Les géantes / Laure Morali

J’avais tellement aimé le premier texte publié dans la nouvelle collection « Animales » des éditions Dépaysage, que j’ai précommandé celui-ci.

Les géantes, ce sont les cétacées rencontrées par Morgane à bord du voilier le Léto sur le fleuve Saint-Laurent. Elle peint les paysages et les animaux. Elle raconte le quotidien sur le bateau. A bord, il y a aussi la capitaine, Freddy, et un biologiste marin, Samuel. La science et l’art s’y côtoient.

En parallèle de ce voyage marin, Morgane se remémore les leçons de peinture de Ian en Bretagne. Ou comment un vieil homme lui a transmis sa passion pour cet art. Sur le Léto, Morgane se reconstruit.

Morgane signifie « née de la mer ». Laure Morali s’est inspirée d’un été passé sur un voilier. Elle avait tenu un journal de bord dont elle a extrait des phrases pour construire ce roman à la fois fragmentaire et aux formes d’écriture multiples (roman, journal, carnet, poésie). L’autrice n’est pas peintre, mais son grand-père l’était. Elle a été baignée par ses œuvres qu’elle retranscrit ici.

Il s’agit d’un texte organique et épuré à la plume poétique magnifique. A peine terminé, j’ai eu envie de le relire. Une très belle invitation à explorer nos sensibilités. Laure Morali a reçu plusieurs prix littéraires pour sa poésie. Autrice reconnue au Québec que nous avons la joie de lire aussi en France. J’ai hâte de découvrir les prochains titres de cette collection dirigée par Gabrielle Filteau-Chiba.

Si vous avez envie de lire un livre paisible, d’avoir un moment de lecture calme, si vous aimez la nature, la mer, la peinture, la poésie, je vous recommande la douce lecture de ce roman.

Podcast et replay de la rencontre VLEEL à venir.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Le souffle qui gonfle la mer au lever du jour reflète celui des géantes cétacées. Une douceur s’immisce dans le chemin ouvert par leur chant. La musique des profondeurs remonte vers les voies du voyage. Les baleines tourbillonnent dans ces artères du courant, toupies blanches et noires vrillant dans les airs. »

« Le jour où les baleines répondront à la mélodie de mes peintures en chantant, c’est que mon esprit sera aussi étale que la mer à midi. Le calme qui m’animera tirera son rayonnement de l’abondance du vide. Au cœur d’un vide se joue l’instant. Peindre, projeter des orbes. Trouver la gamme dont la fréquence corresponde à l’arpège des géantes. »

« En vieillissant, on apprend à ne pas faire de vague, à raffiner sa substance pour ne rien provoquer. Si on n’y prend pas garde, on sera un jour confrontée à ce qu’on appelle le destin, sans s’apercevoir qu’on aura soi-même créé ces remous. »

« Il voulait m’apprendre à peindre comme les baleines voient le monde, en nuances de gris avec l’instinct du bleu. Ce n’est qu’une fois sur le fleuve, un carnet pour bagage, que j’ai accepté de revenir à l’essentiel. Retourner à la source de vie qui répand son amour sans compter. Un pigment d’aquarelle colore une quantité d’eau infinie. Une douceur dans le regard déverse des flots de joie dans la main qui guide le pinceau. »

« Caisson d’étanchéité à la main, Ivanoe attrape l’échelle de poupe. Il remonte à bord avec des images de l’accouchement d’une femelle béluga. Freddy l’identifie aussitôt. Lors d’une sortie en kayak dans le fjord, il y a douze ans, elle avait remarqué un petit arc noir, comme un maquillage au khôl, sous l’œil gauche d’un cétacé qu’elle avait baptisé Esmeralda sans savoir qu’il s’agissait vraiment d’une femelle, seulement à cause de cette coquetterie et de la souplesse de sa nage. »

« Une aigrette se pose dans la lagune pour attendre le poisson remontant au flot. Elle avance, pattes fines à travers les ridules. Lueur bleutée, force rare, changer sans cesse de point de vue, de plus en plus proche d’une source. Je peins ce qui l’entoure en laissant l’intérieur de sa silhouette complètement vide. On la verra sous la pluie. Regard parmi les vents. Esprit du silence. Ondulations. Expression liquide d’un souffle de suroît dirigé vers l’œil chaud. C’est hier que je serai heureuse, semble dire l’échassière dissimulant sa grâce de vivre sous la langueur détachée de ses yeux sans couleur. Paraître maladroite permet de se faufiler tranquillement dans l’existence. La plénitude sans en faire tout un bateau. Si je pouvais trouver une telle gravité dans l’effacement, je serais une mince silhouette parmi les herbes grasses, dans un tableau peint par une respiration plus vaste que la mienne. »

« Je m’engouffre à la suite d’un aiguillon spiralé, là où le temps se dissout dans la laque noire des baleines à bosse, le gris perle des dauphins, le blanc incandescent des bélugas et l’abandon bleu d’une géante endormie. »

« Il faut dix mille vagues pour dessiner la mer, ou alors un seul trait puisé dans la lumière de l’aube. »

« Se perdre pour mieux se retrouver dans le ressac. Le remous nettoie l’eau de mon corps. Le bleu diffus dans lequel les géantes nagent sans le distinguer me rappelle que nous baignons dans une lumière céleste aux nuances inaudibles. Je plonge la torsade d’une plume en verre vénitien dans un flacon rempli d’une encre soyeuse. Il s’en écoule des phoques allaitantes, affalées sur des roches moites, des bouffées d’écumes folles. Les pectorales des baleines, longues mains du bout desquelles elles caressent leurs petits, apparaissent translucides, lignes osseuses affleurant à la surface de leur peau. »

« Combien d’années cela prend-il pour se remettre de la perte d’une personne qui nous a transmis un peu d’elle-même ? Combien de temps pour que son héritage s’intègre en soi jusqu’à colmater le trou d’effondrement révélé par sa disparition ? »

« La visibilité est nulle. Nous passons la journée à l’ancre. Samuel veut pêcher. J’en profite pour peindre les plus belles apparitions du monde flottant. Je me rappelle la leçon de brouillard.
Diluer les contours. Espacer les choses. On ne fera pas d’ombre portée au sol. Rien de précis. Un rideau général pourra être suggéré avec un pinceau plat et relativement sec permettant d’obtenir des traits horizontaux sans variation appréciable de valeur.
L’île devient nuage. Le rocher se change en arbre. Le lichen en montagne. Le bateau est-il une baleine ? Les présences se transvasent les unes dans les autres jusqu’à donner à l’atmosphère une douceur étrange. Même l’horizon semble plus lisse, comme si les vagues cherchaient à puiser autre chose de l’air. Cette attirance magnétique m’indique que le vent transporte le souffle d’un ami veillant à faire sécher l’encre. Je reconnais le tremblement de son empreinte discrète au creux de ma main. »

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