Juste avant d’éteindre / Hélios Azoulay

Pour Tommy : 22 janvier 1944 / dessins Bedrich Fritta, texte Hélios Azoulay

C’est à l’occasion d’une rencontre VLEEL que j’ai découvert Hélios Azoulay. Que je qualifierais d’artiste incroyable. Il est écrivain, poète, musicien, compositeur, peintre et propose un univers riche et singulier. Si, comme moi, vous ne connaissez pas la musique incidentale, je vous invite à en faire la recherche sur Youtube. Étant clarinettiste moi-même, j’ai été forcément intéressée par ce qu’il propose. Quant à ses ouvrages, ils abordent des thèmes graves et pourtant on y trouve de l’humour.

Il a publié aux éditions du Rocher un roman et en parallèle un recueil où il raconte l’histoire de Tommy, dont le père, caricaturiste, a caché 52 dessins pour lui lorsqu’il était enfermé dans le camps de Terezin en 1944. Ces aquarelles sont conservées au musée juif de Berlin et enfin publiées en France. Une œuvre unique !

Ces deux ouvrages se répondent. Dans le roman, le personnage principal est un compositeur déporté dans un camp. A son arrivée, ses partitions disparaissent de sa valise, comme la plupart de ses effets personnels. Sa musique est tout pour lui. Il a tout perdu. Alors il note sur des petits papiers tout ce qu’il voit. C’est le journal de ses yeux. Par la force des choses il renonce à la musique et se rapproche de la littérature. L’art est une forme de résistance. C’est un roman très poétique. J’ai relevé nombre de petites phrases qui « infusent ».

La deuxième partie du roman peut difficilement être résumée. Il s’agit davantage d’une atmosphère que l’auteur réussit à créer. C’est un texte puissant et fort. On retrouve des références à des poèmes, notamment celui du Dormeur du Val de Rimbaud.

Les dessins de Bedrich Fritta réalisés pour les 3 ans de son fils, Tommy, sont de jolies aquarelles, qui fourmillent de détails. Ils avaient été enterrés dans une caisse métallique. Il meurt à Auschwitz et son fils survit. C’est l’héritage de Tommy. A sa mort en 2015, ces dessins ont été partagés avec d’autres enfants. Hélios Azoulay nous raconte l’histoire incroyable de ce cadeau pour Tommy. C’est bouleversant.

Encore de belles découvertes grâce à Anthony et VLEEL. Allez voir le replay, Hélios Azoulay vaut le détour :

Note : 4 sur 5.


Incipit :
« Il ne pleut pas, il dégouline. Ce n’est pas un ciel. C’est une flaque d’encre noire. »

« Un des toubibs s’est agacé, Montrez ça !

Je pensais que ce con avait vu ce qu’il voulait voir, mais il a ordonné Soulevez la queue ! Montrez les couilles ! Là, je me suis dit que si les Allemands, en plus de vérifier nos bites, étaient scrupuleux au point de se mettre à compter nos couilles, on avait peut-être une chance de gagner la guerre.
Je n’ai pas osé regarder mais je priais pour qu’un de mes camarades n’en ait qu’une. Parce que tatillons comme sont les nazis, il suffirait d’une couille en moins dans leur addition pour faire vaciller leur conception du monde, et toute leur philosophie ancestralement binaire, qui n’a jamais su compter que jusqu’à deux. »

L’heure des femmes / Adèle Bréau

15h, c’est l’heure des femmes, quand elles ont fini leurs tâches ménagères, que les enfants sont à l’école ou font la sieste, le moment où elles repassent tout en écoutant la radio. 15h, c’est l’heure de l’émission de Menie Grégoire sur RTL. Et elles ne manqueraient pour rien au monde ce rendez-vous quotidien. On est en 1967, mai 68 n’est pas encore passé par là. La condition des femmes est loin de ce que l’on connaît aujourd’hui, même s’il y a encore et toujours des combats à mener.

Mireille a enchaîné les grossesses. Elle a 6 enfants, de 11 ans au nouveau-né. Elle n’en peut plus. Elle aimerait que cela s’arrête. Mais tous les soirs son mari se soulage sans son avis. A ce rythme, elle va mourir. La contraception n’est pas au goût du jour, ni la question du plaisir féminin ou de l’éducation sexuelle. Des sujets que Menie aborde dans ses émissions et qui font parfois bondir certains esprits. Mais le succès de Menie prouve bien que ce qu’elle fait est utile. Elle a du caractère et ne se laisse pas faire par cette société patriarcale.

En parallèle de l’histoire de Menie et de ses émissions de radio salvatrices pour les femmes, il y a plusieurs histoires de femmes « ordinaires » qui illustrent son propos. 50 ans plus tard, Esther écrit un livre sur Menie Grégoire et se plonge dans ses archives. Son regard éclaire les avancés et les régressions de la condition féminine. A noter que Menie est la grand-mère d’Adèle Bréau.

C’est un livre très romanesque, avec de beaux portraits de femmes et qui apporte une réflexion intéressante. Si je n’ai pas accroché à l’écriture au début, je me suis attachée par la suite aux personnages et je n’ai pu lâcher le roman avant la fin. Une lecture parfaite pour cet été !

Il est lauréat du Prix Maison de la Presse 2023.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit : Cholet, 1932 – Marie, qu’est-ce que tu fais dehors ? Viens ! Nous allons bientôt partir.


– Menie, maman ! Je vous l’ai déjà répété cent fois. Moi, c’est Menie.

– Quelle idée. On ne change pas son nom de baptême. Surtout quand on porte celui de la Sainte Vierge. Et celui de sa mère. – Justement… – Pardon ? – Rien, maman. Mais vous le savez, Menie veut dire Marie en vendéen. Et nous sommes des Chouans, n’est-ce pas ? – Nous sommes surtout des enfants de Dieu. Il faudrait que ton père et tes frères cessent de te mettre ces idées dans la tête. Certes, les Chouans étaient de valeureux combattants, mais ils étaient avant tout des hommes, Marie. Des hommes qui ont pris les armes. Rien qui mérite que tu prennes exemple sur eux. – Détrompez-vous, maman. J’ai justement lu récemment que beaucoup de femmes avaient également combattu. Et notamment Mlle du Rocher du Quengo, qu’on appelait « Capitaine Victor ». C’est incroyable, non ? »


« – Le standard.
– Quoi, le standard ?
– Il a explosé. Depuis votre intervention, ça n’arrête pas. Autant vous dire que les filles de l’accueil sont débordées. Mais c’est quelque chose.
– Les gens se plaignent ?
– Certains. Mais pas tous. C’est même une très faible partie des appels. Non, plein d’auditeurs, et surtout d’auditrices, tiennent à vous remercier d’avoir répondu à cette dame – celle dont vous avez lu la lettre. Sans parler des autres, qui souhaitent raconter leur propre histoire, vous demander conseil, savoir ce qu’elles doivent faire. Vous êtes visiblement la seule à pouvoir leur répondre. Sans compter le courrier. Regardez !
Philippe lui indique un sac de courrier bien remplie. Menie a l’habitude. Au journal, c’était pareil. Les gens s’ouvrent à elle, lui racontent leurs grands drames et leurs petits soucis. Tout le monde a besoin de ça. D’une oreille, sans jugement. De quelqu’un qui puisse tout entendre, qui puisse leur répondre qu’aucun vice, aucune douleur, aucune tragédie n’est solitaire. Quelqu’un qui explique aux femmes leurs corps, aux jeunes filles les réalités du couple, aux hommes les besoins de leurs épouses. On ne parle pas de ces choses-là, non. Ni chez les riches ni chez les pauvres. On se tait depuis si longtemps parce que c’est ainsi qu’on faisait autrefois, parce qu’on n’avait pas le choix et qu’il fallait bien vivre plutôt que de s’appesantir sur le chagrin de la disparition d’un frère, d’un père ou d’un fils. Parce qu’il fallait rester fort, forte, et ne pas se regarder le nombril. Mais il n’y aura plus de guerre. Aujourd’hui, on a le droit de s’écouter et d’écouter les autres.
Philippe frétille d’enthousiasme. Il a allumé un de ses gros cigares. L’air satisfait, il froisse quelques enveloppes. Il semble avoir pour Menie de grandes ambitions.
– Je pense sérieusement à une émission pour vous toute seule, Menie. L’équivalent de voter courrier des lecteurs mais à la radio, en direct. Vous imaginez ? Les auditeurs pourraient appeler, pour donner leur avis sur les lettres que vous auriez sélectionnées. Ça ressemblerait à une conversation. Ce serait très ludique, non ? Et surtout totalement inédit. Il faut trouver un titre, quelque chose de percutant. On a le temps d’y penser. Non, le plus important, c’est l’horaire. Que diriez-vous du matin ? Ou du soir, lorsqu’on peut s’adonner aux confidences ? C’est bien, ça. Le soir. On n’a pas grand-chose sur ce créneau-là.
– Non, pas le soir.
Elle pense déjà qu’une émission pour elle toute seule, qui n’y connaît rien, et que personne ne connaît, c’est une folie. Mais cette histoire d’horaire, non. Ça ne va pas.
– Et pourquoi donc ? s’étonne-t-il, guère convaincu.
– Parce que le soir, les maris et les enfants sont là. L’après-midi, c’est mieux. Les femmes sont seules chez elles. Elles en ont fini avec les tâches matinales, le déjeuner de leur époux. Les petits dorment. C’est leur seule pause. Et puis, elles seront sûres de ne pas être écoutées ou reconnues par leurs bonshommes qui seront au travail.
Philippe sourit, admiratif.
– On peut dire que vous connaissez votre sujet, Menie. Va pour l’après-midi, l’heure des femmes ! J’imagine que c’est un oui ?
– Pas du t…
– Parfait ! On va faire les affiches, une promotion de tous les diables. Personne ne vous connaît. Il faut vous construire un personnage. Pas trop dame patronnesse, ni trop bourgeoise. Une dame de confiance.
– Mais, je veux rester moi-même ! »

Dans ton tube / Florence Andoka

Tous les chapitres commencent par « c’est une fille qui monte une chaîne Youtube/un blog de… » Comme si vous étiez en train de regardes des vidéos qui s’enchaînent. En boucle.

Différentes histoires mais toujours la même finalement. Des gens qui se cherchent, qui s’ennuient, qui veulent être regardés, admirés. Des influenceurs et influenceuses qui vous font rêver et parfois, souvent, acheter des choses dont vous n’aviez pas besoin ni envie. Un livre de non fiction qui interroge nos pratiques de consommateurs sur les réseaux sociaux et nous conseille de les fuir !

Note : 4 sur 5.

« Quelque part
à mi-chemin

entre le documentaire de création et la télé-réalité
entre l’art vidéo et la publicité
le confessionnal et le one woman show
la thérapie brève et l’autofiction
la phase maniaque et la phase dépressive
la success story et le cinéma social

Youtube est un labyrinthe aux chemins parés de miroirs.

Soit il y a trop de soleil, surtout s’il se couche
soit il n’y en a jamais, comme chez les frères Dardenne,
où toujours le mal se joue sous un ciel gris parce que vide »

« C’est une fille qui monte sa chaîne Youtube. Au début c’est une fille ordinaire, elle est seule comme beaucoup de monde juste après le lycée, elle est jeune et elle ne sait pas trop quoi faire. Elle n’est pas dans l’urgence matérielle, le problème n’est pas encore économique, mais elle a besoin de s’inscrire quelque part, alors elle erre sur le net. Elle cherche du sens, regardes des milliers de vidéos sur Youtube, et elle est touchée par cette manière de se mettre en scène, de dire je suis cette femme nouvelle qui utilise la mode et la sexualité pour se forger une identité. »

« l’influence c’est quand tu ne t’intéresses pas du tout aux
crèmes qui floutent les pores mais que tu finis par dépenser
cinquante-trois euros pour en acquérir une
l’influence c’est quand tu ouvres plusieurs onglets pour te
renseigner sur ce que tu écoutes
l’influence c’est ce qui relie le récit de l’influenceuse à un site
de commande en ligne où tu valides ton panier
l’influence c’est le chaînon manquant entre tes rêves et ton
compte en banque
l’influence c’est quand tu t’adresses à quelqu’un pour répondre
à tes problèmes
l’influence c’est la curiosité d’emprunter le regard d’un autre
l’influence c’est passer de l’envie de rien à l’envie de quelque
chose
l’influence c’est quand tu aimerais être cette femme qui
aimerait que tu désires ce qu’elle désire
l’influence c’est ce qui s’insinue dans toutes tes failles »

La sélection du Prix Hors Concours 2023

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! De belles découvertes en perspectives !

Connaissez-vous les lauréats 2022 ?

La sélection 2023

Vous trouverez des ouvrages parus en 2022, 2023 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2023. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

  • La femme paradis / Pierre Chavagné (Le Mot et le reste)
  • Les nuits prodigieuses / Eva Dézulier (Elyzad)

Et certains me font de l’œil depuis un moment et devraient bientôt faire leur apparition dans ma PAL :

  • La vallée des Lazhars / Soufiane Khaloua (Agullo)
  • Cinq jours de bonté / Michel Lambert (Le beau jardin)
  • Les Watères du château / Guillaume Marie (Bouclard)
  • Il faut y aller, maintenant / Emmanuelle Heidsieck (Le Faubourg)
  • Terra Fria / Ana Maria Torres (La grande batelière)
  • L’indélicatesse / Erik Martiny (Le Passage)
  • Le portrait d’Humphrey Back / Bénédicte Rousset (La Trace)
  • La transparence / Arien Lafille (Vanloo)

Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. D’ailleurs je suis citée parmi les premiers acteurs inscrits ! J’ai à ce titre reçu un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai à la fin de l’été pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en novembre.

Le jury des journalistes :

  • Stéphanie Dupays (critique littéraire pour le journal Le Monde)
  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • David Medioni (rédacteur en chef d’Ernest !)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
  • Isabelle Motrot (directrice de la rédaction du magazine Causette)

Et vous ?

Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Le recueil des extraits est encore disponible en version numérique jusqu’à fin août sur inscription.

Belles lectures et découvertes !

Le miracle du dessin selon Ernest Pignon-Ernest / Gérard Mordillat

Ce titre fait également partie de la collection « Le roman d’un chef d’œuvre », qui mêle « récit romanesque et enquête historique » en racontant l’histoire d’une œuvre célèbre.

Si j’ai apprécié celui sur Niki de Saint Phalle, celui-ci ressemble beaucoup moins à un roman et plus à un essai.

Ce livre aborde essentiellement « Le portrait de Pasolini portant son cadavre », affiché sur un mur de Naples en 2015. L’auteur rapproche Pier Paso Pasolini du Caravage et d’Ernest Pignon-Ernest.

Ernest Pignon-Ernest est un rebelle. L’art relève pour lui d’un acte politique. Son engagement se traduit par son refus de toute commercialisation de son art puisque ses œuvres sont éphémères. Elles surprennent les passants, dont le regard est attiré par la profondeur des traits, des regards des personnes peintes. Elles interrogent tout le monde et non pas uniquement les visiteurs d’un musée.

Ernest Pignon-Ernest est un artiste dont j’admire l’œuvre. Je suis donc plutôt déçue par cette lecture qui ne m’a pas permise d’entrer autant que je l’aurais souhaitée dans son œuvre. J’ai eu l’impression d’avoir une succession d’extraits, d’archives, de journaux, etc. plutôt qu’un roman.

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« D’abord un geste. Un homme porte un autre homme dans les bras. L’image est troublante. Elle interroge. Les hommes portent parfois des femmes dans leurs bras, souvent des enfants, rarement un de leurs semblables. Lorsqu’un homme en porte un autre, l’image du champ de bataille s’impose à l’esprit. »

« Ernest Pignon-Ernest n’est pas un décorateur d’extérieur. Il ne cherche pas à couvrir ou à embellir les murs où il affiche ses œuvres, il veut les abattre ! Ses sérigraphies sont des trompettes de Jéricho qui font tomber les murs de la honte, de l’oubli, du silence, du mensonge et de l’indifférence… »

« Je pense que les poètes sont ceux qui nous révèlent le secret des choses et de nous-mêmes. »

Ernest Pignon-Ernest à propos de Christian Bobin

Les guerres précieuses / Perrine Tripier

Une vieille dame, Isadora, se retrouve en maison de retraite. Elle se remémore sa maison où elle a vécu toute sa vie et qu’elle a quittée avec regrets. Les souvenirs d’enfance affluent, saison après saison, avec la nature changeante. La Maison avec un M majuscule est un personnage à part entière. Une certaine nostalgie est présente tout au long du roman. J’ai ressenti aussi la solitude du personnage, la difficulté de vieillir et de ne plus pouvoir être autonome. Le livre se déroule dans une certaine lenteur, avec quelques questions en suspens notamment sur sa famille, dont le lecteur aura les réponses avant les dernières pages. Il y a un passage sur la lecture et la littérature qui plaira aux amateurs de livres.

Avec une très belle écriture, douce et poétique, Perrine Tripier fait appel à nos sens en décrivant la vie de cette femme. On se demande comment une si jeune autrice réussit à se projeter avec justesse dans le corps et les pensées d’une personne âgée. C’est là tout le pouvoir de la littérature.

Voici donc une jeune écrivaine prometteuse. Avec ce premier roman, elle fait partie des 5 finalistes du Prix Orange du livre 2023.

J’ai relevé de nombreux passages de toute beauté, à lire ci-dessous.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Pluie fraîche sur pelouse bleue. Herbe d’été humide, relents de terre noire. Toujours ces averses d’août sur les tiges rases, brûlées d’or. Les lourdes gouttes ruissellent sur la vitre, sinuent, serpentent et s’entrelacent en longs rubans de lumière liquide. Combien d’après-midi passées derrière le voile vaporeux du rideau, à suivre du doigt leur tracé nerveux et languide à la fois. Les petits cheveux follets frisent autour des joues, et l’on s’étonne qu’ils soient si blancs alors qu’on est si jeune, nimbée d’éther sous la fenêtre. Et soudain le regard tombe de la fenêtre à la main qui écarte le rideau, et la main est vieille, si vieille. »

« Il est des lieux qui vous harponnent. Qui enroulent leurs mailles autour de vos songes, qui ajustent leurs griffes, juste assez pour vous laisser grandir, mais avec dans votre chair la meurtrissure de leur emprise.
Il est des portes dont le bruit quand on les pousse est comme un cri du temps qui brise encore l’oubli.
Il est des escaliers dont on aimerait tant gravir à nouveau les marches, juste une fois, en laissant couler dans sa paume le poli froid de la rampe.
ça, c’est la Maison. »

« J’ai assez aimé la Maison pour ne rien souhaiter d’autre, dans toute mon existence, que d’y demeurer, blottie au creux des choses familières, me laissant patiner par le temps exactement comme la rampe de l’escalier en colimaçon. »

« Je n’aimais rien tant que les étés, à la Maison. Tout rayonnait alors, dans la langueur moite des vacances, qui semblaient infinies, étirées par les longs jours d’ennui délicieux. Dès les premières chaleurs du mois de juin, tout se mettait à scintiller, à déborder de vie. Les érables et les sapins paraissaient gorgés d’une sève incandescente ; l’herbe, d’un vert insolent, était traversée de grands aplats de soleil.

Tout le monde revenait de la Ville, refluait vers la campagne familière et les forêts nimbées d’ombre lustrale. Il suffisait de se tenir à l’orée du bois pour sentir le vent embaumé de résine exhaler son murmure. Quand nous étions enfants, le frère et la sœur de mon père, oncle Bertie et tante Hilde, venaient chaque été avec leur famille. La joie quand on annonçait : « Les cousins arrivent ce soir ! » La journée s’imprégnait alors d’une agitation impatiente qui nous faisait sautiller en cercle dans le salon, et, grondés par Petit Père, nous remontions l’escalier en étouffant des rires nerveux. L’après-midi se passait en préparatifs affairés ; j’adorais seconder les parents, avec une attention minutieuse. Je veillais, tel un petit despote, à ce que le grenier soit aéré, les coffres à jouets ouverts, les draps pliés soigneusement sur les lits. Je dévalais l’escalier en colimaçon qu’on avait ciré pour l’occasion, je tourbillonnais dans le hall traversé par la lumière concassée du vitrail. Je venais vingt fois dans la cuisine, je me penchais sur le feu, je humais les fumets en soulevant, d’une main un peu tremblante, le couvercle des soupières. Je savais que la nourriture presque prête était le signal : les cousins seraient bientôt là, et nous serions tous, sous peu, attablés ensemble dans un brouhaha insupportable de rires sonores, relâchant la frénésie d’une longue journée d’attente. »

« Le vert vif de l’herbe, qui éclaboussait les pieds et chatouillait les yeux, donnait envie de s’y allonger, de se renverser pour contempler les cimes, pendant des heures. Il n’y a rien de tel pour se sentir vivre que de presser son dos contre la terre, et de laisser les tiges venues des entrailles du monde s’entremêler aux cheveux, nos doigts enfoncés dans la chair friable de l’écorce des choses. »

« La Maison était à moi, et j’étais à elle. J’avais, en prenant les clefs, imbibé les murs de mon ombre. Les étrangers familiers qui revenaient donc pénétraient dans mon cœur et rangeaient leurs valises ouvertes dans mes veines ; peut-être sans le savoir. »

« Il aurait voulu des enfants, sans doute, et moi je ne me suis jamais sentie mère, uniquement fille et sœur. Je fus une fille passable, peu tendre, mais une sœur exceptionnelle, je le crois. J’aimerais bien être encore sœur. »

« Toujours se méfier des amours d’hiver. C’est le corps qui réclame, par instinct de survie, un autre corps chaud contre lequel se blottir. À la fonte des neiges, tout réapparaît, dans sa vérité nue, dans sa primeur verte d’herbe jeune. »

« Petite Mère m’agaçait déjà, je me rappelle ; sa douceur m’irritait et m’apaisait à la fois, c’était un aiguillon et un baume. »

« Entrer en hospice m’a confrontée, violemment et implacablement, à ma disparition. Ce ne fut pas, en soi, une surprise ; on sait toute sa vie qu’il faudra mourir, et pourtant rien ne nous y prépare jamais, pas même la mort des autres. Quand le corps devient faible, on se retrouve soudain lesté par une accumulation de regrets si lourds, si pesants, qu’ils rendent la fin de vie profondément triste. La joie dans mon cœur a du mal à se soulever, du mal à prendre.
Quand j’étais encore à la Maison, il me semblait que l’abattement n’était pas complet. Je me sentais encore un peu utile, je vivais là où je m’étais épanouie, un jour ; je vivais dans l’illusion d’une continuité de ma personne. Je n’avais pas encore compris que ce qu’on accumule toute sa vie, les petites passions, les petites toquades, les goûts, la couleur préférée, les livres lus, les méthodes pour rempoter une plante, le secret pour une confiture réussie, tout cela disparaîtrait. Et avec moi, tout l’enseignement de Petite Mère, de Petit Père, tous les petits événements qui composèrent mon caractère, mon être aux autres. »

Des lendemains qui chantent / Alexia Stresi

J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange, dont il figure parmi les 5 finalistes. Autant vous dire qu’il a été apprécié par de nombreux jurés. C’est une lecture en demi-teinte pour moi. Je n’ai pas réussi à m’attacher au personnage central, Elio. Je m’imaginais très bien Mademoiselle en le lisant.

C’est pourtant un roman profondément humain, bourré d’aventures, peut-être avec beaucoup (trop) de rebondissements. On voyage beaucoup : le début se passe en Italie puis à Paris, ensuite les camps de prisonniers en Allemagne, retour à Paris puis Haïti pour revenir en France et finir en Italie. Il y a également des allers-retours constants dans le temps.

La vie d’Elio, orphelin, est faite de rencontres. Ce roman est une ode à la musique, au chant, à Verdi. Il aborde la question du financement de la culture qui a toujours été problématique.

Je n’ai relevé aucun passage, donc je vous laisse avec l’incipit sur le blog pour prendre la température et plonger ou non dans ce livre !

J’avais adoré le premier roman d’Alexia Stresi, « Looping », et depuis je n’ai pas retrouvé cette plume qui m’avait tant plu dans les suivants. En en discutant avec d’autres lectrices, pour elles, c’était l’inverse, elles n’avaient pas accroché au premier et adoré les suivants. Comme quoi… ! Ce livre vous touchera peut-être davantage que moi.

L’avez-vous lu ? aimé ?

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Paris, 1935
Trois élèves-ingénieurs de l’école des Arts et Métiers caracolent à travers le haut Montmartre. Pans de manteaux ouverts à tout vent, allure de chauve-souris, escaliers dévalés en riant. Ces gadzarts sont tout le temps en retard. Ah non, pas pour leur cours de génie mécanique. Cette passion pour les engrenages, les poulies et les forces les fait maintenant courir vers l’Opéra-Comique. Paraîtrait que la machinerie des décors de Rigoletto est prodigieuse, des gars de troisième année en ont fait les croquis. Espérons que ça vaille vraiment le coup, parce que les tickets n’étaient pas gratuits, c’était ça ou dîner, et pour pouvoir observer ces merveilles d’ingénierie, il va falloir se farcir deux heures de « hurlements de gens qu’on ébouillante », selon la formule prometteuse qui circule à l’école. »

La dernière frontière / Volodia Petropavlovsky

L’été, période idéale pour se plonger dans un récit de voyage et participer au challenge VLEEL de l’été !

L’auteur est parti à l’âge de 21 ans en Alsaka, seul, pour parcourir 2000km en canoë. Il a beau avoir anticiper beaucoup de choses, la nature lui réserve bien des surprises. Entre la météo capricieuse et la peur de rencontrer un ours, les humains vont se révéler tout aussi surprenants !

Dans son carnet de bord, il raconte avec humour ses préparatifs et son voyage. L’achat d’une arme à feu pour se protéger des ours est une sacrée anecdote. La plupart des gens qu’il rencontre l’aident et l’invitent chez eux, le transportent vers un magasin ou un point d’eau pour se ravitailler. Les soirées finissent souvent très arrosées.

Le danger est omniprésent. On pense à « Into the wild », également cité par l’auteur. La survie peut se jouer à peu de choses. Un bel exploit en tout cas dont je serai incapable.

Au-delà des paysages à couper le souffle, ce sont surtout les rencontres humaines qui marquent dans cette aventure. J’ai apprécié la lecture de ce récit très humain et je me dis qu’une rencontre avec Volodia Petropavlovsky autour de ce livre serait passionnante !

Merci aux éditions Le Mot et le reste pour cette lecture dépaysante

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Franchir une frontière n’est jamais anodin. Surtout chez l’Oncle Sam où, dès la démarcation entre le Canada et l’Alaska franchie en avion, consigne a été donnée par l’équipage de « ne pas avoir d’attitude suspecte et ne pas former de groupes autour des toilettes ». Wilderness ou pas, l’administration a autant de prise dans le Grand Nord que dans n’importe quel autre État américain. »

« Le risque. Il est inhérent à l’aventure. Certains vous diront même à la vie. Ils argumenteront que n’importe quelle conduite dangereuse ne l’est pas plus que d’embarquer dans une voiture ou de traverser la rue à pied. C’est stupide dans un sens et très juste dans l’autre. Si le danger est banal, c’est son acceptation qui fait débat. J’ai choisi de traverser l’Alaska de la même manière qu’un acrobate téméraire évolue au-dessus du sol : sans filet. J’ai l’impression d’être guidé par le principe de ne prendre aucune précaution mais j’en suis conscient et cela me convient. Je cours vers le danger même si je fais tout pour l’éviter au dernier moment : le frisson n’est agréable qu’une fois dépassé. »

« Je n’ai parcouru qu’un tiers de la route alors que l’expédition me semble avoir débuté depuis une éternité. J’éprouve le grand paradoxe du voyageur, celui qui me donne l’impression d’être parti hier mais d’avoir été depuis toujours sur l’eau, celui qui me rend heureux d’être là autant que nostalgique de ma vie d’avant. Le lendemain, je quitte la maison fantôme en repensant à la question de l’homme au chapeau de Nenana : « Pourquoi faites-vous cela ? » On me l’a posée des dizaines de fois. La réponse m’échappe toujours. En guise d’explication, quelques bribes glanées au fil de l’eau : l’Amérindienne aux poissons, le crépuscule sur Healy Lake, le regard de Patrick, les trois oursons et le rire de Bob… »

« La solitude que je vis au quotidien, bien que consentie, est le meilleur chemin vers la sociabilité. Elle m’incite à rechercher la moindre trace de présence humaine. Une simple cabane abandonnée ou un bruit de moteur me rassurent par leur présence. Je parle avec chaque inconnu disposé à échanger quelques bribes avec ce curieux personnage à l’accent français que je suis. »

Le lauréat du Prix Orange du Livre 2023 est…

mon chouchou ! D’où ma joie de voir le roman de Paul Saint Bris et les éditions Philippe Rey mis en avant.

En tant qu’ancienne jurée, j’ai pu assister à la remise du prix Orange pour le roman ainsi que la BD. Encore une chouette soirée à Paris et plein de souvenirs engrangés dans ma mémoire. J’en ai profité pour visiter quelques musées et expositions dont le labyrinthe de Tim Burton à la Villette sur les conseils d’une collègue. J’ai fait dédicacé quelques livres et j’ai reçu la BD de Yann Damezin, le lauréat du Prix de la BD Orange, que j’ai hâte de lire.

Retour sur la soirée de remise du prix

Jeudi soir, direction la Maison des polytechniciens ou l’hôtel de Poulpry dans le 7ème arrondissement, pour retrouver le comité des anciens jurés, mais aussi ceux de cette année, les lauréats, des auteurs, des éditeurs, des blogueurs, des journalistes, etc. Le cadre est vraiment magnifique. Le temps est estival. L’ambiance est joyeuse et festive. Quel plaisir de se retrouver et de poser ensemble pour une photo souvenir.

Après le discours d’Elizabeth Tchoungui, de Coco et de Jean-Christophe Rufin, quelques jurés prennent la parole pour présenter le roman et la BD de chacun des finalistes. L’annonce des résultats arrive enfin. Paul Saint Bris est récompensé. Il est venu en famille et partage ce moment de joie avec ses deux filles et sa femme. Pour la BD, l’auteur n’a pas pu être présent, c’est donc son éditeur, Vincent Henry, des éditions La boîte à bulles, qui est venu le représenter.

La soirée se poursuit, entre petits fours et champagne. J’ai pu discuter avec les uns et les autres. Mettre des visages sur des noms de blogueurs ou l’inverse ! Échanger bien sûr avec les finalistes, tous très sympathiques. Revoir Laurine Roux, ma chouchou. Et terminer la soirée avec une partie des jurées de l’année dernière.

Toute l’équipe de la Fondation Orange a été aux petits soins avec nous. Merci Françoise, Montserrat et Nicolas pour cette organisation toujours au top.

Cette aventure débutée l’année dernière est un vrai bonheur. J’ai noué de belles relations avec d’autres passionnés littéraires. Je vous recommande fortement de tenter votre chance l’année prochaine, n’hésitez pas à vous inscrire le moment venu pour devenir juré(e) du Prix Orange du Livre 2024 !

Devenez juré !

On me demande souvent si en tant que juré(e) on est obligé de lire tous les livres qu’on reçoit. Pour le Prix Orange 2022 j’en avais eus environ 80. C’est effectivement énorme. Il y a un effet cadeau de noël quand on reçoit les cartons de livres. Les colis arrivent en plusieurs fois, donc on a le temps de choisir ceux qu’on veut lire en premier. Ensuite on peut être tenté de lire les romans recommandés par les autres jurés. Assez vite, une stratégie se met en place entre jurés lecteurs pour pouvoir lire un maximum des romans reçus et que chacun ait sa chance. Si on a un doute, on demande à un autre juré de le lire. En tout cas, à nous 7, nous avions réussi à ce que chaque livre soit lu au moins une fois. Donc non, nous n’avons pas lu tous les livres, mais nous en avons lus beaucoup et surtout la sélection des 20 romans.

Même si vous hésitez, je vous conseille de postuler, car vous ne serez pas forcément pris dès votre première candidature. Geneviève a attendu 9 ans avant de devenir jurée ! Pour moi ça a été plus court, 2 ans. Si vous avez des questions, laissez-moi un commentaire ou un message, je vous répondrai.

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/bravo-a-paul-saint-bris-et-yann-damezin-laureats-de-nos-prix-litteraires-2023/2444538

Pour lire ma chronique et savoir tout le bien que je pense de ce roman, cliquez sur le titre :
L’allègement des vernis / Paul Saint Bris (Philippe Rey)

Retrouvez toutes mes chroniques le tag « Jury Prix Orange du Livre 2023 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2023/

Réveiller ma mère / Nathalie Ohana

Dans ce récit intime, Nathalie Ohana raconte ce moment où elle se rend au chevet de sa mère dans le coma. Après une réaction de déni devant l’évidence que sa mère va mourir, elle s’adresse et s’ouvre à elle. Elle raconte leur vie, son enfance, leur relation. Elle fait le portrait de sa mère mais aussi d’elle-même. Elle raconte des moments difficiles comme lorsqu’elle intègre une grande école et se rend compte qu’elle est différente des autres étudiants. Elle redouble d’efforts pour acquérir les savoirs qui semblent innés chez eux. Comme souvent, ce sont des rencontres avec des personnes clés qui lui permettront d’avancer.

Il y a de nombreux passages sur sa relation à la lecture, aux bibliothèques et à l’écriture qui raviront les amateurs. Ce livre est empli de poésie et de tendresse. L’écriture est douce et fluide. Nathalie Ohana nous ouvre son intimité en toute simplicité. On ne peut qu’être touché par cette relation mère-fille, cette famille qui déborde d’amour, certes parfois étouffant mais dont elle nous explicite les raisons au fur et à mesure des pages. Il est aussi question d’identité et de choc des cultures. Sa mère a quitté la Tunisie pour venir en France. Il y a notamment le moment où l’autrice découvre que sa famille est juive mais elle ne sait que faire de cette information. Elle n’a pas été initiée à cette religion.

Écrire est une sorte de thérapie. Elle livre ses doutes, ses interrogations, son cheminement intérieur. Ce n’est pas un livre triste, il n’y a pas de pathos mais beaucoup de sincérité et une très belle plume. Une fois commencé, vous aurez certainement envie de le lire d’une traite.

Je remercie l’autrice pour l’envoi de son livre.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
J’ai ouvert la porte de ta chambre, je suis entrée comme pour éteindre un incendie. J’ai jeté mon sac à mes pieds et je me suis approchée de toi. J’ai gardé mon manteau sur le dos, car j’avais trop froid de te voir endormie. Froid de te voir enfermée dans un monde duquel j’étais exclue. D’habitude, il n’y a rien que tu ne partages pas avec moi. Tes pensées, tes espoirs, tes peurs, ton assiette, tout. »

« A pas de velours, je me suis approchée de toi, j’ai pris ta main, j’ai embrassé tes joues, mes lèvres ont reconnu leur creux et j’ai prononcé ce mot qui m’a paru soudain aussi fragile que moi : « Maman ». C’était comme si, pour la première fois, j’appelais mon nouveau-né du prénom que j’avais choisi pour lui. Maman. Ce mot, mon tout premier mot, disparaîtrait de ma bouche en même temps que toi. »

« J’étais enfant arrivée sur le tard, comme une dernière chance. Tu ne voulais pas que je me brûle à la flamme de la vie, trop chaude, trop dangereuse, trop intense. La flamme de la vie, toi, avec ta naïveté et ton optimisme d’antan, elle t’avait brûlée. Elle avait laissé sur ton corps des cicatrices indélébiles. Alors je m’en suis éloignée et ne l’ai utilisée que pour éclairer les pages des livres que je lisais. Tu préférais de loin que je me frotte à la douceur du papier. Enfant seule entourée d’adultes qui ne me racontaient pas la vraie vie, il ne me restait que les textes des autres pour savoir ce que tu me cachais. Dans notre bibliothèque, tu avais sélectionné des romans à l’eau de rose et il me fallut attendre un certain temps avant de tomber sur les livres qui font mal. Un jour, je suis rentrée de l’école avec le livre Un sac de billes et, tout en me servant ton pot-au-feu, tu as médit sur le professeur qui apportait de la tristesse à notre table. »

« Avant celle des livres, ma grande découverte fut celle des mots. »

« Aller à la bibliothèque me remplissait, les nourritures que j’y trouvais me tenaient au ventre pendant plusieurs jours. »

« Lire des pages sans images permettait à mon imaginaire de se charger de l’illustration. Les mots étaient ceux de tous, mais les images qui se formaient dans ma tête n’étaient qu’à moi. Ces images étaient le fruit de mon histoire, j’y retrouvais des sensations, je revoyais des visages croisés ou inventés. Enfin, la récréation ne me torturait plus, je pouvais retrouver en cachette celle qui, alors, devint ma meilleure amie : ma solitude. Ma corde à sauter restait rangée dans mon cartable, au cas où la bibliothèque serait fermée mais, le plus souvent, les sauts que je faisais étaient d’époque, de narration, ou de style. Papa avait habitué mon palais au sucre des bonbons qu’il m’achetait en cachette de toi mais, là-bas, je salivais à la simple lecture des titres. La solitude que je voulais fuir était en réalité une porte ouverte vers de nouvelles rencontres ; j’étais libérée. Tourner les pages, c’était comme entendre le bruit du sucre qui éclate en bouche. Les corner, c’était sentir l’affolement des papilles quand le liquide acide envahit le palais. Je ne ramenais rien chez nous, je voulais tout consommer sur place, comme si l’atmosphère studieuse de ce lieu ajoutait au plaisir de lire. J’avais les dents bleues et la langue verte à force d’écouter ces inconnus murmurer à mon oreille des histoires inédites. Je pensais à chaque fois leur arracher des confidences, mais c’était en réalité la cloche de la sonnerie qui m’arrachait à eux. Le soir, mon cartable était léger comme une plume, mais mon cœur était rempli. Je sautillais dans la rue en me disant, ma nouvelle famille, c’est eux. »

« Je ne suis pas allée vers les livres pour me mettre à distance de toi. Je suis allée vers eux comme je serais entrée dans une salle pleine de têtes inconnues. Avec tant de rencontres à faire, tant d’histoires à écouter. Les livres sont venus remplir mon vide, ils ont tenu compagnie à ma solitude d’enfant. J’ai trouvé en eux les sœurs que je n’ai jamais eues, les confidents sont j’ai souvent manqué. Les livres m’ont rassurée en me disant que je n’étais pas folle, ils ont créé un lieu pour que mon excentricité s’exprime, ils ont été les fondations de ma nouvelle maison. Aujourd’hui encore, j’appréhende une nouvelle rencontre comme un livre. Je suis encore pressée de tout. Je balaye les épisodes de vie comme les pages, je feuillette jusqu’au chapitre qui m’intéresse et, ensuite, je le dévore. Si la rencontre m’a marquée comme le texte, j’y pense sans cesse et quelque chose se dépose en moi pour toujours. Sinon, j’oublie la rencontre comme le livre que je crois ne jamais avoir lu. »

« Je me sentais étrangère dans mon propre pays de naissance. Le passeport que je présentais, c’était celui de tes blessures. Et celles ne cessèrent de s’étendre à mesure que les jours à l’écart de leurs fumées s’écoulaient. Mon nom de famille à consonance arabe avait beau avoir une sonorité élégante, presque française, il n’empêche que je me sentais d’emblée suspecte. Tout me heurtait ; leurs chaussures trop vernies, leurs sourires de connivence, leur aisance à l’oral, les livres qu’ils avaient lus en primaire, les expositions qu’ils avaient aimées. Tout. »

« A présent, l’angoisse a changé de rive, elle est de mon côté et, toi, tu affiches l’indifférence qui était la mienne à tout ce qui pouvait advenir. »

« Sans l’éveil au monde, on reste touriste de notre propre vie. »

« J’ai été l’enfant qui gomme, qui comble, qui répare, qui rattrape. »

« Je sautais à l’élastique dans la cour de l’école primaire quand une camarade du cours préparatoire m’avait approchée avec cette question si bizarre : « Tu es quoi, toi ? » L’élastique s’était affaissé à mes pieds, j’avais froncé les sourcils et, voyant que je ne comprenais pas la question, elle avait détaillé quatre réponses possibles : « Tu peux être catholique, musulmane, juive ou rien. » J’avais tenté de retenir ces mots compliqués en lui promettant une réponse pour le lendemain. Le soir, en sortant les endives au jambon et au fromage du four, tu ne m’avais même pas regardée en me répondant : « Dis-lui que tu es juive. » Sans ajouter le moindre élément de contexte, tu m’avais laissée explorer seule ce que cette phrase avait de conséquences. »

« Pour toi, écrire, c’était être impudique. C’était entrer sans frapper dans toutes nos zones de honte. C’était vouloir éclairer ce qui ne demandait qu’à sombrer dans l’oubli. C’était dérouler le tapis au milieu du couloir, à la vue de tous, sur lesquels des inconnus s’essuieraient les pieds. »

« Faire un métier artistique, monter sur scène, c’était plonger à pieds joints dans tes peurs. C’était reprendre le bateau, revivre le temps de l’indépendance en Tunisie, revoir les encriers jetés par terre et revivre l’errance, matérielle cette fois-ci. C’était à nouveau travailler à l’heure comme caissière au magasin général de ta tante à Tunis, c’était revivre l’humiliation familiale, sociale, avoir une vie décousue et, surtout, c’était s’aventurer sur un territoire qui n’était pas le nôtre. »

« Au moment où je t’ai dit que tu ne m’avais jamais empêchée de rien, tu as serré ma main en retour. Tu ne m’as jamais empêchée de rien mais, pendant toutes ces années, j’ai pris la décision de ne pas danser avec tes peurs. »

« Chaque nuit, immergée dans le noir, les mots se sont mis à couler en flot continu, comme le barrage qui cède après des années de retenue. Ils se sont épanchés sur le papier, comme les gouttes de sang de ta veine éclatée, dont personne ne se doutait. Tant qu’ils coulaient, à flux constant, je me sentais vivante, ton cœur battait de plus belle. Dans leur course lente mais certaine, ils m’ont appris la patience et la frustration que tu n’as jamais osé m’enseigner. »