Herbier du souvenir / Jean-François Beauchemin

Ce roman est la suite du « Roitelet », le personnage principal parle de son frère décédé qui a laissé un vide. Il évoque de nombreux souvenirs, son rapport à la mort. Ce n’est pas triste, au contraire, on retrouve avec bonheur les protagonistes. C’est toujours aussi poétique, calme et bienveillant.

A nouveau, il ne se passe rien mais on ressent tout, en l’occurrence beaucoup d’amour. On se promène avec l’écrivain dans la nature, on l’observe et on y est bien. 102 chapitres courts ou fragments composent ce portrait d’un homme fragile et différent, schizophrène. Son frère, écrivain, prenait soin de lui avec sa femme Livia.

Il s’agit également d’un roman sur l’écriture. Jean-François Beauchemin y raconte sa technique, celle du pont. Il écrit le début et la fin, ensuite il construit entre ces deux piliers. La frontière entre l’imaginaire et le réel peut être mince. Un style unique que j’ai aimé retrouver, c’est absolument magnifique. Si vous ne connaissez pas encore cet auteur québecois, allez vous délecter de ses mots.

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Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le soir où mon frère est mort de son inconsolable chagrin, les dernières feuilles se sont un peu inclinées et, dans les arbres, la communauté très tendre des oiseaux a interrompu son chant. Partout, la nature se recueillait, comme cela arrive chaque fois qu’une âme qui a été beaucoup aimée quitte le corps qui l’abritait. »

« La nature continue de me méduser, et je demeure souvent devant elle semblable au petit enfant qui n’a pour la sonder que son jeune cœur cuirassé de douceur. »

« Ce doit être vers l’âge de quinze ans que je me suis dit pour la première fois : « Je serai Émile Zola, ou rien. » Je n’avais par ailleurs aucune idée de la façon de m’y prendre pour devenir écrivain. Vingt ans supplémentaires, des dizaines de manuscrits sans avenir et beaucoup de choses bues auront été nécessaires avant que j’en arrive à publier mon premier roman. Pourquoi une si longue incubation ? Je me persuadais, durant ces années d’attente, que mon esprit était en quelque sorte en jachère, comme la plantation de patates de mon grand-père Raoul, qui ne semait ses tubercules qu’une année sur trois. Peut-être, me disais-je, mon esprit est-il comme la terre, peut-être refait-il présentement ses réserves d’éléments nutritifs, de chaleur solaire, de songes immémoriaux. J’avais vingt, vingt-cinq ou trente ans, j’appelais mon frère pour lui demander son avis sur la question. « Pourquoi, mais pourquoi diable, les mots sont-ils si fuyants ? lui demandais-je toujours. La plupart du temps, ils s’enfuient de moi comme des oiseaux effarouchés. Il me faut sans cesse pour les attirer jouer au plus fin avec eux, semer dans ma pensée de petits bouts de pain métaphoriques. Seulement, dès que je m’approche, je les vois s’envoler pour aller se poser sur l’une ou l’autre branche inaccessible. » Comme chaque fois qu’il s’apprêtait à dire quelque chose de grave, mon frère inspirait profondément, puis refermait d’un petit bruit sec le recueil de poésie qu’il était en train de lire. « Si les mots te fuient, me répétait-il, ou, pire encore, s’ils ne t’arrivent pas, c’est justement parce que ton âme est inaccessible. Ne blâme pas les mots. Ils ne font que répondre à leur nature, fuyante par définition. Mais fais en sorte d’atteindre au moins un peu ton âme. Tous les mots y font leur nid, et ne s’en éloignent guère. » »

« Parce qu’il devenait un cueilleur de plus en plus attentif et appliqué, je lui ai offert pour ses quatorze ans un sécateur de bonne qualité. J’avais à cœur que les branches, les ramilles ou les racines qu’il recueillait pour son herbier soient toujours prélevées proprement, sans causer de blessure à la plante. Mon erreur aura été d’acheter un outil peu voyant, facile à égarer parmi la végétation souvent luxuriante de la forêt. Un jour, il est rentré d’une de ses expéditions avec, dans son sac, quelques spécimens encore odorants, fraîchement détachés des plantes-mères. Le petit fourreau qu’il portait à la ceinture était vide : le sécateur qui normalement aurait dû y être inséré après usage avait été distraitement déposé sur le sol, puis oublié là. Nous n’aurons rapporté ensuite de nos recherches conjointes que quelques éraflures causées par les ronces. Cette perte l’attristait. J’étais prêt à remplacer à mes frais le bel objet perdu. Je lui proposais chaque jour de m’accompagner à la quincaillerie afin qu’il choisisse un nouveau modèle à son goût. Son refus obstiné m’intriguait : je me disais que les quelques dollars investis auraient pu facilement faire cesser la peine qui lui serrait le cœur. « Je vais te dire une chose, m’a-t-il déclaré au bout d’une semaine. Je me fous du sécateur. Mais en le perdant, j’ai l’impression d’avoir endommagé le cordon qui me lie à toi. Le monde autour de moi m’échappe petit à petit. La seule chose qui me rattache encore à lui, c’est toi. » Il se représentait en somme cet outil comme un prolongement de moi-même. Sa disparition équivalait dans son esprit à mon propre effacement à venir et, ultimement, à ceux de ses derniers liens avec la réalité. J’avais seize ans, je découvrais que mon petit frère était malade. Je pouvais sentir d’envahissantes racines s’allonger dans le terreau de sa peur et de son chagrin. »

« C’est la technique du pont, a-t-il précisé en s’asseyant sur le muret aux côtés du chat Lennon. J’écris d’abord le premier chapitre, ensuite le dernier, puis je joins les deux. Tout le monde peut être écrivain. Il suffit d’être au départ un peu ingénieur en structure. »

« Je veux encore écrire un mot ou deux au sujet d’une de mes obsessions les plus constantes. Livia me demande : « Pourquoi depuis deux ans y a-t-il toujours des fantômes dans ce que tu écris ? » La vérité est bien sûr que je tente d’apercevoir avec la représentation de ces spectres mon frère réincarné. J’y parviens d’ailleurs, comme on l’a vu. Par bonheur, tous ces revenants invités dans mes pages sont amicaux. La plupart sont à l’image de ma vie : impalpables, aériens, évanescents. J’ai accordé à l’un d’eux une petite place au chapitre 3 de mon prochain roman. »

« C’est une page de rien du tout et qui ne changera pas la façon dont va le monde, mais ça n’est jamais l’objectif que je poursuis. Je ne souhaite jamais changer le monde avec mes livres, je ne veux que déposer quelques mots dans le cœur des gens, comme un oiseau dispose ses trois œufs dans le nid. »

Un avis sur « Herbier du souvenir / Jean-François Beauchemin »

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