Un livre entre roman et récit, en tout cas une véritable enquête de Sonia Devillers pour retrouver un piano, celui de la famille Enoch, volé par les nazis en 1943 après leur arrestation.
A travers les vrais carnets intimes de Jacques Enoch, on suit le quotidien d’un juif avant, pendant et après la guerre. La famille Enoch est une famille de musiciens et édite les partitions de compositeurs comme Maurice Ravel.
Après la Libération, quand Jacques rentre chez lui à Paris, le logement de ses parents est complètement vide. Tous les souvenirs ont disparu, les photos, les meubles et bien sûr le piano Erard, modèle n°2, numéro de série 68037.
L’autrice raconte tous ces objets volés et répertoriés, que ce soit les instruments de musiques, les meubles ou les œuvres d’art. Stockés à Paris puis envoyés par convoi vers l’Allemagne pour soi-disant dédommager les Allemands. Un trafic se met se place à travers les trains, certains emportent de précieux pianos, d’autres des humains qu’on cherche à anéantir.
Ce livre fait ressentir toute l’horreur de l’antisémitisme et de la spoliation. A la fois incroyable et intolérable, ces événements ramènent l’autrice à l’histoire de sa propre famille, chassée de Bucarest en 1961 et obligée de vendre ou d’abandonner tous ses biens. Sa grand-mère maternelle ayant dû se séparer de son piano, elle n’a jamais pu le retrouver.
Un livre très documenté et passionnant, un incontournable de cette rentrée littéraire pour ma part. Si vous aimez les sagas familiales, la petite histoire dans la grande Histoire, il devrait vous plaire.
Je remercie Netgalley et les éditions Robert Laffont pour cette lecture bouleversante.
Prologue :
« Je n’ai jamais joué de piano, ou si peu. Durant l’enfance et, vaguement, les années de collège, comme les rejetons de la bourgeoisie qui, à ma génération, se devaient d’apprendre l’allemand et les rudiments de musique. Ma grand-mère maternelle, roumaine immigrée en France, était pianiste de formation, ancienne professeure de musicologie au conservatoire de Bucarest. Elle a joué toute sa vie. Ma grand-mère paternelle – française et fille d’immigrés italiens – était charcutière. Elle, elle aurait rêvé de savoir jouer. »
« J’ai cru sincèrement chercher un beau piano. En réalité, j’ai trouvé une famille. »
« Puisque mes grands-parents n’en parlaient pas, il y a quelque chose que je ne m’explique pas : ce que ça fait d’être juif dans un pays progressivement englouti par la fièvre antisémite. Qu’est-ce qu’on ressent au jour le jour ? Est-ce qu’on minimise, est-ce qu’on nie, est-ce qu’on pleure, est-ce qu’on prie ? A quel moment comprend-on ce qui est en train de se passer ? »
« Jeudi 11 juillet : « On a donné hier tous les pouvoirs à Pétain. C’est la Révolution nationale. A quand les lois sur la protection du sang français ? » Jeudi 10 octobre : « Une visite nous apprend qu’on recense les juifs à Paris et qu’on va leur prendre leurs biens. C’est la rumeur qui circule. » Vendredi 18 octobre : « A 12h30, la radio annonce que le Journal officiel publie le statut des juifs. Ils n’auront plus le droit d’être fonctionnaire, officier, avocat, éditeur, professeur, directeur, cinéaste, de participer à la vie artistique de la France. Je suis aujourd’hui un homme de deuxième (ou dernière) catégorie et je dois dire adieu à la maison d’édition où j’ai travaillé pendant vingt ans et qui existe depuis 1865. Adieu à tout… » Les Allemands se sont en effet empressés de définir par ordonnance ce qu’est un juif, non pas du point de vue religieux, mais bien racial. En cet automne 1940, Daniel Enoch, aux quatre quarts juif, marié à une femme aux quatre quarts juive, est sommé de déclarer son ménage auprès du commissariat de quartier. »
« Être privé d’art, n’est-ce pas être privé d’humanité ? »
« Je me dis qu’il y a dans cette scène un peu de ce qu’ont probablement vécu mes propres grands-parents lorsque en 1961 ils ont été forcés de vider pièce après pièce leur maison de Roumanie. Considérés par le régime comme des ennemis de l’intérieur, ils quittaient le pays non sans avoir considéré chaque objet, soupesé la part d’eux-mêmes qu’il contenait, le morceau de mémoire dont ils seraient amputés s’ils renonçaient à l’emporter. Dans le silence de son appartement sans musique, Daniel Enoch vit un douloureux dilemme. S’il part de chez lui, les Allemands viendront et lui prendront tout. Mais s’il reste, c’est lui qu’on prendra. »
« Des Pianolager… Je découvre cette terminologie, et je ne sais pas très bien si elle élève le piano au rang d’humain ou si elle abaisse les juifs au rang d’objets. »
« Une chose est sûre, les trains d’instruments de musique et ceux de déportés avancent de concert vers l’Allemagne. Le chargement des uns sera précieusement réceptionné et réattribué, le chargement des autres sera réduit en cendres. »
« Les nazis s’accrochent comme des damnés à leurs instruments volés.
L’effet logistique pour sauver ces objets, les déplacer coûte que coûte jusqu’à la fin du mois de février 1945, paraît aujourd’hui aussi irrationnel que démesuré. Comment justifier une telle mobilisation d’hommes et de matériel pour des harpes et des violoncelles, alors que la Wehrmacht manque cruellement d’effectifs et de ravitaillement ? Comment se représenter ces trains fantômes remplis de pianos traversant un Reich à feu et à sang ? Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple… »
« Ainsi, pour Terroine, la grandeur de la restitution ne tient pas à la valeur des hôtels particuliers ou des lingots restitués : toutes les familles, même les plus désargentées, doivent être traitées à égalité. Ensuite, les choses ont une valeur qu’on ne saurait estimer. Lui, le spécialiste du vivant, s’est vu confier le sort d’objets inanimés. Et il saisit ce que d’autres refusent même d’entrevoir : derrière ces commodes, ces bibelots, ces tapis, ces rideaux confisqués, il y avait des vies. Rendre les meubles, c’est rendre souvenirs, honneur et dignité à ceux qui en ont été privés. »
« C’est de voir le nom de mes grands-parents sur une liste de juifs qui m’a décidée à écrire l’histoire de ma famille roumaine. L’effet que produit une liste… ou comment des êtres humains sont réduits à des données reliées à d’autres données qui, elles, relèvent au mieux du monde animal, au pire du matériel. Des mises en équivalence contre-nature, un processus de déshumanisation en bonne et due forme. »
« En tombant sur le nom de Daniel Enoch dans le Répertoire des biens spoliés, j’ai éprouvé le même saisissement qu’en découvrant celui de mon grand-père dans les registres des juifs exportés de Roumanie. Une sensation d’effroi et de confusion… cet instant où le cerveau doit faire coïncider des vies et des meubles, des familles et des animaux d’élevage, sachant que, dans les deux nomenclatures, les juifs cités comptent moins que ce qu’ils rapportent. Moins qu’un beau piano à Paris pour les nazis, moins qu’un bon cochon à Bucarest pour les communistes. »
Épilogue
« Il me semble que l’humanité se divise en deux catégories : ceux qui gardent les objets et ceux qui s’en défont ; ceux qui aiment se rappeler et ceux qui détestent s’encombrer ; ceux qui transbahutent des quantités et ceux qui voyagent léger. J’appartiens à la seconde catégorie : je fais le vide partout, tout le temps. Sans doute est-ce en réaction à la manie de ma mère, qui conserve les objets et les soigne, éprouvant de la douleur à trier, à renoncer, à jeter. Comme on l’a vu, elle avait quatorze ans lorsque sa famille a quitté la maison de son enfance à Bucarest sans espoir d’y retourner un jour : un renoncement radical à tout ce que le lieu contenait. Moi, j’ai grandi là où je suis née. On ne m’a jamais rien pris de mon passé, on ne m’a jamais rien forcée à abandonner. »
« Le souvenir n’existe que lié aux lieux et aux objets. »
« Jacques Enoch dit de ses carnets qu’ils sont « une espèce de lutte contre la mort, puisque ce qui devait être anéanti se met à renaître ». Puisse ce livre agir de même. »

Un avis sur « Le fabuleux piano / Sonia Devillers »