J’avais eu un coup de cœur pour le premier roman de cette autrice franco-russe. Alors quand les éditions de l’Olivier m’ont proposé l’envoi de son second livre à paraître en cette rentrée littéraire j’ai bondi de joie (ma fille peut confirmer).
La narratrice et personnage principale est franco-russe. Elle vient régulièrement en vacances chez son grand-père en Russie mais elle grandit en France. Elle raconte les souvenirs de famille, le quotidien, les peurs incompréhensibles comme celle d’être entendu par les voisins par exemple.
A ses 20 ans, au début des années 2010, elle décide de devenir actrice et veut entrer au Théâtre National de Moscou. Elle s’installe alors chez son grand-père. On peut observer une très jolie relation entre eux. Et puis il lui parle de son arrière-arrière-grand-père disparu en 1937 et mort dans des conditions inconnues. Entre ces silences et secrets, elle veut en savoir davantage et commence une enquête auprès des archives, notamment les anciennes archives du KGB.
Comme pour le 1er roman, j’ai aimé partager l’intimité de cette famille. Ici on entre dans les coulisses d’une école de théâtre aux règles très précises. J’ai découvert une partie de l’histoire russe que je méconnaissais sur les goulags. J’ai trouvé très intéressant de pouvoir comprendre comment la peur se transmet de génération en génération. Et j’ai encore une fois particulièrement aimé l’écriture de Polina Panassenko, toujours vivante et très orale.
Un roman très actuel, un coup de cœur en cette rentrée littéraire que je vous conseille si vous aimez les histoires autour de la famille et du passé, la petite histoire dans la grande Histoire, les quêtes, ou les voyages à travers la Russie. A retrouver en librairie dès le 21 août.
Je remercie les éditions de l’Olivier pour cette lecture.
Incipit :
« Il faut effacer ce qui est dangereux. Je passe en revue les photos, les applications, les messages. Je cherche par mot-clés. J’essaie d’estimer le niveau de dangerosité. Mais comment être sûre ? Ce n’est pas comme s’il y avait des règles claires. Sur un site de conseils pour passer la frontière, ils préconisent d’acheter un nouveau téléphone et de le remplir de contenus type petits chats. C’est écrit sur le site, « contenus type petits chats ». Tout le monde comprend, moi la première. Ensuite, pour éviter un historique suspect parce que vide, ils suggèrent de « faire une conversation WhatsApp avec votre mère, votre sœur, des cousins. »
Au bas de la page, les conseils continuent dans les commentaires. Le dernier échange date de mai 2025. Si on vous emmène dans une cabine pour vous poser des questions, répondez de façon concise. Si on demande à voir le contenu de votre téléphone, vous avez le droit de refuser mais ce sera suspect. Si on vous pose des questions sur la guerre, dites que vous ne vous intéressez pas à la politique. Si on vous pose des questions sur vos amis ou votre famille, si on vous demande les raisons de votre visite, si on vous demande. J’arrête.
Je vais dans la salle de bains. Je pose la petite plaque en fer sur le pèse-personne. 0,0 kg. La machine ne sent pas ce poids. Je monte sur la balance avec la plaque. Puis je la pose. Je soustrais les deux nombres. 450 grammes.
Sur la plaque, il y a un nom et quatre dates. Je l’enveloppe dans mes vêtements. Je la glisse avec les deux dossiers dans mon bagage à main. C’est une étrange sensation de transporter avec soi la seule preuve de l’existence d’un homme. »
« J’aperçois un homme au fond du couloir. Il ressemble au père de celui que j’ai vu sur la photo. Mais Maria m’avait prévenue. Elle a dit Les photos d’acteurs, c’est pas contractuel, ce sont des suggestions de présentation. L’Alexandre Markovitch non contractuel se déplace avec un essaim d’élèves. »
« Il dit Ce que vous faites là, de mon temps on appelait ça les ennemis du peuple. Quand mon grand-père dit ça, ce n’est pas clair si lui aussi considère que j’ai des activités d’ennemie du peuple ou bien s’il m’informe d’un fait contre lequel il veut me mettre en garde mais auquel lui-même n’adhère pas. »
« Je repense au « nous ». A l’éternelle première personne du pluriel qu’emploie mon grand-père. Ce pluriel ne vient de nulle part. Mon grand-père a appris l’importance de ne pas remettre en cause à voix haute, ne pas se distinguer du groupe, ne pas critiquer les autorités. Quand il avait mon âge, émettre la moindre réserve sur le pouvoir en place voulait dire risquer sa vie. Un mot de trop et quelqu’un vous dénonce. Alors pour protéger ses enfants, il leur a dit à son tour Fais attention. Ne te fais pas remarquer. Sois comme les autres. Ce n’est pas seulement lui, les grands-parents aussi. Ils sont habités par la même peur. Une peur privée et publique à la fois. C’est cette même peur qui fait slalomer la langue entre les mots. Qui définit les endroits et les formes de virages. Les mots qu’on contourne, les sujets qu’on évite, ce qu’on ne nomme pas. Cette peur se transmet de génération en génération. Par les mots manquants, elle coule de langue en langue. Moi aussi, je la sens couler dans mon corps. C’est une peur phréatique. »
« Pendant que Véra m’explique les différentes instances auxquelles je peux m’adresser, je note chaque mot qu’elle prononce. Puis quand elle se tait, j’ai envie de lui demander autre chose. Je lui parle de mon grand-père qui ne parle pas. Je ne comprends pas, je dis, il répète Pose-moi des questions mais il ne veut pas parler de la guerre. Quand je pose des questions sur son grand-père emmené au milieu de la nuit, il ne dit plus rien. On dirait qu’aujourd’hui encore ça lui fait peur.
La peur se transmet de génération en génération, dit Véra. C’est le résultat du silence et de l’absence de condamnation des coupables. Dans notre pays, il est devenu difficile de ressentir la douleur, le chagrin, la perte de ceux qui ont péri pendant les répressions et les guerres. Ces émotions ont été remplacées. On leur a substitué l’emphase et la fierté de la victoire. Pourtant, pour vivre, nous avons besoin de ces émotions et cette mémoire.
D’accord, je dis, mais chez moi, le seul qui pourrait en parler n’en parle pas. Comment fait-on pour se souvenir de ce qu’on ne nous dit pas ? Véra sourit. Je ne sais pas pourquoi elle sourit. Elle me demande si je connais leur base de données de récits du Goulag. Je ne connais pas. Depuis son ordinateur, Véra fait glisser un dossier de fichiers audio sur mon disque dur. Elle dit Parfois, pour se souvenir, on a besoin des autres. »
« J’ai emporté avec moi Tout ou rien de Chalamov, sa correspondance avec Pasternak en russe, sa correspondance avec Soljenitsyne en français, un recueil de poèmes de Mandelstam, les copies des dossiers de mon arrière-arrière-grand-père et les entretiens audio du musée du Goulag que je n’ai jamais écouté après être repartie de Moscou. Assisse sur ma couchette, je sors dans le noir mon ordinateur et je mets un casque sur mes oreilles. Je regarde par la fenêtre la nuit, les gares, parfois des champs éclairés par la lune et je lance le premier enregistrement. »
« Il arrive parfois qu’un vivant doive aller chercher son mort lui-même. Les Grecs anciens étaient particulièrement rodés dans le domaine. Spécialistes de la catabase. Pour faire une catabase, il faut qu’une personne vivante descende aux Enfers. C’est Orphée qui va chercher Eurydice, Dionysos qui va chercher sa mère, Thésée qui va chercher Perséphone. Chacun d’entre eux est descendu aux Enfers pour ramener aux vivants un mort qui leur est cher. Toujours des hommes qui vont chercher des femmes, d’ailleurs. Il n’y a pas de raison. Si quelqu’un me demande encore ce que je fais ici, je lui dirai ça. Je fais une catabase. »

Assurément, il fera parti de la seconde salve, après les mastodons littéraires qui sortent actuellement !
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