plus de ces départs répétés et du danger vers lequel il fonce. La mère d’Ernest perd la tête et la notion du temps. Elle vit dans le passé. Ils relisent les carnets laissés par le père d’Ernest.

La chaîne Horizon vient d’être rachetée par l’homme d’affaire Victor Bellonne. La rédaction déchante vite. Des changements que les journalistes n’approuvent pas du tout se profilent. La rentabilité et l’argent sont les moteurs de ce nouvel actionnaire du média.

Le roman alterne entre Paris et Alep assiégée. Qui dit guerre dit bombes, ruines, morts, impossibilité de se soigner. Mais il y a aussi de l’entraide et de la résistance. Pascal Manoukian nous offre de beaux portraits de personnages syriens, singuliers et attachants.

On tremble pour la vie d’Ernest. On enrage avec les décisions de Bellonne dont seuls ses intérêts personnels le préoccupent. Le titre est très beau et poétique. L’écriture est magnifique. Un roman au cœur de l’actualité, qui nous questionne sur la lâcheté, celle des politiques mais aussi la nôtre.

Je remercie l’auteur pour cette très belle lecture.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« La télévision, éclabousse la chambre de reflets bleus. Sur l’écran, défile le malheur pixelisé d’une ville aux enfers. Alep pèse ses âmes. Au milieu des ruines, voilée de sombre, une ombre serre un petit corps, artificiellement secoué par ses sanglots. »

« Aujourd’hui, il ne reste rien, ni des fastes de l’hôtel, ni de ceux d’Alep, ni de l’éternelle Syrie : plus d’eau, plus d’électricité, plus de bois pour se chauffer, plus d’hôpitaux, plus de visiteurs, plus d’écoles, plus d’échoppes ni de souk. Rien, juste une immense dentelle de ruines, jetées sur la ville comme un sort ou plutôt comme un linceul. Un amas d’absurdité avec, au-dessus, et sous les gravats, des milliers de vies estropiées par cinq terribles années de guerre.
Une longue cicatrice partage désormais la ville d’ouest en est. Une plaie ouverte, aux berges encore mouvantes, incertaines, changeantes de jour en jour. Côté couchant, l’armée de Bachar el-Assad, héritier du pouvoir de son père, président à poigne d’une Syrie un moment ébranlée par les secousses des Printemps arabes, sauvée in extremis de la déroute par l’aviation d’un autre fossoyeur de la démocratie, russe celui-là. Côté Levant, le camp dit des rebelles, un mezzé d’insurgés et d’indignés, un nuancier de toutes les révoltes, frustrations et utopies, allant du noir ténèbres des hommes de Daesh, au vert espoir des déserteurs de l’armée syrienne, rebaptisée libre, par opposition à celle encore fidèle au pouvoir. Un cimetière à ciel ouvert où le régime, pour survivre, avec l’aide de l’aviation de Poutine, a enterré vivantes les aspirations de justice et d’équité de milliers de Syriens. »

« Je me demande comment je fais pour poser encore un pied devant l’autre. Les cols sont aussi rudes que les hommes. Je profite de chaque pas pour réfléchir et comprendre ce que j’ai vécu, j’essaye de faire le tri entre ce qui tient de mes émois et ce qui est de l’ordre de l’information. Il me faut ce sas pour démêler les faits de mes impressions. Et puis j’ai passé tellement de temps seul avec les Afghans que j’ai besoin de cette lenteur pour revenir à vous. »
Aujourd’hui, regrette Ernest, l’émotion l’emporte sur tout. L’immédiateté étouffe la réflexion à la vitesse des réseaux. Presque rien ne distingue le vrai du faux, Internet rend toutes les frontières poreuses. L’étanchéité entre la vie privée et la vie professionnelle prend l’eau. N’importe où, il n’est plus jamais seul. Quel que soit l’enfer où il débarque, il traîne au bout de sa 4G un rédacteur en chef, un banquier, Louise quand elle ne boude pas. Chacun lui réclame tout et son contraire, plus d’efficacité, plus de prudence ou de baisers, déconne, pleure, le sermonne. Chaque connexion brouille un peu ses choix, l’extrait du drame où il est venu s’immerger pour le comprendre.
A chaque relecture des carnets de son père, il désespère de ce que devient son métier. Plus le monde se complique, plus on lui demande de le simplifier. Il faut enquêter, voyager, filmer, monter, commenter et diffuser, toujours plus vite. Il aimerait retrouver un peu de lenteur. Il lui semble ne jamais faire assez, n’être que de passage, à la fois dedans et dehors, en mauvais équilibre. »

« Il sait les destructions invisibles des armes sur les âmes. Comme toujours, une fois le dernier mort enterré, il sera plus facile de rétablir l’eau et l’électricité que la fraternité et l’espoir. »

« Je suis sérieuse. Je me suis habituée à ces peurs-là. Elles me rassurent. Les autres, celles qu’il faudrait que j’affronte pour partir d’ici me tétanisent. Les convois, les passeurs, les embarcations de misère, l’eau de la mer dans mes poumons, les cimetières par cent mètres de fond, la crasse des camps, ne pas avoir d’autres horizons que des tentes, tous ces noms de villes dont je n’imagine que la poussière et la désolation, non, sincèrement, je n’ai pas ce courage-là. En fait, il faut être un peu lâche pour rester ici. Ce sont les plus courageux qui partent, les plus entreprenants, ils risquent tout, leur vie, celle de leurs enfants, leur argent. Je ne comprends pas que vous puissiez les refouler à vos frontières. Ce sont les meilleurs d’entre nous. »
Nazélie

« Pour sauver mon âme » a-t-il expliqué plus tard.
Elle se lève plier ses affaires.
– C’est pour sauver la mienne que je repars. C’est l’heure de la pesée des âmes Ernest.
Elle tend les deux mains à plat devant lui.
– Le jour du jugement dernier, dans la tourmente de l’enfer, l’Archange St Michel, place les âmes sur les plateaux de sa balance. Chaque courage, chaque lâcheté, les fait pencher dans un sens ou dans l’autre.
Elle s’amuse à faire monter et descendre ses paumes.
– L’âme du juste, plus légère, est séparée de celle du mauvais. Aux uns les tourments, aux autres la paix. C’est à ce moment seulement que l’on sait réellement qui a gagné, et qui a perdu.

Voltiges / Valérie Tong Cuong

Voici un roman prenant avec une certaine tension qui pousse à tourner les pages encore et encore pour connaître le destin de la famille Bauer.

Dans la famille Bauer, il y a Eddie et Nora, les parents de Leni. Ils forment un couple amoureux avec une vie confortable grâce au métier d’Eddie. Nora se consacre au bien-être de la famille et accompagne leur fille dans ses nombreux entraînements et compétitions de tumbling. Leni est entraînée par Jonah Sow, qui a brillé lui-même dans cette discipline de gymnastique qui consiste à enchaîner des figures acrobatiques sur un tapis.

La vie des Bauer bascule petit à petit quand Eddie se rend compte que son associé l’a trahi et que son cabinet est au bord de la faillite. Il décide de cacher cet échec à sa femme et sa fille. Ses mensonges le rongent, il devient invivable. Beaucoup de non-dits étouffent la famille et particulièrement Nora.

En parallèle, différents phénomènes montrent le dérèglement climatique jusqu’à ce qu’une tempête bouleverse la petite ville de province où se déroule ce roman. Leni a une vision de l’avenir bien différente de celle de ses parents et elle l’affirme en grandissant. Un drame chamboule la vie de famille et rebat les cartes. Il sera question de choix et de liberté.

Le roman change de point de vue selon les chapitres, avec un narrateur omniscient, ce qui permet de connaître les sentiments de chacun des personnages. On peut alors voir le décalage dus au manque de communication et les effets néfastes produits par les mensonges. Une histoire puissante comme toujours chez Valérie Tong Cuong. Un roman à glisser assurément dans votre valise pour les vacances !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Eddie
Les sensations lui reviennent, précises, identiques en leur puissance à celles expérimentées quinze ans plus tôt : le souffle aboli, l’effondrement silencieux de son être, du noyau même de ce qui le constituait.
Ce mélange massif de stupeur et de haine que seule produit la trahison »

« Ils ont continué à vivre comme si rien ou presque rien n’avait changé. En trois ou quatre ans, les guerres se sont multipliées, économiques, militaires, le climat est devenu illisible, imprévisible, dérangé, les glaciers ont fondu, les tempêtes se sont déchaînées, les volcans se sont réveillés, les failles se sont déformées, des villes ont été détruites ou inondées, des forêts immenses brûlées, chaque semaine une nouvelle catastrophe, chaque semaine un nouveau conflit, des images, des chiffres, des morts, noyés en pleine mer, asphyxiés par la chaleur, pétrifiés par l’hypothermie, rongés par la pollution, empoisonnés, dénutris, assoiffés, tombés sous les balles et les bombardements, chaque semaine l’accumulation de souffrances, la pauvreté, la maladie, la violence, la folie – mais globalement, assez loin de chez eux. »

Un été / Vincent Almendros

C’est l’été. Pierre, le narrateur, part avec sa copine suédoise Lone rejoindre son frère Jean et sa compagne Jeanne sur leur bateau en Italie pour les vacances. Ils naviguent de port en port. D’abord malade, il s’habitue au mouvement de la mer et profite du voyage.

Il y a beaucoup de non-dits entre les personnages. Pierre omet de dire à Lone qu’il a été amoureux de Jeanne avant qu’elle ne soit avec son frère. Ce roman est subtil et maîtrisé, tout en psychologie et en atmosphère, avec beaucoup d’ambiguïté entre Pierre et Jeanne. La chaleur est étouffante. Sorte de huis-clos sur un voilier avec un dénouement surprenant.

Ce court roman de 94 pages a eu le Prix Françoise Sagan en 2015.

Avec cette lecture je coche la case « chaleur intense » du challenge de l’été vleel !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Disons que pour mon frère, naviguer était un rêve d’enfant.
Cet été-là, il m’avait proposé de venir passer quelques jours en mer, à bord de son voilier. Le plus simple, m’avait-il dit, était que Lone et moi prenions un train de nuit pour les rejoindre le matin du 3 à Naples. Je n’avais pas compris ce qui était simple. »

« Je posai mes mains sur la tasse brûlante. Avec cette chaleur, je n’avais pas envie de boire un cappuccino. Je regardais le dôme de mousse, moucheté de chocolat en poudre. Je n’avais jamais rien su refuser à Jean. Il se tourna et, semblant profiter de l’absence de Jeanne, nous confia que ce voyage était un peu particulier. »

Un été grec avec Camus / Dimitris Stefanakis

Imaginez que vous puissiez faire revenir un grand écrivain à la vie et discuter avec lui. Peut-être même qu’il pourrait terminer son roman inachevé, le dernier, celui que vous avez aimé lire et qui est différent de ses autres livres.

C’est le rêve que réalise Ariane au début des années 2000. Albert Camus revient pour un été à Mikonos en Grèce. Elle l’héberge dans l’hôtel tenu par son frère. Différents personnages gravitent autour de lui. Bien évidemment l’anonymat est gardé pour éviter tout problème. 40 ans ont passé depuis sa mort, certaines choses ont évolué. Ce retour inopiné le pousse à quelques réflexions philosophiques.

Les conversations prennent souvent un ton humoristique. Le prix Nobel est un grand séducteur et un éternel adolescent. Il préfère profiter de ce lieu de villégiature plutôt que de répondre à la demande d’Ariane, écrire la fin du roman « Le Premier homme ».

Si vous avez envie d’une lecture estivale qui vous emmène en Grèce et qui parle de littérature ou mieux encore que vous adorez Camus, ce roman est pour vous !

Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture amusante qui me permet de cocher la case « littérature grecque » du challenge de l’été VLEEL !

Roman traduit du grec par Vasiliki Loukou avec le concours de Dimitris Stefanakis.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« C’était comme s’il eût soudain émergé des flots, au milieu d’un décor éblouissant de mer et de rochers, dans un paysage qu’il n’était pas sûr de reconnaître.
C’est ça, la vraie vie ? se demanda-t-il. L’éternelle lumière ?
Cette lumière, peut-être n’était-elle que l’éclat suscité à sa gauche par ces terres minérales, parsemées de maisons d’une blancheur aveuglante qui faisaient songer à des mouettes prenant leur envol dans ce débordement de soleil. »

« Ici, dans les Cyclades, pierres et sable affirmaient leur présence. Et le sel lui procurait une sensation agréable dont il n’était jamais pressé de s’en débarrasser. »

« Tu parles de notre choc à nous ! pense un peu à Camus. Quarante ans après sa mort, il atterrit à une époque où tout a changé, où il se retrouve entouré d’inconnus à qui il doit faire confiance, qu’il le veuille ou non. Comment te sentirais-tu à sa place ? »

« Autant d’églises que de maisons, fut la première impression qu’eut Camus en 1955, lorsqu’il foula le sol de l’île qui allait devenir pour lui une Ithaque inattendue. Aujourd’hui, les maisons s’étaient multipliées à l’excès au nom du cosmopolitisme qui outrageait arbitrairement l’ascétisme cycladique. Les églises aussi y contribuaient. Elles émergeaient de-ci de-là sur les terres arides de Mykonos, dont les toits rouges ressemblaient à d’énormes coquelicots avec leurs toits rouges. C’étaient souvent des chapelles isolées et pittoresques typiques de campagnes insulaires. »

« Sans doute son existence ressemblait-elle à un texte inintelligible, écrit hâtivement, sans virgules ni points, exactement comme celui du Premier Homme. »

Ce qu’il reste à faire / Marie de Chassey

Que reste-t-il quand il n’y a plus rien à faire ? C’est la question que se pose Florence quand sa fille de 25 ans se réinstalle chez elle pour des soins palliatifs.

Elle a élevé seule sa fille. Elle sait ce qui est bon pour elle, ce qui lui ferait plaisir. Elle anticipe tous ses besoins, enfin presque. Elle ne demande pas à Judith ce qu’elle a envie de faire. Elle l’étouffe. Elle ne sait pas faire autrement.

On ressent la douleur et les tourments d’une mère qui sait que sa fille va mourir. Un premier roman avec un sujet déchirant, peu réjouissant, assurément bouleversant. Pas sûre qu’il intéresse grand monde en ce moment morose.

Merci aux 68 premières fois pour la découverte de cette nouvelle plume

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Florence a remis les vêtements dans l’armoire grise de la chambre, sans que sa fille le demande. Elle a pris plaisir à les trier par couleur. C’est elle qui les a sortis des valises, les a organisés. Les pulls en haut, les tee-shirts à l’étage du dessous, comme avant. »