Il neige sur le pianiste / Claudie Hunzinger

Dans ce nouveau roman, on retrouve l’univers de l’autrice. Elle vit dans une maison au milieu de la nature. Elle nourrit un renard tous les soirs. Elle s’émerveille de pouvoir observer cet animal. Elle écrit sur les sons. Les onomatopées sont très présentes. Il y a par exemple les différents sons produits par la neige à différents états. Elle nomme les émotions provoquées par la musique, très présente également.

Et puis un jour, un pianiste renommé répond à son invitation et séjourne chez elle. La neige le contraint à rester plus longtemps que prévu. Une ambiance étrange s’installe, une sorte de huis clos. Elle éprouve un sentiment amoureux mais elle ne sait pas si c’est pour ce musicien, plus jeune qu’elle, ou pour le renard. Elle nous livre ses pensées, sa sensibilité de femme. Elle est intimement liée à la nature. Elle évoque aussi la vieillesse et la solitude.

J’aime la façon dont elle parle de la nature, et de bien d’autres sujets d’ailleurs, sa poésie aussi. Mais j’avoue avoir préféré son précédent livre à celui-ci. Je ne suis pas totalement entrée dans l’histoire. Et vous, l’avez-vous lu ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je guettais le léger bruit à l’étage, n’y croyais pas, n’en revenais pas, et soudain, une joie foudroyante : je l’ai capturée, oh ! je l’ai capturé, il est ici, et la neige dans la nuit continue à tomber, chtt chtt chtt. Demain, son épaisseur sera parfaite. Il ne pourra pas repartir. Je vais le retenir. Le garder. Je vais le séquestrer. »

« J’avais répondu : « Pour que vous arriviez jusqu’ici, il faudrait que vous vous soyez d’abord perdu dans la neige, longuement, avant de trouver la maison. » Je m’étais beaucoup avancée, la neige n’était-elle pas comme les ourses blanches et les sternes néréis en voie critique d’extinction ? Alors pourquoi avoir parlé de neige ? Pour provoquer le hasard, hypersensible, avec ce mot qui vous frôle ? »

« J’ignorais encore que le musicien venait également de tomber dans le cercle magique annoncé quelques minutes plus tôt par le renard, qu’il s’agirait d’un bizarre roman d’amour, qu’il en serait le personnage, et qu’avec le renard ça m’en ferait deux, et que jusqu’à la fin je ne saurais pas lequel des deux j’allais aimer le plus. »

« Cela faisait quatre ans que je vivais dans cette maison située au cœur d’un massif escarpé, difficile d’accès, sauvage, abritant une tourbière, des salamandres, des cerfs, une place de brame, un chat sauvage, des pics noirs, des milans royaux. Or voilà que du matin au soir, la forêt hurlait, tel l’écho d’autres forêts. Tourbillons de membres, multitude de chevelures vertes, fragments de pieds, de mains, corps odorants, dénudés, dépecés, tirés, rangés, entassés, prêts à être livrés. Bûcherons qui travaillent, casque, lunettes, bottes à bout d’acier. Gros camions qui, la nuit venue, emportent leur chargement de grumes. Boue, ornières, odeur de gazole. J’allais alors toucher les troncs des résineux martelés encore debout, drus, parfumés. Leurs derniers beaux jours. Les miens aussi. »

« A vivre depuis si longtemps en compagnie des éléments, je sais qu’ils sont des systèmes habités d’une énergie qui nous échappe. La société, elle, commence seulement à le soupçonner, se demandant si les tornades, les canicules, les algues toxiques, les virus, les cachalots ne sont pas devenus des entités vengeresses. Les scientifiques leur répondent qu’il faudrait plutôt y voir des formes d’insubordination de masse. Une façon de se rebeller contre nous. »

« Plus tard, le musicien me dirait qu’une Bagatelle de Béla Bartók peut se révéler aussi puissante qu’une grenade, quelque chose de dur, de serré, de très dense, prêt à tout exploser de sa beauté. »

« Cinq minutes plus tard, au-dessus de ma tête, pour la première fois, le Steinway a résonné dans la maison, et les onomatopées, j’aurais pu en ramasser comme des grêlons. Il en pleuvait. Je ne pourrais pas dire qu’il s’agissait de musique. D’abord un orage. Puis, on aurait dit deux fouines se disputant un territoire. C’était hargneux et répétitif. Un combat de griffes et de gueules. Ça a duré trois à quatre heures à la file. Il n’avait pas dit quelle partition il avait apportée, et je n’aurais pas su dire à quelle partition il travaillait. C’était horrible. Il m’avait prévenue, la veille, assez sèchement : On peut se parler, discuter, mais j’ai un problème à être observé quand je travaille le piano. C’est quelque chose de très intime. Parfois de très sale. Ce n’est pas quelque chose qui se partage de façon naturelle.
Manifestement, c’était très intime. Il ne jouait pas, il se battait. Dommage de ne pas avoir le droit de suivre la bataille, le mouvement de ses pattes, le jeu de ses dents, leur toucher délicat, aigu, leur morsure mordant dent à dent les touches d’ivoire qui giclent. »

« Délicatement, il avale tout.
Combien de fois est-il déjà venu ? Pas une seule fin de journée, il n’a manqué de venir. Et chaque fois, je lui ai présenté un autre nouveau festin. C’est répétitif, ordonné comme une horloge, un rite, et sûrement la fonction des rites est-elle de remettre un peu d’ordre dans le chaos du monde.
Comme il est beau. Personne encore ne l’a tué. »

« Un jour, lors d’un entretien auquel j’assistais, un philosophe avait affirmé que les animaux n’ont pas conscience de la beauté. Que c’est ce qui nous différencie d’eux. J’avais pensé, ce n’est en aucun cas une supériorité de notre part, plutôt une infériorité, les animaux n’ont pas à avoir conscience de la beauté : ils sont la beauté. Et puis, la conscience, qu’est-ce que c’est la conscience ? Notre mauvaise conscience plutôt, non ? Notre fameuse dissonance cognitive, notre impossible innocence dans un monde mauvais. Non ? »

« Des amours, j’en ai deux. Un du jour, un de la nuit. L’un venu du dehors, m’apportant sa vie concrète, terrestre et menacée. L’autre, on dirait, venue de derrière la mort, m’assurant que tout a déjà eu lieu. Les horreurs ont été lavées à grande eau. Le monde resplendit. »

« Les renards, on le sait, sont des êtres narcissiques comme tous les écrivains. »

« Il faut comprendre que ma rencontre avec le renard est sans doute ce qui aura surgi de plus enchanteur dans notre monde sur le point de disparaître. Chaque soir, quelque chose d’extraordinaire se montrait. Il faudrait n’avoir jamais vu un renard de sa vie pour ne pas y reconnaître un prodige. Et ce n’était jamais sûr. Cela pouvait ne plus advenir. Cesser. Aussi, je ne me lassais pas du surgissement de sa beauté et j’attendais ce moment, j’y pensais toute la journée comme à une fête qui ne m’était pas due. C’était offert. Et à l’offert, chaque soir, je rendais son offrande. »

Le Buzuk / Marie Kelbert

Le Buzuk c’est le chien de Joséphine, 70 ans. Enfin plutôt celui de son défunt mari et contre toute attente, elle a décidé de le garder alors qu’elle n’a aucune affinité avec lui. Ses enfants la surveillent de près et préfèrent lui retirer la garde de ses petits-enfants durant les vacances.

Joséphine, elle, n’est pas prête à abandonner son indépendance pour aller dans une maison de repos. Elle est très active. Elle décide d’ailleurs d’entrer au Conseil des sages de son village pour s’insurger contre le projet de golf sur la Couette de plumes. J’ai oublié de vous préciser que ce roman se déroule en Bretagne, en bord de mer. Il est parsemé de mots en breton, traduits en note de bas de page.

De jeunes campeurs s’installent sur cet îlot et en font une ZAD. L’autrice brosse alors une série de portraits hauts en couleurs. Tous les zadistes se nomment Gwenn. Le Buzuk devient la mascotte des zadistes.

Joséphine est la narratrice du roman, dans une sorte de journal, elle s’adresse à son défunt mari, Jacques, qu’elle entend par moment. La langage est familier voire fleuri. Un premier roman teinté d’humour, avec un brin d’écologie mais surtout des scènes et dialogues improbables entre générations, notamment avec sa petite-fille Jade. Quant au Buzuk, cet attachant teckel est une véritable star et fait également le succès de cette histoire. Une lecture que j’oublierai assez vite cependant.

Ce roman pourrait bien vous plaire si vous aimez la Bretagne et/ou si vous cherchez un roman pour vous détendre.

Note : 3 sur 5.

« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »
Parole de zadiste

Incipit :
« Un matin pluvieux de novembre, Joséphine vit s’arrêter une camionnette devant chez elle et quatre individus en descendre. Sans crier gare, ils pénétrèrent dans le jardin. Ils étaient vêtus bizarrement, des tenues moulantes de couloir noir avec des bandes orangées, et c’est seulement lorsqu’elle découvrit ce qu’ils transportaient qu’elle se souvint qu’ils venaient pour le tilleul. Elle s’était enfin décidée à le faire élaguer, ce qui n’avait pas été pour elle une décision facile. »

« Sa mauvaise foi m’a stupéfiée.
– Ah, parce que vous croyez qu’ils ont compris ce message, ces analphabètes, mais ce n’est pas à ces squatteurs antitout que je m’adresse, vous le savez bien, Joséphine ! Vous, vous croyez qu’ils sont venus là pour parler aux mouettes. »

« Alors comme ça, je me serais trompée de cible, je nous aurais jetés dans la gueule du loup. Et le loup, eh bien il faut le voir, le loup. « Nous on pense que la terre n’appartient à personne. » Un Gwenn, l’un des glaneurs de l’autre jour, me désignait le rocher du Guet, sur l’îlot.
– Tu vois ce rocher, là ?
Des jeunes gens grimpaient sur ses parois de tous côtés, d’autres en vas assuraient leur sécurité. Des cordages pendaient de haut en bas.
J’ai failli répondre : « Oui, cette bonne Couette de plumes », mais je m’en serais voulu de faire dérailler son raisonnement par une digression éthérée.
– Eh bien, imagine qu’il est sur une terre que quelqu’un veut acheter, mais le rocher était là des millions d’années avant que tu arrives et il sera là des milliers d’années après toi… A la rigueur, on appartient un court moment au rocher, c’est ça la vérité, c’est à ça que nous croyons. »

« Toujours cette manie typiquement léonarde de faire d’un pet de lapin un tonnerre de Brest. »

« Bien sûr que c’est ridicule, mais qui s’en soucie ? Je trouve que c’est touchant, cette attention ingénue pour une vieille dame, ne pas être considérée comme un croûton tombé derrière une malle. »

« – Madame cherche son chien, un teckel, à la frimousse poilue, ça te dit quelque chose ? Le Buzuk…
– Le Buzuk ? Un petit marron, à poil dur ? Ouais, ça se peut bien, je l’ai vu là-bas, à la Couette de plumes avec les, comment qu’y disent déjà, les zadistes.
– Les ruz-boutou ! (« Traîne-savates », en breton)
– Les altermondialistes, qu’on dit maintenant. »

Camille s’en va / Thomas Flahaut

Le roman s’ouvre avec la démolition de tours dans la ville d’enfance de Jérôme, les Verrières, située dans le Jura, comme tous les romans de Thomas Flahaut. Il se remémore son enfance et son adolescence aux côtés de Camille, sa demi-sœur, et d’Yvain, leur meilleur ami.

Un seul point de vue est donné, celui de Jérôme, enfermé dans ses silences et sa solitude, plutôt dans l’introspection. Il va peu à peu ouvrir les yeux sur ce qu’ont vécu ses deux plus proches amis, Camille et Yvain. Mais pour cela il faudra des années et des événements dramatiques.

Après la disparition soudaine de Camille et la mort de son père, Jérôme se retire dans les Alpes. Il vit comme un ermite, ne donne plus de nouvelles à personne. Puis, quelques années plus tard, il retrouve Yvain à la Cingle, une zone préservée qu’il occupe avec d’autres militants pour empêcher sa démolition et l’installation de panneaux photovoltaïques. Jérôme les aide à construire des cabanes dans les arbres pour résister davantage, le moment venu, à la charge des policiers.

Une histoire d’amitié, de non-dit, d’amour et de rébellion contre la société. Il est question d’activisme écologique (zadistes) et des effets du réchauffement climatique dans les Alpes. Un texte engagé et militant, plutôt sombre, qui invite à la réflexion.

J’ai aimé retrouver l’écriture de Thomas Flahaut, mais j’avoue avoir une préférence pour son second roman, « Les nuits d’été ». En tout cas ce livre mérite toute notre attention en ces temps troublés. Êtes-vous tentés par le sujet ? ou fuyez-vous les sujets anxiogènes ?

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« ça commence quand ça explose.
Avant ça, ce qui entoure Jérôme, les arbres et les gens, les oiseaux comme les tours, tout est en attente. »

« Ce soir, il ravale une tristesse qui lui colle méchamment au palais. Il voudrait parler de ce qui les a conduits, lui et Yvain, à s’ignorer pendant neuf années, de sa solitude, de la mort du docteur, lui dire que depuis que Camille est partie, c’est comme si tout s’érodait. Il voudrait retrouver Yvain où il l’avait laissé, une nuit dans la Calle del Morion, à Venise. Tant de choses. Il faudrait d’abord savoir, avant de les dire, dans quel sens le faire, alors il se tait.
Parler, c’est pardonner un peu. Il pardonnera demain, peut-être. »

« Depuis que Jérôme est arrivé au Val, la température moyenne sur la planète a augmenté d’un demi-degré. Elle est aujourd’hui supérieure d’un degré et demi à celle de l’ère préindustrielle. Ce chiffre était un seuil : celui que les gouvernements réunis à Paris en 2015, pendant que Camille était assignée à résidence, s’étaient engagés à ne pas dépasser. Il est bien dépassé. Il est difficile, pour Jérôme, pour quiconque, d’éprouver concrètement ce qui a disparu. Mais si, le jour où il s’est installé, il avait fermé les yeux pour les rouvrir à cet instant précis, huit ans après, peut-être alors pourrait-il constater combien les fleurs sont rares, combien tout, autour, n’est que gris, combien le glacier est mort, recroquevillé dans un trou comme une hermine dans son terrier. Tout ce qu’il a vu dépérir sans en prendre la mesure exacte. »

« Où aller quand on s’est blotti dans le dernier repli du monde ? »

« Après l’incendie et l’exil de tout le village, on avait décidé d’abandonner les remontées mécaniques à la rouille. Rim était sans ressources désormais. Elle avait grimpé jusqu’à l’alpage de l’Étoile. Personne ne le réclamait : il est devenu le sien. Elle s’est donné pour mission de garder la montagne. Il y a à faire, le réchauffement conduit le gibier à se réfugier plus haut et des groupes montent de l’ancienne vallée industrielle pour braconner les loups du Val qui, venus depuis la Suisse, se sont implantés là bien avant le déclin et profitent de la désertification pour prospérer. Que font-ils de leurs carcasses ? Jérôme l’ignore. Rim ne veut pas le savoir. Elle protège les loups et aujourd’hui, elle a plus que les loups à protéger. Depuis la suppression totale de l’Office national des forêts, la gestion des bois autour d’ici est confiée à des groupes privés, exerçant à la frontière poreuse entre le commerce et le banditisme. Ça fait quelques années qu’on entend au Val des histoires à leur propos. Des coupes à blanc, larges saignées dans le paysage, dans les vallées environnantes, des forêts entièrement détruites par des trafiquants de bois. Est-ce que c’est eux, les responsables de ce désastre que Jérôme a devant les yeux et que Rim a voulu lui montrer ? Cette saignée, cette longue ligne vide au milieu de la forêt d’aroles où travaillent des tractopelles et où filent des quads. »

« Il faut imaginer que le silence est une drogue. A la fois la source des maux de Jérôme et leur antidote. Il le met dans une certaine transe dont il lui est difficile de sortir. Il appelle à encore plus de silence. Dilate le temps. »

« Se souvient-elle de la longue voie de chemin de fer désaffectée qu’ils empruntaient tous le trois pour rentrer aux Verrières.
Elle ne s’en souvient pas.
Même pour Jérôme, c’est difficile. Tout a été détruit. Tout a été écrasé par les résidences construites pour les frontaliers à haut salaire. La forêt a été arrachée. Les rails désaffectés sont devenus coulée verte. La gare abandonnée a été transformée en hôtel. Se souvient-elle de la gare. Elle n’était plus qu’une coque vide devant laquelle des enfants plus vieux qu’eux attendaient tout le jour, brisant des bouteilles de bière pour sauter par-dessus les tessons. »

« Il contemple ses mains : elle a les ongles noirs d’avoir trop creusé dans le pays de sa mémoire. C’est une fourmilière. Et les fourmis sont rouges et guerrières. »

« Bien sûr, il y a en elle la même colère que celle de Jérôme. Une colère face à l’exploitation sans limite des humains et de la nature. Contre ceux qui, durant un demi-siècle, ont vu se succéder les catastrophes, tout en poussant plus loin encore les logiques qui y ont amené. Qui ont méthodiquement maté toutes les Camille et tous les possibles d’un autre futur. »

Frappabord / Mireille Gagné

Il s’agit du deuxième roman que je lis de cette autrice québécoise et je dois dire que j’aime beaucoup sa plume. Elle a aussi un regard très intéressant sur la société. Si vous aimez les romans originaux, celui-ci est fait pour vous !

Elle nous offre trois points de vue et deux époques près du Saint-Laurent. Ce roman choral débute par la parole d’un frappabord (ou sorte de taon). Le chapitre suivant est raconté par Théodore de nos jours. Ensuite il y a des extraits du carnet de bord de Thomas, spécialiste des insectes qui a été sur une île québécoise en 1942 avec Émeril, le grand-père de Théodore. Des scientifiques de différentes nationalités sont réunis sur cette île pour mener des expériences secrètes et préparer une arme capable de paralyser un pays en temps de guerre.

Lorsque le frappabord prend la parole, l’écriture se fait plus sensuelle et charnelle. Tous les sens de l’insecte sont en éveil. Il décrit le plaisir à piquer et boire le sang des humains. Il suit de près Théodore dont l’odeur l’attire tout particulièrement. On le découvre dans son travail à l’usine, chez lui, en visite à l’Ehpad où il trouve son grand-père attaché. Le réchauffement climatique engendre des étés caniculaires. On note des bagarres de plus en plus fréquentes. Les gens deviennent agressifs. Y aurait-il un rapport avec les expériences menées en 1942 sur cette île ?

J’ai tourné les pages avidement pour connaître la fin de cette histoire assez plausible pour semer le trouble dans mon esprit et me pousser à la réflexion sur mon rapport à la nature et aux animaux. En tout cas j’ai ressenti une certaine angoisse et je peux vous dire que vous ne regarderez plus un insecte de la même façon après avoir lu ce livre !

Une fable écologique qui semble très réaliste qui nous enjoint à retrouver l’équilibre ! Une autrice à suivre assurément, publiée par les excellentes éditions de La Peuplade.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Prédateur
Je vous repère d’abord de loin, attirée par vos mouvements, même infimes, et surtout par la chaleur et le dioxyde de carbone que vous dégagez. Je m’avance précautionneusement et hume votre odeur. Vous possédez tous des effluves différents. J’avoue préférer celui des mâles, un peu plus acidulé et épicé, terreux parfois, mais toujours enivrant. »

« Une fois ses doigts posés sur les capteurs de chaleur, il ne peut pas les retirer rapidement pour chasser une mouche. Dès que le contact est inopinément interrompu, la machine revient à sa position initiale, l’obligeant à tout recommencer. Il perd alors deux précieuses secondes avant de pouvoir réenclencher la torqueuse. C’est écrit dans le ciel, avec ces fichues bestioles qui le harcèlent continuellement, il ne pourra jamais atteindre son quota. »

« A l’ouest, dans le hangar à proximité du quai, dix spécialistes de l’anthrax s’activaient sur le projet N (pour Anthrax, ou maladie du charbon en français). Leur cible était de produire par semaine cent-vingt kilos d’anthrax destinés à fabriquer mille-cinq-cents bombes. Quand le major Walker avait mentionné ce nombre, tout le monde avait retenu son souffle, Thomas le premier. Il n’avait pas pu s’empêcher de penser à la quantité de personnes susceptibles de perdre la vie des suites de cette production. Après un an à ce rythme, les chiffres devenaient absolument horrifiants.
Un peu plus au nord, à droite de l’étable, il y avait le projet R (pour Rinderpest), qui visait à développer un vaccin contre la peste bovine afin de le produire en quantité suffisante en cas d’attaque allemande sur le bétail des Alliés. Étant l’un des plus grands producteurs agricoles capables de nourrir les soldats au front, le Canada était sans doute déjà dans la mire des Allemands. Ainsi, quinze virologistes se relayaient pressés par le major Walker, qui rappelait régulièrement l’imminence d’une telle attaque et, surtout, les conséquences catastrophiques qu’elle engendrerait sur l’issue de la guerre.
Et puis à l’est, dans une maison qui avait servi de laboratoire pendant la quarantaine des immigrants, collaboraient au projet F (pour Fly) un virologiste, un pathologiste, deux épidémiologistes et Thomas, spécialisé dans l’étude des insectes. Leur mission consistait à développer des méthodes de propagation d’épidémies à l’aide d’insectes. »

« Vu de l’extérieur, son travail pouvait paraître agréable, comparativement à celui de ses collègues qui manipulaient des substances extrêmement dangereuses, mais en réalité, il se révélait des plus éreintants. Jour après jour après nuit, ces bestioles surgissaient de partout, le surveillaient, le chassaient, le mordaient sans trêve. Sa peau était couverte de piqûres, et il passait son temps à se gratter, à arracher ses gales par inadvertance, à éponger les sillons de sang qui coulaient de ses plaies avant qu’elles ne coagulent, la douleur s’infiltrant petit à petit dans son corps, prenant toute la place disponible dans son cerveau, l’empêchant de penser clairement. Il se tenait toujours sur ses gardes. Rien ne l’avait préparé à cette mission.
Thomas était né et avait vécu sa vie à Montréal. Sa connaissance de l’écosystème était principalement basée sur ses lectures, ses parents ne l’avaient presque jamais emmené en voyage. Il avait ainsi passé ses étés à la bibliothèque, plongé dans ses livres. Avant son arrivée ici, il n’avait jamais été directement témoin de toute la violence, l’intensité, la beauté, la douceur, l’aridité, l’intelligence que la nature pouvait déployer pour survivre. Dans cet environnement sauvage, Thomas se sentait appartenir davantage au clan des proies qu’à celui des prédateurs. Une variété en particulier s’acharnait avec férocité sur lui depuis le début : les frappabords. »

« Thomas avait développé un respect sincère envers Émeril et sa famille, travaillant étroitement avec eux depuis le début. Leur mentir devenait de plus en plus difficile, mais il savait fort bien que si un militaire découvrait qu’ils possédaient des informations au sujet des recherches menées sur l’île, ils risquaient d’être interrogés ou faits prisonniers de guerre. Et cela, Thomas ne pouvait absolument pas l’envisager. »

« Thomas a aussitôt eu une pensée pour son père qui lui avait un jour dit : « On ne peut jamais savoir qui sont nos véritables ennemis avant de leur avoir fait confiance. » Il avait bien raison. »

« Je vous méprise. Je vous déteste. Je vous abhorre. Je vous exècre. Je vous aversionne. Je n’ai jamais vu des individus aussi malveillants envers eux-mêmes et les autres.
Vous êtes partout. Vous ne pensez qu’à vous. Votre odeur chimique trop puissante se répand avec la pollution que vous générez. Vous défigurez tout sur votre passage. Vous ne prenez pas la peine d’effacer votre trace. Au contraire, c’est votre unique manière de vous exprimer. Vous vous isolez de votre habitat. Depuis combien de temps êtes-vous incapables d’anticiper l’évolution de votre environnement ? De décrypter les comportements hérités de vos ancêtres ? C’est pourtant ce qui vous a permis de survivre jusqu’ici. En cet instant précis, vous devriez ressentir de la peur. Une angoisse viscérale et atavique dans le fond de vos tripes. Ne captez-vous pas le signal de rage que notre espèce s’envoie désormais pour vous attaquer ? Nous avons décidé de vous agresser, de vous nuire, de vous contaminer. Et nous ne devons pas être les seules. Vous avez déréglé le mécanisme à un point tel qu’il n’y aura pas de retour possible. Ce n’est qu’une question de temps avant que vous soyez éjectés. La Terre ne pourra pas vous endurer encore bien longtemps. Je rêve qu’elle vous expulse de son immense gosier, à la manière d’une bouchée avariée. Je m’en réjouirai, nous jouirons tous de plaisir, enfin libérés de votre présence, de votre échec. Personne n’a signé de contrat d’éternité avec vous. »

« La panique s’installe. Son souffle se fait court. Sa tête, confuse. Il prend un premier bouillon. S’étouffe. Il cherche son air. Ses membres deviennent lourds. Ils se débat. Commence à couler. Les vagues l’entraînent. De plus en plus loin. Il s’enfonce. Dans les profondeurs. Les abysses. Une lourdeur l’envahit. Le noir. Ses membres. Sa tête. Il arrête. Le noir. De ses débattre. Déplie son corps. Le noir. Laisse l’eau le prendre. Dans ses bras. Le noir. Lovée contre lui. Le noir. Son être comblé. Irradié de partout. Noir. Le fleuve se décharge. Les bars rayés. Les esturgeons. Les anguilles. Le traversent. Noir. De bord en bord. Le passé et l’avenir. Fusionnés. Noir. Plénitude absolue. Apesanteur. S’abandonner. Se laisser. Ballotter. Noir. Infime. Mouvement. Réconfortant. Se laisser ramener. Tout doucement. La surface. Le rivage. Silence. Noir. »

Lire dangereusement / Azar Nafisi

Ou le pouvoir subversif de la littérature en des temps troublés. En 2019, l’autrice Iranienne écrit 5 lettres à son père disparu pour lui parler du monde actuel, du Covid, de ses craintes face à la situation politique et intellectuelle des États-Unis où elle vit.

Elle parle d’elle, de sa fuite d’Iran pour rester libre. Son père, maire de Téhéran, a été emprisonné par le régime du Shah d’Iran. Il refusait le discours politique et clamait son innocence. Aujourd’hui elle s’inquiète pour ses amis en Iran.

Pour elle, lutter contre la pensée unique et les régimes totalitaires, ouvrir le débat, garder notre humanité n’est possible que grâce à l’imagination, donc en lisant. Les livres constituent un refuge ou encore des talismans pour Azar Nafisi.

Ce brillant et passionnant essai littéraire donne une furieuse envie de (re)lire les auteurs cités. On y croise entre autres Salman Rushdie, Margaret Atwood, Zora Neale Hurston, Toni Morrison, James Baldwin. Une ode à la littérature, à la lecture et à l’imagination, qui est la plus belle façon de résister aujourd’hui contre le totalitarisme. Riche en réflexions sur notre monde, ce livre résonne fortement avec l’actualité.

Je remercie Babelio et Zulma pour cette masse critique

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Note : 4.5 sur 5.

« J’ai quitté l’Iran à treize ans pour aller étudier en Angleterre et, depuis, les livres et les histoires ont toujours été mes talismans, mon chez-moi portatif, le seul sur lequel je pouvais compter, dont j’étais sûre qu’il ne me trahirait jamais, le seul qu’on ne me forcerait jamais à quitter. La lecture et l’écriture m’ont protégée dans les pires moments de ma vie, dans les moments de solitude, d’effroi, de doute et d’angoisse. Elles m’ont en outre offert des yeux tout neufs, avec lesquels regarder mon pays natal et celui d’adoption. »

« En Iran, comme dans tous les états totalitaires, le régime porte une attention bien trop marquée aux poètes et aux écrivains, les harcelant, les incarcérant, les exécutant même. Le problème, aux États-Unis, c’est au contraire le manque d’attention dont ils font l’objet. Ils sont réduits au silence non par la torture et l’emprisonnement, mais par l’indifférence et la négligence. »

« Lire ne mène pas forcément à une action politique directe, mais encourage un état d’esprit qui questionne et qui doute ; qui ne prend pas pour argent comptant l’establishement ni l’ordre établi. La fiction éveille notre curiosité, et c’est cette curiosité, ce bouillonnement, ce désir de savoir qui rendent si dangereuses l’écriture comme la lecture. »

« Dans ce pays, nous avons perdu l’art d’engager le dialogue avec l’opposition. C’est là que lire dangereusement à un rôle à jouer : cela nous apprend à nous confronter à l’ennemi. »

« La démocratie repose tout entière sur la capacité à échanger avec nos adversaires et nos opposants. Pour qu’elle existe, il faut que nous soyons poussés à penser et à repenser, à évaluer et à réévaluer nos positions, à nous confronter aux ennemis du dehors comme à ceux qui se trouvent au-dedans de nous. »

« Mon objectif dans ce livre – dans tous les livres que j’ai écrits, d’ailleurs – est de combler les fractures provoquées par la politique en rétablissant des connexions grâce à l’imagination.
Aujourd’hui, les livres sont en danger. On peut même faire un pas de plus et affirmer que l’imaginaire et les idées le sont. Or, chaque fois que cela et le cas, nous savons que c’est notre réalité qui se retrouve menacée. Vous savez ce qu’on dit : « D’abord des livres, puis on brûle les gens » ? »

« Cher Baba,
J’aimerais tant t’avoir à mes côtés. »

« De mon point de vue, la réalité virtuelle, Internet, sont bénéfiques tant qu’ils améliorent nos vies. Mais ils deviennent dangereux dès lors qu’ils remplacent la réalité ; quand nous nous échappons de ce qui est réel en quête du virtuel.
Nous n’avons pas besoin qu’un guide suprême nous prive de nos libertés si chèrement gagnées. Quand nous cessons de lire, nous ouvrons la voie aux autodafés ; quand nous cessons de nous préoccuper, nous laissons quelqu’un d’autre prendre le contrôle, quand nous préférons la personnalité à la droiture, la téléréalité ou la réalité virtuelle à la réalité proprement dite, alors nous obtenons des politiciens que nous méritons.
Cher Baba, mon inquiétude, c’est que cette polarisation, ajoutée à une dépendance de plus en plus marquée à la réalité virtuelle, nous empêche de tisser des liens avec autrui et avec le monde réel. Cette absence de liens déshumanise non seulement les autres, mais nous-mêmes. »

« Il arrive parfois qu’un livre me prenne aux tripes et ne me lâche plus – ce fut le cas d’Une femme fuyant l’annonce. Même quand je n’étais pas en train de le lire, il m’accompagnait. Je le déplaçais de ma chambre au séjour, le posant près de moi sur la table basse pendant que je regardais la télévision. Je l’emportais chez le médecin, dans le métro, dans les cafés. Le simple fait de l’avoir dans mon sac me procurait un sentiment de sécurité, de protection. Le lire me ramenait à ces moments remplis d’angoisse en République islamique d’Iran, où j’emmenais partout mes livres comme des talismans : La Grimace de Heinrich Böll, Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez, A la recherche du temps perdu de Marcel Proust. »

« Je me rappelle t’avoir entendu dire qu’un des plus grands défis de ta vie avait été de comprendre tes ennemis, de les humaniser. Il était plus facile, plus simple de les transformer en démons dénués de toute ambiguïté. »

« Gagner ou perdre n’est qu’un aspect de la guerre. Vous pouvez éprouver de la haine pour votre ennemi et braquer une arme sur son crâne, alors qu’il en fait de même avec vous. Mais vous pouvez aussi réaliser, en cet instant, que vous avez tous deux été rabaissés et déshumanisés. »

« Baba, il faut que je te dise combien ce dilemme résonne en moi. En tant que citoyenne iranienne, quand je vivais en Iran, je me sentais écartelée entre le désir de soutenir et de défendre mon pays, et la conscience que j’étais opposée à cette guerre entre le régime islamique et l’Irak. […] Cher Baba, il semble que quoi que l’on fasse, qu’on parte à la guerre ou qu’on refuse d’y aller, la contradiction et le dilemme demeurent. »

« Pour moi, ce qu’offre l’écriture d’Ackerman, comme celle de Grossman, c’est un rituel de purification de l’âme. La guerre, par nature, déshumanise l’ennemi. Les histoires donnent une voix à l’ennemi, nous forçant à le voir comme un être humain, à le regarder bien en face. Et à travers ce processus, c’est notre propre humanité que nous retrouvons. »

« En de telles circonstances, Baba Jan, comment faire pour survivre ? Et au-delà de la simple survie, comment mener une vie digne, conforme à nos principes ? Grossman choisit ce qu’il appelle l’ « approche littéraire ». Ce que j’interprète ainsi : la littérature est un acte de résistance contre la déshumanisation. La guerre et les traumatismes engourdissent nos sens et gèlent nos sentiments. La littérature nous remet d’aplomb, réveille nos sensations, nous restitue notre sentiment d’individualité et d’intégrité. L’écriture comme la lecture deviennent des manières de protester ; une rébellion existentielle contre la violence infligée. Rester humain – ou plus précisément, continuer à faire preuve d’humanité – devient le but. »

« Baba Jan, je suis sans cesse obligée d’expliquer à tellement de gens, ici, que si la question du voile obligatoire occupe aujourd’hui une place si centrale dans la lutte des Iraniennes, c’est parce que leur apparence en public est devenue le symbole du pouvoir de l’État et de sa mainmise sur le peuple. Donc chez moi, aux États-Unis, je n’arrête pas de répéter à qui veut l’entendre que le port du voile imposé aux Iraniennes après la révolution de 1979 n’a pas grand-chose à voir avec la religion et tout à voir avec le contrôle exercé par les autorités sur les citoyennes grâce à l’uniformité qu’il impose, laquelle rend les femmes invisibles et les prive de tout pouvoir. Et le combat contre ce voile obligatoire n’est pas un combat contre la religion, mais pour la liberté de choix et d’expression, ce qui explique pourquoi une partie des femmes qui portent volontairement le voile soutiennent pourtant cette lutte contre son obligation. »

« Seul l’oubli définitif appelle le désespoir. » Cette injonction est au cœur de toute littérature de témoignage. Pour moi, l’espoir évoqué par Atwood est inhérent à l’acte même de raconter des histoires. Les lecteurs deviennent des gardiens de la mémoire, des gardiens de la vérité. »

« Conclusion
Les lecteurs naissent libres et doivent le rester.
Vladimir Nabokov

S’agissant de liberté, écrivain et lecteur sont les deux faces d’une même pièce, car la liberté de l’un garantit celle de l’autre. Écrire peut évidemment avoir des conséquences pour les écrivains, les mettre en péril, mais les livres peuvent aussi être dangereux pour ceux qui qui les lisent. L’enjeu des grandes œuvres de fiction étant de dévoiler la vérité, les grands écrivains deviennent des témoins de celle-ci ; ils ne restent pas silencieux, ne peuvent le rester. Mais les lecteurs non plus, une fois qu’ils ont lu l’œuvre, ne peuvent garder le silence. C’est particulièrement vrai aujourd’hui.
[…]
Bien sûr, les lecteurs ne disposent d’aucune organisation concrète pour promouvoir la vérité et changer le monde. Mais ils se comptent par milliards. Ils couvrent tout le spectre des professions, des milieux sociaux, des genres, des races, des origines ethniques, des religions. Collectivement, leur pouvoir serait immense. Tous les écrivains censurés, emprisonnés, torturés ou même assassinés ; tous les lecteurs auxquels on interdit de lire les livres de leur choix ; tous les musées, les théâtres et les bibliothèques contraints de fermer leurs portes ; tous cela devrait nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre.
Cher lecteur, dans un monde rendu opaque par les guerres et les conflits, dans lequel nos ennemis occupent nos cœurs et nos esprits plus que nos amis, où les mensonges se font passer pour la vérité, nous avons plus que jamais besoin du regard clair de l’imagination pour voir la réalité derrière et au-delà du spectacle. Raison pour laquelle, moi qui m’efforce toujours d’éviter les slogans, j’aimerais achever ainsi ce livre :
Lecteurs du monde, unissez-vous ! »

Les finalistes du Prix Hors Concours 2024

Visuel ©Prix Hors Concours

Les votes sont désormais clos et nous connaissons les 5 finalistes du Prix Hors Concours parmi la sélection des extraits. Bravo aux finalistes ! Les autres textes n’ont pas démérité, n’hésitez pas à aller jeter un œil aux extraits et laissez-vous tenter !

Quelle joie de retrouver deux de mes titres favoris « Terres promises » et « L’Ombre pâle » dans les finalistes.

Les finalistes

  • Martha / Benoit Fourchard (éditions Feedback)
  • L’ombre pâle / David Naïm (L’Antilope)
  • La Reverdie / Louise Browaeys (La mer salée)
  • Terres promises / Bénédicte Dupré La Tour (éditions du Panseur)
  • Inhumaines / Florence Cochet (Helice Helas)

La prochaine étape, c’est la lecture des 5 romans par le jury des journalistes mais aussi par les membres, pour le vote final en novembre. La remise du prix aura lieu le 26 novembre à la Maison de la poésie à Paris. A suivre…

Pour en savoir plus

Emma Picard / Mathieu Belezi

Chaque lecture d’un livre de Mathieu Belezi me fait le même effet. C’est un véritable coup de poing littéraire ! Impossible d’oublier la voix d’Emma Picard.

Nous sommes en 1860, la France envoie des colons en Algérie pour travailler les terres. Emma Picard, veuve, décide de s’y rendre en espérant offrir une vie meilleure à ses 4 fils dans cette ferme avec 20 hectares à cultiver.

Dans un monologue, sans points, et en italique lorsqu’elle s’adresse à son plus jeune fils Léon, elle raconte son histoire dans une sorte d’urgence. Elle dit cette terre d’Algérie qui ne veut pas d’elle. Elle retrace leur descente aux enfers : la sécheresse, la famine, les sauterelles, les maladies, le labeur, la pauvreté. Est-ce de l’aveuglement ou de l’espoir ? Malgré son obstination, elle ne peut rien contre la nature.

S’il s’agit bien d’un drame, tout n’est pas sombre. Il y aussi les joies simples, la vie en famille, l’amour d’une mère pour ses enfants, son désir pour Jules son amant. Et puis il y a Mékika, « leur Arabe », qui travaille avec eux en échange d’un toit et d’un repas.

Dans l’avant-propos, Mathieu Belezi évoque le point de départ de son roman. Dans un récit de voyage de Maupassant en Algérie, « Au soleil », il y a un passage sur une femme, « une Alsacienne qu’on avait envoyée en ces pays désolés, avec ses quatre fils, après la guerre ». Il donne une voix à cette femme, il en a fait son Emma Picard.

L’auteur ménage un certain suspense jusqu’à la fin. On tourne les pages en sachant qu’un grand malheur s’abattra sur cette femme touchante. Dans ce roman sensoriel, on sent la chaleur nous écraser, on entend la terre craqueler, on tremble avec Emma.

Mathieu Belezi a été mis en lumière en 2023, récompensé par deux prix littéraires (le Prix Inter et Prix littéraire Le Monde) pour son roman « Attaquer la terre », où il écrivait déjà sur la colonisation algérienne, mais à ses débuts. « Emma Picard » est une réédition, déjà parue en 2015 aux éditions Flammarion, mais dont nous n’avions pas perçu l’importance. Frédéric Martin a entrepris de rééditer toute l’œuvre de Mathieu Belezi aux éditions du Tripode. Pour ma part, je m’en réjouis et je serai au rendez-vous pour chaque parution. L’écriture est absolument magnifique.

Merci aux éditions du Tripode pour l’envoi de ce livre et à VLEEL pour la lecture commune.

A noter, comme toujours, la magnifique couverture. Ce livre sera en librairie dès demain et vous l’avez compris, c’est un coup de cœur que je vous recommande, si vous avez le cœur bien accroché !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Mais avant de me taire, il faut que je dise dans quel enfer on nous a jetés, nous autres colons, abandonnés à notre sort de crève-la-fin sur des terres qui ne veulent et en voudront jamais de nous
Léon, ouvre bien tes oreilles
qui s’échinent à ronger les doigts de nos mains paysannes, à tanner la peau de notre dos, brûler les pupilles de nos yeux, couper le souffle à nos poitrines
Léon, ouvre bien tes oreilles et tiens-toi tranquille, je t’en prie
qui s’acharnent à blanchir avant l’heure les os de nos carcasses
oui, il faut que je dise
que je te dise, Léon
dans quel enfer on nous a jetés
tes frères Charles, Joseph et Eugène, et toi Léon, toi mon fils, et moi ta mère
moi qui ai eu le malheur d’écouter ce qu’un homme à cravate assis derrière son bureau de fonctionnaire me conseillait de faire pour sortir du trou dans lequel je me débattais depuis la mort de Gustave, le fermier choisi par mon marieur de père, et que j’avais épousé à seize ans, et jamais trompé, jamais quitté, et même jamais cessé d’aimer

j’ai voulu fermer les yeux et me rendormir, mais ce n’était plus possible, je le savais bien, il me fallait rejeter le drap, me lever, et m’habiller comme si la journée d’hier n’avait pas existé, je le savais bien, alors j’ai rejeté le drap, me suis plantée sur mes pieds en me tenant au mur parce que j’avais la tête qui me tournait, ai ouvert les deux battants de la fenêtre, dehors la lumière était si limpide, dans la cour et sur les champs envahis de chardons, si limpide et innocente que malgré moi j’ai senti mes yeux se noyer de larmes
mon Dieu, comme il était difficile d’accepter un monde aussi détaché du malheur des hommes
j’ai enfilé mes jupons noirs, un gilet noir tricoté durant l’hiver, et j’ai attaché dans mes cheveux un bandeau noir que je me promettais de porter jusqu’à l’été prochain, ensuite je me suis essuyé les yeux, devant le miroir ai observé mon visage dont le bandeau durcissait les traits, et en poussant un soupir j’ai traversé la chambre de mes garçons et je suis entrée dans la cuisine

En salle / Claire Baglin

L’autrice a écrit ce premier roman dans le cadre d’une master class littéraire. Elle voulait écrire sur le travail, le geste du travail avec son jargon. Elle nous emmène dans les coulisses d’une chaîne de fast food. Elle décrit les différents postes, tout est chronométré et surveillé. Elle est d’abord en salle, là où personne ne veut travailler, alors on y met les nouveaux. Puis aux frites, et enfin au pass drive, le graal. La « mana » ou « manageuse en salle », Chouchou, l’a toujours à l’œil. Elle doit assurer si elle veut espérer être sur le poste convoité.

En parallèle, elle alterne avec des fragments d’enfance du personnage principal, Claire, notamment la scène d’ouverture, au retour des vacances lorsque son père s’arrête au Mc Do pour contenter son petit frère, Nico. Quelques années plus tard, c’est elle qui y travaille et la réalité ne correspond pas à ses souvenirs. Véritable radiographie d’une époque, elle nous y plonge avec des odeurs et des sensations.

Autre figure importante du livre, le père. Il est ouvrier. Son travail à l’usine l’use, le fatigue. Elle parle alors d’aliénation du travail. Elle observe le monde du travail. Elle écrit en creux, sans pathos, ni colère, ni critique. Et pourtant, à la lecture de ce texte, on ne peut qu’être révolté par ces conditions et ces cadences qui mènent inévitablement à l’accident, ou à la faute selon le point de vue. Simple et efficace, l’écriture de Claire Baglin nous met devant le fait accompli. Édifiant.

Avec cette lecture, je termine mon second tour du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« – Et pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? Je suppose que vous avez postulé partout, même chez nos concurrents. »

« Après trois semaines au drive, je suis désormais en salle, le royaume dont personne ne veut, constitué du lobby intérieur où mangent les clients, de la terrasse, des toilettes et du local à poubelle. Je suis en salle parce que je viens d’arriver et que les nouveaux servent à être là où personne ne veut travailler. Je comprends que je vais rester à ce poste. Lorsque je sers un des plateaux posés sur le comptoir, je sais que les équipières de l’autre côté se sont battues pour être derrière le rectangle en béton du comptoir, planquées. »

Le sorcier blanc / Mathieu Vivion

Dans ce premier roman, l’auteur dénonce un monde violent, le nôtre. Celui où des enfants portés par l’espoir de sortir de leur condition et de réaliser leur rêve de devenir footballeur en Europe, tombent sous l’emprise d’un homme, le sorcier blanc.

Ouagadougou, des enfants jouent au football avec une bouteille ou un chiffon. Un homme blanc les observe depuis la terrasse d’un café. Il les sélectionne pour intégrer son centre de formation. Il y a l’Espagnol, le Burkinabé, l’Anglais, le Français, l’Allemand, chacun se rêve dans une équipe.

La réalité du centre de formation est toute autre. La violence et le mépris du sorcier blanc les rabaissent à leur condition sociale. Il peut les remplacer n’importe quand, les rues regorgent de jeunes burkinabés pauvres.

Il y a un rythme, une sorte de scansion dans ce texte. Les deux personnages principaux, l’Espagnol et le Burkinabé, sont attachants. Leur amitié et leur fraternité est belle. On se met à rêver une vie meilleure pour eux. Mais la violence entraîne la violence et on pressent une fin tragique, la fin d’une enfance.

113 pages de poésie et d’espoir. Encore un texte fort publié par les éditions du Panseur.

Avec cette lecture, je valide l’avant-dernière case de mon 2ème tour du challenge de l’été VLEEL qui me permet de faire baisser ma PAL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il frappait lui aussi.
Il frappait les murs des maisons qu’il ne possédait pas.
Il frappait les vitres en évitant d’y croiser son reflet.
Il frappait le sol pour le couvrir de son sang, et ceux allongés dessus pour que s’y mêle le leur, croyant qu’un peu de leur richesse volée le rendrait noble.
Il frappait pas choix, comme si c’était commun, puisque mendier n’en était pas un.
Il mendiait.
Il se rappelait tendre les doigts dans les rues de la grande ville, et ployer les genoux pour se faire plus petit. Il était persuadé qu’en relevant soudainement la tête, il marquerait les gens par sa taille et sa révolte, que c’était ce genre de surprise dont ils étaient friands. Qu’ils le récompenseraient d’avoir été tant épatés, et qu’une main, peut-être se sentant plus utile que la sienne tant crispée vers le ciel de Ouagadougou, le saisirait par la corps et l’arracherait des pavés.
Et pour cela, il était frappé.
Il était battu parce qu’il ne possédait rien.
Les autres frappaient ses yeux boursouflés, surpris qu’il puisse encore les ouvrir, et confus d’y trouver tout ce à quoi ils ne voulaient pas ressembler. Ils allongeaient simplement son corps sur le sol et de contentaient de l’assommer. Du sang inondait sa bouche à cet instant. Ce n’était pas le leur. Ils auraient été trop honteux de le mêler au sien, de lui faire goûter l’hérédité précieuse : ici, les pauvres et les riches ne prennent ô grand jamais le risque de donner naissance à un bâtard.
Puis ils l’achevaient en lui jetant une pièce sur la joue, froide sensation signant à la fois leur œuvre et la fin du massacre.
Ne restait que ses mains tremblantes. Inertes. Incapables. Que pouvait-il en faire ? On lui avait dit, répété à outrance comme une malédiction qui s’acharne de corps en corps, qu’il n’en ferait rien. Qu’il n’y avait rien à espérer. Il espérait.
Il croyait en des rêves insensés et en des façons folles de les réaliser.
Le football tissait le lien étroit qui pouvait exister entre la pauvreté qu’il vivait et les acrobaties fines qu’il lui fallait effectuer afin de s’en dépêtrer. »

« Comment qualifier un monde où les enfants ne savent plus où se mettre, où ils hésitent à fuir ou à rester sous la voix qui les fustige, un monde où les enfants deviennent des proies ?
On ne le qualifie pas.
On le méprise. »

« Comment qualifier un homme qui entend conquérir le monde en exploitant les enfants qui le peuplent ?
On en le qualifie pas.
On le méprise. »

Peau-de-sang / Audrée Wilhelmy

Voici un livre qui se vit plutôt qu’il ne se raconte. Entrez dans une ambiance, sensorielle et sensuelle. Il n’y a pas de lieu ni de temporalité, à part la saison de l’hiver. Pas de majuscules ni de point.

Il est beaucoup question de sang, d’abord dans la scène d’ouverture où Peau-de-sang est morte dans son atelier, mais aussi dans les scènes d’éviscération des oies ou d’autres animaux pendus à des crochets, pour récupérer ensuite leurs plumes ou fourrure.

Après la scène d’ouverture, on part en arrière pour savoir ce qui s’est passé. C’est la morte qui raconte. Peau-de-sang est travailleuse du sexe et vit dans une plumerie. Elle aide chacun, aussi bien les femmes que les hommes. Elle prépare les jeunes filles avant leur mariage. C’est une femme libre qui parle de désir et de sexualité sans détours. Elle montre son corps le soir venu.

D’autres voix se mêlent ensuite à la sienne, notamment un chœur de femmes du village comme dans une tragédie grecque. Les notables défilent chez elle, d’autres la regardent par sa vitrine.

Un livre qui peut décontenancer certains lecteurs, mais qui en vaut largement la peine. C’est un texte original et poétique, une voix unique, un imaginaire foisonnant. Laissez-vous bercer par cette voix sortie d’outre-trombe, comme dans une sorte de conte.

Il s’agit du sixième roman de l’autrice québécoise Audrée Wilhelmy, actuellement en tournée en France.

Je remercie Frédéric Martin et les éditions du Tripode pour cette lecture par l’intermédiaire de VLEEL.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« longtemps, j’ai enseigné ma fin
à l’heure de ma mort, je pends entre mes bêtes, cheveux et corps et mains, mon visage basculé vers le plafond, mes yeux avalés par la pénombre ; dans la rue, les hommes
– combien ?
– ils ne se comptent plus
– et les femmes, compte-les ?
– conte aussi les femmes
se demandent s’ils sont ouverts ou fermés, mes yeux ; personne ne les voit ; tout ce qu’on distingue dans la lumière du quinquet, ce sont mes côtes, mes seins élongés, ce qu’il reste d’une jupe de soie blanche ; du sang tombe en gouttes noires sur les viscères empilés, sur les carcasses des oies, sur le cou mince des jars qui s’amoncellent près de l’étal »

« un an plus tôt
– rembobine le fil
– un an
– le fuseau du temps est soudain plus rond
– un an ce n’est rien
– détisse les mois, détisse les semaines
– révèle la trame
un an plus tôt, Pierre Arquilyse s’arrête devant ma plumerie
de l’autre côté de la fenêtre, je pince une lame à deux doigts : j’en remonte le fil, vérifie l’affûtage, puis je pose le coutelas sous les carcasses suspendues ; je couvre la bassine à boudin, pleine du sang du jour, et balaie des nuées de plumes ; la lumière vacille sur les faisandages ; je retire mes tabliers
– le premier protège le second
– le second couvre le troisième
le troisième, long du col aux chevilles, dissimule l’ombre rouille de ma jupe »