Signora Sarfatti / Serge Airoldi

Ce roman brosse le portrait d’une femme, Margherita Sarfatti. Une intellectuelle juive, maîtresse et soutien de Mussolini jusqu’au moment où il décide que les Juifs sont persona non grata en Italie.

Serge Airoldi peint par touche, comme un peintre, le tableau de cette femme qui aime évoluer dans les hautes sphères. Elle perd son fils Roberto à la guerre. C’est un déchirement pour elle. Elle propose un emploi de jardinier de son domaine à Giovanni Battista, revenu de la guerre vivant mais touché au plus profond de son être. Les horreurs de la guerre, des deux guerres en fait, sont relatées. Les soldats envoyés au front ne sont que des adolescents, sans aucune expérience des combats auxquels ils sont confrontés.

Le roman alterne entre les deux points de vue, celui de Giovanni Battista et celui de Margherita Sarfatti. Un très beau passage correspond au retour de Margherita après des années d’exil. La dernière partie raconte les derniers jours des deux personnages. Les allers-retours dans le temps peuvent perturber la lecture. En tout cas, elle peut parfois être exigeante. Elle demande de l’attention, mais elle le mérite amplement.

J’ai aimé l’insertion de références littéraires qui donnent inévitablement envie de lire les auteurs cités, comme Mario Rigoni Stern. J’ai aimé le point de vue de Giovanni qui vient contrebalancer celui de Margherita. Et surtout, l’écriture est magnifique.

Si vous aimez les romans historiques, celui-ci devrait vous plaire !

Je remercie les éditions de l’Antilope pour cette lecture fort intéressante de la rentrée littéraire qui fait également partie de la sélection du Prix Hors Concours (édition indépendante).

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Fin de l’été 1947
Rien n’a changé, se convainc Margherita Sarfatti.
Aussi loin que porte son regard, tout semble intact, demeuré dans l’état d’avant. Pendant la petite décennie d’absence, les arbres en limite de propriété, hauts chênes, frênes, ormes, hêtres vigoureux et bouleaux fluides qui longent le mur en pierres sèches, ont grandi. Certains ont changé de caractère. Les ramages ont pris leur aise, colonisé tout un espace inédit et redéfini une topographie. La nouvelle nature des lieux a emporté les reliefs, d’autres sont apparus. Des volumes inconnus. Des creux accentués. La guerre n’a pas étouffé la croissance des pensionnaires de ce paysage. La guerre et ses déraisons, les arbres les ont abandonnées aux hommes, fou et haineux. »

« La photographie date de quelques mois avant la Grande Guerre. Cette horreur de guerre. Roberto, son si cher fils, n’a que quinze ans. Dans moins de trois ans, il sera mort. Tombé au front. Touché en pleine tête. La cervelle en charpie qui coule maintenant du crâne ouvert sur un rocher et du rocher sur les lichens conquérants, de ce même jus des cerises noires su Soldo qu’on aurait écrasées entre le pouce et l’index. »

« Au même moment de l’aube.
Dissimulé derrière les noisetiers au feuillage vert impérial, caressant la tête hirsute d’un griffon débonnaire, Giovanni Battista l’a aperçue dans l’encadrement de la fenêtre du premier étage. Il l’attendait, se demandant à quel endroit de la maison, et quand et comment elle se manifesterait une fois son retour annoncé. Cette apparition, au premier étage, dans un léger grincement des volets, après toutes ces années d’absence, se donne l’allure de ces scènes tragiques telles qu’on les découvre dans les opéras quand culminent l’intrigue et la tension lyrique. »

« En 1931, alors même que l’insupportable Mussolini venait plus rarement au Soldo jusqu’au moment où il ne vint plus, ayant évacué sa relation sentimentale avec la maîtresse des lieux, Giovanni Battista partit au village, via Colleoni – du nom du condottière lombard Bartolomeo Colleoni dont l’histoire a retenu qu’il était pourvu de trois testicules. Il s’installa dans un grenier plus vaste sous les toits d’une forte demeure qui avait traversé quelques siècles, où il devait désormais s’occuper de ses affaires et payer un loyer.
Il venait de fêter ses trente-cinq ans, avait presque atteint le milieu de sa vie mais ne pouvait pas savoir cette longue horloge en marche. »

« Le parti vient d’être créé, il y a moins d’un an. Un vita nova s’organise à nouveau, comme si, en somme, rien n’avait eu lieu pendant les dernières années, pendant ce maudit ventennio où la crapule fasciste a infligé le pire au pays. Nous sommes priés de remettre les compteurs à zéro, de sourire à l’ordure, de trouver bleu ce qui est jaune, et blanc ce qui est scandaleusement souillé. Une vie recommence désormais dans une virginité biblique.
Bientôt, vous verrez, se tourmentait Giovanni Battista, il faudra à nouveau célébrer Mussolini comme un démiurge d’immense envergure, un Façonneur merveilleux, un Bâtisseur, un Grand Architecte de l’Univers. Il faudra tendre le bras vers des lendemains qui annoncent de magnifiques horizons. Il faudra trouver l’époque dorée. Tout sera doré, d’ailleurs : l’aube, le midi, le grand soir. Même la nuit sera dorée. Et on tirera des rafales rageuses pour tuer le clair de lune en hurlant de joie comme des cons. Il faudra applaudir avec les innocents et les maudits connards, heureux, comblés d’autant de retrouvailles avec l’insulte, la damnation et le malheur. Il faudra s’enthousiasmer pour une nouvelle guerre – qui sait où ? qui sait contre qui ou quoi ? – tout aussi incompréhensible que celles qui ont précédé et qui ont vu mourir des millions de Roberto. Ces gens-là nous conduiront inéluctablement à ça et rien qu’à ça, à la bêtise suprême, en prêchant pourtant le bonheur des peuples, son respect, sa valeur, sa morale. Sa grandeur. Et des hordes brailleront aux rassemblements, heureuses de cette nouvelle occurrence, elles entonneront les couplets, se délectant de cette simplification et de ces théorèmes réducteurs, elles beugleront leur haine comme en 1938 à Trieste, elles glorifieront la race, la leur, pour mieux conchier ce qui ne sera pas eux. Les autres.
Giovanni Battista venait de fêter ses cinquante et un ans. Il pensait : Je n’ai plus envie de tout ça. Plus du tout. »

« 1954, en lisant Le Sergent dans la neige, le livre de Mario Rigoni Stern
Giovanni Battista avait appris la parution, l’année précédente, d’un tout premier livre publié par un homme de trente et un ans. Un inconnu. On disait qu’il travaillait dans l’administration du cadastre de sa ville et que, au retour de la dernière guerre vécue en Albanie puis dans la boucle du Don contre les partisans soviétiques et enfin comme prisonnier dans un stalag en Prusse orientale, il avait longtemps dormi dans une grotte près de chez lui avant de pouvoir retrouver un jour un lit normal pour y passer ses nuits. Comme avant. Tout le monde parlait de ce récit. L’auteur se nommait Mario Rigoni Stern. Son ouvrage s’intitulait Le Sergent dans la neige. Il évoquait, à hauteur d’homme, l’épopée de ces malheureux jeunes Italiens jetés, comme lui, en juillet 1942, dans les rangs de l’Armir, l’Armata Italiana in Russia, un corps expéditionnaire italien envoyé autour de Stalingrad pour épauler les Allemands à la peine, face à la résistance soviétique. Mario Rigoni Stern en était.
En janvier 1943, quand commence son récit, lui et ses hommes se battent contre les Soviétiques. Les Italiens viennent de quitter la boucle du Don où ils stationnaient. Les combats font rage. Des morts partout. Mario a vingt-deux ans. Il est sergent-chef et porte la responsabilité de guider ses jeunes compagnons dans l’immensité de la neige et dans la folle mitraille pour s’extraire de ce piège mortel. Ils fuient. Beaucoup meurent. Mario est rentré chez lui. Des milliers de kilomètres. A pied.
Giovanni Battista avait apprécié ce livre. Il s’était dit : « Voilà un homme qui sait ce qu’il dit, qui connaît la guerre et qui est capable de la raconter. » Il avait été ému par deux passages du livre. Celui où Mario, affamé, perdu dans la tempête, frappe à la porte d’une isba pour demander une assiette de soupe chaude. Quand il rentre, il tombe sur des soldats russes. Armés, comme lui. Mais personne ne bronche. Une femme puise une assiette de lait et de millet dans une soupière avec une louche en bois. L’étrange compagnie s’observe, fusil à l’épaule, et rien d’autre ne se passe d’hostile jusqu’au moment où Mario remercie et s’en va. Dix ans plus tard, quand il se souvient, il écrit : « C’est comme ça que ça s’est passé. A y réfléchir, maintenant, je en trouve pas que la chose ait été étrange, mais naturelle, de ce naturel qui a dû autrefois exister entre les hommes. La première surprise passée, tous mes gestes ont été naturels ; je n’éprouvais aucune crainte, ne sentais aucun désir de me défendre ou d’attaquer. C’était tellement simple. Et les Russes étaient comme moi, je le sentais. Dans cette isba venait de se créer entre (eux) (…) et moi une harmonie qui n’avait rien d’un armistice. C’était quelque chose qui allait au-delà du respect que les animaux de la forêt ont les uns pour les autres. Pour une fois, les circonstances avaient amené des hommes à savoir rester des hommes. »
Giovanni Battista avait souligné cet extrait et le relisait souvent. »

« En mer d’Arabie, tout était derrière et seule la perspective de débarquer en Inde l’accaparait. Elle devenait une autre femme. Les voyages ont ce pouvoir de métempsychose. »

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