Louve en juillet / Gabrielle Filteau-Chiba

Ce titre est le premier d’une nouvelle collection chez Dépaysage « Animales » dont l’autrice est également l’éditrice. Elle ouvre donc la voie à de nouveaux « textes au féminin pluriel qui courent, mordent, soignent. » Je suis curieuse de découvrir le prochain titre de cette collection prometteuse.

Il s’agit d’un récit très autobiographique. Elle raconte sa vie avec sa chienne-louve. 12 ans de vie commune, 12 chapitres, 12 lieux au cœur de la nature, pour lui rendre hommage. Séquoia l’a rassurée, lui a donné de l’amour. Elle a guéri une carence affective de son enfance. Elle lui a apporté la protection dont elle avait besoin notamment suite à des violences conjugales. Elle lui doit beaucoup aussi pour l’écriture.

A chaque étape importante de sa vie, sa chienne a été là, fidèle. Je découvre une femme qui a déjà vécu mille vies et pas des plus simples. Au fur et à mesure des chapitres, on voit sa chienne vieillir. Leur relation fusionnelle est belle. Ce roman est émouvant et la dernière partie totalement déchirante. On ne peut s’empêcher de penser à nos compagnons à quatre pattes disparus et qui ont laissé un vide. Un récit à la fois intime et universel où l’éco-féminisme transparaît. Toujours avec dignité et distance, sans juger, elle réagit aux événements avec amour et compassion, sans colère. Une véritable leçon de vie, de résilience, un témoignage apaisant qui fait du bien. Bref vous l’avez compris c’est un coup de cœur et je vous recommande ce texte puissant et engagé.

J’ai assisté à une magnifique rencontre VLEEL, à voir prochainement en replay, et j’ai découvert une femme très inspirante. J’ai hâte de lire le prochain ouvrage de la collection « Animales ».

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est impossible comme t’es belle. Ma toute petite coyote grise à moitié chienne. Fille de Friendly qui porte si bien son nom et d’un père aussi sauvage qu’inconnu. Ta mère, une alpha au regard d’ambre embrasé, est d’une lignée qui coursait autrefois sur les banquises du Nunavik. Avant d’arpenter le nord du Québec a fière allure en tête de file, elle faisait valser fuser traîneaux et mushers de bord en bord de l’Alaska.
La route jusqu’à toi est aussi boueuse et pleine de caprices qu’aux temps de la Nouvelle-France. Il neige à gros flocons sur les sommets, et bientôt le lit de feuilles d’érable et de tremble sera blanc.
Je te désire depuis l’enfance, tu le sens ? J’attendais le magnifique, l’insolite amour qui me ferait l’effet des séquoias de la Calif, ces arbres géants de plus de mille ans.
Tu m’apprends comment prendre soin de toi à mesure que j’apprends la vie dans la forêt boréale, la neige, le silence : fendre le bois, tenir tête aux éléments, dormir parmi les craquements de toutes parts, en dedans comme au-dehors, domptant mes peurs une à la fois : la pénombre peuplée d’esprits, les maladresses qui tuent, la glace mince, les bruits de moteur qui se rapprochent de notre refuge, la bêtise humaine, mourir gelée, te perdre, me perdre. »

« Avant de raconter comment nous sommes mortes, toi et moi, je vais coucher sur papier toutes les fois où on s’est mutuellement sauvé la vie, mon amour de Séquoia. »

« Grandir auprès d’un père suicidaire qui menace, quand les querelles mènent à une impasse, de se tirer une balle dans le palais, présente cet unique avantage : j’ai appris, je sais comment on fait pour raccrocher les monstres à la vie. Par contre, j’ai hérité de l’envers de la chose, aussi : je tolère trop longtemps l’intolérable, tardant au nid, aussi toxique soit-il. »

« Je souhaite à toutes les femmes de mon époque et à celles d’après une rupture amoureuse moins pénible que la mienne ; c’est le vœu que je formule en déposant boîte sur boîte dans la maison ancestrale louée pour mon année de convalescence, au sommet d’une montagne laurentienne. Autant dire ma forteresse protégée de nombreux gardiens. »

« Je suis passée, avec toi, de la fuite à l’enracinement ; grâce à toi de la carapace à la vulnérabilité, de l’adolescence émotionnelle à une certaine maturité. J’ai marché à tes côtés des kilomètres par milliers aux quatre coins du Québec, déménagé je ne sais plus combien de fois. Ta loyauté m’apprend le soin, la présence, l’amour inconditionnel. On s’est forgé une vie cohérente dans les bois. »

« Tu veilles à la porte, chasses mes cauchemars, panse mes doutes. Te regarder heureuse gambader, bien nourrie, grande et en beauté, peut-être gestante, dissipe ma peur que le loup ait eu raison sur mon cas. Non, je ne suis pas une mauvaise mère ni une mauvaise maîtresse. Au contraire. Pour Fleur et Séquoia, j’en suis sûre maintenant, je suis une paire de bras qui sont et le sanctuaire et la forteresse. »

Le duc de Penford Hall / Nancy Atherton

Encore un excellent moment de lecture avec ce tome 0 des mystères de Tante Dimity. On retrouve l’univers de Tante Dimity, toujours teinté de cosy mystery.

Ce tome se place en amont des autres. Emma et Dereck s’y rencontrent. On découvre le château du Duc de Penford Hall et tous les personnages qui gravitent autour. De la fantaisie, du mystère, des secrets, de la romance, une enquête, bref toujours de bons ingrédients qui appellent à tourner les pages pour connaître le fin mot de l’histoire.

Le jardinage étant la passion d’Emma, ce thème est très développé dans ce roman. Le duc de Penford Hall la charge de redonner vie au jardin de sa grand-mère. Un matin, Susannah, la cousine du duc, est retrouvée blessée et inconsciente dans le jardin.

Une lecture-détente ou « doudou » idéale pour les vacances !
A noter que le tome 4 aux couleurs de Noël vient de paraître !

Traduit de l’américain par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion.

Note : 4 sur 5.

Prologue :
« – Revenez, Maître Grayson !
– Maître Grayson ! Arrêtez !
– Grayson Alexander ! Quand je t’attraperai…
Alors que le garçon dévalait les marches de la terrasse et courait vers les ruines du château, le rugissement de son père fut recouvert par le fracas du vent qui se levait. Les pans de sa chemise volaient, le gamin fonçait pour échapper à la colère paternelle, sans se soucier des cris des domestiques, ne pensant qu’à fuir. »

« Ce que nous aimons le plus est ce que nous faisons le mieux, murmura-t-il. Et votre vraie passion, ma chère, c’est le jardinage. Les Pym l’ont découvert en vous parlant, et je l’ai vu sur votre visage cet après-midi, aussi clairement que je le vois maintenant. Vous ne pourriez pas tourner le dos au jardin de la chapelle, pas plus que je ne pourrais quitter Penford Hall. »

Jouer le jeu / Fatima Daas

Le roman se place du point de vue de Kayden, une jeune fille de banlieue en seconde générale. On la prend parfois pour un garçon et cela lui convient. Elle a un groupe d’amis qu’on voit également évoluer. Dans cette galerie de portraits, certains se retrouvent en difficultés dans la filière générale et se voit réorientés vers une filière professionnelle d’où un éloignement.

Kayden est discrète. Elle écrit plus facilement qu’elle ne parle. Sa professeure de littérature, Mme Fontaine, croit en elle pour intégrer Sciences Po. Elle va l’aider à passer le concours, mais avec une certaine ambivalence entre elles. Kayden est dans un doute permanent, ne sachant comment interpréter les actions ou les paroles de sa prof. Est-ce que Kayden prendra l’ascenseur social que lui propose son enseignante avec ce concours spécial pour les jeunes issus de quartiers défavorisés ? Discrimination positive, déterminisme sociale, racisme, identité sexuelle, passage à l’âge adulte, bien des thèmes sont abordés dans ce court roman.

Kayden vit dans un petit appartement avec sa mère et sa sœur. Elle rêve que chacune ait sa chambre, surtout sa mère qui dort sur le clic-clac du salon. Il y a une très belle relation entre les membres de cette famille.

Les chapitres alternent avec des textes en italique qui sont les écrits de Kayden, sorte de journal intime. J’ai aimé retrouver l’écriture de Fatima Daas, toujours juste et sincère. J’ai trouvé Kayden très attachante et j’ai suivi son parcours avec intérêt. Un second roman réussi !

Si vous aimez les romans intimes sur les adolescents, celui-ci devrait vous plaire.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« – Seconde 6 !
Dans la cour du lycée, le proviseur M. Baudot hurle de sa voix enrouée au micro les nom et prénom de chaque élève, de chaque classe, et de leur professeur principal attitré.
La seconde 6 suit Mme Garance Fontaine.
Elle ne dit pas bonjour. Elle fait signe de la main pour dire : « C’est par là qu’on va pour rejoindre la salle. » Elle marche rapidement, il faut suivre son rythme pour ne pas la perdre de vue, aucun élève ne connaît encore les couloirs du lycée par cœur.
Kayden et ses amies Nelly et Djenna avancent machinalement.
Elle n’est pas du genre à blaguer la prof. Elle dit le strict minimum. »

« Texte pour remplacer la fiche de renseignements
Je m’appelle Kayden, mes amies m’appellent Kay, ce n’est pas un diminutif pour dire caïd, racaille, ne vous inquiétez pas. C’est juste pour aller plus vite. C’est efficace : Kay. On me dit souvent que j’ai un prénom de garçon. Samy mon meilleur ami que vous avez croisé avec moi dans le couloir, parfois on le prend pour une fille. Il s’en fout. Je crois même que ça le flatte.
Kayden c’est un prénom mixte. J’aime bien.
Je suis née le 23 octobre, je me considère moitié Balance, moitié Scorpion. Ma sœur et ma mère sont Scorpion.
Ma grande sœur s’appelle Shadi, on partage la même chambre.
Ma mère c’est Aïsha, elle dort dans le salon, sur un clic-clac, qu’elle a eu pour 50 euros sur Le Bon Coin. Il est gris mais elle le recouvre souvent d’une housse multicolore. Je rêve qu’elle ait une chambre à elle, ma mère.
Pas une chambre dans une cuisine ouverte.
Pas une chambre où persiste les odeurs de la nourriture Eco+, celle du camembert puant dans le frigo, l’odeur des canalisations. Mais une chambre avec une porte fermée et des rideaux aux fenêtres. Une chambre pastel sans housse arc-en-ciel qui fait mal aux yeux et qui donne des vertiges. Une table de chevet, une coiffeuse, et une garde-robe avec plein de jolis vêtements accrochés à des cintres Hangerworld, solides, pas les trente cintres à 2 euros du marché, qui se brisent dès que tu accroches une veste un peu trop lourde.
Et pas un clic-clac. Un vrai lit queen size.
Elle travaille beaucoup ma mère, mais elle trouve toujours du temps pour nous.
Il n’y a pas d’homme à la maison, je ne pourrais pas vous donner les coordonnées d’un père. Désolée.
Je peux vous laisser le numéro de mon oncle Fouad, au cas où… Il est super sympa. Je me souviens qu’il avait remplacé ma mère pour récupérer un bulletin au collège quand elle bossait de nuit.
Sinon, je n’avais pas de très bons résultats au collège, c’était moyen, mais je me débrouillais bien en français.
Plus tard, je ne sais pas ce que je voudrais faire, parfois je pense au métier de prof, mais il y a pas mal d’inconvénients : je n’ai pas très envie de noter les élèves, distribuer les bons et les mauvais points, me foutre de leurs gueules en salle des profs en exposant leurs fautes de vocabulaire, les trouver incultes parce qu’ils ne connaissent pas la date de la prise de la Bastille, ou l’histoire de Louis XVI.
Imaginez que je me mette à leur rappeler qu’ils ont de la chance d’avoir accès à l’école de la République gratuite, que là-bas en Afrique ce n’est pas pareil… ça craint, non ?
Je ne sais pas si j’aime vraiment l’école… Ce que je sais, c’est que j’aime lire, surtout des romans, parfois de la poésie et aussi des essais quand l’auteur n’utilise pas des mots compliqués alors qu’on sait tous qu’il pourrait écrire plus simplement.
pendant mon temps libre j’écris, mais j’écris aussi quand je n’ai pas le temps. J’en ai besoin. J’ai écrit des lettres que je n’ai jamais envoyées, j’ai écrit quand Soraya (une fille de ma classe en primaire à a déménagé du jour au lendemain, j’ai écrit des nouvelles, des portraits, et des textes sur mon carnet. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans l’écriture.
Voilà, je crois que j’ai répondu à la fiche de renseignements. »

Les promesses orphelines / Gilles Marchand

J’attendais ce nouveau roman de Gilles Marchand avec impatience. Verdict : ce n’est pas un coup de cœur, il m’a manqué un petit quelque chose par rapport à son précédent roman, « Le soldat désaccordé », qui a été un gros coup de cœur en 2022. Mais j’ai passé un excellent moment de lecture avec Gino.

Gino, 10 ans, emménage avec sa famille à la campagne en 1956. Ce sont les années après-guerre, les Trente Glorieuses, une époque où on se doit d’être heureux. D’ailleurs, la dame de l’institut national pour l’opinion publique vient régulièrement les sonder pour savoir si les Français sont heureux.

On suit Gino jusqu’aux années 2000. De son enfance, en passant par l’adolescence et le passage à l’âge adulte, Gino reste un grand rêveur. Il rêve d’innovations, de conquête spatiale et surtout de l’aérotrain situé près de chez lui. Une invention fascinante qui a aussi passionné Gilles Marchand, en passant devant les piliers en béton pour se rendre à la Foire de Brive, au point d’en faire un roman.

On croise des personnages attachants. L’histoire d’amour entre Gino et Roxane est secondaire mais traverse tout le roman. On parcourt les fêtes foraines et les bals populaires. La musique est présente et on ressent la musicalité du texte en le lisant à voix haute. On plonge dans la France des Trente Glorieuses avec les pages de réclames insérées entre les chapitres. Ces publicités nous paraissent aujourd’hui totalement désuètes et misogynes. La société est alors en pleine mutation, autant dans le rapport homme-femme que dans les technologies. Le roman fourmille de personnages et de thèmes, toujours avec humour et tendresse. Une lecture à conseiller aux ados pour découvrir une autre époque où il fallait se rendre au café pour téléphoner au milieu de fumeurs !

Est-ce que Gino va réaliser ses rêves ? réussir sa vie ? Il n’y a qu’une seule façon de le savoir, en lisant ce roman sur les invisibles.

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir, où vous pourrez voir et entendre l’auteur lire deux extraits, accompagné de sa guitare. Ce sont toujours des moments magiques !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Succès professionnel ? Succès amoureux ? Succès familial ? Amical ? Social ? Moral ?
J’ai longtemps cru que c’était une espèce de combinaison de tout cela. Une belle vie professionnelle et une famille aimante et souriante. Des pâtes dans l’assiette et un enfant dans le landau.
A l’adolescence, je me suis dit qu’une vie réussie était une vie qui changeait le monde ou, du moins, qui participait au progrès. »

« Gino n’a jamais eu conscience d’avoir offert à Jacques les meilleurs moments de sa vie. Des moments normaux. Des conversations sans jugement, des rires, des joies simples. »

« Mon enfance s’est achevée comme ça. Des étés très longs, des hivers très longs. Les années 1950 se terminaient, les années 1960 s’apprêtaient à débouler, tapies dans un angle du calendrier. Le monde continuait de changer à toute allure. Je le contemplais depuis la fenêtre de ma chambre. J’ai eu douze ans, j’ai eu treize ans, j’ai eu quatorze ans. Même champ, mêmes arbres, mêmes nuages paresseux dans le ciel. Et pourtant, partout ailleurs, c’était la course au progrès. On parlait d’acheter un téléviseur, un aspirateur, un lave-linge.
On nous disait qu’il fallait être heureux. Alors, on tâchait de l’être pour ne pas fâcher la vie. »

« Mon frère avait pris ses habitudes au bistrot du village. C’est lui qui m’y a emmené. Chez Georges, il y avait de la fumée et des grosses voix. Le patron ne s’appelait même pas Georges. C’était celui d’avant qui s’appelait comme ça, mais on n’allait pas changer la pancarte pour une histoire de prénom. Le nouveau patron s’appelait Jean, mais certains l’appelaient Jeannot. D’autres – les anciens – l’appelaient Jojo ou Georgie, par habitude. C’était en quelque sorte la querelle des anciens et des modernes. Ceux qui n’osaient pas s’engager usaient d’un sobre « patron » ou d’un aventureux « Jean-Georges ». »

« Ni nos limonades, ni nos courses, ni nos rires n’ont pu empêcher les jours de raccourcir. On savait tous les deux ce que cela impliquait.
Et le métro suspendu a continué ses essais et Jacques a continué à rouler son corps sur sa petite mobylette et les jours ont succédé aux nuits sans prendre garde à qui que ce soit et on s’est dit que l’été finissait et que sa valise se refermerait avec nos joies à l’intérieur et qu’on allait se séparer un an et qu’une année c’était quand même plus long qu’un été et sacrément même et que c’était pas juste vraiment pas juste et que ce serait bien que ce serait fichtrement bien que le général de Gaulle plutôt que d’aller emmerder les Algériens il fasse des étés plus longs comme chez eux ou qu’il échange leur indépendance contre leur été et qu’on allait se manquer mais qu’on allait se manquer à un point qu’on n’imagine pas, qu’on allait regarder le plafond et les étoiles et les rues vides et à travers les vitres trempées par la sale pluie d’automne en repensant à Cyrano et à Roxane et qu’un jour après l’autre après l’autre après l’autre l’été allait revenir en prenant bien son temps le p’tit saligaud il est jamais pressé pour arriver et un jour après l’autre après l’autre après l’autre on allait finir par se retrouver et qu’on serait encore jeunes encore des gamins sans aucun pouvoir sur le temps qui décide pour nous et que le calendrier qu’est affiché dans la cuisine à côté du réfrigérateur tout neuf il est plus fort que tout le monde, t’es bien obligé de tourner les pages une à une et si tu veux tu peux cocher les jours mais jamais ô non jamais lais alors vraiment jamais tu ne peux les décocher, personne n’est jamais parvenu à décocher un jour du calendrier il faut attendre compter les heures et les heures et tu changes de semaine et tu changes de mois et tu changes de saison et ça prend du temps et à la fin après des jours et des jours et des jours il y aura l’été pas le même un autre évidemment rapport au fait qu’on coche sans jamais décocher les cases et il y aura peut-être bien un ou deux vieux en moins au village mais il y aura la fête foraine et le bal et la boule à neige sur mon bureau et ses danseurs qui dansent et qui ne changent pas et qui se foutent bien du calendrier ils ne cochent ni ne décochent les cases ces deux-là c’est un peu Roxane et moi enfin je crois enfin j’aimerais bien parce qu’on change on grandit on mûrit mais on reste ensemble même quand on ne l’est pas malgré les jours et les jours et les jours.
Et un été qui s’achève, un.
Et elle est partie. »

« Mon frère n’y est pas resté longtemps, en Algérie. Les accords d’Evian ont été signés peu de temps après son arrivée. Mais il ne nous a jamais raconté les semaines qu’il y a passées. Il nous disait qu’il n’y avait rien à raconter. Il nous disait que ce n’était pas une bonne idée d’aller photographier la guerre.
« La mort est photogénique, mais elle aspire ton âme à chaque cliché. »
Je me suis demandé s’il ne voulait pas devenir poète. Mais non, il était sérieux. »

« Papa a sa Peugeot
Maman a ses Peugeot.
Offrez, ou… offrez-vous des appareils
ménagers de qualité.
la qualité est une tradition PEUGEOT.
Peugeot, la qualité qu’on ne discute pas. »

« Et elle ne sort qu’avec des hommes
qui fument Winston…
Forcément, elle adore tout ce qui est chic,
sensass, « up-to-date », elle adore les hommes
élégants, qui la sortent dans les boîtes, et qui
l’observent à travers la fumée de leur Winston…
Oui, vraiment, les hommes qui fument
des Winston sont des amours…
Winston : une fumée tout à la fois riche et légère,
qui traverse le filtre sans rien perdre de son arôme.
Ah, les hommes… qui fument Winston ! »

« C’était une fin d’été orageuse. Le lendemain, les forains allaient repartir par les routes. Quand Jacques est arrivé ce soir-là, j’ai bien vu que ce n’était pas le Jacques que j’avais connu.
Il ne m’a pas vu, il ne voyait personne, c’est comme s’il n’était pas là. Je me suis approché de lui, mais il m’a repoussé sans paraître me reconnaître. Je n’ai pas insisté. La musique a continué. Il y avait les cris des enfants, les tirs au stand de carabine, les manèges qui hurlaient, les enfants qui s’amusaient. Et lui avait disparu sans que personne n’y prête attention.
Son retour a été moins discret. J’ai senti quelque chose de froid me parcourir le corps, une espèce de courant d’air venu d’on ne sait où. Un courant d’air qui a caressé les stands les uns après les autres, glaçant tout le monde sur son passage, sans distinction entre vacanciers et forains. Les conversations se sont arrêtées, la musique a baissé, les rires des enfants se sont taris, les barbes à papa se sont figées dans leur sucre, comme des nuages de décor d’opéra.
Il était revenu. Immobile. Avec un fusil. Le vieux fusil de chasse de son père. Personne ne bougeait. Je crois bien que, à ce moment de la nuit, personne ne comprenait ce qu’il se passait, personne n’avait la capacité d’analyser la situation. Mais il y avait une intuition générale, cette certitude qu’un drame arrivait. On n’osait pas l’approcher, on était en présence d’un animal sauvage. »

Les finalistes du Prix Hors Concours 2025

Visuel ©Prix Hors Concours

Les votes sont clos depuis lundi soir et nous connaissons désormais les 5 finalistes du Prix Hors Concours parmi la sélection des extraits. Bravo aux finalistes ! N’hésitez pas à aller jeter un œil aux 40 extraits et laissez-vous tenter !

Parmi mes 10 titres favoris je retrouve en finale « Rêve d’une pomme acide » et « L’Éden à l’aube « .

Les finalistes

  • Rêve d’une pomme acide / Justine Arnal (Quidam)
  • Le jardin de Georges / Guénaëlle Daujon (Intervalles)
  • Trois noyaux d’abricot / Patrice Guirao (Aux Vent des Îles)
  • L’Éden à l’aube / Karim Kattan (Elyzad)
  • Mes pieds nus frappent le sol / Laure Martin (Double Ponctuation)

La prochaine étape, c’est la lecture des 5 romans par le jury des journalistes mais aussi par les membres, pour le vote final en novembre. La remise du prix aura lieu le 25 novembre à la Maison de la poésie à Paris. A suivre…

Pour en savoir plus

Ce refrain qui te plaît / Nadège Erika

Ce roman social inspiré de la vie de l’autrice est le cri d’une mère. Kora est mère célibataire. Elle a fui le père violent de ses jumeaux. L’un de ses fils est mort. Le second, Sol, est sous emprise de drogues et sa santé mentale se dégrade. Elle a la quarantaine et vit en région parisienne. Elle connaît bien le milieu social car elle travaille comme éducatrice spécialisée dans un foyer.

Elle dresse le constat d’une psychiatrie défaillante en France face au personnel négligent envers son fils à l’hôpital psychiatrique. Elle raconte son rôle d’aidante, son épuisement. Entre les différents internements de son fils majeur, elle lui laisse son studio et vit soit dans des hôtels miteux soit dans les appartements d’amis. Tous les jours elle lui rend visite. Parfois elle ne le reconnaît pas. Souvent elle se pose des questions sur l’amour maternel et culpabilise. Tout le temps elle s’interroge sur le rôle des mères dans la société.

Alors que Sol s’enfonce dans la maladie et que les psychiatres peinent à l’identifier, Kora assiste impuissante à son autodestruction. Un roman bouleversant rythmé par des bulles de respiration avec des références musicales.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« – Une dernière fois : ne respirez plus. Ne bougez plus. Respirez.
Après que j’ai repris mon souffle, elle m’ôte délicatement le spéculum, la pince, la caméra, tout l’attirail d’entre mes cuisses, et me tire doucement le bras gauche afin de m’aider à me relever et à me dégager des étriers. »

« Lorsque je détourne le regard d’un clodo dans la rue, il me vient à l’idée que peut-être celui-ci a une mère qui le cherche tous les matins avant d’aller au travail et tous les soirs en rentrant. Qu’il a des tantes qui voudraient l’appeler, des amis qui ont essayé de l’aider. Dès que je vois un mec entrer dans le métro pour gratter trois sous je ne peux m’empêcher de penser que celui-là a peut-être sa mère qui compte les jours depuis qu’elle s’est fait une énième fois recaler par un fonctionnaire de police. Genre « il est majeur, madame, il a le droit de disparaître ». Mais il est malade. Il est sous tutelle. Pourtant il a le droit de disparaître. En revanche la mère doit réapparaître le jour où un flic, un juge ou un psychiatre la sonne. »

« A mesure que le temps passe dans ce cocon de soin, je vérifie ce dont je ne doutais pas : la psychiatrie n’est pas partout la même. L’espace de quelque minutes ou secondes, j’oublie que nous sommes en milieu hospitalier tant l’endroit est accueillant et prouve que l’état de délabrement de la psychiatrie française n’est pas uniquement une histoire financière. A moyens matériels égaux certaines équipes et structures font très bien les choses. »

« Est-ce que si moi aussi j’avais les moyens de le faire entrer en soins ailleurs que dans un hôpital vétuste et dont la majorité du personnel est négligent cela changerait quelque chose pour Sol ? Ou est-ce vain d’imaginer que l’argent me permettrait de l’éloigner des drogues et de le protéger de lui-même ? »

Mes 10 extraits coups de cœur de la sélection du Prix Hors Concours 2025

Au mois de septembre il n’y a pas que la rentrée littéraire, c’est aussi le moment de voter pour les 5 finalistes du Prix Hors Concours ! Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

J’ai lu beaucoup de textes intéressants encore cette année. Merci à l’équipe Hors Concours pour cette belle sélection des 10 ans ! Ce n’est pas 5 mais 10 textes sur les 40 sélectionnés que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui. Mes 5 finalistes se trouvent donc parmi ces 10 titres.

Ma liste des 10 extraits coups de cœur :

  • Villa Bergamote / Mona Messine (Bouclard)
  • Les béliers / Ahmed Fouad Bouras (Ed. Emmanuelle Collas)
  • Portrait du poète en salaud / Nicolas Elias (Les Argonautes)
  • Tangentes / Mathilde Hug (Gorge Bleue)
  • Fracture(s) / Lidwine Van Lancker (Livres Agités)
  • Rêve d’une pomme acide / Justine Arnal (Quidam)
  • La Disparution / Pierre Fréha (Most éditions)
  • Ne reste que la nuit / Rose Mallai (éditions Du Gros Caillou)
  • L’Éden à l’aube / Karim Kattan (Elyzad)
  • Sans nouvelles depuis Drancy / David Hury (Riveneuve)

Les votes sont ouverts jusqu’au 29 septembre minuit pour les personnes inscrites. Rendez-vous en octobre pour connaître les 5 finalistes puis en novembre pour le texte lauréat !

Pour en savoir plus

Le grand horizon / Lola Nicolle

Vincent se lance dans une course d’ultracyclisme, 4000km en autonomie, un défi qu’il aurait aimé relever avec son ami Marc. En parallèle, on suit une amie d’enfance de Vincent, Pauline. Elle est dans une période de réflexion sur sa vie. Et soudain, elle retrouve cet ami perdu de vue… sur une carte. Vincent est un petit point sur la carte de la course.

On supporte le coureur cycliste dans ses efforts. On souffre avec lui. On voit les paysages et les pays défiler. On espère qu’il franchira la ligne d’arrivée sain et sauf. Et on se demande qu’est-ce qui pousse un homme dans une telle aventure ? J’ai eu quelques éléments de réponse lors de la rencontre VLEEL. Ce n’est pas le dépassement de soi mais la liberté, l’évasion qui permet de prendre du recul sur le quotidien et d’apprécier la vie construite jusque-là.

Cette quête intime est aussi un livre sur l’amitié blessée, le passage à l’âge adulte, mais je ne vous en dit pas davantage pour vous laisser le plaisir de le lire et de découvrir cette aventure qui en dit beaucoup sur notre société contemporaine.

Ce second roman de Lola Nicolle, également éditrice aux éditions Les Avrils, s’inspire de la septième édition de la Transcontinental Race pour en faire un livre original en cette rentrée littéraire. Ce serait dommage de passer à côté de cette très belle plume. A découvrir, d’autant plus si vous n’aimez pas le sport !

J’attends désormais le replay du VLEEL car je n’ai pas pu assister à toute la rencontre qui était passionnante.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« ça commence par le bruit des moteurs, les klaxons qui déferlent, les hurlements des mouettes par la fenêtre ouverte. Et une vision ; celle du faux plafond gorgé d’humidité, le soleil qui incendie les murs rendus ainsi fluo. Les portes que l’on claque de l’autre côté de la cloison. Il y a le premier réveil qui suit un long voyage, ce bref moment où il doute de l’endroit où il se trouve, puis, la conscience qui progressivement revient. Il est 6 heures du matin.
Vincent est arrivé la veille. De ce pays, il ne connaît rien. Il ne peut citer aucun auteur, chanteur ou film bulgare. Peut-être un homme politique ? Le président ? C’est à cela qu’il pense lorsqu’il cherche le sommeil. »

« La réalité, le temps, la distance : des repères mouvants. La vie : une question de perception. Parce qu’il revoit les deux enfants qu’ils étaient et qu’ils ne seront plus, parce que Aurélien a disparu depuis longtemps, un morceau très dense de solitude dépose son poids de chat sur son cœur. »

« Les heures fondent et d’en haut on peut voir, des cirques aux plaines brûlées, une route serpenter dans ce décor lunaire. Un minuscule point qui avance doucement – Vincent. Devant lui, d’autres cyclistes. Derrière lui, d’autres cyclistes. Le soleil s’est accroché très haut maintenant et applique sur le monde une chaleur radicale. La souffrance au sol est terrible ; les rayons se réverbèrent sur l’asphalte, sautent au visage des coureurs. Au loin, on aperçoit une voie caillouteuse pour monter au sommet. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Peut-être qu’ils se demandent ce qu’ils sont venus faire là. Peut-être qu’ils ne pensent déjà plus à rien. »

« Puis, on avait arrêté de faire famille, donc on avait arrêté les ordinateurs fixes. Pauline avait bien appris la leçon. L’amour s’arrête, la famille s’arrête, les cris s’arrêtent et avec eux la violence s’arrête – et c’est dommage parce que la violence, c’est déjà quelque chose –, la maison s’arrête, le bruit du parquet et les portes qui claquent aussi, les souvenirs s’effacent, les amis meurent, la peur se dissout – elle est maintenant partout, l’enfance n’est plus nulle part. Alors, il faut bien que quelque chose commence, prenne le relais, singe de nouveau la vie, quelque chose qui ferait croire qu’il reste du tissu pour se tailler un vêtement en forme d’existence même si l’étoffe est transparente et ne trompe que celui qui la porte. Le travail : une arme robuste, puissante ; ce qu’on sait, ce qu’on sait faire, ce dont on est spécialiste et qu’on ne pourra pas nous dérober. Affûter son esprit jusqu’à ce qu’il devienne tranchant, une flèche précise pour qui voudrait s’immiscer. Un pouvoir. »

« La vie nouvelle qui recouvre la vie d’avant, trop douloureuse. L’enfance froissée en boule au fond d’un placard, et qu’on prend soin d’oublier. »

Le ciel est immense / Feurat Alani

Coup de cœur pour cette histoire hautement romanesque. Taymour vit en France et rend visite à sa famille maternelle en Irak. Il découvre les photos d’Adel, son oncle, pilote d’avion militaire porté disparu. Il veut en savoir plus sur lui. Il interroge sa mère, sa grand-mère, ses tantes. C’est toujours la même fin de non-recevoir, la même gêne, le même silence. Mais Taymour est têtu. Il réussit à glaner des informations. Cependant le mystère reste entier. Et il en est de même pour les lecteurs. Feurat Alani maintient le suspense jusqu’au bout du roman et nous ballade dans le temps. Dans les dernières pages, Taymour raconte son passage dans l’émission russe Zhdi Menya, l’équivalent de « perdu de vue » en France. C’est un ascenseur émotionnel pour le narrateur et les lecteurs.

Ce secret de famille est bien gardé par la grand-mère qui est un personnage fort du livre. L’auteur nous plonge dans des souvenirs à l’odeur du thé à la cardamome. L’histoire de l’Irak se déroule en arrière-plan, avec les effets sur Adel. Dès les premières pages j’ai été saisie par l’écriture poétique. Le narrateur pose des questions autour de la transmission, de l’identité, de la construction autour d’un absent. Les silences et les non-dits sont très présents. . J’ai noté de nombreux extraits et je le relirai assurément. Une très belle lecture.

Son premier roman avait été multi-primé, ce second est déjà sélectionné pour le Prix Renaudot et celui des lycéens. Je lui souhaite le meilleur et vous le recommande vivement si vous aimez les fresques familiales.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Prologue
Toutes les familles ont un secret.
Il peut s’accrocher à une vie entière, emmurer les personnes qui le protègent, les forcer à marcher sur de la moquette épaisse, pour étouffer le bruit de leurs pas. Il est un silence qui étreint le cœur, qui ne nous libère jamais de son emprise. Il prend discrètement la place, jusqu’à écarter les parois d’une coquille invisible, pour permettre de s’y faufiler. Parois, il finit même par se fissurer.
Toutes les familles ont un souterrain.
Je ne saurais dire si j’ai eu raison de forcer cette porte fermée à double tour, une porte qu’on finit par approcher à force d’allusions voilées. Qu’on le veuille ou non, le mutisme familial se transmet. Il ne suffit pas d’en amortir le bruit, de masquer les visages. Le chemin vers ce souterrain ne cesse de resurgir.
Toutes les familles ont un fantôme. »

« Parfois, il suffit d’une phrase pour infléchir le cours d’une vie. Une phrase anodine en apparence, qui se faufile à travers une porte entrouverte, tel un souffle, et finit par vous marquer à jamais. »

« A chaque génération, chacun compose avec ce qu’il reçoit et ce qu’il choisit ou non de s’approprier. Mais cette liberté est-elle aussi grande ? Sommes-nous les véritables auteurs de notre identité, ou bien sommes-nous reliés par les fils invisibles à ceux qui nous ont précédés, même lorsque nous croyons nous en détacher ? »

« En passant devant son miroir, j’y vis l’enfant que je n’étais plus, l’adulte que j’étais devenu et à qui l’on avait menti. Si je pouvais parler à cet enfant je lui dirais que la vérité est encore plus insolente que son indignation. Je lui dirais qu’il lui avait fallu du courage pour suivre ces souterrains qui menaient à l’autel familial, à ce mythe auquel on ne devait pas toucher.
Je lui dirais aussi qu’avec le temps le secret était devenu un monticule de sable autour duquel la famille s’était soudée tant bien que mal.
C’est fragile un monticule de sable. Ça s’effrite.
Le miroir de ma grand-mère me renvoya à une question. Si j’arrivais à le percer, ce secret allait-il me soulager ? »

« C’est aussi ça la transmission : choisir de se taire ou de continuer de poser des questions. Si je décide de me taire, ne suis-je pas en train de refermer un livre que je n’ai jamais pu lire en entier ? Dois-je prendre le risque de parler de ce mystère sans clé ?
J’ai peu de souvenirs des jours qui ont suivi. Je sais seulement que j’ai vécu à côté de moi, comme un désaxé. Puis, j’ai repris mes habitudes et tenté d’oublier le soleil brûlant sur ma peau, le goût du thé à la cardamome, l’odeur de la terre après l’irrigation. »

« Toutes les familles ont un secret. Si la vérité peut être une délivrance, qu’en est-il des conséquences ? La lumière est-elle toujours préférable à la nuit ? Tous les secrets doivent-ils être déterrés ?
Dehors, la neige a continué de tomber, se chargeant d’effacer Adel.
J’ai saisi mon cahier et j’ai écrit :
Flocons blancs, sans traces, en silence
Un monde sans fleuve, ni ciel, ni nuage
Sans le Tigre, sans l’Euphrate, sans rivage
Aujourd’hui il a neigé sur Bagdad
Aujourd’hui, le ciel est immense
. »

L’homme qui lisait des livres / Rachid Benzine

Un photographe français erre dans les rues détruites de Gaza. Il aperçoit un vieil homme qu’il veut prendre en photo. Mais celui-ci l’arrête avant qu’il ne saisisse cet instant et lui propose de lui raconter sa vie. Ce vieux libraire a vécu une vie marquée par l’exil, les camps et la perte d’êtres chers. Les livres sont un refuge pour lui, une source de joie et de consolation à travers les mots et la poésie.

Ce roman étant très court, je ne vous en dis pas davantage. A l’instar de ses précédents livres, celui-ci fait le portrait d’un homme touchant et attachant. Avec philosophie, Rachid Benzine nous offre encore une belle ouverture vers l’autre. A la fois conteur et poète, il décrit comment un homme a résisté envers la barbarie et l’enfermement. Les titres de livres sont égrenés au fur et à mesure des pages et donnent une furieuse envie de lire encore et encore.

Un très beau roman qui plaira assurément à tous les amoureux des livres et de la littérature.

Je remercie Netgalley et Julliard pour cette magnifique lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La rencontre
Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage. »

« Soudain, tu te retrouves dans l’un des quartiers martyrisés. Et c’est alors l’enfer craché à la surface. Une décharge à ciel ouvert. Tout ce que la guerre vomit, détruit, ensevelit, réduit à néant. Des façades éclatées, éventrées comme des carcasses de bêtes crevées. Les entrailles de béton pendent, tordues, répandues sur les trottoirs. Les maisons ne sont plus que cages thoraciques fracassées. Comme si elles avaient implosé en mille morceaux. Des balcons encastrés dans le bâtiment d’en face ; tels des serpents morts, des bouts de câbles pendouillent misérablement, des canalisations se vident sur les façades. Yeux crevés des fenêtres. Trous béants qui vous regardent sans rien voir. Tout semble hurler. Hurler sans raison. Les trottoirs sont une mer de gravats, de bouts de béton pulvérisés, de poutres brisées, comme si un géant avait écrasé la ville sous ses pieds. »

« A chaque coin de rue, quelque chose attire le regard. Ici une porte bleue restée intacte. Là un réverbère plié. Plus loin un vélo abandonné, posé contre un bout de mur qui n’existe plus. Tout est là, figé dans une logique de l’absurde, où chaque élément inventorié a perdu sa fonction, son utilité, sa raison d’être. »

« Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. »

« Il y a un poème de Mahmoud Darwich que je me répète souvent, c’est un repère dans ma vie. J’y puise mon origine, l’eau au fond d’un puits. C’est simple, lumineux, terrible, il me touche au cœur.
« Vous, qui tenez sur les seuils, entrez
Et prenez avec nous le café arabe.
Vous pourriez vous sentir des
humains,
comme nous.
Vous, qui tenez sur les seuils,
Sortez de nos matins
Et nous serons rassurés d’être
comme vous,
Des humains ! » »

« Cette terre est une litanie de représailles sur représailles, de haines empilées, de tristesse recouverte de tristesse. »

« On hérite aussi de la souffrance de ses aînés. Sans toujours la comprendre. Et cette douleur devient un jour la vôtre. »

« C’est en prison que j’ai lu le plus. J’ai éveillé ma conscience dans la solitude. Avec d’autres détenus palestiniens, on avait mis en place une bibliothèque de prêt avec les années. J’ai découvert L’Archipel du goulag, de Soljenitsyne, j’ai compris Foucault, j’ai dévoré Kundera, Umberto Eco, Doris Lessing, le merveilleux Calvino, j’ai pu lire et relire le Coran – l’ai-je compris ? rien n’est moins sûr. Et j’ai traversé cent ans de solitude. »

« La plupart des livres que je lis et relis, je les ai découverts en prison. Chacun raconte au moins une année d’enfermement. Et je les relis autant pour me souvenir que pour les comprendre. Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. […] Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée. »

« Ma fille me rend visite parfois. Elle vit à Rafah avec son mari et mes trois petits-enfants. Heureusement que je les ai pour entrevoir un futur à notre peuple. Soixante-six ans que nous vivons cette lutte. On n’a connu que ça, en fait. On est toujours là. Des fantômes, chaque jour un peu plus invisibles aux autres. Et à nous-mêmes. Comme nous le sommes aux yeux du monde depuis toujours. »