Tous les jours, Suzanne / La Grande Sophie

Elle écrit des lettres à Suzanne, un des personnages d’une de ses chansons. Elle lui écrit tous les jours. Elle se confie sur sa vie actuelle, sur le fait de vieillir. Elle se remémore des souvenirs d’enfance, les débuts de sa carrière, le trac et le stress, les difficultés rencontrées et les moments de joie. On croise des artistes musiciens mais aussi une écrivaine, Delphine de Vigan. Elle raconte leur collaboration pour une lecture musicale devenue une belle amitié.

Au début de sa carrière elle jouait seule dans des bars avec sa guitare et une grosse caisse. Puis elle est passé du live à un studio d’enregistrement, un moment vertigineux pour elle. Plus récemment, elle a remarqué que la cinquantaine est un âge ingrat dans son métier. Elle a perdu confiance en elle. Écrire à Suzanne lui a permis de s’appuyer sur elle et de retrouver du courage, de poursuivre ses rêves.

Avec humour, tendresse, lucidité et beaucoup d’humanité, elle reformule toute sa vie. La Grande Sophie est une artiste que j’aime, j’ai plusieurs de ses albums (oui des CD !). J’aime ses textes profonds. Sa plume est très belle dans ce livre où elle explique la genèse de certaines de ses chansons. On n’a qu’une envie les réécouter pour encore mieux les apprécier. D’ailleurs j’aimerais beaucoup voir le spectacle tiré de ce livre.

Elle aborde énormément de thèmes avec le regard de quelqu’un qui fait un pas de côté pour mieux observer. Une lecture qui pourra plaire à beaucoup de personnes et que je vous recommande, que vous soyez fan ou non de la chanteuse. J’ai relevé de nombreux passages (à lire ci-dessous), la preuve qu’il s’agit assurément d’un coup de cœur !

Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Chère Suzanne,
J’ai failli tout arrêter.
Je me suis perdue dans mes pensées durant une longue période.
Le temps de revenir vers moi, puis toi, me revoilà. Je suis trop sensible en ce moment. Tu me diras : comme toujours. »

« Les Dents de la mer est sorti un an après que j’ai appris à nager. J’ai toujours nagé vite avec la trouille de me faire croquer. J’ai eu trois peurs dans ma vie d’enfant : les requins, l’appendicite et que mes parents se séparent. »

« J’ai attendu que les années filent. J’ai toujours souhaité être grande pour savoir ce que j’allais devenir. Maintenant que je le suis, tout me dépasse. Je veux que le temps s’arrête, mais si le temps s’arrête c’est que je suis morte. Je suis pleine de contradictions. Oui, hier j’attendais demain. »

« Chérir quelqu’un, quoi de plus beau ? Il faudra que je te raconte comment j’ai rencontré mon inséparable, celui qui a toujours été à mes côtés et qui est devenu mon mari. Bob. Nous sommes comme les hirondelles de mon jardin, à deux sur cette branche qu’est la vie. »

« Je me raconte un tas d’histoires. Suzanne, l’imagination est une de nos plus belles forces. »

« Elles ne pouvaient pas savoir. J’aurais dû leur dire, mais comment faire ? J’aurais prouvé quoi ? Je préfère me confier à toi. »

« Bonjour Suzanne,
Il est 5 heures du matin. J’ai l’impression de porter une grande robe avec, dessous, le chaos. Je t’écris de plus en plus tôt, juste pour te dire que je m’en doutais : les chansons prennent du poids avec l’âge. Moi aussi j’en prends, mais pas au même endroit.
Mon titre « Du courage » me parle chaque jour un peu plus. »

« Je repense à L’Âge de discrétion où Simone de Beauvoir parle de ces moments charnières dans une vie. Des moments pas évidents, qu’on finit par apprivoiser. Le temps permet ça. Personne n’échappe à ces étapes qui nous mènent au point final de notre existence. »

« Suzanne, Suzanne !
Il te réclame, dans chaque ville, chaque soir. Le public, Suzanne. Il a retenu ton prénom. Je les rassure, tu seras présente, je te chanterai, c’est toujours toi qui l’emportes à l’applaudimètre.
J’aime ton prénom comme j’aime l’odeur des immortelles. »

« Savoure chaque seconde » est devenue ma phrase clef en tournée. Ces moments passent comme des éclairs. Suzanne, l’éphémère laisse un goût qu’on oublie pas.

« Une chanson ne changera pas le monde. Elle éclaire, elle égaie, elle donne de l’humanité, elle rassemble, elle crée de la chaleur humaine. C’est déjà pas mal, je crois. »

« Les musiques sont des madeleines de Proust. »

« La première fois que j’ai vu Delphine de Vigan, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander où résidaient chacun de ses romans dans son corps, quelles traces ils avaient laissés. Tant de mots, tant d’histoires, comment faisait-elle pour structurer ses textes ainsi ? Oui, comment ? Je ne connaissais pas d’écrivain avant de rencontrer Delphine, les questions déboulaient dans ma tête. Je l’ai regardée, curieuse. »

« ça va te faire rire, mais je me sens parfois comme Yvette Horner quand le rock’n’roll a détrôné le musette. Je vais bientôt avoir 55 ans : voilà douze ans que tu as commencé à faire partie de mon quotidien, c’est un anniversaire auquel je suis attachée, il nous concerne toutes les deux. »

Mélusine Reloaded / Laure Gauthier

Voici une réécriture originale du mythe de la fée Mélusine qui décide de revenir par amour et d’insuffler des idées pour une vie meilleure en devenant maire.

Nous sommes dans un futur où tout est centré sur une partie de la population, riche, car la planète est polluée et ses ressources épuisées. Il n’y a que les Touristes Traversants (TT) qui peuvent voyager et se divertir. Leur principale activité est de se prendre en photo (selfie) et de produire des autoarchives. Tout est standardisé, aseptisé et règlementé dans les villes touristiques par des comités. Il y a notamment des passages sur les librairies, la lecture et les archives qui m’ont interpellée (à lire ci-dessous).

Ce roman est surtout une expérience de lecture avec une langue unique. Il contraste particulièrement avec ce qu’on peut lire dans la production littéraire courante. Il y a certes beaucoup d’abréviations qui demandent un petit effort de concentration, mais un glossaire situé à la fin aide à ne pas se perdre, et les sigles sont souvent développés entre parenthèses. L’autrice propose aussi une réflexion sur l’appauvrissement de la langue.

L’éditeur présente ce texte comme « une fable féministe, entre la dystopie écologique et le conte futuriste. ». J’ai trouvé l’écriture belle et poétique. J’ai aimé suivre Mélusine et Raymondin dans leur vie de couple et leur histoire d’amour.

Si vous aimez les ovnis littéraires ou les lectures qui sortent de l’ordinaire et qui poussent à la réflexion avec humour, n’hésitez pas à vous plonger dans ce court texte de 120 pages.

Ce livre a reçu le Prix du Premier roman français 2024.

Une lecture faite grâce au jury du Prix du Roman d’Écologie auquel je participe et dont le prix sera remis en avril lors des rencontres internationales de l’Écologie pour le livre à Strasbourg, Capitale mondiale du livre UNESCO.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Dans une rue très fréquentée, une femme entre deux âges observait les passants qui se photographiaient à outrance. Très lente, manifestement sans force, elle semblait transparente. Dans cette rue transparente qu’elle tentait péniblement de traverser, tout le monde se photographiait. Elle observait un couple qui souriait devant la vitrine d’une librairie et l’un des deux, était-ce une femme, semblait aimer le reflet de l’autre dans le miroitement de la vitre. La joie se lisait sur leurs visages, une joie que les habitants de la capitale n’éprouvaient plus depuis longtemps mais qu’ils observaient sur les lèvres des Touristes Traversants (TT). Les librairies étaient très convoitées, c’était un fond de selfie répertorié et particulièrement apprécié. »

« De son vivant, l’oncle de raymondin avait accepté de partager le territoire en zones relevant de droits différents. Raymondin, lui, s’y refusait car il ne comprenait pas comment un pays post-démocratique, héritier de la révolution française de 1789, pouvait tolérer que les citoyens ne relèvent pas tous du même droit. Devenir maire impliquait d’administrer à la fois les Hyper-Centres (HC) traversants de poitiers et d’angers, les Zones Touristiques (ZT) comme lusignan ou la forêt, les zones interurbaines (composées de Faubourgs de catégorie 1, 2, 3) et des Zones Hors Cartographie (ZHC). Parler de ZHC était un euphémisme, ces dernières étant en fait des DSCO [Décharge Solide à Ciel Ouvert] où vivaient une population multi-contaminée, souffrant de séquelles variées, causées par l’exposition permanente au méthane, au plomb et au nickel-cadmium. La seule réaction de l’hyper-mairie avait été de construire un mur pour empêcher les habitants des ZHC de refluer vers les zones interurbaines. Dans un deuxième temps, on avait fait mettre au point un pont aérien pour livrer des vivres aux habitants que l’on appelait les « Sauvages Appareillés (SA) », une formulation ironique qui faisait allusion à leur vie de récupérateurs mal payés évoluant parmi les maxi-congélateurs et les pluri-téléphones défectueux. Ils vivaient sur pilotis et avaient pour mission de recycler les déchets les plus nocifs, mais l’on savait bien que la situation était irrécupérable. Les sols étaient contaminés, tout comme les nappes phréatiques et les aquifères. »

« La population aisée, quand elle ne prenait pas de congé traversant, passait son temps à produire de l’autoarchive. Soit on visitait, soit on s’autoarchivait. C’était aussi un facteur de distinction sociale, comme jadis le droit du citoyen à athènes. Environ 10 % de la population poitevine étaient autorisées à produire des documents archivables. Mais les 90% restant vivaient en imaginant produire des documents au moindre geste, à la moindre émission de voix. Sans cesse, à la façon des citoyens de l’HC [Hyper-Centre], ils œuvraient à une postérité fictive qui leur était refusée. Ils rêvaient d’archives comme jadis on rêvait de liberté. Ils vivaient donc leur vie dans l’anticipation permanente du moment où elle serait digne d’être un musée. La vie était devenue un auto-document permanent. Ces habitants-là n’avaient pour ainsi dire pas d’autre rêve que de passer un jour d’une zone de Faubourg 2 à l’HC et d’avoir ainsi le droit de déposer leurs documents aux APA [Archives Poitevines Augmentées], ce qui leur garantissait le fait de laisser une trace dans le futur incertain et bondé. »

« La fée incitait les habitants à ralentir et à renoncer au trop d’objets qui les ensevelissaient, en pressant soi-même un fruit, en arrachant ses poils ou ne les épilant plus, en prêtant voitures et vélo augmentés, en usant de moins de virtualités. Les habitants s’étaient remplis jusqu’à la fissure, s’étaient roulés dans les cup cake fluorescents, ils avaient contemplé, impuissants, leur chute, les yeux rivés sur les bas-côtés, ils avaient été incapables de freiner, chacun attendant que l’autre fasse ce à quoi personne ne se résignait. Ralentir, réfréner. Ainsi mélusine arriva de biais, avec de petits projets, les prit par la manche et le cœur, et commença elle-même à pratiquer. »

La loi de la tartine beurrée / J.M. Erre

Lendemain de pendaison de crémaillère chez les Godart, un couple de psychothérapeute et psychanalyste. Jean-Luc Godart a écrit un livre, exposé dans son salon, « Les emmerdes ne volent pas toujours en escadrille. » Maxime qu’il va pouvoir vivre avec plus ou moins de philosophie et de patience.

Alors qu’ils émergent, avec peu de souvenirs de leur soirée, quelqu’un sonne à la porte. C’est un plombier appelé en urgence pour déboucher leurs toilettes qui ne sont pas bouchées. Jean-Luc ne l’a pas appelé. C’est à n’y rien comprendre.

Les péripéties s’enchainent avec de nombreuses livraisons de choses invraisemblables, payées avec la carte de JL (pour les intimes). Emmaüs vient emporter des meubles. L’extérieur envahit l’intérieur, encombre l’espace intime, déclenche des scènes conjugales.

On se demande bien comment va se terminer cette histoire. Mais tout le suspense réside dans cette tartine collée au plafond. Va-t-elle tomber ? Si oui, de quel côté ? Et surtout comment tient-elle ? Anna répond à cette question par une autre : « Comment on fait tous pour tenir ? »

L’auteur interpelle les lecteurs au début du roman. Il dresse la scène d’ouverture avec les personnages et les décors. Il nous conseille d’imaginer des gens qu’on n’aime pas, « ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, Non ? Si. Assumons, assumons. » Il insère avec malice les titres de ses précédents romans qui se font écho.

En lisant, je me suis tout de suite dit que je le verrai bien adapté au théâtre. D’ailleurs lors de la rencontre VLEEL, Jean-Marcel Erre a dit que ce roman était au départ une pièce de théâtre, mais qu’il n’avait pas trouvé d’éditeur pour la publier ni de metteur en scène pour la monter. Il l’a alors transformée en roman.

Avec des dialogues savoureux et beaucoup d’humour, cette satire sociale se lit d’une traite et fait du bien.

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres.
Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? »

J.M. Erre écrit également des scénarios pour le cinéma et la BD. Sa première comédie sort ce mercredi sur grand écran : « Haut les mains ».

Je remercie Buchet Chastel pour cette lecture propice à la détente de mes zygomatiques que je vous recommande fortement.

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Au commencement, il n’y avait rien.
Pas de temps, pas d’espace, pas de matière, pas de pensée, pas de mot, pas de pas. Même le néant n’existait pas, c’est dire. »

« Les époux Godart, Anna et Jean-Luc, sont nos personnages principaux. Ils peuvent avoir trente-trois, quarante-six ou soixante-neuf ans, qu’importe. Disons qu’ils ont votre âge, ça facilitera l’identification. Leurs caractéristiques physiques ? Visualisez des voisins, des collègues, des membres de votre famille, et vous tenez le couple Godart. Un conseil : prenez des gens que vous n’aimez pas. Comme il va leur tomber pas mal de trucs sur le coin de la figure, ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, non ? Si. Assumons, assumons. »

« Vous avez demandé une intervention express d’Hervé Le Quellec, plombier impec. »

« Le Quellec jette un regard inquiet à JL qui le rassure :
– Anna est psychanalyste, elle aime traquer les lapsus.
– Ou les actes manqués, complète Anna. Comme acheter quinze pizzas pour deux. On sait que Freud relie les fonctions alimentaires et sexuelles, et la démesure des manifestations de l’oralité au refoulement sexuel.
– Je n’ai pas… tente JL.
– Ou comme faire venir un plombier pour « déboucher » quelque chose chez nous.
– Je n’ai…
– Ou comme porter un soutien-gorge ? tente Le Quellec.
– Exactement ! s’amuse Anna alors que JL se ferme. Il l’aimait bien son soutien-gorge, hein ?
– N’importe quoi… grommelle JL.
– Bon, c’est pas tout ça, fait Le Quellec en s’essuyant les mains sur sa salopette. Je vais vous faire la facture.
– Allez-y, dit Anna. C’est un autre point commun entre les psys et les plombiers, les tarifs prohibitifs.
– ça m’étonnerait qu’il arrive à te battre, rétorque JL.
– Jaloux. »

« Troisième sonnerie, puis des coups à la porte.
– Tu ne vas pas ouvrir ?
– Eh non.
– Rétention de la fuite freudienne ! s’exclame Le Quellec.
– Attitude de déni, refus d’affronter le réel, soupire Anna en s’engouffrant dans le couloir menant à la porte d’entrée. Mon pauvre Jean-Luc, tu files du mauvais coton. »

« – Excusez-moi, je suis fatiguée. Quelle était votre question ?
– Eh bien, j’ai remarqué votre tartine collée au plafond…
– Oui, je sais… soupire Anna.
– Je me demandais… Comment elle fait pour tenir ?
Anna lève les yeux vers la tartine et la fixe un long moment.
– Vous posez la seule vraie question, cher monsieur. Comment on fait tous pour tenir ? »

J’achève mon exil pour un retour tremblant / Natasha Kanapé Fontaine

Il s’agit du premier recueil de poésie de l’artiste, comédienne et écrivaine Natasha Kanapé Fontaine, qu’elle a écrit à l’âge de 20 ans. D’origine innu, elle raconte son exil puis son retour dans sa communauté. Elle milite pour les droits autochtones et environnementaux.

D’abord publié en 2012 au Canada sous le titre « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures », emprunté à un proverbe tzigane. Elle republie ce recueil en 2024 sous un nouveau titre issu d’un de ses poèmes et apporte quelques modifications. Les politiques d’assimilation et leurs conséquences sont au cœur des textes de l’autrice résolument tournée vers l’avenir.

Son écriture sensorielle regorge d’animalité et de minéralité. Elle a deux langues qui n’ont pas de racines communes. La pensée autochtone est une façon de penser très différente, avec des concepts dissemblables. Elle requestionne sa relation au monde avec l’héritage de ses ancêtres.

Un très beau recueil publié par les éditions Dépaysage.

Note : 4 sur 5.

« Les bouleaux blancs
grandissent toujours

Les fleuves nous emportent
d’un monde à l’autre

sentiers et feuilles mortes
aurores boréales café
pages frontières

perlage blanc
et rouge

ishinakuan
pakushenitamun

la loi des Indiens »

« Trop longtemps
j’ai porté mon canot
en des forêts citadines
mon pays me revient
j’achève mon exil
pour un retour
tremblant. »

« Voir sans regarder,
regarder sans voir,
tu as les mains pleines d’histoires. »

De bleu, de blanc, de rouge et d’étoiles / Sarah Barukh

J’avais lu un roman de Sarah Barukh il y a quelques années, j’avais beaucoup aimé son écriture. Je dois dire que dans ce livre j’ai trouvé son écriture encore plus belle, tellement fluide, malgré les sujets difficiles qu’elle aborde.

Dans ce roman choral, différentes personnes racontent leur vie ou un événement traumatique de leur vie. Un drapeau relie toutes ces femmes et tous ces hommes, une belle symbolique. Le point de départ est l’attentat contre Charlie Hebdo qui fait remonter des peurs en Jeanne, une jeune femme juive, française. Elle va alors partir s’installer en Israël. Là-bas elle découvre une autre réalité, la haine entre deux peuples, des familles bouleversées par le terrorisme. A son retour à Paris, elle tombe amoureuse d’un musulman. L’un et l’autre n’en peuvent plus des préjugés et du racisme.

Il y a aussi Mo, un ami d’enfance de Jeanne. « On ne choisit pas sa famille » pourrait être la phrase qui correspond le mieux à son histoire. Son frère s’est radicalisé et impose de nouvelles règles au sein de leur famille.

Rimas, jeune Pakistanaise, sous le joug des hommes, mariée de force. Isaias, migrant, il a quitté l’Erythrée pour une vie meilleure mais qui tarde à advenir. Jin a fui son destin de paysan en Chine pour devenir marin et transporter des cargaisons dont il ne préfère rien savoir.

Tous ces enchainements de situations violentes, de racisme donnent un sentiment de malaise. On ne peut qu’être ému en lisant chaque histoire inspirée de faits réels. L’autrice donne les références à la fin et rend encore plus humain ces récits. Un roman à mettre en toutes les mains.

Ce roman sera suivi d’un autre livre prévu en 2026, plus intime, pour poursuivre ce message d’amour, de tolérance et d’humanité. Les mots sont les armes de Sarah Barukh pour dénoncer les systèmes d’oppression, de haine et de discrimination.

Je remercie Babelio et HarperCollins pour cette masse critique privilégiée

Note : 5 sur 5.

Incipit :
On a tué Charlie Hebdo
Paris, 7 janvier 2015
– Papa ? Tu es chez toi ?
– Oui, je ne bouge pas.
– Promets-le.
– Je te promets, Jeanne.
Léon raccroche et fixe l’écran de télévision dans le salon. Il s’assoit sur la table basse, le fauteuil est trop loin.


« Il est parfois inutile de chercher les étoiles de l’espoir dans le ciel. Il arrive qu’elles brillent autour de nous. »

La baronne perchée / Delphine Bertholon

Billie, bientôt 13 ans, vit au bord de l’océan Atlantique. Elle aime se ressourcer dans la nature et lire. C’est une jeune fille intelligente, débrouillarde et pleine de vie. Mais son enfance n’a pas rimé avec insouciance.

Elle vit avec son père, Léo. Il travaille dans une conserverie. Il est plutôt absent, porté sur la bouteille, a des difficultés à exprimer ses sentiments. Il faut dire que Billie ressemble tellement à sa mère, Mathilde, qu’il lui est difficile de faire un geste d’amour envers elle. De sa mère, elle ne sait quasiment rien. Son père lui a dit qu’elle est partie, sans plus d’explications.

L’histoire se déroule sur quelques jours. Billie décide d’ouvrir les yeux de son père. Elle fugue et part s’installer dans les arbres, dans un ancien parc aventure à l’abandon. Elle veut habiter dans une cabane dans les arbres et ne pas poser le pied sur la terre comme le héros d’Italo Calvino dans Le Baron perché.

D’ailleurs elle laisse un indice sur son lit destiné à son père, le livre d’Italo Calvino. Va-t-il comprendre le sens de ce livre ? Va-t-il la retrouver ? Arrivera-t-il à lui dire qu’il l’aime ? Saura-t-il sortir de son silence ? Lui révèlera-t-il quelques secrets ?

Une seule façon de le savoir, lire ce merveilleux roman ! Billie est très attachante, impossible de la lâcher. Ce livre se dévore. Il m’a fait penser par moment à un roman pour ados. La nature est omniprésente avec notamment les couchers de soleil admirés par la jeune héroïne. Il y a des références littéraires qui raviront les passionnés. Bref, un coup de cœur que je vous recommande !

Je remercie Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture qui fait du bien.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Jamais Billie n’aurait pensé vivre un jour dans les arbres. Jamais, non plus, elle n’aurait cru que, vu d’ici, l’océan prendrait à ce point une autre dimension. Il semblait plus infini encore que depuis la terre ferme. »

Villa Bergamote / Mona Messine

En cette rentrée littéraire d’hiver paraît le second roman de Mona Messine, publié non pas chez les Livres agités mais chez Bouclard, deux maisons d’édition que j’apprécie tout particulièrement.

Il nous plonge dans une atmosphère particulière et surtout dans une famille de politiques qu’on reconnaît aisément, leurs affaires judiciaires et leurs interviews ayant fait la une des médias à l’époque.

Le roman se place du point de vue de Roxane, une jeune femme qui devient la belle-fille de ce couple politique, Monsieur et Madame. Pour son mariage avec leur fils, Chéri, ils lui offrent la Villa Bergamote située dans une île des Caraïbes. La majeure partie du roman s’y déroule.

Pour Roxane, c’est la belle vie. Elle évolue dans un milieu qui n’est pas le sien et elle s’y plaît, enfin au début. Elle raconte les deux décennies au sein de cette famille particulière et on comprend qu’il s’agit d’une déposition.

Une personnalité brumeuse, ambiguë, comme l’ambiance qui règne à la Villa Bergamote. Des trafics se font la nuit. Des réunions aux allures mafieuses se font le jour dans le jardin.

Un roman qui peut déstabiliser par son côté malaisant mais qui est très addictif. Le couple de Monsieur est Madame est tout à fait fascinant. Évidemment les secrets, mensonges et manipulations sont fréquents dans cette histoire. Et la réalité dépasse largement la fiction.

Une satire qui se dévore et où on ressent le plaisir qu’a eu l’autrice à écrire cette histoire. Il y a plein de références. Je vous recommande la lecture de ce livre.

Cette lecture me permet de cocher la case « une maison d’édition des Pays de la Loire » pour le challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Entrailles éclaboussées sur les pavés extérieurs, le cancrelat ruisselle. La bête est en train de mourir, couchée sur le dos. La tête est arrachée, mais elle bouge encore : la décapitation n’a pas suffi, on croirait qu’elle en redemande. »

« J’ai déjà pris perpète, je ne crains donc rien avec cette déposition. Je vous signerai le bas du document, les yeux fermés. Il me reste seulement à vous détailler tout ce qui a découlé de cette soirée. Vous verrez, tout est fou, mais tout est vrai. Paraît-il que le grand public aime les histoires. Je vous donne de quoi vous satisfaire. »

« Il restait toutefois toute cette énigme autour de la Villa Bergamote : peut-on donner ce qui ne nous appartient pas ? Parfois, s’imaginer posséder quelque chose, sans même détenir un titre de propriété valable, suffit. Et puis, j’allais me panacher à leur ADN. Mélanger. Les langues et les fluides. Tout ce qu’ils détestaient. Vous trouvez le procédé dégueulasse ? Il est utilisé depuis la nuit des temps. Ce n’est pas parce qu’une chose n’est pas nommée qu’elle n’existe pas. Nos consciences ne sont que des volets sur un hublot qu’on décide chaque jour ou non d’ouvrir. Et petit à petit, je me suis prise au jeu des journalistes, pour apprendre à les connaître eux aussi. Je me disais que ça toucherait beaucoup Chéri. »

« Et si au début, je les admirais, l’ampleur de l’amour que le couple générait, sans rien accomplir, me terrifia. Moi, je mettais du cœur à l’ouvrage, et, rien, enfin, pas grand-chose. Eux, ils essayaient à peine, et on les adorait. J’ai commencé par me sentir envieuse. Et doucement, en moi, s’est plantée la graine sauvage de la détestation. Il lui fallut plusieurs années supplémentaires pour germer, mais elle était en place. »

« J’étais écartée des lieux de décision et d’action, c’est le principe de la décoration. »

« Il y avait bien un truc sur lequel nous nous accordions dans cette maison : le but c’était de s’élever le plus haut possible dans le rêve éveillé, le plus loin possible de la pataugeoire dans laquelle traînaient tous ces pauvres. J’aurais pu mener ma propre vie au lieu d’être dans celle des autres, mais c’est un fait : je n’avais aucune imagination, je devais m’incruster dans ce qui existait. »

« Chéri veux-tu bien m’aider, me rendre honneur, dignité, m’adresser la parole, un instant me donner de l’amour, juste un peu, c’est comme me prêter de l’argent, tu sais, cela ne te coûte, à toi, rien, veux-tu ? »

« Charlie s’agitait grave et appelait des journalistes pour balancer des ragots. Untel avait oublié de fournir sa déclaration de biens, il tentait toujours de mettre en pratique sa propre maxime : quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien. C’était leur façon, à chacun, de réagir aux menaces qui montaient. »

Il n’a jamais été trop tard / Lola Lafon

Je ne me lasse pas de l’écriture de Lola Lafon. Tout devient intéressant sous sa plume et son regard. Dans ce livre, elle publie des chroniques écrites pour le journal Libération en 2023 et 2024. Des sujets d’actualité qui résonnent encore aujourd’hui. Elle nous fait part de ses réflexions mais nous incite aussi à réfléchir.

Il y a souvent un post-scriptum à la fin des chroniques qui conclut le sujet ou l’ouvre. En tout cas il serait dommage de passer à côté de ces condensés de sagesse. Des textes à lire d’une traitre, comme moi, ou à picorer selon vos envies.

J’ai relevé de nombreuses phrases, ce qui signifie que j’ai beaucoup aimé ce livre.

Des textes engagés, à la fois intimes et universels, à lire absolument. Et à relire aussi.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture enrichissante

Note : 5 sur 5.

« Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. »

« Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« Nous savons tout de la réparation, nous sommes rompus à nous acclimater à ce qui nous détruit. »

« C’est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l’avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d’avoir ce qu’on ne désire pas. »

« Que deviennent-ils, les mots qu’on n’a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu’on n’a pas faits ? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu’on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu’on n’a pas faits, les mots qu’on n’a pas dits, s’accumulent, s’agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Si le temps est un écoulement, l’actualité, elle, est un éboulement. A peine nous frôlent-ils, ces drames qui ne sont pas les nôtres, que nous passons à la suite, rodés à nous protéger. »

« On saura alors intimement, que l’écriture est une arme, et qu’elle doit être protégée à tout prix. »

« L’écriture ne sauve rien, elle ne raccommode pas plus qu’elle ne répare, les mots ne retiennent pas de leçons, ils se proposent sans s’imposer, nous laissent libres, jusqu’à l’égarement. On s’y perd, dans l’écriture, mais pas comme dans un labyrinthe. On s’y oublie, détachée de soi, enfin.
L’écriture est sœur du silence et du vacillement. Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit. Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l’écrire. »

« S’il faut aujourd’hui vérifier la nationalité d’un cadavre avant d’être sûr qu’on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« En cet automne de désespoirs, ce qu’on persiste à appeler « la vraie vie » ressemble de plus en plus à une fiction inspirée de faits réels, à laquelle, certains jours, on n’arrive pas à croire, à laquelle il est parfois difficile de participer. »

« On ne peut pas dire qu’on ne sait pas. Mais on peut dire que plus on sait et moins on peut.
On peut dire que tous les jours, on oscille entre le désir de ne plus rien savoir et le désir de ne rien oublier. Ce que nous avons en commun aujourd’hui, c’est bien notre capacité d’oubli. Mais il n’est pas sûr qu’elle soit sans fin.
On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Mais on pourra dire qu’on en savait pas quoi faire de ce qu’on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l’homme. Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson. »

« Il y a quelques semaines, au détour d’une ruelle parisienne, j’ai vu ces quelques mots inscrits sur un mur : « It was never too late. » Une phrase énigmatique, pleine d’espoir et troublante, aussi, car elle interroge nos choix, ce qu’on fera ou pas du futur : il n’a jamais été trop tard. »

Les gestes / Amanda Sthers

Le roman s’ouvre sur une lettre d’un père à son fils adoptif. Marc veut transmettre à Camillo l’histoire de sa famille originaire d’Égypte. Il veut surtout lui parler de son père, Hippolyte, né en Grèce et de son grand-père, des figures paternelles assez absentes. Il est donc question de relation père-fils, de paternité, de famille, de secrets, de transmission. Marc souhaite ne pas transmettre les mêmes gestes, traumatismes, à son fils.

Les personnages sont haut en couleur. Hippolyte brûle la vie par les deux bouts. Grand séducteur, il ne peut être l’homme d’une seule femme. A l’inverse, Marc peut toujours compter sur sa mère, son pilier. Les gestes ont une importance. Vous retrouverez des allusions et des liens tout au long de votre lecture.

Un roman foisonnant, un peu trop à mon goût. L’écriture nous emporte dans un tourbillon d’événements, pas le temps de respirer dans cette fresque. Toute la vie de cette famille se déroule à 100 à l’heure. Un roman agréable à lire mais je préfère incontestablement son précédent, « Le café suspendu », véritable coup de cœur que je vous recommande.

Et vous, l’avez-vous lu ? quel est votre roman préféré d’Amanda Sthers ?

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Camillo,
J’ai lu ton court dossier au centre d’adoption. Tu ne sais rien de moi ni de ton autre papa, pourtant je te connais par cœur et je t’attends. Quand tu auras grandi, que tu tireras sur les fils du passé pour pouvoir t’accrocher à l’avenir, tu ouvriras ce livret. Tu y trouveras ce que je sais de l’histoire de ton grand-père Hippolyte, quelques lettres qu’il n’a pas postées, pas jetées non plus, comme s’il espérait qu’elles soient lues, des photos, la retranscription d’enregistrements qui datent de mon enfance et certains plus récents que je me suis amusé à faire à son insu avec mon téléphone portable. Je serai heureux de te les faire écouter si, un jour, tu souhaites entendre sa voix.
Quel âge auras-tu quand tu liras ces pages ? A quel moment ressentons-nous le besoin de connaître nos fantômes ?
Tu arrives l’année où j’ai perdu mon père. »

« Il y a évidemment des secrets derrière ses secrets, des moments de mystère, de tristesse et de joie dans l’ombre des silences que certains entendront. Il est possible que mes souvenirs aient leurs fantaisies, mais j’ai fait de mon mieux pour lui rendre justice, pour exprimer ce que mon père m’a raconté comme ce qu’il a tu, les gestes que je vais te transmettre et ceux qu’il n’a pas faits. »

« La main devant son visage
Papa m’a montré la façon qu’avait sa mère de mettre la main devant elle quand il apparaissait, comme pour s’en protéger, même quand il était tout petit. C’est ainsi qu’il parlait d’elle, il ne prononçait pas son prénom, il ne disait pas « nous allons voir mamie », il ne l’appelait pas maman, ni Florentine, il disait « c’est (main devant le visage) qui vient te chercher à l’école ». Sa mère était personnifiée par un simple geste. Il avait fallu des années pour que la famille comprenne que cette main qui la masquait quand on se précipitait vers elle était la conséquence d’une pathologie et non d’un dégoût. Avant que sa maladie ne soit diagnostiquée, on croyait Florentine bête, voire folle. Mon père s’amusait à me faire répéter « prosopagnosie », un mot que j’ai écorché jusqu’à l’adolescence. J’ai pu enfin le prononcer quand j’ai compris sa racine en cours de grec ancien : prosopon signifie « le visage » et agnosis souligne l’ignorance. Ce trouble est une forme d’amnésie visuelle qui rend très difficile l’identification des faciès humains, même le sien. Papa me racontait en riant que ma grand-mère s’excusait en se cognant dans les miroirs contre son propre reflet. »

« Pour parler avec justesse d’un être ou d’un endroit, il faut l’avoir perdu. Mon père a quitté son pays à huit ans. »

« On écrit sans doute plus facilement pour accorder son pardon ou parce qu’on espère une réponse à nos questions. Les mots sont vivants, même quand ceux qui les ont prononcés ne le sont plus. »

« On fait mine de connaître le passé mais les souvenirs sont des légendes revisitées sans cesse tandis que l’avenir est inscrit dans chacun de nos gestes qui l’appellent comme les grands danseurs attirent à eux une chorégraphie qu’ils ont déjà intégrée. »

Le ciel est mon drapeau / Vidya Narine

Pour son second livre, l’autrice nous propose un texte hybride. Elle raconte à la fois l’histoire de sa grand-mère ayant fui en 1955 ou 1956 le Vietnam, tout en mêlant des références historiques tel un essai. Elle prend du recul et elle apporte un regard sociologique et critique sur le colonialisme. L’histoire de sa famille est fortement marquée par l’exil. Le thème de l’identité est au cœur du livre. Qu’est-ce qu’être Français ? Elle fait partie de la troisième génération après l’Indochine. Une belle matière à réflexion avec une écriture poétique.

Au final, une lecture en demi-teinte pour ma part. Il y a à mon goût trop de références historiques, trop de variations dans le texte pour que ma lecture soit fluide. Et puis j’ai encore en tête ma lecture du livre de Nathacha Appanah, « La mémoire délavée », qui m’a davantage marqué que celui-ci.

Et vous, avez-vous été touchés par ce récit engagé de la rentrée littéraire d’hiver ?

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
Mouvement du bois
Soit un paysage comme un corps. La chaleur qui émane de ses profondeurs, la palette infinie de sa peau, le relief de ses toisons. Il respire l’air bleu par tous ses pores.
Dans la broussaille du souvenir, un drapé de lumière s’avance, calme et résolu. Il trace un chemin clair, réchauffe la terre d’un manteau de particules d’or. Au matin du printemps, une graine germe. Une force primitive qui grandit sous terre et dans le ciel d’un même élan, les maintient ensemble.

« L’État parle pour tous nos corps d’une seule langue, une seule voix, une voix de stentor, et pour raconter notre histoire commune, il enjambe des ornières, alors il a des trous de mémoire. Le corps de l’État avance à grandes enjambées mais c’est un cheval de Troie, toujours prêt à trébucher.
J’exhume un corps, celui du Viêt Nam dans le corps français, disparu avec son histoire, ses contours et ses organes, j’exhume un corps sans mausolée. »

« Est-ce que l’on écrit pour « venger sa race » si l’on ne ressent pas de colère ? Ni de honte géographique sociale, ou même langagière puisque nous parlons le français ? Je n’ai pas de volonté de trahir non plus, et d’ailleurs d’où je viens on ne trahit pas, et surtout pas ses aîné·
es, et encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose à trahir or pour l’instant il n’y a qu’un vide. Je ne suis pas transfuge, seulement attirée par les reflets du trou de mémoire que je porte, et convaincue de la capacité de celui-ci à venger d’autres que moi. »

« Finis ton bol surtout ! Sinon tu resteras autant d’années en enfer qu’il y a de grains de riz au fond de ton bol, tu le sais ! »

« La mémoire est une pile de papiers qui bruissent, certains s’envolent, reviennent puis s’installent, oiseaux migrateurs. »

« Qui parle au Ciel en 1944, quand tous les empereurs sont morts, ou envoyés en exil ? Au Tonkin, on meurt de faim. Ma grand-mère et ses quatre aînés survivent, je ne sais par quel miracle. De cette période restent quelques rares photos en noir et blanc. Des morts et des vivants décharnés, tête et cage thoracique gonflé, des adultes et des enfants sous un soleil aveuglant, le regard au fond d’eux-mêmes, affamés car d’autres peuples valaient plus cher, économie de guerre. Les mêmes images, les mêmes corps qu’au Bengale sous domination anglaise un an plus tôt. Pas de chiffres sous Churchill, mais quatre millions de morts estimés aujourd’hui, et huit en tout sous le Raj britannique, soit plus que pendant la Shoah en Europe. On ne dit pas assez qu’Adolf Hitler était un grand admirateur de la colonisation anglaise, et qu’il s’est inspiré des camps de travail là-bas pour élaborer ses camps de la mort en Europe, alors je l’écris ici, puisque l’Indochine est un trait d’union vers l’Inde. »

« Notre histoire s’est délestée de sa gravité avec les années, le rire a évaporé les larmes et c’est seulement ainsi, légère comme un nuage, qu’elle a su traverser le temps. »

« Si la colère, celle née de l’injustice, de l’occupation, des liens rompus, de la violence, celle qui a su engendrer la résistance, a disparu tel un nuage après la pluie, qui êtes-vous ? ai-je parfois envie de demander à ma mère, ma tante, aux Vietnamiens de France. Des surfemmes, des surhommes ? La rage est-elle restée à tourner en rond à l’intérieur de vos corps ? »