4 ans du blog !

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de mon blog ! Déjà quatre ans que j’ai démarré ce projet : partager avec vous mes lectures et surtout mes coups de cœur.

C’est toujours un plaisir pour moi d’alimenter ce blog et d’échanger avec vous. D’ailleurs vous êtes de plus en plus nombreux à me suivre. Merci à tous pour vos commentaires et vos « j’aime ».

Depuis sa création, il y a eu 35 018 vues, 21 446 visiteurs, 474 articles publiés et 353 commentaires.

Pour fêter ce quatrième anniversaire et vous remercier, j’organise un concours sur mon compte Instagram. Tentez votre chance pour gagner un livre et une pochette à livres !

A bientôt !

Ce que je sais de toi / Éric Chacour

Roman multi-primé et encensé à juste titre, je ne peux qu’abonder. Ce premier roman est magnifique, un coup de cœur également pour moi. Je l’avais gardé précieusement pour mes vacances cet été.

Ce livre est composé de 2 parties « toi » et « moi ». La première est centrée sur Tarek, adolescent au Caire dans les années 1960, qu’on voit grandir et devenir médecin comme son père. Il ouvre un dispensaire dans un quartier défavorisé. C’est là qu’il rencontre Ali, venu demander de l’aide pour sa mère. Chaque semaine il rend visite à la mère d’Ali et se prend d’affection pour elle. Il engage Ali comme assistant au dispensaire puis à son cabinet. Ce jeune homme bouleverse la vie de Tarek.

La deuxième partie raconte la vie du narrateur dont je ne peux rien vous dire sans divulgâcher l’histoire. En tout cas je n’ai rien vu venir de cette révélation.

L’écriture est belle et délicate. Eric Chacour écrit à la deuxième personne. Ce « tu » souvent malaimé par les lecteurs, est ici totalement à sa place. Les personnages sont attachants. L’histoire est à la fois pudique et émouvante. On sent le poids des traditions dans un pays qui évolue mais pas suffisamment encore pour permettre à Tarek de vivre comme il le souhaiterait. Ce roman est fait de sensations et d’odeurs. Il est très doux et sensible. Je serai bien restée encore un peu avec les personnages. Quelle maîtrise pour un premier roman. On peut dire que c’est un coup de maître ! Qu’est-ce-que c’était bien, vivement le second roman !

Si vous n’avez pas encore lu ce livre, foncez ! C’est une merveille.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Le Caire, 1961
– Quelle voiture voudrais-tu, plus tard ?
Il avait posé cette simple question, mais tu ignorais alors qu’il fallait se méfier des questions simples. »

« Le Caire, 1974
Les pères sont faits pour disparaître ; le tien était mort dans la nuit. »

« Ce que je sais de toi, je l’ai appris de Fatheya. »

« Ce que je sais de toi sentait l’ail et l’anis. »

Mes 10 extraits coups de cœur de la sélection du Prix Hors Concours 2024

Au mois de septembre il n’y a pas que la rentrée littéraire, c’est aussi le moment de voter pour les 5 finalistes du Prix Hors Concours ! Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour !

J’ai lu beaucoup de textes intéressants encore cette année. Merci à l’équipe Hors Concours pour cette belle sélection. Ce n’est pas 5 mais 10 textes sur les 40 sélectionnés que j’ai envie de partager avec vous aujourd’hui. Mes 5 finalistes se trouvent donc parmi ces 10 titres.

Ma liste des 10 extraits coups de cœur :

  • L’ombre pâle / David Naïm (L’Antilope)
  • Mon petit / Nadège Erika (Livres agités)
  • Jusqu’à la corde / Lionel Destremeau (La Manufacture de livres)
  • Ingrid Beurkman / Sophie Di Malta (Most éditions)
  • Bâtir le ciel / Sarah Serre (Le Mot et le Reste)
  • Justin Coudures / Adrien Girault (éditions de l’Ogre)
  • Terres promises / Bénédicte Dupré la Tour (éditions du Panseur)
  • C’est une belle fin, je trouve / Marc Large (Passiflore)
  • Coupez ! / Claire Demazières (Quidam)
  • Los Muertos / Eric Calatraba (La Trace)

Les votes sont ouverts jusqu’au 1er octobre pour les personnes inscrites. Rendez-vous en octobre pour connaître les 5 finalistes puis en novembre pour le texte lauréat !

Pour en savoir plus

Ces féroces soldats / Joël Egloff

Je découvre une très belle plume avec ce récit sensible. Comme l’auteur, on plonge dans la vie de ses parents en Moselle annexée, plus précisément celle de son père incorporé de force dans l’armée allemande à l’âge de 17 ans. On imagine, on se met à la place de, et c’est tout le pouvoir de la littérature.

Le sujet des Malgré-nous est connu en Alsace et Lorraine, mais moins dans les autres régions. Leurs habitants sont passés par plusieurs changements de nationalité, alternant entre français et allemand, avec un retour aux frontières de 1871 lors de l’annexion allemande.

Certains Alsaciens et Mosellans furent obligés de se battre aux côtés des Allemands contre les Français, contre leur propre camp. Certains désertaient et se cachaient. Mais le châtiment se retournait alors contre les familles. Alors ils se sacrifiaient pour que leurs parents, frères et sœurs vivent.

Joël Egloff s’est basé sur les témoignages de ses parents pour écrire ce récit, mais aussi sur des archives. Il s’est beaucoup documenté. Ce n’est donc pas un roman mais plutôt un récit littéraire. Il reste au plus juste de la vérité sachant que l’histoire de son père est très romanesque. Il utilise le tutoiement pour s’adresser à son père et tenter de comprendre ce qu’il a pu ressentir durant ces années de guerre.

Il est d’abord dans un camp de travail avant de rejoindre l’armée qui a subi de lourdes pertes humaines et a besoin d’hommes. Il ne rejoint pas n’importe quelle unité. Il est incorporé dans la Waffen S.S. Il raconte les insultes et la déshumanisation des officiers qui les surveillent.

Il est question d’identité mais aussi du quotidien pendant la guerre et sous une dictature nazie. Au début de la guerre, ses parents sont encore jeunes, 13 ans pour son père. Ils sont évacués, à l’Ouest pour son père, et au Nord pour sa mère. Quand ils reviennent en Moselle, ils sont désormais Allemands, obligés de parler cette langue. La fin de la guerre et l’après-guerre sont aussi des périodes abordées par l’auteur.

Un livre poignant et important pour mieux comprendre notre Histoire et ne pas l’oublier. Sur 130 000 Malgré-nous, 40 000 ne sont pas revenus.

Je remercie Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison., c’est sûr. Où pourrait-elle être, sinon ?
Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire de conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

« De toute façon, les mots et les phrases, ce n’était pas vraiment ton domaine. Tu t’en étais toujours méfié. Quand tu disais : C’est de la littérature !, pour toi, ça voulait dire du vent, de belles paroles. Tu disais ça, aussi, d’ailleurs : Ce sont de belles paroles ! ou : Tout ça, c’est des phrases ! Pourtant un jour, tu avais ressenti le besoin d’en faire, toi aussi, pour raconter ton histoire. Trois pages dans ce bloc-notes, d’un récit qui débute en septembre 43, dans un village de Moselle, pour s’interrompre en février 44, alors que pour toi la guerre ne fait que commencer, et que le pire est à venir. Trois pages, pour dire comment, d’un jour à l’autre, on t’arrache aux tiens pour te faire passer le goût de ton enfance, te jeter dans la guerre, et du mauvais côté par-dessus tout. Soixante-treize lignes, c’est peu pour raconter tout ça, mais c’était assez pour te rendre compte que la tâche était immense et que, quoi que tu puisses écrire, l’essentiel resterait à jamais perdu entre les mots, dans les abîmes de l’indicible. Alors, tu avais capitulé. »

« C’est le 1er septembre 1939. Aujourd’hui, soixante divisions allemandes sont entrées en Pologne. La vieille mécanique de la guerre s’est remise en marche. Tu as treize ans, et désormais le monde est bien plus vaste qu’il ne l’était la veille. »

« Vous êtes partis de France et vous rentrerez en Allemagne. Mais peu importe, puisque c’est « chez vous » et « chez vous » c’est plus fort qu’une histoire de frontière. « Chez vous », c’est là où sont nés vos parents et les parents de vos parents. « Chez vous », ce n’est ni l’Allemagne, ni tout à fait la France. C’est à la fois beaucoup plus simple et plus compliqué. « Chez vous », c’est là où vous serez e sécurité. Du moins vous le pensez. C’est votre maison, votre jardin et votre clocher, ce sont les voisins d’en face et ceux d’à côté, ce sont les mines où vous vous épuisez, ce sont vos champs et vos bêtes, cette vieille poutre en chêne qui vous sert de banc les soirs d’été. C’est cet arbre, au jardin, qui vous fait de l’ombre, et qui n’est ni allemand ni français. Et par-dessus tout, « chez vous », c’est votre langue, le platt, que l’on parle ici depuis des siècles. Voilà votre refuge, votre véritable identité. »

« Tes parents sont nés allemands, de parents nés français. Ils sont devenus français, ils redeviendront allemands s’il le faut et, ils ne le savent pas encore, mais ils mourront français. Chez vous, bien plus qu’ailleurs, on sait que le vent tourne souvent et qu’il faut s’en protéger, et en dépit des soldats qui vont et viennent, vous êtes restés et vous resterez les mêmes. »

« Au matin du 5 octobre 43, tu t’en vas à pied, à la gare. Tu t’en vas, dans la brume, prendre le train pour Metz. Même si le mot t’est encore inconnu à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un « Malgré-nous ». »

« Vos livres d’école sentent encore la poudre et cela n’augure rien de bon. »

« La guerre est patiente, elle sait attendre et ne dort que d’un œil. Elle se tient toujours prête. Pour peu qu’on vienne l’asticoter du bout des dents d’une pelleteuse, la chatouiller de la pointe du marteau piqueur, pour peu qu’on vienne la réveiller, elle ne demande alors qu’à sauter dans ses bottes. »

« Je connais l’évolution de la situation heure par heure. Je pourrais tout raconter en mille pages. Pourtant, je ne sais rien sur toi, ou si peu de choses. Et tous les livres du monde ne répondront pas aux questions que je ne t’ai pas posées. »

« On ne savait décidément pas quoi faire de toi, ni dans quelle case te mettre. C’en était grotesque. »

Le livre sur la place Nancy 2024

De retour de la 46ème édition du Livre sur la place, à Nancy, je partage mes impressions avec vous. C’est LE salon de la rentrée littéraire. On y croise donc beaucoup d’auteurs dont les livres viennent de paraître. Plusieurs prix ont été remis durant le week-end.

Il a débuté vendredi. Pour ma part, j’y suis allée le samedi. A 10h, à l’ouverture, il y avait déjà du monde dans les allées du chapiteau. Certains auteurs avaient une longue fille d’attente pour les dédicaces, comme Mélissa Da Costa ou Gaël Faye. Au bout se trouvent : les auteurs de BD, ceux pour la jeunesse, les éditeurs locaux. J’ai fait un premier tour en saluant quelques auteurs que je connais (coucou Etienne Kern et Alexandra Koszelyk), ainsi que deux éditrices, Marion Mazauric du Diable Vauvert, Astrid Franchet des éditions du même nom. J’ai acheté et fais dédicacé 2 livres, celui de Kamel Daoud et celui d’Alexandra Koszelyk (déjà lu en numérique et que j’ai beaucoup aimé). Puis vu l’affluence, j’ai préféré partir pour une rencontre et m’assurer d’avoir une place.

Tout au long de la journée, il y a des rencontres, plusieurs en même temps, dans différents lieux autour de la place. Je suis d’abord allée au Muséum-Aquarium écouter Sandrine Collette et Marcus Malte. Corinne Royer n’a pas pu venir au salon. La rencontre était animée par Gladys Marivat. Le thème était « un monde sans promesses ». Les deux auteurs ont parlé de leur univers et de leur dernier roman. La conversation a pris un ton plus politique tout en restant très drôle, grâce à Marcus Malte.

Direction le somptueux Hôtel de ville pour la rencontre avec Muriel Barbery et Maylis de Kerangal, sur le thème « autopsie d’une vie », animée par Yann Nicol. Les deux écrivaines ont conversé, se posant des questions l’une à l’autre, rebondissant sur les propos de chacune.

J’ai ensuite assisté à la rencontre avec Gaël Faye à l’Opéra national de Lorraine, animée par Valérie Marin La Meslée. Suivie d’une très belle lecture où l’écrivain était accompagné du guitariste Samuel Kamanzi. Magnifique duo que je vous recommande si vous avez l’occasion d’aller écouter cette lecture musicale.

16h. La rencontre suivante que j’avais repérée était malheureusement complète. Je suis alors retournée au chapiteau mais impossible d’y entrer. Il y avait tellement de monde que les organisateurs ont dû mettre en place une file d’attente. Heureusement la météo était de la partie, il faisait beau et les températures étaient agréables.

Vu l’affluence, j’ai préféré aller à une autre rencontre. A la Préfecture, j’ai écouté Rebecca Lighieri et Véronique Olmi. Gabriella Zalapi n’a pas pu venir. Les échanges étaient animés par Yann Nicol. Il était question d’enfances malmenées.

18h, je retente ma chance au chapiteau. Il y a moins de monde et surtout plus aucune file d’attente. J’ai discuté avec quelques auteurs reçus lors des rencontres VLEEL, Varions les éditions en live. J’ai pu acheté et faire dédicacé quelques livres avant de reprendre mon train : « Badjens » de Delphine Minoui, « Ann d’Angleterre » de Julia Deck, « Le club des enfants perdus » de Rebecca Lighieri et « Dors de ton sommeil de brute » de Carole Martinez. Je n’ai pas pu voir Claudie Hunzinger, ni Marcus Malte, déjà partis. Tant pis, ce sera pour une prochaine fois.

18h30 une annonce micro invite les visiteurs à se diriger vers la sortie. 18h45 je sors du chapiteau et déjà l’entrée est fermée. En tout cas il y aura eu une belle affluence.

Ce salon a aussi été l’occasion de revoir d’anciens jurés du Prix Orange du Livre. J’ai donc eu le plaisir de croiser Benoit et Chantal à plusieurs reprises et d’échanger avec eux.

Si vous êtes dans le coin, le salon se déroule encore aujourd’hui, jusqu’à 18h. Toutes les infos sont sur le site internet : https://lelivresurlaplace.nancy.fr/accueil

Retrouvez toutes les photos sur mon compte Instagram.

Poupées roumaines / Marie Khazrai

En cette rentrée littéraire, Les Avrils proposent un nouvel « enthousiasme littéraire ». J’ai trouvé le début très prometteur et puis je n’ai pas tout compris. Bref, il faut accepter de se perdre et de ne pas être dans un roman avec une structure « classique ». Mais si vous aimez les livres qui sortent de l’ordinaire, celui-ci est pour vous !

La narratrice est une femme née en 1984, comme l’auteure. Elle est comédienne mais une blessure l’oblige à une pause. Elle part alors quelques jours en Roumanie avec sa mère, sorte de quête identitaire, pour voir sa grand-mère maternelle et sa tante. Elle ne parle pas roumain. Sa mère lui traduit les propos.

Elle est LA Française. Sa beauté fait la fierté de sa famille. Elle a un carnet noir où elle note les informations qu’elle arrive à recueillir. Il faut préciser que sa mère a des problèmes psychiatriques et qu’elle ne peut pas toujours se fier à ses propos. Alors elle interroge sa grand-mère avec l’aide de sa mère. Elle recoupe les souvenirs. Elle réussit à lever quelques secrets et non-dits. Elle essaye de mieux comprendre la folie de sa mère et ses origines. Parfois cela ressemble davantage à des contes et légendes de Roumanie avec des drames familiaux ou des violences infligées par jalousie. Les femmes ne sont pas tendres dans ce pays !

La vie dans ce petit village roumain est digne d’un film parfois surréaliste où des poussins se promènent sur la table, avec des personnages hauts en couleur et des conversations incohérentes. Les mœurs et les coutumes sont joyeusement foutraques. En arrière-plan, l’histoire de la Roumanie se mêle à celle de la narratrice. La toute fin du roman est éclairante avec une révélation sur un secret de famille.

J’ai relevé des expressions et des phrases originales, pleines de poésie. Un premier roman intéressant mais qui n’est pas un coup de cœur pour ma part. Je n’ai pas réussi à donner suffisamment de sens à ce que j’ai lu pour être embarquée. Je suivrai avec plaisir et curiosité le parcours de cette primo-romancière.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Promenons-nous dans les bois…
Pendant que le loup n’y est pas…

Choisir de démarrer ce livre c’est encercle la famille, la folie, ses monstres, mes monstres, me tirer le portrait.
Mon portrait, il m’importe, mais toi, tu t’en fiches. Tu t’en fiches, et tu as bien raison, alors je te propose un pacte. Laisse-moi la pudeur et partons en voyage. Viens avec moi au centre de nulle part, un village niché au creux d’une colline, et joue avec moi à aimer les femmes et à désosser les poupées. Je te promets les désirs sauvages et les appétits féroces, je te promets le sublime de la folie dont tu pourras glaner des graines pour parfumer tes journées ou panser tes plaies, je te promets le spectacle des yeux crevés d’amour, des femmes s’entretuent, dévorent ou ne mangent plus, des esprits dérangés, des mélanges de genres, des fanatiques et des totalitaires, des imbéciles et des amoureux.
Tu reposes le livre ? Déjà ? Tu penses horreur, c’est dégueulasse, trop lourd, trop fort, trop trop en somme. Trotro, c’est l’histoire d’un âne charmant, qu’on lit parfois aux enfants. Et mon histoire, c’est un conte si terriblement délicieux, bourré d’ogres et de sorcières, de sordide et de macabre, qu’on en rit de plaisir et de terreur. Je t’égare ? Merveilleux !
Enfile ça, imper, loupes et loupiotes, perds-toi comme je me suis perdue, dès mon arrivée sur cette Terre, saute avec fracas dans le chaos de mon berceau, et prends ma main. »

« Elle me fait l’aumône de ses souvenirs morcelés, de ses incipit avortés dont je suis la dépositaire éphémère, incapable d’en saisir les détails qui me permettraient d’en faire une histoire qu’à mon tour je pourrais transmettre. J’ai la sensation d’ouvrir un cadeau, d’ôter le ruban et de découvrir, les yeux embués, une poupée si terriblement éclatée que je ne peux qu’en saisir des morceaux, saigner des mains, écouter leurs éclats qui tintent et s’entrechoquent, jouer de leurs reflets, et tenter de recoller le miroir, et mes échos, mille fois brisés. »

« Ma mère s’interrompt, les yeux dans le précipice, et je la regarde se mirer dans l’onde mouvante, se demandant comment franchir à nouveau la rive, perdue en elle-même et dans l’absurdité du monde. »

« Sur la table, je pose mon carnet noir.
« Ton premier souvenir mama, ici, dans cette maison ? »
Doucement, son cœur s’entrebâille, quelque chose dans sa caboche mal abritée sous son foulard semble se réveiller, ses lèvres entament un chant tout en sourdine. Avec délicatesse, elle dépose sa tristesse devant nous, plat du jour, et maman a les yeux qui absorbent. J’écoute, je me berce, je me tiens bien. J’attends, n’espère rien : rien n’est jamais arrivé jusqu’à mon oreille. Je dessine des volutes de sons sur ma feuille blanche, un silence, trois vibrations : une partition ? Je gribouille le temps qui s’écoule.
« Quand mama Lucia est arrivée dans cette maison ma chérie. »
Pas le temps d’être soufflée.
Pas le temps d’être estomaquée.
Je saisi mes munitions. »

« Elle rit, comme un adulte qui abrite une enfant pas rassurée. Son sourire grince, une porte mal huilée qui ouvrirait sur le pays des monstres. »

« Mama Lucia était une femme qui en avait tellement vu qu’elle avait décidé d’être aveugle. Elle avait les mêmes petits yeux verts que maman, la même peau jaune, bref elle était serpent et s’apprêtait à sonner le glas. J’étais venue la voir pour ses quatre-vingt-treize ans. Elle avait peu changé depuis le dernier mois d’août où je l’avais vue, elle avait joliment pourri au soleil de cinq étés qui cognent. L’avantage de la vieillesse c’est que passé un certain âge, vos flétrissures ne se voient plus. Elles s’ajoutent aux autres et puis c’est tout. »

« Tu ouvres la voie
A ta fille Olympia
Qui n’est pas encore là
Pour épouser un plus âgé que soi
Sans le masque
D’un prénom qui saute et se répète
Une fois
Deux fois
Trois fois ?
Qu’elle n’oublie pas
Et qui chute
Chut
Chutera
Dans la peau
les plis du cou
les paupières
du premier de ses bébés
Un fils
Gheorghe
Un deux trois !
Et que la tradition se répète
Et que l’amour saute
Et que la folie s’achève »

« Chaque jour, en fin d’après-midi, la cloche sonne. Une petite pomme pourrie, ratatinée, roule à nos pieds. C’est Adela. Elle rend ses hommages à ma mère.
Deux vestes épaisses, d’un bleu râpé, lui courbent l’échine. Jamais elle ne les ôte. Une couche pour affronter la vie, une couche pour affronter le froid. Quand elle entre dans la pièce et que la porte se referme, tout s’envole au coup de vent. Je devine sous la carapace un gilet de laine. Rose grisé. Comme sa féminité, vespérale. Et un jupon carmin, cramoisi, comme les règles d’une jeune fille.
Ses habits, elle en prend soin chaque jour.
« C’est son trésor, qu’elle plie le soir quand elle pleure et qu’elle est seule.
– Elle pleure ?
– Oui à cause de son fils. Elle ne le voit jamais. »
Aujourd’hui ses yeux sont bleus, mer d’orage éclaté, comme si le peintre avait écrasé l’œil au pinceau sec et virulent.
« Maman, qu’est-ce qu’elle a, là, au visage ?
– Son mari. Le soir, il boit un coup et lui redonne autant qu’il en a bu. On dit que la maison est vide tant ils se sont envoyé de meubles à la figure, que tout est cassé, qu’il ne reste plus rien. » »

« Réveille-toi ! Que croyais-tu ? Faire le portrait de la folie de ta mère ? Le portrait est impossible. Déjà gosse tu le savais. Impossible de la figer. Un trait sur une feuille et aussitôt tu balançais les boules de papier de face ratée. Aux orties, la mama ! L’attraper par la 2D, quelle connerie. Quelle magie l’enfance, quelle illusion, et quelle sotte ! Ta mère, c’est du son, un cri strident, du brouhaha, mille voix. C’est elle l’actrice de la famille. »

« Maman ! Il fait froid, la nuit tombe et le corps refroidit. Vite ! Descendons la colline, secouons les bras, et chassons les pensées mouches, qui volent dans les cervelles ! »

« Sur ma tartine, j’étale les merises et le silence. »

La nuit s’ajoute à la nuit / Ananda Devi

C’est un livre de la rentrée littéraire que j’ai vite repéré, puisqu’il s’agit d’une autrice et d’une collection que j’apprécie tout particulièrement. Cependant j’ai mis la moitié du livre pour entrer dedans, je vous rassure, ensuite je l’ai trouvé passionnant. Peut-être que j’ai senti une certaine réticence de la part d’Ananda Devi à entrer dans ce lieu, ses peurs, et que comme elle j’y suis allée un peu à reculons avant de plonger ou lâcher prise.

La collection « Ma nuit au musée » est le résultat d’une nuit passée par des auteurs dans un musée, ici Ananda Devi arpente les couloirs de la prison de Montluc à Lyon devenue un mémorial. Les chapitres s’égrènent au rythme des heures.

On croise des figures emblématiques, héros ou non, de différentes époques, emprisonnées à Montluc, essentiellement pendant la Seconde guerre mondiale : Jean Moulin, André Devigny, Raymond Aubrac, René Leynaud (poète), les enfants d’Izieu, mais aussi Klaus Barbie. Peu de femmes résistantes sont représentées sur les photos du mémorial, on peut citer Marie Reynoard. Le lieu évolue, il y a une aile pour les femmes avec leur bébé. Des Algériens y ont été enfermés du temps de la colonisation, comme Moussa Lachtar.

Le plus troublant est cette présence encore tardive de la guillotine, machine à exécuter qui semble d’un autre temps mais pas si lointain quand on pense que la peine de mort a été abolie en 1981. La prison a fermé en 2009.

Ananda Devi relie certains événements à son histoire familiale. Elle parle de l’esclavage notamment. Elle dénonce des situations qui la révolte, partout dans le monde. Le point commun de toutes ces violences, asservissements et génocides est pour elle l’inhumanité. Elle interroge l’écriture et la réécriture de l’histoire. Un livre à la fois intime et universel, poétique et riche en réflexion où elle se demande, ainsi qu’à nous, qu’aurions-nous fait ? serions-nous entrés en résistance ? ou restés silencieux ? qu’est-ce que l’humanité ?

Une question à laquelle il me semble difficile de répondre tant l’humain est complexe, chacun ayant ses faiblesses, aurais-je ou aurions le courage ? Et tout cela résonne fortement avec l’actualité.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Commencer par le vide.
C’est toujours ainsi que s’ouvre un texte. On entre dans le lieu des impossibles, où s’esquissent plusieurs chemins, où la lumière est si pâle qu’un seul pas est éclairé. Le prochain s’aventurera dans le noir.
Mais il ne s’agit pas d’un texte. Ce pas m’entraîne vers une autre réalité.
Un mémorial, de vides et de silences. »

« J’entre.
Aussitôt le poids de la prison de Montluc s’installe, tel un oiseau lourd et familier, sur mes épaules. »

« Je sais le pouvoir des murs. Je sais comment ils boivent le jus des vivants. Ce qu’ils absorbent de la matière des êtres et des événements, des siècles durant. Je n’ai pas peur des fantômes. Mais de la mémoire des murs, oui. »

« Enfant timide et silencieuse, j’écris. J’écris dans le silence et dans le secret. Je me rends compte, bien plus tard, que j’écris depuis le silence de mon père et les secrets d’enfant de ma mère. »

« Chaque être porte en soi sa charge et son silence, et chaque présence au monde se fonde sur des lourdeurs accrochées aux chevilles. J’en ai eu ma part. Certes, j’ai toujours eu l’écriture pour refuge, pour havre, un espace protégé et clos que personne ne pouvait envahir, pas même ma famille la plus proche. C’est l’écriture qui m’a permis de survivre. Elle a été ma colonne vertébrale, la seule, la vraie. En dehors d’elle, je redeviens celle qui marche parfois courbée en deux, le poids de ma tristesse sur le dos. »

« Je n’ai jamais vécu un livre avant de l’écrire. Mes livres, je les ai toujours imaginés et écrits et vécus en les découvrant pendant l’écriture. Je l’ai dit mille fois : l’écriture a remplacé ma vie. »

« Marchant, ici, on plonge dans une boue mémorielle. Tout contribue à cette sensation : les gris, les ombres, le vide. »

« Une nuit pour tout dire. Tout saisir. Tout comprendre. Folie, folie.
Saisir au vol une parcelle de l’insaisissable, la passer par l’alambic de l’imagination, en extraire une plante vénéneuse qui me brisera le cœur. »

« Je quitte l’aile des femmes, chargée de tristesse et de honte. »

« Ça s’est passé hier. Ça se passe aujourd’hui. Ça se passera demain. Que feras-tu ?
Que puis-je faire ? Je ne sais qu’écrire.
Alors, que l’écriture soit l’ondée salvatrice que tu opposes à la salve des fusils. »

« Nous en revenons à ce mot : résistance. »

« Sur ce chemin de ronde où la nuit s’ajoute à la nuit et à d’autres nuits démultipliées au tracé carmin, au souffle vénéneux, dans ce labyrinthe j’erre, souris en pseudo-liberté, en quête de réponses que personne jusqu’ici n’a trouvées. Ni les philosophes, ni les anthropologues, ni les scientifiques, nul penseur n’a su élucider le chemin de la haine. »

« Ces corps qu’il martyrise, ce ne sont que des choses. Comme les esclaves n’étaient que du bétail à utiliser, à faire travailler, à fouetter ou à mutiler lorsqu’il est récalcitrant : mais y a-t-il de la haine dans cet ouvrage ? Pour beaucoup, oui, contre les Juifs, contre les Noirs, contre tout ce qui leur semble autre. Mais pour d’autres, corps de Juif, corps de Noir, corps de femme, corps d’enfant, corps de migrant, corps de musulman, corps d’ennemi, ce sont des objets qu’on utilise avant de les jeter, on ne les reconnaît pas comme soi. Il y a une barrière, un mur qui dit que ceux qui sont de l’autre côté ne sont pas des êtres humains comme nous. Le travail du jour, c’est de les anéantir. Le travail du jour, c’est réduire le troupeau jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Après, on en trouvera d’autres. Il y en a toujours d’autres. La terre est très peuplée. »

« Et toujours, la question se pose : Quel serait mon choix ? Que ferions-nous, à cet instant de bifurcation ? Nous pouvons nous dire que nous ne tuerons jamais, que nous ne cèderons pas à la violence, que nous ne trahirons pas. Mais la question n’est pas de savoir si c’est possible, mais quand. Quel est notre seuil de tolérance. »

« J’écrivais quelque part que le doute est mon mode d’emploi.
Plus que jamais, il l’est. »

« L’identité. Cette chose que j’ai toujours détestée de toutes mes forces. Ce mot, ce concept, cette illusion ou je ne sais quoi, oui, je me rends compte que j’ai tout fait (y compris une thèse de doctorat) pour nier le fait que j’ai toujours voulu masquer ce que je n’ai jamais eu. Je dois le dire aujourd’hui, maintenant, pas en un instinct psychanalytique ridicule, mais pour comprendre que je n’ai jamais fait face à cette blessure. »

« L’aube est l’instant où tous les condamnés à mort sont en attente. Si leur pantalon accroché chaque soir à un clou à l’extérieur a été repris, cela veut dire qu’ils n’en auront plus besoin. En d’autres mots, ils mourront. »

« Lachtar n’a pas été guillotiné. Mais il a vécu ces heures d’attente et d’éprouvante aux aurores, quand l’incertitude devient une sorte de folie. »

« Étrange retournement de l’histoire. Les résistants contre le régime nazi emprisonnés ici sont des héros. Les résistants contre la colonisation française sont des criminels. Les sévices, souvent, sont les mêmes. Nerf de bœuf, électrocution, privation d’eau et de nourriture. Dehil, emmené à l’échafaud, est déjà massacré. Le mépris – c’est là qu’on te coupera la cabèche –, l’obéissance des gardiens, quels que soient les prisonniers. Certains résistants de la Seconde Guerre mondiale qui ont été emprisonnés ici, puis, à la Libération, célébrés comme des exemples de la France qui ne ploie pas, qui ne se soumet pas, seront de nouveau emprisonnés à Montluc comme communistes, pacifistes objecteurs de conscience contre la guerre d’Algérie. Ils croisent ainsi leurs propres traces, leurs propres pas, parfois dans les mêmes cellules. L’histoire est une roue broyeuse. »

« L’homme est ce qu’il est, parfois exemplaire, parfois complice, protecteur ou tueur selon la place qu’il occupe d’un côté ou de l’autre de la barrière. Selon l’histoire. Selon le récit. Et tout récit a besoin de héros. Difficile d’entraîner les lecteurs autrement. C’est ainsi que toute écriture finit par devenir fiction et créer des personnages plutôt que des êtres réels. On ne sait d’eux que des actes, des instantanés, comme si on devait réduire une vie à une série de photographies. Est-il si difficile de comprendre que tous les stéréotypes sont faux ? »

« Quel pays peut affirmer que les droits de l’être humain n’y ont jamais été trahis ? Je n’en connais aucun. Cela semble nous dire quelque chose au sujet de l’humain lui-même.
Il nous faudrait réécrire les livres d’histoire. L’histoire est écrite du point de vue des vainqueurs. Il y a toujours des voix qu’elle ne fait pas entendre. Y en aura-t-il certains pour la rectifier, la modifier afin de saisir une vérité plus juste, pour autant que l’on puisse la saisir ? Nous sommes aveugles. »

« L’histoire se charge d’effacer leurs ambiguïtés. L’histoire fictionnalise les personnages afin que l’on s’en souvienne. Qu’ils deviennent des exemples. Mais quelles leçons permettent-ils d’apprendre ? On les voit comme des êtres d’exception. Personne n’y est tenu. Cela nous empêche-t-il d’être, comme eux, des résistants ? Le mémorial élève-t-il les résistants au rang de héros en nous empêchant de comprendre qu’ils ont été des êtres comme nous ? Et que nous pourrions tous être des êtres comme eux ?
Les murs de Montluc préfèrent se taire. »

« Ce que j’ai vu ici, c’est la mesure de l’homme. »

« Que ces ombres livides qui me hantent m’emportent. »

Pages volées / Alexandra Koszelyk

J’ai aimé tous les romans d’Alexandra, je me réjouissais donc de lire celui-ci en cette rentrée littéraire. Il s’agit d’un texte hybride, écrit lors d’une résidence et nourri par les rencontres avec les lecteurs autour de « L’Archiviste », son précédent roman.

La forme change, c’est un récit intime ou de l’autofiction. Il est organisé à la manière d’un journal, avec une date et un lieu à chaque chapitre. Elle parle de sa vie depuis l’accident de voiture où ses parents sont morts. Elle a survécu, ainsi que son frère. A 8 ans et demi, elle a déménagé chez son oncle et sa tante. C’est un deuil impossible pour elle, elle n’a pas pu assister à l’enterrement. Son enfance est marquée par la tristesse et l’impossibilité de l’exprimer. Elle a une sorte d’amnésie de ses 8 premières années, aucun souvenir de ses parents.

Elle parle de la façon dont elle a grandi, des choix qu’elle a fait pour ses études notamment, de son rôle de mère. Elle fait des liens avec la littérature, beaucoup d’auteurs sont cités comme Kundera. Tout fait sens et résonne. Elle dit également l’importance de l’écriture et de la lecture dans sa vie, qui sont un refuge.

Elle tisse des liens et nous donne des clés de compréhension de ses romans, des personnages et des thèmes. Dans ce livre elle a voulu parler d’identité aussi, de ses origines ukrainiennes. C’est passionnant, riche et généreux.

J’ai noté de nombreuses phrases, signe que j’ai beaucoup aimé ce livre sincère et magnifiquement écrit, qui m’a touchée. C’est un beau cadeau qu’Alexandra nous offre. J’aimerais désormais le relire, en version papier, en prenant mon temps, au même rythme où il a été écrit. C’est une lecture qui demande parfois plus d’attention et de concentration.

Si vous aimez les récits intimes et les références à la littérature, ce livre peut vous plaire !

Je remercie Netgalley et les éditions Aux forges de Vulcain pour cette lecture enrichissante

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Mortagne-au-Perche, samedi 8 juillet 2023
« Pourquoi une histoire sur tes origines ? Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ? Me demande mon oncle.
– Cette fois-ci, je n’ai pas envie d’écrire un roman.
– Tu veux parler de toi ?
– Entre autres. De moi, de l’identité, de la place qu’on occupe, bien ou mal, de l’importance de la littérature, des mots, et des langues. De mes parents aussi.
– Mais tu n’as pas de souvenirs d’eux, que vas-tu écrire ? Les inventer ?
L’invention de mes parents. L’invention d’une vie. »

« Écrire est un mouvement de balancier surprenant. D’un côté, l’envie ou le besoin d’écrire chaque jour, comme un entraînement que le corps d’un sportif réclame. De l’autre, l’impression d’être Sisyphe et de pousser une pierre, sans savoir où la montagne s’arrêtera. »

« Chaque personne est ce formidable guerrier qui fait la nique à ce que la réalité ne lui a pas donné, ou lui a enlevé. »

« On ne peut pas passer ses journées à pleurer, à être triste de ces deux morts. Je souris, je blague, je continue de lire, de manger, de sortir avec ces nouveaux copains faits à l’école, de jouer comme une autre enfant, de chanter aussi lors des récrés. La vie ne s’arrête pas, le chagrin en nous non plus. Nous cohabitons, et il devient une partie de moi, sans que cette tristesse n’entame mes actions.
Survivre, c’est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Dans ce mouvement de balancier entre l’oubli et la ribambelle de questions, les livres ont été une planche de salut. Sans doute est-ce la seule activité qui relie ma première enfance à la seconde, ce seul lien qui préexistait à ma nouvelle vie, comme quelque chose qu’on ne peut pas m’enlever, malgré les accidents, les pertes et les abandons, le monde des livres se perpétuerait.
La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en ouvrent une autre. Le caractère sacré de l’écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d’entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découverte. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d’autres vies, d’autres histoires, et portera vers l’autre le regard d’un ami. »

« Les livres me font fuir la réalité pour respirer. »

« Les livres sont ces histoires qui me permettent de saisir que la vie est faite d’embûches dont il faut se relever. »

« Chaque mot est un barreau d’échelle qui m’élève, là où la réalité a fait de moi une orpheline. »

« Qu’est-ce que la lecture, si ce n’est retrouver des émotions. »

« Je ne sais pas faire autrement que d’ouvrir des livres, et de me fondre dans cette mélodie d’histoires et de mots qui me pansent et me font rester en mouvement. »

« La littérature explore diverses sensibilités, le lecteur en attrape certaines, les fait siennes, la littérature est sensibilité d’un auteur traversé par son regard sur le monde, vers un lecteur, lui-même autre sensibilité. C’est un échange, une conversation qui, bien qu’elle ait lieu dans la solitude de deux êtres, abolit au contraire les barrières et fait communiquer les êtres. »

« J’ai découvert que parfois on ne souhaitait pas retrouver la mémoire, tout simplement parce que la connaître ferait bien plus de mal que de l’avoir oubliée. »

« A la manière des livres qui font voyager, l’écriture permet de s’extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. »

« Faire de la littérature sa barque. Point d’appui pour plonger dans des profondeurs, refuge-berceau pour voir et observer le monde. »

« Aujourd’hui, il y a alors une urgence à dire et à crier de prendre le temps d’observer, de ressentir, de s’arrêter, d’ouvrir un livre, de contempler un tableau, de prendre de la distance quand plus rien n’a de sens. Prendre du temps, dans un monde où nous ne l’avons plus, où notre capacité à imaginer se réduit comme peau de chagrin. »

« Aujourd’hui, l’école est menacée, les suppressions d’heures en cascade empêchent de mener de tels projets. Or ce sont eux, quand on sort du carcan de l’école, qui permettent justement aux élèves de devenir des citoyens aptes à réfléchir, à devenir eux-mêmes, grâce à la création. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d’histoires, des pages volées à l’oubli. »

Kiffe kiffe hier ? / Faïza Guène

J’avais beaucoup aimé son premier roman, « Kiffe kiffe demain » paru en 2004, j’ai eu envie de replonger dans l’écriture de Faïza Guène. Elle reprend le personnage de Doria, 20 ans plus tard.

J’avoue n’avoir pas accroché à ce roman. Peut-être parce qu’il y a une blague toutes les phrases et que cela manquait à mon goût de liant. J’avais l’impression de lire un spectacle d’humour et non un roman. Je n’ai pas réussi à m’attacher à @dorialamalice.

Je suis assez curieuse d’avoir le retour d’autres personnes. Je l’ai lu en entier. J’ai même relu en partie « Kiffe kiffe demain » pour savoir si j’aimerais encore autant ce livre aujourd’hui. Et 20 ans plus tard, je le trouve toujours aussi bien. Donc un conseil, commencez par lire « Kiffe kiffe demain » si ce n’est pas encore fait.

On retrouve donc Doria, 35 ans, mariée et mère d’un petit garçon, Adam. Toujours obnubilée par les apparences et ce qu’on peut penser d’elle, elle esquive les questions gênantes quand elle croise les autres mères devant l’école maternelle.

Doria est coiffeuse en reconversion professionnelle. Elle parle de sa famille, de son mari Steve, de sa belle-famille, de la façon dont elle envisage sa vie. Elle fait son bilan, le tout toujours avec humour. Elle traduit souvent des expressions dans d’autres langues pour les rendre plus tragiques.

Je remercie Netgalley et Fayard pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Aujourd’hui, c’est lundi et comme tous les lundis, je cours comme une cinglée pour déposer le petit à l’heure de l’école. Marre de passer pour une mère indigne. Trois retards la semaine dernière et ce matin : rebelote. Ça commence mal. Je précise qu’on est seulement le 22 septembre et que je suis déjà dans le collimateur. Depuis la rentrée des classes, j’encaisse sans broncher les regards méprisants de la directrice, Mme Hibou. Ce n’est pas vraiment comme ça qu’elle s’appelle mais la ressemblance est flagrante. D’ailleurs, elle sait tourner la tête à 270 degrés, comme le grand duc. C’est une espèce protégée, j’ai appris ça sur Youtube. Renseignez-vous, c’est fascinant. »

« Il y a des conversations que nous devons absolument avoir ensemble pour continuer sinon ce sera kif kif hier, fini demain. »

« Le réveil a été brutal. France 98 appartient à un lointain passé. Zizou président projeté en faisceaux lumineux sur l’Arc de Triomphe, quelquefois je crois l’avoir rêvé. J’en suis au moins à la dixième vidéo de clients noirs qu’on empêche d’entrer dans un restaurant pour dîner. Je ne suis pas une flèche en histoire-géo mais il me semble qu’on n’est pas dans le Mississippi en 1931. Et si les écoles se mettent à faire des signalements parce qu’un enfant a le malheur de dire bismillah avant de manger à la cantine, qu’une femme fait de la garde à vue, dénoncée par une voisine, pour avoir dit Salam Aleykoum en public et qu’on interdit aux filles de porter des robes longues au lycée, alors je n’ai rien pigé non plus à la laïcité. Tout ça se mélange dans ma tête et défile sur mes réseaux sociaux dans un flot violent et ininterrompu entre deux suggestions pour acheter de l’anticerne ou des éponges magiques. Merci de ne pas juger mes centres d’intérêts.
Pseudo : @dorialamalice. Abonnez-vous et likez les loulous. Ceci n’est pas un partenariat rémunéré.
J’y ai cru dur comme fer à cette histoire de liberté – égalité – fraternité, autant que Rita croit à ce que raconte son prêtre de la télévision.
La République est un bel idéal. On n’est pourtant pas si loin d’y arriver. Vous croyez qu’on peut vraiment vivre ensemble ? Ou est-ce que je me noie dans un déni ?
La trinité républicaine me plonge dans une confusion encore plus grande que la Trinité chrétienne. »

« Quelle ne fut pas ma stupeur, mi asombro ! C’est bien normal de placer de l’espagnol ici, quoi de plus dramatique que payer pour mourir, mon Dieu ?! Pagar para morir Dios moi ?! »

« La dernière fois, j’étais chez ma mère à Livry et elle a eu très mal à la dent. Situation préoccupante mais pas urgente. Plutôt que de l’emmener à l’hôpital le plus proche, à 88 kilomètres de son domicile, oui j’exagère, mais de nouveau je vous demande de respecter mon ressenti, je décide de descendre chez le Sri Lankais pour lui acheter des clous de girofle afin de la soigner de manière naturelle en lui préparant une concoction dont j’ai le secret. Ce remède a fait ses preuves, il vous suffit de vérifier auprès de vos grands-mères, et si elle sont décédées, essayez Google. »

« J’aurais tellement de choses à dire à l’ancienne Doria. Si seulement je pouvais m’asseoir près d’elle, sur le canapé acheté chez FLY en 2001 grâce au prêt CAF Mobilier et Ménager. Comme quoi, elles n’ont pas toujours été nulles les assistantes sociales du secteur. Je me souviens que l’ancienne Doria adorait ce canapé. Il était en similicuir crème et avait deux repose-tête. C’était le futur posé au milieu du salon. Pour la première fois, elle possédait quelque chose de neuf. Ça détonnait au milieu du bric-à-brac récolté par Yasmina à Emmaüs ou en brocante. Il était permis de s’asseoir dedans uniquement si l’Autre n’était pas à la maison, c’est comme ça qu’elle parlait de son père le plus souvent. »

« A 15 ans, je vous rappelle que je voulais épouser MacGyver, l’homme à tout faire courageux et fort. Je n’en ratais pas un épisode. Et là, vingt ans plus tard, je suis engluée dans une relation nulle avec un ringard démonstrateur en appareils électroménagers qui se prend pour un as. Qu’est-ce qui a déconné ? »

« L’humour : 10 – Doria : 0
Je n’ai pas dit mon dernier – jeu de – mot. »

« Laissez-moi juste le temps de passer chez Bricorama acheter une corde, 7 euros les 25 mètres, une super affaire. Parfois, il faut savoir mourir comme on a vécu, à bas prix. »

La petite bonne / Bérénice Pichat

Voici un premier roman original de cette rentrée littéraire que j’ai beaucoup aimé et que je vous recommande. Plusieurs voix se mêlent. Nous sommes dans l’entre-deux-guerres.

Un couple bourgeois, Alexandrine et Blaise Daniel, emploie une bonne. Ce n’est pas la première qui travaillent pour eux. Blaise a une particularité. C’est un mutilé de guerre depuis 20 ans, une gueule cassée. Infirme, il ne peut rien faire seul et suscite le dégoût chez les autres. Son handicap fait rapidement le vide autour d’eux.

Dans le roman, on découvre la rencontre entre Alexandrine et Blaise. Il était pianiste, d’ailleurs elle est tombée amoureuse de lui grâce à sa musique. Aujourd’hui il ne peut plus vivre sa passion. Il peut seulement écouter des disques sur un gramophone.

Alexandrine se dévoue entièrement à son mari. Pour une fois, elle s’autorise une sortie loin du quotidien éprouvant. Pendant ce temps, c’est la petite bonne qui s’occupe de lui. Mais lui a une autre idée en tête et il espère bien que la bonne acceptera. Il la trouve trop jeune mais mieux que les précédentes. Une relation étonnante naît entre ces deux êtres et la fin m’a totalement surprise.

La forme est originale. Le texte est tantôt aligné à droite, tantôt à gauche tel un poème, tantôt justifié. Je vous laisse découvrir qui sont les voix derrière ces mises en forme, entre prose et vers libres. La construction et l’écriture sont aussi intéressantes, d’un style inédit, très efficace. Tout ce que j’aime dans les premiers romans.

Derrière ces voix on ressent surtout la condition sociale et féminine d’une femme. La petite bonne qui n’a d’ailleurs pas de prénom. J’ai beaucoup aimé découvrir la psychologie des personnages. Tel un jeu de piste, j’ai rassemblé les éléments pour cerner les voix et leur histoire.

Bref un très bon moment de lecture, comme toujours avec Les Avrils.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Les cent pas
j’aimerais pouvoir les faire
réellement
Ici c’est cinq pas dans la longueur
à peine trois dans la largeur
et vraiment des petits pas
des traversées
il en faut quelques-unes
pour arriver à cent
C’est long
mais jamais assez
Malheureusement
j’ai tout mon temps
pour compter mes pas »

« Qu’est-ce que c’est lourd
Elle se dit ça à chaque fois
chaque jour
chaque nuit
Quand il faut se lever
que tout le monde dort encore
Le monde entier repose
dans un grand silence
même chez elle
rassembler le matériel
sans réveiller personne
sans entrechoc
sans rien renverser
les balais
les brosses
les savons
les serpillières
les chiffons
le vinaigre
les éponges
Tout
mettre dans le panier
Oh hisse
L’arracher de terre
un soupir douloureux
dans la nuit silencieuse »

« Une gueule cassée
une femme désespérée
et une maladroite
Nous voilà bien »

« Elle avait honte de son ignorance de petite bonniche »