Le roman s’ouvre avec les derniers instants de la grand-mère paternelle de l’autrice. A 104 ans, elle attend une dernière parole qui l’autorise enfin à partir. Jeanne Pham Tran se remémore les souvenirs vécus avec elle, Ama, à Vitry-sur-Seine.
Bien avant, elle avait essayé d’interroger son père sur sa vie. Mais il refusait d’en parler. Tenace, elle a continué à questionner sans relâche, tous les membres de sa famille, jusqu’à reconstituer la vie d’Ama. Elle a vécu en Chine et au Vietnam avant l’exil en France. Une vie de dur labeur. Elle raconte sa condition de paysanne et de femme. Elle partage aussi de magnifiques souvenirs liés à la cuisine de son aïeule. Comment transmettre la mémoire familiale quand aucun membre ne la raconte ? En écrivant, les silences et les secrets se dissipent en partie.
En quête d’identité, elle cherche à comprendre d’où vient sa famille. Un récit intime touchant, profondément humain. Un bel hommage à sa grand-mère, tout en pudeur, délicatesse et avec tendresse. La plume est poétique. J’ai noté de très jolis passages, à lire ci-dessous !
Je remercie l’autrice pour la proposition de lecture.
Incipit :
« Ama
Il était environ onze heures en Thaïlande ce matin-là quand j’ai vu un numéro français s’afficher sur mon téléphone. »
« Tu trônes au bout de la longue table près du réfrigérateur, les coudes posées sur la toile cirée, petite sauterelle d’un mètre soixante-deux. Ta sage coupe au carré contraste avec tes petites lunettes de soleil rondes qui évoquent les actrices hongkongaises des années 1960.
– Ama, s’il te plaît, raconte-moi ton histoire.
– Ai Yah* ! tout ça, c’est pas la peine ! Soupires-tu en remuant doucement ma main dans la tienne. Je suis si vieille. Connais-tu quelqu’un d’aussi vieux que moi ? 98 ans ! Je ne sais pas comment je suis encore là. Mon histoire ? Il n’y a rien à raconter. Les jours passent. Je ne dors pas. J’attends. Je vois des fantômes.
– Tu attends quoi ?
– Je ne sais pas. A mon âge, il n’y a plus que la mort à attendre.
– Parle-moi de ton enfance…
– Tu as encore faim ? Tu n’as presque rien mangé ! Ai Yah ! Tu es malade ? Tiens, ressers-toi.
– Quand tu étais enfant, Ama, c’était comment ?
– Il faut oublier tout ça. Ne plus y penser. Il y a trop de malheur, trop de morts. A quoi ça sert de raconter ces histoires-là ? De remuer le passé. Mon enfance ? Je ne sais pas, je n’ai pas de souvenirs. Une histoire de nhà quê, ça intéresse qui ?
– Qu’est-ce que ça veut dire « niaquoué » ?
– Nhà quê ? Ce sont les paysans, les moins-que-rien, les pieds dans la boue, de la terre sous les ongles. Nous, les nhà quê, on a les jambes arquées. Une vie d’esclave. Là-bas, je dormais et mangeais par terre, avec les poules. Mon bol de riz couvert de mouches. Moi, pire que les chiens.
– C’est où, là-bas, Ama ?
– Là-bas ? C’est la Chine, le Viêt-Nam. Tiens, tu n’as pas assez mangé ! Tu n’aimes pas ? C’est trop salé ? Allez, ressers-toi. Tu es maigre comme un fantôme, tu vas tomber malade ! Allez, mange, mange, mange ! Je te mets aussi un peu de riz et de thit kho. Tu n’as pris que trois dàbao.
À tes yeux, ton histoire ne mérite pas d’être racontée. Rien d’étonnant puisque toute ta vie est bâtie sur cette invisibilisation, cette triple absence : de l’Histoire coloniale française, de l’Histoire vietnamienne, de l’Histoire familiale. Il n’y a pas de souvenirs d’enfance, dis-tu. Rien que tu puisses ou veuilles te rappeler. Rien à quoi m’accrocher pour me représenter ce monde dont tu viens, ce monde que tu veux oublier alors que je ne cesse d’y revenir, de fouiller, d’excaver ta mémoire, notre histoire. »
*Ai Yah : interjection chinoise pour exprimer l’étonnement, l’inquiétude, l’impatience.
« – Quand on part, il ne faut pas regarder en arrière.
Partir, c’est tout quitter, c’est ravaler ses larmes pour ne pas s’y noyer, emmailloter son cœur pour qu’il ne se déchire pas. Ce n’est pas un voyage, avec l’espoir de revenir un jour, de temps en temps pour les vacances, c’est une traversée sans retour, c’est un adieu pour toujours. C’est une porte que tu fermes. En montant sur ce bateau, tu te jettes dans l’avenir avec la soif des rescapés. N’est-ce pas aussi un outil de survie que l’oubli parfois ? »
« Nos déceptions se mesurent souvent à la hauteur de nos attentes. »
« Chez toi, la cuisine n’est pas seulement une preuve d’amour et d’exigence, c’est aussi une façon d’exister, de t’exprimer, de nous transmettre quelque chose. Il ne s’agit pas de nostalgie du pays natal – tes repas, en Chine, quand il y en avait, étaient réduits à des brisures de riz. Au contraire, ta cuisine raconte tes exils. La façon dont tu combines les traditions symbolise ton identité hybride. En cuisinant, tu nous dis qui tu es, tu nous parles de toi. »
« Comme si l’incommunicabilité était une malédiction familiale. »
« Depuis ta naissance, tu n’as ni nom ni prénom. D’abord on te surnomme Ah Mui, « petite sœur » ou « jeune servante ». Plus tard, Ah Sam, littéralement « la troisième ». Un simple numéro pour désigner, en Indochine, les domestiques chinoises mariées qui faisaient le ménage, la cuisine et les courses. Puis tu prends le surnom d’Ah Ma (ou Ama) qui signifie à la fois « mère », « maman » en cantonais, « grand-mère paternelle » ou encore « nounou chinoise » en Indochine. C’est ainsi que je t’ai toujours appelée, sans savoir que ce terme, si affectueux à mes oreilles, indiquait aussi une position sociale subalterne. Tout au long de ta vie, ton nom n’est jamais prononcé. »
« Nous sommes les descendants de cette histoire coloniale que je ne peux ni effacer ni oublier. Dans un monde où ce qui est valorisé n’est jamais ce qui est indigène, étranger, racisé – tout cela est au mieux perçu comme exotique, folklorique ou sexy – mais toujours ce qui émane de la culture dominante, souligner la pluralité de mon identité, de nos identités est essentiel. C’est le seul moyen de dépasser le mythe de l’identité unique, figée, exclusive, de lutter contre l’essentialisme, le racisme, la xénophobie.
Les origines de mes parents, mon lieu de naissance, ma nationalité, mon nom de famille, ma langue maternelle, les cultures dans lesquelles j’ai grandi nourrissent mon histoire, mais je suis aussi le produit de mes expériences personnelles, de mon vécu complexe, de mes liens divers à des pays, des peuples, des cultures, des langues, des valeurs, des imaginaires. Je ne suis ni « ceci » ni « cela », je suis une constellation. »
« Comment tes parents ont réagi à chaque mort ?
Je n’ai pas le souvenir d’avoir abordé le sujet avec mon père. Par contre, j’en ai parlé avec Ama. Elle m’a raconté la perte de son fils en bas âge en Chine à cause d’une maladie. Elle a subi une double peine : la perte de son enfant et le rejet de sa belle-famille, qui la tenait pour responsable.
Je lis la réponse de mon père et une question brûlante me traverse, – que je n’ai jamais osé poser à Ama : comment a-t-elle vécu la perte de trois enfants ? Elle qui vivait déjà avec le poids de la honte et de la culpabilité. Pourquoi porte-t-elle ces morts comme des fautes, des malédictions ? Et cette double peine dont parle mon père, n’est-ce pas ce qu’a connu Adée, elle aussi rejetée par la famille de son mari ?
En Asie comme en Occident, pendant des siècles, les femmes ont été tenues pour responsables des maux de la famille. Cela permettait d’expliquer l’inexplicable, les morts injustes ou prématurées, sans ébranler la figure du père. Une façon commode de circonscrire et d’écarter le mal, de mettre au ban de la société les « impures », les « sorcières », les « maudites », pour que la communauté se réorganise autour de l’inébranlable ordre patriarcal.
Selon cette logique sacrificielle et culpabilisatrice, on continue de rejeter inconsciemment la « faute » ou le « mauvais karma » sur celle qui enfante ou sur l’épousée, comme si elles avaient manqué à leurs devoirs de femme et de mère, comme si elles devaient expier pour l’ensemble de la lignée. Une femme dont le mari ou l’enfant meurt est accusée de porter malheur. C’est ainsi qu’Ama a vécu ses deuils. Elle répétait souvent ces mots terribles ; « Moi maudite ! Maudite ! », comme si elle était victime d’un mauvais sort. »
« Adolescent, tu redoutais plus que tout cette odeur de friture, de nems, d’ail et de piments grillés que tu portais sur toi à l’école après avoir fait le service ou la plonge dans le restaurant de tes parents, rue de la Gaîté. Tu ne m’en as parlé qu’une seule fois, mais j’ai compris toute la gêne, la honte et le sentiment d’injustice que tu avais pu ressentir enfant en retournant à l’école après le service du midi.
De tous les élèves de ta classe, tu étais le seul à sentir le graillon. L’odeur puissante, écœurante te collait aux cheveux, imprégnait tes vêtements, ta peau. Tu avais beau changer de chemise par précaution, elle continuait de t’accompagner, tenace, indélébile. Elle racontait tes origines, le restaurant, les cuisines, ta condition sociale. »
« Dans chaque famille, certains portent un destin qui n’est pas le leur. Tes sœurs et toi, vous n’avez pas à endosser la colère de vos parents. C’est leur histoire. Ça leur appartient. »
« Je pensais aux morts qui remontent à la surface comme les pierres dans les régions volcaniques ou sur d’anciens champs de bataille. »

Un avis sur « Les ombres de l’exil / Jeanne Pham Tran »