Toutes les vies / Rebeka Warrior

Ce premier roman au style épurée de l’artiste Rebeka Warior est une véritable claque.

Elle raconte le cancer et la perte de Pauline, sa compagne. Son récit est entrecoupé de lettres et d’extraits de ses carnets, de 2013 à 2023.

Elle raconte les soins, l’hôpital, la souffrance, le corps qui change, sa présence auprès de Pauline, son sentiment d’étouffer par moment. Elle livre ses états d’âme sans tabou, dans un langage familier et cru. On ressent certes la douleur de la perte mais surtout beaucoup d’amour. Pour essayer de continuer à vivre sans Pauline, elle fait différentes expériences qu’elle relate. Elle pratique le zen, la méditation. Elle établit des listes et des règles d’une méthode expérimentale pour ne pas sombrer dans la folie. Entre Berlin et la France, la drogue passe aussi dans sa vie.

Il y a de nombreuses citations d’auteurs dont on retrouve la bibliographie à la fin du livre : Marc Aurèle, Simone de Beauvoir, Hervé Guibert, André Gide, Hermann Hesse, Édouard Levé, Thomas Mann, Jean-Jacques Rousseau, Jean-Paul Sartre, Anton Tchekhov. « Vivre vite » de Brigitte Giraud joue aussi un rôle dans son deuil. Toutes ces citations parsemées m’ont donné envie de (re)lire ces textes.

Un livre très humain et sensible sur le deuil de la femme aimée. Si vous aimez les ovnis littéraires ou les autofictions sans langue de bois, ce texte devrait vous plaire !

Ce roman a reçu le Prix de Flore 2025. Une belle entrée en littérature pour Rebeka Warrior.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Pauline et moi étions amoureuses depuis de nombreuses années. »

« C’est très dur ce que j’écris ici, mais je ne sais pas à qui confier ces horreurs et il faut pourtant que je les formule. Je n’écris pour personne. Je ne tente pas de faire la poète ou la maligne. Les mots je m’en débarrasse seulement. »

« Parfois on entend des gens dire « quand je ne pourrai plus marcher ou plus me torcher le cul seul, je me tuerai, je ne serai un poids pour personne, je saurai dire stop, je serai digne. »
Je pense au contraire que quand on est dos au mur, on choisit la vie… même misérable.
Il était déjà loin le « il faudra me tuer ». »

« Ce carnet sent si fort la mort que j’ai parfois du mal à le rouvrir. Pas du tout envie d’écrire, mal au dos. »

« Sur mon poignet droit, je venais de me faire tatouer « Toutes les vies », en référence à Tchekhov. J’ai alors vu mon pouls battre avec beaucoup de délicatesse sur le mot « vies ». »

« Le set débutait par un morceau de Scout Niblett que Pauline et moi adorions.
Nous avions trois chansons à nous : Scout Niblett, « River of No Return ». La Chatte, « Rien », le remix de Claude Violante. Brigitte Fontaine, « Diabolo ». »

« J’apprenais le Maka Hannya Haramita Shingyo, qui est un texte fondamental du bouddhisme Mahãyãna.
Je vous le mets ici car je trouve qu’il a une certaine puissance libératrice. »

« La souffrance était devenue partie prenante de la pratique, je faisais avec, je m’habituais.
C’était une question d’effort et de répétition – de résignation – comme dans la vie. »

« Je relus Hesse, Siddhartha, tout indiqué dans ma quête spirituelle, puis j’eus le coup de foudre pour La Montagne magique de Thomas Mann.
Le livre raconte l’expérience de Hans Castorp, en cure au sanatorium de Davos.
Celui-ci est atteint d’une pathologie qui affecte tant le corps que l’esprit et reste sept ans dans le « monde d’en haut », tissant un lien de séduction avec la mort et transformant sa vision du monde.
J’avais l’impression d’être moi aussi au sanatorium, toujours fatiguée, avec une maladie similaire.
Tour à tour je changeais d’établissement de santé, une cabane, un temple, un appartement berlinois. »

« Nous avions réussi à faire ce disque et c’était énorme pour moi.
ça voulait dire que je pouvais transformer ma peine en quelque chose.
Je pouvais me transformer en quelque chose.
En nonne ? En chanteuse ?
En poète ? En dépressive ?
En sourde ? En croyante ?
En meurtrière ? En voyante ?
En amie ? En amante ?
En spirite ? En vocabulaire ?
En poussière ? En cauchemar ?
En bouddhiste ? En folle ?
En Allemande ? En tuberculeuse ?
La vie m’offrait tous les chemins. »

« J’arrivai la peau sur les os et le visage émacié.
On voyait littéralement sur ma tronche et mon corps les stigmates de la fatigue, de la dépression, de la folie, de l’adultère, du deuil et de la rupture.
J’étais très pâle avec sous l’œil droit ma vallée des larmes qui s’était encore creusée.
J’avais perdu tous mes muscles, j’étais molle, j’avais même perdu mes seins, ils tombaient comme des petits gants de toilette.
J’avais fait un reset, je repartais de zéro. »

« J’étais devenu Rebeka Eino Warrior.
Mi-punk, mi-bodhisattva.
Mi-folle, mi-sage.
Mi-junkie, mi-saine. »

Nourrices / Séverine Cressan

J’ai été totalement embarquée dans cette histoire où les sens sont en éveil. J’ai tourné les pages avidement pour savoir ce qu’il allait advenir des personnages, tellement attachants, notamment Sylvaine.

Le roman se déroule principalement à la campagne. A une époque difficile à dater, entre le Moyen âge et le 19ème siècle. Peu importe, à l’instar des contes, c’est l’histoire qui nous intéresse.

Sylvaine vient d’avoir son premier enfant, Jehan. Comme beaucoup de femmes autour d’elle, elle devient nourrice pour gagner un peu d’argent. Elle peut soit accueillir un bébé de la ville pour l’allaiter, soit se rendre à la ville pour être nourrice dans une famille mais elle ne pourra pas s’occuper de son enfant et devra le confier. Les bourgeoises n’allaitent pas. Les hommes décident de tout y compris du corps des femmes.

Il y a aussi les bébés abandonnés ou les « Trouvés », déposés à la Tour dans une boîte. Le lait rapporte moins dans ce cas. Une fois son certificat acquis après une visite médicale, Sylvaine reçoit une petite fille de la ville, Gladie. Elle s’attache à ce petit être qu’elle allaite alors qu’il n’y a aucun lien de sang entre elles.

Et puis il y a une deuxième voix à travers un journal. Mais je ne peux pas en dire davantage sans trop en dévoiler. En tout cas Sylvaine ne sait pas lire et ne peut pas lire ce journal. Les lecteurs découvrent des éléments dont Sylvaine n’a pas connaissance.

Ce livre parle de maternité, il y a des scènes d’accouchement très viscérales. La vieille Margot aux allures de sorcière est présente pour les accouchements de Sylvaine. Les différents éléments interviennent au fil des pages : la lune, la terre, le feu et le vent. Un peu de merveilleux souffle par moment. La description de la nature est magnifique. D’ailleurs la nature est un personnage à part entière.

Le trafic du lait maternel est une histoire méconnue pour ma part. Séverine Cressan met en lumière les nourrices, ces femmes invisibilisées. J’ai trouvé ce livre très poétique. Il a des allures de fable éco-féministe avec la fin notamment. Il met en avant la transmission des savoirs entre les femmes. Il est à la fois tendre et plein de révolte.

Ce premier roman est une réussite. Les éditions Dalva ont encore déniché une pépite en cette rentrée littéraire.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est nuit de lune pleine.
Roux, colossal, aussi rond qu’un ventre sur le point d’enfanter, l’astre flotte bas dans le ciel couleur d’ardoise. Une brime épaisse recouvre la plaine comme un châle, se masse dans les replis du relief, s’effiloche à l’orée de la forêt. Dans le creux de la vallée se niche le village endormi, masqué par le voile blanchâtre, nébuleux. Seule la ramure imposante d’un chêne centenaire émerge du brouillard, île de verdure entourée par la ronde des toits qui se serrent. »

Le désir dans la cage / Alissa Wenz

J’avais découvert Alissa Wenz avec la sélection du Prix Orange 2022, depuis je suis ses publications. Ce roman raconte la vie de Mel Bonis, compositrice, née en 1858 et décédée en 1937. L’autrice étant elle-même musicienne, compositrice et interprète, le choix de ce portrait me paraît tout naturel.

On découvre ainsi la vie de Mélanie, depuis son enfance jusqu’à ses derniers jours. Ses parents refusent dans un premier temps qu’elle prenne des cours de piano car cela coûte cher. Puis quand on leur dit que savoir jouer du piano est un atout quand on cherche à faire un bon mariage, ils l’inscrivent. Elle s’épanouit dans l’étude de la musique. Douée, elle intègre le conservatoire où elle rencontre le chanteur Amédée-Louis Hettich. Un amour réciproque naît entre eux. Quand Amédée formule sa demande de mariage, les parents de Mélanie lui répondent que ce ne sera pas possible. Ils veulent mieux pour leur fille. Elle est obligée d’arrêter le conservatoire et d’épouser un homme riche, de 20 ans son aîné.

La vie l’éloigne et la replonge dans la musique au fil des événements. Sa passion pour la musique et la composition est source de bonheur et d’émancipation. Son désir pour Amédée brûle encore et toujours.

J’ai été gênée dans ma lecture au début par le tutoiement de la narratrice s’adressant à son personnage féminin. Puis je me suis habituée. Et j’ai trouvé que l’utilisation de ce pronom renforçait les moments de désir et de tourment de Mélanie.

Un beau portrait de femme de la fin du 19ème siècle qui s’indignait de la place réservée aux femmes dans ce monde dirigé par des hommes.

J’ai eu envie d’écouter la musique composée par cette artiste que je ne connaissais pas. Une belle découverte grâce aux Avrils et à Alissa Wenz.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Tu regardes le visage glacé de la petite fille. Elle ne respire plus, c’est fini.
Tout est silence autour de toi.
Tu comprends. Ça ne sera plus jamais. Clémence Bonis, plus jamais. Ses boucles brunes, muettes. La robe blanche, les dentelles. Le corps de porcelaine, étendu sur le lit. Les lèvres toutes fines, pâles, plus jamais.
Clémence est morte. Une main adulte lui a fermé les yeux. La bouche reste étrangement ouverte, comme une promesse qui n’aurait pas eu le temps d’être formulée.
C’est un matin de l’année 1864, à Paris. »

« On t’a laissé le piano, on t’a laissé la musique. La beauté commence à fleurir dans le cercle, dans la cage, et peut-être suffira-t-elle à ton bonheur. »

« Tu es seule dans la rue, blottie dans ton long manteau au col serré, aux manches bouffantes, et tu regardes les nuages. Tu te demandes comment tu as pu vivre aussi longtemps sans cela. Tu te demandes si l’on pouvait appeler cela ainsi, vivre, tu te demandes si tu étais vivante. Il te semble que la musique est l’autre nom de la vie même, l’autre nom de ta vie, et que tu l’avais tout simplement oublié. A l’angle de la rue de Marivaux, tu passes devant le Café Anglais, si prisé des Parisiens. Des hommes y sont attablés en foule, vêtus de noir, sirotant absinthes ou cafés, lisant journaux, fumant cigares. Ils se ressemblent. Seulement des hommes, toujours des hommes, des hommes qui se ressemblent. Dans la rue, dans les cafés, partout. Tu te demandes où sont les femmes. Où elles se cachent, où elles se meurent. Tu penses à Mel Bonis, que tu as vue renaître aujourd’hui. Tu arpentes le boulevard des Italiens, et tu déplies le papier qu’Amédée t’a remis, son nouveau poème.
Je n’ai point désappris le charme et la douceur
De me guider à toi dans la nuit des années
 »

Seul l’océan pour me sauver / Samantha Hunt

Une jeune américaine de 19 ans vit au bord de l’océan avec sa mère et son grand-père. Elle se croit sirène. Elle est amoureuse de Jude, plus âgé qu’elle, qui refuse d’être son amoureux.

Son père a disparu. Le deuil est difficile. Elle veut croire qu’il peut revenir. Ses grands-parents sont typographes. Les mots sont importants dans le roman. La jeune femme revient souvent à la racine des mots, aux définitions.

Jude, de retour de la guerre d’Irak, est hanté par la violence vue et vécue. L’alcoolisme et la condition sociale des habitants de cette petite ville américaine de pêcheurs figurent également parmi les thèmes de ce livre. Une question revient sans cesse pour la narratrice indécise, faut-il rester ou partir ?

J’avoue n’avoir pas tout compris de ce roman mais cela ne m’a pas empêché de le lire jusqu’au bout et de l’avoir apprécié. Il peut y avoir plusieurs interprétations possibles. Je l’ai trouvé très poétique. Il est teinté de réalisme magique et de fantastique. Quelques passages sont écrits à l’envers (en mode miroir).

A lire si vous aimez découvrir des univers littéraires, à la fois étrange et ensorcelant !

Je remercie les éditions du Gospel et VLEEL pour cette lecture qui élargit mes horizons littéraires ❤

traduit de l’américain par Alex Ratcharge
postface de Maggie Nelson

Note : 4 sur 5.

Incipit :
La carte : un prologue
Ici l’autoroute ne part que vers le sud. C’est dire comme on est au nord. Peu de routes quittent la ville, ce qui explique pourquoi si peu de gens s’en éloignent. Les choses qui ne nous sont pas familières sont loin d’ici et aucune voie directe n’y mène. Tout ce qu’on a, c’est une rue qui donne sur une rue qui passe sur la digue jusqu’à une route qui mène à un pont aboutissant sur une route puis sur une autre avant d’atteindre l’autoroute.
Si tu tentes de partir, des gens que tu auras côtoyés depuis ta naissance reconnaîtront ta voiture et te verront t’en aller. Ils se demanderont où tu vas et te gratifieront d’un petit signe de main, un signe qui ressemblera à un « stop » ou à un avertissement à quiconque tenterait d’oublier cette toute petite ville. Ce sera beaucoup plus simple de rester.

« Je ne viens pas d’ici, pas vrai ? » je demande à ma mère tandis qu’elle resserre la ceinture de son peignoir. Je ne veux pas venir d’ici parce que la plupart des habitants de cette ville me considèrent comme une pourriture ou un champignon vénéneux qui risquerait d’infecter leurs caves. Je suis le vilain petit canard de cette ville. Je suis leurs cœurs qui moisissent.
Ma mère entrouvre son peignoir pour révéler l’élastique de sa culotte rose et son nombril. Il est écarquillé et rond comme une bouche d’égout. « Regarde », dit-elle en me montrant son ventre comme si c’était une preuve. « C’est de là que tu viens, voilà dix-neuf ans. »
« Papa disait que je venais de l’eau. »
« Voilà qui serait très original. »
Ma mère hésite souvent entre s’autoriser à être elle-même ou demeurer ma mère. Cette bataille mentale est parfois visible, comme si deux têtes lui sortaient du cou. Ces deux têtes se chamaillent comme des sœurs.

« Comment ça se fait qu’on ne se connaisse pas ? » ai-je demandé. Normalement, la ville est assez petite pour que tout le monde se connaisse.
On a regardé l’eau entre nous. « Je ne sais pas », a-t-il répondu. « Mais maintenant tu me connais », a-t-il ajouté et on a regardé l’eau entre nous se précipiter vers le large et je jure que j’ai vu l’océan se remplir de mots, comme si Jude saignait toutes les choses qu’il ne pouvait dire à personne parce que ça risquait de le tuer.

On a deux pièces qui servent de bibliothèques avec deux systèmes d’organisation distincts et incompatibles, celui de ma mère par sujet, celui de mon grand-père par ce qu’il ressent pour l’auteur : Animosité, Bonheur, Curiosité, Dégoût, etc. Des piles en cachent d’autres. Un jour, l’enfant d’un voisin a eu le bras cassé quand l’une de ces piles lui est tombée dessus.

Pour comprendre la façon dont une vague scélérate se détache de l’océan, imaginez que vous êtes e, train de lire un livre et que vous êtes arrivé à une certaine page, mais imaginez que, lorsque vous en êtes arrivé à cette page, au lieu d’être large de douze centimètres, elle est large de soixante mètres. Tellement large qu’au moment où vous tournez la page, elle vous écrase, vous broie sous son poids. Vous n’atteindrez jamais la page 41.

Ma mère est une petite femme d’un mètre cinquante. C’est quelqu’un de fort, mais ses os sont très fins et parfois, quand je la serre dans mes bras, je sens son cœur battre dans sa poitrine comme si c’était un insecte piégé à l’intérieur d’une lampe.

Elle était encore très douée pour se taire quand elle a rencontré mon père. C’est là qu’elle s’est rendu compte qu’elle avait accumulé le silence dans un fin et délicat pot en verre caché dans sa cage thoracique. Le pot n’avait pas de couvercle alors elle devait toujours faire très attention à ne pas le renverser.

Tant que mon grand-père n’a pas fini son dictionnaire, ce qui n’arrivera sans doute jamais, le plus gros dictionnaire au monde reste l’Oxford English Dictionary. Il est énorme. On ne l’a pas. Il vaut trop cher. On en a juste une version condensée. La couverture est bleu marine. J’y ai cherché le mot navy (marine) et j’ai découvert qu’il partageait des racines avec nausea (nausée) et navel (nombril), du sanskrit na ou sna ou snu. Quand on déroule ainsi le langage, il se met à ressembler aux câbles blancs d’un cerveau en morceaux. Dérouler certains mots peut se révéler dangereux. Jude n’était pas dans la marine. Il était dans l’armée, army, et army vient de ar : être à sa place, s’enrôler, voir art, voir inertie, dixit le dictionnaire.

Des scientifiques sont venus en ville pour nous étudier parce qu’on a le taux d’alcoolisme le plus élevé du pays. Plus élevé, disent-ils, que dans les réserves amérindiennes de l’ouest, plus élevé qu’en Floride, qu’au Texas, qu’en Louisiane ou que dans tout autre État à la noix.

Je rouille / Robin Watine

Noé passe l’été entre la plage avec Léna et le restaurant de son père où il travaille comme serveur pendant les vacances. Léna, c’est une parisienne, une bourgeoise. Elle est belle, cultivée, intelligente, sûre d’elle. Elle est à l’aise contrairement à lui. Elle le trouve beau. C’est son amour de vacances. Il s’étonne et s’émerveille de la trouver à côté de lui, à lui sourire. C’est leur avant-dernière journée ensemble. Léna repart bientôt chez elle pour la rentrée.

Il y a le groupe de 4 filles, parisiennes. Et celui des 4 garçons du coin. Ils se retrouvent le soir au bar de la plage puis autour d’un feu. La différence de condition sociale entre les filles et les garçons est très marquée.

Noé est amoureux mais n’ose pas avouer ses sentiments de peur d’être moqué et que ce ne soit pas réciproque. Pas toujours évident de se comprendre entre garçons et filles. Et puis le dernier jour des vacances, un événement le bouleverse davantage.

On se retrouve plongé dans les pensées d’un ado qui doute beaucoup. Il pense souvent au sexe. Il fume du shit. Il boit beaucoup avec ses potes. L’un d’eux, Lionel, le pousse dans des plans qu’il n’approuve pas mais il n’ose rien dire. Il a toujours l’impression d’être dans un rôle. Il se rend compte qu’il grandit.

Le titre est explicité dans le roman. Léna lui demande s’il ne voudrait pas aller ailleurs et ne pas « rouiller » sur place. Avec un langage ado, nerveux, tourmenté, parfois cru, ce court roman de 150 pages est bien écrit. Je l’ai dévoré. J’ai trouvé qu’il a une voix unique et particulière.

Je me demandais comment ça allait se finir, j’avoue avoir été un peu déçue par la fin mais je trouve que c’est tout de même un premier roman très prometteur. A découvrir si vous aimez les romans sur les ados et que leur langage cru ne vous déroute pas.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le soleil, il tape moins fort. J’ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c’est surtout que Léna m’avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j’avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m’en foutais, l’important c’est que ça me rendait plus beau. Et y a qu’à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s’en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu’elle est belle. »

« Pourquoi chaque fois que je dois dire ou faire quoi que ce soit, je passe toujours par quatre chemins, et encore plus que ça ? La vérité c’est que la plupart du temps j’ai même pas le temps de trouver ça bizarre de penser autant, tellement je suis occupé à tout faire pour que ça se voie pas. »

« J’ai un peu honte de ne pas être capable de juger une musique autrement qu’à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s’ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu’eux. Comme si j’étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d’avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu’il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J’ai pas de réponse, et toute façon j’ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c’est qu’une succession de questions, et le soleil, j’ai l’impression qu’à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« – T’as pas envie de partir, parfois ? elle me demande après m’avoir encore un peu regardé en silence.
– Comment ça, partir ?
– Partir d’ici. Aller vivre ailleurs… ça te dit rien ?
– Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais.
– Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C’est cool pour les vacances, mais après… ça rouille quoi.
– Qu’est-ce qui rouille ? Je lui demande.
– Je sais pas, les gens.
– Les gens, ils rouillent… je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
– Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j’suis désolée mais au final si vous êtes amis c’est surtout parce que vous habitez à côté et qu’il y a que vous. En vrai, c’est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j’ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel…
J’aurais bien envie de l’envoyer chier, mais je sais qu’il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna, elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« […] et ça m’avait fait du bien de me dire qu’en fait y a peut-être pas que moi qui passe ma vie à jouer des rôles et à faire croire aux autres que rien me touche et que ça me paraît normal de grandir. »

« Comment elle pourrait aimer quelqu’un qui passe sa vie à rouiller comme un ancre au fond de l’eau ? Je suis jamais qu’un mec qui essaye d’en être un autre, et même plein d’autres à la fois. Qui fait tellement tout pour se fondre dans le décor qu’on le distinguera bientôt plus des rochers et des pins parasols. »

Les obus jouaient à pigeon-vole / Raphaël Jerusalmy

1916, le sous-lieutenant Cointreau-whisky, alias Guillaume Apollinaire, engagé volontaire est touché par un éclat d’obus dans une tranchée.

L’auteur égrène les dernières heures d’Apollinaire au front. Chaque chapitre est un compte à rebours de l’obus qui éclatera. On observe la vie des poilus dans les tranchées. Il y a Trouillebleu, le Père Ubu, Dontacte, Jojo-la-Fanfare, les sobriquets des camarades de Cointreau-whisky. On ressent le froid, la faim, la peur. En première ligne de cette guerre, Apollinaire écrit des lettres, des poèmes, des textes pour une revue littéraire. La poésie est là, vitale. Il y a de très beaux passages sur l’écriture justement.

Cette lecture clôt le bookclub VLEEL d’octobre, autour de la maison d’édition Bruno Doucey, que j’aime beaucoup. Je découvre ce roman de 2016 que j’ai apprécié mais qui n’est pas un coup de cœur. Les citations, poèmes et calligrammes insérés entre les pages me donnent véritablement envie de lire et relire Apollinaire.

Le prochain bookclub VLEEL piochera un titre dans le catalogue des éditions Agullo. Encore de belles découvertes à venir avec les vleeleurs !

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Le 17 mars 1916, vers seize heures, le sous-lieutenant Gui de Kostrowitsky, dit Apollinaire, fut atteint à la temps par un éclat d’obus alors qu’il lisait une revue littéraire, le Mercure de France, dans une tranchée en première ligne, au lieu-dit le Bois des Buttes.
Cette revue, annotée de sa main, vient d’être retrouvée en Bavière, non loin de Munich. »

« La tombée de la nuit, c’est toujours un bon moment. Pour la poésie. Un moment qui fuit. Comme une gazelle.
D’une beauté simple, qui ne laisse personne insensible. Pas même le Père Ubu. Pas même le sergent Günter. Et puis ça passe. Et il fait noir.
Ce moment, Apollinaire s’exerce tous les soirs à en recueillir les parfums. Ce ne sont jamais les mêmes. Flaubert en a capturé quelques-uns. Avec justesse. Il les a enfermés dans un bocal, comme des papillons morts. Baudelaire les évoque. Sans jamais vraiment les saisir. Les laissant flotter dans l’air. Pissarro les fait frétiller sur la toile. Albert Samain les caresse. Saadi les a rendus éternels. Puisqu’ils sont périssables. Mais, ici, à la guerre, ils survivent à ceux qui les sentent. »

« Pour garder le pied ferme, il se raccroche aux mots comme à des cordes. Encore bien plus qu’auparavant. Il ne reste qu’eux de tangibles.
Lorsqu’il erre parmi les tranchées, s’adressant à l’un et à l’autre, c’est pour s’écouter parler. Pour vérifier qu’on l’entende. Compris ? Oui, chef. Lorsqu’il tape un gars sur l’épaule, c’est pour s’assurer qu’il est bien là devant lui. Lorsqu’il écrit à Madeleine, à Cocteau, à la rédaction d’un magazine, c’est pour s’expliquer avec lui-même. Se convaincre de sa propre présence. Le roulis ne cesse que lorsqu’il rédige et compose. Une phrase bien construite rétablit aussitôt l’équilibre. Une strophe réussie circonscrit le chaos. Le fait rimer avec la vie. C’est pour cela que Père Ubu raconte sa fable. Et que tous ici rigolent et bavardent.
Ceux qui se taisent sont déjà fous. Déjà morts. Si tu n’y prends garde, tu deviens vite une ombre chinoise.
Pour lui, les choses sont un peu différentes. Dontacte n’a pas amené ses dossiers, ses cachets, ses formulaires. Ni Trouillebleu sa pince à poinçonner. Leur métier n’a rien à voir avec la guerre. Rien à faire ici. Mais la poésie ça ne se range pas si facilement dans un tiroir.
Surtout que la guerre, c’est une aubaine pour les rimailleurs. Ceux de l’arrière, les patriotes, les grands lyriques, qui font rimer victoire avec abattoir. Soudain sacrés chantres de la République en armes. Et c’est un incroyable coup de veine pour ceux qui tonnent. Toute cette mise en scène. La fréquentation assidue de l’absurde, la mise à l’épreuve absolue de la vie et de la mort.
Péguy est passé par là. Et même Aragon. C’est au tour du grand Apollinaire d’entrer dans l’arène.
Paré de son costume de lumière. »

« [Impact moins 6 heures]
Vers dix heures, il rebrousse chemin, se disant qu’il a assez traîné. Qu’il lui faut regagner son poste. Qu’il est grand temps d’écrire un poème.
S’il a appris quelque chose, ici, c’est de ne rien remettre au lendemain.
Dans sa tête, un début de strophe danse la ronde. Les mots se tiennent la main puis la lâchent, sortant du cercle, y revenant, invitant d’autres à y entrer. Qui se tiennent timides, indécis, sur le côté. Les quadrilles se font, se défont, se reforment. Exécutant à chaque fois de nouvelles figures. Pas toujours en accord avec la musique. Ou est-ce la musique qui a du mal à les suivre ?
C’est le meilleur moment. Le plus beau. Ces fautes de pas, ces variations maladroites, ces demi-pointes. Quand le poète balbutie encore. Toute cette dérive.
La phrase flotte. Elle ondule, elle frétille. Elle se dandine. Se regarde dans la glace en faisant la coquette. Ou la fofolle. Elle voudrait tant être parfaite. Parfaitement belle. Elle se trémousse.
C’est quand elle bouge qu’elle est la plus vraie, la plus vivante. Il faut absolument la saisir à ce moment-là. En plein ébat. Pour qu’elle n’ait pas l’air d’une danseuse fatiguée. Quand on la couchera par écrit.
Si l’on tarde, les mots se bousculent, s’énervent. Deviennent indociles. Comme des bêtes qui sentent qu’on va leur passer le licol autour de l’échine. A trop vouloir fignoler, on risque soi-même de se disperser. De ne pas se souvenir des bonnes formules, mises de côté. Dont la première, instinctive, est souvent la meilleure.
Si l’on tergiverse trop, les lapsus, les barbarismes, les solécismes y mettent du leur. Et s’en donnent à cœur joie. Doit-on vraiment les éliminer ? Faire le ménage ? Il y a des impropriétés de langage qui touchent au sublime. Des perversions exquises. Un vrai régal. Eh quoi, toute poésie n’est-elle pas, en fin de compte, un majestueux acte manqué ?
Ah, c’est toute une affaire que d’écrire un poème ! Un immense agacement, un terrible plaisir.
Tu dois évoquer des images, oui. Mais tu n’es pas peintre. Faire résonner des musiques. Mais tu n’es pas chef d’orchestre. Ni même flûtiste. Conter une histoire sans en faire tout un roman. Bercer, faire rêver. Sans endormir, évidemment. Méditer sans réfléchir. Du moins pas vraiment. Donner des parfums à sentir. Et dieu sait quoi encore. Tout à la fois.
Et c’est là ta force.
De peintre-flutiste-conteur-métaphysicien-parfumeur-joaillier-batteur de tambour.
Qui n’en est pas un.
Les autres te diront qu’ils sont aussi poètes. Que tout le monde l’est un peu, à ses heures…
Et toi qui l’es tout le temps,
Au lit comme à la guerre,
Surtout à la guerre,
Tu les envies un peu. Et tu les plains.
De n’être poètes qu’à certaines heures. »

« Les gars du deuxième bataillon de poilus, au Bois des Buttes, sont légèrement en contrebas. Exposés. Presque à découvert. Ils le savent. Qu’il fasse clair ou brumeux ne change rien à l’affaire. C’est juste que les obus pètent mieux par temps sec. Quand il pleut à verse, ils s’enfoncent tête la première dans la gadoue. Et éclatent avec un peu moins de force. Ce n’est toutefois pas une raison pour préférer la pluie. Surtout qu’aujourd’hui, le vent est dans le bon sens. Il souffle en plein sur les boches. Trouillebleu estime que ça allonge la portée des lebel d’au moins cent mètres.
Le climat, c’est important. »

« Dès qu’Ubu quitte le boyau, un joli silence s’installe. Et la poésie revient.
Apollinaire met le courrier de côté. Il doit encore écrire à sa mère. Et à Reverdy. Mais il est fatigué et gai à la fois.
Il rêvasse. Songe à sa strophe. Et à la suivante. A composer. A poudre. L’accalmie, le temps radieux, sa bonne humeur, tout s’y prête. Une mélodie lui sourd du fond de l’âme. Encore souterraine. Phréatique. Qu’il laisse doucement poindre. Sans la brusquer. Ce n’est que lorsqu’elle débouchera au dehors, telle une source, qu’il s’y abreuvera. Et fera de son chant un ruissellement de paroles.
Cela demande de la retenue. Et un long entraînement. Que de savoir laisser un poème s’écrire de lui-même.
De ne pas forcer la muse.
Et ici, à la guerre, dans la tranchée que réchauffe le soleil, c’est bien plus facile d’y arriver.
Tu n’es pas au bistrot. Avec des alcools. Et une femme qui t’attend quelque part. Tu n’es pas au bord de la mer. Ou au sommet d’une montagne. La mer, la neige, tu ne les reverras peut-être pas.
Tu es parmi des hommes couverts de poux, enduits de suie. Qui ne liront pas ton poème. Pour qui ce que tu vas écrire n’aura aucune importance. Et à qui tes vers sont néanmoins dédiés. Aux poilus. Mais aussi aux frisés. Car tu ne demeureras poète que tant qu’ils ne t’auront pas tué.
Et toi, tu ne veux pas d’une gloire posthume. Pas de médailles. Pas de palmes d’académicien. Tu veux juste écrire un poème. Parce qu’il fait si beau, aujourd’hui. »

Vingt ans / Karine Silla

Ce roman est absolument fascinant et bouleversant. Il est basé sur un fait divers des années 1990, un braquage suivi de coups de feu lors de la fuite. L’autrice s’interroge sur ce qui fait qu’une vie bifurque. Pourquoi Jeanne, 19 ans, issue d’une famille bourgeoise, bascule dans la criminalité ? Ses parents n’approuvent pas sa relation avec Tristan, un voyou qui se drogue. Mais à vingt ans, Jeanne est amoureuse et n’a qu’une envie, fuir la maison familiale.

L’autrice a vécu une histoire d’amour similaire avec Romain, héroïnomane. Mais à l’inverse de Jeanne, elle a quitté Romain, avec beaucoup de culpabilité puisqu’il est mort ensuite d’une overdose.

Comme elle, cette histoire m’a fascinée. Je l’ai suivie dans ses réflexions. Les chapitres sont courts et on tourne les pages avidement pour tout connaître de Jeanne. Il y a l’interrogatoire, le procès mais surtout la prison dont il est beaucoup question dans ce livre. Elle aborde aussi la façon dont les femmes meurtrières ou délinquantes sont perçues par la société et la justice.

J’ai perçu quelques longueurs ou une impression de tourner en rond par moment mais cela ne m’a pas empêchée d’avancer dans ma lecture et de vous la recommander fortement. Le sous-titre pourrait être : « Portrait intime d’une jeune femme sous emprise amoureuse ».
Une belle surprise de cette rentrée littéraire !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’était le début des années quatre-vingt-dix, un jeudi dans la nuit. Pendant que Jeanne et Tristan commettaient l’irréparable, je regardais l’aiguille de la seringue s’enfoncer dans la veine de Romain. J’avais vingt ans, lui vingt-cinq – à quelques mois près, le même âge que Jeanne et Tristan. »

« Le commissaire ne fatiguait pas. Il répétait sans cesse les mêmes questions, inlassablement suivies d’un « pourquoi ? »
Plus il parlait, plus le vide s’installait dans la tête de Jeanne. Les gens voulaient toujours savoir pourquoi les choses arrivaient. Mais si des réponses existaient, la plupart des choses n’arriveraient pas.
Non, elle n’avait pas eu l’intention de tuer. Avait-elle tué ? Pourquoi ? Comment ?
– Nous avons retrouvé des cahiers remplis de vos colères. D’où vous vient cette haine de la société ?
– Qui sont vos parents ?
– Vous ne voulez prévenir personne ?
– Quel âge avez-vous ?
Il fallait la faire parler. C’était la mission des prochaines vingt-quatre heures. »

« A vingt ans, j’avais cette croyance profonde qu’il suffisait d’aimer inconditionnellement, sans discernement, pour sauver quelqu’un. Les amours de jeunesse – quelle folie.
On tremble souvent, il fait sombre, mais on avance, sans mesurer les conséquences. Vingt ans, c’est un âge dangereux pour explorer notre part d’ombre. La jeunesse, cet unique pays où il est impossible de revenir. Fébriles, on n’hésite pas à côtoyer la mort. Amoureux, elle ne nous fait pas peur. Tout nous porte vers elle. Nous sommes des oiseaux battant des ailes pour la première fois. Si on saute du toit, on est persuadé de pouvoir voler. Le ciel est à nous.
Rien n’est trop haut, rien n’est trop bas. Nous aussi, on peut marcher sur la Lune, visiter l’Enfer. Il faut qu’il se passe quelque chose, que notre vie en vaille la peine.
Vaincre l’ennui, à tout prix. Rien de plus vertigineux que cette impatience, cette conviction d’immortalité, ce besoin de se sentir unique. Ce qui nous arrive n’arrive pas aux autres. Ce qui arrive aux autres ne peut pas nous arriver.
On fume à s’en arracher les poumons. On boit sans limites. Rien ne peut éprouver ce corps vaillant. Fascinés par la mélancolie, par des cérémonies macabres qui nous angoissent autant qu’elles nous attirent.
On a besoin de croire en tout et en rien à la fois. On est gothiques, on est punks, on est bourgeois chantant L’Internationale. On est hétérosexuels, homosexuels, pansexuels, peu importe. Fantômes, vampires, expériences de mort imminente, extraterrestres, drogues, tout ce qui nous promet un monde nouveau. Un monde le plus éloigné possible de celui qui nous a construits.
On enlève sa ceinture de sécurité et on fonce à contresens sur les voies à grande vitesse. On sort du cadre pour trouver sa place sur la photo.
Les adultes, on les fuit. Ils entravent. Sans remparts, on avance, à vif, vulnérable et confiant, sur la crête qui longe le vide. Survivre à la jeunesse relève du miracle.
Et si, sur ce chemin à peine entamé, une rencontre malheureuse se greffait ? Un tandem dangereux, exacerbé par la passion ? Alors, il est possible de commettre l’irréparable.
C’est la mauvaise loterie.
Il y a certainement des explications psychiatriques, des dysfonctionnements héréditaires, pour ce genre de dérives. Mais le hasard joue aussi son rôle. Pourquoi Jeanne, et pas moi ? »

Le ballet d’Augustine / Florence Stevenson

Quand on m’a proposé ce roman en service de presse, j’ai dit oui de suite. Le thème des chevaux et de la médiation animale intéresse tout particulièrement ma fille. L’occasion de partager une lecture avec elle.

Même s’il est question d’équidés, ce premier roman est surtout très humain et parle de résilience. Augustine est une fille de 11 ans, originaire de La Réunion, qui suite à un cyclone se retrouve orpheline en France. Elle est recueillie par Jeanne, une jeune femme qui vient d’acheter une propriété pour y élever des chevaux. Elle a aussi vécu une partie de son enfance à La Réunion avec sa sœur jumelle Adrienne. Augustine ne parle plus depuis le drame. Jeanne essaye d’aider Augustine par l’intermédiaire des chevaux. Elle noue une très belle relation avec un poulain, Verdi.

On découvre au fur et à mesure le projet de Jeanne. Il y a aussi une merveilleuse relation entre les deux sœurs. On sent poindre un secret. Mais je ne vous en dis pas davantage. En tout cas j’ai passé un excellent moment de lecture, tout en douceur. J’ai fait de belles rencontres avec des personnages attachants et des chevaux bien évidemment.

Ce roman empli d’émotions s’inspire de la vie de l’autrice et promeut la reconstruction auprès de chevaux et un respect de l’animal dans son éducation. Un livre qui plaira assurément aux amoureux des chevaux et aux passionnés d’équithérapie.

Il a reçu le Prix du roman Femme Actuelle 2025 et il figure parmi la sélection du Prix littéraire 30 millions d’Amis.

Je remercie les éditions Les Lauréats pour cette lecture.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Georges était inquiet. Il n’avait jamais vu autant d’eau s’abattre d’un seul coup sur l’îlet de La Nouvelle, son village niché dans le cirque montagneux de Mafate. Pieds nus, le pantalon de son bleu de travail retroussé aux mollets, le col de sa veste relevé, il houspillait sa vache de sa baguette de bambou pour qu’elle presse le pas. »

« Jeanne voulait se consacrer à l’enfance en détresse. Adrienne ne fut pas surprise de cette décision. Elles en avaient parlé ensemble à maintes reprises, depuis longtemps. A dire vrai, depuis l’accident. Celui qui, une nuit de juin 2012, les avait réunies dans le même effroyable chagrin. Au-delà de leur solide relation gémellaire, on devinait, entre elles deux, une douleur partagée. Une souffrance à une sorte d’urgence, un morceau de nuit suspendu au-dessus de leurs têtes. Un événement les avait projetées, ensemble, dans le même gouffre. Lorsque sa sœur lui fit visiter le domaine de la Drôme, Adrienne comprit immédiatement que le grand saut serait imminent. »

« Les sœurs aimaient follement s’asseoir à même l’herbe du petit tertre, les bras encerclant leurs jambes, le menton posé sur les genoux, l’œil comblé. La lumière, juste avant son évanouissement, offrait ses dernières splendeurs. La brise taquinait leur peau. Surplombant le pré, face à l’horizon rougeoyant, elles observaient les chevaux de Jeanne. On en comptait sept. Quel chemin parcouru ! Grâce à ce virage effectué par celle-ci, Jeanne et Adrienne étaient désormais fidèles à leur promesse d’enfant : vivre auprès des chevaux. Adrienne ne se rendait plus au club hippique près de Lyon. Elle passait désormais tout son temps libre au domaine, donnait un coup de main à sa sœur. Il y avait tant à faire.
Jeanne avait constitué durant l’été, avec beaucoup de soin et de précaution, son troupeau de hongres et de juments. La sélection reposait essentiellement sur leurs capacités à s’adapter afin de devenir de parfaits médiateurs – cela allait de soi – mais tenait compte aussi de leur état général de santé. A l’exception de l’un d’entre eux, un vieux pur-sang de course, ancien galopeur dont, confiait-elle à sa sœur, le regard avait croisé le sien. On s’apprêtait à le jeter dans le camion du dernier voyage… Il était affublé d’un nom ridicule, Lulu. Elle décida que Lully lui siérait davantage puisque, affirmait-elle, c’était un seigneur. Adrienne ne voyait pas en quoi ce vieux cheval, maigre et osseux, au dos creux et aux côtes saillantes, avait un quelconque rapport avec l’allure seigneuriale. Jusqu’à ce qu’elle aussi soit chamboulée par son regard. Un océan de bonté ! »

Louve en juillet / Gabrielle Filteau-Chiba

Ce titre est le premier d’une nouvelle collection chez Dépaysage « Animales » dont l’autrice est également l’éditrice. Elle ouvre donc la voie à de nouveaux « textes au féminin pluriel qui courent, mordent, soignent. » Je suis curieuse de découvrir le prochain titre de cette collection prometteuse.

Il s’agit d’un récit très autobiographique. Elle raconte sa vie avec sa chienne-louve. 12 ans de vie commune, 12 chapitres, 12 lieux au cœur de la nature, pour lui rendre hommage. Séquoia l’a rassurée, lui a donné de l’amour. Elle a guéri une carence affective de son enfance. Elle lui a apporté la protection dont elle avait besoin notamment suite à des violences conjugales. Elle lui doit beaucoup aussi pour l’écriture.

A chaque étape importante de sa vie, sa chienne a été là, fidèle. Je découvre une femme qui a déjà vécu mille vies et pas des plus simples. Au fur et à mesure des chapitres, on voit sa chienne vieillir. Leur relation fusionnelle est belle. Ce roman est émouvant et la dernière partie totalement déchirante. On ne peut s’empêcher de penser à nos compagnons à quatre pattes disparus et qui ont laissé un vide. Un récit à la fois intime et universel où l’éco-féminisme transparaît. Toujours avec dignité et distance, sans juger, elle réagit aux événements avec amour et compassion, sans colère. Une véritable leçon de vie, de résilience, un témoignage apaisant qui fait du bien. Bref vous l’avez compris c’est un coup de cœur et je vous recommande ce texte puissant et engagé.

J’ai assisté à une magnifique rencontre VLEEL, à voir prochainement en replay, et j’ai découvert une femme très inspirante. J’ai hâte de lire le prochain ouvrage de la collection « Animales ».

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« C’est impossible comme t’es belle. Ma toute petite coyote grise à moitié chienne. Fille de Friendly qui porte si bien son nom et d’un père aussi sauvage qu’inconnu. Ta mère, une alpha au regard d’ambre embrasé, est d’une lignée qui coursait autrefois sur les banquises du Nunavik. Avant d’arpenter le nord du Québec a fière allure en tête de file, elle faisait valser fuser traîneaux et mushers de bord en bord de l’Alaska.
La route jusqu’à toi est aussi boueuse et pleine de caprices qu’aux temps de la Nouvelle-France. Il neige à gros flocons sur les sommets, et bientôt le lit de feuilles d’érable et de tremble sera blanc.
Je te désire depuis l’enfance, tu le sens ? J’attendais le magnifique, l’insolite amour qui me ferait l’effet des séquoias de la Calif, ces arbres géants de plus de mille ans.
Tu m’apprends comment prendre soin de toi à mesure que j’apprends la vie dans la forêt boréale, la neige, le silence : fendre le bois, tenir tête aux éléments, dormir parmi les craquements de toutes parts, en dedans comme au-dehors, domptant mes peurs une à la fois : la pénombre peuplée d’esprits, les maladresses qui tuent, la glace mince, les bruits de moteur qui se rapprochent de notre refuge, la bêtise humaine, mourir gelée, te perdre, me perdre. »

« Avant de raconter comment nous sommes mortes, toi et moi, je vais coucher sur papier toutes les fois où on s’est mutuellement sauvé la vie, mon amour de Séquoia. »

« Grandir auprès d’un père suicidaire qui menace, quand les querelles mènent à une impasse, de se tirer une balle dans le palais, présente cet unique avantage : j’ai appris, je sais comment on fait pour raccrocher les monstres à la vie. Par contre, j’ai hérité de l’envers de la chose, aussi : je tolère trop longtemps l’intolérable, tardant au nid, aussi toxique soit-il. »

« Je souhaite à toutes les femmes de mon époque et à celles d’après une rupture amoureuse moins pénible que la mienne ; c’est le vœu que je formule en déposant boîte sur boîte dans la maison ancestrale louée pour mon année de convalescence, au sommet d’une montagne laurentienne. Autant dire ma forteresse protégée de nombreux gardiens. »

« Je suis passée, avec toi, de la fuite à l’enracinement ; grâce à toi de la carapace à la vulnérabilité, de l’adolescence émotionnelle à une certaine maturité. J’ai marché à tes côtés des kilomètres par milliers aux quatre coins du Québec, déménagé je ne sais plus combien de fois. Ta loyauté m’apprend le soin, la présence, l’amour inconditionnel. On s’est forgé une vie cohérente dans les bois. »

« Tu veilles à la porte, chasses mes cauchemars, panse mes doutes. Te regarder heureuse gambader, bien nourrie, grande et en beauté, peut-être gestante, dissipe ma peur que le loup ait eu raison sur mon cas. Non, je ne suis pas une mauvaise mère ni une mauvaise maîtresse. Au contraire. Pour Fleur et Séquoia, j’en suis sûre maintenant, je suis une paire de bras qui sont et le sanctuaire et la forteresse. »

Le duc de Penford Hall / Nancy Atherton

Encore un excellent moment de lecture avec ce tome 0 des mystères de Tante Dimity. On retrouve l’univers de Tante Dimity, toujours teinté de cosy mystery.

Ce tome se place en amont des autres. Emma et Dereck s’y rencontrent. On découvre le château du Duc de Penford Hall et tous les personnages qui gravitent autour. De la fantaisie, du mystère, des secrets, de la romance, une enquête, bref toujours de bons ingrédients qui appellent à tourner les pages pour connaître le fin mot de l’histoire.

Le jardinage étant la passion d’Emma, ce thème est très développé dans ce roman. Le duc de Penford Hall la charge de redonner vie au jardin de sa grand-mère. Un matin, Susannah, la cousine du duc, est retrouvée blessée et inconsciente dans le jardin.

Une lecture-détente ou « doudou » idéale pour les vacances !
A noter que le tome 4 aux couleurs de Noël vient de paraître !

Traduit de l’américain par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion.

Note : 4 sur 5.

Prologue :
« – Revenez, Maître Grayson !
– Maître Grayson ! Arrêtez !
– Grayson Alexander ! Quand je t’attraperai…
Alors que le garçon dévalait les marches de la terrasse et courait vers les ruines du château, le rugissement de son père fut recouvert par le fracas du vent qui se levait. Les pans de sa chemise volaient, le gamin fonçait pour échapper à la colère paternelle, sans se soucier des cris des domestiques, ne pensant qu’à fuir. »

« Ce que nous aimons le plus est ce que nous faisons le mieux, murmura-t-il. Et votre vraie passion, ma chère, c’est le jardinage. Les Pym l’ont découvert en vous parlant, et je l’ai vu sur votre visage cet après-midi, aussi clairement que je le vois maintenant. Vous ne pourriez pas tourner le dos au jardin de la chapelle, pas plus que je ne pourrais quitter Penford Hall. »