Viande / Martin Harnicek

Attention, pour lecteurs avertis, il s’agit d’un roman d’horreur où les hommes mangent leurs semblables. Vous voilà prévenus !

On suit le narrateur, qui n’a pas de nom, dans sa quête pour survivre. Il vient de perdre sa maison ou plutôt la maison où il vivait avec d’autres personnes. Et quand on n’a pas de logement, on ne reçoit pas de tickets. Ces tickets permettent d’acheter de la viande ou du combustible pour cuire sa viande. Il n’y a plus rien d’autre à manger. Pas d’animaux ni de plantes.

Ce personnage n’est franchement pas attachant. Dans cette ville il faut respecter un certains nombre d’obligations qui engendrent une insécurité permanente. On peut être dénoncé pour abattage au noir par exemple ou arrêté pour tentative d’abattage à tout moment. La police circule de jour comme de nuit. Elle est présente également dans la halle, la boucherie officielle pour acheter de la viande. Il y a la 1e, 2e et 3e classe (celle des pauvres). La viande fraîche arrive en 1e classe puis après quelques temps va en 2e pour finir en charogne en 3e. Pour parcourir les étals de la halle, vous devez être en possession d’un ticket. Si vous êtes contrôlés sans ce précieux billet, la police vous tue de suite et vous allez directement chez les bouchers de la 1e classe. Dans la halle il y a aussi les tires-au-flanc qui peuvent dénoncer les personnes hors-la-loi.

Bref tout est prétexte à fournir de la viande humaine pour la halle. Ce court roman de 133 pages aborde la question du bien et du mal, notamment avec sa fin mais je ne vous en dis pas davantage.

La couverture est rouge, ainsi que les tranches, qui rappellent le sang. J’ai pensé à « Matin Brun » de Franck Pavloff sur le thème du régime politique extrémiste et de la dénonciation.

Ce livre est paru pour la 1e fois en 1981, inédit en France, publié en 2024 par les éditions Monts métallifères dans la collection Pb82 qui se définit comme du feel bad qui fait réfléchir et je valide totalement cette formule. « Cette collection est dédiée aux fictions sombres, glauques, violentes, plombantes, qui explorent les galeries les plus noires de l’existence humaine. »

Si vous aimez les lectures qui bousculent ou tout simplement la littérature d’horreur, ce livre est pour vous !

Il est traduit du tchèque par Benoit Meunier.

Et je coche la case « un titre commençant par V comme VLEEL » du challenge de l’été VLEEL

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est un fait : il était tout à fait déraisonnable de ma part d’entrer dans les halles. J’aurais dû m’en rendre compte dès mon arrivée, m’en rendre compte et partir. Du reste, ça m’est sans doute venu à l’esprit, mais la faim, la fatigue et le désir de me déplacer au milieu de ce déluge de viande étaient plus forts que toute considération rationnelle. »

« Les halles ne fermaient jamais. Il fallait qu’elles soient sans cesse en activité car il était nécessaire que la viande fraîche abattue se retrouve sur les étals de première classe. Même si les personnes qui venaient de nuit pour s’y procurer de la viande étaient rares, celle-ci était acheminée en permanence, les policiers abattant tout autant de nuit que de jour. »

« Je savais donc que je pourrais me reposer dans l’enceinte des halles ; cependant, par peur d’un contrôle et d’un abattage éventuel, j’avais peur d’y entrer sans avoir au moins un ticket sur moi. »

« Une douce odeur de viande en décomposition me frappa les narines, cette viande à laquelle je n’avais pas droit et pour laquelle il m’aurait fallu posséder au moins un ticket.
Fasciné, je scrutai les étals couverts de plusieurs couches de nourriture, les bouchers qui séparaient les uns des autres les morceaux d’un geste expert avant de les donner à ceux qui avaient des tickets, à ceux qui avaient le droit de manger et de se loger. La faim me torturait tant que j’aurais pu manger n’importe quelle viande crue et nauséabonde, alors qu’en temps normal, je ne l’aurais ingurgitée que cuite, et avec dégoût. »

Corps de ferme / Agnès de Clairville

L’autrice réussit à raconter la vie d’une famille d’agriculteurs à travers le regard et la voix de ses animaux : la vache pie noir, la chienne épagneule et le chat tigré. Ce procédé permet de voir ce qui se passe partout, dans la maison avec le chat, à l’extérieur avec la chienne et la pie avec de la hauteur un peu plus tard.

Le début peut être déroutant car la naissance des petits est plutôt abstraite. En tout cas l’écriture est intéressante. L’autrice a la capacité de se mettre à la place d’un animal et de décrire ses sensations.

Au fur et à mesure de la lecture, les secrets et surtout le drame qui se joue au cœur de cette ferme émergent doucement. J’aurais aimé parfois que le rythme s’accélère. Mais le roman suit le rythme de la ferme avec la traite du matin et du soir, les naissances, etc. C’est le cycle de la vie. On accompagne les animaux de leur naissance à leur mort.

Il n’y a aucun prénom : le fermier/le maître, la fermière/la maîtresse, le fils/l’enfant. Le fils aîné est l’héritier, celui qui reprendra la ferme et qui va à la chasse avec le père. Il n’a pas le choix de son avenir. Quant au cadet, il est maltraité par son frère. C’est un peu le mal aimé, le petit dernier dont on ne sait pas quoi faire. Et puis il y a les difficultés liées au métier d’agriculteur, financières, les normes sanitaires, etc. Tout paraît réaliste et décrit avec justesse.

Ce roman chorale se déroule en 10 parties sur 15 ans. Il débute par le chœur des porcelets. Ensuite, comme dans un puzzle, les témoignages des différents animaux donnent des indices sur le drame qui arrive.

J’ai pensé à Marie-Hélène Lafon à l’évocation de la campagne et de la vie à la ferme, mais aussi à Claudie Hunzinger pour la relation entre les hommes et les animaux.

Une lecture que je vous recommande si aimez les romans originaux !

Et je coche la case « un roman sous pseudonyme » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

« La vache pie noir
On n’entend rien. Ma piscine chaude flageole. Deux pas lourds, puis ça s’arrête. Une chaleur se colle à la piscine, d’un côté. On la rejoint. On se frotte contre l’autre boule. Tiède comme moi. On se frotte à travers nos piscines. Je tète l’eau. Son goût sucré. Je m’endors. Les poches autour de moi grondent, se gonflent, se dégonflent. On est bien. »

La foire aux immortels / Enki Bilal

Cette BD a été publiée en 1980. Elle nous projette dans Paris en 2023. Le fascisme est au pouvoir en la personne du gouverneur Jean-Ferdinand Choublanc. Paris est divisé en deux arrondissements, au centre les plus favorisés, autour les exclus de la société. Au-dessus de Paris, un vaisseau en forme de pyramide stationne. Les dieux égyptiens négocient une grande quantité de carburant avec le gouverneur. Les jeux de pouvoirs sont au cœur de cette BD. Les femmes sont totalement absentes, reléguées au rôle de « reproductrices ». Des articles de journaux alternent avec les planches.

Arrive un personnage imprévu, Alcide Nikopol. Il avait été envoyé dans l’espace en 1993 en état d’hibernation, jugé pour désertion. Horus décide de prendre son corps pour amorcer sa vengeance.

Un univers sombre et violent, avec des bulles denses et un dessin incroyable qui en font un classique. Il s’agit du premier volet d’une trilogie dont je poursuis la lecture.

Et je coche la case « un livre publié l’année de ta naissance » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Le vieux et autres nouvelles / Jean-Paul Didierlaurent

J’avais beaucoup aimé le roman du « Liseur du 6h27 », je n’ai pas hésité à lire ce recueil de nouvelles de cet auteur disparu trop tôt.

Ce sont 5 nouvelles issues du recueil « Macadam ». Elles ont toutes été primées lors de concours de nouvelles et ont révélé le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

Les histoires sont bien menées avec des dénouements ou chutes souvent inattendues. C’est drôle ou satirique. L’écriture est vivante et imagée. L’auteur a assurément le sens de la formule.

Voici un résumé en une phrase de chacune des nouvelles. Un soldat allemand blessé en Pologne enlaçant un arbre. Un enfant qui attend le retour de son père. Un vieux, obsédé par la graphologie, collectionne les listes de courses égarées sur la place du marché. La vie pas banale d’une maison de retraite. Une querelle de clocher, les églises catholiques et protestantes n’indiquent pas la même heure et perturbent tout un village.

Une sympathique lecture à petit prix à glisser dans son sac cet été !

Ce livre de 77 pages me permet de cocher la case « un poche de 200 pages max » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4.5 sur 5.

Extrait de « Le vieux » :
Sur le tableau noir accroché au mur, était inscrit le menu du jour. Andouillette sauce moutarde, pommes vapeur, tarte de saison. Le vieux ne put s’empêcher de sourire. La main qui avait tracé ces mots était nouvelle. Un stagiaire, sûrement. Bien que d’apparence anodine, l’écriture laissait apparaître par endroits des failles, des anfractuosités par lesquelles il glissa son esprit pour analyser la personnalité de son auteur. Les points sur les lettres i des mots andouillette et saison étaient décalés sur la droite. Les boucles des s et des e étaient entrouvertes. La plongée des traits finaux des trois m contenus dans le texte témoignait des difficultés que devait surmonter la personne pour rester à la hauteur de son travail. Mais c’est sur le p que le vieux porta principalement son attention. Il aimait le p, le vieux. On pouvait lire énormément de choses dans la seizième lettres de l’alphabet. Selon son inclinaison, sa forme, liée, en V, en bâtonnée, sa taille, il était souvent bavard, le p. Ici, celui du mot pomme voyait son arcade, en retrait et dissociée de la hampe, couper le jambage au derniers tiers, contrairement au p de vapeur dont l’arcade, elle, se trouvait légèrement dissociée du corps de la lettre. Pressé d’en finir, le marmiton, songea-t-il. L’écriture, que l’on devinait appliquée au début, était plus spontanée sur la fin. Plus lâche aussi. Le type qui avait écrit ça manquait d’assurance et de constance, à n’en pas douter. Au final, une graphie fadasse d’un être sans intérêt à ses yeux.

Extrait de « Brume » :
Ma voisine de droite geint. Le pain est trop dur, le beurre trop mou. La confiture trop sucrée. J’ai envie de lui dire qu’elle est trop geignarde mais j’avale ma phrase avec le verre d’eau posé devant moi et les trois petits cachets qu’il me faut prendre tous les matins de peur de ne pas pouvoir assister au prochain lever du soleil, s’il daigne bien faire l’effort de pointer son nez. Une pilule rose pour la tension, une blanche pour la thyroïde et une bleu clair pour je ne sais plus quelle autre malédiction que la vieillesse a inventée pour nous égayer l’existence. Certains ici ont droit à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et passent plus de temps à ingurgiter la ribambelle de cachetons posés devant eux que la tranche de pain tartinée avec l’ersatz pâlot à zéro pour cent de matières grasses qui tente de se faire passer pour du beurre ! Ici, tout est à zéro pour cent. Ils veulent que l’on meure en bonne santé. Cette nuit, il y a eu un nouveau départ. Aux Glycines, le mot « décès » est soigneusement proscrit. Toujours cette fichue persistance à ne pas oser affronter la mort en face, même ici, où elle a ses quartiers et où l’on peut la croiser à tout instant ! Alors on tourne autour, on fait des ronds de jambe et on l’habille de beaux mots comme « départ ». J’aurais aimé pouvoir vous dire que l’atmosphère qui régnait ce matin dans le réfectoire était au recueillement mais il n’en était rien. Les bruits de succion et de mastication humide de mes congénères semblaient juste un peu plus discrets qu’à l’accoutumée. Les bouches peut-être moins avides. Les coups d’œil plus furtifs, les tintements de couverts un soupçon plus feutrés. Le seul signe extérieur de l’absence était cette place libre qui attirait tous les regards : la chaise vide de Marcel Garnier qui faisait comme une béance intolérable au milieu du réfectoire !

Mont des Ourses / Émilie Devèze

Ce court roman de 89 pages nous plonge dans le quotidien d’une adolescente, Hazel. Elle vit en caserne de gendarmerie avec son père, Jean-Code, qui ne la comprend pas du tout. Il vient d’être muté à Ici, un village de montagne difficile à trouver sur une carte et tout aussi difficile à intégrer. Les mœurs y sont quelque peu particulières.

Un meurtre vient d’être commis à Ici. Le père d’Hazel est sur sa première affaire. On peut dire qu’il patine dans la semoule. Hazel mène son enquête de son côté et se fait de nouveaux amis, des humains mais aussi des animaux. La nature est très présente dans ce livre.

Ce conte éco-féministe est toujours dans le mouvement. Il dénonce avec dérision le patriarcat et les inégalités. Une lecture qui fait du bien et célèbre l’imaginaire. J’ai pensé à Matilda de Roald Dahl par moment.

J’entame ma première grille du challenge de l’été, puisque le Bookclub VLEEL du mois de juin est dédié aux éditions du Sonneur !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Hazel s’entendait avec les bêtes. C’était de son âge, paraît-il. »

Le chien de Cousin-Berger qui se désaltérait au ruisseau donna l’alerte. Son maître rendit compte de la découverte au maire, « j’ai trouvé la mort, deux fois ». Les hommes échangèrent un regard d’effroi. Deux des leurs avaient peut-être pris du plomb dans la tête. Cousin-Maire convoqua ses administrés. Il les compta. Il n’en manquait qu’un. « Ça n’a pas de sens » jaugea Cousin-Vigile. La vieille Ursula demanda la parole, l’élu la lui refusa. Il recompta. Ça ne tombait jamais pile, « bougre de science ». Il fit apporter de la peinture blanche. Chaque cousin compté trempa sa tête dans le bidon. Cousin-Maire y voyait enfin clair. Il atteint 182. Il ne restait plus qu’Ursula et lui. Il la pointa, « 183 », puis désigna l’acrylique. Elle refusa, « tête de lard, c’est toi que tu oublies de compter depuis le début ». L’assemblée de têtes blanches s’esclaffa. Cousin-Maire plongea sa bobine dans la peinture, « histoire d’être bien sûr ».

Des amis de longue date / Michèle Cohen

Les histoires s’entremêlent, les personnages se croisent. La narratrice raconte avec malice ses souvenirs de personnes qu’elle a croisées, qui l’ont marquée, qui sont devenus des amis. On découvre des portraits pleins de douceur, d’amitié, qui font du bien.

Certains personnages sont plus extravagants que d’autres, plus surprenants. Il y a notamment un homme de petite taille qui travaille dans les cirques, un poète ou encore un ami de Pérec et Spinoza. En tout cas, après avoir lu ce roman j’ai eu l’impression de les connaître aussi.

Michèle Cohen a une très belle écriture. C’est un roman très agréable à lire, emplit d’humanité. Une belle lecture pour cet été qui vous donnera certainement envie de prendre des nouvelles de vos amis et d’en rencontrer de nouveaux !

Je remercie les éditions du Panseur pour l’envoi de ce livre

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Un jour je me suis acheté une paire de tongs pour la piscine, afin d’éviter de glisser sur le sol mouillé, de le salir ou de me salir les pieds. »

« Du plus loin que je me souvienne, je la revois, Gitane à la main, experte, concentrée, silencieuse, plongée dans les petites annonces du Figaro, du Monde ou de Libé, sélectionnant, cochant, puis descendant au bar ou à la poste (c’était, je l’ai dit, un temps où avoir le téléphone à Paris était un privilège rare). Elle s’enfermait alors dans une cabine téléphonique qu’elle enfumait scandaleusement avec sa Gitane sans filtre, et passait des coups de fil (c’était aussi un temps où il fallait appeler dès qu’on avait lu l’annonce, sous peine de s’entendre dire « désolé, l’appartement est vendu depuis depuis cinq minutes »). Elle savait tout de suite si elle avait affaire à une agence (à éviter, à cause des « frais d’agence ») ou à un particulier. Elle connaissait les pièges, les questions à poser. Soupçonnait que, si l’on vous proposait un appartement avec jardin, c’est qu’il était au rez-de-chaussée et très sombre, que s’il n’était pas fait mention de la salle de bains, c’est qu’il n’y en avait pas, qu’une « possibilité ascenseur » resterait de l’ordre de la possibilité, et qu’un « proche canal Saint-Martin » en était très loin, à moins d’être synonyme de « terriblement humide ». Elle était suffisamment lucide et chevronnée pour s’éviter les déceptions qui ne manquent pas de s’abattre sur tout pratiquant novice des petites annonces. Elle flairait l’escroquerie, le taudis enjolivé, mais aussi bien la bonne gangue de terre, la princesse sous les habits de Cendrillon. Car il y avait forcément, dans ce grand jeu de l’échange d’habitations, de la dissimulation et de la ruse, du flair, des occasions à saisir – et puis des concurrents, à battre de vitesse et de perspicacité. »

« Un jour vous m’avez dit : « quand le petit sentiment que vous avez pour moi sera passé, pensez-vous que nous pourrons rester amis ? » Vous aviez l’air d’y tenir beaucoup. »

« Ainsi, notre amitié est-elle rythmée de débats farouches à propos de la taille des grains de couscous, de la disposition des boulettes dans la casserole – sur une ou plusieurs couches ? – sur l’ajout de courgettes dans marmouma (d’après moi, un scandale), sur la façon de tailler les carottes en rondelles ou en bâtonnets, ou la question des matzots que l’on casse au dernier moment dans le msoki de Pâques, ou pas (elle estime que cela fait un pâté infâme, moi j’aime bien que les galettes s’imprègnent de la sauce, d’ailleurs ça ne se discute même pas : c’est ce que faisait ma grand-mère). »

« Dans quelques mois peut-être – c’est le cadeau posthume de mon amie Claudie Cachard – mes broderies seront exposées à Venise. Celles-là mêmes qui ont passé plus de vingt ans entre mes yeux et mes doigts ou dans le secret de ma boîte à ouvrage, les voilà maintenant qui voyagent de Marseille à Beyrouth, et m’entraînent avec elles. Les voilà, regardées par des gens que je ne connais pas et qui semblent les aimer, en être touchés. »

« Si j’en juge par les dédicaces qu’Emmanuel écrivait pour moi lorsqu’il m’offrait l’un de ses livres, nous avons été amis. D’une amitié tendre, légère et douce, et drôle. Drôle, il l’était, et charmant – d’un charme qui habitait tout ce qu’il écrivait. Bien élevé, courtois, délicat, attentif, il était encore tout imprégné d’enfance et de souvenirs d’école, n’en finissait pas d’évoquer son apprentissage de l’écriture et de la lecture, du latin et du grec, de la grammaire. »

L’homme qui ne voulait pas mourir / Yoram Leker

Max Durant, avocat trentenaire, décide de ne pas mourir. Il cherche toutes les solutions d’immortalité. Son psychiatre se montre sceptique et agacé face à son obsession.

Avec humour, on traverse la vie de Max et sa quête. Après Marianne qui le quitte à cause de ses idées loufoques, comme dormir à la verticale pour réduire le risque de mort, il rencontre Cathy. La jeune femme accepte son idée folle de cryogénisation d’un embryon pour assurer la pérennité de Max. Seulement il n’avait pas prévu de tomber amoureux de Cathy, en phase terminale d’un cancer du sein.

Voici un roman loufoque qui permet de rire de la mort. Les rebondissements font qu’on ne s’ennuie jamais. L’écriture est fluide et les dialogues sont drôles. Bref j’ai passé un très bon moment de lecture.

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’est décidé, je ne mourrai pas ! Trop contraignant… Trop d’incertitudes. »

« – Si j’étais vous dans une vie future, au moins cela aurait le mérite de vous perpétuer. Ce n’est pas si mal pour vous, ça, non ?
Sa réflexion me fit bondir. Qu’est-ce qu’il imaginait ? Qu’il allait me convertir au bouddhisme ?
– Parce que vous pensez que je me satisferais d’être prolongé par quelqu’un d’autre que moi-même ? Ça vous rassurerait de savoir que je vous incarnerais dans une prochaine vie? Imaginez qu’on aille jusqu’à vous délivrer un certificat d’authenticité avec garantie pièces et main-d’œuvre, vous prenez ?
Il adopta l’air fermé auquel il avait recours pour me signifier qu’il n’entendait pas poursuivre la discussion.
– Monsieur Durant, vous savez bien que vous allez droit à l’impasse tant que vous aborderez la mort comme s’il s’agissait d’une option. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la mort, de la craindre ou de la rejeter… la mort EST, un point c’est tout.
– C’est en tout cas ce que vous voulez bien admettre, docteur. Et, à votre décharge, il faut reconnaître qu’elle a toujours été, jusqu’à présent en tout cas, comme tout ce qui n’a été jamais remis en cause… J’espère vous démontrer qu’il y a une fin à tout, même à la mort ! »

« Article 2 : OBJET DE LA CESSION
Le Cédant cède, par la présente, irrévocablement, son âme au Cessionnaire, ainsi que tous les accessoires subséquents – volonté, liberté, dignité –, auxquels s’ajoutent tous les attributs généralement admis à cet égard par la littérature, étant précisé que la liste ci-dessus est indicative et non exhaustive. Pour toute interprétation du présent article, les parties se référeront en priorité à l’ouvrage intitulé Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. »

« Lorsque le fou soulève une question cruciale pour l’humanité, il serait aberrant de ne pas la traiter au prétexte de la folie prétendue de son auteur. D’ailleurs, la quête de la vérité était le rôle assigné au fou par la littérature, il ne citerait que Shakespeare, excusez du peu. »

« J’appelle les nations du monde entier à se mobiliser contre ce fléau. L’éradication de la mort est affaire de volonté politique. »

Dans le rêve de l’arbre creux / Agnès Clancier

Ce roman d’aventure dresse le portrait d’une jeune Anglaise, exilée dans une colonie pénitentiaire en Australie à la fin du 18ème siècle.

Elizabeth s’évade et tente de survivre dans la nature. La soif et la faim se vont vite sentir. Puis elle rencontre des aborigènes. Elle découvre une autre culture, un autre rapport à la nature. Elle garde toujours en tête son projet de retourner en Angleterre. De multiples rebondissements mènent les lecteurs vers une fin inattendue.

J’ai aimé être plongée dans la vie de cette tribu, à son rythme. Il y a de très belles descriptions de la nature. L’écriture est belle et poétique. Elle s’appuie beaucoup sur les sens. Le vocabulaire est riche. J’ai rencontré plusieurs mots que je ne connaissais pas.

Comme toujours, une sympathique lecture faite grâce au Bookclub VLEEL du mois de juin. Et comme j’aime beaucoup les éditions du Sonneur, j’enchaîne avec la lecture du « Mont des Ourses » d’Émilie Devèze.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« J’ai attendu la nuit. Attendu que s’apaisent les clameurs et les plaintes. Que s’épuise dans les confins du jour le fracas des rixes et des disputes. J’ai guetté le sommeil des prisonniers, des marins et des soldats. Retenu ma respiration pour ne manquer aucun signe, aucune alerte. J’ai compté les pas des sentinelles. Les rondes. Les heures. Attendu encore. Jusqu’à cet instant. Le camp gît, animal monstrueux, sous un édredon de silence qui laisse venir à moi le chuchotement de la forêt. Son appel se faufile à travers les râles et les soupirs, le souffle des corps endormis, les mots brefs échappés des cauchemars. J’écoute son murmure, que fend tout à coup le signal perçant de l’effraie ombrée. Le moment venu. Ce jour qui débute sera le premier jour de ma liberté. »

« J’écoute les voix de la tribu et, peu à peu, mon âme, elle aussi, essaime ses rêves dans les pierres, les grains de sable, les épines de spinifex, l’écorce de l’arbre à pain, les fleurs de l’eucalyptus, dans la mousse de la mare aux poules noires et dans l’ourlet des nuages, glisse sur les écailles du barramundi, palpite dans le cœur des vallées, vole avec les étourneaux dans la rosée du ciel nocturne, épouse ce pays qui m’accueille avec indifférence et générosité. Et le cri du kookaburra, qu’à la colonie nous percevions comme un horrible ricanement défiant notre malheur, n’est ici rien de plus que le rire d’un oiseau. Un écho à celui des femmes et aux clameurs joyeuses des enfants. »

Et nos routes toujours se croisent / Marie Villequier

Étienne, interne en pédiatrie, a choisi le service de réanimation pour son dernier stage. Mais il est contraint de se rabattre sur un autre stage, en onco-hématologie. Il est d’humeur massacrante. Six mois qui commencent mal…

Nous faisons la connaissance de Gabrielle, sa co-interne, l’opposée d’Étienne. Puis de son maître de stage, du personnel du service et des patients. Tous les personnages sont attachants, chacun a ses secrets et ses blessures. Pour Étienne, il digère difficilement le décès de son père suite à un cancer il y a peine quelques mois.

Un roman empli d’émotions et de larmes. J’ai trouvé intéressant le fait de se trouver du côté des soignants, et aussi du côté des familles de patients. Mais le style ne m’a plu. Tout est trop détaillé et expliqué à mon goût ; ce que font et pensent les personnages. Le narrateur omniscient ne laisse pas assez de place à mon imagination. Je l’ai lu presque comme un témoignage mais il s’agit bien d’un roman. L’autrice s’est inspiré de son métier dont on ressent bien les difficultés.

Ce premier roman fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Étienne jette un coup d’œil à sa montre et accélère le pas. En ce triste mois d’octobre, une bise automnale vient lui cingler le visage tandis que les portes automatiques s’ouvrent devant lui dans un chuintement désagréable. »

Les hommes manquent de courage / Mathieu Palain

Jessie raconte sa vie ou plutôt comment celle de son fils de 15 ans, Marco, lui échappe. Il ne va pas en cours, n’obéit à personne, se drogue, fugue.

Un soir, Marco l’appelle et lui demande de venir le chercher à une fête. Cette nuit sera un moment de vérité. L’occasion de raconter les secrets de famille, d’essayer de comprendre les casseroles qu’on traîne, l’héritage familiale.

A l’instar de ses précédents livres, l’écriture de Mathieu Palain m’a happée avec notamment cette urgence à raconter l’histoire vraie d’une femme qu’il a vu pendant 1 an et lui a raconté sa vie. Il a changé les noms et les lieux. Cette femme devient un personnage sous la plume de l’écrivain et journaliste.

C’est un livre dur et bouleversant. Beaucoup de sujets de société sont abordés. Je préfère ne rien dévoiler pour vous laisser découvrir ce roman. Encore une lecture forte proposée par les éditions de l’Iconoclaste.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est une nuit qui remonte à la surface. Je l’enfouis sous des couches de souvenirs, mais elle remonte, elle se fraye un chemin, elle me surprend devant les élèves, en salle des profs, à table au milieu d’une phrase avec des amis, le soir en prenant ma douche, le matin au réveil, assise au bord du lit. »

« A l’âge de 10 ans, alors qu’on se tenait au sommet des escalators de la Fnac Parinor, j’ai lancé à ma mère : « Tu te rends compte, maman, que l’homme de ma vie, il est là, quelque part ? » ça me rend triste d’y repenser. C’est elle qui me l’a mise dans le crâne, cette sale idée. Elle, Andersen, Perrault, Walt Disney, et tous les conteurs d’histoires de filles sauvées par l’homme qui allait donner un sens à leur existence. C’est absurde mais je l’ai encore, ce foutu rêve d’une moitié de moi-même qui serait là dehors, à m’attendre, et quand je regarde la catastrophe qu’a été ma vie amoureuse, je ne peux m’empêcher de penser que ça aurait été moins chaotique sans cette obsession pour le prince charmant. »

« Les histoires de famille, ça ne prend pas l’air à force d’être tues, et ça moisit. Au début, on ne voit rien. Comme un feu sous la terre, on n’interroge pas ce qui bout sous nos pieds, il est encore possible de faire comme si tout allait bien. Mais avec les années, tout le monde sera touché, les vieux chênes, les jeunes pousses, tout le monde en crèvera par les racines. Alors j’ai fini par admettre que ça n’existait pas, les familles sans problèmes, qui s’aiment et se parlent vraiment. Pas seulement de la pluie et du beau temps, du petit dernier qui fait ses dents ou de ce qu’on pense de la Palme d’Or, mais des familles dans lesquelles on ose répondre « non, ça ne va pas » quand la question vient après une longue absence. »