L’homme qui lisait des livres / Rachid Benzine

Un photographe français erre dans les rues détruites de Gaza. Il aperçoit un vieil homme qu’il veut prendre en photo. Mais celui-ci l’arrête avant qu’il ne saisisse cet instant et lui propose de lui raconter sa vie. Ce vieux libraire a vécu une vie marquée par l’exil, les camps et la perte d’êtres chers. Les livres sont un refuge pour lui, une source de joie et de consolation à travers les mots et la poésie.

Ce roman étant très court, je ne vous en dis pas davantage. A l’instar de ses précédents livres, celui-ci fait le portrait d’un homme touchant et attachant. Avec philosophie, Rachid Benzine nous offre encore une belle ouverture vers l’autre. A la fois conteur et poète, il décrit comment un homme a résisté envers la barbarie et l’enfermement. Les titres de livres sont égrenés au fur et à mesure des pages et donnent une furieuse envie de lire encore et encore.

Un très beau roman qui plaira assurément à tous les amoureux des livres et de la littérature.

Je remercie Netgalley et Julliard pour cette magnifique lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La rencontre
Journée ordinaire. Hier, deux frappes ont tué quatre gamins dont le seul crime avait été de jouer au foot sur la plage. »

« Soudain, tu te retrouves dans l’un des quartiers martyrisés. Et c’est alors l’enfer craché à la surface. Une décharge à ciel ouvert. Tout ce que la guerre vomit, détruit, ensevelit, réduit à néant. Des façades éclatées, éventrées comme des carcasses de bêtes crevées. Les entrailles de béton pendent, tordues, répandues sur les trottoirs. Les maisons ne sont plus que cages thoraciques fracassées. Comme si elles avaient implosé en mille morceaux. Des balcons encastrés dans le bâtiment d’en face ; tels des serpents morts, des bouts de câbles pendouillent misérablement, des canalisations se vident sur les façades. Yeux crevés des fenêtres. Trous béants qui vous regardent sans rien voir. Tout semble hurler. Hurler sans raison. Les trottoirs sont une mer de gravats, de bouts de béton pulvérisés, de poutres brisées, comme si un géant avait écrasé la ville sous ses pieds. »

« A chaque coin de rue, quelque chose attire le regard. Ici une porte bleue restée intacte. Là un réverbère plié. Plus loin un vélo abandonné, posé contre un bout de mur qui n’existe plus. Tout est là, figé dans une logique de l’absurde, où chaque élément inventorié a perdu sa fonction, son utilité, sa raison d’être. »

« Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. »

« Il y a un poème de Mahmoud Darwich que je me répète souvent, c’est un repère dans ma vie. J’y puise mon origine, l’eau au fond d’un puits. C’est simple, lumineux, terrible, il me touche au cœur.
« Vous, qui tenez sur les seuils, entrez
Et prenez avec nous le café arabe.
Vous pourriez vous sentir des
humains,
comme nous.
Vous, qui tenez sur les seuils,
Sortez de nos matins
Et nous serons rassurés d’être
comme vous,
Des humains ! » »

« Cette terre est une litanie de représailles sur représailles, de haines empilées, de tristesse recouverte de tristesse. »

« On hérite aussi de la souffrance de ses aînés. Sans toujours la comprendre. Et cette douleur devient un jour la vôtre. »

« C’est en prison que j’ai lu le plus. J’ai éveillé ma conscience dans la solitude. Avec d’autres détenus palestiniens, on avait mis en place une bibliothèque de prêt avec les années. J’ai découvert L’Archipel du goulag, de Soljenitsyne, j’ai compris Foucault, j’ai dévoré Kundera, Umberto Eco, Doris Lessing, le merveilleux Calvino, j’ai pu lire et relire le Coran – l’ai-je compris ? rien n’est moins sûr. Et j’ai traversé cent ans de solitude. »

« La plupart des livres que je lis et relis, je les ai découverts en prison. Chacun raconte au moins une année d’enfermement. Et je les relis autant pour me souvenir que pour les comprendre. Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. […] Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée. »

« Ma fille me rend visite parfois. Elle vit à Rafah avec son mari et mes trois petits-enfants. Heureusement que je les ai pour entrevoir un futur à notre peuple. Soixante-six ans que nous vivons cette lutte. On n’a connu que ça, en fait. On est toujours là. Des fantômes, chaque jour un peu plus invisibles aux autres. Et à nous-mêmes. Comme nous le sommes aux yeux du monde depuis toujours. »

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