Michel Jean prolonge l’histoire de kukum (sa grand-mère) avec celles de ses petites-filles, Claude et Jeannette, deux cousines. L’une sera envoyée dans l’un des pensionnats créés pour « tuer l’Indien » en elle. Elle raconte le retour dans un territoire qui n’a plus aucun repère, où un fossé s’est creusé entre les parents et les enfants. On voit donc grandir et vieillir les deux nishim (cousines).
La nature est toujours au cœur de la vie des Innus mais tout bascule puisque les Blancs les obligent à s’installer. C’est la fin de la vie nomade qui définit les Autochtones.
Claude est la mère de Michel Jean. Pour les femmes de sa famille, Il est difficile de parler de leur enfance car ce sont des moments difficiles qu’elles ont vécus. Les ravages de l’alcool sont également décrits. Tout comme la perte d’identité, le rapport au territoire et à la nature.
L’écrivain raconte aussi la disparition d’êtres chers. Un roman fort en émotions, profondément humain et qui met en exergue le racisme révoltant vécu par les Innus.
Si vous avez lu ses précédents romans, vous retrouverez des scènes et des thèmes qu’il a déjà évoqués. J’avais été bouleversée par son roman « Maikan » décrivant les pensionnats et leurs conséquences. L’histoire des Autochtones du Québec est importante à raconter et rappeler encore et encore. Si vous ne connaissez pas les livres de Michel Jean, commencez par rencontrer sa « Kukum ».
Je remercie Babelio et le Seuil pour cette lecture essentielle.
Incipit :
« Le train
(Claude)
Le train quitte la gare en sifflant, comme les westerns qui passent au Théâtre canadien le dimanche et que je ne manque jamais avec ma sœur Margot. La cheminée crache dans le ciel une épaisse fumée blanche. La traînée s’étire, puis se dissipe. Le moteur gronde. La carcasse d’acier craque de partout. On dirait que sa chaudière va exploser d’un moment à l’autre, mais elle prend peu à peu de la vitesse. Bientôt Alma disparaît derrière nous. »
« Ma kukum m’a raconté aussi qu’avant, toute la communauté attendait, rassemblée, l’arrivée des familles à Pointe-Bleue. Plus personne ne nous accueillait maintenant sur la plage avec de la viande d’outarde grillée toute chaude, prête à manger. Plus d’enfants agrippés aux rochers escarpés au bout de la plage pour repérer les canots. Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait. »
« Correspondance
Je me souviens de la première lettre de Claude. Elle avait une belle écriture soignée, faisait de belles phrases. Moi, je savais à peine écrire. Elle m’expliquait que je devais être déçue d’aller à l’école plutôt que de chasser et trapper en territoire. Mais qu’elle était tout de même contente pour moi, car une bonne éducation, disait-elle, « est un atout pour ton avenir, Jeannette ».
Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours davantage notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait à moi. Comment on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, commet expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs. »

Un avis sur « Nishim / Michel Jean »