Eugénie sous les bombes / Anne Percin

L’autrice raconte l’histoire de ses arrière-grands-parents paternels ayant vécu à Épinal lors de la Première Guerre mondiale. Ce roman est basé sur le « Carnet de Charles ». Un cahier d’écolier recouvert de l’écriture de son arrière-grand-père, instituteur. Il y raconte la vie d’Eugénie que personne ne semble connaître dans la famille. Cette arrière-grand-mère est décédée en 1918, sous les bombes mais pas de la guerre.

Ce roman historique dépeint la vie à la campagne au début du XXe siècle : le poids des traditions et de la religion, la condition féminine, l’arrivée de la guerre et la mobilisation des hommes. A travers les écrits de Charles on ressent surtout tout l’amour qu’il avait pour Eugénie. Pour qu’elle ne soit pas oubliée, il la décrit. Il raconte son enfance, comment ils se sont rencontrés assez tardivement, mariés puis les 5 enfants qu’ils ont eus.

L’écrivaine brosse le portrait d’une femme incroyable, qui abat le travail de plusieurs personnes, infatigable. Une fervente croyante qui économisa pour faire un pèlerinage à Lourdes. Une paysanne attachée à sa terre natale, à Regney. Une amoureuse et une mère courage. Un bel hommage.

C’est tout le pouvoir des livres et de la littérature, faire revivre une personne, laisser une trace d’elle. Anne Percin le fait avec brio. Tous les éléments du roman sont véridiques et issus du fameux carnet. Ce dernier lui permet d’essayer de comprendre un geste de son grand-père qui paraît aux yeux de sa famille un peu fou et démesuré, et qu’elle raconte à la fin.

C’est aussi le portrait d’un aïeul qui détonnait dans la famille et qu’on surnommait le bourgeois. Celui qui avait fait des études et qui avait l’allure d’un monsieur. Elle raconte une partie de l’histoire très intéressante de l’école laïque. Enfin, un parallèle se fait entre Charles et Anne, deux écrivains de générations différentes mais peut-être que la transmission a tout de même eu lieu. La géographie est très présente à travers les paysages et les cours d’eau.

Voici un très beau et émouvant livre de cette rentrée littéraire que je vous recommande si vous aimez les romans historiques, les destins de femmes ou les histoires de familles.

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Note : 4.5 sur 5.

« Exorde
En juillet 1982, dans un restaurant du Val-d’Ajol, mon grand-père invite ses quatre fils, leurs épouses et leurs enfants, à fêter ses soixante-dix ans. J’ai douze ans et mon grand-père m’effraie : il a la voix forte, une silhouette trapue de lutteur, des yeux d’aigle et un rire homérique. Il est le dernier descendant d’une tragédie dont je ne sais rien. »

« Alors, pour la première fois, il est question d’un carnet. Le Carnet de Charles, dont je comprends péniblement qu’il s’agit d’un écrit, d’une sorte de journal, serait l’explication, le chaînon manquant. Le truc qui explique tout. Il faudrait le lire, on apprendrait des choses, dit Papy. »

« Ce feu qui refuse de s’éteindre, c’est Eugénie. »

« C’est le premier mot du cahier : Eugénie.
Première surprise, puisque personne dans la famille ne sait qui elle est. Qu’est-ce que cet auteur qui ne dit pas je ? Charles, le grand homme de la famille, a écrit ce texte sans y mettre du sien, pour ainsi dire. Il est hors de propos. Grammaticalement, il n’est pas un sujet. Pas non plus l’objet. Il s’est éclipsé du seul récit qu’il a laissé derrière lui. »

« Bientôt, il sera amoureux.
Il ne le sait pas. Si on savait ce que l’avenir nous réserve, on ne ferait rien. »

« Le cœur de la ville, c’est sa rivière. La Moselle la divise en quartiers, rive gauche et droite, puis se divise elle-même, créant une « île de la cité » à la parisienne. Elle irrigue la ville de son courant aux berges limoneuses, qui fait des brumes de froid en hiver et pue la vase en été. Dans cette rivière, mon père a pêché des poissons en aval d’un tuyau d’évacuation des eaux usées qui provenait de l’hôpital voisin. Il y a appris à nager, jusqu’à devenir champion de natation en eau libre. Mon grand-père y nageait aussi et possédait une barque, avec laquelle il remontait le courant de toute la force de ses biceps. La barque était héritée de Charles. Et ce lopin de terre en bordure de rivière, c’est la trouvaille d’Eugénie.
Il n’en reste plus rien aujourd’hui : insalubre, le quartier a été rayé de la carte. Bombardé pendant deux guerres successives puis rasé pour faire un parking. »

« Au quatrième et dernier étage, cette année-là, Eugénie dégotte un coquet petit logis, fait de deux pièces contiguës, cuisine séparée. Pour deux, ça suffit bien. C’est même merveilleux. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’ils y tiendront à sept sous les bombes, qu’on y naîtra sur deux générations, qu’elle y connaîtra une horrible et interminable agonie. Mais si on savait ce que l’avenir nous réserve, on ne ferait rien. »

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