La collision / Paul Gasnier

2012, Lyon, la mère de Paul Gasnier rentre à vélo de son centre de yoga, rue Romarin, quartier Croix-Rousse. Elle se fait percuter par une moto qui roulait sur la roue arrière. Le choc est fatal et irréversible. 10 ans après, Paul, journaliste, décide d’enquêter, de relire tous les documents administratifs et judiciaire du dossier, de rencontrer les personnes en lien avec l’enquête, le jugement, mais aussi la sœur du jeune homme responsable de cette collision.

Il essaie de comprendre comment ce drame est arrivé. Il est question de déterminisme social, de récupération de ces faits par les partis d’extrême droite, etc. A la fois sociologique, politique et intime, ce livre à l’écriture sobre est surtout le deuil d’un jeune homme qui réussit à pardonner.

J’ai beaucoup pensé au livre de Brigitte Giraud, pour la précision de l’enquête, des faits, et puis la troublante similitude d’une moto (trop) puissante, ici une KTM 654.

Un court récit intéressant couronné du Prix Goncourt des détenus 2025.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Cela devait forcément arriver. Trop de gens se sentaient diminués par la simple présence de voisins qu’ils ne supportaient plus. Quelques habiles avaient surgi au bon moment, et réussi à transformer cette exaspération atmosphérique en doctrine politique. »

« Le 6 juin 2012, à 17h13 précisément (selon l’horloge intégrée aux caméras de surveillance municipales), Saïd, dix-huit ans, qui est alors délinquant récidiviste, remontait une rue étroite des pentes du quartier de la Croix-Rousse, en roue arrière sur une moto cross lancée à 80 km/h. Après quelques mètres, il en perdait le contrôle. La roue avant percuta en pleine tête une femme de cinquante-quatre ans, qui pédalait devant lui à vélo. Cette femme, c’était ma mère. L’hôpital Lyon Sud de Pierre-Bénite la déclara décédée une semaine plus tard.
Ce livre est le récit de cette collision, qui n’est ni un accident ni un meurtre. Une histoire française du début du XXIe siècle, où deux destins parallèles voués à s’ignorer se sont percutés, dans un pays éclaté et malade. »

« Il y avait l’intuition que ce que j’avais vécu ne se limitait pas à la perte d’un parent : deux destins s’étaient percutés, deux destins parallèles qui n’étaient pas censés se croiser, et qui racontaient chacun un morceau de l’histoire récente du pays, de l’évolution de sa société, des fractures qui la travaillaient. »

« Pourquoi avoir attendu dix ans ? Pour la première fois, je vais déplier cet accident, et en explorer la moindre cavité. Pour vivre en paix, et non plus en prisonnier de l’événement, il faut comprendre. Et pour comprendre, il faut désosser. La tragédie est racontée avec une méticuleuse précision administrative. Les procès-verbaux d’audition des témoins, l’ordonnance de renvoi, les rapports médicaux, les réquisitions judiciaires, l’interrogatoire de Saïd à l’hôpital, ses diverses tentatives pour se dédouaner, l’évocation de son contrôle judiciaire qui ne fut jamais respecté, les courriers entre l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines, quelques bribes d’informations personnelles sur son profil… Toutes les traces d’une machinerie policière et judiciaire qui s’est mise en branle pour établir des responsabilités, leur donner une traduction pénale, consigner le tout, puis l’archiver quelque part, l’oublier, et passer au suivant, après avoir fait rentrer au chausse-pied des sentiments dans des formulaires. »

« Ce rapport parlementaire est un trésor de chiffres et de recommandations pour lutter contre l’explosion de cette « forme insupportable de délinquance ». Il explique notamment que le rodéo est une « façon de tuer l’ennui entre personnes du même quartier ». C’est très juste. On ne mesure pas assez le rôle de l’ennui dans la transgression et la mise en danger de soi. Cet ennui qui a parfois la puissance d’un psychotrope, aussi efficace que la came planquée dans les bananes Gucci de contrefaçon. La charge explosive de l’ennui pourrait s’appliquer au rodéo urbain comme à la prise de drogue ou au vote pour un parti radical : une recherche de tragique, un désir d’orages, dont on peut ignorer les conséquences du moment que la jubilation est instantanée. Mais l’aspect le plus intéressant du phénomène, et étrangement le plus rapidement survolé, concerne la culture de rue. Les députés écrivent que le rodéo urbain « s’explique par une culture de la compétition, de la satisfaction immédiate, et l’envie de braver les interdits, ainsi que par la volonté de se mettre en scène ». Ils parlent même de « rite initiatique d’intégration dans les quartiers ». »

« C’est aussi une des dernières questions que m’avait posées Hafsia, lorsque nous nous étions quittés place Bellecour. Elle s’était presque excusée de la poser, mais elle y tenait absolument : « Est-ce que… après tout ça… vous n’avez pas un dégoût de la communauté maghrébine ? » Je lui avait répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque. Et qu’il y avait urgence à faire cela au moment où des présentateurs tirés à quatre épingles se repaissaient du moindre fait divers dans lequel de jeunes descendants d’immigrés étaient impliqués. Ce n’est dans doute pas un hasard si je travaille souvent sur l’extrême droite. Non que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser. »

« La difficulté de sa mission réside dans le fait que l’institution qu’il incarne n’a aucune prise sur les jeunes comme Saïd. En s’installant dans son fauteuil de juge le jour de l’audience, Philippe Moreau avait parfaitement conscience que la norme qu’il représentait allait s’abattre sur un gamin des Pentes qui ne l’avait pas intégrée. « Saïd était dans l’anomie totale, c’est-à-dire dans un état où il s’était émancipé de toute règle de vie commune. Lui obéissait à d’autres lois : celles de l’envie, du besoin immédiat ».
Philippe Moreau ne croit pas au libre arbitre. Ce serait trop simple de juger un homme en pensant qu’il a l’entier contrôle de ses choix. Ce qu’il juge, c’est plutôt la capacité à s’extraire des déterminismes, cette extraction qui donne une plus-value à nos existences. C’est toute l’impossibilité de sa fonction : administrer la brutalité d’une règle, tout en adoucissant la dose afin de limiter les dégâts.
Le jour de l’audience, il avait face à lui un garçon tout juste majeur, qui allait voir sa vie lourdement écrasée, sinon anéantie, par son jugement. Le magistrat savait que l’on se remet difficilement d’une peine de prison à l’âge de dix-neuf ans, surtout quand le jeune en question a l’air totalement dépassé par son acte. « Que ce soit clair : Saïd, je ne l’absous de rien. Mais ça ne pouvait pas ne pas arriver. »
Cette fatalité, le magistrat l’impute à tous : aux propres manquements individuels de Saïd, bien sûr, à son inconséquence, mais aussi à l’école, à la famille, aux facteurs sociaux, au mimétisme maladroit des choses vues ; faisant de cet accident une faillite collective. La question n’est pas de savoir si Saïd a agi selon ses désirs, mais s’il avait choisi les désirs qui le déterminaient, s’il était capable d’un tel choix. Comme si Saïd nuisait malgré lui. Philippe Moreau le dit ainsi : « Le décor des pentes de la Croix-Rousse renseigne plus sur la collision que la roue-arrière en elle-même. »

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