Le livre de la rentrée / Luc Chomarat

L’éditeur Delafeuille, personnage récurrent dans les romans de Luc Chomarat, ne se souvient même pas de son prénom. C’est normal, c’est un personnage de fiction. Mais alors si tout ce qu’il vit est une fiction, a-t-il vraiment rencontré Delphine ? Il s’agit de la femme de son ami, Luc, un écrivain de polars qu’il connaît depuis longtemps. Il l’a invité un weekend chez lui dans le sud-ouest et il a alors fait la connaissance de sa famille, de son chien. Ils ont discuté du livre de la rentrée que Delafeuille devait absolument trouver sous la pression de sa patronne. Luc lui a aussi soumis un manuscrit, de littérature blanche cette fois-ci. Un livre qu’il a écrit sur sa femme Delphine. Delafeuille le lit et lui indique des corrections à y apporter notamment sur les femmes à l’ère post MeToo, des propos impensables à publier. Dans cette mise en abîme, l’auteur traite de nombreux sujets d’actualité, le covid étant également passé par là.

Les discussions à la fin sur l’autofiction et la métafiction sont très réussies. Toute cette histoire est d’ailleurs très drôle. On sent que Luc Chomarat s’est amusé à l’écrire. Les lecteurs se trouvent plongés dans le monde l’édition parisienne, chez Gibert, au salon du livre de Nancy. Certaines scènes sont à mourir de rire tellement l’auteur est ironique. C’est absolument réjouissant !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Delafeuille tomba immédiatement sous le charme de Delphine. Sa haute silhouette, son élégance, la vivacité de sa démarche, une certaine gaucherie préservée, ce sourire solaire et désarmant, elle était bien telle que Luc l’avait décrite : une femme unique, comme on n’en rencontre qu’une seule fois dans une vie, ou, ainsi qu’il l’avait précisé, comme il n’en existe qu’en littérature. »

« Peu avant l’arrivée à Angoulême, le train ralentit sensiblement, alors qu’aucun arrêt n’était prévu. Aussi loin que le regard portait on ne voyait que la houle dorée d’interminables champs de céréales. Quelques centaines de mètres encore, et selon l’expression usuelle, le train s’arrêta en pleine voie. La voix dans le haut-parleur confirma la chose, et pria l’ensemble des usagers de ne pas chercher à descendre.
De l’autre côté de la rangée, un homme chauve se tourna vers Delafeuille.
– C’est toujours pareil quand on arrive à Angoulême. Encore un auteur de BD qui s’est jeté sur la voie.
– Ah. Mais… ça arrive souvent ?
– Tout le temps. Vous savez, ils habitent tous dans le coin, à cause du festival.
– Ah oui, le festival de la bande dessinée. C’est vrai, c’est à Angoulême.
L’homme chauve hocha la tête.
– C’est très dur, la BD. Il y a un taux de suicides très élevé.
– A ce point ?
– Vous n’êtes pas dans l’édition, vous.
– Si, justement. Mais je suis dans la blanche. Je veux dire, la littérature.
– Ah oui, la littérature. Sans blague ? ça existe encore ?
Delafeuille se raidit.
– A ma connaissance, oui.
– Je vous charrie. Je suis dans la dif. Non, sérieusement, le manga va tout dévorer. En chiffre d’affaires, ils sont justes derrière la litte. Dans moins de deux ans, ils seront les premiers sur le secteur. Faites-moi confiance.
– Oui, enfin, ce n’est pas la même chose. Pas le même public.
– Je ne vous l’envoie pas dire. Ce sont les vieilles qui lisent des livres. Les vieilles. Bientôt elles seront toutes mortes. Les teenagers, non.
Delafeuille ne put s’empêcher de sourire.
– Evidemment, présenté ainsi…
– Mais bien sûr ! Et ils ne grandissent plus, pas ceux d’aujourd’hui. Ils vont traîner chez Pôle emploi au lieu d’aller au lycée, mais sinon, c’est les mêmes. Ils vont continuer à se gaver de Naruto jusqu’à l’âge de la retraite. Vous êtes entré dans une librairie, récemment ?
– Euh, dit Delafeuille.
– Les mangas, c’est un quart de la surface. Pas moins.
– Oui, mais… Tout de même, les livres, c’est notre histoire à tous. La mémoire des hommes, non ?
Le chauve n’écoutait pas. Il regardait son téléphone.
– Je ne suis pas tranquille tant qu’on n’a pas passé Angoulême, marmonna-t-il. »

« Il se demandait jusqu’à quel point il y avait des différences entre les personnages du livre et leurs modèles. C’était idiot de sa part, il s’en rendait compte. Dans la vraie vie, les autres étaient toujours des personnages plus ou moins imaginaires, parce qu’on ne pouvait pas tout savoir d’eux, on ne pouvait que les imaginer. Delphine et Luc n’étaient peut-être pas aussi parfaits qu’ils en avaient l’air. On a deux vies, écrivait Salter. Celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. »

MURmur / Caroline Deyns

Voici un roman atypique. Le début et la fin ont une mise en page particulière pour refléter la prison, le sentiment d’enfermement, de se cogner à un mur.

Il y a deux récits. D’abord celui d’une femme emprisonnée pour avoir perdu son bébé suite à une fausse couche, fait indépendant de sa volonté mais puni par la loi. Il n’y a pas de distinction pénale entre l’avortement et l’interruption de grossesse involontaire.

Puis vient le récit d’une jeune fille de 14 ans, appelée « GrandeEnfant », abusée par un garçon et enceinte. Sa mère l’aide à trouver quelqu’un pour avorter clandestinement puisque cet acte est interdit. S’ensuit un procès qui rappelle le célèbre procès de Bobigny en 1972. Il sera alors question du corps des femmes et de leur droit à en disposer, de liberté, du patriarcat, de féminisme, etc.

La lecture de ce texte a été parfois difficile et suffocante de par le sujet abordé et le malaise provoqué. L’écriture est sèche et concise pour raconter l’histoire de ces femmes. C’est extrêmement efficace.

J’ai été touchée par certains passages qui m’ont rappelé le procès et le combat de Gisèle Halimi. Mais ce n’est pas un coup de cœur pour moi. Une lecture « coup de poing » qui peut être éprouvante et qui ne sera pas pour tout le monde malgré l’importance du sujet.

Ce roman est finaliste du Prix Hors Concours 2023.

Et vous, l’avez-vous lu ?

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« J’écris de chez les emmurées,
les parquées, les claustrées,
les assignés, les internées,
les cadenassées, les séquestrées,
les incarcérées. De chez
les captives et les recluses.
D’ici. De derrière les verrous
et après l’écrou. De la
geôle qu’est mon corps. Et de
la prison où l’on m’a enfermé. »


« J’écris d’une époque
et d’un pays délirants
qui entérinent des lois
punissant de prison
toute femme dont la
grossesse a été interrompue.
D’un endroit
où une moitié de la
population accepte
de n’être bonne qu’à
porter les générations
suivantes et sanctionnée
pour y faillir. Il n’en
a cependant pas toujours
été ainsi. Mois, je
sais. Je connais l’histoire
effacée et l’effacement
de l’histoire. »


« Je suis un terreau.

Je suis une terroriste.

Je transporte
sur moi des
explosifs
qu’on appelle
des MOTS »


« Les montagnes n’ont pas de pieds, le passé non plus. »


« Entre ses jambes, la chair qu’on gratte, racle, récure, le vide qu’on dessine, et que GrandeEnfant voudrait, si c’était possible, Docteur, qu’on lui creuse aussi à l’intérieur de la boîte crânienne, un bon gros vide, s’il vous plaît, pour la nettoyer de tous les autres restes de la vie dégueulasse. Merci. »

En garde / Amélie Cordonnier

Ce roman, en partie autobiographie, part d’un fait réel vécu par l’autrice. En 2020 elle a reçu un courrier des services sociaux la convoquant. Une personne a appelé la 119, le numéro concernant la maltraitance des enfants, pour la dénoncer. Sa vie bascule. Elle s’interroge alors sur ce que signifie être une bonne mère. Elle raconte comment elle a vécu cet interrogatoire. Puis les peurs qui ont suivies, notamment celle liée à la menace omniprésente qu’on lui retire la garde de ses enfants, Lou et Gabriel.

Ensuite, l’histoire prend un autre tournant, où la surveillance et le manque d’intimité prennent le dessus. Elle fait référence au livre de Georges Orwell, 1984. J’ai trouvé cette partie moins réaliste. J’ai eu plus de mal à m’attacher aux personnages.

Il y a de nombreuses références également à ses précédents livres.

Une lecture en demi-teinte, qui ne m’a pas totalement convaincue, mais que j’ai lu jusqu’au bout car l’écriture est agréable et il y a une certaine tension psychologique.

Et vous, l’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?

Note : 3 sur 5.

Incipit :
Prologue
Séisme, explosion, incendie, j’ignore quelle image employer pour décrire la déflagration que fut cet événement, ce trou dans nos vie.

« Pour moi, la dénonciation anonyme c’était de l’histoire ancienne.

Une histoire que me racontait ma grand-mère,
Une histoire de salauds pendant la guerre,
Qui puait la lâcheté et mettait la vie en danger.
En France en 2020, je croyais que la dénonciation n’existait plus.
Finie, terminée. Enterrée !
Eh bien je me trompais. »


« Mme Trajic a libéré en moi une horde déchaînée de peurs, difficiles à tenir en laisse et impossibles à faire taire, qui aboient à la mort non stop, me tétanisent le jour, m’empêchent de fermer l’œil la nuit. »

Jean-Luc et Jean-Claude / Laurence Potte-Bonneville

Voici un roman polyphonique assez surprenant, on ne sait pas trop où va nous mener sa lecture ! En tout cas il se déroule dans la Baie de Somme, un jour de tempête. Les personnages principaux sont Jean-Luc et Jean-Claude, un jeune homme, une directrice d’un foyer et un phoque !

Tous les jeudis, Jean-Luc et Jean-Claude se rendent au bistrot. C’est leur sortie de la semaine, sans éducatrice. Ils doivent être rentrés au foyer pour 17h. La gérante du bistrot les connait bien. Elle sait qu’elle ne doit pas leur vendre de jeux d’argent comme le loto dont ils sont friands. Ils n’ont pas la notion de la valeur de l’argent. Pour eux, tous les chiffres se terminent par 999. Deux êtres vulnérables dont la société ne sait pas trop s’il faut les enfermer dans un cocon ou leur donner un peu d’autonomie.

Ce jour-là, dans le bistrot, il y a également un jeune homme un peu paumé. Ils entament une conversation, puis l’imprévu et la tentation s’invitent dans la routine de Jean-Luc et Jean-Claude.

Je vous laisse découvrir les aventures de Jean-Luc et Jean-Claude, deux êtres plutôt attachants. En tout cas je n’ai pas voulu les abandonner avant de connaître la fin de leur histoire et l’autrice ménage le suspense. Il y a des scènes assez drôles comme le coup de fil de la directrice du foyer à la gendarmerie, ou une des dernières scènes sur la plage. Laurence Potte-Bonneville pose un regard tendre sur des êtres fragiles avec une plume sensible et de l’humour. Ce premier roman loufoque fait partie de la sélection des 68 premières fois. Il a reçu le prix Stanislas et SGDL Révélation d’automne 2022.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« A quelques mètres au-dessus d’elle, la tempête fait rage. Elle avait préféré replonger pour trouver des eaux plus calmes et cette rencontre fortuite aurait dû la conforter dans son désir de fuir, mais elle interrompt sa course désordonnée pour se maintenir en suspension et accompagner un instant le corps dans sa chute vertigineusement molle. »

« Ils sont deux à rentrer, un petit mec engoncé dans une doudoune blanche on ne voit que ça et ses oreilles décollées, qui va s’asseoir au bar pendant que l’autre, un balèze, reste debout. Un ours et un rat entrent dans un bistrot, le début d’une bonne vanne. »

« C’est Jean-Luc qui passe la commande, ils font toujours comme ça. Ils décident à l’avance sur le chemin de ce qu’ils vont prendre. Ça dépend du temps qu’il fait et aussi de ce qu’ils ont pris la semaine d’avant. C’est Jean-Luc qui s’en souvient pour eux deux parce que Jean-Claude ne se rappelle pas ce genre de choses. Pour aujourd’hui ils se sont mis d’accord, Jean-Claude avait encore envie d’un coca mais Jean-Luc a proposé de prendre plutôt un Orangina Light à cause des insomnies et du diabète. Christine a bien répété tout à l’heure « attention au sucre Jean-Claude », mais ça n’était pas la peine, Jean-Luc n’oublie pas ce genre de choses. »

Les ciels furieux / Angélique Villeneuve

Mais quelle écriture !

Ce roman nous plonge dans l’enfance de Henni, 8 ans, juive et vivant dans un pays de l’Est. Elle raconte sa famille dont chaque membre a une place sur un de ses doigts des mains. La mère est physiquement là mais absente de son rôle maternel. Elle met au monde des enfants et cela l’épuise. Alors ce sont les filles qui s’occupent chacune d’un ou deux bébés. Elle se méfie de son grand frère, Lev, qui lui fait peur. Son père est bon et gentil, pas du tout comme les autres pères craints par leurs enfants. Dès l’âge de 4 ans, Henni est initiée aux tâches ménagères. Sa grande sœur, Zelda, lui apprend tout et lui sert de mère de substitution. Henni s’occupe de « son bébé », Avrom, avec amour, et Zelda, de deux bébés, Iossif et Kolia. Les deux sœurs se relaient les nuits.

On ne connaît donc pas exactement le lieu où se déroule cette histoire ni l’époque. En tout cas, on s’y déplace à cheval et il n’y a pas d’électricité. On comprend qu’il existe une forme de racisme envers les Juifs et que c’est certainement la raison pour laquelle sa famille est attaquée ce soir-là. Tout cela est vu à hauteur d’enfant avec des mots d’une enfant de 8 ans. Henni nous plonge dans son imaginaire, ses peurs et sa poésie.

Un soir donc, des hommes débarquent dans leur maison et les menacent. Lev, Zelda et Henni s’enfuient, courent dans la neige et se réfugient dans une briqueterie. Le roman se concentre sur cette nuit de peur et de froid vécue par Henni qui se retrouvent séparée de sa sœur à moment donné. Elle doit décider de son chemin, réfléchir pour éviter les dangers et surtout elle essaye de comprendre ce qu’elle voit et cela est totalement incompréhensible pour une petite fille.

Ce texte est puissant et ne peut laisser indifférent. Il ressemble par moment à un conte. L’écriture est centrée sur les sens, sur ce que ressent Henni. J’avoue ne pas avoir tout compris et il y a un certain nombre de questions qui restent en suspens à la fin de ma lecture. En tout cas j’ai ressenti tout l’amour de Henni pour sa famille. Une petite fille attachante qu’on a envie de protéger. Tout au long du roman, on espère qu’elle retrouvera sa famille, sa maison, sa vie, même si rien ne pourra plus être comme avant et qu’on sait que l’innocence et l’enfance de Henni sont désormais derrière elle. Une prouesse littéraire très réussie et bouleversante qui résonne malheureusement avec l’actualité. Si vous aimez être bousculé par vos lectures, celle-ci est de cette trempe !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Au moment précis où, enfin, Henni s’apprête à s’enfuir au-dehors dans la neige, c’est le plus grand, le plus maigre des hommes entrés dans la maison qui arrache le dernier bébé du sein de Pessia et le soulève au-dessus de lui. Le cri qui monte avec l’enfant emplit l’air de faisceaux, de fumées, de roches explosives. »

« Mais chaque jour on grandit.
Tiens plutôt le chiffon dans ta main comme ça, dit la sœur qui sait faire car elle a huit ans. Zelda n’a pas besoin d’avoir un tabouret, elle a la taille pour tout. N’appuie pas trop et commence par le haut, ajoute-t-elle en lui attrapant le bras pour montrer. Tu vois. Pas la peine de passer deux fois. La saleté est comme nous, elle tombe.
Zelda est celle qui sait car la grand-mère morte l’année précédente lui a tout appris. Zelda est aussi celle qui sourit. Elle ne tombe jamais. Ne moque pas, ne gronde pas davantage que le père, et console. Elle est Zelda, savante, admirable, à nulle autre pareil. »

« Soupirs et râles sont le langage des mères, a vite compris Henni. Les mères sont tristes et lourdes, glacées. Leurs yeux chavirent s’ils sont ouverts et peuvent même, on l’a vu, se mettre à déborder à l’évocation de sujets qu’on a oubliés car ils sont interdits. Les bébés sortent d’elles par magie et c’est à la fois une joie et un malheur. C’est Lev, le grand frère, qui l’a dit avec sa drôle de grimace. Un grand malheur. »

« Et puis, à huit ans passés, en plus de la cuisine et de la couture il y a du nouveau pour les filles.
Les bébés.
Si Zelda a déjà Iossif et Kolia, le jour d’Henni est arrivé. A son tour, enfin, de posséder quelque chose de vivant. Au début de l’hiver, la mère a fabriqué pour elle un garçon minuscule. Il s’appelle Avrom. Ses yeux sont clairs comme l’eau. »

« Elle n’a pas l’habitude de rester sans bouger, et attendre lui pèse. La nuit, si Zelda dort c’est qu’Henni est de garde pour les bébés. Il faudrait pourtant dormir elle aussi, sa sœur l’a dit et elle a raison. Aucun des bébés n’est là. Ne pense pas. Dors. Elle est fatiguée, plus fatiguée que d’habitude, engourdie, hébétée. C’est le froid, et c’est la briqueterie.
Pourtant, elle reste les yeux ouverts le plus gros su temps, elle avale sa salive, sa morve liquide et salée, elle scrute l’obscurité silencieuse, chantonnant au-dedans. Une écharde bas dans le doigt qui est celui qui s’appelle Henni. Elle parle tout bas aux autres doigts, elle les embrasse, les entrecroise, elle les serre fort entre eux pour qu’ils n’aient plus de noms ou qu’ils n’en aient qu’un seul. »

La rencontre des 68 premières fois 2023

De retour de Paris, je partage avec vous mes photos et mes impressions sur cet après-midi. Toutes les photos sont sur mon compte Instagram, notamment en story.

C’est toujours un plaisir de retrouver les membres des 68, de rencontrer en vrai des lectrices et lecteurs passionnés avec qui j’avais échangé uniquement via la page FB des 68 ou d’autres réseaux sociaux. Il manquait une Joëlle cette année ! et une Magali aussi 😉

Nous avions rendez-vous chez Babelio avec 10 auteurs de la sélection 2023. Comme l’année précédente, il y a eu deux tables rondes animées par Marie Jouvin alias Troublebibliomane. Une première autour du thème de la place des lecteurs dans l’écriture avec Manon Hentry-Pacaud, Jeanne Beltane, Olivier Dorchamps et Lisa Balavoine. Puis une seconde table sur le thème de la lecture avant l’écriture avec Léna Paul-Le Garrec, Mona Messine, Kinga Wyrzykowska, Laurence Potte-Bonneville, Céline Didier et Patricia Bouchet.

Nous avons pu discuter avec eux et faire dédicacer les livres. Ce sont toujours des échanges passionnants et les auteurs répondent volontiers à nos questions. Il y avait également l’Atelier d’Albion avec ses magnifiques carnets, la talentueuse Églantine avec ses créations en tissu Joséphinez-vous et la librairie L’attrape-cœurs pour les achats coup de cœur de dernière minute ! C’était déjà un peu Noël !

La nouveauté de cette édition, c’est la tombola. J’ai gagné un magazine Page des libraires. Merci à la main innocente !

Je repars à nouveau avec plein de souvenirs et l’envie de poursuivre cette aventure en 2024 avec une sélection qui sera apparemment encore plus fournie. L’occasion de découvrir encore et toujours des primo-romanciers et c’est ce que je préfère. Si l’aventure vous tente, rendez-vous en février pour les inscriptions !

Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

A retrouver également les articles sur mon blog avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Dognapping / Stéphane Poirier

Dans un village de montagne, en hiver, trois amis au chômage, Hans, Josef et Betty, ont enlevé le chien de la vieille Josie. Le « dognapping » tourne court et les trois compères ne touchent pas la rançon espérée. Cela, on l’apprend très vite au début du roman. Le titre est donc plutôt anecdotique, car le roman se concentre davantage sur ces trois anti-héros.

Les chapitres alternent entre les points de vue de chacun. On sent l’attachement de l’auteur pour ses personnages. Hans a acheté une vieille maison à l’écart, dans la forêt. Il a créé sa maison d’édition avant de mettre la clé sous la porte. Depuis il déprime chez lui, et davantage encore à chaque retour négatif aux offres d’emploi postulées.

Betty a publié un premier roman dans la maison d’édition de Hans. Elle est bénévole à la bibliothèque municipale du village et espère y être embauchée un jour. Pour l’instant elle enchaîne les déconvenues amoureuses et se retrouve devant une page blanche.

Josef est revenu habiter avec sa mère après le décès de son père. Il a des problèmes de santé qui l’empêche de reprendre son travail. Et ce qu’il préfère c’est sa bouteille de rhum. Enfin il a aussi un secret bien gardé qu’il rejoint une fois par mois et lui redonne du courage.

Les péripéties et les déconvenues s’enchainent pour ces trois amis. L’écriture est agréable et fluide. Le langage est familier. L’auteur écrit avec de nombreuses formules imagées.

J’ai passé un bon moment de lecture avec les personnages de Stéphane Poirier et j’ai également prévu de lire son premier roman, « Rouquine », pour lequel il a reçu le Prix Jean Anglade en 2021.

Si vous avez envie d’une lecture propice à la détente, celle-ci devrait vous plaire.

Merci à l’auteur et à l’éditeur pour cette lecture. Ce fut l’occasion pour moi de découvrir une maison d’édition que je ne connaissais pas, Blacklephant.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« La vie n’est qu’un éternel bras de fer entre la chance et la déveine, et Hans aurait aimé revenir cinq minutes plus tôt et ne pas avoir écrasé le chien en sortant la bagnole du garage. »

« La routine bégayait tellement la même histoire jour après jour et mois après mois qu’à un moment ou un autre on ne faisait plus gaffe, et c’est là que la tuile arrivait. »

« Il se demandait pourquoi il n’avait pas de bol. Le coup du chien aurait dû marcher. »

« Avoir déjeuné avec ses potes lui avait changé les idées. C’étaient ces petits moments d’accalmie qui faisaient oublier les emmerdes pendant un temps. »

« Il ressentait déjà ce froid. Pas celui de la baraque toujours glacée malgré les bûches qu’il avait enfournées dans le poêle en arrivant. Non, ce frimas vicieux dont souffraient les gens qui ne faisaient rêver personne. Et que plus personne n’amenait à rêver. »

« Il était peiné pour elle. Il se rappelait la mort de son père. Il avait eu la sensation d’avoir une chaussette enfoncée dans la gorge. N’arrivant plus à respirer, sans oxygène – il était resté plusieurs semaines comme un pneu crevé. »

Le dernier chapitre / Jean-Marie Palach

Et bien je crois que je n’ai rien compris à ce livre où je me suis rapidement perdue. Je l’ai pourtant lu jusqu’au bout, la plume a su garder mon attention. Je reconnais un talent de conteur à Jean-Marie Palach.

Le point de départ est le mariage de Félix et Cyrielle. Mattéo et Léa sont leurs meilleurs amis et témoins respectifs. Tous deux n’ont pas trouvé l’âme sœur. Léa est même plutôt en colère contre les hommes et se fait la promesse de ne plus se laisser duper par eux mais au contraire de leur faire autant de mal qu’ils lui en ont fait.

Mattéo et Léa se rencontrent donc lors du mariage de Félix et Cyrielle. Ils tombent amoureux et ne se quittent plus. Ils travaillent à Paris et habitent en banlieue. Ils n’ont pas de problèmes financiers. Tout va bien pour eux. Et du jour au lendemain Léa disparait en laissant un SMS à Mattéo : « Je ne rentre pas ce soir ni demain, ne me pose pas de questions, je ne répondrai pas. » Silence radio.

Le roman alterne entre le point de vue de Mattéo et celui de Léa. On en sait donc davantage que Mattéo sur la raison de la disparition mystérieuse de son amoureuse et son secret. Pendant ce temps où il se retrouve seul, Mattéo retourne vers ses vieux démons. Il traîne dans les bars, boit et recueille des histoires ou brèves de comptoirs pour alimenter l’écriture d’un roman qu’il a toujours rêvé d’écrire. Le livre est ponctué de portraits, de tranches de vie dont celle du gérant du bar ou d’une SDF.

Est-ce un roman léger, un roman d’amour ? Je ne sais pas mais dès le début j’ai trouvé le roman plein de clichés, de stéréotypes, d’invraisemblances. L’auteur part d’une situation et bifurque sans qu’on comprenne finalement ce que venait faire là cette introduction sur Léa et sa relation aux hommes. Il se cache derrière une citation de Jack London pour légitimer son histoire qui pourrait paraitre exagérée.

J’ai trouvé la fin mièvre. Bref ce n’était pas une lecture pour moi. Quel dommage, je me faisais une joie de découvrir les éditions Daphnis et Chloé avec cet ouvrage.

Merci Babelio et Daphnis & Chloé pour cette masse critique

Note : 2 sur 5.

Incipit :
« Le SMS de Léa m’a cueilli en plein élan, place de la Nation, alors que j’allais traverser la chaussée et m’engouffrer dans les entrailles de la Terre, après une journée de travail plus longue que d’ordinaire. »

« Picoler debout, accoudé au zinc, la nuit, dans un troquet parisien s’apparente à l’art de la pêche. Il suffit de patienter. Tôt ou tard, un assoiffé en mal de confidences s’accroche à vous tel un poisson mordant à l’hameçon. J’entamais mon troisième demi lorsque la ligne a frétillé. Un quadragénaire barbu – encore un, c’était la soirée des barbus, mais celui-ci la portait longue et foisonnante – s’est positionné à ma droite et a étudié méthodiquement la population locale. Du coin de l’œil, j’ai observé son manège, typique du candidat à une conversation entre arsouilles anonymes, mieux qu’une psychanalyse. »

La promesse / Marie de Lattre

Ce roman autobiographique m’a fait davantage penser à un témoignage. L’écriture est simple. Le livre se lit rapidement. C’est plus l’histoire racontée par Marie de Lattre que le style qui m’a touchée.

Elle raconte son enfance auprès de ce père taiseux, mystérieux. A ses 13 ans, Jacques, son père, lui dévoile l’histoire familiale. Il lui révèle une partie des secrets qui le rongent. De Lattre n’est pas son vrai nom. Pierre et Madeleine de Lattre l’ont adopté. Ses parents biologiques, Frieda et Kogan, sont morts, déportés dans un camp en 1943.

Marie de Lattre raconte les « bizarreries » de son père, qui s’éclairent plus tard, notamment les nombreuses cachettes dans la maison pour y mettre les bijoux et les documents importants qui reflètent la peur de la spoliation.

Elle hérite de lettres dans lesquelles elle découvre que ses parents formaient un tout autre couple. Frieda était amoureuse de Pierre, et Kogan de Madeleine. Ses grands-parents De Lattre ont fait la promesse à Frieda et Kogan de s’occuper de leur fils, Jacques. Elle entame des recherches et fait encore d’autres découvertes. De nombreuses questions surgissent dans l’esprit de Marie de Lattre. Elle les livre au lecteur qui suit son cheminement.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« J’ai trois prénoms, Marie, Madeleine, Frida.
Un qui dissimule. Un qui protège. Un qui révèle. »

« L’histoire de Jacques, mon père, a pris toute la place. Celle de ma mère existait peu. Elle était simple, avec son lot de problèmes familiaux mais assez communs.
Celle de mon père n’était que silence et interdit.
L’injonction à l’écrire que j’ai héritée, je la porte en moi depuis  ma naissance par mes deux derniers prénoms.
J’ai eu quatre grands-parents paternels. Frieda, Kogan, Madeleine et Pierre.
Les deux premiers sont morts en déportation. Les quatre se sont aimés.
Cette histoire fut leur secret et celui de mon père. »

« Mais les secrets sont ainsi faits que, lorsqu’on les croit bien protégés, ils se répandent insidieusement sur tous ceux qu’ils touchent.
Celui de mon père le rongeait. Comme il nous abîma, mon frère et moi. Par son silence, et celui qu’il nous imposa, il fit de nous, et dans une certaine mesure de ma mère, ses complices et ses héritiers. »

« Quand, en France, en octobre 1940, débuta le recensement des Juifs, il comprit que tout recommençait. Que par ces nouvelles lois qui leur étaient imposées, l’étau, tôt ou tard, se refermerait sur lui et les siens, les obligeant, au mieux, à fuir. Il était vieux. Il abandonna. Il renonça à sa femme, à ses enfants et à ses rêves de famille réunie jusqu’à la fin de sa vie. Le 10 décembre 1940, il prit une hache et se suicida. Il est enterré au cimetière du Vaudoué dans le minuscule carré juif. Clairvoyant, lui au moins aura eu une tombe. »

« Beaucoup sont morts aujourd’hui. Mais ma mère a couvert les murs de leurs photos pour qu’ils restent avec nous, merveilleux fragments de vie, arrachés à notre mémoire inconstante. »

« Il n’a pas été déporté. Ai-je le droit à la parole ? Ma génération n’est même pas celle des survivants. Mais la suivante. Pourquoi souffrirais-je de la Shoah ? Quelle difficulté aurais-je à vivre avec une histoire si ancienne ? 16 % de la population française ne sait même pas que les camps ont existé. Et moi j’y pense tous les jours. Parfois j’en rêve. Comment exprimer cela, le faire comprendre, même à des proches ? Comment raconter le secret qui a accompagné mon enfance et mon adolescence ? Comment expliquer que parfois ce refus de parole me fait me sentir apatride et sans racines ? Que mon nom est un nom d’emprunt et que si je gratte en dessous il n’y a presque rien ? »

« Aujourd’hui j’en sais davantage que lui sur sa propre histoire. Je suis la mémoire de son enfance. »

Une façon d’aimer / Dominique Barbéris

L’histoire débute dans les années 50 à Nantes, dans la période d’après-guerre. Madeleine se marie avec Guy et quitte sa Bretagne natale pour le suivre à Douala où il travaille à la Société des bois du Cameroun. Un changement de vie radical auquel elle doit s’adapter. Elle est une femme discrète, plutôt effacée, avec de l’allure mais se tenant toujours très raide et droite. Il est difficile de savoir ce qu’elle pense. Son mari est fou amoureux d’elle. Elle accouche à Douala d’une petite fille, Sophie. Lors d’une réception, elle rencontre Yves Prigent, administrateur civil qu’on dit espion aussi, sorte d’aventurier, en tout cas connu pour être un séducteur. Il tente de la faire danser, de la dérider, de la charmer. Elle reste une provinciale qui ne se sent pas à sa place dans ces fêtes mondaines entre Européens expatriés.

En arrière-plan, il y a l’Afrique coloniale et l’indépendance du Cameroun proclamée le 1er janvier 1960 qui les pousse à quitter Douala et à rentrer à Nantes.

L’histoire de Madeleine est racontée par sa nièce, bien des années plus tard. Sophie, qui est donc la cousine de la narratrice, trouve des photographies, articles et lettres après la mort de ses parents. Les deux cousines se replongent dans les souvenirs de famille avec une certaine nostalgie. La narratrice interroge alors des membres de sa famille. Sa mère évoque une bêtise au sujet de Madeleine et d’Yves Prigent.

Une sorte de mystère plane tout au long du roman et crée une ambiance particulière. Quel est donc le secret de cette femme ? Les éléments sont distillés au fur et à mesure, par petites touches. L’autrice suggère et laisse de la place au lecteur pour imaginer. Des paroles de chansons et des références musicales de l’époque ponctuent les chapitres.

On ressent le temps qui passe. On sent les odeurs et la chaleur africaine. Ce roman est d’une délicatesse absolue, très bien écrit. Il est d’ailleurs sur la liste de plusieurs prix littéraires et a déjà reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française et le Prix des libraires de Nancy-Le Point. Ce n’est pas un coup de cœur pour moi mais une très bonne lecture que j’ai appréciée.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« En faisant la vaisselle, ma mère chantait souvent « Le vie conjugale » :
Les histoires sages
finissent souvent
par un beau mariage
Et beaucoup d’enfants.
Guy Béart. On avait le disque à la maison, un 45 tours. Les disques, à cette époque, c’était fragile. Il fallait les manipuler avec précaution en les sortant de leur pochette pour ne pas laisser de traces de doigt. On les essuyait avec une petite brosse de velours bleu électrostatique. Malgré tout, il restait toujours de la poussière sur la piste, l’invisible poussière du temps. Je me souviens de l’odeur du plastique. »

« Madeleine est mince, avec des épaules presque maigres, un décolleté discret, des cheveux blonds ondulés par une mise en plis. C’est son allure, surtout, qui frappe, soignée, tenue un peu raide avec cette taille plate et sanglée, si foncièrement anachronique. Inimitable – c’est le mot qui me vient. Je ne sais pas à quoi tient cette allure : la démarche, le port de tête, une manière de se découper sur le ciel. Elle avait, paraît-il, à l’époque, « quelque chose de Michèle Morgan » dans la blondeur et le maintien. On le disait dans la famille. »

« Peut-être qu’elle se disait que le silence efface les choses, qu’il les annule. Vois-tu, c’est une question que je me pose aujourd’hui : si on ne parle pas, s’il ne reste aucune trace, est-ce qu’on ne peut pas douter de ce qu’on a vécu ? »

« Sophie a bu une gorgée de tisane. Elle a dit : D’une certaine manière, ma mère est l’héroïne d’un roman que personne n’écrira. »

« Ces promenades en silence le long de la mer, c’est un de mes souvenirs. Peut-être que le silence est une façon d’aimer – c’est une phrase que j’ai lue, ou que j’ai entendue. Je ne sais plus. »

« (Mais je me le demande, mois, ce soir, en écrivant, qu’est-ce que c’est : sacrifier sa vie ?
Sauver sa vie ?) »